//img.uscri.be/pth/44d71407baf622309583cf4e0f6a0de3c2e480ed
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,00 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Un chant d'espoir

De
263 pages
Des parents compréhensifs et aimants, un cadre de vie privilégié, tout aurait dû sourire à la petite Sonia dans cette ville de Wuppertal où sa famille, d'origine polonaise, avait choisi de s'installer. Mais la montée inexorable de la peste brune stoppe net les attentes de ce destin à peine ébauché, pour faire de Sonia et de tous ses coreligionnaires des Ennemis de l'Etat allemand. Sauvés de la folie meurtrière nazie par Madame J. et promptement convertie au catholicisme, Sonia découvre qu'elle a une voix, qui retentit lors des offices religieux. Un Chant d'espoir, c'est la résonance de cette voix qui sait dire le malheur, mais plus encore la confiance et l'espoir.
Voir plus Voir moins

« Impossible d’imaginer sans effroi la quantité de mal que les hommes peuvent faire et supporter » Simone Weil Philosophe française

À la mémoire de ma mère, de mon père et de tous les membres de ma famille morts à cause de la Shoah

Remerciements Toute ma gratitude et tendresse à mon ami et collaborateur, Bernard Callais qui nous a quittés le 23 décembre 2008. Sans lui le livre n’aurait pas pu voir le jour dans sa version française. Mes remerciements s'adressent à ma fille Renée-Katia, mon fils Anthony-Nicholas, et mon époux Spiro John, pour leur patience, leur encouragement et leur aide. Ma gratitude également à Serge Klarsfeld et à mes amies Susan Aglietti, Odette Hosp, mon professeur Béatrice Slama, et surtout Anne Willings-Grinda et Doreen Pannek grâce à qui les rêves deviennent des réalités.

Avant-propos

Président de l’Association des fils et filles des déportés juifs de France Serge Klarsfeld
Les souvenirs de Sonia Korn-Grimani sont intitulés « Un chant d'espoir ». Ce que j'y ai vu c'est une remarquable psychanalyse familiale où les figures du père, de la mère et de la fillette en route vers l'adolescence sont décrites avec précision au fur et à mesure que la Shoah se prolonge ; Pour Sonia, la Shoah a commencé à l'âge de 8 ans à Wuppertal quand elle est décrétée « ennemie de l'État allemand ». Son père était négociant en tissu ; il n'était pas allemand mais polonais et s'était parfaitement intégré dans la communauté juive allemande. La mère de Sonia était également issue d'un milieu juif polonais bourgeois. Plus jeune de 10 ans que son mari, elle eut deux enfants : un garçon Henri né en 1929 et Sonia qui vint au monde en 1931. Le père de Sonia, dénaturalisé, devenu apatride se trouve privé de son travail, se laisse submerger par son désespoir, par sa passivité et par son refus de voir la société allemande dominée par le nazisme. Sa femme, au contraire, puise dans l'affrontement avec la sinistre réalité la force de réagir et de défendre ses enfants. Les fissures se creusent dans le couple. Les enfants sont confrontés à l'antisémitisme, chassés de l'école publique et en butte aux brimades. Pendant la Nuit de

Cristal, la mère est arrêtée mais, miraculeusement, un officier allemand qu'elle supplie, la libère. Sonia rappelle d'ailleurs à plusieurs reprises la solidarité dont leur voisine « aryenne », Mme Rohland, a fait preuve à l'égard de la famille Korn. La fuite s'impose : le père part en Belgique le 13 juin 1939 ; quelques jours plus tard, des passeurs emmènent les deux enfants jusqu'à la frontière belge qu'ils franchissent tout seuls. La mère, qui a tout organisé, arrive elle aussi à Bruxelles. Une nouvelle vie commence qui ne durera que jusqu'à mai 1940, quand la Wehrmacht envahit la Belgique. Le petit groupe de réfugiés dont la famille Korn fait parti gagne Dunkerque où les malheureux échappent de justesse aux bombardements allemands. Cette route de l'exode parsemée de cadavres et de pillards se révèle sans issue et c'est le retour à Bruxelles où un Belge non juif se prend d'amitié pour la mère de Sonia ; à qui son épouse donne sa propre carte d'identité ; ce qui sera une bouée de sauvetage quand en juillet 1942 commencent les grandes rafles. Les Korn fuient de cachette en cachette. Le père, dont le type juif correspond à celui qu'on se représente communément est obligé de rester cloîtré dans les différentes planques du couple. Ce sera son sort pendant deux années. La mère a décidé de placer les enfants en un lieu sûr, à Ottignies, dans une maison d'enfants « le Joli Coin ». En fait, c'est un lieu où environ 25 enfants juifs essaient de se faire passer pour catholiques et où la patronne, « Madame » ne leur accorde aucune tendresse ou compassion. La faim, le froid, le manque d'hygiène sont la règle. On essaie de les convertir et Sonia, tout en refusant la conversion, se jette dans la foi catholique où elle puise une grande force morale. Sonia décrit avec un tel talent la vie dans cet établissement où règne l'hypocrisie qu'on a l'impression de l'avoir connue soi-même et il est intéressant de constater
12

que des enfants juifs ont été parfois sauvés par de méchantes gens qui s'enrichissaient sur le dos de ces enfants qu'ils affamaient, alors que des résistants finançaient leur mise à l'abri. À la libération, c'est toujours la mère qui assume le gagne-pain de la famille jusqu'à ce que le père, devenu allergique à l'Europe ensanglantée, obtienne que tous les quatre émigrent en Australie, où très vite il s'éteint. Sonia n'a pas encore 20 ans. Elle fera carrière en Australie comme journaliste, se mariera, aura des enfants, connaîtra le monde entier, reviendra en pèlerinage en Allemagne et en Belgique et ne cessera cependant de se retourner vers ces années de peur et de souffrance et d'essayer de comprendre ce que la fillette qu'elle était a vécu alors et quelles en ont été les conséquences. Une recherche qui ne se terminera qu'à son dernier souffle et qui sous-tend ce récit si sensible. Les enfants sauvés ne sont pas seulement des enfants cachés, mais aussi des enfants blessés.

13

Préface

Délicieuse débutante de dix-huit ans à la radio australienne, trésor venu de la radio nationale belge, vedette de la radio et de la télévision françaises, on admire son visage et sa voix dans le monde entier. En tant que fine lettrée, elle rend hommage à la communication en fondant des départements de langues à l’UNESCO et à l’Université Technique du Venezuela. Elle enseigne le français au Premier ministre des Philippines, et compte parmi ses meilleures amies son autre élève, la reine de Malaisie. C’est à peine si elle mentionne ses triomphes universitaires, les cours magistraux qu’elle donne à la Sorbonne, les voyages organisés qu’elle dirige pour d’importantes personnalités, les Palmes Académiques (Chevalier en 1989, puis Officier en 1996), remises par le Gouvernement français pour services rendus partout dans le monde à la culture française. Qui est cette femme remarquable, et comment en estelle arrivée là ? On peut tout aussi bien se demander comment les alchimistes transforment le plomb en or ; comment même les plus doués peuvent surmonter les difficultés qui s’opposent à la reconnaissance publique. De quoi ont-ils besoin pour survivre et réussir ? Aux États-Unis, dans les années 90, la réponse pouvait être d’avoir accès aux meilleures écoles, de jouir d’une

santé robuste, d’un sourire impeccable et d’avoir des relations utiles. Mais dans les années 30 pour la ravissante Sonia Korn, la « solution finale » imaginée par Hitler prévoyait de mettre fin à son existence, comme à celle de tous les autres Juifs, et cela le plus vite possible. À huit ans, on la déclare officiellement ennemie de l’État allemand. Elle commence à vivre le cauchemar bien connu des pourchassés, une histoire suffisamment horrible pour être racontée à nouveau. Cachée dans une petite ville des environs de Bruxelles, elle passe les années de guerre travestie en orpheline catholique. Elle a fait partie des heureuses, elle a survécu. Mais elle n’a pas évité la souffrance. Les faits épouvantables vécus dans cet orphelinat ironiquement baptisé « Le Joli Coin », furent le foyer au milieu duquel elle s’affina. Telle la graine qui ne germe qu’après avoir été exposée à la flamme, ses talents n’émergèrent qu’au moment où elle en sortit, révélant une jeune femme métamorphosée. Si Sonia pouvait nous dire comment elle a transformé la tragédie en triomphe, quelle magnifique leçon de résilience cela serait ! Mais sa modestie la retient. Aussi devons-nous lire son récit avec la plus grande attention. Quelles qualités a-t-elle développées dans son effort pour rester en vie ? Quelle est la part de cette expérience dans ses succès à venir ? Intelligence, indépendance d’esprit, ténacité inébranlable, charme irrésistible, voilà les atouts qu’elle a reçus dès le berceau. Dès ses plus jeunes années, elle s’est disciplinée pour maîtriser les gestes et les allures, le langage et les attitudes, qui l’ont formée à vivre de

16

l’intérieur toutes les cultures étrangères qu’elle rencontrera sur sa route. Malgré le profond trouble émotionnel qu’elle éprouve encore, elle a appris de sa conversion forcée au catholicisme qu’il existe bien des moyens pour accéder au divin, comme plus tard la diplomatie lui enseignera, de manière plus prosaïque, qu’il est plusieurs façons de répondre à la même question. La fleur, éclose de sa conversion, fut la musique. Le fruit, une voix qui, plus tard, charmera le monde entier. La musique la projettera au-delà d’elle-même et fera d’elle le réceptacle d’un pouvoir qui la dépasse. En fait, nous pouvons imaginer que cette enfance catholique était signe du destin. À l’âge où sa voix commençait à se développer, même si les synagogues étaient prospères et encore protégées, une jeune fille ne pouvait rêver d’une formation qui lui aurait permis d’accéder à des rôles importants dans le répertoire de la musique religieuse juive, et encore moins de devenir chantre. Tandis que le catholicisme, avec sa riche palette de tradition chorale, la conduira vers un avenir musical plus gratifiant, un avenir que le monde saura reconnaître. Et s’il est une chose qui l’a motivée au long de sa vie, une constante dans sa quête permanente, c’est sa foi en la communication. Elle va fonder des programmes linguistiques à travers le monde, révéler la musique européenne au public asiatique, les chansons malaises aux Européens, créer aussi des chorales de chants de la Renaissance en France, sillonner l’Amérique du Nord en compagnie de personnalités du Vieux Monde, se servir de
17

ses dons de polyglotte pour faire tomber les barrières et bâtir un pont entre tous ses amis. Sonia a traversé l’horreur et a survécu pour transmettre un message, « la communication est la clé d’un monde où la guerre n’aurait désormais plus lieu d’être ! » Voilà l’histoire toute simple de cette femme hors du commun. L’aurais-je su avant de la rencontrer, je n’aurais jamais osé accepter sa proposition de préfacer son ouvrage. Et même après tant d’années d’amitié, sa réussite ne m’en semble pas moins stupéfiante. Elle nous démontre qu’à partir d’un gland minuscule peut se développer un chêne majestueux. Leontina Kelly Gallagher Écrivain B.A. cum laude, M.A.,Ph.D. Prix académique du Gouvernement français Docteur ès lettres de l’université John Hopkins, Baltimore (Maryland), U.S.A. (Traduction française de l'original)

18

Introduction

J’ai l’impression d’être une nomade moderne, une Juive errante condamnée à parcourir le monde munie d’un passeport français pour rendre visite à mes petits-enfants américains – chassée de mon Allemagne natale et portant éternellement en moi la judéité de mes ancêtres polonais. Les cantiques en latin résonnent à mes oreilles alors que je retrouve la paix tranquille de mon identité assumée. Véritable Agneau de Dieu dont la pure voix se mêlait à celles d’autres petits Juifs endimanchés, et rebondissait de façon suffisamment convaincante sur les murs en pierre massifs de l’église pour étouffer le chant « Écoute, Israël » implanté génétiquement, qui allait du mot de passe de notre peuple à la plainte gémissante de la désespérance. Aujourd’hui, je suis juive avec un petit « j », fière de l’héritage pour lequel tant d’êtres humains sont morts ; en même temps, incapable de me résigner à participer aux rituels d’une religion formelle, aux liens universels qui n’ont réuni notre peuple au long des siècles que pour le plonger dans un destin collectif, réservé spécialement aux plus dévots, à ceux que leur perpétuel balancement, leur attachement aux vêtements traditionnels, identifient avec autant d’évidence que leurs intonations yiddish, leurs accents qui prennent le dessus sur les langues de leurs compatriotes, en admettant qu’ils aient une connaissance suffisante de ces langues étrangères pour se risquer à les pratiquer.

D’une façon toute relative, j’ai de la chance. J’ai de la chance d’avoir traversé la guerre en Europe bien que je sois juive à cent pour cent, bien que je présente quatre fois le degré de lignage requis pour me valoir une condamnation à mort sous le régime hitlérien. Selon certaines définitions, je ne suis pas même une survivante de l’Holocauste puisque je n’ai jamais connu la vie dans un ghetto ou un camp de concentration. Peut-être ce sentiment de culpabilité d’être une « quasi-survivante » at-il contribué à mon silence pendant les années qui ont suivi. Les Juifs sont si conditionnés par la souffrance, qu’à mes yeux mon histoire peut ne pas être digne d’attention tout simplement parce que, après tout, je suis là pour la raconter. Pour nous donner, à mon frère et à moi, une chance de vivre, mes parents sont acculés à l’une des décisions les plus cruelles de leur existence : nous garder avec eux dans cette minuscule Belgique qui résiste moins d’un mois à la déferlante de la Wehrmacht, ou bien nous confier à la garde d’une femme travaillant avec la Résistance, qui nous changerait Henri et moi en orphelins catholiques vivant avec vingt-trois autres enfants dans sa maison Le Joli Coin, résidence idyllique éloignée des rafles de Juifs qui se déchaînent à Bruxelles. 1942… À cette époque, mes parents sont tous deux des pragmatiques invétérés, ma mère par instinct, mon père par résignation. Bien que leur décision puisse signifier une séparation définitive, nos parents décident de nous confier à Mme J.1, dans l’impossible espoir que disperser la famille nous donnerait en fin de compte une meilleure chance d’être à nouveau réunis si jamais la

1 Je préfère ne pas divulguer son nom pour des raisons complexes qui apparaîtront au cours de mon récit.

20

« paix en notre temps » se révélait être autre chose qu’un vœu pieux. De longues années après la guerre, le Gouvernement belge me demande de témoigner des services de secours de Mme J. pendant le conflit, afin que son pays puisse lui rendre hommage. Je mets des mois à répondre, déchirée que je suis par la connaissance intime de Mme J., que j’avais acquise pendant mes quelque trois ans de séjour dans son « orphelinat ». « Après tout, elle t’a sauvé la vie en prenant de grands risques personnels, Sonia » plaide mon mari John, débordant de gratitude pour les années que nous avons partagées, les deux enfants auxquels nous avons donné le jour. « Rien de tout cela n’aurait pu se produire si tu avais disparu pendant la guerre ; tu dois donc le porter à son crédit. » Mme J., cependant, abritait un lourd secret qui avait profondément affecté la vie de tous ceux qui avaient été placés sous sa coupe. Un flot de souvenirs angoissés m’assaille lorsque je songe à ma réponse. Dans un souci de justice, je me projette vers le passé pour tenter de comprendre l’existence tourmentée de Mme J. tout comme, pendant mes années chez elle, je me mettais à la place des autres, ce qui m’avait valu le surnom de Tourterelle généreuse. C’est alors que résonne la voix de ma mère, cette mère qui m’a donné la vie non pas une mais plusieurs fois pendant sa trop courte existence. « Si tu te manifestes en faveur de Mme J., je ne t’adresse plus jamais la parole. » Elle le dit, et le redit, et le répète, jusqu’à ce que je me bouche les oreilles, que je m’enfuie de la pièce, que je m’enfuie de l’appartement, que je m’enfuie même du pays ; mais la voix continue de retentir dans ma tête, forte, résolue.

21

Me voici parvenue à l’âge qu’avait ma mère lorsqu’elle est morte. Il me faut à présent transcrire mon histoire pour mes enfants et leurs descendants, mes trois merveilleux petits-enfants, dont les sourires innocents, les douleurs vite apaisées, symbolisent l’insouciance bénie de leur âge. Je suis assise par terre avec eux ; je vois les bouclettes auburn de Gabriel sautiller au rythme espiègle de son monologue exubérant ; je vois Aviva, les yeux écarquillés devant les singeries de son frère aîné, et Sophia, leur adorable petite cousine aux yeux verts. Je ne peux m’empêcher de me remémorer ma propre famille d’il y a si longtemps ; cette famille que ma fille Renée et son mari Moss, mon fils Anthony et sa femme Sheila ont involontairement recréée, avec autant d’enthousiasme et d’amour que mes parents en avaient investi dans leur union. Je nous retrouve, mon frère aîné Henri et moi, dans ces petits-enfants, ou plutôt je nous vois tels que nous aurions pu être – car, en réalité, Henri et moi n’avons pas eu d’enfance.

22

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER Les parents de Sonia

Je suis haute comme trois pommes et l’on me déclare ennemie de l’État allemand. À l’époque, j’aurais été fière de cette distinction si j’avais fait quoi que ce soit pour la mériter. Saboter un train, par exemple ou encore me montrer suffisamment maligne en exposant mon voisinage à un épouvantable virus du genre typhoïde. Mais, à huit ans, les occasions d’exercer mes capacités de nuisance restent limitées. Mon père et ma mère sont, eux aussi, ennemis de l’État. Nous ne prenons pas la chose personnellement dans la mesure où tous ceux qui forment le vaste cercle de nos amis sont logés à la même enseigne, s’ils vivent encore en Allemagne, car beaucoup l’ont déjà quittée. Ne parlons pas de mon père. On l’avait décrété apatride trois ans plus tôt. Première étape vers la non-existence. Notre statut d’indésirables date de 1938, mais l’histoire remonte à des temps bien plus anciens. Certains la commencent avant l’ère chrétienne, à l’époque où les Juifs sont stigmatisés en tant que groupe ethnique et critiqués pour tout ce qui les différencie de la population majoritaire. S’il m’est impossible de parler de tous les persécutés à travers les âges, je puis, en revanche, relater l’histoire de ma famille.

Bien que mes parents soient tous deux natifs de Pologne, ce fut de leur plein gré qu’ils émigrèrent. Ils souhaitaient échapper à la vie recluse des Juifs orthodoxes, étouffant sous le carcan des traditions. À l’un comme à l’autre, l’Allemagne semblait offrir l’opportunité de se fondre dans la foule, vivre à leur guise et s’habiller à la façon de leurs nouveaux compatriotes. Mes grands-parents paternels étaient des intellectuels libres penseurs dont l’arbre généalogique remontait à plusieurs générations. Mon père, Jacob L. Korn, naquit en 1899 dans la petite ville de Lask, près de Belchatow en plein cœur du pays. Au cours de la Première Guerre mondiale, Schlomo, mon grand père, désireux d’élargir les possibilités d’exercer son art de tisserand, entraîna sa femme et ses cinq enfants à Lodz. Grâce à la révolution industrielle, Lodz était devenue l’un des plus grands centres textiles d’Europe, d’où son nom de Manchester polonais et Schlomo n’était pas le seul attiré là dans l’espoir d’une vie meilleure. Son savoir-faire, sa technicité à l’allemande alliés à l’énergie d’un rebelle doué d’esprit d’entreprise, lui permirent de réaliser ses vœux. Si les Juifs polonais n’avaient pas le droit d’aborder le monde des affaires et des professions libérales, leur habileté en tant qu’artisans était, par contre, fort appréciée. Plus de deux cent cinquante mille coreligionnaires se côtoient dans les rues grouillantes de monde et les Korn sont au cœur même de la vie sociale, membres actifs de la ligue des travailleurs juifs, plus couramment appelée le « Bund », qui encourage ses syndiqués à conserver leur liberté d’opinion et leurs idéaux, tout en s’intégrant sans réserve à l’univers socioprofessionnel de leurs compatriotes chrétiens. Le « Bund » revalorise également le statut du yiddish, la langue des Juifs d’Europe centrale et de l’est. Écrit en caractères hébreux, le yiddish puisait le gros de ses racines dans l’hébreu et dans l’allemand,
26