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Une enfance africaine

De
248 pages
"Dis-moi, tante! Toi, la mémoire de notre famille, toi qui sait tant de choses, peux-tu me parler de mes premiers moments ?" S'ensuit le récit de son enfance en Guinée, avec les traditions familiales, culturelles, l'éducation à l'école des blancs jusqu'à la vocation d'instituteur.
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Une enfance africaine

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-05390-8 E~:9782296053908

Fodé lamine Touré

Une enfance africaine
Roman

L'HARMATTAN

GUINÉE

A mes maîtres d'alors et leurs descendances A tous ceux-là que j'ai voulu camper et immortaliser par le présent ouvrage A mon frère Salifou Touré, ancien Ministre A mes chères épouses: N'Gamet Cissé et Khalifatou Sylla A mes enfants: Marna Fine, Sékou Oumar, Mbaye, Tatou, N'Gamet, Bouba et Fatou A mes camarades d'enfance et descendances A tous mes parents, compagnons, anciens et amIs.

Avec tous mes remerciements à Stephanie... pour son apport.

Du MÊME AUTEUR

Jeune africain 1er livre de lecture - Hatier/Hachette
Jeune africain 2èmelivre de lecture - HatierIHachette De cœur en chœurs- Poèmes - A paraître Jeune africain - Lecture CM - A paraître Jeune africain - Français CM - A paraître

PROLOGUE

- Dis-moi, tante! Toi, la mémoire de notre famille, toi qui sais tant de choses, peux-tu me parler de mes premiers moments? En somme, dit-elle, tu voudrais savoir si je me souviens encore de cette nuit où ta mère, se démenant comme un lamantin, vint implorer mon assistance? Où je faillis avoir des démêlés avec des infmniers aux manières abracadabrantes? Aussi de cet après-midi, où ton père piqua une saute d'humeur à propos de laquelle le marabout nous prévint: «Ayez bon œil sur cet enfant qui vient de naître! » Or l'enfant qui venait de naître, le sorcier en question, c'était précisément toi, me lança-telle en manière de boutade. Le temps de réprimer un sentiment de culpabilité, et je poursuivis tenace: Et ensuite, tante, de quoi te souviens-tu encore? Et de quoi je ne me souviens pas et qui n'est pas là, dans ma tête? Ma tête, vois-tu, mon fils, c'est comme le livre que tu tiens là ; je l'ouvre à telle page et aussitôt tels événements surgissent comme dans un miroir. Tu sais, je n'ai pas perdu mon temps, moi avec votre grand-père. En tant que benjamine de ses enfants, il me retenait toujours près de lui et j'avais plaisir à l'entendre me parler de son passé, de I'histoire de notre famille, de ses opinions sur les événements de l'époque, de ses conceptions philosophiques, de quoi encore? Et c'est tout cela que tu voudrais savoir, petit tricheur? Oui, tante, en commençant par ce que je t'ai demandé. -

-

- Mais au fond, pour quelle raison, cette curiosité? Elle me dit cela en me dévisageant avec un sourire malicieux, dissimulant à peine l'admiration irrésistible qu'elle vouait à ma frimousse d'adolescent à croquer. D'ailleurs, ajouta-t-elle, si tu es venu avec la gracieuse silhouette de mon père, la seule chose que tu n'égaleras jamais, la connais-tu ? Et de sourire en se délectant de la satisfaction intérieure qu'elle éprouvait de me taquiner. - Je la connais, tante, c'est... Et de sourire ensemble bruyamment, complice, elle et moi. d'un sourire -

- C'est quoi? Poursuivit-elle. - Tu me l'as déclaré cent fois, tante, c'est... - Oui, c'est? Et de clamer en chœur, elle et moi, en ponctuant tapageusement chaque syllabe: «Saaa... beau eau eau... Téééé... ! » Ha, ha, ha ! dit-elle! Je croyais que tu ignorais cela! L'ignorer? Dieu m'en garde! Mais, de grâce, dis-moi ce que tu sais de mes premiers moments. Parle-m'en! J'aimerais tant savoir. De ce qu'elle me conta, et de ce que j'ai gardé en mémoire, voici le témoignage. -

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Prends-le

donc

Ma mère allait et venait. Elle souffrait visiblement. Tante, tout en feignant de dormir, l'observait. Ça ne va pas? Finit-elle par demander à sa belle-sœur. Non! J'ai mal. Tiens! Place cette pierre sur ta tête et fais des va-etvient, ça te passera. Elle s'exécuta. La douleur un moment s'évanouit, elle revint peu après. De nouveau l'épreuve de la charge. Une fois de plus la couleur disparut, puis comme obstinée réapparut. - Tiens! Bois cette décoction. Tu attacheras ensuite cette cordelette à la ceinture, tu verras, ça ira mieux. Elle absorba la décoction et noua le gris-gris à sa taille. La douleur cessa quelque temps. Elle ne tarda pas à revenir de plus en plus lancinante. Elle finit par devenir insupportable. Ma mère aurait voulu tenir au moins jusqu'à l'aube: rien n'y fit. Alors, elle alla droit à sa belle-sœur, plaça ses mains sur les épaules de celle-ci et la supplia. - Fais quelque chose! Aide-moi! Je n'en peux plus! Tante avait compris. Elle mit les effets en ordre dans la chambre, enfila sa longue camisole de dentelle, rajusta son mouchoir de tête, enroula une écharpe autour de sa taille. Elle engouffra pêle-mêle des habits de rechange, quelques fioles de talisman, du savon noir, des gris-gris, encore quelques pagnes et d'autres objets plus ou moins utiles; puis, furtivement, sur la pointe des pieds, se coulant dans la nuit et rasant les murs ainsi que des fantômes, les deux femmes se dirigèrent vers I'hôpital Ballay distant de cinq cents mètres à peine. Peu de temps après, à trois heures du matin exactement, une chétive créature se recroquevillait, s'entortillait et miaulait sur une table à roulettes, dans la salle d'accouchement d'un coquet pavillon colonial au toit de tuiles rouges, au parquet luisant de carreaux blancs et noirs, aux salles spacieuses, dont les larges baies tendues de mousseline s'ouvraient sur un clos -

de luxuriante végétation tropicale. Le long de ce clos à clairevoie, par l'extérieur, le boulevard maritime déroulant son ruban roux sous les parasols mouvants des palmiers et les hautes silhouettes pensives des eucalyptus. Au second plan la balustrade longeant la côte. En contrebas, les rochers en proie à l'assaut tumultueux des flots. Par-delà, s'étalant à perte de vue, le tapis incommensurable de l'océan... Tante, qui ne pouvait intervenir, s'était mise à observer d'un air curieux les gestes prompts et précautionneux des infirmières, leurs va-et-vient empressés, leurs chuchotements sentencieux, mille soins qu'elles prodiguaient. Des gouttes dans les yeux, du coton dans les oreilles, dans les narines, dans l'entrejambe, entre les fesses, partout. Et l'odeur forte de l'alcool, et la senteur pénétrante de la teinture d'iode, et ces ciseaux qui coupent. Encore du coton en abondance; et puis un large bandage autour de l'abdomen; et puis une poudre parfumée qui embaume tout le corps. Tante suivait attentivement. Elle savait par intuition que ces précautions pour le moins étranges, n'étaient cependant pas inutiles, tout comme ces aiguilles que ces sorciers vous enfoncent dans la chair; ces larmes qui vous incisent la peau, ces remèdes qu'ils vous font ingurgiter, cette tige qui va chercher on ne sait quoi jusque dans votre fondement, des précautions destinées sans doute à vous protéger contre des maladies redoutables. L'infirmière réclama la layette. Tante fouilla dans son seau et présenta un joli pagne multicolore. Elle n'avait que cela: ni bonnet, ni couche, ni blouse. Encore moins des chaussons dont elle ignorait jusqu'à l'existence. D'ailleurs dans l'entendement traditionnel, on ne prépare pas le trousseau d'un enfant avant sa venue au monde. C'est de mauvais augure. Le Créateur n'aime pas qu'on le devance dans ses desseins... De me voir ensuite dans ses bras, tante était comblée. Elle m'emporta auprès de ma mère dans la salle des nourrices. Elle mit le moment à profit pour passer ses talismans sur mon corps, dans mes cheveux, sur ma figure. Elle me plaça une cordelette à sept nœuds au poignet gauche, préleva un toupet de mes cheveux pour quelque office avec le marabout. Elle engloutit 12

dans son seau tout ce qui devait être enterré sous le kolatier de notre cour ou offert en sacrifice à quelques vieilles nécessiteuses. Puis elle se rendit par l'aube naissante dans la famille pour annoncer l'heureux événement... A l'heure où retentit le premier chant du coq, où le muezzin expédie dans l'espace ses premiers appels, tante avait versé quelques poignées de riz dans un mortier. Munie d'un pilon, elle s'était mise à piler, mêlant sa proclamation à la symphonie matinale: «Debout, gens de la concession! Debout, gens du voisinage! Debout! Écoutez la bonne nouvelle! Entendez bien. Je viens d'accoucher d'un garçon! Un garçon m'est venu! Je suis mère d'un beau, d'un gros garçon, par la grâce de Dieu! Levez-vous et venez voir mon garçon ! Venez voir! » Elle cria tant et si fort que de partout les gens surgirent, accoururent à elle, s'enquirent de la fameuse nouvelle qui se répandit aussitôt dans le quartier comme une traînée de poudre. Et les femmes, et les jeunes filles, et les vieilles, surgies de partout, esquissèrent des danses de circonstance, entonnèrent des airs d'allégresse. Elles se transportèrent ensuite jusque devant la chambre de mon père lequel, après avoir suivi leurs ébats et compris la signification de leur tintamarre, les gratifia de quelques sous. En retour, elles bénirent chacune le nouveau-né et prièrent pour ses parents.. . J'imagine aisément les regards que les auteurs de mes jours échangèrent peu après à la maternité. Dire qu'ils s'embrassèrent: non! Ce n'était pas dans nos mœurs: un homme n'embrassait jamais une femme en public, fut-elle son épouse. - Prends-le donc et regarde-le, dit ma mère. Après un moment d'hésitation, il me prit dans ses bras, ému. Il m'observa, troublé par l'émotion et par un ineffable bonheur. Il me souffla ensuite dans l'oreille droite puis dans l'oreille gauche, l'appel du muezzin: «Dieu est grand! Dieu

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est grand !... Ô Dieu tout puissant, daigne assurer à mon fils une robuste santé, la longévité et une destinée prospère. .. » Que les cieux et la terre en témoignent La veille du jour de baptême, les femmes de la concession et des environs avaient nettoyé à fond notre demeure et préparé des beignets, des boissons à base de gingembre, de fruits ou de miel, de grands plats de riz et de fonio, sans oublier les traditionnelles boulettes de pain blanc ainsi que les noix de kola à distribuer. Les cadeaux traditionnels avaient afflué auparavant en direction de mes parents: sacs de riz et fonio expédiés par le grand-père maternel; huile de palme, poisson fumé, paniers de kola venus de Koba, village de la grand-mère paternelle. L'aîné du clan familial avait fourni pour sa part le bélier de sacrifice. Les compagnons de travail de mon père ne furent pas en reste avec leurs contributions globales en espèces. L'oncle maternel, fonctionnaire des douanes, procura le sucre, la farine et I'huile d'arachide nécessaires. Chaque membre de la famille, chaque ami des miens selon ses possibilités, son élan de solidarité ou de sympathie, avait présenté son « prix de savon» pour laver le bébé ou son « prix de pagne» pour le porter. L'atmosphère du baptême? Ni balafon, ni tam-tam, ni danse. Non plus de griots volubiles et tonitruants: tradition familiale oblige. Cependant un vieux joueur de viole, agréable conteur et fidèle compagnon du patriarche. Des farbas aux flatteries discrètes; des notables à barbes vénérables trônant aux places d'honneur ou égrenant paisiblement leurs chapelets. Les femmes regroupées à part ou rassemblées autour de ma mère dans sa chambre. Des gamins. La foule. Ce fut le grand Imam de la mosquée qui officia. Il récita d'abord quelques versets coraniques, puis bénit l'assistance. Il déclara ensuite: «Je vais proclamer le prénom de l'enfant afin qu'en témoignent Dieu et son Envoyé. Les cieux et la terre, les anges et les génies, les humains et l'ensemble de la création pour ce 14

jour et pour les siècles à venir. Que Dieu accorde longue vie, santé et prospérité au nouveau-né. Que ses frères et sœurs à naître dépassent en nombre leurs aînés! Que Dieu accorde une nombreuse progéniture à ceux qui en manquent, la santé aux malades; fortune et prospérité à tous; le bonheur et le paradis à toUS» Après une pause, il se saisit d'une noix de kola et tout en la fendant, prononça les trois mots du Coran: « Bisimilaï Rahman Rahim!» Il articula ensuite à haute voix le prénom tant attendu. Un farba à la voix de stentor le répercuta aussitôt, cependant que de l'autre côté de la cour, on égorgeait le bélier. Une deuxième fois, une troisième fois, le prénom fut proclamé et répercuté. Rumeur d'approbation, propos de satisfaction, commentaires élogieux et empressement autour de mon homonyme qui fut salué et congratulé. Alors, celui-ci se répandit en largesses auprès des farbas 1, des vieilles personnes et autres solliciteurs indigents. Les boulettes de pain blanc accompagnées de kolas, les boissons et les beignets circulèrent. Les notables, après avoir reçu leur part de présents, prient place autour des mets installés à leur intention. La cérémonie religieuse se clôtura avec les ultimes bénédictions de l'Imam et la récitation collective de la première sourate du Coran. Alors seulement les farbas en quête de dons purent se livrer à leurs dithyrambes auprès des assistants. La marmaille s'en donner à cœur joie dans la ripaille, non sans cris, sans disputes, et même sans pugilat autour des mets ou friandises qu'on lui offrait. Celui dont je reçus le prénom était le patriarche du clan familial et de loin l'aîné de mon père. Bien qu'il s'appelât Fodé, il ne pouvait venir à l'idée de personne dans la concession d'aller directement à cette appellation sans y adjoindre la
1 Farbas : Grands griots.

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particule «Bâ» signifiant Père. Encore n'était-il désigné sous ce vocable qu'au moment où sa présence ne hantait plus ses parages. Ses épouses s'adressaient à lui indirectement sans jamais oser l'interpeller. Les jeunes femmes et les jeunes filles fléchissaient les jambes ou carrément se mettaient à genoux pour le saluer, lui parler ou lui présenter un objet. Ma mère qui, de par la tradition, avait le droit de le plaisanter, seule se permettait de l'appeler directement Bafodé. De fait, elle-même n'usait de ce privilège qu'avec mesure et circonspection, tant la personne du doyen en imposait. Mon père s'adressait à lui avec déférence en usant du terme « Tara», ce qui veut dire « Grand frère ». Pour nous, ses enfants et neveux, il était le « Père» tout court. Plus tard avec le recul du temps, il était le « Père» tout court. Plus tard avec le recul du temps, il deviendra, en son absence, «Le Vieux », en bon français. Ainsi Fodé, mon prénom, se transforma par la force des choses en Bafodé. Or, comme il existait beaucoup d'autres Fodé et même de Bafodé dans ma famille maternelle, mon prénom devint à ce niveau Fini-Fodé, dérivé du prénom de ma mère N'Gafmi; tout comme pour mes oncles N'Touré-Fodé, Kia-Fodé, N'ToumaFodé, Da-Fodé, et pour mon grand-père maternel lui-même, Binti-Fodé, fils de Mabinty.
L'oiseau de malheur

Je courais sur ma deuxième année. Alerte, touchant à tout, balbutiant à tort et à travers, amusant la galerie par mes espiègleries: ma seule présence suffisait à répandre la joie et la gaieté dans mon entourage à la grande satisfaction de ma mère. Vigilante et affectueuse, elle savait me couver des yeux à proximité, et me vouer son cœur et son âme à distance. Elle ne s'était pas encore décidée à me sevrer, prolongeant à dessein son plaisir de me voir téter à même son sein, tout comme si elle désirait que ne prît jamais fm cette ineffable volupté qu'elle éprouvait de me sentir là, puisant des yeux dans la tendresse infinie de son regard et pompant goulûment dans la substance revigorante de sa chaude maternité. Elle m'adorait. Vint un jour 16

cependant où, me contemplant blotti contre elle et la bouche à son sein, elle s'aperçut soudainement que je pâlissais, que mes lèvres lâchaient prise, que mon regard virait, que les nerfs de mon cou lâchaient également, amenant ma tête de côté. Affolée, elle appela ses voisines et les supplia de m'observer. Indubitablement le mal était sérieux. Qu'était-ce au juste ? Une sorcière anthropophage l'a sans doute livré à sa confrérie en exécution de contrat, avança une bonne femme. Cela n'est pas possible! Rétorqua ma tante. Ce gosse est prémuni contre les sorciers depuis sa naissance par les talismans et les gris-gris les plus éprouvés. C'est l'oiseau qui l'a atteint, affirma une autre. N'Gafini a dû être frôlée par cet oiseau de malheur qui circule au crépuscule et jette le mauvais sort sur les femmes enceintes. Que faut-il donc faire? Interrogea ma mère. Le laver avec une décoction de feuilles chasse-génies apprêtée par une spécialiste, lui répondit la même femme.

Je vais de ce pas en chercher, lança tante qui disparut aussitôt. En attendant, un guérisseur se présenta qui me massa tout le corps en prononçant force incantations susceptibles d'éloigner les esprits malfaisants. La femme qui avait parlé tantôt s'acharna elle aussi à me frotter le corps avec des feuilles broyées rapportées on ne sait d'où. Un marabout m'aspergea de talisman. Tous ces traitements furent vains. La décoction rapportée par tante s'avéra elle aussi sans effet. Et I'hôpital ? Avança mon père survenu entre-temps. L'hôpital ne peut rien contre l'oiseau! S'empressèrent de lui répondre les femmes. Les hommes désemparés s'en remirent à la sagacité de leurs compagnes. Le soir vint, puis la nuit. Mon état avait viré à l'agonie. Je fus veillé par l'ensemble de la famille affligée et à court de ressources. -

-

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Dès l'aube, alors que tout espoir était désormais perdu, ma mère sortit et se dirigea vers le quartier Corontie afin de tenter l'impossible auprès des guérisseurs particulièrement fameux de ce quartier. Sitôt qu'elle fut partie, les vieilles se regroupèrent autour de la créature quasi inerte dont la tête émergeait à peine de la couverture. L'une d'elles tourna et retourna le petit être qui gisait, passa la main sur son front, puis sur sa poitrine sans enregistrer souffle ni chaleur. Alors, elle se tourna vers l'assistance et sentencieusement déclara: - Le Créateur a accompli son œuvre! «Inna lillahi wali rassoulihi!» s'exclama mon homonyme arrivé à ce moment précis. C'était sa proclamation habituelle face à toute nouvelle bouleversante: « Nous appartenons à Dieu et son Envoyé! » Ni sanglots, ni pleurs. De sourds gémissements. L'affliction générale, le recueillement. Comment se comporta alors mon père, tante? Sous le choc, il se tint longtemps la tête entre les mains, puis se retira dans sa chambre pour ruminer sa douleur. . . On étala des nattes sur la véranda de la maison mortuaire. Les marabouts s'y installèrent. On leur apporta le nécessaire: de l'eau pour leurs ablutions, de la percale, du parfum et ils se mirent en devoir de préparer le linceul. Peu à peu la cour s'emplit de personnes attristées et recueillies. Lorsque ma mère revint de sa course chargée de feuilles, de racines, d'écorces et de poudres, elle traversa la cour sans prêter la moindre attention aux gens assis çà et là. Se refusant à demander tout renseignement, elle alla droit à sa chambre où elle me trouva entièrement recouvert de drap blanc. Elle regarda autour d'elle. Silence. Alors, portant ses mains sur sa tête, elle éclata d'un sanglot désespéré, se tordit le ventre de détresse, en appela à Dieu en hurlant et se jetant à terre. Puis se redressant, elle s'écria: -

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«Mon fils..., grand Dieu! Qu'est devenu mon fils? Est-ce possible, Dieu tout puissant? » Se précipitant ensuite sur le lit avec une énergie de possédée, elle arracha le drap qui me couvrait, me prit dans ses bras et se mit à m'observer en hurlant et me secouant. «Non! Ce n'est pas possible! Mon fils n'est pas mort! Il n'est pas mort! ... Bâfodé! Bâfodé mon fils, réponds-moi! Réponds-moi! » Ce disant, elle me vit comme remuant imperceptiblement les paupières, puis ouvrant lentement les yeux, et puis l'observant calmement, placidement, même tendrement, et même affectueusement, avec une lueur céleste dans le regard. «Mes mères! Venez voir! S'écria-t-elle alors. Voyez ce que je vous ai dit! Voyez mon fils qui ouvre les yeux et me regarde! Je vous ai dit que mon fils n'est pas mort! Ne voyezvous donc pas! Approchez donc et prenez-le pour voir! » Ils approchèrent tous en effet pour voir. Ils se rendirent à l'extraordinaire évidence, abasourdis, interloqués, stupéfaits, ou penauds ou crédules, chacun selon son tempérament. « Inna lillahi wali rassoulihi ! » avait prononcé de nouveau mon homonyme «Allahou Akbar! Allahou Akbar!» ne cessaient de répéter les marabouts. Les traitements se poursuivirent et le temps aidant, je finis par recouvrer peu à peu ma santé. A pleurer Mes souvenirs les plus lointains remontent à ma troisième année. Ma voix pâteuse et traînante qui amusait fort mon entourage à travers des mots d'enfance résonne encore à mes oreilles. Des mots qui revenaient chaque fois que mon cousin Ibrahima de quelques mois plus jeune tapotait dans notre bol commun de riz et y jetait du sable.

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I y a mana bandé kana! Criais-je pour dire: «N'ga! Ibrahima na bandé ma kanafé! » C'est-à-dire «Mère! Ibrahima est en train de gâter le riz! » La clémence ou climat aidant, je vivais totalement nu à cette époque, de cette nudité candide et ingénue qui a fait donner en pays mandingue le nom de « bilacoros » aux garçons non encore circoncis. J'étais tantôt porté à califourchon sur le dos de ma mère et ballotté à ce poste durant les travaux de ménage, tantôt accroché à son pagne pour ne point me séparer d'elle. Abandonné à moimême, j'aimais me rouler dans la poussière ou tapoter dans toute eau à portée de ma main. Ma mère se désolait de me voir touchant à tout, déranger, renverser et endommager tout sur mon passage. Lorsque je dépassais la mesure et devenais insupportable, elle n'hésitait pas à me donner des fessées. J'étais ravi par contre quand l'une des nombreuses femmes de la concession me tendait des friandises ou me gratifiait de poignées de riz. J'aimais aussi que l'on me soulevât de terre pour me faire tournoyer dans l'espace, puis recevoir des caresses en me retrouvant à terre. En somme, adulé par tous, allant de l'un à l'autre sous le regard vigilant de ma mère, j'avais tout pour être heureux. Cependant, je ne me sentais réellement dans mon étoffe que lorsque je me laissais aller à mes pleurs, au grand désarroi de tous ceux qui tenaient de me consoler. Mes parents qui n'y comprenaient rien en étaient inquiets et désolés. Que signifiaient donc ces jérémiades? Était-ce parce que, malheureux en leur compagnie, je désirais les abandonner pour retourner aux cieux parmi les séraphins dont la nostalgie me hantait? Était-ce parce qu'un mal pernicieux me rongeait? Était-ce l'œuvre de quelques génies malfaisants? Ma grandmère maternelle surtout ne pouvait y tenir. M'entendait-elle sangloter dehors, elle hurlait à tue-tête pour que l'on me ramenât à elle. Autrement elle se jetait sur son bâton et se précipitait de ses pas titubants d'aveugle dans la direction d'où venaient mes pleurs.

-

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Enfant gâté, disaient les uns. Tempérament chagrin et maladif, selon les autres. Je pleurais sans cesse, je pleurais tout le temps et à tout propos. Je pleurais pour m'entendre pleurer. Je modulais mes pleurs pour les rendre plus mélodieux, plus mélancoliques, plus attendrissants. Je pleurais pour me faire aimer de mon entourage. Je me berçais de la musique de mes pleurs. Il paraît que je pleurais comme d'autres causent, comme d'autres chantent; comme d'autres rient. A plaisir. Ô Yo nga Yo! Ô ma mère Ô ! Ô Yo mbaba Yo ! Ô mon père Ô ! Ô Yo Allah Yo ! Ô Dieu Ô ! Ô Yo nga yo mbaba Yo! Ô ma mère et mon père Ô ! C'est du reste à cette époque que ma mère accoucha de ma petite sœur Fatou. La première nuit que je passai sans la voir à mes côtés me fut insupportable, au point que j'importunai la maisonnée entière par mes jérémiades jusqu'au lever du soleil. Que faire? se demandait-on, alors que la maternité demeurait interdite aux enfants des accouchées. La famille embarrassée ne trouva pas d'autre solution que de transgresser ce règlement en usant d'un stratagème. La complicité du personnel de garde aidant, on me conduisait chaque soir, après le départ des agents de service, jusqu'à la grille de l'hôpital. Soulevé de l'intérieur par mon accompagnateur, happé de l'intérieur par un complice, j'étais conduit et déposé clandestinement auprès de ma mère. L'opération inverse de déroulait à l'aube avant l'arrivée des patrons de l'hôpital. A baver Quatre ans. Je bavais affreusement. La bave me coulait de la bouche comme l'eau suinte d'une fontaine. Elle humectait mon menton, glissait sur mon cou, s'étalait sur ma poitrine, lavait mon ventre. Je ne pouvais m'en empêcher, et c'était dégoûtant. La peau de ma poitrine et de mon ventre en était entamée quasiment jusqu'au derme. Ma mère était affolée, mon père désolé, la famille fort préoccupée. Quant à mon oncle et homonyme, bien qu'il éprouvât pour moi la plus intime 21

tendresse, il trouva mon état insupportable et décida de dispenser ma mère de tout travail de ménage aussi longtemps que je continuerai à baver. L'hôpital consulté déclara ne pas disposer de remède approprié. Les guérisseurs traditionnels pour leur part affirmèrent que le mal était passager et sans gravité. Selon eux, cela résultait tout simplement de mon tempérament de rêveur. Je m'oubliais à rêver et perdais mon self-control, partant la volonté nécessaire pour empêcher la bave de couler. Ce n'était ni plus ni moins que signe d'intelligence, affirmaient ces psychothérapeutes! Cependant l'un d'entre eux, plus avisé, recommanda à mes parents de passer à mon cou une ficelle portant un petit poisson frais trempé dans du miel, puis de m'engager à le sucer en renouvelant chaque fois la dose du délicieux liquide: la salive finirait ainsi par prendre le chemin inverse. Grâce à cette thérapeutique pour le moins insolite, je finis peu à peu par ne plus baver.
A observer

Cinq ans. Le besoin d'espace m'amena à m'aventurer hors de la concession. J'allais me promener dans la rue en solitaire. Par la suite, je voulus faire quelque chose: agir; m'assumer; manifester mon existence en somme. L'objet qui me tomba aussitôt sous les sens fut mon propre corps, ma propre anatomie. Je me mis dès lors à représenter des créatures de mon espèce, des bonshommes. Une barre verticale et c'était la silhouette; un rond à mi-hauteur avec une barrette qui en descendait, et c'était le sexe; un autre rond au sommet, et c'était la tête; une autre barre perpendiculaire au corps pardessus le sexe, représentant les bras. Je continuai ainsi à charbonner sur les murs, sur les battants des portes, sur les meubles, sur le parquet, n'importe où, des bêtes, des plantes, toutes sortes de figures au gré de mes observations. J'étais ainsi heureux de créer, de voir surgir du bout de mon charbon des images de ma propre réalisation, puis de les admirer. 22

Et plus je dessinais et plus mon esprit tournait vers l'observation instinctive de mon environnement. Autour de moi, il y avait des arbres. Pour moi, ils étaient des espèces debout, là, depuis toujours et pour toujours. Je voyais des animaux de toutes tailles, de toutes formes; ils étaient faits tels et pour demeurer tels éternellement. Ces hommes, ces femmes, ces enfants sous mes yeux n'avaient, à mon entendement, ni passé ni avenir. Leur état actuel me paraissait définitif. Définitif comme le ciel là-haut ; comme la terre sous mes pieds; comme l'océan là-bas, comme mon père était mon père et il sera toujours mon père et toujours homme, et moi toujours enfant dans le déroulement du temps et la fixité immuable de l'espace. Mais si certains éléments comme la terre demeurent toujours à la même place, pourquoi donc d'autres bougent-ils cependant. Les arbres ne bougent pas, mais leurs feuilles remuent. L'océan s'étend à perte de vue comme une nappe figée, cependant que les flots qui le constituent vont et viennent. Les personnes, les bêtes font plus: elles marchent, elles courent même. Et je voulais comprendre. Et je cherchais à comprendre pourquoi cet ordre et pourquoi cette turbulence. Comprendre pour participer. Comprendre en participant. Il m'arrivait ainsi de tourner sur moi-même de plus en plus rapidement et le plus longtemps que je pouvais à seule fin de goûter au vertige enivrant qui me prenait en m'arrêtant. La terre tournait, les arbres tournaient, les maisons tournaient, le sol semblait se dérober sous mes pieds; tout l'univers tournait et m'emportait avec lui. L'euphorie que j'en éprouvais me comblait d'aise à tel point que je ne voulais pas que cette gravitation de l'univers autour de moi cessât. Au cours des nuits, le spectre envoûtant de la lune ne laissait pas de m'intriguer. Ce globe mystérieux adaptant invariablement ses déplacements aux miens, marchant quand je marchais, s'arrêtant lorsque je m'arrêtais. J'avais beau tenter de le dérouler par mes déplacements brusques, par de capricieux va-et-vient, par d'intempestives volte-face: il me suivait obstinément comme une ombre. Je sentais ainsi comme une 23

connivence entre mon ombre et la lune: deux spectres qui me dédoublaient l'un le jour, l'autre la nuit, deux vigiles à mes trousses soit pour me protéger soit pour m'épier. Pourquoi? Je contemplais ainsi, en pâmoison, le firmament, ce jardin de l'immensité dont les fleurs écloses par milliers semblaient autant d'yeux lumineux commis à m'observer en vue peut-être de rendre compte là-haut de mon comportement. A qui? ... Il m'arrivait quelquefois de sauter pour tenter de les atteindre afin de m'entretenir avec elles, m'installer parmi elles et percer leurs secrets... Je ne comprenais pas non plus pourquoi toutes les mains humaines avaient cinq doigts. Et je passais mon temps à compter les doigts de quiconque posait sa main à portée de mes yeux. Je ne me consolais pas de ne pas voir une main qui eût six, ou quatre, voire trois doigts. Qu'était-ce donc que cette harmonie, et de quoi et de quel Esprit provenait-elle? Quelle concertation était à la base d'une parfaite uniformité? Quel Artisan avait donc pu œuvrer ainsi sans la moindre méprise? Du fait, cet ordre me dérangeait. Je voulais y avoir participé ou tout au moins en connaître le mobile; à défaut, je supputais la possibilité d'en déranger le mécanisme par quelques artifices. Un jour, alors que l'on venait d'extraire des chiques de mes orteils et que je trouvais mon pied fort laid, je dis à mon père: «Je trouve mon pied trop vilain avec mes orteils troués. Je voudrais que tu me débarrasses de tous ces orteils grotesques avec un rasoir! » Il fit semblant de n'avoir rien entendu. Comme j'insistais cependant et exigeais de lui son avis, il n'eut que cette réponse agacée: - Tu n'as rien à faire! Je n'en continuais pas moins d'interroger l'univers ambiant, tant l'ordre, la perfection, les mouvements des êtres et des choses m'intriguaient, me préoccupaient.

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