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Souvenirs d'un Terre-Neuvas

De
177 pages
Ce livre est celui d'un homme, mais aussi celui d'une vie dont la mer fut le pivot : celle qu'on laboure à la voile ou à moteur, celle que l'on parcourt par tous les temps, celle dont on tire sa subsistance, celle qui vous prend parfois la vie mais que l'on ne peut quand même qu'aimer. C'est aussi la vie française des années du XX° siècle, avec le développement technique qu'elle connut. C'est aussi le portrait d'une générosité qui s'épanouit dans une vie rude, où les hommes s'affrontaient... mais s'entraidaient bien au-delà des divisions sociales, car la vie et la mort dépendaient de leur entente et de leur solidarité.
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Le Suffren, trois-mâts à voiles, quittant Fécamp. C’est sur de tels bateaux qu’Eugène Védieu commença à naviguer comme mousse.

Avant-propos
Edith & Pierre Heuzé
Il y aura 30 ans, le 22 mai 2009 disparaissait notre grand-père, Eugène Védieu. A l’occasion de cet anniversaire, nous avons décidé de publier ses souvenirs, dont l’intérêt dépasse le cadre familial. La mémoire de notre grand-père est toujours vivante parmi ceux qui l’ont côtoyé et chez qui il a laissé le souvenir d’un être courageux et attachant. C’est également l’occasion de rendre hommage à notre grand-mère qui a partagé 40 années de son existence. Comme toute femme de marin, vivant au rythme de longues absences et de courts séjours, elle assura de multiples responsabilités. Jusqu’à la fin de ses jours notre grand–père fut fidèle à ses engagements ; sa femme uvra à ses côtés, souvent dans l’ombre, le secondant dans toutes ses activités bénévoles – et les décorations de l’église que l’on peut distinguer page 158 à la fête des marins de Saint-Pierre-enPort en sont une des modestes marques qu’elle nous a laissées.

Maquette de trois-mâts d’Eugène Védieu

Remerciements
— à Bernard DUMEZ d’avoir donné l’idée à notre grand père d’écrire ses souvenirs et de l’avoir accompagné dans cette démarche — à Martine MULLER et Bernard son mari qui ont permis la publication de ces souvenirs. Edith & Pierre Heuzé

Maquette d’Eugène Védieu

Résumé biographique
Eugène VEDIEU est né le 18 décembre 1893 à Fécamp et passa son enfance à Saint-Pierre-en-Port Il navigua à la grande pèche de 1907 à 1940 il termina sa carrière à la pêche côtière à bord d’un doris. Il organisa entre 1947 et 1957, la fête des marins à Saint-Pierre-en-Port et milita pour la protection de la plage de son village. Membre de la Caisse de Secours des Marins de Fécamp il fut un ardent défenseur des droits des marins et de leurs familles. Quelques années plus tard, il prit la présidence de la section des HSB (Hospitaliers Sauveteurs Bretons devenu par la suite SNSM Société de Sauvetage en Mer) de Saint-Pierre-en-Port. Il rejoignit Rouen pour s’occuper de ses petits-enfants devenus orphelins. Il mourut à Rouen le 22 mai 1979.

Ex-voto d’Eugène Védieu pour l’Autel des morts en mer, actuellement à l’Eglise de Saint-Pierre-en-Port

Avertissement
Eugène Védieu a rédigé ses mémoires en collaboration avec Bernard DUMEZ qui séjournait à
Saint-Pierre-en-Port. Ce travail à deux ainsi que l’usage d’un magnétophone expliquent certains manques du texte qui n’ont pu être comblés par suite de la disparition de l’auteur. Nous pensons en particulier à l’anonymat de ce marin péri en mer dont nous ignorons le nom à la suite d’un défaut d’enregistrement du magnétophone.

Maquette du chalutier le Bernard, d’Eugène Védieu (Propriété de Bernard Dumez)

Chapitre 1
Eh bien voilà, je m'appelle Eugène Védieu… Je suis né à Fécamp, le 18 décembre 1893. J'appartiens à une famille de marins comme on en rencontre beaucoup tout au long de la côte normande. Ces familles étaient pauvres et ma mère me racontait qu'il n'était pas rare que ma grand-mère fasse cuire une mouette pêchée sur les rochers par le grandpère, mouette dévorée ensuite sans pain, car ils n'avaient pas les moyens d'en acheter. Ma famille se plaisait à raconter que ce grand-père avait fait une partie de son service militaire sur la frégate La BellePoule et qu'il était à bord lorsqu'elle a ramené de Sainte-Hélène les cendres de Napoléon. Tous les hommes de ma famille ont navigué et bien que mes deux grands-pères soient morts en mer dans des naufrages, mon père n'a pas échappé à la tradition familiale. Seulement, à 25 ans, après s'être marié, il a “désarmé” pour suivre ma mère à Paris où
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elle était blanchisseuse. Là, il a "mal tourné" : il s'est engagé dans la police municipale. En septembre 1893, après quinze années de service, il a pris sa retraite et est venu habiter momentanément Fécamp avec ma mère et mon frère alors âgé de 12 ans. Je suis né dans cette ville le 18 décembre de la même année. Au début de l'année suivante, mes parents se sont installés dans une petite maison qu'ils venaient d'acheter à Saint-Pierre-en-Port, petit village de marins situé à une dizaine de kilomètres au nord de Fécamp. Je suis allé à l'école primaire dès l'âge de cinq ans et j'ai passé le certificat d'études sept années plus tard. L'ambiance dans laquelle j'ai évolué durant cette période a beaucoup marqué ma carrière future, car pratiquement tout ce qui se faisait ou se disait autour de moi avait trait à la mer ou aux marins. A cette époque, Saint-Pierre comptait environ trois cents marins. Mes camarades d'école, fils de pécheurs, ne parlaient que de bateau et de navigation et, je le précise sans penser à mal considérer les cultivateurs, un fils de marin ne pouvait devenir cultivateur sans que sa famille n'en ressente une honte profonde. Mes oncles, mes cousins naviguaient ; mon frère lui-même s'était embarqué dès l'âge de treize ans sur un
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voilier qui partait pour Terre- Neuve. Tout cela ne faisait que me confirmer dans ma conviction : le seul métier qui me conviendrait plus tard serait celui de marin. Le jeudi et les jours de congé, nous allions, mes camarades et moi, sur les falaises, où se situait une grande mare sur laquelle nous faisions naviguer de petits voiliers. Nous commencions ainsi notre apprentissage de marins. Ce jour-là, il y avait de l'autre côté de la mare Léon Robert, un marin qui, comme nous, s'amusait avec un bateau. Son voilier venant vers moi, il me crie : — Fais-le virer de bord, mets son gouvernail à loffer1. La main malheureuse, je mets le gouvernail à arriver. — Mais, tu l'as mis à l'envers ! Quelques instants plus tard, le bateau dessalait sous les quolibets de mes camarades qui, en fait, n'en savaient pas plus que moi. J'étais mortifié. Il y avait à Saint-Pierre-en-Port des marins retraités qui, à l'aide d'un doris - bateau que deux hommes pouvaient manuvrer - posaient des lignes de fond, des casiers et des filets à roussette afin d'améliorer
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Loffer : serrer le lit du vent ; Arriver : écarter le lit du vent.
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