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Un enseignant en Kabylie

De
270 pages
L'auteur narre sa guerre d'Algérie dans un premier ouvrage intitulé "Un appelé en Kabylie", dans lequel il revient sur la dure vie d'un officier de réserve dans le somptueux paysage des montagnes berbères. Puis vient le moment de la libération des obligations militaires. Instituteur de formation, initiateur des premières écoles en zone d'insécurité, il décide avec son épouse de postuler pour un poste dans la petite ville où il a été militaire, épisode qu'il a choisit de retracer dans ce second ouvrage.
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UN ENSEIGNANT EN KABYLIE

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-7422-9 EAN:9782747574228

PauIFortu

UN ENSEIGNANT EN KABYLIE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

Harmattan konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Halla Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Ouvrages du même auteur:

« Un appelé en Kabylie» aux Editions Trésor du Patrimoine et Grancher.

Préambule

Bordj-Ménaïel, Grande Kabylie, février 1961... Je viens d'enlever mon uniforme de lieutenant de réserve des troupes de marine pour endosser la blouse de l'instituteur que j'étais dans ma douce Tunisie, avant la guerre d'Algérie. En ce froid dimanche d'hiver, Jean-Louis Vergeois et Paule, sa fiancée, nous proposent une promenade au bord de la mer dans leur 2 CV. Ce sont deux pieds-noirs sympathiques que nous connaissons à peine. Ils enseignent au collège technique contigu au groupe scolaire. Nous acceptons bien volontiers car, pour l'instant nous n'avons pas de moyen de locomotion. A Cap

Djinet - mon repère marin pour toujours - je grimpe sur un
rocher moussu qui regarde vers le nord, vers ce grand pays qui nous abandonne, qui a oublié les tirailleurs du mont Cassino et tous les Africains qui le débarrassèrent, en son temps, de l'occupant allemand. ..Les petites, vagues poussées par le vent d'ouest qui se lève, moutonnent depuis l'oued Issers. Une large traînée marron faite de limons arrachés aux terres fertiles en amont, s'étale vers le large. De gros champignons nuageux voilent parfois le soleil frileux et projettent sur la mer d'énormes ombres en mouvement...Un peu plus loin, sur la plage, me parviennent les cris de Jocelyne et de ma petite fille en train de jouer avec des coquillages.Jean-Louis laissant nos femmes bavarder, va faire un tour vers un bateau coulé au début du siècle, drossé à la côte par une forte tempête. Il est un chasseur sous-marin hors pair, mais aujourd'hui la mer est trop sale pour pouvoir plonger. Malgré la fascination qu'exerce sur mon âme ce spectacle qui me ravira toujours, je réfléchis Je viens de retrouver une salle de classe et ses enfants après quatre ans de guerre. De

mauvais souvenirs se bousculent dans ma mémoire. Arriverai-je un jour à oublier? J'en doute. Je croyais dur comme fer en l'Algérie française que le général de Gaulle nous avait promise. Je me suis battu dans les djebels contre des adversaires courageux mais barbares, adeptes de l'arme blanche et du «sourire kabyle» ou, si vous préférez, de l'égorgement. J'ai même «rempilé» d'un an pour mettre mes idées au bout de mon fusil. J'ai pris le risque de faire venir ma petite famille à Bordj-Ménaïel, dans un pays en guerre, contre l'avis de nos parents. Jocelyne, mon épouse, a obtenu un poste d'institutrice intérimaire dans le groupe scolaire de la petite ville et m'a souvent répété son pessimisme quant au sort de l'Algérie française. J'avais eu l'honneur de représenter le 9ème Régiment d'Infanterie de marine en mars 1 960 alors que de Gaulle faisait la tournée des popotes. Il avait déclaré: «Moi vivant, le drapeau vert ne flottera jamais sur Alger ». Le grand homme avait donné sa parole, qui aurait osé en douter? Nous sommes donc repartis, le moral au beau fixe, nous faire tuer, parfois pour certains, dans les djebels. Hélas, le Chef de l'Etat n'était plus le général victorieux de 1945. Notre idole était devenue un homme politique machiavélique et, comme le disait si bien S. Butler en 1644 « Les serments sont des mots et les mots sont du vent» . Hélas, le général revint sur la parole donnée. Fin 1960, l'Algérie bascule inexorablement vers son indépendance. Honte! Le 6 septembre, les signataires de l'Appel des 121, Jean-Paul Sartre en tête, déclarent le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie. De Gaulle aurait dû réagir vivement. Clémenceau, en son temps, aurait traduit ces individus devant un tribunal militaire. De nos jours, il n'est de « tigres» que de papIer. . . Pour le Chef de l'Etat, ce manifeste va dans le bon sens et il ignore les 200 personnalités de droite conduites par Jean

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Dutourd qui stigmatisent ceux qui pactisent avec les ennemis de la France. Après son voyage du 9 septembre, je me souviens que dans toutes les bourgades du pays fusent des « Yahia de Gaulle! » , «Yahia Algérie! ». Pour nous c'est un comble. Quel choix utile reste-t-il aux algériens pour préserver l'avenir? Voter pour le FLN... Prévenu par les Services Secrets israéliens qu'un attentat se fomente contre sa personne à Philippeville, le Chef de l'Etat s'envole pour la Métropole et ne remettra plus les pieds sur le sol algérien. Une voix féminine m'arrache brusquement à ma méditation: - Paul, il se fait tard, les routes seront fermées dans une heure! De plus, I'humidité tombe et Martine commence à avoir froid. A quoi songes-tu? Joues-tu au Penseur de Rodin? JeanLouis est revenu, nous t'attendons!
-

J'arrive, nous allons rentrer, je ne pensais à rien, je

contemplais tout simplement la mer en me demandant, si un beau jour, je pourrai retourner à la pêche. La pêche, la chasse, mes deux passe-temps favoris, qui ne sont pour l'instant que de vœux pieux... La route tortueuse n'est pas totalement sûre mais je sais que les marsouins veillent sur notre sécurité. Nous embarquons dans la 2 CV garée non loin de là et nous démarrons en direction de Bordj-Ménaïel. Après les carrières dont l'exploitation a été abandonnée depuis les évènements et d'où partent parfois des tirs de harcèlement, nous ne croisons pas grand monde. Une voiture de louage où s'entassent des silhouettes engoncées dans des burnous, nous croise, lâchant le panache de fumée noire d'un moteur diesel moribond. Trois femmes aux longues robes colorées courbées sous le poids d'un fagot de bois mort glané un peu partout, marchent péniblement en file indienne, pieds nus, sur le bas-côté, cortège pitoyable. . . Devant Douar Mendil, le véhicule terrorise un âne qui fait un écart, au risque de projeter au sol le chargement de poteries qu'il transporte. Son maître, un vieux fellah enturbanné brandit son bâton dans notre direction. Il doit nous couvrir de toutes les

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injures qui émaillent sa langue. Nous accélérons, et passé le croisement de la petite route de la ferme Arbès à Ouled Ameur, le groupe scolaire se précise et nous retrouvons notre home, sweet home, en préfabriqué. ..

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CHAPITRE 1
La reprise...

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Quatre ans après, une bien longue interruption, me voici en ce lundi matin, devant mes petits écoliers algériens, pour la première fois... Piétinements, chuchotements, bruits des cartables balancés sur les bancs, embryons de bavardages se calment rapidement car j'ai dû garder mes inflexions militaires. .. -Asseyez-vous, taisez-vous, je vais faire l'appel. La procédure quotidienne refait surface. La pédagogie, c'est comme la bicyclette, ça ne s'oublie pas. Et tous d'obéir sauf une dizaine d'entre eux qui se rangent sagement près de l'armoire en bois au fond de la classe. Je ne comprends pas... - Que faites-vous là-bas?
-

La pommade dans les yeux, m' sieur comme tous les

matins. . . dit d'une petite voix un frêle garçon vêtu d'un pull-over trop grand pour lui. Manifestement il n'est pas le seul à montrer des signes de pauvreté et cette génération de la guerre a bien besoin qu'on s'occupe d'elle. Des visages émaciés prouvent que nombre d'entre eux ne doivent pas manger tous les jours à leur faim. Tandis que les autres installent leurs petites affaires, j'ouvre la porte de l'armoire. Une feuille piquée par une punaise affiche une liste de noms. Sur une étagère s'alignent des tubes d'auréomycine. Je comprends vite: prévention du trachome. La courbe des cécités par manque de vigilance envers les mouches est en hausse constante. Combien de fois, au cours de mes pérégrinations ai-je vu de mères tenant leur bébé dans les bras ne pas réagir devant les mouches encombrant leurs petits yeux.

L'instituteur devenu infirmier soulève les paupières, injecte un soupçon de pommade et passe rapidement au petit patient suivant qui se laisse faire avec la passivité que donne une longue habitude.
-

Ne vous touchez pas les yeux, sinon vous allez salir vos

cahiers! Je vais m'installer derrière mon bureau. L'un d'entre eux, sans doute 1'homme de confiance de monsieur Khroumiri, leur ancien maître, s'empare d'un air important de la bouteille d'encre violette d'une propreté douteuse et complète le plein des encriers de porcelaine. En mon temps, j'adorais être préposé à cette fonction importante. Dans la salle flotte une odeur désagréable de sandalettes en caoutchouc maltraitées. Je feuillette quelques cahiers du jour. Il n'est pas évident de prendre une classe en marche. Mon collègue a fait du bon travail, la répartition trimestrielle est affichée au mur. A moi de prendre la suite et de rattraper mes quatre ans de manque d'entraînement scolaire. . . - Je vais faire l'appel. Levez-vous afin que j'essaie de me souvenir de votre nom. Ben Ali Mohamed! Un blondinet aux yeux bleus pétillants de malice bondit, les bras collés au corps. Nombreux sont les blonds aux yeux bleus en Kabylie sans doute en raison de leur origine berbère. - Présent, m' sieur! J'égrène quarante huit noms tandis qu'ils nettoient à qui mieux mieux leur plume sergent-major. J'ai juste le temps de distribuer les cahiers du jour en essayant de fixer les noms dans ma mémoire que la sonnerie de la récréation libère mes petits moineaux qui vont défouler leur trop-plein d'énergie dans la cour. J'y pénètre à mon tour comme on entre dans l'arène... Je me dirige vers deux groupes bien distincts. Les Européens entourent le directeur, les maîtres algériens à dix mètres de là sont en plein conciliabule. C'est clair, on est en plein dans l'actualité du pays. Je me présente à tous ceux que je n'ai pas déjà vus. La population enseignante est un véritable microcosme où la situation politique prend le pas sur les préoccupations pédagogiques.

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Monsieur Belon, trapu, avec la hargne des sanguins, lance à monsieur Cassabère, métropolitain apparemment gauchiste convaIncu:
-

Quoique vous disiez, l'Algérie restera française car il ne Vous vous trompez lourdement, il est question, à Paris,

peut en être autrement, nous prendrons les armes s'il le faut!
-

dans les milieux politiques bien informés, de pourparlers avec le FLN. Malgré l'antipathie spontanée que je ressens pour ce personnage, je sais qu'il dit vrai. Le général Gambiez, « missi dominici» de de Gaulle remplace le général Crépin muté en Allemagne parce que jugé trop encombrant. Gambiez demande aux troupes de faire le forcing, mais de qui se moque-t-on? L'armée est maîtresse du terrain, point n'est besoin de faire le forcing! Il ne faudra pas s'étonner si les militaires que l'on prend pour des imbéciles se rebiffent.
-

C'est avec des hommes comme vous qu'on perd une

guerre gagnée militairement sur le terrain, vocifère Beulon appuyé par Cohen et Delgado, les deux algérois. Le ton monte et les éclats de voix parviennent malgré le charivari des élèves jusqu'au groupe des maîtres algériens qui regardent furtivement dans leur direction. Le directeur, sentant venir la bagarre, prend Beulon par le bras sous prétexte de venir prendre connaissance dans son bureau, d'une note de service concernant sa classe. Monsieur Piétri, corse authentique, le regard dans le vague semble se trouver à mille lieues de là. Manifestement, il n'est pas intéressé. Je vais me présenter au groupe des Algériens sous le regard désapprobateur de l'autre clan. Je retiens au vol les noms de monsieur Barka, grand, maigre, les yeux globuleux, le nez en bec d'aigle chevauché par de grosses lunettes aux épaisses montures noires. Monsieur Karmous, la cinquantaine, les cheveux blancs en brosse, l'air jovial. J'ai senti à la franchise de sa poignée de main comme un courant de sympathie. J'apprendrai à connaître les uns et les autres et j'ai, non pas l'impression, mais la certitude, que la cohabitation sera difficile. Cohabitation difficile, nous nous en rendons compte chaque jour et même chaque nuit davantage.

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18 mars, minuit... Nous dormons tranquillement dans notre petit préfabriqué, soudain Jocelyne me secoue. - Ecoute... Mal réveillé, je tends l'oreille. Un concert de youyous monte et enfle au-dessus de la ville. Ces cris syncopés, stridents, vrillent la nuit et nous glacent comme une menace indéfinissable qui nous prend aux tripes. Habituellement les youyous sont réservés à un jour de fête. - Laisse-les s'égosiller! Les femmes obéissent certainement à une consigne du FLN et il doit en être de même dans tout le pays. C'est la guerre psychologique, j'en connais un rayon. Essayons plutôt de dormir. Vers une heure du matin le silence retombe à nouveau sur Bordj-Ménaïel. Le bulletin d'information matinal de radio Alger annonce «Pendant la nuit un concert de youyous s'est élevé depuis les quartiers de la casbah, immédiatement un concert de casseroles entrechoquées a riposté en provenance de Bab el Oued. Le calme est revenu vers deux heures du matin... » Donner de la voix ou de la casserole n'est pas bien grave, mais l'escalade est enclenchée. Outre le Collège Technique et le Cours Complémentaire, le temple du Savoir Primaire de Bordj-Ménaïel comprend une école de filles et une école de garçons, flanquées des deux côtés par des logements de fonction. L'ensemble est moderne avec de la brique rouge et de la pierre apparente sous les toits en terrasses. Les cours de récréation accueillent deux rangées de salles de classe avec un premier étage qui domine les vignes voisines de la ferme la plus proche. Vingt six classes en tout. Les logements en dur sont réservés aux maîtres anciens comme monsieur Besson qui enseigne les mathématiques au Cours Complémentaire. Pas de familles algériennes ici. Les a-ton éloignées ou ont-elles préféré rester entre elles? La ségrégation s'est faite d'elle-même. Chaque communauté s'est regroupée selon ses origines ethniques, ses valeurs, mais, du moins en ce qui nous concerne, pas autour de sa religion. Les Algériens occupent de vastes préfabriqués à l'opposé de la rue et chacun dispose d'un petit jardin cultivé avec soin. 14

Peut-être est-ce la possibilité de jardiner qui a déterminé leur choix. Quant à nous, les nouveaux, nous avons droit aux petits préfabriqués où il faut enjamber le lit pour sortir de l'unique chambre. Qu'importe, pour nous c'est du luxe en comparaison des conditions de vie spartiates que j'ai connues dans les djebels. Et puis, j'ai Jocelyne et ma petite Martine, quoi de plus important? Nous bavardons au soleil, devant les logements. Nous prenons parfois l'apéritif sur le pouce. Une jeune fille, mademoiselle Léger, campée devant son chevalet, les pieds dans la poussière, peint souvent au couteau des paysages aux couleurs tourmentées sous le regard de monsieur Delgado dont l'attendrissement en dit long. Il leur faut supporter les cris de ma fille qui fait des caprices. Il paraît qu'elle a la plus belle voix du quartier. - Future grande diva, décrète monsieur Rolland qui ne manque pas d'humour. Nous avons ici, pour habitude, de nous vouvoyer et de nous donner du «madame» et du «monsieur », c'est une particularité un peu inhabituelle. La plupart des jeunes maîtres sont algérois et ils passent le week-end auprès de leur famille dans la capitale. Le lundi, ils regagnent Bordj-Ménaïel, surexcités. Ils nous mettent au courant de ce que souvent nous savons déjà.
-

Certains inculpés pieds-noirs des barricades ont été mis

en liberté provisoire. Lagaillarde a rejoint Salan qui s'est exilé volontairement à Madrid pour avoir les mains libres et remettre sur ses rails l'Algérie française. - Eux au moins sont des hommes, s'exclame Cohen. Delgado de renchérir:
-

Susini qui les a retrouvés à Madrid se démène pour créer

un mouvement clandestin qu'il nommera OAS. Mademoiselle Léger l'interrompt: - Que signifie OAS s'il vous plait? - Organisation de l'Armée Secrète. Susini était l'ancien président des étudiants d'Alger, c'est un garçon intelligent et il s'évertue à exporter ses consignes à Alger où il est célèbre. J'ai

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vu sur tous les murs d'Alger des slogans écrits à la peinture pour l'Algérie française. Je pense aux articles de la presse métropolitaine, aux déclarations lénifiantes de Matignon, quel coup de Jarnac se prépare au niveau du gouvernement? Il est vingt heures, je regarde le journal télévisé chez monsieur Delgado qui est le seul à posséder un poste de télévision et qui m'a gentiment invité à venir m'informer. Derrière le présentateur s'étale, en toile de fond, une immense carte d'Algérie... Au niveau de sa tête je lis, en grandes lettres « OAS ». Incrédule d'abord, puis j'éclate de rire avec Delgado, je comprends que le caméraman qui est un petit malin a volontairement masqué les dernières lettres du «DEPARTEMENT DES OASIS» C'est un début et l'OAS fera souvent parler d'elle... Ce matin, il fait un temps superbe. Le ciel d'un bleu intense salue un soleil radieux annonciateur d'un printemps précoce. J'imagine la petite ville pittoresque de Dellys perchée sur son promontoire rocheux comme une sentinelle avant d'emprunter la mauvaise route qui mène à Tigzirt-sur-Mer à trente kilomètres de là. Mais l'épave rouillée d'un autobus tombé dans une embuscade est là pour rappeler que cet itinéraire qui serpente le long des falaises rocheuses, au ras de la mer, peut apporter la mort à celui qui l'emprunte inconsidérément. Ma vision de rêve explose comme une bulle de savon quand Cohen me lance au moment de rentrer dans ma classe: -Monsieur Fortu, ici, vous ignorez tout de ce qui se passe dans la capitale. Le terrorisme répondra au terrorisme, c'est la loi du talion, l'Algérie française se fera coûte que coûte! Je ne lui réponds pas, à quoi bon... Il aurait dû prendre les armes sous les drapeaux, quand il était encore temps. A présent il est certainement trop tard. Monsieur Di Alonso, à un an de la retraite, s'attache à faire régner une discipline de tous les instants mais j'ai toujours en mémoire l'éventualité d'une bavure, lourde de conséquences, qui aurait pu se produire lorsque la population du village avait voulu, il y a quelques mois, envahir l'école.

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Je me le rappelle comme si c'était hier. Je commandais à l'époque le centre de formation des autodéfenses à Ouled Ameur et je me rendais, sans armes dans ma jeep avec mon chauffeur qui ne brillait pas par son courage, au grand rapport du mercredi au PC du régiment. Passant à ce moment-là devant le groupe scolaire où travaillait Jocelyne, j'ai réussi à intercepter, le dos contre le portail d'entrée une foule hurlante de parents. Armés de fourches et de gourdins ils venaient récupérer leurs enfants. Aux Issers «une vache avait parlé et annoncé que les instituteurs français allaient égorger leurs élèves... ». La crédulité ou plutôt l'imbécillité, en période de guerre psychologique n'a pas de limites! Tandis que mon chauffeur, lui aussi paniqué, alertait la section d'intervention, j'avais calmé à grand peine les excités du premier rang, d'honnêtes petits commerçants, en réprimant ma peur. La sonnerie providentielle de la récréation, libérant dans la cour une nuée d'enfants turbulents leur fit rebrousser chemin, la mine déconfite. Plus tard, Jocelyne m'avait raconté la colère froide du directeur qui avait un pistolet armé à la main. Heureusement, la balustrade en béton l'avait caché à la vue de la foule. J'imagine avec horreur ce qui aurait pu se passer si l'arme avait été aperçue. Et si dans une situation dangereuse il récidivait? Et Jocelyne dans ce contexte? Dans notre couple, c'est elle qui travaille le plus. Elle assume ses heures de cours, s'occupe de sa fille, de la cuisine car Fadila a demandé à être libre aux heures des repas. Elle doit aussi corriger ses cahiers, préparer la classe du lendemain. Elle est notre abeille laborieuse. Je ne supporte pas la comparaison, un vrai roi fainéant. Déformation professionnelle, je retrouve souvent mes intonations militaires et je me fais imperturbablement taper sur les doigts:
-

Dis-donc, tu ne t'adresses pas à un harki!

L'ancien normalien remet en route les rouages rouillés, retrouve ses repères: la lecture, les dictées, la grammaire, le pluriel des adjectifs de couleur, l'arithmétique, les fiches de préparation, le j oumal de classe et « tutti quanti».

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Oubliés les bilans d'opérations, les longues nuits en embuscade, l'appréhension à chaque virage de la piste. . . Dimanche matin, midi. Malgré un ciel en demi-teinte, je fais prendre l'air à ma petite Martine dans le jardin scolaire qui jouxte les appartements des anciens qui donnent sur la rue. Monsieur Besson, pêcheur acharné et surtout compétent, arrive dans sa 403, ses longues cannes en bambou fixées sur le toit de son véhicule. Curieux, je m'approche pour le saluer et le virus de la pêche est immédiatement réactivé. - Bonjour, monsieur Besson, le poisson était-il « mordeur» aujourd'hui? - Pas plus que d'habitude. La mer écumait comme il le fallait à Cap Djinet. Il ouvre son coffre et j'aperçois une caisse en bois où reposent sur un sac en jute humide qui sent le poisson frais, un superbe loup d'au moins trois kilos et deux beaux sars rayés de noir de plus d'une livre chacun. Il passe pour ne pas être bavard quand on lui parle de pêche. -Vous en prenez toujours autant? lui dis-je admiratif. Modeste, il me répond, tandis que son oeil bleu me scrute derrière ses gros sourcils: - Pas toujours, cela dépend du temps et de l'humeur des poissons. Si vous aimez vraiment la pêche, je vous emmènerai . . j'achète le matériel nécessaire à Alger. Il faut absolument que je commande la P60 de mes rêves pour être libre d'aller où bon me semble, à la pêche ou ailleurs sans être à la remorque des uns et des autres. Il y a quand même un petit problème, trouver les fonds nécessaires d'une part et d'autre part les routes de la région ne sont pas tout à fait sûres.

un Jour avec mol. - Bien volontiers! Il faudra qu'à la première occasion

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Delgado, toujours bien informé à l'occasion de ses weekends à Alger me rapporte les dernières nouvelles avant de rentrer chez lui. Il m'annonce que le lieutenant Deguèldre, ancien légionnaire est rentré dans la clandestinité et qu'il a envoyé la lettre suivante aux officiers et sous-officiers «Mon cher camarade, je viens de rejoindre la clandestinité. Les formes traditionnelles de notre combat ne m'apparaissent plus adaptées à l'action à mener pour sauvegarder l'Algérie française. Tenez-vous prêts à agir de même. La légalité est dépassée. » C'est un appel à la désertion. « C'est un homme qui a le courage de ses opinions », rajoute-il en m'en montrant une photocopie. Je me demande dans quelle mesure, ces quelques chefs qui ont pris leurs responsabilités, peuvent avoir une action qui va dans leur sens sur une armée de 400 000 hommes. L'entreprise me paraît hasardeuse. .. D'une part, l'encadrement veut venger l'humiliation d'Indochine et la perte des protectorats du Maroc et de la Tunisie, d'autre part, les appelés du contingent attendent la quille. Ils n'ont aucune raison valable, de suivre leurs chefs dans ce genre d'aventure. Ce matin 30 mars, j écoute comme d'habitude, en prenant mon petit déjeuner, le bulletin d'information de radio Alger de 07h30. Le présentateur annonce:« Monsieur Louis Joxe a déclaré qu'il rencontrerait le MNA de Messali Hadj avec le FLN et le GPRA. Comme prévu, le FLN ne veut pas siéger à côté du MNA. Devant cette fin de non recevoir, Monsieur Joxe annule les négociations préparées par Monsieur Pompidou, qui devaient se dérouler à Evian. » Un peu plus tard, je rejoins le groupe des pieds-noirs dont je fais partie ou presque, parce qu'on me rappelle perfidement, à chaque occasion, que je suis originaire de Tunisie, une espèce

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de sous-produit. .. Ils parlent fort afin que « les autres» puissent les entendre. - De Gaulle commence à comprendre la colère des piedsnoirs et de l'armée, vocifère le colérique Beulon, plus rouge que jamais, les cheveux noirs en bataille. - Il sent que l'armée va se révolter et qu'il lui faut infléchir sa politique, sinon on va tout droit à un bain de sang, reprend le petit Cohen qui donne de la voix. «Les autres », en effet, le regard dans le vague, l'air de rien, sont toutouïe. La grande oreille velue de monsieur Barka doit capter le moindre mot et, en l'occasion, il doit être servi. Pour l'instant ils font semblant d'ignorer nos va-t-en guerre, mais un beau jour tout peut changer. Alors, je ne préfère pas imaginer la suite! La rumeur publique est un excellent moyen de communication. On apprend très vite que le général Challe a demandé à partir à la retraite anticipée car il ne peut pas admettre la politique de celui qu'on appelle, à présent, dans les popotes « la grande Zohra ». Comment peut-il abandonner les milliers de civils et de supplétifs de l'armée française que l'on a mouillés depuis des années! Toujours la rumeur, rajoute que, Challe, contacté par les colonels décidés à entrer en rebellion, et qui lui demandent de prendre la tête de la révolte, leur répond: - « C'est grave ce que vous me proposez là ! » - « Moins grave que de perdre l'Algérie, mon général! » Après mûre réflexion, il finit par accepter. Malgré tout, lorsque chacun retrouve ses élèves, l'enseignant reprend le dessus et oublie pour quelques heures la mauvaise fièvre politique. Toutes tendances confondues, nous avançons dans nos programmes. L'éducation des enfants qui nous sont confiés est la priorité des priorités. Ils prennent place dans les bancs de bois polis par des générations de pantalons qu'on se passe de frère en frère; ici les hommes ne montrent pas leurs jambes... Pour suivre les consignes du maître, ils essayent, en vain, de faire le moins de bruit possible. Quarante huit gamins s'installent, ouvrent leur cartable, quand ils en ont un. Une ardoise tombe à grand bruit, un plumier perd son contenu et je suis sur le point de me fâcher pour de bon quand 20

de la poche certainement trouée d' Annafi un flot de billes en verre s'éparpille sur le sol avec des rebonds sonores. La classe est pétrifiée et attend la sanction dans un silence de mort. Annafi, terrifié, scrute mes sourcils volontairement froncés. Je cache mon amusement car je me souviens des mille bêtises que je faisais à son âge. Pour marquer le coup, prenant ma grosse
VOIX:

- Ramasse tes billes et viens les mettre sur mon bureau, espèce de petit chenapan! Tête basse il s'exécute et me dit d'une petite voix: - M'sieur, je crois qu'Ali m'a volé la plus belle! - Silence! Retourne à ta place. A cet instant, Ali se lève. Peut-être va-t-il restituer son larcin. .. Rougissant, ses yeux noirs brillants dans son joli visage encadré de cheveux très frisés, presque crépus, il se dirige vers moi, une assiette enveloppée d'une serviette à carreaux presque propre. Je crois deviner.
-

Que se passe-t-il Ali? M'sieur, maman a fait des gâteaux au miel, hier, et elle

m'a dit que c'est un cadeau pour vous. Cramoisi, il me tend son offrande. Une délicieuse odeur de zlabias tout frais me chatouille les narines. Je salive malgré moi. Nous allons nous régaler car ma gourmande moitié raffole des pâtisseries orientales. - Tu remercieras bien ta maman. Mais, dis-moi, as-tu volé la bille d' Annafi ?
-

Non, M' sieur,je vousjure sur la tête de ma mère! Bon, sauve-toi!

Il rejoint sa place avec un sourire qui lui mange la frimousse sous le regard jaloux des quarante sept petits écoliers. Dans nos classes, nous avons quelques enfants de militaires ou de fonctionnaires et il arrive qu'ils ne soient pas les plus intelligents. Côte à côte, assis sur le même banc, ils s'appliquent, tirent la langue pour arrondir une belle majuscule, jouent aux billes entre eux à la récréation. Les enfants donnent des leçons de civisme aux adultes, les rôles sont inversés. 10 avril, une fois de plus, le bulletin d'informations de Radio-Alger, annonce de sombres nouvelles. Attentif et grave, 21

j'apprends que des musulmans ont été abattus dans des attentats individuels à Alger et à Oran. L'OAS fait monter la pression. J'ouvre ma boite aux lettres à midi et j'y découvre un tract ainsi libellé « L 'OAS frappe où elle veut, quand elle veut!» La télévision, elle aussi noyautée, se régale de montrer les murs des grandes villes. Partout s'étalent des graffitis «Algérie française », « L 'OAS vaincra! », un véritable défi lancé aux forces de l'ordre. Je me demande pourquoi, pour l'instant, les musulmans ne bougent pas. Ils obéissent certainement aux consignes du FLN qui doit vouloir choisir le moment d'agir. Quand le feu couve sous la cendre, il n'en est que plus violent lorsqu'il se ranime. A la récréation de 15h30 alors que je suis de service dans la cour pour surveiller les petits turbulents, Belon et Berthau font circuler les mêmes tracts signés par l'OAS. Encore heureux qu'ils n'en proposent pas aux algériens. Cassabère, le feu aux joues, l'œil mauvais, mais c'est un tigre de papier qui ne sait que réciter son catéchisme stalinien, en prend un et le déchire. - Voilà ce que je fais de votre propagande de fascistes! Berthau, un enfant du pays qui n'a jamais caché sa sympathie pour l'OAS, blême, certainement capable de lui mettre son poing sur la figure, ébauche un mouvement dans sa direction. Vont-ils en venir aux mains? Délaissant ma surveillance car les maîtres sont davantage à surveiller que les élèves, je me tiens à deux pas, prêt à intervenir pour ne pas donner aux Algériens le plaisir de voir les Français se bouffer le nez. Surtout pas d'esclandre devant les collègues musulmans qui répandraient le bruit au café maure, que les Français se battent entre eux. Pour moi, Cassabere n'est qu'un salopard, mais il a le droit d'avoir ses opinions. Je fais un signe à Berthau qui réagit dans le bon sens mais il lui lance quand même: - Vous ne perdez rien pour attendre, Cassabère ! Ce dernier, couard de nature, se retourne et file, sans piper mot, se retrancher dans sa classe en attendant la fin de la récréation. Piétri exprime son point de vue sur la situation:

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Ils m'ennuient tous avec leur politique! L'Algérie, la

France, je n'ai rien à en faire. A l'allure où se déroulent les évènements, je vais retourner chez moi, en Corse, à Carghese... J'irai à la pêche pendant qu'ils se taperont sur la gueule. Il faut de tout pour faire un monde, il est une illustration parfaite de l'égoïste chronique. Je n'aime pas trop ce Corse grand, maigre, au crâne déplumé, qui ne voit que son intérêt personnel et qui se fiche pas mal du reste de la terre. Je me suis rendu compte qu'il se livre pendant des heures, immobile, à une activité mystérieuse. Normalement, un instituteur est un homme en mouvement qui écrit au tableau, se déplace de banc en banc pour voir si les enfants font du bon travail. Je vois la plupart du temps ses élèves en train d'écrire ou le nez dans leur livre. J'ai eu le fin mot de l'histoire, la semaine dernière. Je l'ai rencontré dans le couloir alors qu'il était en train de gratter je ne sais quoi sur un galet gris.
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Bonjour, monsieur Piétri, faites-vous une collection de
Salut mon cher collègue. Je vais vous confier un petit

cailloux? Pris sur le fait, il ne peut se dérober et me dit:
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secret. Je vais à Cap Djinet ramasser un sac de galets pour graver avec mon poinçon, des ânes, des fleurs stylisées, que je revends l'été aux touristes, en Corse, comme souvenirs du pays. - Et ça rapporte? - Bien sûr, ça me paie mon voyage, mes vacances et même un peu plus...
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Vous êtes un malin! Je préfère m'occuper de mon petit commerce plutôt que

de faire de la politique! En repartant, je pense que ses élèves doivent trouver le temps long et je ris en pensant aux touristes qui s'en retournent dans leur pays avec des souvenirs kabyles... Une conférence de presse du général de Gaulle est annoncée pour le Il avril. Des millions d'oreilles attentives se tendent vers les postes radio de part et d'autre de la Méditerranée. Personnellement je ne m'attends à rien de bon, la marche arrière est enclenchée depuis longtemps... 23

A vingt heures précises, la voix grandiloquente s'élève: «La France n'a aucun intérêt à maintenir sous sa loi et sous sa dépendance une Algérie qui choisit un autre destin. Cet Etat sera ce que les Algériens voudront. Pour ma part je suis persuadé qu'il sera souverain au-dedans et au-dehors. Et, encore une fois, la France n y fait pas obstacle. » La grande Zohra nous a bien eus. Je me serais jeté au feu pour lui, il y a deux ans. Au fond, le sort des pieds-noirs et des Algériens qui ont choisi la France lui importe peu. Les piedsnoirs étaient du côté du général Giraud à Alger pendant que de Gaulle était à Londres. « La mule du pape» n'a pas la mémoire courte.. . Le lendemain, c'est la consternation, tandis que Barka dit à Karmous assez fort pour qu'on l'entende: - As-tu écouté la radio hier? (Comme s'il était homme à négliger une déclaration du grand marabout !) - C'est un grand politicien! Il ne reste plus qu'à attendre que les choses se fassent d'elles-mêmes. - Quelles choses? leur lance Beulon d'un ton menaçant, les poings fermés. Ils font mine de n'avoir rien entendu. Le Directeur voyant venir un problème, siffle la fin de la récréation avec quelques minutes d'avance. Nous nous dispersons avec des états d'âme divers. La tranquillité de Bordj-Ménaïel jure avec les grandes villes en ébullition où les attentats se succèdent. Mon ancien régiment quadrille le terrain et poursuit sa mission de pacification réussie, imperturbablement, comme s'il était là pour toujours. Je n'ai pratiquement plus de contacts avec mes anciens camarades d'active ou de réserve car, leur temps terminé, ils ont regagné leurs pénates. Et pourtant, par un jeudi matin où le vent de la mer se déchaîne en soulevant des nuages de poussière, je me rends en ville, à pied bien sûr, croisant des femmes qui retiennent leur voile blanc avec les dents pour respecter les usages... Comme je sors de la boulangerie Toumi qui fait du si bon pain arabe à la mie compacte et blanche agréable sous la dent, je vois une jeep freiner. Une voix qui ne m'est pas inconnue m'apostrophe: 24

-Salut, maître Fortu, la vie civile a du bon, non? C'est Juin, le sous-lieutenant qui m'a remplacé à OuledAmeur quand j'ai quitté l'uniforme.
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Salut l'ami! Que devient le grand chef d'Ouled-Ameur ? Je ne me promène pas, je vais au PC pour prendre mes

Il fait du tourisme?
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consIgnes. - Serait-il indiscret d'en savoir davantage? - Oh! non, tu as connu ça en ton temps. Je veux apprendre dans quel secteur je vais recruter la prochaine promotion d'autodéfenses. Je vais reprendre mon bâton de pèlerin et la route du djebel.
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Et mouiller encore davantage de pauvres types qui Que veux-tu queje fasse,j'obéis aux ordres. Halte au feu, mon vieux, il faut fermer cette usine à Je suis bien d'accord avec toi. On y songe, paraît-il, en

croient toujours en la parole des officiers français!
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fabriquer les futurs martyrs de l'Algérie algérienne!
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haut lieu. Le chef d'Etat-major m'a confié hier, dans le creux de l'oreille que le Centre pourrait être dissous dans un avenir proche, mais lui aussi attend les ordres, In' challah! Je dois te quitter car le colonel n'aime pas les retardataires.
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Salut, Juin, à l'occasion arrête-toi au groupe scolaire pour

boire un coup. Il démarre sèchement tandis que je grommelle « on va refaire le coup de l'Indo. Pauvres gens qui vont payer de leur vie leur attachement à notre pays ingrat et à celui qui le dirige. » Sur le chemin du retour, toute une population laborieuse de petits commerçants s'agite pour gagner chichement sa vie. Aux murs des marchands de légumes, pendent d'énormes colliers de poivrons rouges. De la vraie dynamite lorsque transformés en harissa, ils peuvent donner à un européen moyen un bon ulcère à l'estomac. Des femmes voilées bavardent en un groupe piaillant, le couffin débordant de légumes qui serviront à préparer le couscous. Des enfants dépenaillés assiègent l'épicerie Chérifi pour acheter, moyennant quelques piécettes, leur repas de midi. Armé d'un couteau à dents de scie, le maître des lieux ouvre en deux un demi-gros pain et étale d'un coup de
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cuiller expert une bonne dose d'harissa. C'est le casse-croûte des pauvres. Ils ne se plaignent pas. Ces pauvres petits n'ont jamais connu autre chose, et ils dévorent leur pitance à belles dents. Un médecin m'a dit que le Maghreb détenait le record des ulcères de l'estomac. Je le crois volontiers. Une européenne, élégante dans son manteau noir cintré à la taille, en escarpins, descend de sa Simca sport et pénètre dans l'unique pâtisserie. D'autres enfants se régaleront de choux à la crème. Les cafés maures sont pleins, comme d'habitude, à croire que les hommes n'ont rien à faire. On y joue aux dominos ou à la « scouba» en tapant bien fort sur la table de fonte, en abattant sa carte. Des haut-parleurs fatigués diffusent de la musique orientale. Au pied d'un mur, dans une flaque de soleil, un chat pelé qui fut roux, dort.

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22 avril. Le petit jour naissant filtre à travers les interstices des volets métalliques. Tout n'est que calme et tranquillité dans notre minuscule chambre. Il est encore tôt et j'en profite pour paresser un peu les yeux mi-clos. A mon côté, Jocelyne dort doucement dans le flot de ses cheveux blonds. Dans son petit lit de bois verni, ma fille, appartient au sommeil profond des tout petits. Seuls, parviennent, les piaillements assourdis d'une bande de moineaux qui cherchent frénétiquement leur pitance en se chamaillant. La nature est déjà au travail. Prisonnier de mon rituel du matin je tends la main pour allumer le petit poste radio en bakélite blanche posé sur un tabouret qui fait fonction de table de chevet. Il est un peu mon confident qui me susurre les dernières nouvelles plus ou moins dénaturées. Il est six heures trente, le premier bulletin d'information va tomber. Des flots de musique militaire... ! Me serais-je trompé de station? Non, Je baisse le son. Que se passe-t-il encore? Un sombre pressentiment commence à prendre forme. Dans ce pays écorché vif, tout peut arriver. Les clairons et les tambours soudain se taisent. Une voix martiale s'élève « Ici RadioFrance ... Quatre officiers généraux, Salan, Challe, Zeller et Jouhaud ont pris le pouvoir à Alger, appuyés par des régiments de la Légion étrangère et de parachutistes. Les points stratégiques ont été occupés pendant la nuit: la Maison de la Radio, la Délégation générale, l'Etatmajor et le PC du Corps d'Armée. Les généraux sont en contact avec les activistes civils. » RadioAlger a changé d'indicatif pour Radio France. ! Je suis tellement abasourdi par ce que je viens d'entendre que je n'ai même pas pensé à réveiller Jocelyne, ce que je fais sans trop de ménagement.

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