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Tous ces rêves brisés

De
240 pages

Victime d'un terrible drame, Nathalie Danjon raconte son histoire avec l'aide de l'écrivain Marjorie Loup. Le 17 mai 2015, alors qu'elle fête le mariage de sa nièce en Serbie, elle échappe de peu à la mort dans l'attaque à main armée qui ôte la vie à plusieurs membres de sa famille. Née en Allemagne de l'union d'un père français et d'une mère hongroise, les souvenirs de sa jeunesse se partagent entre plusieurs pays. Aux prises avec d'importants conflit familiaux, elle reprend son indépendance et part vivre seule avec son fils en France. Débrouillarde et courageuse, elle trouve du travail, rencontre l'amour et fonde une famille. Malgré les contraintes que lui imposent son handicap, elle rend grâce aux prouesses de la médecine et dit sa reconnaissance à tous ceux qui l'ont aidée en lui montrant leur affection, à commencer par ses proches.


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Copyright
Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-11487-0
© Edilivre, 2017
« J’ai appris que le courage n’est pas l’absence de peur mais la capacité de la vaincre ».
Nelson Mandela
« La valeur d’une personne se mesure non pas à la quantité de ses actes mais au degré d’amour et de persévérance qu’elle met pour les accomplir. »
Cecile Fortier Keays
Prologue
Nous y voilà. En ce matin de début mai, qui promet enfin un peu de soleil chaud après un regain d’hiver et de neige, je roule vers mon rendez-vous. J’ai le cœur serré, ma main tremble face à la grande décision de ma vie : je me suis décidée à aller voir Marjorie, qui est écrivain familial. Pour raconter le jour où ma vie a basculé, le dimanche 17 mai 2015 à 10 h du matin. Ce jour où une partie de mon cœur a été arrachée. Ce 17 mai 2015 à 10 h du matin, celle qui comptait comme ma fille, celle avec qui je partageais tout, ma sœur, ma mère, ma meilleure amie, ma fille, Natalia, ma belle et talentueuse Natalia a été assassinée sous mes yeux au lendemain de son mariage. Assassinée avec cinq autres personnes. Tandis que le paysage défile sans que je le voie, mes souvenirs affluent. Féérie et enfer savamment noués. Le nœud du diable. Je suis en Serbie, ce jour fatal, précisément au nord du pays à Martonos (prononcer Martonoch). Et ceux qui sont morts respirent avec moi. Ils sont toujours là, dans mon cœur arraché : Caroline ma sœur, 43 ans, elle était comme une mère pour moi, mon guide, mon mentor. Alexandre, 52 ans, mon unique beau-frère que j’aimais tant et que j’admirais. Ma Natalia, ma puce, la fille que je n’ai pas eue, ma belle mariée, elle était à l’aube de ses 25 ans. Rose, sa belle-mère, 47 ans, une amitié avec moi qui datait d’une année. Et puis Gisèle et Jean ses parents, 68 et 74 ans. Abattus froidement par balle un peu avant les autres, dans leur maison à Orom, à 33 km de Martonos. Sortie d’autoroute, péage en vue. Je ralentis, je prépare ma monnaie. Marjorie habite en montagne à 15 minutes à partir d’ici. Je revis ce carnage auquel j’ai échappé par miracle. Et je comprends que si je suis encore là, c’est pour faire honneur à la mémoire de Natalia et des cinq autres disparus, venus pour fêter l’amour et la joie. Chaque instant est gravé dans ma mémoire, dans toutes les cellules de mon corps. Je peux revoir chaque seconde en détail, tout est si clair encore. Comme ma douleur, désormais apprivoisée et le sentiment de perte irréparable. Je revois le canon de l’arme pointé sur mon cœur, à bout portant, je l’entends tirer, ce bruit horrible, le bruit de l’enfer, le tonnerre qui emplit toute la pièce, la salle à manger où nous prenions le petit-déjeuner et le café, si heureux encore quelques secondes plus tôt. Cet orage qui tue, je l’ai affronté, le cœur et la tête déjà en vrac d’avoir assisté impuissante à la mort des premières victimes. Car j’étais la cinquième balle, le cinquième coup de feu et je voyais et j’entendais le diable qui tirait sur tout le monde avec son fusil de chasse transformé en six-coups. À la dernière fraction de seconde, je pivote pour éviter la balle qui, déviée de sa trajectoire, passe par la tête de mon humérus gauche, pulvérisant l’omoplate, cassant des côtes et brisant la tête de l’humérus. Elle ressort par l’omoplate, laissant derrière elle de multiples fragments. Je conduis et je ne vois pas vraiment la route. Non, ce que je vois, ce que j’entends, c’est ce jour-là, quand ma vie a volé en éclats. Coup de feu, coup de tonnerre, je suis projetée en arrière, tout autour de moi se ralentit, je sens encore aujourd’hui l’odeur du fusil, de la poudre qui envahit l’espace, l’assourdissement des sons après le tir qui devait me tuer froidement et toute pensée s’arrête. Je me revois encore tomber en arrière contre le mur, l’œil apercevant sur le côté droit le tueur passer. Tout n’est pas terminé. Tout peut arriver encore. Il va massacrer tout le monde. Une ombre menaçante qui va vers Rose et vers Manu, mon mari, l’homme de ma vie. J’entends un fracas de vaisselle qui fait qu’aujourd’hui encore, je sursaute si quelque chose tombe autour de moi ou claque trop violemment. Je suis consciente. Je vois tout très distinctement. Je n’ai pas mal. Plus aucune trace du tueur. Mon mari vient près de moi et me tire sous la table de la salle à manger, à l’abri. Je suis sur le dos. Je vois Christopher mon fils de 17 ans sur le ventre. Mort ou vivant ? Je vois
Rose contre la gazinière, comme assise pliée sur elle-même, une flaque de sang qui s’élargit de seconde en seconde autour d’elle. Morte ou vivante ? Suspendue dans le temps, je hurle de toutes mes forces à Mathieu, mon plus jeune fils : « Ne sors pas de ta chambre Mathieu ! Reste où tu es ! Zsolti (prononcer Jolti), Vladimir, ne sortez pas ! Il va tous nous tuer ! C’est un assassinat ! » C’est alors que je vomis du sang, je sais que c’est grave et que je vais peut-être mourir. Je dois avoir une hémorragie interne. Mais je n’ai pas mal. Absolument rien. Je n’ai ni chaud ni froid mais je tremble et je suis totalement consciente. Pas le temps de penser, pas le temps d’avoir peur. Du coin de l’œil, sur ma droite, je vois tout le monde allongé dans le sang et je hurle les noms : « Alexandre ? » « Natalia ? » « Caroline ? » Aucune réponse. Mon beau-frère, ma nièce que je chéris comme ma fille, ma sœur adorée, ils sont vraiment morts ? Ils souriaient encore, il y a quelques minutes. Ils m’ont regardée, ils vivaient. Ils ont bu du café qui embaumait le salon. Ils ne peuvent pas être morts. J’ai su bien plus tard qu’à cet instant précis, le tueur le démon a tiré sur son fils, qui courée pour échapper du griffe du diable. Sauf il a oublié qu’il a que six balle. Il n’en avait pas eu assez. Il lui fallait zigouiller tout le monde, jusqu’au dernier. Même les enfants venus de France pour fêter l’amour. Deux balles pour mon beau-frère Alexandre, à bout portant dans le ventre. Troisième balle dans le ventre pour ma sœur Caroline, à bout portant. Quatrième balle pour Natalia, ma nièce, ma puce, ma belle mariée. Cinquième balle pour moi. Sixième balle pour Rose, la belle-mère de Natalia. Profitant de l’absence du tueur, Manu a soufflé à Christopher notre fils de mettre mon autre fils Mathieu, à l’abri dans la chambre. Puis, en ancien pompier de Paris, tous ses réflexes de survie lui sont revenus et il devine que le tueur va revenir, cette fois par la porte principale. Il n’a plus besoin de surprendre tout le monde mais d’être rapide et efficace. Mon mari s’est embusqué dans l’angle du mur entre la porte d’entrée et le salon-salle à manger. Il attend, les muscles tendus, une chaise entre les bras. Toujours allongée sur le dos, vomissant du sang, je vois entrer le tueur et sa chemise rose de fête, Manu lui balancer la chaise dessus de toutes ses forces. Ils s’empoignent, mon mari parvient à dévier le canon du fusil vers le haut et tire toutes les balles au plafond. Encore cette odeur de poudre envahissante, des débris du plafond qui tombent partout et je me demande si je suis encore touchée. Manu le pousse hors de la pièce et tombe sur lui à même le carrelage, lui arrache le fusil vide des mains et l’assomme de coups de poing. Puis, fou de rage, il se met à l’étrangler du bras gauche tout en frappant de l’autre main, en criant : « Tu voulais tous nous tuer, hein ?! Qu’est-ce que tu as fait ?! Mais qu’est-ce que tu as fait ?! » Je ne vois dépasser que son pantalon et ses chaussures noires, de là où je suis. Puis Manu s’avance vers moi. Comme s’il sentait cet instant où je me sens partir. Il m’ausculte rapidement et voit que la balle n’a pas effleuré l’épaule comme il l’avait pensé. Non, c’est plus grave. Il y a une hémorragie interne très importante puisque du sang sort de ma bouche. Ma vie désormais se joue à une fraction de seconde. Je vois encore son regard et je ne l’oublierai jamais. Un regard qu’il ne m’avait jamais offert et qu’il ne m’offrira certainement plus. Mélange d’un amour indicible, de peur, d’effroi, d’incrédulité. La terreur de l’amour qui perd l’être aimé. Et sa voix disant : « Je t’aime, tu ne vas pas mourir ! » Il crie à Christopher d’appeler les secours. Vladimir, le mari de Natalia, est au téléphone pour appeler la police. Manu hurle en français : « Raccroche ce téléphone ! Appelle les secours ! Raccroche, vite ! » Christopher prend l’initiative d’aller auprès des trois victimes pour leur prendre le pouls et constate qu’ils sont morts. Comment mon fils de 17 ans a-t-il trouvé la force de rester si calme, si responsable au milieu de cette tuerie… Il va à l’extérieur et pousse
la voiture du tueur un peu plus loin puis il ouvre en grand le portail pour l’ambulance. Je suis toujours consciente et je sais que mon jeune fils Mathieu est en vie. Je sens que mon corps faiblit, je n’ai pas peur du tout. Je vais mourir et je ressens un bien-être m’envahir, je me sens apaisée. Mon corps part, mon cerveau s’en va mais je suis consciente de tout. Je dis adieu à Manu, le seul homme que j’aie jamais aimé : « Je t’aime, ne sépare pas nos enfants, continue à les éduquer comme on l’a fait. » Alors il m’attrape, me soulève jusqu’à toucher son visage, nez à nez, souffle contre souffle, et il me secoue, fou de douleur, je sens ses larmes couler sur mon visage et je l’entends hurler : « Tu ne vas pas mourir ! Tu ne vas pas mourir, tu m’entends ?! Parce que je t’aime, qu’on est une famille et que nous avons deux enfants ! » Je sens un baiser tendre sur ma joue, c’est Christopher qui me dit : « Maman, ne meurs pas, j’ai encore besoin de toi ! » Ce simple geste, ce fil d’amour me reconnecte avec l’instant présent. Je reprends des forces, mon cerveau se réveille instantanément et je murmure : « Appuie fort sur la plaie ». Combien de temps ainsi ? Je ne sais pas. Le temps n’existe plus. Mon sang coule beaucoup, il sort par les narines, par la bouche. J’ai déjà dû en perdre plusieurs litres. Les secours arrivent. Je les entends qui parlent serbe. Ils sont dévastés en voyant le carnage : « Mon dieu, qu’est-ce qui s’est passé ici ?! » Il y a du sang partout. Je débite rapidement, en serbe : « Je m’appelle Nathalie Dufaut, j’ai 40 ans, je suis A +, je n’ai aucun antécédent médical et j’ai déjà été hospitalisée à Subotika. » « Calmez-vous, madame, je note. » Un autre médecin arrive près de moi et coupe très rapidement ma jupe rouge et mon tee-shirt noir pour pouvoir me soigner dans une urgence absolue où chaque seconde, chaque micro seconde compte. Puis on me transfère dans une coque et en quittant la pièce, je vois pour la dernière fois, je le sais, Rose, Natalia, Alexandre, baignant dans leur sang. En sortant dans la cour, j’aperçois une mare rouge vif. Un corps sur le ventre, le bras gauche tendu en avant. Ma sœur Caroline. Je sais que je ne les verrai plus jamais car je pense encore : « Je vais mourir. » Dans l’ambulance, l’infirmier a des yeux d’un bleu azur que je n’ai jamais vu et me hurle en serbe : « Je vous interdis de mourir dans mon ambulance ! Jamais personne n’est mort dans mon ambulance ! Je vous interdis, Nathalie, vous entendez ?! » Il me répète sans cesse ces mots, tout au long du trajet interminable qui me conduit à l’hôpital de Subotika, à 33 km de là. Il me permet ainsi de rester connectée à ces mots, ainsi qu’à ceux de mon mari et au bisou de mon fils Christopher. Peut-être m’a-t-il sauvée lui aussi. L’ambulance roule à une allure inimaginable, je me crois dans la voiture de James Bond, et l’infirmier continue de me répéter les mêmes mots qui me raccrochent à la vie. Arrivée à l’hôpital de Subotika. Je me souviens du bruit des sabots qui tambourinent sur le sol en une cavalcade incroyable, une marée de pas qui secouent le sol. Je sens le stress et l’inquiétude du corps médical qui me prend en charge. Quelqu’un veut m’enlever mon alliance et force dessus mais mes doigts sont tout gonflés. J’entends qu’il faut la scier. Je ne me souviens pas de la suite. Je sais qu’on m’a soignée en urgence extrême en plaçant une perfusion (d’où la volonté de me retirer mon alliance), une sonde et en me transfusant avec du O + (ce qui explique pourquoi pendant les six mois suivants, je n’aurai pas mon propre groupe sanguin, le temps que ma moelle épinière re-fabrique mon propre sang). À mon réveil, bien plus tard, je remarquerai sur mon annulaire droit l’absence de la bague que m’a offerte Natalia, son dernier cadeau. Mon alliance à gauche s’y trouve toujours, ils ont dû essayer sans succès de la retirer. Maintenant inconsciente, j’ai su après que mon état a été jugé trop critique et qu’il faut donc m’emmener plus loin, à l’hôpital de Novi Sad à 170 km de là. Me voici arrivée chez Marjorie. J’ai trouvé assez facilement et le soleil brille. Pourvu que je parvienne à raconter mon histoire. Pourvu que je ne flanche pas. Je grimpe les escaliers et je
vois qu’elle m’attend, souriante.
1 Mon enfance
Mon histoire commence à ma naissance le 12 août 1974 à Mannheim, en Allemagne, dans la belle région de la Bavière. Je suis le fruit de l’amour entre une couturière hongroise et un chef cuisinier d’origine marseillaise. La troisième fille après ma demi-sœur Gabriella, née en 1967 d’un premier mariage et après Caroline née en 1972. J’ai grandi en Allemagne jusqu’à 1 an, ensuite nous sommes partis pour le Sud de la France. En effet, mon père étant l’aîné de cinq enfants, nous étions les premiers petits-enfants de mon grand-père paternel. C’est pourquoi mes parents ont décidé de se rapprocher de mes grands-parents qui vivaient dans le Var. Jusqu’en 1979, j’ai vécu avec mes sœurs à Barjol dans le Var. Une enfance insouciante et sans histoires. Cette année-là, mes parents divorcent. C’est là que ma vie bascule. Ma mère décide, sur un coup de tête, de quitter définitivement la France. Elle embarque ses filles jusqu’à sa terre natale en ex-Yougoslavie, ancienne province hongroise. Retour en force vers ses racines à Gunaras (prononcer Gounarach), village d’environ 1 500 âmes se trouvant à 80 km de la frontière hongroise. La ferme de mes grands-parents était en fait à 3 km de ce village, en pleine campagne : il fallait parcourir 1 km pour atteindre Brazilia, le premier hameau. J’ai 5 ans, Caroline en a 7 et Gabriella 12 et nous découvrons nos grands-parents maternels, une autre langue, une autre culture, un autre univers. Mon enfance est heureuse et épanouie jusqu’à mes 11 ans. Je vis dans l’immense ferme agricole de mes grands-parents, tout est vaste, plat, parsemé de poules, de cochons et de vaches. Je dois désormais apprendre et parler le hongrois et j’oublie le français. Ma mère travaille à l’hôpital Backa Topaya et je considère ma grand-mère Veronika qui m’a élevée, à l’égale d’une mère. Mon grand-père Jean m’amène à l’école le matin et vient me chercher le soir. A la ferme, on apprend à faire le ménage, à traire les vaches, tout ce qu’il y a à faire dans une maison et à la ferme. Je partage la même chambre et dors dans le même lit que Caroline. On parle de nos héros, on invente nos rêves et notre avenir chaque soir, car notre père nous manque. Je ne garde aucun souvenir de lui à cette époque et ma mère ne parle jamais de lui ni de la vie en famille que nous avions. Comme si elle voulait l’effacer. Si ma grande sœur Gabriella se montre brillante à l’école, je rencontre des difficultés car l’atmosphère scolaire est tendue : nous sommes différentes, Caroline et moi. Nous sommes les petites Françaises dans un pays communiste. Et ma mère ne m’aide en rien puisque pour elle, seul compte le travail, ce n’est pas l’école qui rend intelligent. Elle ne vient jamais aux réunions d’école, ni aux spectacles de fin d’année et ne nous donne aucune éducation. Si j’ai des papiers à faire signer, c’est ma grande sœur ou ma grand-mère qui s’en charge. J’ai un caractère bien trempé et mes propres opinions déjà très tôt. J’ai peu d’amies car jouer à la poupée ne m’attire pas. Je préfère les livres et les contes de fée. D’aussi loin que je me souvienne, les livres ont toujours été une passion, un refuge. J’avais peu de moyens pour en acheter alors j’empruntais ceux des copines, de l’école et de la bibliothèque. Je suis sûre que ces mondes imaginaires m’ont sauvée de l’ennui et de la désolation lorsque surgira la noirceur, qui dans un monde d’enfant apparaît toujours trop tôt. J’ai un lien avec Caroline particulièrement fort et ce, depuis toujours. Nous sommes aussi complices que des sœurs jumelles. Et lespetites Françaises se font bien plus remarquer encore avec leurs jolies robes fabriquées par leur mère. Nous sommes toujours très bien habillées, tirées à quatre épingles et je ressens encore les doigts de fée de ma sœur qui me
coiffe. Connues au village, nous ne sommes pasLes 4 Filles du Dr March maisLes Filles Dufaut. Il faut dire qu’en plus, nous nous sommes mises à danser. C’est au Club Folklorique, où l’on apprend toutes sortes de danses, tango, valse, folklore régional, que nous nous sommes découvert des talents cachés de danseuses. Il fallait nous voir, avec nos robes de soirées magnifiques, créées par ma mère. Les petites Françaises rayonnent, brillent et tournoient comme des étoiles ! Dans les concours de danse inter-er régionaux, nous arrivons souvent en première place et Caroline rafle tous les 1 prix. Ah ma chère sœur, cette fée qui, enfant déjà, illuminait ma vie… Cette ambiance de fête, les regards admiratifs, les paillettes, tout cela convient à merveille à Caroline à tel point qu’adolescente, elle décidera de devenir actrice. Veronika, ma chère grand-mère, m’a donné les bases d’une bonne éducation : les valeurs de la famille comme noyau d’amour, l’honnêteté, ne jamais mentir, être à l’écoute, partager, donner. Son leitmotiv, tiré de la Bible, est : « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’on fasse pour toi. » Cela sonne différent et plus constructif que la célèbre citation : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. » Ma mère est toujours absente et lorsqu’elle rentre du travail, c’est pour nous hurler dessus, prétextant une chambre mal rangée, exemple parmi tant d’autres. Il n’y a aucun rapport affectif entre nous. Gabriella, toujours brillante, part au lycée à Subotika pour des études de géométrie. Nous restons soudées Caroline et moi et passons parfois des nuits blanches à pleurer notre père et notre insouciance envolée. À tel point que nous échafaudons des plans de retour en France car la vie ici est très différente et surtout très dure. On n’avance pas : il y a toujours beaucoup de travail à faire pour pas grand-chose en retour. Et pour couronner le tout, on voit bien qu’on n’est pas vraiment acceptées. Toujours les étrangères, les parfaites petites Françaises si bien habillées. J’ai 11 ans lorsque notre enfer commence. Ma mère se remarie et nous quittons notre petit paradis à la campagne. Nous laissons derrière nous prés, vaches, poules et cochons, nos derniers relents d’enfance et surtout, nos grands-parents maintenant âgés. Nous voici à Martonos, à 70 km de là, à seulement 6 km de la frontière hongroise. Martonos, le début de l’enfer. Martonos qui sera le théâtre, trente ans plus tard, de la folie d’un homme et de la tuerie qui s’ensuivra. Un petit village d’environ 1 200 habitants qui me paraît pourtant bien grand comparé à la campagne que je viens de quitter. Il est traversé par la rivière Tiszia et enserré dans d’immenses forêts à perte de vue. De fait, 80 % de la population vit de la culture du paprika. On y trouve deux églises, une catholique et une orthodoxe. Tout le monde se connaît et se salue dans la langue natale de celui ou celle que l’on croise. Car ici coexistent sans problème différentes ethnies, qui fêtent Noël en décembre pour les catholiques ou en janvier pour les orthodoxes. On apprend la tolérance et le racisme n’existe pas ; c’est pourquoi on ne comprendra pas la guerre, lorsqu’elle surgira dans nos vies, quelques années plus tard. Déscolarisées, il nous faut à nouveau tout recommencer. Et à notre âge, tout recommencer signifie se faire des amies. On réintègre un Club Folklorique, Caroline et moi. À chaque fois, notre arrivée est une fête pour ces villages, avec nos robes extraordinaires tournoyant dans la musique et soulevant l’enthousiasme passionné de l’assemblée. Le nouveau mari de ma mère s’appelle Charles. Un vieux garçon sans descendants, marié avant tout avec sa bouteille. Le comportement de ma mère change, elle est désormais tout le temps contre nous tandis que Charles nous crie dessus. Nous comprenons que nous ne sommes plus les bienvenues. Pour échapper à ce climat, Gabriella se marie rapidement et devient mère à 16 ans et demi d’une petite Elvira. Mais Caroline et et moi sommes encore à la maison, subissant la brutalité et l’insécurité devenues notre lot quotidien. Les mots et les coups pleuvent, de plus en plus violents en ce qui me concerne : je deviens le souffre-douleur de ma mère. Parce que c’est plus fort que moi, je lui réponds. Et plus je réponds à ma mère, plus je me fais violenter.
Ma sœur ne peut pas me défendre. Et les coups partent sans raison, à tout bout de champ. Des pâtes qui ne seraient pas cuites par exemple. Coups de bâton, cheveux tirés violemment. Je vois encore cette image de ma mère qui me tire la tête en arrière, me forçant à me regarder dans la glace pour voir les bleus se former sur ma peau. Et puis ma mère tombe enceinte. Son quatrième enfant naît le 11 mai 1986, un petit garçon prénommé Stéphane. J’ai de l’affection et de la tendresse pour ce bébé que ma mère me fait garder. Et je continue à m’occuper de la maison, du jardin, sans oublier les leçons et les devoirs. Je n’ai plus d’amis, pas le temps de m’amuser avec toutes ces tâches normalement réservées à un adulte. Et puis de toute façon, on ne peut recevoir personne, ce qui est préférable pour éviter que les gens de l’extérieur voient ce qui se passe à la maison. Je n’ai pas droit non plus à la télé ni aux livres. En gros, je suis devenue l’esclave de ma mère, tout comme Caroline. Sauf qu’elle ne répond pas, contrairement à moi. Ma sœur me confie souvent qu’elle va se trouver un garçon et se marier dès que possible. Je souhaite qu’elle trouve le prince charmant de ses rêves et ne tombe pas sur un vaurien. J’ai 13 ans et la vie au collège se passe bien, les profs sont gentils. Mais j’ai besoin d’un moyen d’évasion et le seul qu’il me reste, c’est la lecture. Le collège et les prêts de camarades me permettent de trouver des livres. Je les dissimule dans mon pantalon, sur le devant et je lis en me cachant dans les toilettes, quelques minutes toujours trop courtes. Quelques instants où je m’évade dans un beau monde, avec mon prince charmant. Je sais que contrairement à mes sœurs, je ne vais pas finir par me marier. Mon rêve à moi, c’est de partir. Partir à 18 ans dans le pays de mes rêves, la France, pour fuir ma mère qui développe des troubles du comportement : ses sautes d’humeur la font passer de gentille à colérique en moins d’une minute. Un comportement double et totalement déroutant qui me fait m’accrocher encore plus à mes rêves, même s’il me faut pour cela quitter ma Caroline adorée. Avec le recul aujourd’hui, je me dis que ma mère ne s’est jamais pardonné une erreur fatale : avoir quitté la France et refait sa vie sans amour, juste parce qu’elle ne voulait pas être seule. Avec un homme qui rentrait bourré tous les soirs et qui me tapait et me crachait dessus. J’entends encore ma mère qui ricane en se moquant de moi : « C’est bien fait pour toi ! » Et pourtant, en ce temps-là, je continue de l’aimer. Il arrive souvent que je me retrouve enfermée dehors à cause des caprices de ma mère. Je dois alors dormir dans un abri quelconque et je n’ai le droit de rentrer qu’à 7 h, pour me préparer pour l’école. Je suis forte en athlétisme et je fais beaucoup de vélo, heureusement j’ai le sport comme autre exutoire. Les profs voient bien que j’ai des bleus mais à cette époque… on se tait. Et moi je mens parce que je me sens coupable, disant que je suis tombée. Cela les arrange bien et tout le monde y trouve son compte. Caroline, ma moitié, mon double est la seule qui me comprenne et qui soit toujours là pour me rassurer : « Ça ira mieux le jour où on partira. On aura deux possibilités, petite sœur : ou on devient comme eux voire pire, ou on devient meilleures qu’eux et pour ça, il ne faut pas prendre exemple sur eux. » Si Gabriella est devenue maman d’une petite fille à 16 ans et demi, Caroline a 16 ans lorsqu’elle rencontre Alexandre. Elle a beaucoup de chance car elle tombe sur un homme exceptionnel. De 9 ans plus âgé qu’elle, c’est un jeune homme respectable qui vient d’une famille d’agriculteurs de paprika. Presque tous les week-ends, ma sœur sort, elle va au cinéma, en boîte. C’est bien la première fois que je la vois si heureuse, si épanouie et je vois bien qu’il y a de l’amour entre eux. Elle me confie qu’il est tendre, amoureux et romantique, un vrai prince charmant qui vient toujours la chercher avec un cadeau : un bouquet de fleurs pour sa future belle-mère, du chocolat pour le petit frère Stéphane, des fruits et des légumes. Je me souviens qu’il nous a fait découvrir le kiwi, un fruit exotique inconnu que je trouve tout de suite délicieux et si joli avec son vert tendre ! Un jour, Caroline rentre en pleurant et mon cœur manque un battement. Mais c’est de joie et elle m’annonce : « Alexandre m’a demandée en mariage ! » Je prends conscience