//img.uscri.be/pth/58e6690413a8290d7486538b4513e8b5ce7428d2
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Une enfance kabyle pendant la guerre d'Algérie de 1955 à 1958

De
188 pages
Dans chaque guerre, manquent les yeux des enfants. Ici surgit un témoignage d'une grande rareté. Un Kabyle se souvient de son enfance durant la guerre d'Algérie. Un enfant vit toujours les événements de la guerre avec un décalage naturel. Des faits mineurs prennent une importance démesurée mais leur sens n'apparaîtra que plus tard. L'Algérie prend soudain un autre visage, celui de la richesse d'une pensée devenue si nécessaire à notre monde.
Voir plus Voir moins

Une enfance kabyle
pendant la guerre d'Algérie de 1955 à 1958

2005 ISBN: 2-7475-7894-1 EAN 9782747578943

@ L'Harmattan,

M.A. KEFF ACHE

Une enfance kabyle
pendant la guerre d'Algérie de 1955 à 1958

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Degli Misti 15 10124 Torino ITALŒ

Remerciements

Pour la première fois, après plus d'une quarantaine d'années, je trouve la force mentale et psychologique de parler en détail de mon enfance et de la souffrance infligée par la guerre. C'est grâce aux encouragements de mon épouse, de mon ami le Professeur Didier Sicard et de sa femme Marie-Noëlle Sicard qui m'ont conseillé et aidé à aplanir l'obstacle pratique de l'écriture. Marie-Noëlle m'a fait comprendre qu'écrire c'était semer. J'ai semé des mots qui ont bourgeonné en phrases; ces phrases ont poussé en paragraphes puis en chapitres qui sont devenus ce manuscrit. Merci à tous les trois de m'avoir aidé à me décharger de ce lourd fardeau.

à Sédik

1

J'avais six ans et dix mois lorsque ma première rentrée scolaire s'est effectuée rm septembre 1953 avec les yeux fermés par la maladie fréquente chez les enfants de l'époque, la conjonctivite. J'ai fait une trentaine de minutes de trajet à dos d'âne avant de voir la lumière du jour. C'était un cauchemar à l'échelle de l'innocence d'un enfant de sept ans. Avant de quitter la maison, je sentais que ma mère et ma deuxième maman, ma tante Nana Fathma, s'agitaient pour trouver un moyen de me les faire ouvrir. Rien à faire, le temps pressait, il ne fallait pas aniver en retard le premier jour. -Iroumyènes, Les Français n'aiment pas qu'on arrive en retard, ne cessait de répéter maman. -Ils ne vont pas l'accepter. C'est sûr, murmurait ma tante paternelle, âgée de plus de cinquante ans. Devant cette agitation, mon oncle Ahmed, dont la santé était relativement fragile, restait indifférent mais marmottait quelques syllabes auxquelles personne ne prêtait attention, comme d'habitude. Constatant que la situation ne se dénouait pas, il prit la décision de partir et de laisser faire la nature. -Donnez-lui un chiffon mouillé qu'il posera sur ses yeux; ils s'ouvriront en cours de route. Allez, faites-le monter sur l'âne, ordonna-t..il en haussant le ton. Nous sommes partis avec, sur mon visage, un chiffon mouillé d'eau tiède et salée que j'ai gardé sur mes yeux pendant une bonne vingtaine de minutes durant lesquelles je découvris, à ma grande stupéfaction, que sans la vue j'étais désorienté et déséquilibré. Avant de quitter la maison, mes deux mamans m'avaient promis de m'accompagner du regard pendant tout le trajet qu'elles pouvaient apercevoir de chez nous. Dès que j'ai ouvert les yeux, ma première réaction fut de vérifier si elles étaient sur la partie du balcon visible des hauteurs de la montagne. Comme nous étions déjà assez loin, j'ai à peine deviné leurs silhouettes colorées par les robes kabyles qu'elles portaient; cela m'a suffi pour être doublement flatté et rassuré. Le trajet du village à l'école durait une heure environ. Une fois la lumière retrouvée, le bonheur de voir de nouveau m'a fait oublier le reste du chemin que j'ai fait à pied. J'ai laissé la place à mon oncle, qui n'avait pas cessé de grogner pour montrer sa mauvaise humeur parce qu'il avait du mal à monter les chemins escarpés entre les deux villages. Je me souviens quand même avoir remercié Dieu de

m'avoir ouvert les yeux et l'ai supplié de ne jamais me rendre aveugle. J'ai pensé que cela devait être horrible de vivre toute une vie dans l'obscurité. Pendant des mois, j'ai vécu avec cette hantise. Tous les villages kabyles ou presque sont situés au sommet des montagnes mais pas dans le nôtre. Les premiers habitants sont arrivés dans celui-ci et s'y sont installés pour la fraîcheur car le soleil, en été, n'atteint les maisons que vers huit heures et les quitte vers dix-sept heures, et, sans doute, aussi à cause de ses deux intarissables sources que beaucoup de villages voisins nous enviaient. En hiver, sa basse altitude favorise la douceur de son climat tempéré. Lorsque je fus devant le portail de l'école, un Monsieur m'a demandé, de sa voix forte, d'entrer et de rejoindre tous les enfants dans la cour. Intimidé par son parler rapide et sa voix imposante, je me suis retourné vers mon oncle comme pour lui dire: s'il te plaît, ne me laisse pas tout seul, ne m'abandonne pas, mais il était déjà à une trentaine de mètres, rouant de coups de bâton le pauvre âne et lui grognant des ordres pour qu'il se dépêche. Il ne m'a même pas dit au revoir. Mon oncle était âgé d'une soixantaine d'années, parlait très peu et ne sortait jamais. Il passait ses journées à lire le Coran et à prier pour rattraper les vingt-trois années de son exil volontaire en France. Ma tante nous disait qu'il était hanté par l'idée d'aller en enfer; alors il consacrait toute son énergie à prier dix ou quinze fois quotidiennement. Aucun parent n'était admis dans l'enceinte de l'établissement. Là, nous étions donc livrés pour la première fois à la fatalité de notre destinée d'une nouvelle vie hors de notre cercle familial et de notre village; à aucun moment nous n'avions été préparés, ne fût-ce qu'avec les mots de base, sur ce que la vie extérieure nous réservait. Nous étions bien loin de la paisible atmosphère de notre famille et de la tranquillité de notre environnement et nous nous sentions désespérément abandonnés. Sur le visage de tous les nouveaux élèves comme moi, on pouvait deviner l'appréhension, la tristesse et l'angoisse. On pouvait même voir des larmes sur le visage de certains. Cela ne pouvait que me laisser perplexe après l'enthousiasme qui s'était installé en moi quelques jours avant la rentrée. Ce n'était pas le scénario que je m'étais imaginé. L'ébahissement du tout premier contact avec une foule de quelques centaines d'enfants, la joie exprimée par le bruit assourdissant des écoliers des années précédentes ne pouvaient que fragiliser encore davantage les plus vulnérables d'entre nous. On pouvait nous reconnaître à nos habits neufs alors que les anciens élèves étaient habillés comme à l'accoutumée. Quel contraste avec l'invisible silence et le calme de la vie quotidienne de notre village que j'avais connus jusqu'à présent, un silence qui n'était perturbé que par le chant d'un coq, la vocifération d'une maman, l'écho du coup de hache d'un villageois en train de couper du bois ou l'aboiement d'un chien! Quant au calme paisible, il n'était rompu que par une rare dispute entre deux familles, souvent issue de nos chamailleries d'enfants. Jamais je n'avais

2

imaginé autant de voix réunies pour former une vague de bruit qui semblait intimider le plus téméraire d'entre nous, les nouveaux arrivés. « En rang », dit quelqu'un d'une voix bien distincte du jacassement. Ces deux mots magiques furent suivis d'un silence absolu et imposèrent un regroupement immédiat de tous les anciens élèves. Les nouveaux semblaient perdus et ne savaient que faire, sinon observer et attendre les consignes. Chez certains les larmes plus épaisses coulaient à flots; chez d'autres, l'angoisse poignante devenait plus lourde et plus pesante. Elle était maintenant plus évidente sur les visages. Rares étaient ceux qui restaient indifférents. Kaci, enfant de mon village qui était à côté de moi et n'avait jusqu'à présent pas dit un mot, éclata soudain en sanglots. J'ai de nouveau senti ma gorge se nouer d'émotion. Moi non plus je ne parlais pas ; cette nouvelle découverte m'avait éberlué et accaparait toute mon attention. J'étais surpris et ne savais que faire ou dire pour le consoler. Toutefois, en le regardant, je notai qu'il n'avait pas, comme tous les élèves, de petite sacoche de fortune en bandoulière dans laquelle les mamans glissaient quotidiennement le déjeuner qui consistait souvent en une demi-douzaine de figues sèches et une centaine de grammes de galette de pain, invariablement, pendant toute la scolarité. Je le lui ai fis remarquer. -Toi non plus, me rétorqua-t-il d'une voix tremblotante. Ma question innocente lui a sans doute fait oublier son angoisse puisqu'il s'est arrêté de pleurer et, du revers de la main, il a essuyé ses larmes. Nous serons au moins deux à ne pas déjeuner le premier jour de notre scolarité, les deux seuls enfants de notre village. J'étais désorienté devant cette situation et surtout je ne comprenais pas pourquoi il y avait un tel bouleversement chez autant de mes futurs camarades. On ID'avait dit et répété que j'allais à l'école pour apprendre à lire et à écrire, à être intelligent, voire plus intelligent que mon père, par exemple, qui ne savait ni lire ni écrire. J'allais à l'école pour devenir instituteur comme mon grand-père maternel. J'allais à l'école pour ne pas ressembler à la plupart des garçons du village qui sont obligés de garder les chèvres et les moutons du matin au soir et sept jours par semaine. -C'est parce qu'ils ne sont pas allés à l'école qu'ils sont obligés d'exercer un métier difficile et sans valeur, comme moi, me disait mon père avant de partir vendre des tapis sur les plages du Sud de la France pendant la saison estivale. Pour toutes ces raisons je ne saisissais pas l'agitation qui s'était emparée de la majorité d'entre nous pourtant habillés d'une chemise et d'un pantalon neufs. C'est beau, des habits neufs, surtout quand on n'en a qu'une fois par an ! La voix des mots magiques « En rang» résonne de nouveau; elle débite des mots avec une intonation et un accent qui me sont tout à fait étrangers. Personne ne comprend. Le portier fait la traduction pour donner la signification du mot-clé de la cour de récréation, que j'écouterai religieusement quatre fois par jour pendant mes deux années et deux mois de scolarité. Il nous a expliqué comment se mettre en «rang », se tenir la main et obéir à l'ordre d'avancer de notre instituteur. 3

Pendant l'appel j'observe ce Monsieur bien différent des hommes que j'ai vus jusqu'à présent et constate qu'il a un problème avec sa voix. Il ne sait pas prononcer le « R » roulé et en plus il écorche certains prénoms. Mais il a un certain « je ne sais quoi» qui lui donne une allure différente. Tout le monde l'appelle Monsieur Brady. C'est le directeur de l'établissement. Le soir, j'ai raconté à mes deux mamans qu'il avait un morceau de gland coincé dans sa gorge. Elles ont ri. Maman m'a expliqué que ce n'était pas une maladie mais une façon de parler propre aux Français.. Nous avons suivi notre instituteur Monsieur Kessad, pour entrer dans la classe où la porte de la sphère du savoir allait s'ouvrir.. Celui-ci n'était pas plus grand que mon père qui mesurait 1,67 ID,mais il devait peser deux fois plus.. Il avait une cinquantaine d'année et il était, comme on disait à l'époque, bien portant.. Il paraissait raide et peu communicatif, et dégageait une hostilité farouche qui me faisait penser aux personnages méchants des contes que ma tante nous racontait, les soir l'hiver, après dîner, autour du canoun, le foyer. Les personnages principaux de ses contes étaient un diable et une sorcière. J'avais devant moi le démon en personne; j'espérais ne jamais rencontrer la sorcière, sa femme. Je ne me suis pas trompé sur ma première impression puisque, dans la première heure de notre premier jour, il nous a tenu un discours inaugural court et précis dans ses mises en garde. Pendant qu'il s'exprimait, un garçon qui était assis deux pupitres denière moi, avait malencontreusement osé dire quelque chose à son voisin de table; notre « cher» maître l'avait entendu. -Toi, viens ici! lui avait-il ordonné d'une voix sèche, du haut de son estrade. Mon camarade de classe, insouciant, s'était levé et avait suivi innocemment son ordre. Arrivée devant son bureau, la première victime de notre futur tortionnaire avait reçu une gifle imparable qui l'avait déséquilibré vers le côté droit du bureau; et, pendant qu'il se tenait la joue, une autre gifle l'avait rééquilibré en le projetant sur le côté gauche. Les deux gifles étaient parties presque simultanément! -Aya yémâ, oh maman! avait-il hurlé en éclatant en sanglots, tremblant et choqué comme nous tous. -Retourne à ta place, lui avait-il dit avant de continuer en nous regardant avec des yeux qui semblaient sortir de leurs orbites: -Vous n'êtes pas chez vos mères! ici, vous êtes dans une école et ma classe n'est pas une bergerie. Quand je parle vous écoutez, nous a-t-il menacés avant de continuer à nous énoncer ses règles barbares. Croisez les bras quand vous avez fini.

.. ; il

est interdit de parler en classe... avait-il poursuivi, debout, les mains sur la table pour soulager ses jambes de la masse de chair grasse qu'il avait accumulée. Il avait une figure ronde déformée par un petit sac qui pendait et se balançait sous son menton. Je me suis demandé si c'était une forme de barbe propre aux gens méchants. Pendant l'année qui a suivi, il nous a terrorisés. L'une des cruautés qui m'ont le plus marqué s'est produite le jour où il a ouvert la trappe d'un puits qui se trouvait 4

dans un coin de la classe à côté de l'estrade, sans doute creusé avant la construction de l'école. Il a soulevé Abderahmane, un élève, par les deux oreilles; il l'a suspendu, tout en aboyant des injures, pendant un long moment au milieu de l'ouverture, tout en le menaçant de le laisser tomber au fond si jamais il continuait à ne pas comprendre ou à ne pas répondre correctement en classe. Notre malheureux camarade de classe, tétanisé, s'est agrippé aux mains de son bourreau et a laissé les sévices passer sans aucune larme. Quel immense courage! Nous étions trois à vouloir le lui dire pendant la récréation. Quand nous l'avons approché, il a sangloté en nous demandant de le laisser tranquille. Nous avons essayé de le consoler. Ouali lui a dit que notre maître était un gros sanglier, un lâche qui s'en prenait à des enfants. Il allait raconter cette injustice à son grand frère qui viendrait avec ses copains lui flanquer une raclée. Abderahmane est resté muet et indifférent pendant toute la durée de notre tentative d'apaisement. Traumatisé, depuis ce jour cet enfant n'a plus jamais participé à un quelconque jeu dans la cour: il était devenu amorphe. Il a été surpris plusieurs fois en train de dormir en classe, même les gifles les plus violentes ne le faisaient pas réagir. Je me souviens même qu'un jour il a fait ses besoins dans son pantalon de peur de demander la permission de sortir pour aller aux toilettes. Quelques jours plus tard il avait disparu de l'école en emportant avec lui un souvenir probablement imprimé à vie dans sa mémoire. Un camarade de classe de son village m'a confié que ses parents avaient décidé de mettre fm à son calvaire. Les grands timides, les plus vulnérables, les moins doués ou les cancres ont préféré rester analphabètes, plutôt que de continuer à subir la torture de notre instituteur. D'ailleurs, sur la quarantaine d'élèves, un tiers au moins a abandonné, comme l'avait fait mon frère aîné quelques années auparavant. Il avait jeté l'éponge plutôt que de continuer à subir la violence des actes et la cruauté des paroles de Monsieur Kessad ou de quelques-uns de ses conftères. Il fallait être doté d'un courage exceptionnel, être conditionné psychologiquement ou être obligé par l'autorité parentale pour résister et terminer l'année avec lui. Mon unique et mauvaise expérience avec ce cher maître s'est limitée à une gifle qui m'a fait uriner instantanément à cause d'un mot que je n'arrivais pas à bien prononcer en lisant au tableau. Le soir, quand j'ai raconté à maman l'injustice de cet homme et sa gifle, elle m'a dit qu'elle me servirait à mieux apprendre et à me souvenir des mots qui avaient fait l'objet des « baffes ». Déçu par sa réflexion, j'ai riposté vivement en lui précisant que je n'avais pas besoin de claques pour me souvenir de quoi que ce soit. Elle m'a ordonné d'aller me coucher parce j'étais «un maigrichon d'insolent». Ma deuxième maman a mieux compris mon indignation. Elle était d'accord avec moi quand je lui ai décrit le caractère exécrable de notre instituteur. Elle ne m'a pas contredit quand je lui ai livré ma pensée en lui précisant qu'à mon avis il détestait les enfants, l'école et son travail; comme cela l'amusait, j'ai continué en affmnant avec certitude qu'il devait aussi se détester. -Est-ce que tu crois qu'il aime quelque chose dans la vie, me demanda-t-elle ?

5

-Oui, gros comme il est, il ne doit aimer que le couscous. Nous avons tous les deux éclaté de rire, des rires qui déclenchèrent en moi d'abord un cérémonial d'apaisement, ensuite une euphorie de bonheur d'avoir la plus gentille tante de mon monde! Elle a conclu cette conversation à propos de mon « maître monstre» en me faisant quelques recommandations sur le comportement à adopter devant les adultes en général et en face de notre instituteur en particulier. Depuis je n'osais plus lever la main pour me porter volontaire à la lecture ou à répondre à une question. Plus tard je découvris que tous, les élèves en faisaient des cauchemars. Apparemment, sur une classe d'une quarantaine d'élèves, nous aurions été deux, Aded Amara et moi, à ne pas trop en souffrir. Malgré tout, l'année scolaire s'est déroulée avec beaucoup de grandes découvertes vécues grâce au privilège de la scolarité. Je suis monté dans une ambulance pour la première fois de ma vie. Ce voyage de sept kilomètres pour aller passer une visite médicale m'a permis d'acquérir un certain prestige auprès de mes camarades du village" Sans compter que, dans notre village de cinq cents habitants, il n'y a que Kaci et moi qui avons eu la chance d'être scolarisés. En outre, parce que j'ai insisté sur le fait que je n'admettais pas l'usage du verbe oublier et parce que j'ai questionné sans cesse bien d'autres logiques, cela m'a classé, chez les adultes de mon entourage, comme un enfant différent, « qui irait loin. ..»

6

2

Le retour de mon père, après son séjour de cinq mois en France, était fort attendu par toute la famille et quelques voisins, d'abord parce que sa présence nous manquait, mais aussi parce qu'il revenait traditionnellement avec des cadeaux pour chaque membre de la famille proche. Enfin, il achetait quelques kilos de viande que ma mère coupait en petits morceaux avant de les faire cuire; ensuite, elle nous envoyait, mon petit frère Méziane et moi, les distribuer discrètement aux voisins les plus pauvres. Nous étions une vingtaine, tantes, oncles et cousins germains, à attendre son anivée avec l'impatience de le voir déballer ses deux baluchons pleins de cadeaux variant d'une tablette de chocolat à un morceau de quatre mètres de tissu. Dès l'annonce de son retour, tout le monde attendait avec hâte ce moment culminant de l'année. Moi, cette fois, j'attendais mon père pour d'autres raisons. Je l'attendais pour lui réciter l'alphabet que je connaissais par cœur. Ma déception fut grande parce que l'occasion ne m'en fut jamais donnée. Quelques jours plus tard, au moment où je ne m'y attendais plus, il me demanda des nouvelles de l'école. Enfm l'occasion que j'attendais tant se présentait. -Je connais l'alphabet par cœur, lui ai-je dit en enchaînant instantanément. -A,b,c,d... commençai-je en m'appliquant. A la lettre k, j'ai marqué une pause sans doute parce qu'elle évoquait le début de notre nom de famille. J'attendais un commentaire, je n'ai eu droit qu'à un sourire qu'il avait arboré en me regardant d'un air plutôt incertain. J'ai continué. l, m, n... J'étais tout fier d'avoir été jusqu'à la lettre z sans hésitation. Une fois cette mission accomplie, je suis allé informer ma mère de ma prouesse. Sa réaction fut neutre voire indifférente. Ma tante, qui était en train de pétrir le pain dans une bassine de terre cuite, a éclaté de rire en me rappelant que mon père ne connaissait même pas le sens du mot alphabet. Son ironie ne m'a pas gêné outre mesure. Je suis sorti pour aller rejoindre les copains laissant derrière moi le monde du sarcasme et de la moquerie de mes « deux mamans », qui était hors de mon imagination et par consé.. quent dénué de tout sens. Devant mes résultats scolaires encourageants parvenus aux oreilles de mon père, au mois de janvier 1954, il décida d'augmenter ma dose d'école et me demanda d'aller directement de l'école française à l'école coranique, de dix-sept heures à dix-neuf heures. Cela me faisait des journées de douze heures avec comme nouniture du pain, des figues sèches et, en saison, des glands. Malgré les protestations de

mes deux mamans, de mon oncle et de bien d'autres, mon père ne revint jamais sur sa décision. On ne revient pas sur une décision qui a été dictée par Rebi, le bon Dieu, particulièrement quand il s'agit d'apprendre sa parole, le Coran. L'installation de la « salle de classe coranique)} de ma nouvelle école était rudimentaire. On s'asseyait par terre sur un tapis de crin étalé sur la surface réservée aux élèves. Le reste de la « salle» qui était plutôt un « compartiment de congélation », servait de débarras pour stocker les pelles, les pioches et surtout le brancard utilisé pour le transport des morts vers leur dernière demeure.. En hiver, il n'était pas possible de s'adosser aux murs à cause de l'humidité qui ruisselait le long de
leur surface..

Me voici pour la deuxième fois en l'espace de quelques mois dans une terra incognita en train de répéter après notre cheikh, maître, Iif, bâ, tâ, (a,b,c) l'alphabet arabe, les fesses frigorifiées par le soL Je ne me suis jamais plaint. Les enfants de cette époque ne se plaignaient pas : ils subissaient en silence.. Les plus forts mentalement résistaient, et quelquefois le payaient de leur santé. Les autres s'écroulaient ou se révoltaient et étaient catalogués comme faibles ou voyous. Ce fut le cas de mon frère aîné et de bien d'autres. Le maître coranique, pour avoir les mêmes fonctions que notre instituteur, était cependant différent, avec une certaine distinction d'attitude et d'approche. Il donnait l'impression d'être plus indulgent et plus tolérant que son homologue de l'école française, peut-être parce qu'il nous connaissait de réputation ou, en tout cas, connaissait nos parents. Je redoutais le bis repetita de la rentrée de septembre mais les lieux, les points de repère et les visages familiers de mes camarades, malgré la différence d'âge, m'ont facilité le premier contact avec cette nouvelle « classe ». Notre cheikh était profondément concentré sur chacun d'entre nous et ne laissait rien au hasard. En ce qui me concerne, il me fallait m'appliquer à l'élocution. La lettre b, se prononce bââ ! t, thââ etc. Aucune autre forme de prononciation n'était tolérable ni acceptable pour lui. Une fois cette première tâche accomplie, la deuxième, qui était d'apprendre par cœur le contenu de ma tablette de bois recouverte d'argile, s'avérait plus facile. La troisième tâche, apprendre à écrire, devenait moins simple. Pour m'initier à l'écriture, je dus copier l'alphabet. Dès la deuxième lettre, b, un coup de bâton inattendu tomba sur mon dos accompagné d'un cri guerrier priant Dieu de me pardonner, en enchaînant avec une de ces citations qui, pour moi, ressemblait à une langue imaginaire. Surpris par le choc, je me suis instinctivement recroquevillé comme un animal pour mieux esquiver d'éventuels coups qui, à mon grand soulagement, n'ont pas suivi. Auparavant, j'avais remarqué que son bâton entrait toujours en action au minimum deux fois de suite. En fonction de son humeur et du degré du « péché» le nombre de coups pouvait atteindre jusqu'à une demi-douzaine et peut-être plus. Le tempo de la lecture de toute la classe s'est sou-

8

dainement amplifié commeun requiem... précédant l'enterrement d'un vieillard du village.
Le maître est resté sans dire un mot pendant quelques minutes. Paralysé de peur, je l'observais et me demandais quel péché mortel je venais de commettre qui avait provoqué ce déchâmement soudain chez cet adulte imprévisible, voire insensé. Je restai inerte en fixant des yeux l'instrument du châtiment, prêt à l'éventualité d'un deuxième coup. J'ai aussi croisé le regard de mon camarade d'en face qui me regardait avec une certaine ironie en s'assurant de mettre sa tablette entre son visage et le regard de notre patriarche. Il m'avoua qu'il avait failli rire ! La crainte des coups de bâton l'en empêcha. Il m'expliqua que « les rires étaient provoqués par les chatouillements du diable». -Le cheikh nous a appris cette citation du Coran avant ton arrivée, me confia-t-il en ajoutant: -T'as eu de la chance de n'avoir reçu qu'un coup; il devait être de bonne humeur ! C'était un bâton de grenadier mesurant facilement deux mètres environ. Les instituteurs coraniques le préfèrent et le choisissent pour sa flexibilité. Je l'ai découvert ce jour-là en le sentant suivre la forme de mon dos au moment de l'impact. Le lendemain j'ai senti des douleurs affreuses au niveau de la nuque et de l'épaule. Une fois que le cheikh eut retrouvé son calme, il m'a appelé, m'a fait asseoir à ses côtés et m'a expliqué que je n'étais pas dans une classe de Satan. Les Français et leur langue étaient des diables il n'y a que les diables qui écrivent de gauche à droite. Il a pris ma main, a placé la plume de roseau entre mes doigts et m'a fait écrire la lettre «y», b en commençant de droite à gauche, une confusion de plus sanctionnée par la «caresse» sadique d'un bâton de grenadier! Lorsque j'essayais de démêler ces incompréhensions de cruauté injustifiée auprès de mes deux mamans, l'une me répondait que si je recevais des coups c'était que je les avais mérités, l'autre, ma tante, compatissait avec un regard complice, ne pouvant pas aller à l'encontre des réponses de ma mère. La vie continuait sans que je trouve d'explications qui m'auraient peut-être aidé à mieux faire face à cette souffrance infligée gratuitement par le monde des adultes extérieurs à ma famille que je commençais à côtoyer. Le doute commençait à s'installer dans mon esprit sur la bonté humaine si souvent évoquée par les grands. Je plaçais mes espérances dans la phrase que ma mère ne cessait de répéter à chaque fois que je la harcelais de questions auxquelles elle ne pouvait pas répondre. -Tu verras; comme disait ton grand-père, la vie te donnera les réponses quand tu seras grand. -C'est aujourd'hui, maintenant que j'ai besoin de savoir et tes réponses ne m'aident pas à éclairer vos obscures façons de vivre et de voir, lui répondais-je. Quant à mon père, il était hors de question d'aller le voir pour se plaindre de quoi que ce soit, surtout de son cheikh vénéré. -Un représentant de Dieu est irréprochable; tous ses actes et paroles sont bénis. Notre cheikh a été désigné pour transmettre la parole divine de Mohamed, affir9

mait-il, avant de lancer une formule coranique que je l'ai entendu répéter deux ou trois fois et à laquelle je ne comprenais rie~ et aujourd'hui je suis certain que lui non plus! Ce qu'il y a de sûr c'est que, dans les mots qu'il prononçait, il y avait des similitudes phonétiques avec ce que mon maître coranique avait marmotté lorsque j'avais commis le péché d'écrire de gauche à droite. Comme j'ai souvent entendu cette phrase, j'ai fmi par l'apprendre par cœur et j'en ai même demandé la traduction à un élève qui était déjà à son neuvième hizeb. Lui non plus ne la connaissait pas. Il l'a fait traduire par son père et cela donne quelque chose comme : « Combattez les infidèles jusqu'à ce qu'ils se convertissent ou paient le tribut, la djazia. Ne choyez pas les juifs et les chrétiens. Ils vous combattent totalement avec leurs paroles dictées par les diables, combattez totalement les infidèles qui déforment les mots dictés par Dieu en les écrivant de gauche à droite! })Même avec la traduction, je n'en saisissais pas le sens.. . Nous étions une huitaine d'enfants dans la classe, avec clairement huit niveaux et âges différents. Le niveau le plus élevé correspondait à l'aîné de la classe et le plus bas à moi, le débutant. J'ai vite appris à écrire l'alphabet arabo-coranique, pensant que le plus difficile était acquis. Je n'imaginais pas que les moments les plus traumatisants de ma vie et de celle de centaines de milliers d'autres enfants étaient à venir, moins de deux ans après: la guerre.

10

3

A des moments où mon instituteur, Monsieur Kessad, était distrait, il m'arrivait de laisser mon imagination prendre le large. Elle sortait par la fenêtre et allait planer dans la nature silencieuse, par-dessus les collines et les villages. Elle faisait « l'analyse» de ce que je venais d'apprendre ou d'observer dans ce monde, déjà mouvementé, qui venait à peine de m'ouvrir l'horizon du futur : un futur tumultueux que j'allais vivre avec des émotions de bonheur et de souffrance. C'est ainsi que je me voyais déjà posséder une voiture d'enfant comme celle du fils du directeur de l'école, Monsieur Brady. C'était un enfant différent de nous tous. Toujours propre. Ses vêtements ne portaient aucune pièce comme ceux de la majorité d'entre nous. Je l'observais, avec un mélange d'envie et d'admiration, conduisant avec dextérité sa voiture dans la cour de récréation. J'étais fasciné par la facilité avec laquelle il maniait son engin. Il était toujours entouré d'une troupe de mes camarades qui restaient à l'écart de son espace délimité par une ligne imaginaire; je ne comprenais pas pourquoi. Avec Kaci, qui est devenu ami mais pas complice, nous avions décidé d'aller le voir et de lui demander de nous la prêter. Nous avons réuni tout notre courage que nous avons associé à la prudence avant de l'aborder. -On voudrait essayer ta voiture; peux-tu nous la laisser et on deviendra ton ami ? lui dit Kaci de but en blanc. Le gamin nous regarda avec des yeux écarquillés et répondit quelque chose que nous n'avons pas compris. J'ai fait remarquer à mon camarade que si nous n'avions pas compris ce qu'il venait de dire, lui non plus ne devait pas avoir saisi le motif de notre approche audacieuse. Nous avons décidé de revoir notre démarche. Sur le chemin du retour vers le village, à la fin de la journée, le sujet de la conversation pendant tout le trajet a été l'échec de notre tentative aventureuse. C'était une aventure d'avoir osé parler à ce gosse. Aucun des autres enfants ne l'avait jamais approché ou ne lui avait parlé. Dès qu'il sortait tout le monde s'écartait de son tenitoire. Pourtant, personne ne nous a jamais dit que cette partie de la cour lui était réservée. Il y a des règles tacites, me dira cheikh Sadi. Nous ne nous sommes pas avoués vaincus devant cet échec, et nous avons arrêté notre prochain plan d'action, encore plus téméraire. La décision était prise de ne divulguer à personne notre secret. Nous avions conclu que je devrais demander à maman de me mettre quatre ou cinq figues supplémentaires dans ma sacoche pour

les lui proposer en échange. Cette fois, ce serait mon tour d'aller engager les négociations. J'y ai pensé toute la soirée et j'étais excité à l'idée de conduire une voiture à pédales. Le matin, j'avais hâte de retrouver Kaci pour lui dire que j'avais six figues. Et, avec six figues, il ne pourrait pas refuser! Dans la classe mon attention s'était dissipée. Cette matinée-là, j'avais envie que le temps avance vite, très vite, pour arriver à entendre l'instituteur prononcer le mot « récré». Que le temps semblait lent! Nous voici dans la cour, à la limite du périmètre de sa zone, à l'attendre: il n'est jamais sorti, l'après-midi non plus. Qu'allons-nous faire avec les figues? Si je les ramène à la maison, ma mère ne m'en donnera pas d'autres pour le lendemain. Alors, nous avons décidé de les cacher à mi-chemin, entre l'école et le village, sur un arbre pour éviter que les chacals ne les dévorent et pour les récupérer le lendemain. Ce suspense a duré quelques jours pendant lesquels notre futur ami ne s'est pas montré. Cependant, nous n'avons jamais perdu l'espoir car l'espoir fait vivre surtout quand on connaît le goût exceptionnel de nos figues! Le voici enfm ! Au moment où nous nous sommes approchés pour lui confirmer la proposition de notre transaction, son père est venu vers nous, nous a pris chacun par une oreille et nous a rappelé qu'il y avait deux mondes. Il tenait à ce que son monde à lui reste séparé du nôtre. Même si les réprimandes de son père n'ont pas été virulentes, elles étaient assez fermes pour que nous ayons gardé un souvenir de notre échec et l'amertume d'avoir vu s'envoler notre rêve de conduire une voiture. Nous avons ressenti une petite déception qui a vite été oubliée. En rentrant le soir dans notre « monde à nous », Kaci et moi avons mangé nos figues, en guise de consolation, et avons décidé que de toute façon il ne les méritait pas, nos délicieuses figues. Cela a aussi commencé à me faire apercevoir le début de la réalité de ceux qui « en ont}) et de ceux qui « n'en ont pas », les riches et les pauvres. C'était le début du premier rapprochement de ce que disaient les adultes sur les Français qui «n'aiment pas ci ou n'aiment pas ça » et qui les décrivaient «comme ceci et comme cela». L'année scolaire avançait avec toujours notre despote de maître Monsieur Kessad qui ne s'était pas amélioré. Changerait-il un jour? Je me posais la question et naturellement je suis allé chercher une réponse chez maman. J'étais convaincu qu'elle pouvait élucider cette énigme par l'expérience recueillie auprès de son père qui avait exercé ce métier jusqu'à sa retraite. Il n'en fut rien. Pendant quelques jours, quinze ou vingt fois je lui ai posé cette question, déterminé à éclaircir le mystère du comportement inhumain de cet individu. Quinze ou vingt fois j'ai eu la même réponse: Ton grand-père était le meilleur instituteur de toute la Kabylie. Après les premières réponses, j'arrivais à compléter sa phrase à voix basse: -De tout le pays et pourquoi pas du monde entier.

-

12