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Souvenirs croisés de la Première Guerre mondiale

De
284 pages
Les frères Jean et Louis Toulouse, issus de la bourgeoisie, et René Tognard, issu d'un milieu rural, sont des combattants de la Grande Guerre. Les deux premiers se sont engagés dans l'infanterie ; le dernier, mobilisé dans les chasseurs à pied, est ensuite volontaire pour l'aviation. Les deux frères meurent en 1916 ; René Tognard décède 60 ans plus tard. Leurs souvenirs croisés nous font réfléchir sur le destin tragique vécu par toute une génération.
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Le soldat
Ô mort parmi les morts, dont nul ne gardera Le nom, humble relique, Toi qui fus un élan, une démarche, un bras Dans la masse héroïque, Faible humain qui connus jusqu’au fond de tes os L’unanime victoire D’être à toi seul un peuple entier, qui prend d’assaut Les sommets de l’histoire ! Toi, corps et cœur chétifs, mais en qui se pressait, Comme aux bourgeons sur l’arbre, Le renaissant printemps du grand destin français, Fait de rire et de marbre, - Enfant qui n’avais pas, avant le dur fléau, L’âme prédestinée à un devoir si haut, Quand même ta naïve et futile prunelle N’eût jamais reflété Qu’un champ d’orge devant la maison paternelle, que ta vigne en été, Quand tu n’aurais perçu de l’énigme du monde Que le soir étoilé, Quand tu n’aurais empli ta jeune tête ronde Que d’un livre épelé, Quand tu n’aurais donné qu’une caresse frêle À quelque humble beauté, Se peut-il que tu sois dans la nuit éternelle, Toi qui avais été ! Anna de Noailles Les Forces éternelles Arthème Fayard & Cie, Éditeurs

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Préface _____________ Rendre la parole aux combattants de la guerre 1914-1918
Il y aura bientôt quatre-vingt-dix ans que s’achevait la « Grande Guerre ». Le temps a fait son œuvre. Les voix des combattants se sont tues. Mais elles sont vivantes encore dans la mémoire de leurs descendants, enfants, petits-enfants, qui les ont entendus parler de « leur guerre », même s’ils affirmaient que ceux qui n’avaient pas vécu « ça » ne pourraient jamais tout à fait le comprendre. Mme Sophie de Lastours a entrepris de donner la parole à trois combattants français, proches par l’âge – ils appartiennent aux classes 14 et 15 – mais différents par l’origine sociale. Jean Toulouse est né le 8 août 1894, licencié en Droit, élève de l’École libre des sciences politiques, il a exactement 20 ans quand éclate la guerre. Il lui reste deux ans à vivre. Louis Toulouse est né le 22 octobre 1895. Il est élève à l’École nationale supérieure des beaux-arts. Lui aussi va mourir en 1916. Tous deux sont issus d’une grande famille du Lot. Ils sont nés à Cahors. Ils ont reçu une solide et bourgeoise éducation. Un bel avenir leur semble promis. Mais ils sont conscients de leur devoir à l’égard de la patrie en péril. Et ils croient que le conflit sera court. Il faut être au combat au plus vite. Pour ne pas perdre des mois précieux en se formant qu’en tant qu’officier, Jean Toulouse refusera même de faire le peloton d’élèves-officiers, tant il croit à une guerre courte et bien sûr victorieuse. Cette opinion est partagée par René Tognard. Il a le même âge que Jean Toulouse. Il est né à Saint-Sauveur dans la Vienne. Mais il provient d’un milieu rural modeste… et républicain. Lui aussi refuse de faire le peloton d’élèves-officiers de réserve pour partir le plus vite 9

possible au front. Il servira dans l’infanterie avant d’être versé dans les chasseurs à pied. Très vite, le chasseur Tognard, comme les frères Toulouse, va passer de l’exaltation de la mobilisation à une vision plus « triviale » de l’univers des mobilisés. Pour René Tognard, c’est peut-être dans les Vosges, au Lingekopf, que l’épreuve du feu se révèle la plus terrible. Au printemps 1915, sa compagnie, quand elle revient d’un assaut terrible, ne compte plus que trente-deux survivants dont le plus haut gradé est un simple sergent-major. Les frères Toulouse, à l’éducation raffinée, connaissent eux une difficile adaptation à la promiscuité des tranchées. Ils ont souhaité se fondre dans cette masse combattante. Mais la réalité quotidienne est très dure pour ces jeunes gens « bien nés ». Jean refuse la réforme que les majors veulent lui imposer car il se sentirait « un propre à rien » mais il avoue aussi que, pour tenir, « il m’aurait fallu un soldat de mon milieu ». Son milieu, il le retrouvera finalement à l’École de SaintMaixent, dont il sortira aspirant. Ainsi, son histoire, comme celle de son frère, illustre la profonde séparation sociale entre une France bourgeoise et une France encore très largement terrienne et paysanne que réunit pourtant un patriotisme indomptable. René Tognard aussi, quoique issu de la petite bourgeoisie rurale, aspire finalement à quitter son unité. Affecté dans les chasseurs à pied, qui se veulent une troupe d’élite, il pose sa candidature pour l’arme nouvelle et moderne par excellence, l’aviation. Jean Toulouse espérait devenir officier d’état-major. Louis Toulouse se désespérait de n’être pas envoyé dans le peloton d’élèvesaspirants au point de se résoudre à solliciter diverses relations politiques de son père, dont Anatole de Monzie, personnage influent mais controversé de la IIIe République en guerre. Tognard, lui, n’a pas de haute protection mais il est tenace. Il devra s’y reprendre à deux fois pour obtenir sa mutation dans l’aviation. Mais il ne cède pas aux pressions de son commandant de chasseurs qui s’indigne de sa demande. On sent alors dans cette histoire la subtile hiérarchie qui se forme entre l’infanterie, les 10

chasseurs, qui se veulent troupe d’élite, mais partagent l’horreur quotidienne des poilus, et l’aviation, tout aussi dangereuse mais au confort de vie sans égal et dont les officiers sont issus souvent de l’arme « aristocratique » de la cavalerie. C’est au Chemin des Dames que le courageux René Tognard apprend son transfert dans l’arme nouvelle. Il ne cache pas son soulagement et ressent l’envie qu’il suscite chez ses camarades. Et pourtant il ne choisit pas un moindre danger. L’espérance de vie des pilotes (qui n’ont pas de parachute !) est relativement brève. Leur entraînement, même, est très dangereux. Au fil de son récit, on voit revivre la figure d’un instructeur qui eut son heure de célébrité avant de périr accidentellement en 1928, Alfred Fronval. Celui-ci était né à Neuville-Saint-Rémy, près de Cambrai, le 11 août 1893. Son souvenir est encore vivant dans sa commune natale où un monument perpétue sa mémoire. Engagé volontaire, dès le début de la guerre, dans l’infanterie (1 RI), il aura la douleur de perdre ses deux frères aînés au champ d’honneur, tandis que son père, sa mère et son frère cadet sont tués par des explosifs allemands.
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Glorieux combattant de Verdun, Croix de guerre avec palme, il est volontaire pour l’aviation dont il devient un technicien hors pair et l’inventeur du premier simulateur de vol. Surnommé « l’As de la tête en bas », il sera instructeur à l’École d’aviation de chasse de Pau jusqu’à l’Armistice de 1918. C’est dans ce cadre qu’il donne à René Tognard une magnifique démonstration de sang-froid. Pouvons-nous vraiment imaginer ce qu’ont enduré les combattants de 1914-1918 ? Les deux frères Toulouse, René Tognard, comme tous les combattants ont eu peur. Comment aurait-il pu en être autrement ? Il est un mot qui revient dans leurs propos : le pressentiment. Ce mot, je l’ai entendu aussi de la bouche de mon père, classe 15 lui aussi, et qui me racontait le pressentiment d’une fin prochaine, exprimé dans sa dernière lettre (à sa mère) par son frère aîné, jeune

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officier d’infanterie, tué à Neuville-Saint-Vaast, près d’Arras, au printemps 1915. La peur, le sentiment de n’être que des morts en sursis, l’épuisement physique et moral dans une guerre qui n’en finit pas, ces hommes les ont tous connus. Ils ont dû se replier sur des actes primaires. Boire, le manque d’eau était parfois insupportable et le vin ou la gnole aidaient à tenir. Quant à la nourriture, elle est une préoccupation lancinante. La roulante, la corvée des bidons, cela revient dans toutes les lettres de poilus. Et puis la boue, les rats, les poux, la saleté. Ils ne parlent pas de faits d’armes héroïques, nos poilus, mais d’un héroïsme au quotidien qui est aussi de supporter des conditions d’existence insupportables. Je souhaiterais vivement que chaque lecteur ressente profondément ce qui se cache derrière les récits - souvent pudiques de ces trois hommes. Parce que mon père était de leur génération, a connu les mêmes souffrances, m’en a souvent parlé, je peux comprendre ce qui est ici évoqué, parfois à demi-mot. Jean Toulouse est tombé sur le front de la Somme en septembre 1916. Mon père fut grièvement blessé à quelques kilomètres de là, quelques semaines plus tard. En relisant de tels récits, ce sont des voix qui s’expriment à nouveau pour rendre vie à ce qui semble gravé dans la pierre des monuments. Au-delà de ces drames individuels, c’est aussi l’épuisement de notre pays que nous lisons. Cette saignée terrible détruit véritablement toute une génération. Ces ouvriers et ces paysans massacrés, ces artistes, ces intellectuels sacrifiés, tel Louis Toulouse, brillant élève de l’École nationale supérieure des beaux-arts, qui ne pourra jamais exprimer ses dons, c’est pour notre pays un sacrifice tel qu’il n’aura plus la force, vingt ans plus tard, d’affronter un deuxième conflit. Quatre-vingt-dix ans après, notre pays ne s’en est pas encore totalement remis, même si le conflit a contribué aussi à l’évolution de notre société. René Tognard deviendra sous la IIIe et IVe République un représentant respecté du monde agricole et finira… sénateur.

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Ils avaient bien le droit, ces soldats de la classe 15, de se considérer comme une génération sacrifiée. Sachons aujourd’hui encore, à travers leurs récits, les écouter, les comprendre, les respecter et faire ainsi mentir la chanson qui dit que « le sang sèche vite en entrant dans l’histoire ».

Jacques Legendre Agrégé d’histoire Sénateur du Nord

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Avant-propos _______
Ces lettres et souvenirs trouvent naturellement leur place dans la collection Histoire de la Défense que je dirige. De nombreux manuscrits concernant la première guerre mondiale me parviennent, ne pouvant tous les accepter, j’essaie de privilégier la diversité, soit des expériences, soit des sensibilités. En ayant publié : Dardanelles, Orient, Levant 1915-1921 ; Journal d’un fantassin - Campagnes de France et d’Orient Août 1914 - Août 1919 ; ou encore en publiant prochainement : Mission d’un cryptologue français en Russie - 1916 et On prend nos cris de détresse pour des éclats de rire, correspondance d’un poilu avec sa marraine de guerre, je choisis, même si des soldats ont vécu les mêmes combats, de m’attacher à leur perception originale. Beaufils dépassé par l’absurdité et la violence des événements y voit une rédemption au sens chrétien du terme quand Tanquerel exprime avec une grande violence le non-sens grotesque de cette tragique fatalité militaire. Pourquoi regrouper ces trois témoignages sur la Grande Guerre ? Ceux des frères Toulouse ne pouvaient qu’être publiés ensemble pour des raisons qui relèvent de la logique : leurs liens de famille, leurs correspondances respectives adressées à leurs parents, le fait qu’ils soient décédés à quelques mois l’un de l’autre en 1916, Louis en avril, Jean en septembre. Il reste à expliquer la raison pour laquelle j’ai choisi d’y joindre les souvenirs de guerre de René Tognard. Ils ont à quelques mois près le même âge. René est né en mars 1894, Jean en août, Louis en octobre 1895. Les frères Toulouse sont brutalement fauchés en pleine jeunesse alors que Tognard, lui, survit et entame une carrière intéressante couronnée par la fonction de sénateur. Il reprendra les années de l’entre-deux-guerres, la lecture et la rédaction de ses carnets de campagne, tenus plus ou moins au jour le 15

jour et dont le contenu n’était a priori destiné à personne d’autre que lui. Son style a tout d’une chronique. Les frères Toulouse doivent certainement s’auto-censurer pour ne pas inquiéter « Anastasie1 ». Jean cache qu’il a eu des problèmes cardiaques. René Tognard ne s’appesantit pas, ce qui ne l’empêche pas de souvent livrer l’insupportable sans donner de grands détails. On sait que beaucoup de lettres des deux frères ont été égarées, que l’encre ou le crayon ont pâli, le papier s’est desséché, les rendant partiellement illisibles, notamment les dates, l’une n’existe qu’en l’état de fragments, d’autres ont pu être détruites au sein de la famille. Il n’y a aucun courrier de Jean entre le 24 février 1915 et le 4 janvier 1916. Il est certain enfin que ces fantassins ne pouvaient écrire régulièrement, comme l’affirme encore Jean à ses parents : « Voilà quatre ou cinq jours que je vous laisse sans nouvelles ». Il arrive que les lettres respectives se croisent et soient datées du même jour, comme le 17 janvier 1915 entre Jean et son père. On ne possède ici qu’une lettre de Jean à Louis et aucune de Louis à son frère, enfin des lignes que chacun d’entre eux n’a jamais lues puisqu’ils étaient déjà morts. La lettre de la mère, du 10 septembre, traduit une inquiétude poignante pour le fils aîné qui est au front. Les parents sont anéantis par le décès de leurs deux fils. Ils parlent de « sacrifices » et « d’abnégation », « d’impossibilité à accepter » et « d’âpreté de la douleur ». Il était aussi intéressant de comparer les origines sociales de ces jeunes hommes. Tognard est issu d’un milieu rural, les frères Toulouse appartiennent à la grande bourgeoisie. Jean est licencié en droit et élève à l’École libre des sciences politiques, Louis élève de l’École nationale supérieure des beaux-arts en architecture. Bien qu’ils ne se soient jamais connus, la guerre va rapprocher ce que chacun représente.

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C’est le terme qui désigne la censure.

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Outre le partage d’expériences similaires, éprouvantes, insupportables, il y aura moins de différences sociales entre leurs familles à la fin du conflit qu’au début. René Tognard est un paysan qui enfant a parcouru deux fois par jour en sabots les deux kilomètres cinq cents qui le séparent du bourg. Le dimanche, il a fait le même trajet pour suivre le catéchisme. Il ajoute : « Cet emploi du temps, déjà bien utilisé, se complétait pendant toute la période estivale de cinq à huit heures et de dix-sept à vingt et une heures pour toutes sortes de menus travaux : litières dans les écuries, soins à la basse-cour, aide à la traite des vaches, et surtout la surveillance des animaux aux champs. » Ce qu’il résume par : « C’était la dure vie de l’époque. » Enfant précoce et intelligent, il a obtenu son certificat d’études à 11 ans et trois mois, mais son père « était un partisan convaincu que seul le travail manuel était intéressant ». Il ne peut envisager que son fils puisse épouser une autre carrière que la sienne. Il l’influencera beaucoup pour que ce dernier refuse la proposition prometteuse du gouvernement japonais aprèsguerre, à la recherche d’instructeurs pour former des moniteurs d’aviation. Cette proposition était assortie d’un contrat de trois ans et d’un traitement de 3 000 francs-or par mois, tous frais payés. Le fils s’incline, respectant la volonté paternelle, évoquant le récent décès de son jeune frère. Il devient donc employé à temps complet à l’exploitation agricole, puis au fil du temps directeur de la coopérative agricole de la ville. Les Toulouse ont une belle maison à proximité de Cahors, à Porteroque, leurs fils sont confortablement installés dans un appartement quai Conti à Paris. Ils connaissent l’usage du monde, ils en sont. Dès le 7 septembre, soit trois jours après son arrivée à la caserne, Jean écrit à ses parents : « Mon train de vie est tellement changé que je me sens moi-même tout changé. » En même temps, il constate tout à la fois : « Dans ma chambrée il y a surtout d’épaisses brutes » et dans la même lettre « La vie militaire ne me paraît cependant pas rebutante. » Louis, peut-être parce qu’il est un peu plus jeune, artiste, de caractère moins affirmé ou moins résistant physiquement, s’adapte plus difficilement. Le 20 décembre 1914, il écrit : « J’ai déjà fait, en 17

effet, assez de réflexions personnelles, en général plutôt désagréables, pour pouvoir émettre des pensées plus élevées que ce que je vous raconte […] je crois bien qu’une fois installé, ce que j’aurai de mieux à faire sera de louer une chambre avec Blanc et Bergon pour pouvoir travailler et lire, car d’après ce que je vois ici, je ne pourrai pas passer mes soirées de cinq heures à neuf heures au café, ce serait mortel. » Chez tous trois, existe une volonté farouche d’en découdre le plus vite possible, au point pour deux d’entre eux de refuser de tenter de devenir élève-officier. En 1914, leur volonté affirmée de vivre la guerre au front est répétée. Il est vrai que l’on supposait alors que celle-ci ne durerait pas plus de deux ou trois mois. Le patriotisme parle la même langue, ils mettent le même sens derrière les mêmes mots. Tognard, d’abord incorporé le 2 septembre 1914 au 82e régiment d’infanterie de Montargis, passe de l’infanterie à l’aviation. Ses motivations pour changer d’arme ressemblent beaucoup à celles de Roland Dorgelès qui, engagé en août 1914, est affecté le 15 septembre 1915 au 1er groupe d’aviation à Dijon-Longvic ; mais l’écrivain sera victime d’un grave accident près de Tournus, son Voisin s’écrase près de la Saône2. René Tognard est affecté au 1er groupe d’aviation d’Istres le 19 juin 1917 et obtient son brevet de pilote ; le 30 août et le 11 novembre, il passe ses épreuves d’acrobatie. Il est désigné le 28 mars 1919 pour remplacer le capitaine de réserve du fort de SaintApollinaire près de Dijon, transformé en centre de détention : « Je suis profondément écœuré par ce rôle de garde-chiourme qui, pour un ancien pilote de chasse, n’a rien de réjouissant. » Après un congé de trois mois renouvelé, il est enfin démobilisé en septembre 1919. L’accueil respectif de Tognard et Dorgelès à la caserne a été assez similaire : « C’est suant et soufflant que nous faisons notre entrée à la caserne du 82e régiment d’infanterie, et nous sommes loin de penser à la réception qui nous est réservée… Comme tous les gradés sont sur les dents, nous sommes envoyés à tous les diables dès la première prise de contact. »
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Jean Bastier affirme, dans le chapitre qu’il consacre à Dorgelès dans Écrivains combattants de la Grande Guerre, Bernard Giovanangeli Éditeur : ministère de la Défense – 2004, qu’Armand Lanoux insinue que Dorgelès savait décoller, mais qu’il n’avait pas pu apprendre à atterrir. Il est ensuite instructeur.

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Le jeune appelé va donc déjeuner au café. Dorgelès, à la question qu’il a adressée au caporal avec courtoisie sur l’endroit où il devra coucher, s’entend répondre : « Je m’en fous. » L’historien Bruno Cabanes3 pose la question : « Après la démobilisation, que fera-t-on de sa vie ? » Après la mort de deux fils au combat, que feront ceux qui les ont perdus ? René Tognard saura surmonter ses traumatismes et pourra, grâce à sa ténacité, se construire une très honorable carrière4. En 1987, le conseil municipal de Châtellerault attribue son nom à une rue de la ville. Elle honorait ainsi la mémoire d’un homme qui avait joué un rôle important dans la vie de la ville et de la région. L’avant-dernière lettre de la mère des frères Toulouse, à sa propre mère, s’achève par une phrase brève sans appel sur le récit qui lui a été livré de la fin de Jean par un sous-lieutenant : « Il l’avait vu peu de temps avant l’assaut, heureux et fier, frappé d’un éclat d’obus à la tête. Mais c’est un pieux cliché... » Cette guerre, selon l’expression tragique de Georges Bernanos5, a pu se résumer par cette expression lapidaire : « Un billet pour l’enfer ». On pourrait aussi conclure, en compatissant au chagrin des parents Toulouse, par les mots de la chanson de Jacques Brel : celui qui reste se retrouve en enfer. Alors que Lazare Ponticelli, le dernier ancien combattant français de la Grande Guerre, vient de s’éteindre le 12 mars 2008, une poignante rencontre a eu lieu en Angleterre, moins d’une semaine auparavant, entre trois des vétérans sur les quatorze encore vivants dans le monde : Henry Allingham, Harry Patch et William Stone. Sophie de Lastours Directrice de la collection Histoire de la Défense
La victoire endeuillée : la sortie de guerre des soldats français (1918-1920) – Paris, éditions du Seuil, 2004. 4 Le détail en est donné dans les annexes. Il est aussi chevalier de la Légion d’honneur, décoré de la Médaille militaire, de la Croix de guerre 1914-1918, officier du Mérite agricole et chevalier du Mérite social. 5 Écrivains combattants de la Grande Guerre, op. cit., Jean Bastier : Georges Bernanos, le dragon de 1914-1918, pp 105-129.
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Correspondance des frères Toulouse
(1914-1916)

Jean Toulouse est né à Cahors le 8 août 1894, licencié en droit, élève de l’École des sciences morales et politiques6, il a été tué à Chaulnes (Somme) le 4 septembre 1916.
Lettres entre Jean et ses parents 7 septembre 1914 Chers parents, Hier et aujourd’hui j’ai mangé à l’ordinaire, la soupe est bonne mais pas la viande, par ailleurs peu copieuse. Les journées paraissent démesurément longues avec le lever à cinq heures. On nous fait faire de l’exercice. Pas encore de marche. Aurillac est décidément ennuyeux. Pas de mouvement, des rues étroites et à part un square qu’on appelle ici « l’Escouare » et une promenade nue que longe un maigre ruisseau débordant surtout de tessons de bouteilles et d’ordures, peu d’espace. Cahors est cent fois mieux. Dans ma chambrée il y a surtout d’épaisses brutes, à part un Toulousain assez gentil et Rougé. Je mets à part un Parisien des Batignolles, imprimeur, qui me paraît plutôt gouape et qui a commencé à se mettre à dos tous les gradés. Il y a encore, cependant, un type de Saint-Céré, bon chanteur et drôle, mais ayant un flegmon à la jambe, qui va se faire réformer. Mon train de vie est tellement changé que je me sens moi-même tout changé. La vie militaire ne me paraît cependant pas rebutante, loin de là même, mais je manque d’habitude. Je ne m’ennuie pas à la caserne, mais plutôt à Aurillac. 9 septembre 1914 Mes chers parents, On nous exerce assez. Ce matin nous sommes allés en marche. Ce soir, exercice. Décidément la nourriture est bonne mais pas suffisante. Hier, ayant faim, j’ai dîné en ville. Et ce matin je n’ai pu manger que
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Le nom étant alors : École libre des sciences politiques.

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ma soupe, du reste excellente, n’ayant pas de pain pour mon bœuf, cela paraît invraisemblable, mais cela est. Et je n’étais pas le seul. Aussi, je suis allé prendre une portion à la cantine, je n’y reviendrai pas, car elle empeste. Nous sommes allés laver nos bourgerons et nos treillis. Maintenant j’ai connu tout ce dont maman me faisait un « épouvantail ». Elle disait : « Tu verras quand tu seras à la caserne ! » et ça ne m’a nullement ennuyé. Nous faisons nos débuts dans de bonnes conditions. En effet, il n’y a plus d’anciens et les vieux réservistes qui restent sont bien tranquilles. Dans ma chambre il n’y a que des « bleus » et nous ne sommes pas embêtés. Lettre non datée Mon cher Jean7, Je vois avec grand plaisir que tu prends du bon côté ta nouvelle vie ; je n’ai qu’à te dire d’être un bon soldat, un soldat exemplaire dans toute l’acception du mot, déférent pour ses chefs, depuis les plus hauts gradés jusqu’à ton caporal d’escouade8. Tu dois donner le bon exemple en toutes choses et à tous. Je te recommande surtout d’être énergique, sois aussi de bonne humeur, bon camarade et partage ton superflu et même un peu du nécessaire avec ceux, si nombreux, qui n’ont rien. C’est là ton devoir strict et tu verras bientôt le bénéfice que tu retireras de cette façon de te comporter. Je t’embrasse affectueusement. Ton père. 13 septembre 1914 Mes chers parents, Je garde la chambre avec un épanchement de synovie, suite à ma chute d’hier. Je suis furieux, j’en pleure de rage et l’infirmier me dit que, comme l’épanchement n’est pas très abondant, je n’en aurai peut-être que pour quinze jours. En attendant le major m’a donné huit jours
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Lettre du père de Jean. Fraction d’une compagnie sous les ordres d’un caporal ou d’un brigadier.

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d’exemption. Ce qui me rassure un peu, c’est qu’on ne m’a pas mis à l’infirmerie, mais peut-être n’y avait-il plus de place. Il vient de partir huit cents hommes pour le front. Je viens de les regarder partir avec envie. Je me demande anxieusement si je pourrai partir le 10 octobre. 16 septembre 1914 Mes chers parents, Je garde toujours ma chambre, avec ma synovie. Ce qui est ennuyeux, c’est que je suis obligé de descendre souvent, soit pour aller aux WC, soit pour aller à l’infirmerie. Mais là on s’occupe évidemment des blessés, et les simples malades y sont reçus comme des chiens dans un jeu de quilles. Comme l’appareil thermocautère ne marchait pas au moment où on allait me faire les pointes de feu, le major m’a dit, avec une grande simplicité, de revenir le voir dans huit jours ! Les journées me paraissent infiniment longues depuis cinq heures du matin. Dans ma chambre il y a des garçons peu intéressants. Ce matin, comme avec Rougé je parlais à haute voix de notre victoire, deux ou trois se sont écriés : « Quelle victoire ? » Je ne perds pas grand temps maintenant, car on fait faire à mes camarades du tir et encore du tir, car beaucoup ont la compréhension difficile. Si ça ne dure pas longtemps je serai vite à leur niveau, mais j’ai peur. 20 octobre 1914 Mes chers parents, J’ai fait hier, sans fatigue, mes quarante kilomètres, encore qu’il nous ait plu toute la journée sur le dos. Nous avons eu théorie dans les chambres ce matin et ce soir exercice. On a donné une liste des élèvesofficiers ou du moins des candidats à ce titre qui passeraient un examen afin de désigner les G...9 qui iraient à Clermont-Ferrand faire leur instruction. J’ai été proposé pour la liste, mais j’ai refusé cet honneur, après que le sergent m’eut affirmé que les élèves-officiers resteraient à Clermont jusqu’en janvier ou février, je ne tiens pas plus qu’un autre à laisser ma peau aux Allemands, mais je ne veux pas
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Pouvant être gars.

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rester en arrière de ma classe. Si j’en ai l’occasion, j’avancerai aussi bien à la bataille. 23 octobre 1914 Mes chers parents, Maintenant que je vous ai vus et que vous m’avez vu en soldat, Aurillac m’exaspère de plus en plus. Lundi, j’ai fait au lieutenant ma demande pour partir en volontaire au prochain départ, c’est pour cela que j’ai refusé de passer le concours d’élèves-officiers. Le lieutenant avait réservé sa réponse après m’avoir d’abord refusé. Aujourd’hui il m’a donné la réponse du commandant qui me traite de fou, probablement parce qu’il a lui-même refusé de partir sur le front. Le lieutenant m’a déclaré que le premier départ des « bleus » aurait lieu vers le 10 novembre et que je pourrai m’y joindre, quoique le peloton des élèves-caporaux, dont je fais partie, soit destiné à rester plus longtemps au dépôt. Je suis dégoûté de ces procédés et surtout de l’ardeur qu’ont déployée certains de mes camarades pour entrer au peloton des élèves-officiers. Si nous étions en temps de paix, j’en aurais évidemment fait autant, mais aujourd’hui il y a une autre manière d’avancer. Et du reste, je suis sûr que ceux qui ont préféré avancer dans les dépôts le regretteront après la guerre. 24 octobre 1914 Mon cher Jean10, Je ne t’approuve pas. Tu dois t’inscrire pour passer l’examen du peloton d’élèves-officiers. Que tes préférences soient de partir tout de suite sur le front, je le comprends, mais le devoir n’est toujours pas là où sont les préférences, il faut avant tout examiner comment tu peux être le plus utile à ton pays dans les conjonctures actuelles. Suppose que tous tes camarades, qui comme toi possèdent des connaissances générales les désignant au choix de leurs chefs, aient répondu comme toi, quel serait le recrutement des officiers dont on a tant besoin actuellement ?... Quelle influence morale auraient-ils sur leurs hommes ?
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Lettre du père de Jean.

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La guerre n’est pas près de se terminer et tu auras le temps de te battre, même si tu ne pars pas avant le mois de février. Réfléchis un peu et tu seras vite de mon avis et tu reconnaîtras que tes camarades, qui ont accepté de rentrer au peloton, ont mieux compris que toi leur devoir. Je te demande donc de revenir sur ta décision et de passer l’examen. Je t’embrasse affectueusement. Ton père. 25 octobre 1914 Mes chers parents, Je reçois trop tard la lettre de papa pour pouvoir suivre ses conseils. Les douze candidats élèves-officiers sont déjà choisis après un examen qui a eu lieu ce matin. Je dois dire qu’au fond, j’en suis heureux, car plus que jamais j’ai mon sentiment fait sur cette question. Il ne faut se payer de mots, si on a formé un peloton d’élèves-officiers à Clermont, comme dans les autres corps d’armée, ce n’est pas pour préparer des officiers pour la guerre, c’est simplement pour en avoir sous la main, après la guerre, quand il en manquera à l’appel pour former les cadres. Quant à moi, j’ai la ferme intention de revenir après la guerre avec mes galons bien gagnés, si je reviens et j’en ai l’occasion. J’estime qu’à cet effet ma préparation se fera bien mieux à la bataille que dans un dépôt et de plus je serai utile à mon pays, bien avant. Quant à ce qui est de mon devoir et de mes préférences, j’estime qu’ils se confondent ainsi, et du reste il y a assez d’amateurs pour entrer au peloton. Je ne vois qu’une raison, dont je vous suis affectueusement très reconnaissant de ne pas me l’avoir exprimée, car pour moi elle n’est pas valable, c’est de couper à la guerre. Toutes les autres raisons ne sont que des mots, à mon sens. Il y a bien des moyens de servir son pays, c’est certain, mais le meilleur est aujourd’hui de le défendre avec un bon fusil. Je regrette vivement la peine que pourra vous causer ma décision, maintenant irrévocable, et vous embrasse tendrement.

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26 octobre 1914 Mon cher Jean11, Je t’ai dit ce que je pensais, tu décides autrement, je m’incline et te félicite de ta décision, peut-être pas très conforme à ton devoir bien compris, mais en tout cas plus énergique et plus patriotique. Ton père. 29 octobre 1914 Mes chers parents, Je partirai au plus tard dans dix ou douze jours, je tiens à partir pour diverses raisons, d’abord parce qu’il me tarde de servir activement mon pays, ensuite un peu par dilettantisme. Je regretterais tant, en effet, d’avoir manqué un si beau spectacle et une vie anormale qui sûrement me mûrira beaucoup, ceci étant mon intérêt personnel. La troisième raison, c’est l’amour du changement, car je m’exaspère à Aurillac. Inutile de vous dire que je veillerai avec la plus grande sollicitude à ma chère peau et que je ne m’aventurerai que sur ordre ou qu’utilement, lorsque ce sera de mon propre mouvement. Réserve est faite de l’entraînement bien naturel des premiers combats, les officiers et les sous-officiers blessés, de retour du front, nous font des conférences sur la vie de campagne, les précautions à prendre, les prescriptions à observer, etc. C’est très intéressant ! Nous profiterons de l’expérience de nos aînés. Avant de partir, j’ai bien envie de « taper » bonne-maman. Si c’était la dernière fois, voyez-vous, ce serait un de mes derniers regrets de ne l’avoir pas fait. 6 novembre 1914 Mes chers parents, J’ai passé toute la journée, depuis ce matin six heures jusqu’à ce soir cinq heures, à courir avec le 139e12 par monts et par vaux en « marche11 12

Lettre du père de Jean. Le 139e régiment d’infanterie tient garnison à Aurillac, son recrutement est établi dans le Cantal, le Lot, l’Aveyron, le Puy-de-Dôme et la Haute-Loire. Le 22 février 1916, il est à Verdun. Il participe à la grande offensive franco-anglaise sur la Somme, de juillet à novembre 1916. Il participe de la position ennemie à l’ouest de

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