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Un alphabet pour une Gabonite

De
98 pages
Février 1957. Une femme va retrouver son mari en Afrique noire, au Gabon, où il est expatrié. Avec curiosité et sans complaisance, elle raconte une traversée de dix-sept jours depuis Bordeaux ; ses escales : Ténériffe, Dakar, Conakry, Abidjan, Lomé, Cotonou, Libreville ; son séjour à Port-Gentil ; sa découverte, pas toujours aisée, de l'univers clos des Français vivant là-bas et souffrant parfois de gabonite ; une Afrique épicée, inquiétante, chaleureuse...
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En souvenir d’Hélène

Une inconnue m’a raconté : J’ai vécu quelque temps à Arcachon et, j’ai pris beaucoup de plaisir à me promener dans la ville d’hiver, perchée sur d’anciennes dunes. J’y ai vu des villas extravagantes, du palais maure au temple hindou, des villas avec belvédères avec donjons, avec bow-windows dans une végétation luxuriante presque tropicale, aux allées plantées d’arbres et de fleurs d’essences rares ; beaucoup étaient fermées, je pouvais les regarder à l’aise. Les nuages au-dessus de ma tête se pourchassaient et, en redescendant vers la ville, j’apercevais le bassin à la beauté désolée et sauvage, j’aspirais par grosses goulées le vent mouillé tout en frôlant de la main les buissons de camélias. Un après-midi, j’y suis allée seule, ma logeuse gardait mes filles ; j’avais pris le thé au café mauresque, c’était un thé dansant, un inconnu m’avait invitée à danser, cela m’avait plu. Nostalgie, nostalgie ! la magie de la danse, se laisser bercer des rêves plein la tête. J’avais hâte de partir, de rejoindre mon mari. Arcachon, un vrai paradis. Élisée Reclus écrivait en 1904 « Arcachon, une sorte d’Océanie française… c’est Tahiti à quelques kilomètres de Bordeaux. » Napoléon III avait lancé la station qui fut climatique avant d’être balnéaire, au début ce fut un sanatorium. Tous les grands de ce monde ont fréquenté cette ville née de l’imagination de deux frères, les frères Pereire, juifs portugais dont la famille était établie depuis 1773 à Bordeaux. Ils ont inventé Arcachon en le créant sur les dunes qui entouraient un modeste hameau, par l’apport de terre et végétation, en faisant les premières villas et en amenant par le train de nombreux clients en bons gestionnaires du Chemin de fer du midi. Je m’étais acheté une garde-robe très complète, plusieurs robes d’après-midi, de cocktail, nous ne devions revenir en France que
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dans deux ou trois ans et aurions à assumer pas mal d’obligations. Faire les boutiques ! Quelle femme n’est pas heureuse de faire les boutiques ! Cela se savoure, c’est une gourmandise. Puis, en vue de l’obtention d’un brevet de secourisme, j’avais suivi des cours, un retour à l’école, alternés à des cours de selfdéfense ; je m’occupais pour passer le temps. Les formalités et les vaccinations réglées, j’avais quitté Arcachon par le train, ma logeuse m’avait accompagnée à la gare ; à Bordeaux j’avais pris un taxi qui nous conduisit au quai d’embarquement, je devais faire enregistrer les malles et la poussette de mes filles avant d’être autorisée à monter à bord.

Je ne savais pas lorsque je m’embarquais sur le Foucauld en ce mois de février 1957 pour rejoindre mon mari à Port-Gentil, qu’un destin hitchcockien m’attendait dans cette ville.

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Le paquebot est très haut au-dessus de l’eau ; une eau noire et glauque, irisée de résidus de pétrole, clapote sous la passerelle, de simples filins servent de garde-fou. Franchir ces quelques mètres n’est pas chose aisée, avec un gros bébé sur un bras, l’autre à la main, un sac pesant sur l’épaule, un vertige qui me tenaille l’estomac, aucune aide, les nurse et hôtesse nous accueillent à bord, je pense que c’était la consigne. Après avoir pris possession de la cabine, nous remontons sur le pont et, avec tous les autres passagers nous assistons aux adieux des familles et à l’embarquement des bagages groupés sur un immense filet ; cantines et colis divers s’entrechoquèrent lorsqu’une grue tira, souleva le filet et vira au-dessus de la cale pour y déverser son chargement. Les mouchoirs s’agitèrent longtemps, le halètement sourd des machines s’accentua, la cheminée cracha, la sirène hurla, on levait l’ancre, le paquebot vira lentement pour sortir du port. Roulis et tangage se firent rapidement sentir avec le mal de mer, le médecin de bord me donna une petite pilule et me conseilla la position horizontale, j’ai donc pris un plateau-repas et je suis restée avec les enfants dans la cabine.

Et ce fut ainsi pendant trois jours de tempête, mais le beau temps était là en vue de Ténériffe, et j’émergeai. Des marchands assaillirent la passerelle en nous proposant les uns des fruits, des canaris ou bien de très petits chiens blancs ; l’un des passagers me conseilla de ne pas me laisser attendrir, la plupart de ces chiens trop jeunes ne vivent pas ou bien deviennent d’énormes chiens et non les chiens nains que l’on prétendait nous vendre. La ville de Santa Cruz est située en haut d’une falaise, on ne la voit pas du quai. Comme je dormais encore à notre arrivée c’est seulement lorsque le bateau s’éloigna que je pus apercevoir la cité espagnole. La vie à bord était très organisée, les enfants étaient pris en charge par une nurse à notre convenance, pour les repas et la garderie.
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