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Un si bel été

De
105 pages
Sept ans. Entre la petite enfance et les premiers tourments de la pré-adolescence, un âge où l'on est particulièrement curieux, attentif, disponible. On écoute, on regarde, on observe, sans toujours tout comprendre. Qu'on imagine ce que purent être, pour un petit garçon de ce temps-là vivant au sein d'une famille paysanne dans un modeste village du Charolais, la débâcle de 1940, l'invasion allemande, l'Occupation, la Libération...
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Un si bel été

Graveurs de mémoire
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PAUL VANNIER

Un si bel été
Petits Mémoires de la Drôle de Guerre

L'HARMATTAN

Du même auteur
Pénélope ou Le Hussard démonté, Mon village, 1988. Le Guide du Charolais et du Brinnais, La manufacture, 1994. Le Jardin de Lodi, Horvath, 1996. Au pays du miel, Flammarion, 1998. L'Abécédaire du miel, Flammarion, 1998. Paris, Hazan, 2001. L'Agenda de lafemme 2002, Hazan, 2001. L'Abécédaire dufoie gras, Flammarion, 2002. Sur des chemins de traverse, interviews de Paul bernardin, L'Harmattan,2007.

En collaboration
Limousines, La manufacture, 1986. Le Grand Livre des fruits et légumes, La manufacture, 1986. Le Charolais, La manufacture, 1996. L'Abécédaire de Citeaux et du monde cistercien, AncrlFlammarion, 1998. L'Abécédaire de l'école de la France, Ancr/Flammarion, 1998.

2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo. fr diffusi on.harmattan@wanadoo. fr

(Ç) L'HARMATTAN,

ISBN: 978-2-296-04324-4 EAN : 9782296043244

Jamais mois de mai n'avait été si beau. Jour après jour, le soleil brillait dans un ciel sans nuage. Les horizons, embués de brumes de chaleur, étaient bleus. L'air vibrait du chant continu des grillons. Déjà, les foins semblaient mûrs. Pourtant, dans la mémoire des Français qui l'ont connue, l'année 1940, avec son printemps qui faisait croire à l'été, demeure l'une des plus sombres de leur histoire et n'en finit pas de résonner comme un glas. Pour le petit garçon que j'étais alors, ces quelques semaines ensoleillées qui virent la débâcle des armées françaises et l'exode des « réfugiés» devant l'avance allemande, et qui furent marquées par tant de drames et de souffrances, restent, dans mon souvenir, un moment de vrai bonheur, une de ces trop courtes périodes, pleines d'imprévu, et qui, en raison même de leur brièveté, font naître de si tenaces nostalgies. J'ai six ans quand éclate la guerre de 1939. Mais l'événement important du mois de septembre de cette année-là, c'est, pour moi, mon premier voyage à Lyon. Depuis quelque temps déjà, notre cousin de Ciry, qui vient d'acheter une nouvelle automobile, promet de nous emmener visiter cette grande ville et de nous faire découvrir les mille et une merveilles du parc de la Tête d'Or. En ces derniers jours du mois d'août 1939, pourtant, les nouvelles apportées par les journaux 'ou diffusées par les postes de T.S.F. n'incitent guère au tourisme. - Mais, a déclaré notre cousin, si nous remettons à plus tard.. . La phrase en suspens, le ton de la voix nous ont clairement fait comprendre que les temps qui s'annoncent risquent d'être moins propIces encore aux voyages. Pour ma sœur et pour moi, qui n'avons jamais quitté la ferme paternelle que pour nous rendre, en compagnie de nos parents, aux foires de Charolles ou aux marchés de Saint-Bonnet-de-Joux et de Montceau-les-Mines, cette excursion d'une longue journée à Lyon présente tous les attraits d'une lointaine expédition et nous l'attendons avec impatience. 7

Ce premier septembre 1939, de bonne heure, avec l'excitation que l'on peut imaginer, nous nous entassons dans la berline noire de notre cousin. Je ne me rappelle plus la marque de l'automobile dont il venait de faire l' acquisition. Une « Traction familiale»? Elle devait être spacieuse, en tout cas, puisque peuvent y prendre place, à l'avant, le conducteur et sa femme, à l'arrière, leur fille Jacqueline, ma mère, ma tante Braudier, ma sœur et moi! Sans doute nous sommes-nous chamaillés, les enfants, pour occuper les deux strapontins à sièges cannés, comme en possèdent alors de nombreux modèles. La route, par le col des Echarmeaux et la vallée de l'Azergue, a dû nous paraître longue. A notre arrivée à Lyon, je commence par faire un gros caprice: je veux, à toute force, voir la Tête d'or! On a beau m'expliquer que cette fameuse tête d'or n'est, en réalité, que celle, toute petite, qui figure sur une pièce de monnaie antique trouvée lors des aménagements du parc auquel elle a donné son nom, je suis très déçu. Je m'attendais sans doute à découvrir je ne sais quelle statue gigantesque en métal précieux. .. Mais la déconvenue, bientôt, fait place à l'émerveillement, au fur et à mesure que nous déambulons devant les cages des lions, des ours blancs et bruns, les parcs des girafes, des zèbres, que je ne connaissais, jusqu'ici, que par les vignettes en noir et blanc du Petit Larousse illustré. Celui qui m'étonne le plus, c'est l'éléphant. Par sa taille, bien sûr, mais aussi en raison de son extravagance. Plus tard, lisant Alexandre Vialatte, j'apprendrai ce qu'il est exactement: irréfutable! J'écarquille de grands yeux devant cette bête étrange... Les animaux que je côtoie quotidiennement à la ferme de mes parents ont tous une utilité, une fonction ou une destination évidentes: un simple regard suffit pour comprendre que le cheval est fait pour courir ou tirer chars et charrues, la vache pour nourrir son veau et donner du lait, le mouton pour fournir de la laine, etc. Mais cette grande panse flasque et caoutchouteuse, cette trompe inexplicable, cette peau qui plisse et poche comme un vêtement mal ajusté: à quoi tout cela peut-il bien servir? Les singes, bien sûr, ont toute ma faveur. En particulier ce grand chimpanzé, que les habitués du parc appellent familièrement Jojo et qui, vexé qu'un visiteur lui ait lancé une poignée de coquilles de 8

cacahuètes, prend de l'eau, d'un revers de maIn, et asperge le public à travers les barreaux de sa cage. Les crocodiles, dont j'attendais beaucoup, en raison de leur propension, d'après certains récits édifiants, à ne faire qu'une bouchée des explorateurs et des missionnaires imprudents, me déçoivent beaucoup. Ils se réduisent à d'inoffensives écorces qui flottent sur l'eau sale de leur bassin. Tout compte fait, je préfère les biches et les daims, avec leur museau et leur pelage de soie, qui viennent manger dans le creux de ma main. Notre cousin possède une caméra. Habitués à poser devant l'appareil photographique de ma mère, une boîte cubique face à laquelle on recommande expressément aux enfants de ne pas bouger, nous nous figeons dans la même attitude pétrifiée, au grand désespoir de notre cousin qui, l'œil fixé au viseur, nous crie: - Mais ne restez pas plantés comme ça, voyons! Remuez-vous, courez, sautez!... Ma cousine, ma sœur et moi, nous nous regardons, ne sachant trop que faire. Finalement, pour que le cinéaste ait son content de mouvements, nous nous mettons à courir dans toutes les directions, comme des chiens fous, à bondir sur les chaises et les bancs, à nous rouler dans l'herbe des pelouses, sous le regard surpris des autres visiteurs qui ne comprennent pas les raisons de cette agitation soudaine et désordonnée. Le résultat est un petit film que le temps a criblé de points noirs et strié de rayures mouvantes, et qui montre trois enfants, la mine grave, une peu empruntés, un sourire gêné aux lèvres, lancés dans une course ponctuée de sauts et de cabrioles. Sans le vouloir, sans le savoir, nous avons imité les gestes saccadés et l'allure sautillante des personnages des premiers films burlesques du cinéma muet Il reste aussi, de cette journée à Lyon, quelques photos mal cadrées, aujourd'hui un peu jaunies et aux coins cornés. Sur l'une d'elles, prise par notre cousin avec l'appareil de ma mère, on voit deux fillettes en robes à fleurs et un petit garçon vêtu d'un costume en « toile d'avion» écrue, qui tendent du pain aux biches, à travers le grillage de leur enclos, sous le regard attendri de deux jeunes femmes en tailleur clair, coiffées de chapeaux de feutre... Figé, à tout jamais, le bonheur de ce dernier jour de vacances: un

instantané qui a pris, avec le temps - nous ne sommes que deux
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survivants de ce voyage à Lyon - la couleur sépia de toutes les nostalgies. Le matin, au moment du départ, notre cousin avait déclaré qu'il n'achèterait aucun journal, de peur d'y découvrir de mauvaises nouvelles. La visite de la basilique Saint-Jean nous ramène à la triste réalité du moment. Des ouvriers sont occupés à empiler des sacs de sable devant les vitraux. Questionné, notre cousin est bien obligé de nous expliquer que ces mesures sont prises «dans le cadre de la Défense passive », et ont pour but de protéger ces œuvres d'art, en cas d'éventuels bombardements aériens. Du coup, notre journée semble s'assombrir, à mesure que l'on colmate les verrières. Quand nous sortons de la basilique, où la lumière, peu à peu, se voile, les premières coques de marrons craquent sous nos pas. Mais les marronniers de la place Saint-Jean n'ont peut-être jamais existé que dans mon souvenir. Les grandes vacances s'achèvent. Avec elles, mais je ne le sais pas, se termine également une époque qu'on appellera: l'avant-guerre. Au retour de notre voyage, notre cousin trouvera dans sa boîte aux lettres son ordre de mobilisation. Il partira le lendemain pour ne revenir de captivité que cinq ans plus tard. Si j'ai gardé, de cette journée à Lyon, des images particulièrement nettes, en revanche, je n'ai aucun souvenir précis du jour de la déclaration de guerre. On ne sonna pas le tocsin, comme en 1914. Quelques jours auparavant, le garde champêtre avait dû placarder, sur le panneau municipal, l'affichette aux deux drapeaux tricolores entrecroisés. Mais, comme le répétaient à l'envi les bulletins d'informations de la TSF, la mobilisation n'était pas la guerre. Jusqu'au jour où il fallut bien se rendre à l'évidence. Au village, rien ne fut bouleversé dans le déroulement des occupations quotidiennes. Certes, les hommes en âge d'être mobilisés durent rejoindre leurs régiments. Restaient les plus âgés et les femmes. Guerre ou pas guerre, il y avait le bétail, les travaux des champs. Séché les larmes de la séparation, on dut s'organiser, s'entraider entre voisins. Il le fallait bien. On préférait croire, contre toute évidence, que les soldats allaient bientôt revenir et reprendre leur place à la ferme. On ne savait pas, ou l'on voulait ignorer que la guerre venait de commencer. 10

II Pour quelle raison, en ces derniers jours de l'été 39, mon oncle nous a-t-il prêté, ou donné, son poste de TSF? Pour que nous puissions être informés des événements qui semblent se précipiter? Sans doute. Et peut-être a-t-il fait l'achat d'un modèle plus perfectionné? Pourtant, avec sa boîte en acajou vernis et l'étoffe chinée beige qui masque son haut-parleur, celui que nous rapportons de Bourbon-L'Archambault me paraît d'un modernisme et d'un luxe inouis. Beaucoup plus beau, en tout cas, que celui entr'aperçu chez nos voisins, qui a la forme en ogive d'une porte d'église, et dont le cadran, en demi-cercle, au lieu du nom des stations, ne comporte que des numéros, ce qui le fait ressembler au «rapporteur» en corne jaunie que j'ai dans ma trousse d'écolier. Nous ne savons pas trop où placer ce nouveau meuble, dont le brillant contraste avec la patine des autres meubles de la cuisine. Provisoirement, mon père l'installe sur le couvercle du « Butagaz », le réchaud qui ne sert que durant les mois d'été, et qui présente l'avantage d'être situé à proximité d'une prise de courant. Sur les conseils d'un lointain parent, qui possède, à Paray-leMonial, un magasin d'appareils électriques et vend, précisément, des postes de TSF - longtemps, j'ai cru qu'il les fabriquait, comme MM. Ducretet et Thomson, dont les noms figurent sur le modèle prêté par mon oncle -, l'antenne est branchée et déployée. Mon père m'a expliqué que ce long fil noir qui grimpe le long de la façade et va se perdre dans les solives du grenier, sert à capter les ondes qui, mystérieusement, transportent les voix et les musiques à travers les airs. Quant à l'utilité et à la fonction du « fil de terre », dont l'extrémité s'enfonce dans le sol, près du portail de la cour, les explications paternelles restent assez vagues. Est-il destiné à capter d'autres ondes, souterraines celles-là? En ce temps-là, on ne se contente pas d'écouter la TSF: on la regarde. Un professeur d'anglais, provisoirement réfugié, durant cette débâcle du printemps 1940, dans la maison voisine de notre Il

ferme, et qui avait demandé à mes parents de venir écouter la SSC, ne s'installait jamais devant le poste sans avoir chaussé ses lunettes. Chaque soir, avant le souper, mon père, rituellement, s'assied devant le récepteur pour écouter le bulletin d'information. Je grimpe sur ses genoux. Et pendant qu'il manipule avec précaution les boutons de bakélite, je contemple l'écran de verre sur lequel sont inscrits les noms des villes: les «stations émettrices », comme les appelle mon père, avec un je-ne-sais-quoi de respectueux dans la voix. Quand on «allume le poste », quatre colonnes s'illuminent: l'une, à gauche et de couleur orangée, propose une liste assez réduite de ces stations émettrices; deux, au centre, jaunes, et bien pourvues en noms familiers; une à droite, et verte, comporte beaucoup de vide: Luxembourg, à mi-hauteur, semble une île perdue dans les mers du Sud. Mon père m'a expliqué que chaque couleur correspond à une longueur d'ondes. J'apprends ainsi que ces ondes mystérieuses n'ont pas toutes la même taille: certaines sont grandes, d'autres petites, et d'autres courtes. Mais je me demande ce qui peut bien différencier les ondes courtes des petites ondes. On passe des unes aux autres en tournant un bouton qui, après un léger hoquet, fait apparaître, dans un petit cercle situé en haut de l'écran et découpé en tranches comme un gâteau: GC, PO, GO et PU. Si je comprends bien ce que signifient les lettres des trois premières abréviations, les deux dernières, en revanche, ne laissent pas de m'intriguer. P.U. ? De quelles ondes s'agit-il? Des ondes souterraines captées par le « fil de terre» ? Mais alors, pourquoi n'ont-elles droit à aucune liste de stations émettrices? Quand on déplace l'aiguille, elles demeurent désespérément muettes. Il faudra l'apparition des premiers pick-up, après la Libération, pour que je découvre la signification de ces deux initiales mystérieuses. Tandis que mon père écoute attentivement le bulletin d'information, moi, sur ses genoux, je déchiffre, un à un, le nom de ces villes lointaines d'où nous parviennent des flots de paroles et de musique. La géographie proposée par le poste de TSF diffère sensiblement de celle affichée par les cartes Vidal-Lablache suspendues sur les murs de ma classe. Lyon, bizarrement suivie du sigle PTT - est-ce que cette station émet à partir d'un bureau de poste? - située tout en haut de l'écran, semble une ville du Nord. 12