UELI

UELI

-

Livres
102 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Ueli vient de l'espagnol uelita qui veut dire « petite grand-mère » en espagnol. Mais, quand j'étais petite, plutôt que de dire Uelita, je l'appelais Ueli , ça me semblait plus court et je me refusais à l'appeler Uelita comme toute autre grand-mère. Je savais que ma grand-mère à moi était différente des autres grands-mères.
Ueli, une histoire d'amour fusionnel entre une grand-mère et sa petite-fille.
Un récit vrai, dur parfois, mais touchant.
Un livre qui plaira à toutes les grands-mères, à tous ceux qui en ont connu une, à ceux qui aiment les belles histoires.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 24 février 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9791022727419
Langue Français
Signaler un abus
Monica Pereira Baqueiro
Ueli
Cet ebook a été publié surwww.bookelis.com © Monica Pereira Baqueiro, 2017 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de tra duction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. L’auteur est seul propriétaire des droits et respon sable du contenu de cet ebook. Je pense tous les jours à elle et je sais que même les années n’arriveront pas à me la faire oublier. Pour toi, ma Ueli A un jour prochain ou à mon prochain rêve.
I
Ueli était une femme toute petite d’un mètre quaran te et d’une cinquantaine de kilos. Elle avait des cheveux courts, tout bouclés et brun s. Elle avait toujours les joues rouges et un sourire aux lèvres. Dans ses yeux, on lisait les souffrances qu’elle avait vécues dans sa jeunesse mais elle ne s’en plaignait jamais . Ueli vient de l’espagnol uelita qui veut dire « pet ite grand-mère » en espagnol. Mais, quand j’étais petite, plutôt que de dire Uelita, je l’appelais Ueli ; ça me semblait plus court et je me refusais à l’appeler Uelita comme toute au tre grand-mère. Je savais que ma grand-mère à moi était différente des autres grands -mères. Il n’y avait pas de cœur aussi grand que le sien, e lle avait une sympathie pour les autres et pour moi que je n’ai retrouvée chez perso nne d’autre, mise à part Mère Teresa. Elle aurait donné le peu qu’elle avait à un inconnu malheureux dans la rue. Elle ne parlait pas souvent d’elle mais, curieuse comme je l’étais, je lui posais souvent des questions comme « qui était mon grand-père », « comment fut s a vie à elle », « avait-elle travaillé comme le faisaient mes parents ». Je glanai ainsi, petit à petit, des détails sur sa vie. Elle vivait dans un petit village de montagne. Ses parents n’avaient pas beaucoup d’argent. C’était des fermiers. Ils avaient des vac hes et vendaient les veaux pour gagner un peu d’argent pour se nourrir. Mais, comme elle d isait, « on ne mangeait pas de la viande tous les jours comme maintenant ». Ils culti vaient des pommes de terre, des choux, des carottes, des salades, des tomates, du m aïs… Non seulement, cela leur permettait de manger mais aussi de nourrir les poul es qui, ainsi en bonne santé, leur donnaient de bons œufs. La vie était dure à l’époque. Avant d’aller à l’éco le pour neuf heures du matin, son père la réveillait à cinq heures afin d’aller chercher l ’eau et le vin qu’elle devait transporter dans un casier sur sa tête à travers les montagnes. Peu de gens avaient une voiture. « C’était pour les riches », disait-elle et, dans l e village, les routes n’étaient pas encore construites, juste en dessous de la montagne c’étai t de petits chemins tracés par les vaches. Chaque année, nous retournions en vacances là-bas, dans son village natal, dans la maison de ses parents décédés. Dès que l’école fini ssait, elle et moi, nous partions et y passions les deux mois de vacances. Mes parents ven aient nous rejoindre en août ; en tant que travailleurs, ils n’avaient droit qu’à un mois de vacances. La sœur de ma grand-mère vivait toujours dans la ma ison. Elle s’appelait Dina. Elle avait une santé fragile et ne recevait jamais assez de câlins à son goût. Elle aimait qu’on l’enlace, qu’on lui fasse mille bisous. Et, quand o n arrivait, elle pleurait de joie, nous serrant contre elle comme un presse-papier et nous embrassant sans arrêt. Elle détestait la solitude de cet endroit et attendait chaque été notre retour avec impatience. Le village ne compte que quatre maisons. Une un peu plus haut que la nôtre et une un peu plus bas où y habitent d’ailleurs des cousins. La quatrième se situe bien plus bas, presque à cinq cents mètres de la nôtre. Tous avaie nt des vaches, des poules, des cochons, des chevaux. Là-bas, on se croyait un peu dans un western. Tout le monde se déplaçait à cheval, les hommes en jeans avec des ch apeaux de cowboys et des ceintures en cuir, certains armés pour tirer en l’a ir s’ils voyaient un loup, un sanglier sauvage, un serpent ou un aigle voulant voler une p oule de la ferme. C’était déjà une réserve naturelle et encore aujour d’hui elle demeure une zone verte protégée. Il y a des eucalyptus, des châtaigniers, des figuiers, des pommiers, des poiriers, des pruniers… Des abeilles également qui font du miel dans les ruches. C’était également une des activités du papa de Ueli. Il ava it beaucoup d’abeilles et il s’en occupait bien. « Jamais il n’a mis une combinaison ou des gants », me disait-elle, « et il ne s’est jamais fait piquer par une seule abeille. Il les aimait et elles le savaient. » Il
vendait le miel que la famille ne consommait pas. O n combattait les rhumes et les maux de gorge avec le miel de la ruche et du citron ains i qu’avec un peu de thym et de laurier qui poussaient le long des murs. Un peu partout sur les petits chemins, nous trouvions des mûres et des myrtilles que l’on ramassait pour les manger avec ou sans sucre et du reste, on en faisait des confitures. Nous devions nettoyer les écuries et aider à couper l’herbe à la main, sans machine, avec une fourche. Puis, on la retournait avec des m anches qui ressemblaient à de grosses fourchettes et on la laissait sécher au sol eil. Ensuite, il fallait en faire des paquets, on les attachait et on les rentrait dans u ne pièce à côté de l’écurie. Ils servaient à nourrir les vaches et les chevaux en hiver. On ra massait les patates, les fruits pour ne pas que les oiseaux les mangent. On caressait les a nimaux, on montait les chevaux… Le soir, on faisait un feu de camp et on grillait d es sardines ou du maïs ou des côtes de viande. On restait jusqu’à trois heures du matin dehors à écouter les grillons qu’on essayait d’attraper. Avec mes cousins et cousines, nous chantions, nous dansions, jamais nous ne nous ennuyions. Ce qui n’est plus le cas des enfants d’aujourd’hui isolés devant leur ordinateur ou leur GSM. Nous, nous vivi ons réellement et nous étions heureux. Du moins, en Espagne. C’était un déchireme nt de revenir en Belgique après les vacances. Ueli... Après avoir parcouru des kilomètres le mati n en montagne pour aller chercher les boissons de ses parents, elle devait refaire le chemin inverse avec le poids des bouteilles sur la tête et, à peine rentrée, elle fi lait à l’école. Elle me raconta que sa maîtresse d’école la frappait souvent sur les mains avec un bois. Quand elle arrivait à pied à l’école, elle n’avait souvent pas eu le temp s de se laver les mains et elle les avait sales d’avoir tenu le casier de bouteilles. Alors, sa maîtresse d’école lui disait : « Tu es sale. Lave-toi les mains. N’es-tu pas gênée d’arriv er avec les mains sales ? » Ueli lui expliquait qu’elle n’avait pas eu le temps de se le s laver pour être à l’heure à l’école. Mais sa maîtresse ne voulait rien savoir et lui dem andait de tendre les mains pour lui donner des coups de bâton dessus. Ses parents ne demandaient jamais rien à sa sœur qu i avait une santé fragile. C’était Ueli qui devait trimer. Même après l’école, elle tr availlait dans les champs de maïs et de choux et s’occupait des vaches. Elle devait égaleme nt réaliser la lessive à la main, la lessiveuse n’ayant pas encore été inventée. Elle ai mait ses parents et sa sœur et eux aussi l’aimaient beaucoup en retour. Ils formaient une famille très unie. A l’époque, les enfants se rendaient à l’école jusq u’à l’âge de quatorze ans. Après, ils devaient travailler pour aider leur famille. C’est ainsi que vers quatorze ans, ma grand-mère alla travailler dans les champs et faire le mé nage de gens plus riches qui avaient les moyens de payer (enfin presque rien) pour être bien servis. Le village où elle travaillait était assez loin à pied de la maison ma is, tous les jours, à cinq heures du matin, elle acheminait les boissons puis partait à pied travailler à Campelo. Campelo, c’était le nom du village. Le nôtre s’appelle Porto martiño. Et ce n’est qu’en 2014 qu’il est apparu sur les cartes. Ces petits hameaux font partie de la Galice, partie espagnole juste au-dessus du Portugal. Aujourd’hui, de nombreuses routes et auto routes relient la Galice au Portugal. En voiture, il faut compter environ trois quarts d’ heure pour arriver à Tui, une des villes frontières. Là, on peut y contempler les forteresse s et se balader sur le grand marché. On y vend de tout, depuis les poules et les vaches jus qu’aux broderies, essuies de bain et draps de lit bordés mains, vendus bien meilleur marché qu’ailleurs. Un chien l’accompagnait pour ses trajets. Un très g rand labrador beige qu’elle adorait. C’était son chien Pastor. Son père lui en avait fai t cadeau comme chien de garde. Il devait revenir pour prévenir la maisonnée si un acc ident arrivait sur le parcours. Les chemins de montagne sont truffés d’obstacles… serpe nts venimeux, loups, taureaux ou chevaux sauvages. Un jour que nous étions en vacanc es, ma grand-tante Dina se fit
mordre par un serpent venimeux. Nous pûmes l’emmene r rapidement à l’hôpital dans la voiture de mon père. Grâce au coup de téléphone don né aux urgences par mon cousin depuis le café/épicerie du village voisin, Giesta ( les maisons de Portomartiño n’étaient pas encore raccordées au téléphone), Dina put, dès son arrivée, être prise en charge directement et être sauvée. A deux minutes près, el le serait morte. Un jour, à cause de la chaleur, Ueli eut un malaise sur le chemin vers Campelo et Pastor revint à la maison sans elle. C’était mauvai s signe. Il aboyait, ne restait pas en place et voulait être suivi. Mon arrière-grand-père l’accompagna et retrouva sa fille, inconsciente. Une fois qu’elle fut revenue à elle, son père la plaça sur le dos d’un âne et la ramena à la maison. Le médecin de campagne diagn ostiqua un épuisement dû à la chaleur et au manque de nourriture. Ses parents lui firent avaler du chorizo qu’ils fabriquaient eux-mêmes, de la tortilla, des fruits et de l’eau pour qu’elle reprenne des forces. Ils voulurent lui faire boire un peu de san g de taureau mais elle refusa. Pour leur faire plaisir, elle fit semblant de boire du sang d e serpent, le vidant en cachette dans une plante qui se trouvait près d’elle. Le lendemain, e lle reprit le chemin du travail en disant qu’elle allait bien mais son père lui donna une gou rde avec de l’eau et du pain pour qu’elle mange en chemin. Là où elle travaillait, on l’appréciait beaucoup, l a félicitant d’être courageuse, toujours souriante, de ne jamais se plaindre, bref d’être un e brave fille. Quand sa patronne, comme elle l’appelait, apprit ce qui lui était arri vé le jour précédent, elle lui proposa de dormir sur place. Cela lui éviterait les allers-ret ours et les corvées domestiques après le travail. Mais elle refusa, en songeant à sa mère qu i devrait trimer encore plus à la maison si elle n’était pas là pour s’occuper de la vaissel le, du linge… Le temps passa… Un ami de son père, qui travaillait au Portugal, venait chaque jour les saluer. Emilio était veuf et avait un fils très jeune, d’environ deux ans. Ueli, elle, avait plus ou moins seize ans et était, paraît-il, très b elle. Elle portait les cheveux longs à l’époque et se montrait toujours aussi souriante et joyeuse. Elle trouvait ce monsieur un peu âgé mais très gentil, très posé, très calme. El le aimait la façon dont il la regardait, timide, souriant et plein d’attentions. Un jour, il lui demanda : « Maria… (Maria, c’était son vrai prénom, celui par lequel on l’appelait avant que je ne la surnomme Ueli et que ce nom lui reste jusqu’à sa mort) ma petite Maria, tu es bien courageuse, belle et genti lle. Tu mérites vraiment un bon mari. Voudrais-tu m’épouser ? Je ferai tout pour que tu s ois heureuse, tu ne te fatigueras plus, je te chouchouterai et je travaillerai davantage po ur aider tes parents. » Elle accepta sa proposition mais pas par obligation. « Je l’aimais, il était si gentil et doux avec moi ; il me disait que j’étais si belle. » Un soir, il lui ramena un rouge à lèvres vermeil ai nsi que des bas nylons en lui disant : « C’est un petit cadeau pour toi parce que je t’aim e. » Elle en pleura de joie, sachant que le maquillage et les bas nylons étaient chers à l’é poque. Emilio la traitait comme une princesse, lui répétait sans cesse qu’il l’aimait, qu’elle était belle et qu’elle s’occupait bien de la maison et de son fils. Ma grand-mère était heureuse et elle le méritait. E lle ne devait plus travailler mais elle aidait bénévolement les pauvres dans les champs, l’ entretien de leur maison et rendait de nombreux services aux gens, même à des inconnus. Elle ne voyait son mari que le soir car il travaillait au Portugal et ne ménageait pas ses heures afin qu’elle ne manque de rien. C’était Pastor, son meilleur ami, qui lui tenait compagnie. Le dimanche, mon grand-père ne travaillait pas. Il consacrait ce jour à Ueli et à son fils. Ils allaient à la messe, mangeaient un bon re pas en famille puis se promenaient et rendaient visite à Dina et à ses parents. La seconde guerre mondiale débuta cinq ans avant so n mariage. Ils avaient connu la faim mais Ueli ne voulait pas m’en parler. J’appris , par une dame âgée du village, que ma grand-mère avait été traitée en esclave pendant la guerre, qu’elle avait vu beaucoup
d’horreurs et avait énormément souffert. Elle, qui avait un cœur aussi sensible, avait évidemment beaucoup pleuré et prié. Fort heureuseme nt, elle n’avait pas, au contraire d’autres, été violée. Elle était vierge à son maria ge et ne connut charnellement que son mari. J’eus un déchirement au cœur et je pleurai ab ondamment après que cette vieille femme me l’eut raconté. Comme ma Ueli avait souffer t !, elle qui ne voulut jamais m’en parler même quand, plus tard, j’essayais de l’inter roger à ce sujet. « C’est du passé, laissons le passé où il est et ne pensons plus à ce la », me répondait-elle. Puis, elle me souriait, m’embrassait et changeait de conversation . Ma grand-mère tomba enceinte et donna le jour à ma mère, Dalia. Ce fut une immense joie pour Ueli. Son bonheur était complet. Ma mère avait à peine deux ans lorsque mon grand-pè re décéda. Ce fut terrible pour Ueli qui aimait profondément son mari. Elle pleurai t toute la journée en se demandant comment elle allait faire privée de son amour, comm ent elle allait élever seule sa fille. Elle retourna chez ses parents avec Dalia et reprit son travail à Campelo où elle fut bien accueillie. La semaine, elle dormait à Campelo afin d’accomplir plus d’heures. Elle mettait toute son énergie au travail pour ne pas pe nser à son mari. Et le week-end, elle revenait voir sa fille et amenait une belle envelop pe pour que Dalia et ses parents ne manquent de rien. Ma mère fut donc élevée en grande partie par ses gr ands-parents. Ueli désirait tant que sa fille n’ait pas à trimer plus tard comme ell e. Elle lui offrit également un chien pour qu’il l’accompagne quand, plus grande, elle venait rendre visite à Ueli à son travail. Ma mère y était la bienvenue car tous admiraient le co urage et la gentillesse de Ueli. Les années s’écoulaient et ma mère devenait une jeu ne fille. Elle assistait aux fêtes qui se déroulaient dans les villages voisins. Ses c ousines de Portomartiño et elle, armées de lampes torches, cheminaient ensemble dans les montagnes, pour se rendre aux festivités. Dina les accompagnait en tant que c haperonne. Là, elles pouvaient danser. Un orchestre jouait de la musique et les ho mmes invitaient les filles à danser. C’était ainsi que la plupart des filles trouvaient leur futur mari. Ma mère avait un copain attitré avec lequel elle dansait et pensait se mari er un jour. Mais, Dina tomba malade et ne put plus les accompagner. Et sans chaperon, pas de bal. Ma mère ne pouvait plus fréquenter son ami. Alors que Dalia approchait de ses vingt-cinq ans, l a mère de mon parrain, qui vivait à cinq cents mètres de sa maison, lui présenta un hom me… un bel homme qui voulait partir d’Espagne pour faire fortune à l’étranger. A l’époque, le travail manquait en Espagne et, même quand il y en avait, il n’était pas possible de mettre de l’argent de côté. Alejo, c’est son prénom, était de Lugo, village éga lement de Galice mais assez distant de Portomartiño, même en voiture (deux heures). Il était militaire et avait participé à la guerre du Sahara avec la Légion espagnole pendant d eux ans. On lui proposait d’aller travailler, en Belgique, dans les mines. Là où aucu n Belge ne voulait aller. De faire des tranchées dans ces mines noires, humides et dangere uses. Là où l’on mâchait la feuille de coca pour se donner le courage d’y entrer. Là où l’on trimait dur et où les poumons trinquaient. Là où l’on attrapait la maladie de la mine. Là où l’on ne vivait pas vieux. Mais où l’on pouvait gagner assez d’argent que pour en m ettre de côté tout en faisant vivre une famille. Ma mère tomba sous le charme de cet homme qui parla it si bien, de cet homme si beau, habillé en militaire de la Légion. Il la dema nda en mariage et elle accepta.
II
Celui qui allait devenir mon père s’en alla travail ler en Belgique. Il se fixa à Verviers, plus exactement rue de Stembert, où je naquis par l a suite. Une fois installé dans un appartement qu’il meubla, il fit venir ma mère. Alejo avait connu une enfance difficile, son père é tait plus que sévère avec lui. Il aurait désiré entreprendre des études mais son père avait refusé et le faisait travailler dans sa ferme. Mon père devait garder les moutons, les vach es et les chèvres. Un jour qu’il gardait les moutons, de jolies filles passèrent et vraisemblablement le distrayèrent de sa tâche. Il en résulta que quelque s moutons avaient disparu et qu’il était trop tard pour les retrouver. Comment rentrer à la maison et l’annoncer à son pèr e ? Il savait ce qui l’attendait. Quand il osa enfin reparaître chez ses parents, il se fit battre et, comme il se rebellait, son père le mit dehors avec ordre de ne pas revenir . Mon grand-père avait l’habitude de le frapper pour un oui ou pour un non. Alejo quitta la maison sans rien, il n’avait même pas quatorze ans. Il allait désormais être livré à lui-même. Il marcha sans cesse jusqu’au soir. Il était éreint é et il vit un perron sur une place où il pourrait se reposer et dormir. Il faisait déjà nuit . Il ignorait totalement où il se trouvait. Il s’endormit là, assis, le dos contre la croix. Tôt l e matin, une dame le réveilla et lui demanda ce qu’il faisait là, s’il était perdu, où s e trouvaient ses parents. Il lui raconta que son père l’avait chassé et que, même si sa mère lui manquait, il ne retournerait pas chez lui. La femme en éprouva de la peine et lui offrit un morceau de pain et de l’eau. Elle lui proposa qu’il l’aide à faire la vaisselle de son re staurant qui se trouvait en face et qu’en échange il pourrait manger là tous les jours. Il ac cepta, il ne savait où aller. Il dormait toujours dehors sur la place mais avec une couvertu re que sa patronne lui avait donnée, les nuits étant froides. Puis, il s’en alla et voyagea clandestinement dans un train, jusqu’à je ne sais où. Il y rencontra une femme très belle qui le logea, le nou rrit… Mon père n’était pas homme à se laisser entretenir par une femme. Cela aurait ét é une honte. Il considérait que c’était à l’homme de subvenir aux besoins de sa femme et de s a famille et non le contraire. Il n’y demeura donc pas longtemps. Il vogua sur un bateau puis prit un avion (toujours clandestinement) qui le mena au Mexique où il vécut de petits travaux par-ci par-là . Mais le Mexique était un pays dangereux où les gens se faisaient tuer au coin des rues. Il revint dans son pays natal, travailla dans les mines, à León en Asturies, puis entra à l’armée et fut envoyé deux ans dans la Légion. Et maintenant, il se trouvait en Be lgique pour travailler dans les mines. Comme ma mère se sentait triste là-bas ! Verviers é tait une ville… Les gens ne la comprenaient pas et elle non plus ne saisissait pas le sens de leurs paroles. Elle ne parlait pas le français. Elle se débrouillait comme elle pouvait dans la vie quotidienne, pour les courses… Elle trouva un emploi dans une us ine de laine à Verviers mais ne comprenait pas ce que son patron lui demandait de faire. A cette époque-là, le marché de la laine était flor issant dans la cité de la Vesdre et le travail ne manquait pas. A l’usine, elle rencontra d’autres femmes espagnole s qui se souvenaient de leur arrivée en Belgique. Comme elles vivaient ici depui s un an voire plus, elles commençaient à mieux maîtriser le français et l’ens eignèrent à ma mère. Il faisait froid en Belgique. Elle n’avait jamais v u la neige auparavant. Le soleil lui manquait. Son chien et sa famille également. Elle tomba enceinte de moi très rapidement. A l’épo que, les femmes ne prenaient pas la pilule, c’était une offense à Dieu. Ma mère, enc einte de moi, marchait dans la neige, laquelle arrivait à ses genoux, le matin très tôt p our aller à l’usine de la rue de Stembert
au Boulevard de Gerardchamps. Une bonne petite trot te à pieds, surtout dans ses rues enneigées. Mon père, lui, travaillait toujours à la mine, où i l fit dix ans. En plus des dix années qu’il avait déjà effectuées en Espagne à la mine égalemen t. Vingt ans de mine, un vrai exploit car peu de gens ont résisté à vingt ans de mine car ils sont morts avant. Le marché de la laine ne marchant plus si fort dix ans après, ma mère trouva place comme femme d’ouvrage à la Croix-Rouge de Verviers. Elle y était très appréciée. Les ambulanciers comme les laborantines avaient l’habit ude de me voir arriver pour dire bonjour. La mère de mon parrain, qui habitait à cinq cents m ètres de notre maison en Espagne, s’appelait Clarita et elle aussi était venue en Bel gique travailler avec son mari et ses cinq enfants, trois garçons (dont mon parrain) et deux f illes que j’aimais beaucoup. Elle était concierge à la Croix-Rouge de Verviers. Nous n’habitions plus rue de Stembert. Mon père ava it acheté une maison située rue Peltzer de Clermont au numéro 70 à Verviers, soit d ans la même rue que la Croix-Rouge. Ma mère se trouvait dès lors à quelques maisons de son lieu de travail. Tous les jours, elle travaillait de cinq heures du matin à midi. En suite, elle rentrait et faisait la sieste. Après, elle aimait se balader avec ses copines à la campagne. Nous habitions en pleine ville et la campagne lui manquait. Je pense que j’avais deux ans à peine lorsque nous sommes partis de la rue de Stembert, où le propriétaire de la maison était M. Jacob. Ce dernier aimait beaucoup mes parents. Mon père travaillait pour lui après journé e. Il était un très bon soudeur et très bon plombier sans diplôme. Mais, on admirait son tr avail de grande qualité car il était perfectionniste. Quand il acheta la maison en mauva is état, il la retapa seul de A à Z. Elle fut très bien finie. On avait une belle grande cour où il construisit même un barbecue magnifique tout en briques. Il créa une belle cave à vin où il avait de très bonnes bouteilles qu’il était fier de montrer. Après ma naissance, mes parents firent venir ma gra nd-mère d’Espagne afin qu’elle s’occupe de moi vu qu’ils travaillaient tous les de ux. Mon père ne voulait pas que je sois élevée en crèche ou par des inconnus. Il était très strict, ses gènes de légionnaire et de militaire étaient bien présents. Mon père avait deux sœurs et deux frères. Une sœur et un frère vivaient en Argentine. L’autre sœur résidait en Galice à La Corogne et le deuxième frère vivait en Belgique, pas loin de chez nous. C’était mon oncle Victor. Il éta it tout le contraire de son frère... rigolo, toujours de bonne humeur mais un peu fainéant. Il a imait perdre son argent au casino ou dans les machines à sous. Mais, moi, je l’aimais be aucoup. C’est vrai qu’il avait cette maladie pour le jeu mais, à côté de ça, il était te ndre, gentil et câlin et savait parler sentiments. Mon père, lui, ne savait même pas ce qu e « aimer » voulait dire. Il était froid et, si on parlait sentiments, il restait neutre et ne savait pas de quoi il s’agissait. C’est à cause de cela que je n’ai jamais aimé les gens froi ds. Après la mine, mon père travailla comme plombier-zi ngueur-chauffagiste et fit les toitures. Il dessina même des plans d’immeubles à B ruxelles et réalisa les tuyauteries au millimètre près. Il reprit des cours en soirée mais , ne sachant pas bien lire et écrire, il me demandait des explications, des traductions. Je fai sais ses devoirs, plus exactement il me disait quoi écrire. J’avais, à ce moment-là, dix ans environ. Il racheta une maison dans la rue Peltzer de Clermo nt au numéro 64. Il l’arrangea et en fit six appartements à louer. De nouveau, je m’o ccupais de toute la paperasse, de récupérer les loyers non payés par des lettres de m ise en demeure… Je lisais et traduisais tous les papiers et courriers provenant de la banque, la mutuelle… C’est grâce à cela que j’ai toujours pu me débrouiller seule du rant mes années scolaires pour faire mes devoirs…