Un paradis perdu

Un paradis perdu

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Livres
378 pages

Description

En 2012, dans la perspective du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, Éric Bitoun a réalisé un documentaire télévisuel, pour lequel il a interrogé d’anciens Français rapatriés d’Algérie, célèbres ou anonymes.

Ce livre est la somme intégrale de leurs témoignages, la totalité des 35 heures d’entretiens, sans les coupes qui furent nécessaires au montage du film. 50 ans après, les pieds-noirs parlent toujours avec beaucoup de nostalgie de leur vie du temps de l’Algérie française, et évoquent douloureusement l’exode et l’arrachement à la terre natale.

Éric Bitoun est né en 1960 à Oran, en Algérie, deux ans avant l’indépendance. Il y a vécu jusqu’en 1970. Il est producteur de documentaires et de programmes télévisuels au sein de la société Skopia Films qu’il a créée en 1987.

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Informations

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Date de parution 01 janvier 2013
Nombre de lectures 12
EAN13 9782954258744
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Edgar Narboni|retraité
Originaire d'Alger
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Ma femme est arrivée en 1964, je suis arrivé en 1965. Parce qu'elle devait arriver pour les accouchements, les enfants et tout ce qui s'ensuit, et moi je suis rentré définitivement au mois de mai 1965.
J'ai fait beaucoup de déplacements, car j'étais cadre supérieur. En 1962, par exemple, j'étais logé à Paris, après on m'a déplacé à Marseille, parce que la société était à succursales multiples, alors il fallait faire les comptes entre Alger, Marseille et Paris, et quand je suis rentré définitivement d'Algérie, j'ai pris un appartement à Sarcelles (Sarcelles est une commune du Vald'Oise. Elle était,ndla : er avant le 1 janvier 1968, rattachée au département de SeineetOise).
Les dernières années avant l'indépendance, sentiezvous que la vie des Français en Algérie n'allait plus être possible, ou pensiezvous qu'il y aurait un avenir en Algérie ?
L'avenir, on n'y pensait pas beaucoup. Mais disons qu'on avait quand même de l'espoir. C'estàdire, quand il y a eu des mouvements, l'OAS et tout ça... Quand je parle de l'OAS, je parle de l'OAS en tant que mouvement qui promettait qu'on allait réagir, faire quelque chose. D'ailleurs, il y avait des mots d'ordre qui nous interdisaient de partir, de quitter l'Algérie avant la fin des hostilités.
On parle d'Algérie française, mais le PiedNoir a toujours pensé qu'il resterait français. C'est ça le problème, le PiedNoir n'est pas antiArabe, mais il pensait qu'il pourrait vivre avec lui, vous comprenez. Dans l'esprit du PiedNoir, la France n'était pas un ennemi pour l'Algérie... l'OAS a donné un espoir aux PiedsNoirs. Mais personne n'était pour les attentats. La situation s'est dégradée
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au fur et à mesure, malheureusement avec beaucoup de victimes. Et on s'est dit : «Quand on va être tout seuls avec eux, ça va être la déchéance». Et c'est ce qui s'est passé à Oran (ndla : allusion aux évènements dramatiques du 5 juillet 1962 à Oran. Quelques heures avant la proclamation de l'indépendance, des militaires et des civils algériens ont massacré des centaines d'Européens, et des musulmans qui leur venaient en aide) par exemple. Mais sinon, j'ai toujours espéré rester en Algérie. C'était mon pays. On adorait la France, parce que c'est un beau pays, mais seulement pour venir en vacances.
Vous espériez que, malgré l'indépendance, la vie en Algérie serait possible ?
C'est là où on a été extrêmement déçus. Toutes les guerres se terminent. Et on se réorganise, même si on est vaincus. Or encore aujourd'hui, on se demande si on peut aller en Algérie en tant que touristes. L'Allemagne a fait 50 millions de morts mais sitôt que ça a été fini, chacun a pu se réorganiser et les Français pouvaient aller et venir en Allemagne. Alors que l'Algérie, c'est le trou complet. C'est vrai que les PiedsNoirs avaient peur, et se disaient qu'ils allaient être massacrés. Ça a été aussi le problème des Harkis, certains ont opté pour la France, mais les terroristes et l'armée algérienne ne l'ont pas admis, et on les a massacrés.
Moi, j'aurais vécu jusqu'à ma mort en Algérie. C'est pour ça que la guerre s'est propagée : on a donné l'indépendance à plusieurs pays. La guerre a commencé en 1954, et avant, on avait vu des tracts «la valise ou le cercueil». Elle n'était pas déclenchée, à l'époque. Dès le er premier attentat, le 1 novembre 1954, revendiqué par les Musulmans qui commençaient à se révolter, on s'est dit : «Ça y est, ça a commencé». Auparavant, ils avaient commencé un travail moléculaire. Il fallait que ça éclate. Les Arabes en rébellion qui étaient pris étaient considérés comme des horslaloi. Ils étaient condamnés à mort si on les prenait. Quand le général de Gaulle est
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venu, au mois de mai 1958, et qu'il a dit : «Je reconnais le courage des combattants du Djebel», ça a changé.
Nous, on avait toujours espoir, parce qu'on était terriblement français. Même la communauté israélite qui avait obtenu la naturalisation française, par la loi Crémieux en 1870, était très française. Contrairement au Maroc et à la Tunisie, où ils dépendaient du sultan au Maroc et du bey en Tunisie. C'est une nuance qu'il faut comprendre.
Quand l'indépendance a été proclamée, vous n'êtes pas parti tout de suite. La plupart des gens sont partis.
Le flot. Tout le monde est parti en même temps. Moi aussi, mais je suis aussitôt retourné, et je ne retrouvais plus mes amis, ni personne. Ça a été un vide complet du côté européen. Ça fait drôle, vous savez. J'étais bien làbas, on s'entendait très bien pour la plupart. On a été chauffés au fur et à mesure. Quand vous voyez des assassinats, quand on vous dit : «Untel ou untel a été tué», ça bout, cette histoire, vous avez peur. Les couvrefeux, tout ça, fallait rentrer, on se sentait observés, et l'OAS est venue par la force des choses. Pas parce qu'on le voulait, mais parce qu'on croyait, on était des Français, on voulait rester Français. C'est terrible, ce qui s'est passé.
Moi, je travaillais dans un bureau où j'ai sauvé la vie de Musulmans qui travaillaient avec nous. Les tueurs sont venus, je me suis mis en travers en disant : «Non, vous ne tirez pas sur eux», des choses incroyables. Mais c'est comme ça, et les gens que j'ai sauvés dans mon bureau me disaient par exemple quand je suis retourné : «Edgar, il ne t'arrivera rien, parce que moi je suis chef au FLN» (ndla : le FLN, Front de Libération Nationale, est créé en 1954 par des Algériens partisans de l'indépendance. L'ALN, Armée de Libération Nationale, est la branche armée du FLN). Ils m'aimaient malgré tout. Tous les PiedsNoirs étaient "Algérie française", mais tous les
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PiedsNoirs n'étaient pas des assassins.
C'est le mouvement qui s'est créé par luimême, le FLN. Pour s'implanter et entraîner toute la population musulmane, il a commencé par en tuer beaucoup chez eux. C'est terrible, ce qui s'est passé. Terrible.
En quittant l'Algérie, estce que vous avez eu l'impression d'avoir perdu beaucoup ? Un mode de vie, notamment ?
Ah oui, on a tout perdu. Tout perdu, parce que chacun partait avec ses souvenirs, avec son pays dans le sang, ses plages... On venait en France pour passer des moments agréables, mais on revenait en Algérie pour notre soleil, même pendant les périodes noires, on sortait, on voyait le soleil. N'empêche qu'on a dû quitter l'Algérie, et qu'on a dû partir dans le sang. Moi je n'ai jamais tué personne, j'ai au contraire essayé d'aider, on ne devient pas un bandit du jour au lendemain. On a son cœur, on a sa vie, on a sa famille. C'est terrible, le départ d'Algérie, rien que d'y penser, encore je... surtout qu'après, j'ai été pillé, en plus.
En retournant brièvement après l'indépendance, j'ai vu que les appartements étaient pris. Les gens avaient laissé leur appartement, alors on est rentrés dans les appartements. C'est ce qui s'est passé chez moi. On m'a appelé d'Alger en me disant : «Il ne faut pas que tu reviennes, parce que ton appartement a été pillé: «» Et j'ai dit Non, alors je reste en France: «». Mon directeur m'a dit On vous aidera, allezy». Je suis donc retourné. À peine arrivé, on m'a attrapé et interrogé : «?.Pourquoi vous êtes parti j'ai expliqué le plus.. », naturellement du monde. Je n'avais rien à me reprocher. D'ailleurs ce n'était même pas la question d'avoir quelque chose à se reprocher, on était dans la situation qui nous avait mêlés à tout...
La période de l'OAS a été terrible. On a pensé que la chose allait
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tourner. Même l'armée défilait dans Alger, c'était à n'y rien comprendre. Quand les Arabes, enfin les Algériens, ont obtenu l'indépendance, l'armée française s'est retirée, c'étaient 500 000 hommes armés jusqu'aux dents qui nous laissaient. On s'est dit : «Qu'estce qu'on va faire ?». Alors les PiedsNoirs sont partis avec. Ils se sont précipités dans les bateaux et les avions.
Vous aussi, vous vous êtes précipité ?
Non, moi, je suis un peu particulier, un peu têtu. Je disais toujours : «Moi, je regarde», je suis parti évidemment à Paris pour faire le bilan... mais il y avait plus ou moins des gens qui avaient des choses à se reprocher.
Quel genre de choses ?
C'est une guerre. Une catégorie contre une autre catégorie de gens. Certains se sont sauvés. À Oran, il y a eu des massacres de gens qui étaient dehors. Arbitrairement. Après l'indépendance, même auprès de la police algérienne qui s'organisait, on pouvait aller se plaindre, ils faisaient des enquêtes. On se demande quand on ne parlera plus de l'Algérie et qu'on pourra prendre le bateau et y aller en balade. On va bien en Tunisie, et en Tunisie on est bien reçus, on va bien au Maroc, et on se sent bien au Maroc. Et nous, qui avons toujours vécu en Algérie, depuis des générations et des générations, eh bien, on ne peut pas y aller.
En quelle année êtesvous définitivement parti et pourquoi avoir choisi Sarcelles ?
Parce que mon père et ma mère étaient déjà là. Mes beauxparents étaient à Meudon, et je m'étais mis en quête d'un appartement. Parce que, attention, les PiedsNoirs n'avaient pas beaucoup de moyens, ce n'est pas ce qu'on croit, ou alors ceux qui avaient des
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moyens avaient pris des précautions auparavant. Mais la masse se demandait où elle allait aboutir. On m'a donné un appartement à Sarcelles, et j'étais content parce que mes parents y étaient déjà.
C'était un logement social ?
C'était un loyer modéré. À Alger, avec mes parents, on occupait des HBM, Habitations Bon Marché, ici c'étaient des HLM, Habitations à Loyers Modérés. En Algérie, j'avais l'affaire, les contributions sont venues me voir, me demandant des sommes énormes, je leur ai dit : «Vous savez bien que je ne vous les dois pas», ils m'ont dit : «Oui, mais payez et réclamez, on vous remboursera». C'est un peu ce qui se passe ici, quand les choses sont arbitraires. Ma direction m'a dit : «On ne peut pas se permettre une telle fantaisie, laissez les clefs et rentrez». Alors je suis rentré, mais ça m'a mis dans une situation qui m'a embêté. J'avais l'impression d'avoir pris la fuite, alors que je ne voulais pas prendre la fuite. Et si j'étais encore reparti en Algérie, ils m'auraient pris, et le temps que ça s'arrange, il y en aurait eu pour des années. Donc je ne suis plus retourné.
Le drame de l'Algérie, c'est que c'est devenu des PiedsNoirs contre des Arabes, et les Arabes contre les Européens. Et quand ils disaient : «la valise ou le cercueil», ça voulait dire qu'ils ne voulaient plus des PiedsNoirs et des Français, mais devenir les gouverneurs de l'Algérie. Il a fallu une mise en place, parce qu'au début, c'étaient des assassins.
Quand vous êtes retourné après l'indépendance, vous avez retrouvé votre appartement, et Alger, mais forcément dans une ambiance très différente de celle que vous aviez connue auparavant, il n'y avait plus de Français, c'était le nouveau visage de l'Algérie ?...
Eh bien je n'avais que mon travail et puis c'est tout. Oh mais il y en a qui s'amusaient : les coopérants. Ils prenaient bien la vie.