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Souvenirs particuliers d'une enfance particulière

De
158 pages

Tout est dit dans le titre. Marie Morel nous livre ses souvenirs d’enfance à l’île de la Réunion où elle est née, marqués par la pauvreté, une éducation rigide, mais aussi l’insouciance propre à l’enfant. De situations pittoresques en scènes dramatiques, le lecteur passe en quelques lignes, du rire aux larmes.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-75980-1

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

 

À maman

À « mamère »

 

 

La vie est un parcours de combattant qui commence dès la naissance. Il ne trouve sa fin qu’avec le dernier souffle.

L’Île de la Réunion

La Réunion est une petite île française en plein cœur de l’océan Indien, située dans l’archipel des Mascareignes à environ sept cents kilomètres à l’est de Madagascar et à cent soixante-dix kilomètres au sud-ouest de l’Île Maurice, la terre la plus proche.

On y parle le français et le créole. Le créole réunionnais est à base lexicale de français, mais subit aussi l’influence des langues d’autres ethnies venues s’installer dans l’île. Dans l’île de La Réunion, on peut distinguer au moins trois types de créole :

– Le « créole des bas » (du littoral de l’île), à base de français, avec un champ lexical à l’origine légèrement influencé par le tamoul.

– Le « créole des hauts » (des montagnes de l’île) à base de français, parlé par les « petits Blancs ».

– Le « créole urbain », parlé par les Noirs de l’île, davantage influencé par le français.

Le créole réunionnais est avant tout une langue parlée. Comme dans les autres départements français, la seule langue d’enseignement est le français.

Bénéficiant d’un climat tropical, elle présente un relief escarpé, travaillé par une érosion très prononcée. Elle culmine à trois mille soixante et onze mètres d’altitude au sommet du piton des Neiges et abrite l’un des volcans les plus actifs du monde : le piton de la Fournaise. Ce dernier augmente régulièrement la superficie totale de cette île d’environ deux cents kilomètres de circonférence. Des cyclones soufflent régulièrement sur l’île durant la saison humide de décembre à mai. Ils causent des dégâts plus ou moins importants, avec quelquefois des pertes humaines.

En mille neuf cent soixante, année de ma naissance, l’économie de la Réunion repose sur l’économie sucrière. La canne à sucre est la principale culture de l’île, devant la vanille, le géranium et le vétiver.

À cette même époque, l’île compte trois cent cinquante mille habitants environ. Y vivent côte à côte et en harmonie exemplaire, les Créoles blancs, descendants des premiers colons européens, les descendants d’esclaves africains, malgaches, comoriens, indiens, des Chinois et des Indiens musulmans. Le choc des cultures, des traditions et des religions, loin de représenter un terrain de conflits, devient la richesse humaine extraordinaire de ce petit bout de terre qui porte bien son nom.

Mon tout premier souvenir

Je suis une petite fille d’à peine deux ans. J’ai le teint pâle, les yeux marron, et les cheveux très blonds avec des mèches qui me couvrent le front. Je suis ce qu’on appelle gentiment un bébé bien potelé. Je suis habillée d’une culotte bloomer et d’une petite robe en forme de brassière, le tout confectionné dans une toile de coton blanc, par maman qui est une très bonne couturière. Je suis nu-pieds. Je suis debout entre les genoux de papa, qui est assis sur un tas de planches à l’arrière d’un vieux camion rempli de bric-à-brac. Nous déménageons. Nous quittons une minuscule maison qu’on appelle ici une case, et dans laquelle je suis née, faite de bois, recouverte de paille de vétiver, au milieu d’une petite forêt de filaos. Le vétiver est une plante que l’on cultive pour la distillation de ses racines en vue d’obtenir une essence très prisée qui est utilisée en parfumerie. Ce sont ses longues feuilles qui, une fois mises en bottes et séchées, constituent la matière première de certaines cases créoles. Nous déménageons donc pour aller habiter dans une non moins minuscule case toujours en bois et paille, pratiquement en plein cœur du village. Dans le camion, il y a aussi mes deux sœurs et mes trois frères à peine plus âgés que moi. À l’avant, près du conducteur, un monsieur que papa appelle Maurice, mais que je ne connais pas, il y a ma mère, avec dans ses bras, la dernière-née de la famille qui n’a que quelques mois. Le bric-à-brac, ce sont nos meubles. Une pauvre table qui semble avoir traversé tous les temps, quelques chaises plus ou moins bancales, un tabouret, des matelas qui n’en sont pas vraiment, ce sont plutôt des paillasses rembourrées de paille de maïs, du linge, des ustensiles de cuisine noircis par la suie des feux de bois et plein d’autres choses encore. Mais rien qui n’ait de la valeur. Que des vieilleries ! Je pleure pendant le trajet qui ne dure pourtant que quelques minutes. Le chemin, dépourvu de bitume mais parsemé de gros cailloux, rend le parcours chaotique et je suis ballottée dans tous les sens. J’ai peur de tomber et je voudrais être avec maman. Il faut dire que papa ne me tient que d’une main. Avec l’autre, il essaie de garder contre lui deux de mes frères pour éviter qu’ils ne passent par-dessus bord. Ils ont quatre et six ans, et ont du mal à rester tranquillement assis, trop excités par ce qu’ils appellent « le voyage ». Un drôle de voyage, dans un vieux camion du début des années cinquante, appartenant à un « riche » du village, et qui fait souvent office de corbillard, de transport de marchandises, de bétail ou comme ici, de camion de déménagement. De plus, le bruit d’enfer que fait le moteur n’est pas pour me rassurer.

Nous sommes en mille neuf cent soixante-deux, à Carosse, un quartier, ou plutôt un petit village des hauts de la commune de Saint-Joseph, dans l’extrême sud de la Réunion, petite île française au milieu de l’océan Indien. La misère fait rage. Je suis sixième d’une fratrie de sept enfants. Je m’appelle Marie Daisy MOREL. Je le sais, c’est mon papa qui me l’a dit plein de fois. Mais on m’appelle Daisy. Papa dit que c’est lui qui a choisi mon prénom parce qu’il était très à la mode au moment de ma naissance. Il dit aussi que ma date de naissance n’est pas celle qui figure dans le livret de famille. Je suis née le samedi vingt-neuf octobre à onze heures à Carosse. Papa n’a pu descendre en ville que deux jours après, soit le lundi trente et un, pour déclarer ma naissance. Lorsqu’il a voulu expliquer au bureau de l’état civil qu’il n’avait pas pu se déplacer le jour même, et que le lendemain dimanche, la mairie était fermée, personne ne l’a écouté. On lui a dit haut et fort que la date qui figurerait sur leurs fichiers serait celle du jour où il s’est pointé pour me déclarer. Il a eu beau protester, crier au mensonge, il n’a pas réussi à leur faire comprendre qu’on commettait là une erreur que sa fille allait devoir porter toute sa vie. Il a dû abandonner, et repartir furieux, pestant contre les bureaucrates qui, d’après lui, ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez. Du coup, je peux fêter deux fois mon anniversaire. Le vingt-neuf pour la date officielle de ma venue au monde et le trente et un pour la date mensongère inscrite sur ma fiche d’état civil.

Notre nouvelle case comporte deux pièces, l’une un rien plus grande que l’autre. À l’intérieur, le sol est en terre battue et chaque pièce est pourvue d’une porte fabriquée à la va-vite avec des planches, et d’une toute petite fenêtre. Elle n’est équipée pratiquement que de couchages. Une vielle armoire en bois pour y ranger le linge de toute la famille, une petite table encombrée de mille et une choses, un buffet qui contient un peu de vaisselle très ordinaire et deux ou trois chaises viennent compléter l’ensemble. Au fond de la cour qui n’est pas très grande, une petite paillote fait office de cuisine, dans laquelle est aménagé un coin pour le feu de bois sur lequel tous les repas sont préparés. Il n’y a pas de gaz, pas d’électricité, pas d’eau courante, pas de sanitaire. Nous nous éclairons à la bougie ou à la lampe à pétrole. Une grande bassine en tôle galvanisée sert de baignoire à toute la famille et pour la remplir, il faut aller chercher de l’eau à la fontaine. Il y en a plusieurs, dispersées dans le village. En attendant que papa fabrique un cabinet (petite cabane de planches avec au centre un trou creusé dans la terre pour y faire ses besoins naturels), les champs de canne à sucre, de maïs ou de vétiver des voisins agriculteurs, nous dépannent bien. Il y a un pot de chambre en métal émaillé sous le lit des parents qui est réservé, dans la journée, aux plus petits dont je fais partie. La nuit, une fois les portes fermées, il sert d’urinoir à toute la famille. Chaque matin, une de mes sœurs aînées est donc de corvée de pot de chambre. Elle doit le vider de son contenu au fond de la cour, le laver et le remettre à sa place sous le lit.

Nous représentons certainement l’une des familles les plus démunies de l’Île de la Réunion. Mon jeune âge fait que pour le moment, je ne m’en rends pas bien compte. Maman pleure souvent, surtout le soir, mais je ne sais pas pourquoi. Je suis trop petite. Je ne sais qu’une chose : j’ai faim ! J’ai tout le temps faim !

La dormeuse

C’est la fin de l’après midi. Je ne sais pas quel jour on est, je suis trop petite pour ça. Je suis seule, assise à même le sol dans une cour parsemée de roches noires. Je joue avec de la terre et des petits cailloux que je fais sauter dans mes mains. En face de moi, dans une mansarde, il y a des femmes assises sur des rangées de chaises autour d’un lit garni de draps blancs. Une vieille femme vêtue de blanc également, au visage figé et aux bras croisés sur la poitrine est couchée dessus. À la tête du lit, il y a une petite table sur laquelle trônent un grand crucifix entouré de deux petites statues de la Vierge Marie, de quelques fleurs et tout un tas de bougies allumées. Les petites flammes dansantes éclairent la pièce et donnent un teint de cire à la dormeuse. De l’intérieur, me parviennent des murmures comme des prières égrenées de chapelets, que j’ai déjà entendus à la chapelle du village avec maman. Personne ne m’a rien dit, mais j’ai compris depuis tout à l’heure, au fil des conversations des grands, que la vieille dame est morte et que c’était ma grand-mère paternelle. Je suis dehors parce que je bavarde trop à l’intérieur, et parce que je pose trop de questions embarrassantes à maman, à propos de la mort et de la vieille dormeuse qui ne respire plus. Je ne sais pas si je l’avais déjà vue avant car je ne la reconnais pas. Je ne sais pas où se trouve mon papa. Il ne doit pourtant pas être bien loin, car c’est sa maman qui est couchée sans vie, dans sa petite case. Une dame s’approche de moi. Elle titube, visiblement ivre. Je n’ai que trois ans, mais je sais reconnaître une personne ivre, car papa l’est presque tout le temps. Maman dit que c’est un alcoolique. Je ne sais pas trop ce que veut dire ce mot. Je sais seulement que c’est mon papa et que j’aime qu’il me prenne dans ses bras. La dame se penche sur moi, et tout à coup, se met à me gifler. Surprise, je ne bouge pas, mais je me mets à crier de toutes mes forces pour alerter maman qui accourt aussitôt. Elle me tire vers elle, et s’en prend immédiatement à la dame en la traitant d’ivrogne. Elle lui demande si elle n’a pas honte de s’en prendre à une enfant, qui de plus est sa propre nièce. Ah ! Je suis sa nièce ! Maman n’a qu’un seul frère que je connais bien. C’est mon tonton Noël que je vois souvent et que j’aime beaucoup. Il me donne toutes sortes de surnoms amusants ainsi qu’à mes frères et sœurs. C’est notre tonton taquin à nous ! Alors, si la méchante dame est ma tante, c’est sûrement une sœur à papa. Il paraît qu’il en a plusieurs mais nous ne les fréquentons pas. Maintenant, je comprends pourquoi. Si elles sont toutes comme celle-là, je préfère ne pas les rencontrer. Maman me ramène à l’intérieur avec elle, en me faisant promettre de ne plus ouvrir ma bouche, et de bien écouter les prières. Assise sur ses genoux pendant de longues heures, j’observe la dormeuse en détaillant chacun de ses traits et en essayant de les mémoriser. Par moments, j’ai l’impression qu’elle respire et qu’elle n’est pas si morte que ça, mais je ne dis rien pour ne pas me faire gronder. Je ne dois pas parler du tout, sinon maman me renvoie dehors, et j’ai peur de la méchante tante. Les murmures scandés de courts sanglots des femmes finissent par m’endormir. J’entame ma nuit en plein milieu d’une veillée funèbre. Lorsque je me réveille, je suis dans un lit avec d’autres enfants. Dehors, un camion attend. Des hommes y transportent une grande boîte sur laquelle a été cousu un drap blanc. C’est le cercueil de ma grand-mère, que je n’ai pas vraiment connue, et que je n’aurai jamais plus l’occasion de connaître.

La brûlure

La nuit est tombée. Dehors, il pleut et nous sommes tous bien au chaud dans notre petite cuisine, assis autour du feu de bois. Nous venons de terminer de dîner. Dans un coin, la vaisselle qui vient de nous servir est entassée. Elle sera lavée demain matin. Nous n’avons pas d’évier, et c’est dehors sur deux vieilles planches installées comme une petite table de travail, que mes grandes sœurs font la vaisselle. Un récipient en fer blanc toujours rempli d’eau ramenée de la fontaine se trouve à proximité, ainsi qu’un gros savon de Marseille qui sert à tout laver chez nous : le linge, la vaisselle et,… nous. Sur le feu, une casserole d’eau est en train de bouillir. Enfin, si on peut appeler ça une casserole ! En fait, il s’agit d’une grande boîte de lait en poudre qui, une fois vide, a été transformée en ustensile de cuisine. L’eau qui y bouillonne va servir tout à l’heure à la préparation du biberon du soir de la petite dernière. Un à un, les enfants quittent la cuisine, les plus grands portant les plus petits, pour rejoindre la case et aller se mettre au lit. Nous nous sommes tous lavés sommairement dans une grande bassine d’eau tiède avant de manger. Maintenant, il ne reste plus que mon ainée Léone, maman, papa et moi dans la pièce. Maman dit à Léone :

– Va maintenant ! Emmène aussi Daisy et emporte la casserole d’eau ! Tu la poseras sur la table. Fais bien attention à ne pas la renverser !

– Oui, répond ma grande sœur âgée de treize ans.

Nous quittons la cuisine. Il fait nuit noire, et le sol est glissant avec la pluie fine qui tombe sans discontinuer. Je marche juste devant Léone les quelques mètres qui nous mènent jusqu’à la porte de la case. Je ne vois rien et j’ai peur de tomber et m’étaler dans la boue, les semelles de mes petites savates n’étant pas antidérapantes, je l’apprends à mes dépens à chaque fois qu’il pleut. Léone me presse car la casserole qu’elle porte est lourde. J’atteins enfin la porte, mais elle est fermée à cause de la pluie qui chasse à l’intérieur si on la garde ouverte. Je tape fort dessus avec mes petits poings et Léone crie :

– Ouvrez la porte ! Vite, nous allons être trempées !

Elle se tient derrière moi, et la casserole d’eau encore frémissante est juste au-dessus de ma tête. Quelqu’un nous a entendu et pousse brutalement les deux battants de la porte qui s’ouvrent vers l’extérieur. Je les prends en pleine figure. Déséquilibrée, je suis poussée sur les jambes de Léone qui est déstabilisée à son tour. Elle relâche alors la pression de ses doigts autour du manche mal fagoté de ladite casserole. Celle-ci se retrouve collée à ma nuque et le liquide brûlant se répand sur mon dos. Une douleur abominable m’embrase. Je hurle. Le cri inhumain qui sort de ma gorge affole maman qui arrive en courant. Elle m’attrape sous les bras et s’engouffre avec moi dans la case. Elle s’assoit sur une chaise et me pose à plat ventre sur ses genoux. D’un geste rapide, elle déchire ma robe et me l’arrache avant qu’elle ne me colle à la peau. Elle regarde mon dos et éclate en sanglots. Je suis brûlée. Ma peau est rouge vif et commence à se soulever par endroits. Maman est paniquée. C’est la nuit, il n’y a pas de transport, pas de moyen de communication, pas de médecin. Elle crie alors à papa :

– Du pétrole, donne-moi la bouteille de pétrole ! Vite !

Papa court vers la cuisine et revient avec le seul corps gras dont nous disposons. Du pétrole qui sert à allumer le feu et à alimenter les lampes qui nous éclairent. Maman en asperge tout mon dos après avoir demandé qu’on éloigne de nous la lampe. Cela ne calme en rien la brûlure qui me ronge les chairs. Je crie toujours, entourée de toute la famille qui fait cercle autour de moi. Léone est verte de peur. Elle se dit sûrement que c’est de sa faute parce que c’était elle qui tenait la casserole d’eau bouillante qui me fait tant souffrir maintenant. Mais ni papa ni maman ne pense à lui faire des reproches pour un accident qu’elle ne pouvait ni prévoir ni maîtriser. Maman lui demande seulement d’aider les petits à se coucher. Elle me garde sur ses genoux jusqu’à ce qu’épuisée, je finisse par me calmer. Le pétrole, ce bon vieux remède de grand-mère, a fait son effet. La douleur est moins vive. Papa me soulève en glissant ses mains sous mon ventre et me pose sur un lit. Ce soir personne ne dormira à côté de moi. Les autres vont se serrer un peu dans les autres lits. Couchée à plat ventre, les bras écartés loin du corps, je finis par m’endormir après avoir gémi longtemps. Je me réveille au petit matin, pensant avoir fait un terrible cauchemar dans lequel il était question de brûlure, mais une douleur fulgurante dans le dos me rappelle à la réalité. J’ai du mal à bouger les bras mais j’arrive tant bien que mal à quitter mon lit et à rejoindre les autres dans la cuisine. Je ne porte qu’une petite culotte et je pense que ne pourrai porter rien d’autre sur le corps pendant plusieurs jours. Je pue le pétrole. Maman me demande de me retourner. Lorsqu’elle voit mon dos, elle pousse un cri d’effroi. Mes omoplates sont couvertes de grosses cloques et sous ma nuque, un peu à droite, il y a une vilaine plaie suintante. C’est là que le bord de la casserole en tôle brulante s’était collé. Papa passe sa main dans mes cheveux. Il a mal pour moi. Après m’avoir encore badigeonné le dos de pétrole, maman réunit toute la fratrie et les prévient ainsi :

– Daisy est brûlée dans le dos. Vous devez tous faire attention à elle. Il est interdit de la toucher, de la frapper, de la bousculer ou de la faire pleurer pour quoi que ce soit. Elle souffre assez comme ça. Sachez que les brûlures sont très douloureuses. Je compte sur vous, sinon vous aurez affaire à moi et au fouet que je tiens toujours prêt.

Et elle sait de quoi elle parle ma maman, quand elle dit que les brûlures sont très douloureuses. Elle  a été brûlée deux fois déjà avec de l’eau bouillante, dans des circonstances assez semblables à celles dont j’ai été la victime hier. Charrier des casseroles d’eau chaude d’une pièce à une autre, pour les bains ou les biberons dans une famille nombreuse, n’est jamais sans risque. Mon frère Jacques, lui s’est un jour brûlé le pied en le mettant accidentellement dans une marmite de riz très chaude. Il devait avoir deux ans et était toujours accroché aux jupes de maman. Un soir qu’elle était très occupée dans la cuisine, Jacques piétinait sans cesse autour d’elle et l’agrippait de ses petites mains à chaque fois qu’il pouvait pour qu’elle le prenne dans ses bras. Maman, déjà en retard sur la préparation du dîner, le repoussait jusqu’à une sorte de natte rembourrée de paille de maïs en lui demandant d’être sage. Fatigué, il finit à un moment par s’y étendre et s’endormit. Le repas enfin prêt, maman avait posé, comme d’habitude, à même le sol, des marmites qu’elle venait de sortir du feu pour servir toute la famille. Jacques, réveillé par le cliquetis des fourchettes et voulant s’agripper à elle pour la énième fois, s’élança vers elle en passant au-dessus des marmites et ce qui devait arriver arriva. Il se retrouva un pied dans le riz encore fumant. Là, maman ne pouvait faire autrement que de s’occuper de lui. Il n’a pu poser le pied au sol pendant plusieurs jours. Ce soir-là, maman a dû servir le riz en contournant l’empreinte qu’avait laissée dedans le petit pied bien rond de Jacques.

La brûlure est l’accident domestique de prédilection chez nous. Maman nous raconte souvent...