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Trente-cinq années d'exercice

De
284 pages

Qui n'a pas eu envie d'être une petite souris espionnant ce qu'une femme, un homme dit à son docteur ? L'auteur, un médecin retraité qui a exercé trente-cinq ans, nous dévoile quelques secrets.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-08038-0
© Edilivre, 2017
Note de l’auteuR
Ce sont des faits authentiques, vécus par d’authentiques patients qui m’ont inspiré ces récits. J’y ai apporté des modifications substantielles. J’ai mixé, recréé ou inventé personnages et circonstances afin de rendre impossible toute identification. Sauf dans trois cas où mon récit est demeuré proche de la réalité. Dans ces trois cas, j’en ai soumis la lecture aux protagonistes qui m’ont donné leur autorisation de publier. Enfin, depuis que ce texte a été écrit, à la fin des années 90, des progrès ont été faits, des évolutions ont eu lieu, tant dans le traitement que dans la prise en charge de certaines pathologies ou situations. Aussi, quelques-unes des descriptions ci-après, devenues aujourd’hui obsolètes, prennent donc à présent, valeur de témoignage daté.
Prologue
– Alexandre… ? Alexandre, le petit déj. est servi, tu viens ? – J’arrive, parrain. – Bonjour. Tu as bien dormi ? – Très bien. Et vous deux ? – Très bien aussi. Alors ces vacances, ça s’est bien passé ? – Extra, merci beaucoup. Je me suis amusé comme un petit fou et vous avez été super tous les deux. – Bon ! Ça nous fait plaisir. Alors, tu entres en terminale ? – Oui, en S. – Et après, qu’est-ce que tu aurais envie de faire, t’en as une idée ? – Oui et non. En fait, plusieurs choses me tentent. Je ne me suis pas encore décidé. C’est drôle que tu me parles de ça. – Pourquoi ? – Parce que je voulais te demander quelque chose. Pendant ces vacances, je suis beaucoup sorti, je suis rentré tard, on n’a pas eu l’occasion de parler. – Et tu as bien fait. Tu es venu à Paris pour te distraire, c’est bien normal. Et puis c’est de ton âge. Qu’est-ce que tu veux me demander ? – Voilà, parmi les options auxquelles je pense, si j’ai mon bac… – Quand tu auras ton bac avec mention ! – Bon, je ne veux pas discuter, tu m’énerves avec ton sourire. Je reprends ; parmi les options auxquelles je pense… il y a médecine. – Ah ? Tiens donc ! – Quoi ? – Non, rien ! Et alors ? – Et alors… tu m’as parlé quelquefois de ton travail, eh bien, j’aimerais en savoir plus. Et si tu veux bien être très gentil, parrain… – Oh toi, tu sais comment t’y prendre, comme d’habitude ! – Donc, si tu veux bien être très gentil, parrain, je voudrais que tout au long de cette année scolaire, tu m’écrives les choses qui te reviennent en tête. Depuis combien de temps es-tu installé ? – Plus de trente ans. – Tu dois en avoir des choses à dire ! – Mais ça ne va pas ! Tu te rends comptes du boulot ? – Allez !… Tu as toujours aimé écrire ; c’est juste des lettres à ton petit filleul. J’imagine qu’il y a eu des temps forts au cours de toutes ces années. Et aussi des événements plus banals, mais que tu as vécus à ta façon. Et moi, je suis certain que ça va m’intéresser et que ça va m’en apprendre beaucoup. – Mais, bonhomme, tu veux que je te raconte quoi ? « Bonjour, monsieur, vous avez mal à la gorge ? Dites AAAH, pharyngite ! Voici une ordonnance »… – Mais oui, c’est ça ! Tu vas me faire croire que pendant trente ans, tu n’as fait que demander aux gens de dire : « AAAH ». Ne me prends pas pour un imbécile. Tu as passé ta vie à observer les gens, je te connais comme si je t’avais fait. – Non mais, écoutez-moi, ce pissou ! Allez, finis ton petit déj, tu vas rater ton train. – Alors ? – Je n’ai pas dit « oui » ! – Oh, j’t’adore. Je vous adore, tous les deux ! Bien sûr, faudra que vous m’excusiez, moi, je n’aurai pas trop le temps de vous écrire… l’année du bac, vous comprenez… !
Mon petit Alexandre,
Vie quotidienne d’un médecin des quartiers nord de Paris
Paris le…
C’est d’accord ! Encore une fois, tu sais t’y prendre avec moi. J’ai beaucoup réfléchi, j’accepte. Au moins d’essayer. Tout ce que je vais t’écrire est vrai. Je n’ai rien inventé. Évidemment, je vais modifier les noms et un certain nombre de détails, afin de protéger la vie privée de mes patients. D’abord, secret professionnel exige ! Et puis par éthique et discrétion.
Commençons par le quotidien, le tout venant.
Garance
C’est un tout petit bout de femme. À peine quarante-cinq kilos et haute comme trois pommes. Elle approche ses soixante-quatorze ans. Radieuse. Quand elle arrive dans mon bureau, elle me fait un sourire d’une oreille à l’autre. Cela me réconforte. Elle vient me voir quand ses « douleurs » deviennent gênantes et que l’aspirine n’arrive plus à les calmer. J’en profite pour l’examiner, et nous bavardons. Garance habite toute seule. Son fils unique vit avec sa copine. Il a beaucoup de travail, mais il téléphone à sa mère presque tous les jours et vient souvent la voir. Je demande à Garance, avec malice car je connais la réponse, si elle ne s’ennuie pas ? – Ah ça non, me répond-elle avec son sourire pétillant et ses yeux espiègles, « une fois par semaine, je vais à la plongée. J’aime bien ça et il y a de jeunes maîtres-nageurs. » À son âge, elle fait régulièrement de la plongée dans un club. Chaque fois que j’entends ça, je sens monter en moi une bouffée de bonne humeur. Je l’interroge sur la façon dont ça se passe. Elle porte sur les maîtres-nageurs un jugement quasi professionnel, s’agissant de la plongée, mais aussi un peu coquin. Cette fois encore, l’examen clinique est normal. Je jette un œil sur son dossier. – Vous n’avez pas eu de frottis vaginal depuis plusieurs années, madame. Je vous fais une prescription. – Oh non ! – Oh si ! – Mais docteur, je n’ai rien, je vous assure, tout va bien. – Oui, oui ! Je sais que tout va bien, mais justement, c’est pour que ça continue à aller bien que vous allez faire ce frottis. – Enfin, docteur, qu’est-ce que vous voulez qu’on trouve à c’t’endroit à mon âge ? Je ne peux réprimer un sourire, mais j’insiste. – Madame, d’abord le médecin, c’est moi et je sais ce que je dis. Ensuite, il se trouve que j’ai envie de vous savoir en forme pour aller plonger tranquillement pendant encore de longues années. Alors, vous allez être très gentille avec votre docteur et vous allez faire cet examen pour lui faire plaisir. D’accord ?
Elle prend un air boudeur.
– D’accord, mais d’abord, j’en parle à mon fils. – C’est entendu.
Je sais que j’aurai un allié en la personne du fils de Garance.
Sueurs froides rétrospectives ! Le laboratoire a décelé une lésion précancéreuse. Je songe que j’ai eu le nez fin d’insister et que Garance a eu de la chance.
Le chirurgien – Armand, un de mes copains – a débarrassé Garance de son utérus, tumeur comprise. L’opération s’est très bien passée. Garance va bientôt pouvoir retourner plonger dans son club et revoir ses maîtres-nageurs. Lorsque je suis allé lui rendre visite à la clinique, après l’intervention, elle m’a fait son sourire malicieux. – On a bien fait de faire ce frottis, n’est-ce pas, docteur ? Mais vous savez quoi ? – Non. – Le chirurgien – c’est votre ami, je crois, il est très gentil – eh bien, il m’a dit que certaines femmes ne voulaient plus faire de frottis après leur ménopause parce que soi-disant, à leur âge, ça ne sert plus à rien ! Mais elles sont complètement folles !
Je ne peux m’empêcher d’éclater de rire devant l’aplomb de Garance. Elle s’est parfaitement remise et je la vois toujours. À présent, elle a quatre-vingts ans et fait toujours de la plongée.
Récemment, elle s’est offert un petit luxe, une intervention esthétique. Elle se trouvait trop de rides autour des lèvres. Moi je pense que ses rides lui allaient bien, mais je me suis bien gardé de donner mon avis. L’opération est très réussie. On lui donne facilement dix ans de moins.
Une douleur à la jambe
Estelle est arrivée au cabinet en boitillant. Depuis quelques jours, elle avait une douleur dans le bas du dos qui insidieusement descendait dans la fesse, puis dans la cuisse et la jambe. La pauvre avait du mal à se tenir debout ou assise, et même couchée, elle souffrait. – Docteur, j’ai une sciatique ! avait-elle dit. Et elle avait ri. – Aïe, ça n’est pas marrant. Voyons, mettez-vous devant moi, essayez de vous tenir droite… Vous n’y arrivez pas ? – C’est que ça fait mal… docteur, j’ai aussi une boule sur un sein. – Hein ? Montrez-moi ça. – Je viens surtout parce que j’ai mal à la jambe. – Vous ne m’aviez pas dit que vous aviez un gynécologue ? – Une gynécologue, si ! – Quand l’avez-vous vue ? – Il y a juste un an. Elle m’a fait faire un frottis et une mammographie. – Et tout était normal ? – Oui. – C’est rassurant, mais vous allez tout de même me montrer ça. – Écoutez, docteur, j’ai surtout très mal à la jambe. – Bon d’accord, je m’occupe d’abord de votre jambe. Elle ne s’était pas trompée. Je lui confirme qu’elle souffre d’une sciatique. – Je vais vous prescrire un traitement qui va vous soulager rapidement. – Merci. – Voyons le sein maintenant. Ce que j’observe n’est pas du tout de nature à me rassurer. J’ai dû pâlir et peut-être s’en est-elle aperçue. – Il n’y a pas de gros ganglions à l’aisselle, c’est déjà un bon point. Vous avez découvert ça récemment ?
– Peut-être six ou huit semaines, j’ai l’impression que ça a grossi assez vite. – Vous avez repris rendez-vous avec votre gynécologue ? – Écoutez, je n’ai plus très envie d’aller la voir. Quand je l’ai appelée pour lui dire ce qui m’arrivait, elle m’a répondu qu’elle ne pouvait pas me recevoir avant un mois. Et encore, elle faisait un effort ! – Vous allez refaire une mammographie rapidement, d’accord ? Pendant que je décroche mon téléphone, je pense avec inquiétude que la tumeur s’est développée rapidement. J’obtiens un rendez-vous chez le radiologue dans les vingt-quatre heures. Le résultat confirme mes craintes. Je demande à Estelle si elle préfère aller à l’hôpital ou en clinique. – Je ferai comme vous me direz, si vous m’envoyez vers quelqu’un, c’est que vous avez confiance.
Je partage ce point de vue. En effet, pour moi aussi, c’est d’une importance majeure. Je compose le numéro d’Armand, en qui j’ai une confiance totale. Comme toujours, il répond présent, comme toujours, il réagit vite. Il a cette intuition qui le fait aller tout de suite à l’essentiel. Il verra Estelle dès le lendemain. Je suis impressionné par le calme de cette femme dont je suis en train, bien malgré moi, de bousculer toute l’existence. Ensuite, les choses iront très vite. Armand a, lui aussi, été surpris par la taille et l’aspect de la tumeur. Il propose à notre patiente de la faire entrer dans sa clinique dans les jours qui suivent, pour une biopsie. Armand me téléphone. – Si le labo me répond : « bénin », je ne touche à rien, s’il me répond : « cancer », je suis obligé d’amputer. Tu sais, la tendance maintenant, c’est la chirurgie conservatrice, mais dans ce cas-là, vieux, on ne peut pas faire autrement. La tumeur est accrochée au mamelon. J’ai tout expliqué à ta patiente, mais de toi à moi, je n’ai pas beaucoup d’espoir, j’ai vraiment peur que ce soit une merde. – OK. Merci d’avoir appelé. Tiens-moi au courant.
Le laboratoire a rendu son résultat. C’est « une merde ». La pauvre Estelle a dû se résigner à subir une mutilation. Après l’intervention, Armand me rappelle. – J’ai fait un curage ganglionnaire, apparemment, il n’y a pas d’envahissement. – Tant mieux, c’est déjà bien assez embêtant comme ça. – J’ai vu Estelle après l’opération, elle prend très bien la chose. – Non, Armand ! Elle ne peut pas prendre bien la chose. Simplement, elle ne le montre pas. T’as déjà vu une femme à qui on ôte un sein et qui prend ça bien ? – …
Silence au bout du fil. Je me demande si je n’ai pas été inutilement agressif. – Armand ? – Oui ? – Je te remercie de ce que t’as fait pour elle. – Normal, vieux. Allez, salut. – Salut.
Je vais voir Estelle à la clinique. Elle est très calme. Elle a même le sourire. – Est-ce que vous souffrez beaucoup ? – Oui…, de ma jambe. – Vous vous moquez de moi ? – Non, docteur, c’est vrai. Je n’avais plus mal après votre traitement, mais depuis que je suis remontée de salle d’op, ça recommence. – Bon, je vais voir ça avec le Docteur Armand. – Lui, c’est vraiment un homme extra, gardez-le dans vos tablettes.
– Je sais. – Il a été très gentil avec moi. – Ça ne m’étonne pas. Vous savez, on travaille ensemble depuis des années. C’est un excellent chirurgien et il est vraiment humain. – C’est l’impression qu’il me donne.
Je regarde par la fenêtre. Dans la rue, les gens marchent rapidement, il fait froid. – Je sais que vous vivez une sacrée épreuve. Comment réagissent vos proches ? – Ma fille m’a dit que j’étais toujours sa maman. – Et votre mari ? – Que ça ne changeait rien pour lui. – Peut-être qu’un jour, vous aurez besoin d’en parler. Je veux dire à quelqu’un d’extérieur à votre milieu familial. Dans ce cas, dites-le-moi, je me renseignerai pour savoir qui vous conseiller. – Merci.
Elle détourne sa tête et rajoute : – Avant, quand j’étais plus jeune, j’avais une très jolie poitrine.
À ces mots, j’ai le cœur serré. Je lui souris. – Je repasserai vous voir dès que j’aurai un moment. – Ne vous dérangez pas, je sors après demain. C’est moi qui viendrai vous voir à votre cabinet. Je crois que je vais avoir plus besoin de vous qu’avant. – Au revoir. – Au revoir, docteur, ça m’a fait du bien de vous voir.
Pas une larme, pas un mot de trop, une attitude digne. Cette femme a vraiment du courage. Une autre épreuve l’attend, c’est la suite du traitement. Chimiothérapie, radiothérapie. C’est dur à supporter. Mais Estelle va s’en sortir.
Tabac
À quarante-trois ans, Julien fume plus d’un paquet de cigarettes par jour. Depuis vingt ans. Il veut faire une radio des poumons. Il n’a pas de maladie respiratoire. L’examen clinique est normal. Je comprends bien que sa demande est motivée par la peur. Peur, d’ailleurs, tout à fait justifiée. Ce n’est pas parce que mon auscultation aujourd’hui ne décèle rien, que la radio ne pourra pas révéler une lésion suspecte. Mais surtout, ce n’est pas parce que la radio pourra se révéler normale, que le danger sera écarté. Or, je sais que plus ou moins consciemment c’est ce qu’il a en tête et je veux l’amener à le dire. Il va résister. La bataille commence. – Pourquoi voulez-vous faire une radio ? – Parce que je fume depuis longtemps. – Et vous envisagez d’arrêter ? – Ah ! Je l’ai envisagé bien souvent, mais je ne peux pas. – Je pense que vous pourriez si vous vouliez au moins essayer. – Écoutez, je n’ai pas de volonté, j’aimerais beaucoup m’arrêter mais je ne peux pas. – Je suis sûr que vous pourriez si vous vous faisiez aider. Vous n’êtes pas différent de tout le monde !… Tous ceux qui ont arrêté de fumer ont dit comme vous, avant. – Oui, mais moi, c’est pas pareil ! Chaque fois que j’ai essayé, j’ai tenu trois jours et puis j’ai repris de plus belle. C’est peut-être idiot, mais je sais que je ne peux pas m’arrêter. – Alors pourquoi voulez-vous faire une radio ? – Ben, ça me rassurerait. – C’est-à-dire ? – Pour savoir si je n’ai pas… un truc grave. (Julien n’ose pas prononcer le mot) – Si la radio montre un cancer, vous vous arrêterez de fumer ?
– Je ne sais pas, sans doute, je crois qu’à ce moment-là, je serai bien obligé, non ? Mais ne me faites pas peur, vous m’effrayez, là ! Vous croyez que j’ai un cancer ? – Je ne crois rien, c’est vous qui abordez la question. Je pense que vous avez raison d’ailleurs. Mais si votre radio est normale, vous continuerez à fumer ?
Il rit. – J’crois qu’oui ! – En somme, vous continuerez à fumer l’esprit tranquille ! – Euh, ben si j’ai rien, en effet c’est rassurant ! – C’est là que vous vous trompez ! C’est faussement rassurant ! En admettant que votre radio soit parfaite, ce que je vous souhaite, ça ne constitue pas une garantie pour l’avenir si vous continuez à fumer. – Écoutez, je vous demande juste une ordonnance pour faire une radio de poumons… – il commence un peu à s’énerver. – Et puis, j’ai aussi une douleur sur le côté depuis quelque temps.
Je repense à Sonia, dix ans plus tôt. Elle aussi était venue pour une douleur sur le côté, elle aussi fumait beaucoup et depuis de longues années. La radio n’avait pas été équivoque : cancer du poumon à un stade avancé. Après le diagnostic, elle n’avait pas survécu plus de dix-huit mois. Elle n’était pas plus âgée que Julien aujourd’hui. Julien ressort avec son ordonnance. Je ne le revois que plusieurs mois plus tard, pour une autre raison. Au vu de son dossier, je lui demande : – Et votre radio des poumons, vous l’avez faite ? – Bien sûr. – Vous ne m’avez pas tenu informé du résultat. – Ah ben, elle était normale, alors je ne suis pas revenu. – Vous fumez toujours ? – Ah ben oui, ça, que voulez-vous ! – Et toujours autant ? – Eh oui !
Pour ce coup, j’ai été mauvais. Julien a voulu être rassuré avec sa radio. Il l’a été. Faussement. Je le lui ai dit, bien sûr, mais je n’ai pas réussi à le lui faire entendre.
Pour Jürgen, la situation est plus douloureuse. Il est plus jeune, trente-quatre ans, et papa d’une petite fille. La vie n’est pas facile pour lui. Sa femme a un emploi fixe, mais lui non. Il a déjà connu des périodes de chômage et ne l’a pas très bien vécu. Je suis appelé à leur domicile parce que la petite est malade. C’est la maman qui m’a téléphoné de son travail. Je trouve Jürgen, gardant son enfant, l’air désœuvré. Encore en pyjama, au milieu de l’après-midi, jouant de la guitare électrique. Et Jürgen fume, il fume beaucoup.
J’ai spontanément abordé la question avec lui, à plusieurs reprises. Puis, j’ai cessé car il perçoit mon discours comme un reproche et le vit sur le mode de la culpabilité. Je n’ai pas envie de ce type de relation. Pourtant, la question finit par se reposer d’elle-même. Jürgen vient me consulter un jour pour des douleurs aux pieds. Je l’examine et lui trouve les orteils froids. Je n’aime pas beaucoup ça. Si jeune ! Je crains des troubles circulatoires. Je lui donne un traitement en lui expliquant qu’il ne peut pas y avoir de miracle. Soit il prend les médicaments mais cesse de fumer, auquel cas ça pourrait peut-être s’arranger, soit – et je le lui dis carrément – il est inutile qu’il les prenne. – Le médicament que je vous donne a pour but de dilater les vaisseaux sanguins, afin d’améliorer la circulation dans vos pieds. Mais chaque fois que vous inhalez une bouffée de tabac, toutes les artères de votre corps se contractent et créent alors un obstacle à une bonne circulation du sang.