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Un marrane d'aujourd-hui

De
288 pages
Ce récit autobiographique met en scène une condition juive subie par l'auteur enfant, sans aucune explication familiale, ce non-dit favorisant un violent refoulement sexuel et affectif. Ancien élève de l'Ecole normale supérieure, Louis-Albert Revah trouva rue d'Ulm le terrain de son éducation sentimentale. Une carrière de fonctionnaire parlementaire ne combla cependant pas sa solitude, dont il s'échappa par la passion musicale. Seul un long travail psychanalytique le réconcilia avec lui-même.
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UN MARANNE D’AUJOURD’HUI Juif, mais pas simplement

Du même auteur :
JULIEN BENDA, un misanthrope juif dans la France de Maurras, Plon, 1991. BERL, un juif de France, Grasset, 2003.

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-03832-5 EAN : 9782296038325

Louis-Albert REVAH

UN MARANNE D’AUJOURD’HUI
Juif, mais pas simplement

L'Harmattan

Graveurs de mémoire
Dernières parutions Françoise et Révaz NICOLADZÉ, Des Géorgiens pour la France, 2007. Bernard NGUYEN, Entre le Capitole et la Roche Tarpeienne, 2007. Jacqueline BRENOT, La dame du chemin des crêtes, 2007. Pierre AMIOT, Nomades des fleuves et de la route, 2007. Fateh EMAM, Au-delà des mers salées…, 2007. François ESSIG, En marche vers le 21ème siècle, 2007. Doris BENSIMON-DONATH, Quotidien du vingtième siècle. Histoire d’une vie mouvementée, 2007. Antoni JAXA-BYKOWSKI, Le sourire de Maman. Un enfant à Auschwitz et Mauthausen, 2007. Xavier ARSENE-HENRY, « Arrêtons-nous quelques instants », 3ème étape du long voyage d’un architecte, 2007. Jean-Jacques BERNARDINI, En route pour Varsovie, 2007. Francine AUGUST-FRANCK, Les feux follets de bourg d’Iré, 2006. Boubacar COULIBALY, De Tombouctou au Lac Léman, 2006. Francis DUCREST, L’aviateur, 2006. Maurice et Stéphane WOLF, Es Brennt, un combattant dans la tourmente, 2006. Jacques NOUGIER, Carnet d’Afriques, 2006. Mathilde POIRSON (coord.), Sur le chemin du cœur, pour un pas de plus, 2006. Nicolle ROUX, Midinette militante chez Nina Ricci, 2006. André COHEN AKNIN, La lèvre du vent, 2006. Pauline BERGER, Les Vieilles, Album, 2006. Raymond Louis MORGE, Trois générations de salariés chez Michelin, 2006. Monique LE CALVEZ, La petite fille sur le palier, 2006. Salih MARA, L’impasse de la République, récits d’enfrance (1956-1962), 2006. My Youssef ALAOUI, L’homme qui plantait des chênes, 2006. Albert et Monique BOUCHE, Albert Bouche (1909-1999), un frontalier en liberté, 2006.

À ma mère, à mes frères, à Jean.

Chapitre I JUIFS ET ISRAÉLITES

Tout semblait avoir bien commencé. Les lilas, le printemps de ma naissance, fleurirent avec un mois d’avance. J’étais le premier né du jeune et beau couple que formaient mes parents, comme en témoigne encore la photographie prise l’année précédente, après la cérémonie du mariage, où ils se tiennent appuyés contre la balustrade du Luxembourg, elle, grande, élégante, dans sa robe longue, lui, l’allure estudiantine, le visage éclairé de l’intérieur, que mange le sourire. J’étais aussi le premier petit-fils de trois grandsparents comblés, et fis même la joie, la dernière, d’une arrière-grand-mère, ancienne directrice d’école, née à Paris sous Napoléon III, et la fierté d’un arrière-grand-père, quatre ans avant son départ pour Auschwitz, propriétaire d’un café boulevard de Bonne Nouvelle, né à Salonique au temps de l’empire ottoman. En ma toute petite personne se rejoignaient l’Orient et l’Occident, les profondeurs patriarcales et la brillance parisienne. À peine né, je joignis les mains ; la bonne soeur dit à ma mère : il sera évêque, ce qui ne tomba pas dans l’oreille d’une sourde. C’était le temps perfide de l’assimilation. Celle-ci, à dire vrai, s’essoufflait. Entre 1918 et 1939, la population juive de Paris doubla ; parmi les nouveaux arrivants figuraient, avec leur fils, mes grands-parents paternels venus de Berlin où ils n’avaient fait qu’une halte entre 1916 et 1920, depuis Salonique. Mon grand-père y avait fait ses études à l’école allemande, jusqu’au brevet ; l’empire ottoman, dont Salonique fit partie jusqu’en 1912 7

était dans la zone d’influence du Reich et après son mariage, il en gagna la capitale avec sa femme pour y rejoindre un frère. Après les terribles événements de 1918 - 1919, le couple quitta Berlin pour Paris où était déjà installée une sœur de ma grand-mère. Cette arrivée massive de juifs étrangers n’avait rien pour plaire aux israélites de France ; ma famille maternelle en faisait partie, dont les deux branches résidaient en France dès avant la Révolution, l’une en Alsace, l’autre en Lorraine, à Épinal, avant de s’établir à Lyon au cours du XIX° siècle. Ils en craignaient la remise en cause de leur propre francité, moins assurée qu’ils ne se plaisaient à le croire malgré une proportion de juifs tués à la guerre en rien déshonorante par rapport à celle des Bretons. Ils déploraient l’antisémitisme de la Pologne, de la Roumanie et de l’Allemagne nazie, mais les conséquences pour eux-mêmes ne leur en apparaissaient qu’indirectes, avec l’invasion de juifs persécutés qui mettait à mal la traditionnelle hospitalité française. La chose est bien connue. Nul n’en a mieux témoigné qu’Emmanuel Berl dans ses Pavés de Paris. Impitoyable envers les juifs polonais qu’il n’hésite pas à qualifier « d’immigration de déchet », sa compassion pour ses « coreligionnaires » d’outre-Rhin ne témoigne d’esprit de solidarité qu’inconsciemment : le drame des juifs allemands, écrit-il, est qu’ils sont allemands, ce que n’aurait certes pas contredit le désormais célèbre Victor Klemperer, dont le témoignage est au demeurant bouleversant. Les visages de l’Europe et de la France s’étaient assombris : je naquis sous un éphémère deuxième cabinet Blum, dix jours après l’Anschluss. Mais, je l’ai dit, le printemps était magnifique cette année-là à Paris, et notre famille baignait dans l’euphorie. Mon père, fils d’immigrés et naturalisé depuis cinq ans, venait d’être reçu à l’agrégation d’espagnol, premier, à vingt ans. Cela adoucissait singulièrement le sentiment d’une mésalliance qu’auraient pu éprouver mes grands-parents maternels, lui, journaliste parlementaire à l’agence Havas et issu d’une famille de soyeux lyonnais, elle, 8

institutrice à l’angle de la rue de Rennes et du boulevard Raspail, en face de son domicile. Mon père, sa mère et sa sœur, avant de s’installer dans le pavillon de Créteil, alors petite cité maraîchère et siège d’une abbaye littéraire, que ma mère reçut en dot, venaient de l’avenue Parmentier, dans le 11ème arrondissement, quartier populaire et un des hauts lieux de l’immigration juive. Le jeune agrégé, qui avait d’ailleurs fait ses études au lycée Janson de Sailly, n’en rabattait rien de sa superbe. C’est avec aplomb qu’il avait répété devant une examinatrice de licence incrédule : eh bien oui, souviens-toi-z-en, Rodrigue ! De même, il avait, péremptoire, déclaré au jury d’agrégation qui lui offrait le poste recherché d’Oran, et à la grande fureur de celui-ci, qu’il n’entendait pas enseigner au lycée, mais entreprendre des recherches. Ce n’était pas alors discours fréquent. De fait, il ne tarda pas à accomplir un premier voyage au Portugal, sur la trace des Marranes auxquels il devait consacrer son existence. Comment aurait-il pu imaginer que, deux ans plus tard, à mon grand-père bien introduit dans les milieux politiques de droite qui sollicitait pour son gendre un passeport, afin qu’il puisse rejoindre avec sa famille à Madrid l’école des Hautes études hispaniques à laquelle il avait été nommé, Jérôme Carcopino, célèbre historien de Rome et ministre de Pétain, ferait répondre que la délivrance de ce passeport paraissait bien inutile, M. Révah n’ayant désormais guère d’avenir dans l’Université française ? Que de familles, françaises, européennes, peuvent faire penser à cet épisode fameux de la Ruée vers l’or, où Charlot est suivi à son insu par un ours redoutable, lequel disparaît de son champ de vision chaque fois qu’il se retourne. Du rire pour conjurer la terreur. Jamais le pavillon de banlieue, qui avait abrité des petits bourgeois compassés, ne retentit d’autant de rires jeunes, cosmopolites et imbibés. « Je suis grec, mais grec moderne, pas grec ancien », ce braillement éthylique d’un participant à ces agapes, souvent évoqué par ma mère, symbolise pour moi l’avant-guerre familial. La 9

Grèce, mon père s’y rendit d’ailleurs à cette époque, pour recueillir des proverbes judéo-espagnols, et non la part d’héritage qui revenait à sa mère au lendemain de la mort de son grand-père, comme l’en soupçonnaient ses cousins qui le dénoncèrent à l’armée comme déserteur (il était né grec) et le firent ainsi déguerpir. La petite communauté qu’abritait le pavillon de la tranquille rue de banlieue n’était rien moins qu’homogène. Il y a quelques années ma mère me dit un jour : rends-toi compte de tout ce qui séparait tes deux grands-mères, l’origine sociale, la culture, la langue, la religion – ?! La remarque n’était pourtant pas tout à fait aussi incongrue qu’elle me le parut. Ma grand-mère paternelle, bien que fille d’un patriarche, père de neuf enfants, n’avait rien d’une dévote – bien des années plus tard, on la moqua pour être allée toucher un remboursement de la Sécurité sociale… le jour de Kippour. Toujours est-il que se trouvant hospitalisée pour une très grave crise d’asthme, la vue du crucifix que lui présenta la sœur l’indigna si fort qu’elle revint à la vie. En revanche il y a quelques indices que ma grand-mère maternelle se soit, pendant la guerre, convertie secrètement au catholicisme. Les Juifs n’ont jamais formé une masse homogène que dans l’esprit de leurs ennemis. À l’aube des temps nouveaux, les juifs alsaciens et lorrains – à la différence des bordelais et des provençaux, qui ne les prisaient guère – attendirent près de deux ans leur émancipation, du fait de l’hostilité conjuguée des réactionnaires et du révolutionnaire alsacien Reubel, futur Directeur, interprète de la population locale, et encore la durent-ils, en 1791, à la ténacité de l’abbé Grégoire et à l’habileté d’un président de séance de l’Assemblée constituante. C’est la même hostilité, dont les effets étaient renforcés par l’attachement des juifs à leurs privilèges, qui, quelques années plus tôt, avait fait échec au projet de Malesherbes, que le roi Louis XVI n’avait pas découragé, d’accorder l’état-civil aux juifs, comme cela venait d’être fait pour les protestants. Un siècle et demi plus tard, ces 10

Alsaciens-Lorrains, qui formaient le noyau dur du judaïsme français, étaient des « israélites » parfaitement intégrés, qui ne regardaient donc pas d’un très bon œil les nouveaux arrivants, lesquels d’ailleurs, entre eux, étaient rien moins que solidaires : la mère de mon père, tout illettrée qu’elle fût (à Salonique, l’instruction, dans le peuple, était réservée aux garçons) se considérait supérieure en tant que sépharade dont les ancêtres n’avaient pas connu le ghetto à tous les « Nekli », principalement les juifs polonais, et aujourd’hui ma tante paternelle s’offusque que le mot sépharade – Sepharad en hébreu signifie Espagne – désigne désormais tous les juifs orientaux. On connaît l’anecdote : un aristocrate viennois qui s’apprêtait à donner une réception demande au baron de Rothschild, avec qui il parlait affaires, s’il invitait des juifs à ses soirées – Jamais de la vie ! – Vous permettrez, monsieur le baron, que je me règle sur un aussi illustre exemple. C’est toujours la même histoire : « insensé qui crois que je ne suis pas toi » ou que tu n’es pas moi. Un fossé culturel séparait les deux branches de ma famille. Je me suis demandé parfois avec angoisse comment s’étaient comportés mes grands-parents paternels lors de leur escale à Naples, sur la route de Berlin. Il suffit pourtant d’avoir à l’esprit les réactions de touristes provinciaux lors d’une visite de château. Le tableau est tout autre pour l’autre côté de ma famille. J’ai parmi mes ancêtres un artiste céramiste dont certaines œuvres sont conservées au musée de Sèvres, et, plus modestement, figurent dans ma bibliothèque, reliées en rouge, les œuvres de Racine, qu’avait reçues mon grandoncle Elie Lièvre, premier prix de narration française en troisième au lycée de Lyon en 1890. Quant à cette arrièregrand-mère maternelle qui expira peu après ma première inspiration, elle m’avait devancé dans le culte de Beethoven. Mes scrupules concernant la barbarie supposée de mes grands-parents paternels trahissent surtout mes propres complexes. La mauvaise opinion de soi n’était en effet pas du côté où une conception superficielle de la judéité l’eût fait 11

attendre. Mon grand-père maternel a écrit dans un de ses livres politiques, en 1934, à l’époque où, il est vrai, les Français et le grand Blum lui-même s’attardaient dans l’optimisme : « Hitler, fanatique comme les anciens juifs », à quoi fait écho aujourd’hui, de la part de personnes pareillement mécontentes d’elles-mêmes : « les nouveaux juifs, fanatiques comme Hitler ». Le langage de ma grand-mère salonicienne n’avait rien de châtié ; outre les pataquès dus à son illettrisme, elle employait des mots crus qu’elle n’eût pas utilisés dans sa langue maternelle, ne pouvant en mesurer l’exacte résonance. Ceci est de partout : le vicomte de B. qui rendait visite à son fils coopérant en Tunisie comme moi, ne fut pas peu surpris d’entendre dans un grand hôtel d’Hammamet le garçon qu’il avait hélé en vain à plusieurs reprises lui lancer : « T’as pas fini de gueuler comme ça ? ». On imagine comment une institutrice formée à Sophie Germain pouvait percevoir sa « cosuegra », mot par lequel le judéo-espagnol, langue parlée par les juifs qui s’étaient installés dans l’empire ottoman après leur expulsion d’Espagne en 1492, désigne la bellemère de son enfant. Ma mère ne partageait pas les préjugés petits-bourgeois de sa génitrice et elle ne fut jamais bégueule. Elle était quand même la bru israélite d’une sauvage surgie du fond de l’orient. Ma grand-mère n’avait rien de la méditerranéenne soumise. Quand son père, marin qui avait acquis au cours de sa vie une honnête aisance et s’était donc embourgeoisé, entendit faire donner à sa plus jeune sœur des leçons de français, elle avertit : le professeur ne passera pas la porte qu’on ne m’ait appris les lettres. Le regret de ne pas savoir lire ne cessa de la tarauder. Cela se comprend. Et pourtant je pense avec Nietzsche que cette ignorance la préserva de la vulgarité. Il est quand même moins grave d’avoir dit toute sa vie : « ma michoir », ou « Rachelieu-Drouot » (sa fille, ma tante, se prénomme Rachel) que d’avoir risqué de s’abêtir avec toute une littérature de gare – c’était avant l’ère de la télévision. En revanche, son accent n’avait rien qui pût 12

impressionner défavorablement, car l’origine n’en était pas détectable. Autre marque de sa force de caractère : Alberto, son aimé, souffrant d’un rhumatisme articulaire aigu, au pronostic fatal à cette époque, son père s’opposait au mariage. Elle s’entêta jusqu’à faire une grève de la faim. Son père céda, et mon grand-père mourut à l’âge de 27 ans, elle étant enceinte de trois mois. Elle fut mariée neuf ans, et veuve pendant quarante, non remariée pour complaire à son fils. Je ne l’ai jamais connue qu’habillée de noir, comme une veuve de la Méditerranée. Elle n’avait pourtant que 43 ans quand je suis né. C’était donc une forte femme, à l’ancienne, que l’hystérie des mâles levantins n’impressionnait guère. Estrea, si tu n’arrêtes pas, lui cria un jour son beau-frère au cours d’une dispute, je me jette par la fenêtre. Sans un mot, elle alla ouvrir celle-ci toute grande. Sa fierté – faut-il dire son orgueil ? – se manifesta à travers les hautes ambitions qu’elle nourrit pour son fils, envers et contre tout. La boutique de lingerie fine qu’elle tenait près de l’Étoile sous le nom d’Albertine (à deux pas de là où Proust vivait ses derniers jours et dont la clientèle n’était pas de duchesses), fut consolidée par son père lorsqu’elle devint veuve. Mais elle ne résista pas à l’installation d’un Uniprix, et ma grand-mère dès lors fut réduite au travail à façon sur une machine Singer, faisant d’elle une victime par excellence de l’exploitation patronale, ici en l’occurrence juive. Son fils n’en continua pas moins ses études dans le lycée le plus huppé de Paris, contre l’avis de toute sa famille. Pour manifester sa désapprobation, quand mon père vint lui demander de l’argent pour payer les droits d’inscription au baccalauréat, son grand-père, le futur martyr, ouvrit devant lui son tiroir-caisse vide : tu vois, je n’ai pas un sou. Heureusement son professeur d’espagnol de Janson fit preuve à l’inverse de générosité. Bien des années plus tard, mon père reconnaissant dédia un de ses livres à sa mémoire, au grand étonnement de Mlle Thomas, sa sœur. Cette confiance absolue dans le génie de son fils n’alla pas 13

quelquefois chez ma grand-mère sans un aveuglement bien compréhensible. S’étant présenté à un examen de licence avant même d’être bachelier – c’était possible à l’époque – mon père échoua… et le lui dit, s’attirant de vifs reproches dont on parlait encore trente ans plus tard. Quand le jeune agrégé, après ma naissance, affranchit sa mère de l’esclavage, en la faisant venir à Créteil avec ma tante pour s’occuper de moi, c’est donc une rude cohabitation qu’il imposa à son épouse. Jeune bourgeoise timide confrontée à une femme du peuple assurée de son bon droit, elle n’en pensait pas moins. Elle n’était pas non plus une faible femme ma mère, même si, pour détourner la formule appliquée à Jules Ferry, ses épines poussaient en dedans. À sa façon, elle savait aussi tenir tête. « J’ai dit à Claire », écrit son père dans son journal, « tu as neuf ans, tu en parais douze, mais tu as six ans d’âge mental – Comme ça, cela fait une moyenne » ! Quelques années plus tard, elle portait toujours beau, puisque la normalienne de service au lycée Victor Duruy, la chargea, fille de quinze ans en paraissant dix-huit, de lire Madame Bovary, pour résumer à ses camarades le sulfureux roman. C’était le temps, inimaginable aujourd’hui, où une camarade de classe pouvait refuser de lui serrer la main parce qu’elle n’avait pas eu la moyenne en latin ! Le foyer familial ne lui était pas agréable, étant peu chaleureux. Ses parents s’étaient mariés par le biais d’une annonce matrimoniale, même si mon grand-père avait finalement préféré la sœur de celle qui lui était proposée. Suivant l’habitude ancienne, la mère de ma grand-mère, veuve, s’était installée au foyer de son gendre, avec lequel elle dialoguait par-dessus la tête de sa fille. Ma mère avait une sœur, de cinq ans sa cadette, dont elle n’était guère proche. Mal à l’aise en famille, elle chercha le salut dans la fuite, passant le plus clair de son temps chez une camarade de classe, laquelle épousa, quoique catholique pratiquante, l’israélite qui en bonne logique bourgeoise avait été destiné à 14

son amie, ma mère, en l’occurrence le fils de Lionel Hauser, ami et conseiller financier malheureux de Marcel Proust. La nouvelle famille qui était donnée à ma mère, plus animée certes que la sienne, était tout de même problématique. Ce fut un heurt de civilisations, dont j’avais été, avant même ma naissance, le premier enjeu. « Quand Albert sera né… », déclara un jour ma grand-mère à ma mère enceinte de trois ou quatre mois, bien avant l’invention de l’échographie. Le choc que ma mère ressentit de cette affirmation brutale et aveugle d’une loi immémoriale – quoique l’une et l’autre s’entendissent tacitement sur le fait que je ne pouvais être qu’un « cazzo » comme on crie dans les villages de Sicile à la naissance d’un mâle – s’imprima certainement dans ma chair. Le compromis apparent sur lequel déboucha la négociation qui s’ensuivit – on m’appela des prénoms de mes deux grands-pères, le mort et le vivant – pourrait aussi bien se lire Louis-Abraham (Alberto renvoyant chez les juifs sépharades au nom du patriarche comme Maurice à Moïse) Louis, comme ceux qui ont fait la France, dont le plus grand révoqua l’édit de Nantes, et le plus saint fit brûler le Talmud, accolé à l’ancêtre des Hébreux. Je fus circoncis, mais par un médecin, de façon « chirurgicale » et non « rituelle », comme dirait bientôt l’ultraraciste Georges Montandon. À cette occasion me fut donné le nom de « baptême » de Ieshaiaou, Isaïe, nom qui recouvre plusieurs auteurs, dont le DeutéroIsaïe, le plus universel des prophètes hébreux, qui, dans la tradition chrétienne, est censé annoncer la venue du Christ. Je pense au premier ministre israélien Levi Eshkol, dont les ennemis faucons prétendaient qu’à la question : thé ou café ? Il répondait : moitié-moitié. Claire Lièvre est formidable, avait déclaré mon père à l’amie qui lui fit connaître ma mère, la veille du concours d’Ulm de 1936, dommage que je sois juif. Diable ! Qu’était-ce à dire ? D’abord, à l’évidence, qu’il a le coup de foudre, qu’il pense avoir rencontré la femme de sa vie – à 19 ans. Il a le sentiment que les choses n’iront pas toutes seules ? Rien de plus normal. Mais il ne dit pas : voudra-t-elle de moi ? Il semble dire : voudra-t-elle d’un 15

juif ? Elle avait donc à ce point l’air « vieille France » ! Ou alors c’est lui qui devait renoncer d’emblée, par fidélité à la tradition. Il était béni des dieux, puisque cette jeune fille qui, en forçant le trait et pour reprendre une plaisanterie du Mot d’esprit freudien, lui paraissait « antisémite » était en réalité « antésémite ». C’est du Marivaux : la soi-disant soubrette, aimée malgré sa bassesse, est en réalité la grande dame (au point de vue d’un juif-juif). Mais le héros ne s’en doutait-il pas dès le départ ? Freud a théorisé l’inconscient, il n’a jamais prétendu l’avoir découvert avant les poètes. Mon père croit que cette jeune fille n’est pas juive, il craint même qu’on ne lui ait inculqué des préjugés défavorables aux juifs, mais il sait, de science profonde, que la réalité de son état-civil n’est pas conforme à son apparence ; il pressent les « fautes d’orthographe » – Lièvre, n’est-ce pas Haas ? Il devait d’ailleurs y être aidé par certaines caractéristiques physiques, le regard, un je ne sais quoi d’oriental qui peuvent, même à un juif méditerranéen, faire deviner la judéité de l’ashkénaze la plus assimilée (afin d’être plus explicitement freudien, je dirais qu’en laissant entendre : dommage que Claire Lièvre ne soit pas juive, mon père procède, indirectement et donc doublement, par dénégation, énonçant une vérité – elle est juive – mais sous une forme négative, car il a besoin de laisser dans l’ombre une judéité appréciée autant que redoutée dans la mesure où elle l’apparente à sa propre mère – ses précédents flirts étaient avec des non-juives). Pour rendre compte de cette ambiguïté fructueuse, deux métaphores sont possibles. Soit Canada dry : ça a la couleur de l’alcool, le goût de l’alcool… mais ce n’est pas de l’alcool. Ou l’inverse, illustré par cette anecdote : au milieu du si éprouvant deuxième acte de Tristan et Isolde, la grande Kirsten Flagstadt se saisit d’une bouteille et boit à longs traits. Wasser ? – Nein, Schnaps. Fausse chrétienne, ma future mère n’était-elle pas une vraie juive, dont les ancêtres avaient parlé le yiddish ? Cette ambiguïté, et sans en épuiser le contenu polysémique, présentait pour mon père l’immense avantage 16

de concilier l’inconciliable : l’exogamie, pour respecter l’interdit de l’inceste ; l’endogamie, pour satisfaire à la loi ancestrale. La rencontre tenait du miracle ; cela explique son enthousiasme qui finit par être communicatif. On l’a compris, les fiançailles de mes parents ne furent pas tout à fait celles d’Isaac et de Rebecca. Et pourtant, de loin, cela y ressemblait. Le respect que l’on doit avoir pour la sociologie n’implique pas qu’elle explique tout, et si pour moi les mondes intérieur et extérieur devaient rester à jamais séparés, les conditions qui présidèrent à ma conception doivent y être pour quelque chose. Né, dans une France de plus en plus antisémite, et en attendant la catastrophe, d’une juive selon Sartre et d’un juif selon Moïse Mendelssohn, mais qui vérifiait Chamfort, avec la judéité comme objet d’échange des fantaisies, étant épris d’une juive qui et parce qu’elle ne se donne pas l’air d’être telle, dans quelle Jérusalem terrestre, céleste, aurait-on voulu que je m’enracinasse ? On ne se construit pas à partir d’un fichier.

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Chapitre II

DANS LES FAUBOURGS DE LA SHOAH

Mon avant-guerre, qui dura jusqu’en 1941 – je m’en expliquerai – fut, à ce que je peux imaginer, des plus heureux. Une photo que ma mère a choisie pour orner son chevet en témoigne. Appuyé dans l’herbe contre elle, cependant que mon père me tient le bras, je manifeste une vraie satisfaction, dans la joie générale. Cette scène, saisie dans la maison de campagne de mon grand-père, aux environs de Senlis, je la vois comme un Repos en Égypte, en hébreu mizrahim, la terre non sainte, destinée bientôt à se transformer en maison d’esclavage, au propre comme au figuré, politiquement et psychologiquement. Pour l’heure je semble bien être le « divin enfant », en qui tous les espoirs (ceux de ma mère assurément, ceux de mon père pour une part) reposent. C’est ma version du vert paradis. Quelques mois plus tard, sensible de bonne heure à la musique, il paraît que j’adorais la fameuse chanson de Bruant « papa c’était un lapin qui s’app’lait JB Chopin », dont je modifiais le refrain par une invention de mon cru, « à Mesnilmaman ». Bien des années avant de songer à entreprendre une analyse, j’avais écrit pompeusement : j’ai trop puisé à la source première. De cette période bénie ma « mémoire volontaire » n’a évidemment rien conservé. Il m’en reste, comme traces, quelques sensations privilégiées. Ainsi du plaisir intense que j’éprouve à considérer, en les montant, les marches d’escaliers bourgeois parisiens, que j’ai dû gravir dans les bras de ma mère. Comme aussi l’odeur, pour moi délectable 19

et qu’on ne sent plus guère, de l’essence qui fuit des réservoirs et que je relie à la Panhard de mon grand-père, dans laquelle je devais prendre place sur les genoux maternels. La véritable nature de cette jouissance olfactive se marque par la comparaison peu flatteuse pour mon père que j’établirais plus tard entre les taxis inodores – car plus modernes et marchant au diesel – dans lesquels il nous transportait (inodores et bien sûr qu’il ne possédait pas) et la vieille auto appartenant à un couple de collègues amis et d’où émanait la divine odeur, qui avait éveillé à l’âge de neuf ou dix ans ma nostalgie. Mon grand attachement à mon père se manifestait, lui, à travers l’ours en peluche que j’avais nommé Aba ! À l’amour de ma mère et de mon père s’ajoutait celui de ma grand-mère et de ma tante. Pour l’adolescente j’anticipais les joies qu’elle escomptait de ses maternités futures. Ma grandmère ? Je ressuscitais symboliquement son Alberto, disparu depuis une dizaine d’années, et en même temps je compensais un peu la déception que lui avait causée son fils, en la quittant dès l’âge de vingt ans pour se marier. Je fus donc un peu pour elle un substitut, comme je constituais pour ma tante une avance sur maternité. Bref, à certains égards j’eus quasiment trois mères, ajoutées à un père très aimant. Plus dure serait la chute. L’atmosphère d’amour dans laquelle je m’épanouissais s’assécha en effet soudain – quoique les signes prémonitoires n’eussent pas dû manquer – le 8 août 1941, date de naissance de mon frère Olivier. Bien entendu, en apparence rien ne changea ; la grande affection que chacun me portait resta entière. Mon père avait deux fils, ma tante deux neveux, ma grand-mère deux petits-fils, gardant sans doute une préférence pour « Albert » ; ma mère elle-même n’imaginait pas que l’amour porté au nouveau venu ôtât quoi que ce fût à l’aîné. Mais j’ai déjà laissé entendre que je suis adepte d’une pensée pour laquelle le désir, inconscient, et ses avatars déterminent largement les destinées humaines. Nulle mère n’est innocente lorsqu’elle s’occupe de son enfant ; tout 20

enfant est pieds et poings liés entre les mains de sa mère. À partir de là les variantes sont nombreuses, en fonction des rapports entre le père et la mère et du caractère respectif des trois protagonistes. Il m’apparaît aujourd’hui que la bienfaisante illusion d’être au centre d’une triade amoureuse, triomphe du narcissisme, qui a marqué ma petite enfance, s’est alors effondrée. Le rival que, semble-t-il, mon père n’avait guère représenté pour moi, voilà qu’il apparaissait sous les traits d’un petit être vagissant. Le régime d’économie libidinale sous lequel je vivais était subverti ; l’attention de ma mère étant captée par le nouveau venu, elle disparaissait de mon horizon, c’est un peu comme si je la perdais, et pour annuler cette perte, je m’identifiai à elle. De plus un doute terrible s’instillait en moi quant à ma valeur, dont le regard de ma mère sur moi était le garant ; le sentiment de culpabilité apparaissait : si un tel malheur m’accablait, n’en étais-je pas responsable ? Un effort que je qualifierai de méritoire me permit de surmonter en apparence ma rage envers le trouble-fête, si petit, si démuni, en même temps que je puisais en moi la force d’amortir la catastrophe, mais à quel prix ? Fort de la confiance que plus de trois années de règne sans partage m’avait apportée, je réussis néanmoins, par une sorte de rétablissement, à préserver une part de mon précédent narcissisme, en m’agrippant à l’amour de ma grand-mère et de mon père qui m’apparaissait plus intact, car pour l’un comme pour l’autre, influencés par une tradition patriarcale, je restais à jamais l’aîné. C’est ainsi que Salonique et l’Université devinrent pour moi des repères ; je sus très tôt que mon père, objet de mon admiration, détenait le titre prestigieux d’agrégé et je me savais issu d’un ailleurs que l’éloignement dans le temps comme dans l’espace rendait magique. Mais qu’elle était loin l’innocence du paradis ! Quand je jouissais dans l’ignorance et l’inconscience, mes relations avec mes géniteurs étaient transparentes, aucun conflit ne les troublait, ou en tout cas je les avais surmontés – le trio idyllique était en effet le fruit d’une construction comme les 21

peuples dits primitifs ont derrière eux une longue histoire ; cette construction, comme les légendes archaïques, dissimulait des conflits, des désirs antagonistes et contradictoires, susceptibles de reparaître. En attendant, j’étais tel Adam avant qu’il ait goûté au fruit qui enseigne la science du bien et du mal. Quand je me découvris un rival, je perdis la certitude de ma bonté intrinsèque et de fait, à l’égard de mon frère, je devins Caïn, au moins en intention, même si l’idée encore aujourd’hui m’en apparaît scandaleuse. Trait que je partage, notamment, avec un très grand homme, déjà cité, Marcel Proust, lequel, n’en déplût à Philip Kolb, très érudit éditeur de sa correspondance, n’a ni innocemment ni par hasard fait de son Narrateur un fils unique. Arguant du fait « qu’il n’existe pas l’ombre d’une preuve… ni aucun document confirmant « (l)es théories selon lesquelles Marcel aurait nourri envers son frère –depuis l’âge de 22 mois ! (sic) – des sentiments de jalousie refoulée », il explique que si le chapitre « Robert et le chevreau » devient « l’adieu aux aubépines », c’est pour des raisons purement esthétiques et parce que « la suppression de Robert était… d’autant plus nécessaire que les autres membres de la famille du Narrateur, indispensables au récit de Combray, sont déjà assez nombreux » ! Je referme la parenthèse. Quant à mon père, si aimé et admiré, dont je ne voulais pas savoir la part qu’il avait prise à mon malheur – longtemps je ne compris pas pourquoi il fallait un coq dans une bassecour pour que des poussins éclosent – je ne m’en mis pas moins sans doute à nourrir à son égard un sentiment d’hostilité, d’où résultait immanquablement un surcroît de sentiment de culpabilité. Cette ignorance du rôle paternel, je crois pouvoir le dire, n’était au demeurant pas chez moi structurelle. J’avais simplement refoulé une réalité trop rude, car dans mon psychisme le plus profond, les rapports de l’homme et de la femme, outre qu’ils m’excluent, sont empreints d’une violence barbare, elle étant mutilée par lui ou menacée de l’être, et je craignais, mon désir me poussant à me mêler à 22

l’aventure, d’y laisser ce que les hommes considèrent avoir de plus précieux, et pour certains mêmes dont je suis, aussi précieux que la vie même. Cette caractéristique, chez moi très poussée, est évidemment loin de m’être propre, et quitte à ce que beaucoup crient au sacrilège, et en m’en excusant auprès d’eux, j’affirmerai que la scène idyllique réunissant père, mère et enfant, tel que le christianisme la sanctifie, mieux la divinise – avec la dichotomie ente le père nourricier, le bon saint Joseph, et le Saint-Esprit – joue un rôle de protection contre les angoisses générées par la pulsion sexuelle. Il n’y a rien d’étonnant, ni en un sens de scandaleux, à ce que l’Église catholique se déclare une adversaire aussi déterminée de la libération sexuelle, ni qu’elle ait condamné Drewermann, vu que la psychanalyse freudienne, n’en déplaise à certains lacaniens, est aussi conciliable avec la religion chrétienne que l’eau du baptême avec le feu de l’enfer. Je referme une deuxième parenthèse. L’effet de la naissance de mon frère fut d’ailleurs redoublé pour moi par ma proximité avec ma grand-mère, d’une façon qui illustre ce qu’est une lignée névrotique. Les juifs n’en ont sans doute pas le monopole, comme n’étaient pas loin de le penser certains des premiers psychanalystes français, mais ils ont assurément été marqués par l’angoisse dans laquelle ils ont vécu pendant tant de siècles. Le sevrage de son fils avait été pour ma grand-mère une épreuve si cruelle qu’elle en perdit la respiration pour toujours. La souffrance de sa séparation d’avec lui était chez elle si forte, que lui rendant visite à Créteil dans les dernières années de sa vie, elle était encore saisie, après nous avoir quittés, de terribles crises d’étouffement, qu’elle attribuait à l’air de la banlieue, trop fort pour ses bronches, par rapport à celui de Paris ! Ces crises spectaculaires, pendant lesquelles elle gémissait, entre deux suffocations, de tragiques a Dio santo, me va muerir, étaient évidemment pour moi des plus impressionnantes. En quoi renforçaient-elles, à ce que j’imagine, l’effet de la naissance de mon frère ? C’est qu’au 23

cours de ces crises, elle désignait vers le haut de son corps le « rat » qui l’étreignait à la gorge et lui déchirait la poitrine. N’étais-je pas amené inconsciemment à me demander quelle était cette partie au cours de laquelle son mari était mort, cet Alberto dont je tirais mon nom, et ce « rat » qui la torturait, ne la punissait-elle pas d’un vol sacrilège ? Sacrilège et inutile, car j’eus dans ma petite enfance l’occasion de la voir pisser debout, ce qui là encore ne manqua pas d’être générateur d’angoisse – cette angoisse je la retrouverais quand, à l’âge de onze ou douze ans, j’ouvris un wc non fermé à clé où se trouvait un camarade plus âgé, déjà pubère, sur la toison duquel mon regard se bloqua. Tout cela bien sûr n’est que reconstruction, sans doute hasardeuse. Je voudrais surtout dépeindre un paysage psychique dévasté, comme après un tremblement de terre qui juxtapose sur le sol des roches d’âge et de nature très différents. Les relations entre mes parents me demeuraient cachées, je restais dans l’ignorance pacificatrice, mais sous le « vert tapis d’herbe douce et fleurie » dont la Vierge s’émerveille, dans l’Enfance du Christ de Berlioz, que le Seigneur l’ait placé sous les pieds de son Fils, s’ouvraient des précipices. J’avais vécu dans des bleus et des roses à la Angelico – au couvent de San Marco l’Annonciation est infiniment plus convaincante que la Crucifixion – ; les couleurs avaient foncé et présentaient désormais des contrastes caravagesques. En tout cas s’il y a bien une idée neuve et fructueuse dans le freudisme, c’est que l’enfant n’est pas au sein de sa famille un spectateur aveugle, sourd, indifférent et dénué d’imagination. Les adversaires de la psychanalyse, tel que l’était Philip Kolb, ne se rendent pas compte qu’ils ressemblent trait pour trait au philosophe Malebranche, qu’une anecdote célèbre montre donnant des coups de pied dans le ventre de sa chienne grosse et proclamant, au nom de la théorie cartésienne des animaux-machines : elle ne sent pas. Sous couvert d’affirmation idéologique, le saint homme réglait sans doute des comptes avec une autre que sa chienne – il avait peut24

être lui aussi un ou des petits frères. Toujours est-il que l’opinion commune aujourd’hui lui donne tort, et la loi républicaine elle-même, qui définit les animaux comme « des êtres sensibles » – sans que pour autant on puisse espérer voir jamais l’universalité du complexe d’Œdipe affirmée dans le préambule de la Constitution. Qu’on retienne au moins que pour moi la Sainte Famille avait implosé, que j’avais perdu mère adoratrice et père hautement protecteur. Comme après toute révolution, je ne tardais pas à me doter d’un hymne nouveau, tout de mélancolie, que j’appris de la bouche même de celle qui m’avait jeté à bas de mon trône, « A la claire fontaine M’en allant promener J’ai trouvé l’eau si belle Que je m’y suis baigné Il y a longtemps que je t’aime Jamais je ne t’oublierai ». Avec une explication du malheur qui m’apparaissait comme un mystère incompréhensible, « J’ai perdu mon amie Sans l’avoir mérité Pour un bouquet de roses Que je lui refusai ». Dans l’Éducation sentimentale, les péripéties des amours de Frédéric Moreau et de Mme Arnoux sont étroitement liées au déroulement des événements politiques contemporains. Ainsi Frédéric se languit d’une passion sans espoir tout au long des dernières années languissantes de la monarchie de Juillet. Et il y a concomitance entre les progrès décisifs qu’opère son amour et les succès du mouvement d’opposition à Louis-Philippe. La promesse tant attendue d’un rendez-vous galant survient au moment même où éclate la révolution de février 1848, l’une et l’autre non suivies de résultats tangibles. C’est là un effet de l’Art. Or la réalité peut égaler la fiction. La naissance de mon frère est quasi contemporaine des premières rafles de juifs en France et de 25

l’invasion de l’Union soviétique par les armées hitlériennes, qui marque une étape décisive et irréversible dans le déroulement de la Shoah. Certains s’offusqueront que j’aie l’air de placer sur le même plan deux ordres de fait sans commune mesure entre eux, aussi distants l’un de l’autre que les deux infinis pascaliens, le premier au demeurant pour eux hypothétique, tandis que le second n’est hélas que trop avéré. Bien entendu, pour les malheureux qui souffrirent dans leur chair, ou virent disparaître dans la Shoah des êtres aimés, notamment leurs parents, le tragique pur produit par l’Histoire est ce qui compte seul. Dans un cas plus bénin politiquement – ma grand-mère perdit, raflés à Paris, un neveu très cher et le beau-père avec qui elle était brouillée, ainsi que toute sa famille de Salonique, mais je n’ai connu moi-même personne qui soit mort en déportation – tout en étant assez sévère psychiquement, les deux thèmes font contrepoint. Certes si j’avais été en état de verbaliser mon désarroi, mon père qui, en bon universitaire, était déjà peu enclin à prendre au sérieux la psychologie enfantine – une vocation intellectuelle étant la plupart du temps le moyen de dépasser des frustrations précoces grâce à une intense sublimation, il en résulte une surestimation du pouvoir de l’esprit qui privilégie les préoccupations de l’adulte hautement éduqué – aurait été fondé à m’opposer le malheur qui nous accablait tous. Il existait d’ailleurs une homothétie entre la situation des juifs dans la nation et la mienne propre au sein de ma famille. Accablés par des difficultés de toutes sortes – le désastre national, l’absence des prisonniers, la pénurie alimentaire – les Français ne s’étaient guère émus du sort de leurs concitoyens juifs, mis, sans justification que tendancieuse, servile, démente, au ban de la nation, privés de moyens d’existence, bientôt pourchassés par un ennemi féroce. Mon père, exclu de l’Université, au sortir de la guerre qu’il avait passée dans un peloton d’élèves officiers et après une grave appendicite, n’ayant pour faire vivre sa famille que les maigres subsides distribués par des institutions juives, 26

cependant que Hitler paraissait invincible, se trouvait, par rapport à moi, dans une semblable position dialectique, mais inverse. Il ne pouvait imaginer des douleurs qui ne fussent pas ou physiques ou intellectuelles et morales. Réfugié dans un bourg de l’Indre, dont les autorités et notamment le futur sénateur Morève, témoignèrent il est vrai de la plus grande humanité, transformant par la magie du tampon l’intrus Israël Salvator Revah en un Jean-Sébastien Réval de la plus belle eau chrétienne, mon père sentit son attachement envers le peuple juif s’accroître avec la persécution. Ses lectures d’ouvrages savants sur l’Ancien Testament, que je possède encore avec ses commentaires, lui construisirent une forteresse spirituelle au milieu du désert français, désert infiniment redoutable, à la Douanier Rousseau. De là date sans doute le fossé qui allait se creuser entre nous, en dépit d’une solide affection réciproque, et bien entendu non sans que le fameux complexe d’Œdipe n’ait fini par accomplir son œuvre. Mais précisément, dans des sociétés homogènes, puissamment structurées, l’idéologie dominante, transcendant le père et le fils en les unissant tous deux dans l’amour du Dieu commun, limitait les effets de la guerre pour la femme, que je ne pourrais plus indéfiniment éluder. Il ne pouvait en aller de même quand les contradictions inhérentes à la vie en diaspora étaient devenues, sous le régime de Vichy, de véritables apories. Juif français, mon père se sentait désormais plus l’un que l’autre, cependant que ma mère dut être déchirée comme jamais auparavant – comment admettre d’être tenue pour une paria et de s’humilier, bourgeoise parisienne, devant des provinciaux mal dégrossis ? Quant à moi, je n’avais certes que quatre ou cinq ans, mais ma tante m’a récemment appris que, dès cet âge, j’avais demandé quelle était la différence entre juifs et chrétiens. Je ne sais ce qu’elle me répondit, mais aidée par sa grande amie la soeur Saint Louis, elle dut me dire que les juifs attendent toujours le Messie, réponse qui me servirait de viatique pour les trente années à venir. Entre les uns et les autres, comment me situais-je ? Il me semble 27

que la spirituelle et significative formule que Disraeli avait inventée pour lui-même, « une page blanche entre les deux Testaments » aurait pu s’appliquer à moi. M’avait-on d’ailleurs dit que Jésus, la Vierge et les apôtres étaient juifs comme nous ? J’ai des raisons d’en douter, quand une bonne partie de la population française l’ignorait, et, si elle l’avait appris, en eût été scandalisée. Notre entourage avait en tout cas de quoi troubler des esprits mieux armés que le mien, puisque juifs français non pratiquants, nous côtoyions des juifs religieux allemands – de Leipzig –, cependant que la fille de la voisine, française du terroir, et chrétienne, m’emmenait à l’église. Je me voyais ainsi associé à des étrangers, allemands qui plus est, et au contraire dissocié des habitants du bourg, français comme moi, mais observant des pratiques qui nous étaient étrangères. Au moment où mon père se rapprochait de la croyance de nos ancêtres, dans laquelle il trouvait un réconfort, intellectuel et peut-être même plus – il avait été naguère un grand admirateur de Kierkegaard – j’étais, moi, interdit de religion, puisque ni M. Kroch ni Jacqueline Tardivon n’avaient autorité pour me transmettre leur foi respective. Dans ce bourg du centre de la France, j’ai dû connaître, à l’orée de ma vie consciente, la solitude d’un juif bourgeois de langue allemande, en Galicie, Bohême ou Moravie au milieu du XIX° siècle – le ladino que ma grand-mère me parlait tenant la place du yiddish –, dont j’étais certainement plus proche que de mon père ou que je ne le serais de mes jeunes frères, nés après la Libération. Cette vérité, bien entendu non conçue mais ressentie, devait s’obscurcir au cours de mon adolescence, sous l’effet d’un oubli à la fois personnel et historique. Quand elle réapparut à mes yeux, elle me dressa violemment contre le franco-judaïsme, théorie selon laquelle la France, mère de la Révolution et de l’émancipation, est la continuatrice naturelle de l’Israël antique, qui compte encore quelques partisans, de plus en plus rares il est vrai, et que j’avais, dès que je sus lire, fait mienne avec passion. 28