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Un week-end sur deux et la moitié des vacances

De
174 pages

C’est l’histoire du combat d’un père pour revoir ses enfants après une séparation difficile. Accusé injustement d’un crime ignoble, il se retrouve pris dans les arcanes d'une justice peu encline à faire avancer son affaire. Après un abattement inévitable, il saura trouver la force pour comprendre comment marchent les juges, les avocats, les enquêteurs et comment faire pour les obliger à rendre justice.
C'est l’histoire d'un père, qui raconte la douleur d'être séparé de ses enfants qui lui manquent chaque jour un peu plus. Epreuve qui lui fera découvrir un immense trésor : un amour inconditionnel pour ses enfants.
Un texte tendre, émouvant, parfois drôle au style bref et lapidaire qui va à l'essentiel.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-62728-5

 

© Edilivre, 2014

Le manque

– Ma fille me manque.

Ça fait plus de deux heures qu’il est là, assis, en face de moi. Je discute avec lui. Non, c’est plutôt lui qui me cause et moi qui l’écoute.

Il me raconte une histoire, son histoire, banale à pleurer.

Sa femme est partie en emmenant sa fille.

C’est conflictuel, évidemment.

– C’était pas trop dur au début, tu sais.

Bien sûr, il y est pour quelque chose. Rien de crapuleux. Juste des différences. Des différences qui se sont agrandies, de jour en jour, pour faire place à des conflits de plus en plus violents.

Des différences de pays, de langue, de culture, des différences d’enfance bien sûr.

Des blessures qui se réveillent les unes les autres.

L’un qui rouvre les plaies de l’autre et l’autre qui fait pareil. Pas exprès, sans s’en douter mais c’est comme ça.

C’est d’ailleurs aussi pour ça qu’ils se sont choisis. C’est pour ça aussi qu’ils se sont rapprochés, qu’ils se sont aimés, ils avaient à peu près les mêmes douleurs. Ils croyaient les calmer à l’approche de l’autre. Ce fut le cas, pendant un moment, mais les plaies rouvertes ont pris toute la place. À la naissance de leur fille, ça a été le choc.

– Elle me manque, tu comprends !

Ça oui, je comprends, je sais trop bien ce que c’est le manque.

Le manque à en crever, comme on dit.

Le manque de l’être cher, c’est la solitude extrême.

Pas un jour sans penser à lui. Lui parler, le voir. Lui parler dans sa tête, puis tout haut, tout seul, puis devant les autres dans la rue. Faire comme s’il était là. Lui écrire, lui dire : « Comment tu vas ? »

Elle me manque tellement.

Combien de fois ai-je entendu cette phrase. Ces mots qui font monter les larmes aux yeux. Les larmes, la colère, le silence tout ça c’est pareil.

Et puis, lui si dynamique, qui rigole de tout, qui traverse la vie plein d’énergie, il est vidé. Il se tord un peu, se replie sur sa chaise comme s’il avait mal au ventre.

On dirait qu’il s’arrête de bouger comme pour retenir ses larmes, son émotion qui l’envahit. Il ne bouge plus, regarde un coin de la table du café où nous sommes assis depuis deux heures. Il reste dans cette position étrange.

Je ne bouge plus.

Puis je le vois.

Je vois son manque. Il est installé au fond de son ventre, dans son estomac, dans ses tripes. Il n’a pas encore pris tout son cœur.

Le manque est bien calé, il a fait sa place, il est bien au chaud. Il a mis du temps à prendre corps en lui, ça ne s’est pas fait tout seul.

– Au début, j’en avais rien à foutre, tu sais, puis un jour ça m’a pris, ça m’a fait mal, elle me manquait.

Il répète.

– Au début, j’en avais vraiment rien à foutre, tu vois, j’étais même plutôt content que ça s’arrête toutes les bagarres avec sa mère.

Je pensais à peine à ma fille et puis, comme je t’ai dit, ça m’a pris, ça m’a fait mal. Jamais, tu m’entends, jamais j’aurais cru qu’elle pourrait me manquer à ce point.

Ben oui, c’est comme ça.

C’est comme ça l’amour qu’on porte à ses enfants. Quand on est de sexe masculin, jamais on ne pense qu’on va aimer ses enfants à ce point. Mais ça aussi, ça vous prend un jour et ça ne vous lâche plus.

Pour le manque, ce cancer psychique, c’est pareil.

On n’en guérit pas.

On l’empêche de progresser, c’est tout. On le stabilise, comme disent les médecins, mais il est toujours là.

Alors, il fait comme beaucoup de ses pairs dans ces cas-là. Il entame un processus, ridicule et vital.

– Je me suis mis à lui écrire. Toutes les semaines, je lui écris dix lignes. J’ai acheté un petit cahier et je lui écris. Je lui parle de tout, je lui raconte que je pense à elle…

Ce goût, ce besoin, cette impérieuse nécessité d’être lu quand on va retrouver les siens. Et si on ne les retrouve pas, on sait, on espère qu’ils pourront nous lire. Laisser une trace, infime peut-être, mais une trace.

Quand les enfants devenus grands vont ouvrir les lettres de leur père, peut-être comprendront-ils cette période.

Ils comprendront, plus ou moins, ces pères qui ont souffert du manque.

Ils écriront, peut-être, eux aussi la suite : « Mon père m’écrivait… », « Il ne m’avait pas oublié… », « Il pensait à moi… »

Ou ils ne comprendront pas. En tout cas, pas tout de suite. Grands, les enfants n’auront qu’une envie : oublier toutes ces histoires. C’est plus tard, beaucoup plus tard, quand ils auront eu des enfants eux-mêmes qu’ils s’intéresseront peut-être à cette histoire.

– Et puis je garde tout d’elle, tu sais.

Tu m’étonnes. C’est pour tout le monde pareil, je pense tout bas.

– J’ai un dessin qu’elle m’a fait la dernière fois que je l’ai vue. On était à la terrasse d’un café, elle m’a dessiné une maison avec un soleil, des arbres et une rivière. Je l’ai mis dans ma chambre, je le regarde tout le temps, comme un con.

Le manque, ça rend con. C’est comme l’amour.

Ridicules, émouvants, vitaux, terribles et apaisants, ces rituels qui nous raccordent à l’être aimé.

C’est un caillou que j’ai gardé pendant des années. Un caillou que m’avait donné mon fils en me disant d’un air grave :

– Tiens, papa !

Et puis il me parle de la mère de sa fille. Il ne dit plus ma femme mais sa mère. Là, je sais exactement ce qu’il va dire.

– Non mais tu te rends compte, elle… et c’est parti.

Peu importe ce qu’il raconte, je connais, peu importe le fond de l’histoire, on connaît. On a déjà entendu ça mille fois.

Je tremble pour lui, je ne montre rien.

Il me fait trembler.

Il me fait revivre mes instants de douleur. Les atrocités. Je vacille intérieurement, je rigole doucement tellement ça m’effraie.

– Qu’est-ce que tu veux y faire, c’est comme ça. Faut attendre que ça passe.

C’est la seule phrase que je trouve à lui dire tellement je suis secoué. Ces phrases que l’on dit pour dire quelque chose, pour se protéger soi-même, pour rester lucide et continuer à écouter, pour ne pas être embarqué à son tour.

Je lui raconte que c’est toujours comme ça que ça se passe. C’est le système qui marche comme ça.

– D’abord t’es content d’être débarrassé de toute cette histoire, puis le manque arrive. Tu en veux à l’autre, tu trouves ça inimaginable qu’on puisse se comporter comme elle se comporte. Elle, elle pense pareil de toi, elle dit la même chose sur toi. Puis après tu te plies.

Pour voir ton gamin, t’es prêt à tout, tu acceptes tout du moment que tu peux être un peu avec lui.

Tu paies, tu pleures, tu ne cries plus.

Puis l’autre comprend que c’est de ne pas voir ton enfant qui te mine. Alors elle va s’en servir. Et plus tu te plies plus elle frappe. Alors, elle va en abuser. Un coup tu vois ta fille, un coup tu ne la verras pas.

Et puis quand ce père aura grandi, il se tournera peut-être vers la justice. Il aura compris qu’il faut mettre un tiers dans cette relation, un tiers qui n’en a rien à faire, en tout cas qui n’est pas concerné.

Il saura demander de l’aide à la justice pour enfin créer deux personnes et distendre l’union qui les soude. Il le fera pour sa fille, pas pour la mère, pour sa fille, pour qu’elle ne vive pas trop mal, qu’elle puisse marcher sans béquille.

Ils font tous pareil, nous faisons tous pareil.

Les pères font ça.

Ils parlent tout haut à leur fille, dans leur cuisine.

– Mon enfant je pense à toi, je ne t’oublie pas, je tiens bon, je ferai tout pour te retrouver, je t’aime.

Ils collectionnent les photos, les dessins, les mots, les layettes, les chaussettes, les petites chaussures, les jouets… ses jouets.

– Je n’ai rien touché dans sa chambre, comme ça quand elle reviendra elle retrouvera tout comme elle l’a laissé.

Quelle misère que d’entendre des choses pareilles, je pense tout bas.

Les pères gardent les chambres intactes, vont y faire un tour régulièrement. Ils s’assoient sur leur lit.

Ils relisent un conte, un livre avec quatre pages et six dessins.

Ils osent, là, tout seuls, sous le regard de personne, dire : « Je t’aime ma fille, je t’aimerai toute ma vie. »

Ils sont au volant de leur voiture, ils ont presque oublié et puis une chanson à la radio leur rappelle, leur entrouvre le cœur.

C’est la chanson que j’écoutais avec eux l’été dernier.

Ils s’arrêtent, se garent un peu à l’écart et, parfois, là, à l’abri du monde, pleurent en silence. Ça remonte, ça déborde.

Ils se comparent à leur grand-père dans les tranchées. Ils vivent aussi une tragédie. Ce n’est pas la même. Elle ne fait pas mal au corps, au cœur seulement. Comme leurs aïeuls, ils ne sont pas tous touchés. Il y a eu ceux qui ont été frappés et les autres qui étaient à l’arrière. Là aussi, il y a ceux qui sont touchés et les autres qui n’en ont jamais entendu parler.

Je lui dis que c’est toujours comme ça, que ça se passe toujours ainsi.

– C’est un processus normal, c’est comme ça pour tout le monde, elle n’a rien d’exceptionnel ton histoire, c’est prévu d’avance, je peux même te raconter la suite.

Ça a l’air de le calmer, il a l’air content de savoir que c’est normal. Ça le fait rire, un peu.

– Bien sûr. Je suis con. Ça n’a rien d’extraordinaire ce qui m’arrive.

– Oui, t’es con, ça pour sûr mais t’y peux rien.

– Tu connais ça et toi tu dis que c’est pour tout le monde pareil.

– Je connais, oui. Mes enfants me manquent tous les jours, même si j’ai un droit de visite maintenant. Ma fille, mon fils aussi, je leur parle tous les jours dans ma tête.

Pour tout le monde c’est pareil, tu sais, avec des variantes, c’est tout.

Cette histoire, c’est banal pour tout le monde, mais c’est vital pour lui.

On se bouge, on quitte ce café, on fait un bout de chemin ensemble. C’est moi qui l’accompagne. Je lui mens, lui dis que je vais dans la même direction que lui, pour rester un peu plus longtemps avec lui.

– Ça m’a fait plaisir.

– Moi aussi, tu sais, ça m’a fait plaisir.

Je rajoute :

– L’autre jour, j’étais avec mon fils dans la cuisine, il m’a passé un plat, je lui ai dit merci. Tu ne sais pas ce qu’il m’a répondu ?

– Non.

– « Sans moi, on se demande ce que tu deviendrais. »

Je me suis arrêté, l’ai regardé dans les yeux et lui ai dit.

– Tu ne crois pas si bien dire !

Une affaire vous concernant

C’est un papier, une convocation pour « une affairevous concernant ». C’est comme ça qu’ils vous font venir. J’y vais. C’est un tribunal de police.

C’est un endroit calme et reposant. Cette administration est un peu comme un couvent.

Chacun vaque à ses occupations. Ils marchent au même rythme. C’est à neuf heures que je suis convoqué, j’ai le temps d’y aller. J’ai juste un rendez-vous après pour mon travail à dix heures.

Je présente la convocation.

On me montre la salle d’attente.

J’attends.

On vient me chercher.

Le premier indice, c’est un sas de sécurité. On rentre ici comme dans une banque. Des secrets à garder ? Ils ont peur de quoi ?

On traverse une longue série de bureaux. Ils sont disposés autour d’un patio. On se croirait dans une hacienda mexicaine. Un calme étrange, légèrement recouvrant, impressionnant, se répand dans le couloir. Un chat noir et blanc sort d’un bureau et entre dans un autre. On est où ?

Je rentre dans le bureau de l’homme qui est venu me chercher.

– Installez-vous !

J’attrape la chaise qui est au fond de la pièce, collée au mur. Je la rapproche pour m’asseoir en face de lui, de l’autre côté de son bureau.

– Non, laissez-la là-bas.

Deuxième indice.

On va se parler comme ça pendant deux heures à trois mètres de distance.

– Vous m’avez convoqué pour la plainte que j’ai déposée ?

Ce jour-là, j’ai eu la main heureuse. D’habitude j’écoute, mais là j’ai parlé le premier. Instinct de survie ?

Ça l’intéresse, il me fait parler.

– De quoi parlez-vous au juste ?

Et je raconte. Je raconte la violence ordinaire. La folie qui avait pris le couple. Les violences quasi quotidiennes, insupportables pour tout le monde.

Il m’écoute toujours. Je suis persuadé que c’est pour ça qu’il m’a convoqué.

Puis au bout d’une demi-heure, il m’arrête.

– Ça suffit, j’ai déjà entendu ce type d’histoire.

À cet instant, j’ai encore de la force.

– Ce n’est pas pour cela que vous êtes convoqué, ajoute-t-il, mais ce que vous dites change pas mal de choses. Vous n’êtes pas convoqué pour cette histoire mais pour une autre.

– Quelle histoire ?

– Vous ne voyez pas de quoi je veux parler ?

– Non, je ne vois pas.

– Vraiment ?

– Vraiment !

– C’est embêtant. C’est très embêtant car je dois vous entendre suite à une plainte qui a été déposée contre vous mais je n’ai pas le droit de vous dire de quoi il s’agit.

– …

– Alors évidemment si vous ne savez pas de quoi il s’agit ça va être difficile d’en parler. Vous ne voyez vraiment pas pourquoi on a déposé une plainte contre vous ?

– Non.

Il a l’air ennuyé. Il me sonde, me regarde, attend un moment, laisse un silence.

– Alors, c’est quoi cette plainte ? Si vous ne me dites pas de quoi il s’agit, je ne vois pas comment je peux vous en parler. C’est bizarre.

– C’est peut-être bizarre mais c’est comme ça. Bon, voilà ce que l’on va faire. Je vais en lire quelques extraits, comme ça vous serez au courant et pour moi ça fera comme si je ne vous l’avais pas lue. Ça vous va ?

– Oui, si vous voulez !

C’est un peu ubuesque mais il faut bien qu’il fasse son travail.

La bombe a explosé quand elle était à l’intérieur de moi. Elle a explosé dans mon ventre, m’a pris les jambes, la tête et puis les bras. Je suis pétrifié, flageolant, assis, je n’ai plus de souffle, je respire mal, je sens l’angoisse qui me chauffe le corps. L’eau quitte ma bouche pour sortir par les pores de ma peau. J’ai la langue sèche et petite.

Je reprends mon air, c’est un cauchemar mais je vais m’en sortir. Ou alors un gag, une simple plaisanterie. Quoique le gars en face de moi n’ait pas l’air de rire. Il a l’air d’en voir des « comme moi » assez régulièrement. Lui, il est normal. Il attend, il observe mes réactions, il me regarde.

Ça ne le trouble pas, il n’est pas impliqué dans cette affaire, c’est pour ça.

Après avoir lu quelques extraits de la plainte, il me dit :

– Bon, qu’est-ce que vous avez à répondre ?

Rien. Je suis figé.

C’est l’injustice qui me fait le plus mal, qui me désarçonne le plus. Je suis redevenu un gamin en deux minutes. À ce moment-là, on peut tout me dire, on peut tout me prendre, on peut tout me faire.

J’ai un sursaut.

– C’est n’importe quoi, c’est de la folie !

J’ai un sursaut pour mon fils. Il faut le sauver. Je ne peux pas le laisser dans une telle mouise, il n’a que quatre ans.

À cet instant, je me moque de ce qu’il peut m’arriver. Je pense à lui en premier.

– Mais c’est de la folie pure. Comment mon fils va pouvoir vivre avec ça ? Mais comment peut-on lui faire un truc pareil ?

– Bon, ça va, ça va, calmez-vous. Alors qu’est-ce que vous avez à me dire au sujet de cette accusation ?

J’ai entendu des horreurs et encore il ne m’a lu que quelques passages, il en a sauté d’autres.

Ma vie prend un virage, est en train de basculer tout doucement, comme au ralenti. Je ne m’en rends pas bien compte sur l’instant.

Je fais des allers-retours entre l’abîme et le bord du précipice. J’essaie de me retenir, rien à faire, je tombe. C’est une erreur, c’est une connerie, on va revenir en arrière. Ça ne va pas durer. J’ai envie de rigoler pour me réveiller, pour prendre de la distance avec leur chose.

Les indices que j’avais inconsciemment accumulés reviennent à mon esprit. Ils n’ont vraiment pas l’air de rigoler ici. Le sas, la chaise au fond du bureau. Je suis un malfrat, pire un salaud.

Comme à chaque fois que je suis accusé, je pense que j’ai dû faire quelque chose. Je cherche, j’ai dû rater une marche. C’est de ma faute de toute façon.

L’éducation des années cinquante nous a conduits à adopter ce comportement. L’éducation du non-dit. Les enfants s’interrogeaient sur ce qui leur paraissait bizarre, ils n’avaient pas de réponse, on ne leur disait rien. Ça vous forme bien à la culpabilité, ça vous dresse à vous taire.

Face au silence des adultes, quand on demande et qu’il n’y a pas de réponse, on en déduit qu’on est en faute. Enfant, on devine qu’on a raison sur pas mal de domaines mais on comprend qu’on a tort de poser des questions, ou même simplement d’aborder le sujet.

On apprend alors le silence et le mutisme. On comprend, plus tard, que l’injustice ne compte pour rien devant les secrets ou les tabous d’une famille.

– Si j’ai bien compris et d’après ce que vous dites, j’aurais donc abusé de mon fils ?

– Oui, en tout cas c’est ce qu’il y a dans la plainte.

La plainte est détaillée, sordide, descriptive, illustrative.

Je ne pensais pas qu’on pouvait faire des trucs pareils.

On est le 6 juillet 1995. Ce genre d’allégation, dans les cas de séparation, est devenu habituel par la suite, et ça n’a plus choqué personne. C’est une arme qui est devenue monnaie courante. Pour moi, c’était un coup de massue. J’ai mis dix ans à m’en remettre. Je fais maintenant tout de suite attention quand je vois un...