Une saga libérale en Russie

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L'histoire de la première des familles portant le nom "Evréinov "serait ordinaire si elle n'était pas frappée du sceau de l'originalité, par une origine spécifique : juive et marchande. Cette famille traverse en Russie tous les statuts sociaux. Comment s'étonner ensuite de sa posture libérale ? La saga débute vers 1650 au cours d'une des guerres séculaires entre la Russie et la Pologne, dans le contexte tragique des premiers pogromes organisés, celle-ci se terminant à la veille de la Révolution d'Octobre durant laquelle, elle sera associée aux noms prestigieux de l'Intelligentsia russe, de Dostoïevski à Thékhov.

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Ajouté le 01 octobre 2004
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EAN13 9782296375314
Langue Français
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UNE SAGA LIBÉRALE EN RUSSIE:
LES EVRÉINOV, JUIFS, MARCHANDS, NOBLES ET ARTISTES (1650-1950)

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7202-1 EAN : 9782747572026

DOMINIQUE

DE NIÈVRE

UNE SAGA LIBÉRALE EN RUSSIE:
LES EVRÉINOV, JUIFS, MARCHANDS, NOBLES ET ARTISTES (1650-1950)

L'Hannattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

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TABLE DES MATIÈRES: INTRODUCTION CHAPITRE PREMIER: CHAPITRE SECOND : CHAPITRE TROISIÈME: CHAPITRE OUATRIÈME: CHAPITRE CINOUIÈME : CHAPITRE SIXIÈME:
CHAPITRE SEPTIÈME: CHAPITRE HUITIÈME: CHAPITRE NEUVIÈME: CHAPITRE DIXIÈME:

11 ORIGINES ET MYTHES OU LE SCEPTRE DE JUDA MATVÉI GRIGORIÉVITCH EVRÉINOV OU L'ASCENSION DU JUIF DE MSTISLA VL IAKOV MATVÉIEVITCH EVRÉINOV OU L'ÉPISODE HOLSTEINOIS MIKHAÏL AVRAMOVITCH EVRÉINOV OU LA FIN DES MONOPOLES MIKHAÏL MIKHAÏLOVITCH EVRÉINOV OU UN GENTILHOMME MOSCOVITE IV AN MIKHAÏLOVITCH EVRÉINOV OU LE CHEVALIER DU MARTEAU DE FER EVGUÉNIA NIKOLAÏEVNA EVRÉIN!JV A OU LE ROMAN DE JENIA ALEXÉI VLADIMIROVITCH EVRÉINOV OU PRÉLUDE À L' « ÂGE D'ARGENT» NIKOLAÏ NIKOLAÏEVITCH EVRÉINOV OU LES MILLE FACETTES D'ARLEQUIN ANNA ALEXANDROVNA EVRÉINOV A OU LA COMPAGNE DE L'EXIL D'AUTRES EVRÉINOV 23

39

83

119 137

181 219 241

283

349

« PIÈCE JOINTE»

405

Index des noms cités

415

9

Les miens n'ont pas fait de négoce, N'ont point chanté chez les bedeaux, N'étaient pas de ceux qui se haussent De vils croquants en féodaux, Désertent l'année allemande Ou cirent les bottes des rois... Être noble? Je vous demande! Grâce à Dieu, je suis un bourgeois.
A. S. POUCHKINE, Ma généalogie I .

l'heure où de vieux démons resurgissent sous de nouveaux atours en Russie, « empire éclaté », le combat que s'y livrent depuis longtemps l'idée impériale et l'aspiration européenne est entré dans une nouvelle phase, probablement décisive. Une étude sur les Evréinov pennet d'appréhender l'étude de deux catégories sociales dans la Russie d' « ancien régime », objets de divers partis pris idéologiques: la noblesse et les marchands. Mais il apparaît également nécessaire de se pencher sur les débuts en Russie d'une minorité: les juifs. Ainsi prend un relief particulier la parenté des Evréinov avec le vice-chancelier de Pierre le Grand, le baron Piotr Pavlovitch Chafirov (1669-1739). L'influence éphémère de cet homme politique d'origine israélite dans une tentative de rapprochement dynastique avec la France des Bourbons marque le début du rôle de tête de pont vers l'Occident qu'a joué cette minorité dans l'histoire russe moderne et contemporaine. L'historiographie, maintenant débarrassée de ses oripeaux idéologiques, peut montrer que la société d' « ancien régime» russe fut, sous
Traduction d'Efin de Vardan TCHIMICHKIAN. L'âge ln POUCHKINE: Œuvres poétiques publiées slaves »). sous la direction

A

Etkind, 1981, Lausanne, L'original, irremplaçable:

d'homme, tome I, p. 155 (Collection« Classiques « He TOprOB8JI MoB AeA MBH8MH, He B8KCHJI Q8PCKBX C8norOB, He nCJI C npHABOpHLIMH B KHH3LH He npLIr8JI Il He 6LIJI 6efJILIM ABCTpBBcKBX ALHK8MB, B3 XOXJIOB, AP}"KBH ; ?

OH C0JIA8TOM

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T8K MHe JIB 6LITL 8pHCTOKp8TOM JI, CJI8B8 Bory, Mem8HHH ».

11

Pierre le Grand, pennéable comme la France de Louis XIV qui pennit 2 l'ascension des Colbert . Le parcours social de ce qui semble bien n'avoir été au départ qu'une seule et même famille - les Evréinov - est peu commun. Les fondateurs, qui vont constituer peu de temps après leur installation en Russie d'importantes maisons marchandes, sont d'abord vendus au milieu du XVIIème siècle comme esclaves sur la place Ivanovskaïa de Moscou. Un siècle plus tard, leurs descendants sont complètement fondus dans la noblesse. La Révolution surprend plusieurs d'entre eux à des charges honorifiques à la Cour. Entre-temps, les Evréinov ont fréquenté quelques noms fameux de l'intelligentsia russe du XIXème et du début du XXème siècle. La Russie fête avec faste les 300 ans de Saint-Pétersbourg, ville symbole de l'ouverture vers l'Occident mais aussi capitale de l'absolutisme, contre-capitale intellectuelle à l'ère soviétique et berceau de maints dirigeants actuels. Les Evréinov, au départ marchands de Moscou, ont cependant laissé leur marque, modeste certes mais une empreinte quand même, principalement avec la fondation de l'institut de technologie de Saint-Pétersbourg par Ivan Mikhai10vitch Evréinov (1781-1838) au début du XIXème siècle. Cette ville voit aussi, à l'aube du XXème siècle, s'éclore la carrière de dramaturge du rival de Meyerhold, Nikolaï Nikolaïevitch Evréinov, dont l'année 2003 voit le cinquantenaire de la mort et dont la Russie reconnaît de nouveau l'importance, timidement toutefois. Les deux siècles et demi de présence sur le sol russe de la famille Evréinov et celle du clan aux origines judéo-polonaises, auquel elle se rattache à ses débuts, fournissent l'illustration d'une occasion manquée: la faillite de l'implantation en Russie au XVIIIème siècle d'un capitalisme classique de type occidental. Si l'on compare les noms de famille des marchands russes éminents de la fin du XIXème siècle avec ceux des marchands qui jouent un rôle important sous Pierre le Grand, on s'aperçoit que les principales familles marchandes du début du

XVIIIème siècle ont totalement disparu ou sont passées à la noblesse 3 . Pour
comprendre ce phénomène, qui est une des causes de l'implantation manquée du capitalisme en Russie au XVIIIème siècle, on peut aisément se référer à l'exemple de la famille des Evréinov. Il est difficile de méconnaître cette famille quand on étudie l'histoire du négoce russe dans la première moitié du XVIIIème siècle.
Cf. l'ouvrage 1973. 3 de J. M. BOURGEON: Les Colbert avant Colbert, destin d'une famille XVllI Il XIX marchande, Paris,

H. TI. qYJlKOB . « MocKoBCKoe Kyne1JeCTBo 3aMeTKII». ln PYCCKUUAPXU6, 1907, 1lI, Moscou, pp. 490 et 491.

BeKOB. feHeaJIO!1l1JecKlle

12

Pendant plus de 150 ans après l'avènement de Pierre le Grand, un ordre social caporalisé détourne une bourgeoisie virtuelle de sa mission historique. Ce n'est qu'au XIXème siècle que le capitalisme peut se développer après que l'on a aboli la forme d'aliénation juridique qui s'oppose le plus à la liberté de vendre sa force de travail: le servage. Il est donc impossible de considérer la Russie d'avant 1861 autrement que comme un système suranné d'économie fermée dans lequel la production se fait avec des moyens techniques limités dans un cadre étroit et collectif (le domaine rural et la communauté paysanne) pour assurer la seule satisfaction des besoins d'un groupe: la noblesse. De plus, « les serfs sont la grande source d'impôt direct. La responsabilité du paiement repose sur le seigneur. Soucieux d'augmenter ses revenus, le gouvernement élargit le pouvoir des propriétaires sur les paysans dont la situation ne cesse de se

dégrader»

4

.

L'une des originalités de la noblesse russe réside cependant dans le fait qu'elle se définit avant tout comme une noblesse de service (c'est Pierre III, un tsar qui compte beaucoup dans l'histoire des Evréinov, qui, en 1762, libère les nobles de l'obligation de servir l'État), noblesse de service qui est imposante depuis Ivan le Terrible. Elle échappe par conséquent à une partie des critiques communément adressées aux autres noblesses d'Europe. Pour M. Jean Meyer, le servage n'est que le prolongement de l'autocratie byzantine sous laquelle la Russie vit depuis le début du XVlème siècle: «Le principe de base de la noblesse de service rélide d'ailleurs dans l'abandon pur et simple du paysan, redevenu serf, au noble,

récompense de l'asservissement du noble à l'État" 5 .
L'existence d'une bourgeoisie constitue un autre facteur indispensable à l'affirmation du capitalisme. Or, depuis le XVIIème siècle, le principal danger qui guette une virtuelle bourgeoisie russe, ce sont ses divisions. Les marchands les plus riches, grâce à leur statut d' «hôte» (rocTb), peuvent acquérir des terres et des serfs. «Aussi se trouvent-ils rapidement solidaires de la noblesse de service, dont les rapprochent leur genre de vie, leurs amitiés, et vers laquelle ils s'acheminent en , 6 passant au service de l'Etat [...]» . Pierre Dolgoroukov ou Dolgoroukow, dans ses Mémoires, dénonce les conséquences d'un système social basé sur l'absolutisme et le
M. HELLER: J. MEYER: p.259. Histoire de la Russie et de son empire, Paris, 1997, p. 513. Noblesses et pouvoirs dans l'Europe d'Ancien régime, Paris, 1973, p. 176. d'une bourgeoisie russe. XVlème et XV/Ième siècles, Paris, 1969,

J. KAUFMANN-ROCHARD

: Origines

13

servage qui aboutit à une corruption généralisée. Il englobe même l'ordre marchand dans la réprobation générale que suscitent chez lui son pays natal et les Russes de toutes origines. Voici la vision qu'il a, au milieu du XIXème siècle, des marchands russes durant la première moitié du XVIIIème.
La bourgeoisie, dans le sens que l'on donne à ce mot en Europe, n'existait point en Russie. La classe des marchands, exploitée, rançonnée à droite et à gauche, gémissant sous le poids de l'autorité dure, et qui pis est, capricieuse et sans principe aucun, d'employés concussionnaires sans pudeur, la classe des marchands ne songeait qu'à s'enrichir le plus vite possible, et à lancer ensuite ses fils dans le service pour les faire arriver à la noblesse, devenue si facile à acquérir. Les marchands ne jouissaient d'aucune indépendance, d'aucuns égards; la concussion seule constituait leur garantie contre l'arbitraire illimité des fonctionnaires; aussi s'empressaient-ils de gagner, le plus vite possible, le plus d'argent par tous les moyens possibles. Désireux de faire arriver leurs fils à la noblesse, ne se souciant nullement de fonder, comme c'était souvent le cas en Europe, de grandes maisons commerciales se transmettant de génération en génération; ils ne tenaient nullement à leur crédit commercial; ne couraient qu'après le gain, et à vrai dire, il leur était impossible d'en agir autrement. Dans un ordre de choses où de haut en bas règne l'esclavage, de bas en haut le mensonge, et la friponnerie à tous les degrés de l'échelle, la très grande majorité d'entre
les marchands ne peuvent être que des fripons
7

.

La politique d'imposition de Pierre le Grand, guidée par le besoin de financer les conflits d'envergure qu'il déclenche, accule certains marchands à rétrograder gravement sur l'échelle sociale. Simultanément, les familles marchandes les plus importantes comme les Evréinov et les IssaÏev, parents et alliés en affaires, bénéficiant de la Guerre du Nord comme théâtre de leurs opérations commerciales, se voient affranchies des contraintes de

service et des charges fiscales que supportent le reste des négociants 8 .
Durant cette lutte qui l'oppose à la Suède, le Tsar conquiert les provinces baltes et confie à Ilia Ivanovitch Issaiev le poste-clé de surinspecteur des douanes à Riga, avant de le nommer à la tête de la «municipalité» des marchands de Saint-Pétersbourg, ville dont il est en quelque sorte le premier maire. Cependant, à la fin du règne de Catherine II, « les grandes familles de marchands avaient rarement fait souche de dynasties industrielles», en grande partie parce que «la mentalité du marchand moyen s'adaptait encore mal aux servitudes de l'esprit d'entreprise» 9. Evréinov et IssaÏev ont, à la mort de la «grande» Catherine, délaissé le commerce et l'industrie et se sont quasiment fondus dans la noblesse.

P. DOLGOROUK.OW A. 11. AKCEHOB

: Mémoires,

tome I, Genève,

1867, pp. 266-267. 1988, pp. 45 et 50.

: reHeaJI02UR MocKoecKozo K)'ne'lecmea XVIII eeKa, Moscou, Le déclin du servage, 1796-1855,

J. L. VAN REGEMORTER:

Paris, 1971, p. 29.

14

La Russie pétrovienne connaît pourtant de sérieux bouleversements en matière économique. Ceux-ci se caractérisent par une industrialisation à marche forcée qui avorte parce que, selon certains historiens, basée sur un interventionnisme excessif et des concepts colbertistes déjà dépassés. Pierre le Grand laisse plusieurs fois percer l'intuition qu'il a de l'enjeu économique. Le publiciste Roussey de Milly, dissimulé derrière la plume d'historien d'un pseudo-baron Ivan Nestesuranoï, justifie comme suit l'expédition en Perse mise sur pied par le tsar réformateur en 1722 : « Le solide établissement d'un commerce utile, que ce monarque a toujours considéré comme la base de la grandeur et de la puissance d'un État, était toujours le premier mobile de ses

entreprises»

10

. L'enjeu économique est même déterminantdans la lutte qui

oppose, après la mort de Pierre le Grand, la noblesse de service aux partisans du Conseil privé suprême. Le prince Dmitri Mikhai10vitch Golitsyne (1663-1737), chef de file des oligarques, s'attribue, durant le règne de Pierre II et après la démission du baron Chafirov, la présidence du collège de Commerce. Les intentions qui sont prêtées au prince quant au développement du commerce et de l'esprit d'entreprise, inquiètent la noblesse de service, qui y voit une atteinte à ses prérogatives, ses intérêts et ses revenus, toute acquise qu'elle est dans sa majorité à l'absolutisme

byzantin 11. L'État s'immisce jusque dans les moindres détails de
l'organisation de l'ordre marchand en Russie, faisant le lit du totalitarisme par son interventionnisme permanent. On croirait aussi que tout est fait pour décourager l'initiative privée: «Seuls les marchands russes avaient le privilège de vendre au détail dans des bouti<pes, sans cependant avoir eux non plus le droit d'entreposer leurs marchandises dans leurs propres maisons... À la lecture de ces règlements, on s'aperçoit que le régime communiste aurait pu se réclamer de la politique impériale contre l'entreprise privée, encore qu'on imagine mal ses représentants

se référer au tsar Pierre le Grand! » 12
Elisabeth Petrovna poursuit la politique interventionniste de son père en matière économique pour le plus grand bénéfice du comte Piotr Ivanovitch Chouvalov (1710-1762) qui inspire cette politique, afferme et sous-afferme pour son compte nombre de privilèges commerciaux. Mais sont toutefois atténuées certaines mesures arbitraires qui encadraient auparavant la production dans des règles étouffantes. On s'attelle à traduire
10
11 B. 1. NESTESURANOÏ : Mémoires du règne de Pierre le Grand, t. IV, pp. 640 et 641. XVIII cmOJ/emUR u

H. rl. MHJIIOKOB : FocyàapcmBeHHoe x03RücmBo Poccuu B nepBoü 'emBepmu peljJopMa Ilempa BeJ/uKOi!O,St-Pbg, 1892, p. 142. 12 A. KRAATZ: La compagnie française de Russie. Histoire du commerce franco-russe siècles, Paris, 1993, pp. 83-84.

aux XVIIe et XVIIIe

15

Le parfait négociant de Savary des Brûlons qui tient lieu depuis 1675 dans divers pays d'Europe de lexique commercial13. Cependant, les lois somptuaires inaugurées sous l'impératrice Anne Ivanovna sont renforcées dès 1742 et favorisent la contrebande. Mais l'essor manqué de l'industrie et du commerce relève d'une cause sociale endémique: le manque de bras. À ce phénomène se rattachent en un cercle vicieux la survivance et même le renforcement du servage. La raison politique de cette faillite est à chercher dans l'abus des privilèges. Un exemple des plus typiques est celui des industries marines à Arkhangelsk et à Kola qui sont successivement attribuées aux marchands Evréinov, à l'ancien protecteur et parent de ces derniers, le baron Chafirov, au Saxon Schomberg, qui passe, quand on les lui ôte, pour coupable d'abus de toutes sortes, puis au magnat Chouvalov, qui n'est pas exactement un modèle vertueux 14 . Toutefois, le développement du capitalisme en Russie bénéficie, selon l'historien Lappo-Danilevski, de conditions particulièrement favorables dans la première moitié du XVIIIème siècle, quand les compagnies marchandes jouissent d'encouragements et même de la protection de l'État. Ainsi, ce n'est pas tant dans l'abolition des douanes intérieures, qui, bien sûr, influence favorablement la production, que dans la volte-face simultanée de la politique gouvernementale en direction du commerce et de l'industrie« compagnières », considérés par l'État à partir de la seconde moitié du XVIIIème siècle comme une « affaire libre », qu'il faut voir une césure entre deux périodes dans l'histoire économique russe. L'étude des compagnies russes durant la première période de leur histoire où elles bénéficient de la protection de l'État (1699-1762) prend de ce fait un relief particulier 15. On imagine cependant sans peine que les vues du Hambourgeois Heinrich Pick (t 1750), inspirateur des élans «libéraux» des oligarques, pétri de l'exemple prestigieux de la Hanse, ne pouvaient que mal s'adapter à l'immensité et au retard russes. Les fascinants précédents des républiques marchandes de Novgorod et de Pskov, congédiant leur prince et tenant les Tatars à distance, vont être extirpés de la mémoire collective par omission délibérée. Ce qui paraît certain, c'est qu'il a manqué à la Russie un groupe social permanent de véritables entrepreneurs commerciaux. Certains magnats, comme Chafirov, Chouvalov ou le chancelier Vorontsov, profitant d'une faveur impériale souvent précaire, se font octroyer d'énormes
13
14
15 K. W ALISZEWSKI K. W ALISZEWSKI : La Russie au temps d'Elisabeth : La Russie au temps d'Elisabeth 1ère, dernière des Romanov, 1ère, dernière des Romanov, Paris, s. d., p. 188. pp. 199 et 200. nOflO6UHe

A. JIAI1rIO-AAHHJIEBCKHH XVIII cmOflemUR, St-Pbg, 1899, p. 6.

: PyccKUe npOMbllUJ/eHHble u mOp206ble KOMnaHUU 6 nep60ü

16

marchands 16 . Mikhai1 Avramovitch Evréinov (1734-1801), contemporain
de Volkov, dont il stigmatise la corruption, après s'être ruiné en voulant maintenir à un niveau élevé l'activité commerciale de son père et de son grand-oncle, n'aura de cesse d'inscrire tous ses fils à la noblesse. C'est parce que la plus anciennement recensée des familles portant ce nom traverse tous les statuts sociaux dans la Russie prérévolutionnaire que l'histoire des Evréinov suscite d'abord l'intérêt. Parvenus à Moscou comme esclaves, ils seront nobles héréditaires et amnésiques quant à leurs origines lorsqu'il leur faudra quitter à jamais ce sol sur lequel régnaient les Romanov depuis leur arrivée. Des haines fraternelles terribles semblent avoir traversé cette famille bien qu'il n'en demeure pas de témoignage direct. Mais des descendants issus de rameaux pas si éloignés ignoreront parfois jusqu'au bout leur véritable degré de parenté. Ainsi le dramaturge Nikolaï Nikolaïevitch Evréinov (1879-1953) semble n'avoir jamais su qu'il était parent avec «Serge de» Diaguilev (1872-1929), le créateur des Saisons russes. Or tous deux ont œuvré pour la promotion de la musique, de la danse et de l'art vocal russes à l'étranger. De même l'artiste, quand il rencontre en 1925 à Prague, sur les chemins de l'exil, l'historien Boris Alexéievitch Evréinov (1888-1933) n'arrivera pas à fixer avec ce dernier leur degré de parenté. Une quantité de mariages à des degrés prohibés caractérise aussi l'histoire des Evréinov. Et c'est bien le libéralisme, au sens noble - celui de la défense des libertés individuelles et publiques -, qui semble avoir été l'état d'esprit dominant dans cette famille. Ainsi, on notera les liens privilégiés qu'entretiennent dès la fin du XIXème siècle les Evréinov « de cour» avec le clan grand-ducal libéral des Mikhai1ovitch. C'est ce même libéralisme qui est aujourd'hui galvaudé par des idéologues autoritaristes, ennemis de la démocratie sociale, et par des jacobins rétrogrades. Le mot a plus longtemps conservé un certain prestige chez les Anglo-saxons et se rattache chez ceux-ci à la défense de causes fondamentales comme celle des droits civiques.

privilèges commerciaux qu'ils sous-affennent parfois à des compagnies marchandes. Ils réduisent par là le profit à des gains immédiats annexes des revenus que leur procurent leurs propriétés terriennes et cantonnent les marchands dans des fonctions subalternes de techniciens du négoce. Aucune voix ne s'élève - à l'exception peut-être de celle, tardive et peu crédible, en 1760, du secrétaire de la Conférence des ministres, Dmitri Vassiliévitch Volkov (t 1785) - pour dénoncer la confusion des rôles entre nobles et

16
« nHCbMO KOHljJepeHl.(-ceKpeTapll livre 24, Moscou, 1880, pp. 117-126. JJ,. B. BOJlKOBa 0 PYCCKOH TOprOBJle (1760) ». In APXU6 KHJ/3R BOpOHIj06a,

17

Il est important de souligner qu'à notre connaissance aucune autre « grande» famille russe ne peut revendiquer d'alliance ou de parenté avec à la fois: Novikov (le «père» du journalisme russe et un maçon de tout premier plan), Pouchkine, Lermontov, Tchaikovski, Diaguilev, les

princes Obolenski et Tolstoï. Les liens avec les intellectuels et les artistes ne
se démentiront jamais au cours de l'histoire «russe» des Evréinov: Dostoïevski vivra chez l'un d'eux et correspondra avec une autre; le dramaturge NikolaÏ NikolaÏevitch Evréinov fréquentera presque sans exclusive tous les artistes pétersbourgeois de 1'« Âge d'argent» et sera reconnu comme une figure marquante de l'intelligentsia russe émigrée à Paris. Côté cœur, le chemin d'un Evréinov croisera, très brièvement il est vrai, celui de la future comtesse de Ségur... On révèlera aussi ci-après des relations d'affaires plutôt inattendues avec les Souvorov, ainsi que des liens de service assez étroits avec les grandes familles constituant au XVlIIème siècle en Russie un parti «holsteinois », veillant aux intérêts dynastiques de la descendance de Catherine 1ère. Après un passage somme toute bref mais marquant au sein de l'ordre marchand à Moscou, une fois installés dans la noblesse russe, les Evréinov vont principalement évoluer dans cette région à laquelle le président Poutine vient de donner des contours institutionnels: la région du Nord-Ouest, dont le cœur est indéniablement la ville de Pierre le Grand, Saint-Pétersbourg. C'est leur double origine, juive et marchande, qui va les mener comme une partie non négligeable de la noblesse russe à adopter des vues libérales: cette démarche les guidera vers une forme d'opposition à l'autocratie mais une opposition passive, qui se manifestera parfois par une défense de la minorité juive, victime de l'idéologie nationaliste qui agite les cercles du pouvoir au début du XXème siècle. Aucun Evréinov issu de la plus connue des familles qui porte ce nom ne s'insurgera vraiment contre l'ordre établi. Les plus éclairés d'entre eux mèneront un combat opiniâtre mais légal dans des forums jugés stériles par les révolutionnaires: la maçonnerie, les réformes d'Alexandre II et plus particulièrement les zemstvos.

Comme l'a justement montré Alexandre Bourmeyster 17, une
contre-révolution rampante, une «taupe tentaculaire », ce russe, qui sait prendre des formes diverses (slavophilisme, communisme), entrave pendant trois siècles la marche vers Russie amorcée sous Pierre le Grand, prétend parler au nom
17

maximalisme panslavisme, l'Ouest de la d'une Russie

A. BOURMEYSTER:« Révolution et contre-révolution au pays des droits de l'homme et dans la patrie du socialisme ». ln Trois siècles de relations franco-russes: L'ours et le coq. Essais en l'honneur de Michel Cadot, réunis par F. - D. Liechtenhan. Paris, 2000 pp. 243-262. Universitaire en retraite, Alexandre Bourmeyster est Evréinov par sa mére.

18

éternelle aussi mythique que «la troisième Rome» et oppresse le peuple ainsi que les véritables défenseurs de celui-ci. Mais l'absolutisme de type byzantin est la cause de bien d'autres malheurs pour le peuple russe. Ainsi, comme le prouve une des premières sources de cette étude, les actes notariaux de Moscou au XVIIlème siècle, les serfs russes, qui pouvaient encore au début du siècle des Lumières acheter et vendre des biens immobiliers, se trouvent cinquante ans plus tard dépourvus de ce droit. Ils voient dès le début du XVIIlème siècle leurs conditions de vie se dégrader de façon vertigineuse et se confondre avec celles des esclaves: «Le code du czar Alexis [Mikhaïlovitch] (YJlO~eHHe) maintenait la différence considérable existante entre ces deux castes de malheureux mais Pierre I, voulant transformer l'impôt foncier en capitation et instituer la conscription militaire, fit opérer, en 1722, le premier recensement général en Russie, dans les listes duquel serfs et esclaves se trouvèrent confondus ensemble et les serfs devinrent esclaves: leurs maîtres commencèrent à les vendre pièce par pièce. Ce trafic de chair humaine fut légitimé, sous le régime de Bieren [Bühren] : le Sénat ayant reçu l'ordre de faire prélever sur les prix de ventes humaines l'impôt fixé sur

les ventes de toutes les autres propriétés»

18

.

L'histoire russe se révèle être celle d'une longue frustration, anachronique sur une terre européenne: la privation du droit de propriété pour l'immense majorité de la population, dénoncée non sans véhémence à l'aube du XXème siècle par Alexéi Vladimirovitch Evréinov (1852-1903) depuis le pupitre de président du zemstvo de Soudja. On ne s'attardera pas ici sur le caractère inachevé de la réforme de 1861, qui abolit le servage. Si cette loi accorde bien aux paysans la libération individuelle et la possibilité de racheter la terre aux propriétaires terriens, elle ne leur reconnaît cependant pas le droit de la posséder individuellement mais collectivement, au nom d'une spécificité russe, à laquelle seul un Stolypine mettra fin pour essayer de conjurer le péril révolutionnaire. Aujourd'hui, la Russie émerge à peine de trois siècles de régime policier, dernièrement au service d'une incongruité anachronique, le communisme, entrave au développement, donc au progrès, applaudie aux quatre coins de l'Europe par des jacobins enragés, qui considéraient encore il y a peu la Russie comme le juste territoire de leurs expériences hasardeuses. Il manque encore à cette Russie, afin qu'elle puisse reprendre pied de façon naturelle parmi les États de droit, de laisser renaître non seulement un droit de propriété digne de ce nom mais aussi un véritable esprit d'entreprise, corollaire du droit de propriété, qui est, après le parlementarisme et la liberté d'expression, la pierre angulaire des libertés
18

P. DOLGOROUKOW

: Mémoires,

tome I, Genève,

1867, p. 261.

19

publiques et individuelles. La Russie s'ingénie pour l'instant à faire la sourde oreille aux justes remontrances de l'Europe libre. Mais à quoi bon avoir donné la possibilité d'accéder à la propriété à des milliers de citoyens

délivrés d'un esclavage de type moderne - le communisme - si on ne leur
donne pas la possibilité et les moyens de s'associer librement? Malgré la chape de plomb de la peur et du conformisme, des femmes et des hommes - à l'intérieur comme à l'extérieur -, sincèrement épris de la Russie, continuent à œuvrer afin que l'aube d'une ère vraiment nouvelle puisse arriver au plus vite. Œuvrer au bien de leurs compatriotes et de la terre qui les aura portés pendant sept générations. C'est aussi le sens qu'il faut donner au séjour peu ordinaire de près de trois siècles des Evréinov sur le sol russe.

20

AVERTISSEMENT AU LECTEUR oucieux, comme tout(e) historien(ne), du respect de la chronologie, l'auteur n'en effectue pas moins à maintes reprises des retours en arrière, ainsi que des références à des périodes autres que celle qu'il est en train de traiter. De nombreux personnages évoqués ci-dessous, qui n'ont pas forcément un lien familial avec les Evréinov, font l'objet de développements en raison de l'intérêt que représente pour notre mémoire collective le croisement de leur destinée avec celle d'une ou d'un Evréinov. Le lecteur aura compris que le présent ouvrage se lit plutôt comme un almanach.

S

Nous avons choisi certains des Evréinov qui paraissaient les plus dignes d'intérêt et les plus représentatifs de leur époque comme «têtes de chapitre ».

21

CHAPITRE PREMIER: ORIGINES ET MYTHES OU LE SCEPTRE DE JUDA

« possibilité» d'une origine juive de leur famille. Nous aurons à en reparler et à rendre hommage à leur honnêteté. Il s'agit en particulier de Mikhai1 Nikolaievitch Evréinov qui a laissé copie d'une lettre critique adressée par lui-même à Andréi Vladimirovitch Mouraviov, auteur d'un article citant les «juifs» de Pierre le Grand, Chafirov et Evréinov. Mais on pense surtout à Serguéi Alexandrovitch Evréinov (1895-après 1954), dont le travail très sérieux sur la provenance de ses ancêtres, aurait mérité davantage d'égards de la part de sa génération et de la suivante. Il est issu de la noblesse de Tambov. Sa mère est la cantatrice Anna Grigorievna née Jérebtsova et sa grand-mère, Natalia Alexandrovna née Djounkovskaia, descend du sculpteur français Jacques Dominique Rachette. Page de Sa Majesté, puis capitaine-en-second au régiment des Tirailleurs de la Famille Impériale, Serguéi Alexandrovitch émigre encore jeune. Musicien accompli, il dirige une affaire de distribution de musique aux États-Unis. Il est en correspondance avec Ivan Lapchine, Arthur Lourié et Vladimir Nikolaievitch Scriabine, descendant du compositeur. Serguéi Alexandrovitch Evréinov entretient aussi une correspondance suivie avec son collatéral, le dramaturge Nikolai Nikolaievitch Evréinov. Ses papiers

D

epuis longtemps, certains Evréinov

donné la peine de vérifier

-

- sans

parfois s'être

n'excluaient pas la

23

ont été légués par sa belle-fille, Mrs Francis R. T. Evréinov en 1968 à

l'université de Yale 19 .
Trente ans après la rédaction de cet Essay on the origins and history of the families Evreyev and Evreinov (compiled from authentic sources (1951), recopied (1954) and increased with added lists of names and dates), un autre collatéral, Dmitri Borissovitch Evréinov (1914-1985), dans les cahiers retrouvés après sa mort, avait échafaudé une hypothèse pour le moins séduisante, celles des origines khazares de sa famille. Cette construction ne résiste pourtant pas à l'épreuve des documents d'archives concernant les Evréinov. Elle s'écroule devant le simple fait de la parenté entre les Evréinov et Chafirov dont l'origine juive est difficilement contestable. Cette hypothèse vaut cependant d'être mentionnée pour plusieurs raisons. D'abord évoquer cette supposition hardie pennet de rendre hommage à la mémoire d'un homme qui influença apparemment sa parentèle par son channe et sa culture. Ensuite, elle est assez représentative de l'imaginaire contemporain des descendants de familles jadis nobles qui fantasment sur le caractère immanquablement royal de leurs origines les plus profondes. Enfin, cette aimable conjecture a pennis incidemment de découvrir que ce qui n'était pas forcément vrai pour les uns l'était peut-être pour d'autres... La treizième tribu La fin du Moyen Âge voit donc la Russie consolider un État centralisé autour de Moscou. Le grand-prince Ivan III (1462-1505) impose sa domination à ses voisins: les princes apanagés et les villes indépendantes. «C'est sous ce règne que bon gré mal gré la plupart des princes reconnaissent l'autorité de leurs cousins régnant à Moscou et se

mettent à leur service, avec leurs cours et leurs serviteurs. La puissance
d'Ivan III incitera des boïars des principautés 20 à lui proposer leurs services» . voisines ou des étrangers

Panni ces étrangers, désertant la cause du khan tatar de Crimée, Mengly-Guiréi, adversaire du souverain moscovite, on compte le prince de

Internet www//webtext.1ibrary.yale.edu Yale University. Beinecke Rare Book and Manuscript Library. General collection of rare books and manuscripts. Sergei Evreinow correspondence and papers by Robert BIRD and Nicole BOUCHE. Juillet 1997. 20 D. SCHAKHOVSKOY: Société et noblesse rosses, Rennes, 1978.

19

24

Taman - issu des khans des Khazars - Gouï1-Goursis, qui passe au service de 21 « Ioann III » en 1487 et, après le baptême orthodoxe, devient Zakhari . Les Khazars (ou Khozars ou bien Kazars ou encore Kozars), peuple d'origine turque, auquel des conjectures récentes vont jusqu'à prêter une ascendance hittite, sont installés dans le sud de la Russie entre Don et Volga durant le haut Moyen Âge. Leurs querelles incessantes avec Byzance orthodoxe et l'expansion musulmane les amènent, pour lutter contre ces menaces, à adopter une foi distincte, une foi hébraïque mais qui ne reconnaît pas le Talmud et que l'on appellera plus tard le karaïsme. Et ce n'est pas là le seul sujet d'étonnement que suscite encore aujourd'hui ce peuple méconnu. « La tolérance religieuse absolue, habituelle aux peuples de la steppe eurasienne, régnait en Khazarie ; le choix de la religion était l'affaire personnelle de chacun, même pour les rois khazars, sans que cela entraîne un changement dans les institutions et les lois de l'Etat. Au milieu du VIIIème siècle, le roi Bulan fut converti par un docteur karaïte, Isaac Sangani, originaire de Byzance. Cette conversion a fait 22 beaucoup de bruit et a donné naissance à diverses légendes» . Au Moyen Âge, d'aucuns ont cru voir - comme Hasdaï ibn Chaprout, ministre juif du calife de Cordoue au Xème siècle - dans les Khazars l'une des dix tribus perdues d'Israël, la treizième plus exactement, 23 encore plus mythique que les autres . Mais l'empire khazar ne survit pas à la création au Xème siècle de la Russie kiévienne. Un coup mortel leur est porté par la destruction d'Itil, leur capitale, en 965 par le prince de Kiev, Sviatoslav. Certains historiens dénoncent le caractère gravissime de cet événement dans l'histoire de la Russie car cet impétueux souverain supprime ainsi «la barrière protectrice contre les dangers venant de l'Est» qui permet par la suite les raids incessants des Petchenègues et des Comans ainsi que l'invasion

mongole d'un État finalement épuisé 24 .

21

M. T. 5IEJI04KOB : J1cmopzm Ô60pRHCK020 COCl106WI6Poccuu, St-Pbg, 1876, p. 103. Taman: petite ville de la région de Krasnodar, au pied du Caucase et au bord de la mer d'Azov. Presqu'île et baie du même nom situées en face de Kertch en Crimée. loann III : Ivan III. Le prénom russe Ivan n'est qu'une copie avec faute d'orthographe de la part des moines copistes orthodoxes du prénom germanique loann. 22 S. SZYSZMAN : «La redécouverte du karaïsme à la lumière de nouveaux documents », p. 1261. Tiré à

part. 23
24

W. KELLER: S. SZYSZMAN

Vingt siècles d'histoire : Le karaïsme,

du peuple juif, Bellegarde, 1980, p.75.

1971, pp. 157 et 158.

Lausanne,

25

Une infime partie des Khazars conserve jusqu'à nos jours ses croyances premières. On les appelle les Karaïms. La plupart choisissent cependant l'exil et finissent par ne plus se distinguer des juifs, vraisemblablement sous l'influence intermédiaire et conjuguée des catholiques, des Grecs et des musulmans, qui ont déjà recueilli dans les
25 diverses contrées qu'ils dominent quelques descendants de la Diaspora .

Certains historiens soviétiques ne s'embarrassent pas de nuances et soulignent à l'envi la coïncidence entre la conversion au judaïsme des
26 Khazars et le début du déclin de leur empire .

On trouve trace d'une famille Kazarinov dont les représentants sont inscrits dans les rangs du prestigieux régiment Préobrajenski de la garde impériale au début du XIXème siècle. À l'époque soviétique, si on envisage comme possible le lien entre ce nom de famille et les «tribus qui commirent des raids dévastateurs en terre slave », on soutient qu'il peut très bien aussi tirer son origine de kazarka, appellation donnée à une espèce 27 de canard . Tentant de synthétiser plusieurs travaux historiques aux racines éparses en une thèse audacieuse, le romancier Arthur Kœstler, après avoir soutenu que le gros de l'émigration khazare s'est dirigé vers l'ouest, avance que ceux qui composent cet exode vont constituer l'essentiel de la communauté ashkénaze d'Europe centrale, notamment en Pologne, en 28 Hongrie et en Russie . Après la fin de l'empire des Khazars, la suprématie sur les steppes de la Russie méridionale revient à un peuple dont on s'accorde à présent à penser qu'il leur est apparenté: les Comans ou Coumans ou bien Kumans ou encore Polovtsiens. La puissance de ceux-ci fut réduite à néant par l'invasion mongole au XlIIème siècle. Le khanat tatar de Crimée prend la suite des Mongols. Mais si ces siècles correspondent à une extrême instabilité politique, la mosaïque culturelle qui compose la steppe subsiste 29. Des enclaves karaïtes se maintiennent jusqu'au XXème siècle, particulièrement en Crimée où elles subiront, elles aussi, la violence aveugle du niveleur-en-chef, le « Petit père des peuples ». Citant l'historien israélien Poliak, Kœstler mentionne le fait qu'à Tamatarkha (Taman) règnent au XVème siècle des princes juifs, d'abord sous la tutelle de la république de Gênes, puis sous la suzeraineté tatare. C'est le dernier
25 26

27 28
29

A. - M. ROSENTHAL: L'antisémitisme en Russie des origines à nos jours, Paris, 1982, p. 29. voir notamment C. A. nJIETHEBA : Xa3apbl, Moscou, 1976. 11. <l>E}..\OClOK : PyccKUe paMWlUU. flonYJ/RpHble 3mUMOJ/02U'IeCKUÜ CJ/06apb, Moscou, A. KŒSTLER: S. SZYSZMAN: La treizième tribu, Paris, 1976, pp. 174 et suivantes. Le karaïsme, pp. 75-77. 1972, p. 85.

26

d'entre eux, que les Russes nomment Zakhari, qui reçoit l'invitation d'Ivan III de venir se faire baptiser en Russie en échange des prérogatives de

la noblesse, offre que de prime abord il paraît refuser JO .
Mais toutes les sources ne concordent pas sur ces faits. Au XIXème siècle, un historien russe relève qu'Ivan III fait venir le Juif de Kaffa, Zakhari-Skharia, pour qu'il vive à Moscou même, avec le droit de quitter la Russie quand bon lui semblerait. À cette fin est remise à Skharia

une charte du grand-prince avec un sceau en or JI.
Le document en question, reproduit dans un roman historique soviétique intitulé Ivan III, nous apprend que le surnom russe qu'attribue le J2 grand-prince à Skharia ou Gouïl-Goursis est moï evréin (MOM eBpeHH) . Or le mot evréi (eBpeH) dont la racine grecque est la même que dans le mot « hébreu» en français signifie aujourd'hui juif en russe. Autrefois en Russie on utilisait plutôt le motjid ()lŒ)];)qui est une déformation de l'allemand « Jude» (dans sa prononciation rhénane) et qui à présent s'emploie comme une injure. Il est à noter qu'en polonais les deux mots possèdent un usage Inverse. Zakharie et les « Judaïsants» A la fin du XVème siècle apparaît à Novgorod un mouvement religieux «judéo-khazar », selon la terminologie employée par Kœstler, que l'on surnomme par la suite « l'hérésie des Judaïsants» ou des jidovstvouïouchtchié (:>IŒ)];OBcTByroIIJ;He) et dont le vrai nom est encore inconnu. Ce nouveau culte, conduit par un groupe d'érudits, semble s'être voué à la conversion des Russes orthodoxes au judaïsme. La doctrine rencontre un succès certain dans la sphère supérieure de la société russe et bénéficie même de la bienveillance d'Ivan III. L'hostilité totale d'une bonne part du haut clergé orthodoxe - et notamment l'inflexibilité de l'archevêque
de Novgorod, Guennadi

- conduit

le grand-prince

à céder et à promulguer
JJ

un décret interdisant la présence même temporaire de juifs sur le sol russe

.

JO

E. n. KAPHOBWI : E6peiicKUii 6onpoc 6 Poccuu, St-Pbg, 1864, p. 8. Kaffa ou Kafa ou encore Kéfé : autre nom de Féodossia sur la mer Noire. une population totale de 27238 habitants: 16000 Russes, 3 000 Juifs et I 700 naturellement entendre orthodoxes). J2 8. .H3BHUKHH : J16aH III. Tocyàapb 6eeR Pycu, roman historique en cinq pp. 526 et 527. JJ A. KŒSTLER, opus ci1., p. 167. A. - M. ROSENTHAL: L'antisémitisme en Russie des origines à nos jours,
~

JI

A. KŒSTLER:

La treizième tribu, p. 167. Cette ville comptait en 1897 sur Karaïms (par« Russes », il faut livres, Moscou, 1951-1955, 1. 2,

pp. 33 et 34.

27

Plusieurs historiens russes d'avant 1917 prétendent que c'est le « juif» Zakhari -Skharia qui, utilisant l'autorisation que lui a donnée le grand-prince Ivan III de séjourner en Russie, ramène à Novgorod cette hérésie, dont les adeptes nous sont connus sous le nom de «judaïsants ». Selon des manuscrits que ces auteurs évoquent souvent sans les citer, Zakhari séduit ses contemporains superstitieux avec la cabbale juive. Ceci se passe dans les années soixante-dix du XVème siècle. De Novgorod, l'hérésie se répand à Moscou où elle trouve des appuis jusque dans l'entourage d'Ivan III (le métropolite Zosime, la belle-fille du grand-prince, Hélène de Moldavie). Un concile de 1491 dénonce cette foi et ses adeptes sont excommuniés. L'historien Karnovitch va jusqu'à avancer que ce concile ne préconise aucun châtiment. Ce n'est qu'en 1503, à la faveur d'un nouveau concile réuni après que l'hérésie a ressurgi à Moscou, que l'affaire connaît un dénouement à la fois tragique et plus classique: beaucoup des ses tenants

sont contraints de s'enfuir de Novgorod en Allemagne et en Lituanie

34

.

Selon d'autres sources, le meneur de l'hérésie, qui prend racine à Novgorod, ville par laquelle pénètre en Russie les échos de l'effervescence religieuse européenne, serait un prince (?) italien, Zacharie Scara Guizolfi. Le nom de «judaïsants» n'est donné à ses adeptes par leurs contemporains que parce que Zacharie passait pour être Juif. «Les fondements de l'hérésie judaïsante peuvent être résumés ainsi: rejet de la vie monastique et de la hiérarchie ecclésiastique; refus de se prosterner devant les icônes; négation du mystère de la communion, de la Trinité

et du caractère divin de Jésus-Christ»

35

. La défaite des «judaïsants»

constitue une immense victoire pour le supérieur du monastère de Volokalamsk, Joseph de Volok (Iossif Volotski), qui prône la soumission absolue de l'individu mais aussi celle de l'Église au grand-prince de Moscou, incarnation d'un absolutisme théocratique hérité de Byzance. Il jette ainsi les bases d'une conception mythique et ultranationaliste de la Russie, dont les pires champions seront les tyrans communistes et leurs 36 sbires . Non seulement à partir du milieu du XIXème siècle les aïeux des premiers Evréinov s'auto-proclament descendants de nobles polonais, mais ils affirment que ceux-ci provenaient de Mitava, capitale de l'ancien duché de Courlande, aujourd'hui simple province de la république balte de

34

E. n. KAPHOBJ11I,
35

opus cit., p. 58.

36

M. HELLER: M. HELLER:

Histoire de la Russie et de son empire, Paris, 1997, p. 153. Histoire de la Russie et de son empire, Paris, 1997, pp. 156-159.

28

Lettonie 37. De là à faire du prince Gouïl-Goursis-Zakhari-Skharia le
premier ancêtre de la famille Evréinov à laquelle nous nous intéresserons surtout, il y avait un pas. Dmitri Borissovitch Evréinov le franchit cependant hardiment pour tenter de contrer la direction inexorable que prenaient les recherches des historiens russes du début du XXème siècle, ravivées dans les années 80, vers les bourgades de Biélorussie aux fortes minorités juives que les Russes assaillent en 1654-1655 après le déclenchement de la guerre avec les Polonais. Le décès de Dmitri Borissovitch Evréinov, survenu à Toulouse le 25 mars 1985, n'a pas permis de dissiper son laborieux mirage.

Peut-être,pour lui, est-ce mieux ainsi 38 .
D'autres, avant lui, avaient commencé à débrouiller les taillis formés par les légendes familiales afin de faire émerger la vérité. C'est le cas de son collatéral, Serguéi Alexandrovitch Evréinov, cousin de son père. Il s'est d'abord intéressé, en se demandant si elle avait un rapport avec ses ancêtres, à la famille des Evréiev, dont le nom semble disparaître des documents officiels au cours du XVIIlème siècle.
Les Evréiev

C'est Rafaïl Dmitriévitch Evréinov, cousin germain de Dmitri Borissovitch, qui, peu après son départ de la Tchécoslovaquie« libérée» par les troupes soviétiques et son installation en Amérique du Nord, fut en contact avec Serguéi Alexandrovitch Evréinov demeurant déjà aux ÉtatsUnis. Ce dernier lui transmit ce qui semble n'être resté qu'un manuscrit, cet Essay on the origins and history of the families Evreyev and Evreinov (. . .). Rafaïl Dmitriévitch passa les dernières années de sa vie à Brockville, une petite ville de l'Ontario à mi-chemin entre Toronto et Montréal. Il fit passer dans sa famille par l'intermédiaire de son cousin de Toronto, Alexéi Borissovitch Evréinov, le manuscrit que lui avait communiqué son auteur, Serguéi Alexandrovitch Evréinov.

37

Cf. notamment la généalogie dactylographiée des princes Obolenski dressée à Sèvres en 1925 par la comtesse V. S. Golenichtcheva-Koutouzova et qui fut retrouvée dans les papiers de Vladimir Alexéievitch Evréinov, à sa mort en 1967. Mitava: son nom vient d'une probable déformation de l'allemand Mitte in der Aue. La ville se nomme actuellement Elgava après avoir longtemps été appelé par son nom allemand Mitau. Elle est construite sur la rive gauche de l'Aa et fut fondée en 1226. 38 Son fils, Philippe Evréinoff, secrétaire de l'Institut français de Saint-Pétersbourg de 1998 à 2002, a soutenu auparavant en Sorbonne une maîtrise intitulée Noblesse, marchands et judaïcité dans la Russie moderne et contemporaine. Étude généalogique des différentes familles portant les noms: Evréin, Evréiev, Evréinine, Evréinov et Ievréinov, travail, qui, de l'aveu même de l'auteur, comporte bon nombre d'approximations et d'imprécisions.

29

Le nom des Evréiev apparaît pour la première fois dans des registres de la région de Novgorod qui les répertorient en tant que propriétaires terriens près de la rivière Chelone en 1498. Il leur a été attribué une vingtaine d'années auparavant des terres par le grand-prince Ivan III, qui conquiert la république de «Monseigneur-Novgorod-le-Grand» en 1471 dans une bataille sur les bords de la rivière Chelone justement (l'annexion définitive n'interviendra qu'en 1478). Suivant l'usage en vigueur à l'époque, le souverain moscovite exile certains patriciens de la fière cité et distribue leurs terres à des fidèles. Quatre frères Evréiev, fils d'un Vassili (son prénom nous est justement connu par le patronyme de ses fils), sont cités comme propriétaires terriens dans six paroisses bordant la rivière Chelone. Au total, leurs biens dépassent les 550000 acres entre 1498 et 1500. Le

dernier registre de la région de Chelone date de 1576 39 . L'année suivante,
imputant à Novgorod une trahison en faveur de la Lituanie en guerre avec la Russie, Ivan le Terrible fait quasiment raser la ville et massacrer ses habitants. C'est là une des plus grosses erreurs commises par ce tsar qui prive son pays, jusqu'à l'érection de Saint-Pétersbourg en 1703, d'un centre actiftoumé vers l'Occident. Les Evréiev ne paraissent pas avoir figuré parmi les victimes de cette répression sanglante. On pense presque automatiquement bien sûr que Goui1-GoursisZakhari peut avoir participé en tant que féal d'Ivan III à l'annexion de Novgorod, avoir reçu en récompense des terres non loin du lieu de la principale bataille et que Vassili Evréiev pourrait avoir été son fils. Mais, à l'époque où à Novgorod apparaît l'hérésie des «judaïsants », dont il est question plus haut, vit dans cette même cité un «Juif» converti, Fiodor Jidovine, baptisé depuis environ 1461 et qui a traduit en russe les livres religieux hébraîques. Plusieurs documents d'époque le montrent fervent partisan de l'orthodoxie chrétienne. Si Jidovine n'avait été qu'un surnom, les Evréiev auraient pu être ses descendants. Mais il existe bien durant le troisième tiers du XVIIème siècle deux frères Jidovinov dont nous aurons à reparler et qui servent dans l'armée du tsar Alexis Mikhai10vitch qui ramène à Moscou parmi les prisonniers faits en Biélorussie polonaise - coïncidence ou non - plusieurs des authentiques ancêtres de la «première» famille Evréinov. On ne peut éviter de rapporter le fait qu'en 1493 Ivan III condamne à mort le médecin juif Lev Jidovine, engagé en Italie, parce que le malheureux n'a pas réussi à guérir son fils Ivan.

39

A. M. AH,l..\PI15UIIEB : « MaTepHaJJhl no HCTOpHqeCKOHreorpa$HH HOBroPOACKOH3eMJlH. llleJloHcKaJ! llJlTHHa no nHCl.\OBhIM KHHraM 1498-1576 rr». In '-!meHUR 6 HMnepamopCKOM 06Ujecm6e Hcmopuu u /(pe6Hocmeu POCCUUCKUX npu MOCK06CKOMYHu6epcumeme, 1914, livre 3, 250, Moscou, pp. 44, 100, 189, 193194,196-197,202-203,281,304-305,332,344-345, 353, 367-369, 384, 387, 405-408.

30

Serguéi Alexandrovitch Evréinov, comme après lui Dmitri Borissovitch, suggère très fortement une parenté entre les Evréiev et les « premiers» Evréinov auxquels il appartient. Il s'appuie sur le fait qu'un certain Kozma Filatovitch Evréinov, secrétaire à la construction du canal de Ladoga au début du XVIIlème siècle, est indifféremment nommé Kozma Evréiev dans les actes officiels qui le mentionnent. Une certaine permanence des mêmes prénoms bibliques chez les derniers Evréiev et les premiers Evréinov pourrait permettre d'abonder dans ce sens si l'on ne savait désormais que ces prénoms figuraient parmi les plus répandus chez les orthodoxes à l'époque du grand schisme de l'église russe ou raskol. À la Petite Cour Il convient toutefois de s'attarder sur une singularité qui vient en quelque sorte renforcer la démonstration des liens qui unissent les Evréiev à une famille Evréinov, mais qui apparemment n'en a aucun avec les ancêtres de Serguéi Alexandrovitch, Rafaï1 Dmitriévitch et Dmitri Borissovitch Evréinov. Deux frères Evréinov, selon toute apparence étrangers à la maison marchande dont sont issus les trois précédents, servent le couple grandducal sous Elisabeth Petrovna Timoféi Guérassimovitch Evréinov, proche des célèbres Tchernychov, est Kammerdiener (valet de chambre) de la grande-duchesse, Catherine Alexéievna (future Catherine II). La souveraine, dans ses Mémoires, évoque à plusieurs reprises les conseils de prudence dont lui fait profiter Evréinov alors qu'elle fait ses débuts à la cour russe. Elle ne paraît d'ailleurs pas très sûre de l'orthographe du nom de famille de son mentor, qui devient un mélange d'Evréinov et d'Evréiev. La très grande loyauté d'Evréinov à son égard permet à celle-ci de recevoir de façon confidentielle la nouvelle d'événements inattendus. Selon Catherine II ellemême, Evréinov est un conseiller avisé qui connaît bien la Cour et que tout le monde respecte. Il sait mettre en garde la grande-duchesse notamment au sujet des bavardages concernant les relations équivoques qu'elle entretient
avec Andréi Gavrilovitch Tchernychov [et non pas, comme l'avancent

beaucoup de biographes mal informés Zakhari Grigoriévitch Tchernychov (1722-1784)]. La jalousie d'autres courtisans ruine le crédit d'Evréinov à la Cour. Il a des mots avec Vassili Chkourine, cafetier de la Cour, et le grandduc Pierre Fiodorovitch, dont Chkourine est un protégé, fait chasser Evréinov de la Cour. Catherine II écrira rétrospectivement que ce fut là la plus cruelle expérience qu'elle eut à souffrir durant le règne de l'impératrice Elisabeth Petrovna. Evréinov est exilé à Kazan. «J'eus dans cette maison un des plus violents chagrins que j'aie eus de tout le règne de l'impératrice Elisabeth [Petrovna]. Un matin, on vint me dire que l'Impératrice avait ôté près de moi mon ancien valet de chambre, 31

Jevrenev. [...] Jevrenev fut relégué à Kazan, où on le fit ensuite maître de police. [...] Ce n'était qu'un prétexte cherché depuis longtemps pour 40 me l'ôter; il avait en main tout ce qui m'appartenait [sic] » . Depuis Kazan, Evréinov infonne par lettres la grande-duchesse de la situation de Tchemychov, lui-même exilé à Orenbourg. Une fois impératrice, Catherine II prendra auprès d'elle comme demoiselle d'honneur Anastassia Timoféievna Evréinova, la fille de son ancien mentor, à qui elle s'efforcera de trouver un mari. La nouvelle souveraine écrit aussi des notes à Adam Vassiliévitch Olsoufiev pour lui demander de trouver une position à Tchernychov et à Evréinov qu'elle veut aider: «Au nom de Dieu, défaite moi [sic] de leur prière: ils ont souffert pour moi autrefois et je leur laisse battre le pavé faute de savoir quoi - en faire (Moscou, le 24 décembre 1762) ». Ou bien: «He 3a6Y));bqepHbImeBa B EBpeBHoBa; ce m'est un fardeau sur le cœur, Il nepeJJ;HBMBBBHOBaTa,défaite moi [sic] donc de ces pauvres diables (Moscou, le 2 janvier 1763)>>41 Un édit . du 10 mai 1763 stipule qu'il est dû au colonel en retraite de l'année, Timoféi Evréinov, la pension à vie d'un colonel de l'armée, soit 600 roubles et 89 kopecks. La descendance mâle de Timoféi Guérassimovitch Evréinov est inscrite en 1803 sur le deuxième livre des registres de la noblesse de 42 Moscou . Son frère, Piotr Guérassimovitch Evréinov (1721-1787), est Garderobemeister du grand-duc Pierre Fiodorovitch, qui devient le tsar Pierre III. Il a également en charge les magasins de vivres destinés au corps de troupes holsteinois qu'entretient l'éphémère souverain. Le dernier édit 43 signé par celui-ci s'adresse justement à ce sujet à Evréinov . En 1766, Piotr
Catherine II : Mémoires de l'Impératrice Catherine II écrits par elle-même, Londres, 1859, pp. 112-114, 148-149, 152, 157, 171-172. La première édition française de ces Mémoires, pourtant écrites en français, ne date que de 1953. Elle est préfacée par Pierre Audiat, ami de la femme du dramaturge Nikolai Nikolaievitch Evréinov (voir le chapitre dixième:« La compagne de l'exil »). A. G. Tchernychov se hisse durant le court règne de Pierre III jusqu'au poste d'aide-de-camp général. Sous Catherine II, il est commandant de Pétersbourg de 1773 à 1780.
41

40

«nllcbMa EKaTepllHbI II-H K A. B. OJlcy$beBY .1762-1783 ». ln PyCCKUÙ Apxue, 1863, 2ème édition, Moscou, 1866, XXI et XXX, pp. 405 et 410. «N'oublie pas Tchernychev et Evréinov (...). Je me sens coupable envers eux (...) ». 42 N. IKONNIKOV: La noblesse de Russie, 1. DI, p. 169. Bibliothèque d'État de Russie (B. E. R.) (POCCIIHCKaJIocYJl.apCTBeHHaJI EII6J1110TeKa, P. f. E)., Musée du f livre, MecJ/I{OcJ/06 ... Ha J/emo ... om POJ/Côecmea Xpucmoea, 1765, p. 7 ; 1766, p. 8. Catherine II : Mémoires de l'Impératrice Catherine II écrits par elle-même, Londres, 1859, pp. 112-114, 148-149,152,157,171-172.
43

«OJl.\lO 113pa3nOpJlJKeHIIH ne1pa TpeTbero ». ln PYCCKUÙ Apxue, 1874, II, Moscou, p. 347. Le Garderobemeister de l'impératrice Elisabeth Petrovna, Tchoglokov, est une créature du chancelier Bestoujev-Rioumine, auquel sont apparentés les Evréinov dont il sera question plus bas. Tchoglokov est particulièrement chargé de surveiller la future Grande Catherine. Il ne doit sa faveur qu'à son mariage avec une nièce de Catherine 1ère qui en fait aussi le beau-ftère du vice-chancelier Vorontsov (K. W ALISZEWSKI : La Russie au temps d'Elisabeth 1ère, dernière des Romanov, Paris, s. d., pp. 122 et 206 ; Z. OLDENBOURG:

32

Guérassimovitch Evréinov, avec d'autres nobles de la lieutenance de Novgorod, souscrit à une pétition adressée à l'impératrice Catherine II au

sujet de ses terres de Gribovo situées sur les bords de la rivière Chelone44 .
Son domaine, qui doit lui être confisqué comme aux cosignataires, a été un siècle et demi plus tôt la propriété d'un Matvéi Ivanovitch Evréiev, qui le tenait lui-même de ses ancêtres. Matvéi Ivanovitch Evréiev était inscrit en tant que noble de la ville de Mojaïsk depuis 1627 dans le livre I des Boïars et en tant que noble de la ville de Vologda depuis 1629 dans le livre II des Boïars. La fille de Piotr Guérassimovitch Evréinov, Ekaterina, épouse Ivan Alexéievitch Vorontsov (1736-1806), neveu du chancelier comte Mikhail

Ilarionovitch Vorontsov 45 . Piotr Guérassimovitch Evréinov, qui conserve
finalement (1770) la possession «perpétuelle et héréditaire» du canton de Triassovo, est brigadier et chambellan à sa mort. Il fut enterré au cimetière

de Triassovo, district de Novgorod, en l'église qu'il avait fait construire46 . Il
épouse Anastassia Ivanovna Nabokova, dont le :&ère Alexandre est le trisaïeul de l'auteur de Lolita 47. D'ailleurs, leur petite-fille, Anastassia Ivanovna Vorontsova, mariée au comte Ivan Ivanovitch Golovine, est considérée par Nikolaï Alexandrovitch Nabokov, grand-père de l'écrivain, comme une proche parente. Nous verrons par la suite combien le parti holsteinois et les Vorontsov ont curieusement beaucoup d'importance dans

Catherine de Russie). Il est l'homonyme de l'architecte qui bâtit la tour de Soukharev qui se situe au cœur du faubourg Mechtchanskaïa, berceau de cette même autre famille Evréinov, d'origine marchande. 44 BER (POCCIiHCKIDIfocY.l\apCTBeHHaJI EIi6J1IiOTeKa, P. f. E.). Département des manuscrits. Fonds 178, inventaire 3, n° 4847 : copie. Komrn .l\eJla BOT'lIiHOH KOHTOpbI0 nOJKMOBaHli1i B 1762 r. OeTPY fepaCliMOBli'l}' EBpeliHoBY .l\B0PL\OBOH TpllCOBCKOHBOJlOCTH HOBropo.l\cKoro ye3.l\a « B BeqHOe Ii nOTOMCTBeHHoeBJlB.lIeHlie». 1770 r. 290 feuillets. 45 Ivan Alexéievitch Vorontsov, alors en poste à La Haye, arrange le premier séjour en Europe occidentale (1769-1771) de sa cousine, la célèbre princesse Ékatérina Romanovna Dachkova (1743-1810), née Vorontsova. Le périple de celle-ci les amène à rencontrer notamment « le vieil invalide de Ferney» (Voltaire) et à Genève «la famille d'un Russe nommé Velselovsky» (sic). Avram Pavlovitch Vesselovski, cousin de ChafIrOv (voir plus haut), s'est en effet fixé à Genève, après avoir échappé, caché à Londres, aux limiers de Pierre le Grand, courroucé contre lui dans l'affaire du tsarévitch Alexis: « Ainsi que je viens de le dire, j'étais prête à commencer mes voyages dès le mois de décembre (1769), et je ne perdis pas de temps pour m'éloigner. Notre personnel consistait en Mlle Kamensky, mes deux enfants, et M. Vorontzoff, un de mes proches parents, qui appartenait à l'ambassade russe à La Haye ». « Ce fut avec un regret réel que nous quittâmes Genève et les nombreux ami que nous y possédions. Parmi ceux-ci j'indiquerai la famille d'un Russe nommé Velselovsky [sic] Ce M. Velselovsky avait été employé à Vienne par Pierre 1er; ayant reçu tout à coup l'ordre de retourner à Pétersbourg, il craignit de s'exposer à la férocité de son souverain et maître; mais s'enfuyant en Hollande, il renonça à son pays, se maria et s'établit ensuite à Genève. Sa fille aînée épousa M. Kramer, imprimeur célèbre, qui se fit tant connaître par sa liaison et plus tard ses démêlés avec Voltaire» (Mémoires de la princesse DaschlwjJ, Paris, 1966, pp. 110 et 116).
46

I1BAHOB : YKa3ameJlb K 60RpCKUMKHUèaM, I, p. 417 et II, p. 402, Moscou, 1853. «PO.l\OCJlOBlie .l\BOpIlH,rpa<l>oB, KHII3eHBOPOHL\OBbIX In Pocnucb 40 KHUèaMApxu6a KH. BOpOHlj06a ..., ». rééd., Newtonville, 1978, p. 237. BeJl. KH. HliKoJlaH MnxaÎ1JloBliq : PYCCKUÜ np06UHIjUŒlbHbIÜHeKpOnOJlb,1. I, Moscou, 1914. 47 A. OCTPOBCKI1H : « EBpeliHoBbI - nyreHL\b1 Ii npoCTO 3aMeqareJlbHbIe JlIO.l\HÜTeqeCTBa cBoero ». OM, 5 avri11997.

33

l'histoire des ancêtres de l'autre famille Evréinov, qui a davantage retenu notre attention. Comment les Evréiev ont fini par devenir ce que nous considérerons comme la seconde famille Evréinov demeure encore aujourd'hui une énigme, d'autant que des Evréiev continuent d'apparaître dans les textes jusqu'à la seconde moitié du XVlIIème siècle. Certains mettent bien en avant leur origine noble. Ainsi, le 19 novembre 1781, Axinia Ivanovna, veuve du caporal du régiment Préobrajenski de la Garde issu de nobles Danila Nikititch Evréiev, vend pour 1 500 roubles au secondmajor du 1er bataillon de Moscou Mikhai10 Kozmitch Vsévolodski la 12ème partie d'une demeure, au-delà de la Moskova, dans la Ville de Terre, dans la paroisse de Saint-Nicolas-Ie-Martyr, qui est dans le faubourg Tatare, sur de la terre exempte, acquise par achat le 18 novembre 1779 à Anissia Petrovna, femme du régistrateur du collège d'État des Affaires étrangères Ivan 48 Mikhai10vitch Alexéiev . Fiodor Evréinin est inscrit en tant que noble de Moscou depuis 1676 dans le livre VIII des Boyards et depuis 1677 dans le livre IX ; Fiodor Ilarionovitch Evréin est inscrit en tant que noble de Moscou depuis 1692 dans le livre XII des Boyards et il s'agit sans doute du même que le

précédent 49 . C'est probablement sa veuve, Matriona, qui est citée en 1713
comme touchant une pension annuelle de l'État s'élevant à 10 roubles 31 altyns et 4 sous. L'habitant de Moscou Ivan Chirmov signale son décès la , so ~ meme annee . Une des tantes de Dmitri Borissovitch Evréinov, Olga Nikolaïevna Chamraï, qui s'intéresse fort sérieusement à tout ce qui concerne les origines de sa famille, comme tous ses proches parents d'ailleurs (père, frères et cousine germaine), raconte un jour qu'elle tient de son père, entre autres trésors, l'anecdote suivante. Deux Evréinov revendiquant haut et fort l'exclusivité de ce nom de famille, l'affaire est portée devant le Tsar. Le souverain, non sans humour, ordonne que celle des deux familles qui pourra prouver être la plus ancienne continuera de porter ce nom, tandis que l'autre s'appellera désormais levréinov (qu'on pourrait traduire par Et-evréinov). Et, en effet, à partir du début du XIXème siècle apparaît dans les annuaires mondains (llaM51mllble KllU:J/CKU, AopecKafle1l0apu)de l'Empire une famille levréinov. Le premier représentant de
48

49 so

MOCK6a. AKm06ble KHUZl./ XVIII cmOllemUR. Tome XII, Moscou, I1BAHOB, opus cit., VllI, p. 1.531 ; IX, p. 850 ; XlI, p. 838.

1905 ; 1781, n° 516, p. 401.

Arrêt du 21 décembre 1888, n° 1275, p. 1293.

1713. JIpU2060pbl U ôOKllaôbl JIpa6UmellbCm6)lIOUJeêo CeHama, t. 1II, 1. 2, St-Pbg,

34

celle-ci, dont on relève l'existence, est fonctionnaire local dans le gouvernement de Koursk, avant même l'installation des ancêtres directs de Dmitri Borissovitch Evréinov dans ce même gouvernement. La provenance exacte des premiers Evréinov, dont est issu Dmitri Borissovitch, ne suscite plus à partir de la première moitié du XIXème siècle qu'incertitude et embarras parmi leurs descendants. Non seulement l'ascendance judaïque, mais l'origine marchande est tue dans la relation que fait de l'histoire de ses aïeux Mikhaïl Mikhaïlovitch Evréinov (1788-1878) dans une lettre adressée à Piotr Ivanovitch Barténiev et publiée 51 dans Les archives russes (PyccKuii Apxue), la revue que dirige celui-ci . Mikhaïl Mikhaïlovitch Evréinov réussit même à prouver en 1859 que lui et sa parenté appartiennent à la noblesse dite immémoriale, celle qui peut prouver depuis Catherine II que ses aïeux ont possédé des serfs sur leurs terres avant 168552. Cette lignée est donc à partir de ce moment-là transférée des registres du IVème livre (noblesse d'origine étrangère) pour être portée dans la VIème part (noblesse ancienne) des livres généalogiques des gouvernements de Moscou, Koursk, Novgorod et Vitebsk 53. Nous verrons que, du fait des écrits qu'il a laissés, Mikhaïl Mikhaïlovitch représente néanmoins une source non négligeable pour I'histoire de sa famille. L'armorial général des familles nobles russes mentionne après le premier tiers du XIXème siècle les Evréinov comme issus de la noblesse polonaise et provenant de Lituanie, province alors associée au royaume de 54 Pologne . Les archives des marchands de Moscou, publiées au début du XXème siècle donnent, on va le voir, une version bien plus vraisemblable de la provenance de cette famille. Les armes des Evréinov dénotent déjà ce qui peut paraître comme une curieuse spécificité pour le profane. Dans la moitié inférieure de l'écu, sur champ de gueule rouge, sont dessinées trois étoiles à six branches, deux en haut, trois en bas. Il ne s'agit cependant pas de l'étoile de David, emblème d'Israël, mais de la qualité des services rendus par la famille à l'empire russe. Car il convient de mentionner le fait que d'autres familles appartenant à une noblesse plus ancienne que les Evréinov possèdent également sur l'écu de leurs armes au moins une étoile à six

51

M. M. EBPEJ1HOB : « I1aMilTIlble 3amlCIill (...) C 6Horpaq,WleCKHM 0 HeM BOCnOMHHaHHeM rpaq,a M. B. TOJ1CWro». ln PyccKuùApXU6, 1891, t. II, pp. 405-426. 52 N. IKONNIKOV : La noblesse de Russie, t. DI, p. 149. 53 «EBpeHHOBbl». ln 3HIIUKJlOneÔul/ecKUù cflo6apb, Brockhaus et EfTon, St- Pbg, 1893-1894, t. 22. 54 06UJUù zep606HuK Ô60P5/HCKUXOÔ06 BcepoccuùcKOÙ lfMnepuu Hal/amblÙ B J 797 zoôy, St-Pbg, 1798- I 836, p t. IX, 1,131. 35

branches (les Gontcharov, les Soïmonov, ces derniers étant d'ailleurs assez liés à la famille Evréinov qui nous intéresse). D'après l'encyclopédie Brockhaus et Efron (le «Larousse» russe d'avant 1917), la plus ancienne des familles nobles russes à la veille du XXème siècle portant le nom Evréinov provient de Matvéi Grigoriévitch Evréinov, originaire de Pologne, qui fut au début du XVIIlème un marchand de premier ordre à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Les autres familles 55 Evréinov, au nombre de 27, sont d'origine plus récente . La multiplicité des souches paraît montrer à l'évidence il n'y a pas eu qu'une seule famille Evréinov, même si tous ceux qui appartenaient à un rameau commun ne parvenaient pas à la noblesse en même temps ni de la même façon. Suivons

donc l'ascension de Matvéi Grigoriévitch Evréinovet des siens. 56 .

55

Nous avons vu que la famille Evréiev finit par se faire appeler Evréinov en profitant de la notoriété naissante du second nom à partir du premier quart du XVIIIème siècle. Avant la Révolution, nombre de serfs, qui réussissaient à obtenir leur liberté, en acquérant ainsi des droits élémentaires et une identité, prenaient le nom de leur ancien maître d'autant plus volontiers quand celui-ci était fameux. C'est ainsi qu'un nom illustre finit par ne plus garantir du tout l'ancienneté et la noblesse de l'origine de celui qui le portait. Ainsi parmi les marchands et au sein de la paysannerie on rencontre à la fm du XIXème siècle des noms de famille illustres comme Saltykov, Vorontsov, Boutourline, Chérémétiev et d'autres encore (E. n. KAPHOBI14 : POàOBble np03BaHUR u mumynbl B Poccuu, St-Pbg, 1886, p. 60).

56

« EBpeHHoBb!

». In 3HI/UKJ/oneàu'lecKUiÎ

cnoBapb, Brockhaus

et Etron, St- Pbg, 1893-1894,

t. 22.

36

ANNEXE
Généalogie simplifiée des Evréinov « de Borchtchone » District de Soudja, gouvernement de Koursk Alexéievitch Evréinov (1824-1889) Zemstvo de Koursk Ép. Alélaïda Fiodorovna Poltoratskaïa (1832-1866) Fille d'un magnat russe et d'une Française 4 enfants atteignant l'âge adulte: Evréinov (1852-1903) Maréchal de la noblesse du district de Soudja Ami des Panaïev Ép. Antonina Vassilievna Sabachnikova (1861-1945) Fille de mécènes et milliardaires sibériens Evréinova (1860-1934) Auteur de mémoires inédites - Serguéi Vladimirovitch Evréinov (1864-1914) Général-major commandant un des régiments des Cosaques de la Garde Evréinova (1866-1950) Pionnière de la mixité scolaire en Russie Ép. Serguéi Ivanovitch Jékouline (1855-1906) Maréchal de la noblesse du district de Soudja 4 petits-enfants portant le nom Evréinov :

- Vladimir

- Alexéi Vladimirovitch

- Maria Vladimirovna

- Adélaïda Vladimirovna

37

Alexéievitch Evréinov (1887-1967) Dernier maréchal de la noblesse de Soudja Agronome dans l'émigration Ép. Kira Dmitrievna Vassianova veuve Pantchoulidzeva (1887-1981) - Boris Alexéievitch Evréinov (1888-1933) Poète et historien Ép. Natalia Serguéievna Jékoulina (1893-1983) Sa cousine germaine, fille d'Adélaïda Vladimirovna née Evréinova 3 enfants: Natalia Borissovna Hansch, puis Andrault de Langeron (1913) ; Dmitri Borissovitch Evréinov (1914-1985) ; Alexéi Borissovitch Evréinov (1919) Evréinova (1889-1935) Ép. (2) Baron Konstantin Pavlovitch Rausch von Traubenberg Une fille: Nina Konstantinovna Rausch de Traubenberg (1920), auparavant professeur de psychologie à Paris V - Dmitri Alexéievitch Evréinov (1891-1941) Musicien de jazz en Allemagne dans l'émigration Ép. Olga Alexéievna Polouekhtova Un fils: Rafaïl Dmitriévitch Evréinov (1916-1984)

- Vladimir

- Nina Alexéievna

38

CHAPITRE DEUXIEME : MATVÉI GRIGORIÉVITCH EVRÉINOV OU L'ASCENSION DU JUIF DE MSTISLA VL

out au long du XVIIème siècle, les relations hostiles avec la Pologne catholique déterminent l'orientation protestante de la politique extérieure russe, en particulier dans le secteur commercial. Les grands partenaires de la Moscovie sont alors l'Angleterre, la Hollande, la Suède et le duché de Holstein, bien avant que le souverain de cette principauté ne devienne 1'héritier de l'empire russe et le bienfaiteur de la famille Evréinov. «Les détails des relations entre la compagnie des négociants du Holstein et l'État moscovite sont bien connus, grâce à Adam Oléarius, mathématicien et bibliothécaire à la cour du duc, membre de l'ambassade envoyée à Moscou. Sa Description de voyage en Moscovie (où il fit deux séjours, d'abord en 1633, puis dans les années 1635-1639) est une mine d'informations sur la Russie du XVIIème siècle» 57 . Pogromes Au début de la longue guerre que la Russie mène de 1653 à 1667 contre l'ennemi ancestral polonais, la Lituanie et la Biélorussie sont occupées par les armées du tsar Alexis Mikhai1ovitch. Une partie de la
57

T

M. HELLER:

Histoire de la Russie et de son empire, Paris, 1997, 315.

39

population locale comprenant des catholiques, des juifs et des karaïtes est alors déportée vers Moscou, qu'une épidémie de peste a dévastée au cours de l'été 1654. Les défaites de l'armée polonaise devant les Cosaques de Bogdan Khmelnitski ont été en 1648-1649 le signal du déclin militaire de la Pologne et de la propagation vers Varsovie d'une violence antisémite ukrainienne sans précédent peut-être due au droit des juifs de gérer à bailles

domaines polonais en Ukraine 58 . La « panrussisme » de Khmelnitski virera
avec les siècles au mythe, entretenu par le pouvoir tsariste, puis par les autorités soviétiques. Voyez sa statue à Kiev, qui se dresse aujourd'hui encore en face de Sainte-Sophie, la main désignant le Nord, c'est-à-dire Moscou! Or I'hetman est le premier organisateur de massacres programmés des populations juives. En 1654 sont expédiés dans la capitale russe hommes, femmes et enfants depuis la Biélorussie occupée par les Russes. Les captifs sont très activement vendus comme esclaves (XOJIOIlbI) la place Ivanovskaïa de sur Moscou. Après la paix d'Androussovo, ceux des prisonniers qui restent en Russie sont libérés de leur statut servile et fondent à Moscou en 1670 le faubourg Mechtchanskaïa bientôt dominé par la tour de Soukharev. Le terme mechtchanine/MeI.U:aIuIH désigne alors un ressortissant polonais, il ne signifiera que plus tard «bourgeois », c'est-à-dire une sorte de sous-

marchand 59 .
Dans ses Mémoires, le prince Pierre Dolgoroukow rappelle que, jusqu'au règne de Pierre le Grand, existe encore en Russie une catégorie de population plus défavorisée encore que les serfs: les esclaves ou kholopy (XOJIOIlbI). «Lors de l'introduction du servage de la classe rurale par Godounow et son affermissement par le patriarche Philarète Romanow, l'on n'avait point confondu encore les serfs, attachés à la glèbe et déclarés inséparables d'elle, avec les esclaves domestiques (XOJIOBLI), c'est-à-dire les prisonniers de gueITe ou les pauvres diables devenus, pour cause de dettes, ou volontairement, faute de pain, esclaves à temps ou à vie ou héréditaires et que l'esclavage [kabala] (KaÔaJIa) transformait en objets appartenant à leur maître, objets pouvant être 60 vendus et distribués à volonté» .
58

C. K. EOr051BJ1EHCKI1H : HaY'lHoe HaCJleÔUe0 MocK6e XVII 6eKa, Moscou, 1980, p. 145. H. Il 1.JYJ1KOB : « MocKoBCKoe KyneqeCTBo XVIII 11 XIX BeKOB. reHeanOrnqeCKHe 3aMeTKI1». In PYCCKUUAPXU6, 1907, III, Moscou, p. 491. <1>.C. KAHJJ:EJ1b : O'lepKU 6peMeH u co6blmuu : U3 ucmopuu POCCUUCKUX6pee6 ôo 6mopou nOJlO6UHbl e XVIII 6eKa, Jérusalem, 1988, pp. 176 et 177. 60 P. DOLGOROUKOW : Mémoires, tome I; Genève, 1867, p. 261.

59

M. HELLER:

Histoire de la Russie et de son empire, Paris, 1997, p. 354-355

40

Celui qui devient au début du XVIIIème siècle le marchand de tout premier plan à Moscou, Matvéi Grigoriévitch Evréinov, est en fait d'abord le juif de Mstislavl, «Matiouchka le juif fIls de Grigori », Matiouchka Grigoriev syn Evréi (MaTIOIIIKa rpHropheB Chili EBpeH), né vers 1645 et déporté en Russie, encore enfant, en 1654, pendant cette guerre russo-polonaise, dont il est question plus haut. Il est recensé en 1676 dans les registres du faubourg Mechtchanskaïa au sein des marchands de Moscou, ainsi que son frère «Fedka Grigoriev » et son fils 61 « Pétrounka » . Mstislavl, petite ville de la région de Moguiliov, connaît une année particulièrement désastreuse en 1654, quand le prince Alexéi Nikititch Troubetskoï (t 1663), à la tête de troupes russes, s'empare de la ville, tourmente la population et emmène en captivité une partie de ses

habitants 62 .
Ces origines sont confirmées par le grand-duc Nicolas Mikhai1ovitch, dont certains Evréinov seront proches à l'aube du XXème siècle, quand le prince-historien dresse une courte biographie d'un des plus jeunes fils de Matvéi Grigoriévitch: «Jacob Matvéewitch Evréinov, 1700-1772, naquit à Moscou le 23 octobre 1700. Sa famille se réclamait de la noblesse polonaise mais en réalité son père était un israélite de Mstislav, fait prisonnier par les Russes en 1655, converti à 63 l'orthodoxie, puis devenu un marchand de 1reclasse» . La région, où est situé Mstislavl et dans laquelle on peut inclure Orcha et Doubrovna, patries respectives du baron Chafirov et des Issaïev, parents des Evréinov, se trouve à la croisée de deux axes de communication vitaux pour la Russie: l'un d'est en ouest va de Moscou à Varsovie et par delà en Occident. C'est la route des invasions. Le second du nord vers le sud conduit de Novgorod et bientôt de Saint-Pétersbourg jusqu'à Kiev et au Caucase. C'est la légendaire route commerciale des Varègues aux Grecs. Cette région possède donc une évidente importance économique, qui peut expliquer l'implantation (par le Dniepr ?) d'une forte minorité juive extrêmement besogneuse au milieu de Slaves plutôt nonchalants, peut-être découragés par les invasions successives qu'ils ont vu déferler. En amont du Dniepr, dominant les autre cités par l'enjeu stratégique qu'elle représente, Smolensk, objet de nombreuses luttes entre la Pologne et la Russie,
61
H. n. qYJIKOB : « MocKoBCKoe KyneqeCTBO XVIII Il XIX BeKOB. feHea.JIOrnqeCKlle 3aMeTKII». ln PYCCKUÜAPXU6, 1907, III, Moscou, p. 491. 62 n. CEMEHOB (sous la direction de) : FeœpaqJU'leCKO-CmamUCmU'leCKUÜ CJ/06apb, 1863-1885,1. III, StPbg, 1867, p. 351.
63

lf3àaHue BeJ/uKozo Km135/ HUKOJ/aRMuxaÜJ106U'la. PyccKUe nopmpembl St-Pbg, 1909 (reprint Moscou, 2000), W 101, p. 369.

XVIII U XIX cmoJ/emuü.

Tome V.

41

constitue la clé de la route vers Moscou. Sa prise de poss~ssion définitive par les Russes sonne d'ailleurs le glas de la « grande» Pologne et annonce le déclin de ce pays. Les débuts dans le quartier Mechtchanskaïa Matvéi Grigoriev, qui porte auparavant le nom de Kouzma Ogromov (plus vraisemblablement Abramov), se retrouve d'abord en Russie prisonnier à Briansk, puis est vendu pour trois roubles à un commerçant de la centaine des Hôtes à Moscou, Kirill Volossaty, chez qui il reste quinze ans. Du prikaze des Ambassades, il reçoit la permission de vivre dans le nouveau faubourg Mikitskaïa. Il obtient sa libération par édit du tsar (1670 ou 1671) et s'installe dans le nouveau faubourg des négociants de Moscou, Mechtchanskaïa, dans la grand-rue, où se trouve sa demeure (20 sagènes sur 10 en 1676 et 15 en 1684), au commencement de l'artère qui se nomme aujourd'hui Perspective de la Paix, du côté gauche en partant de la Ville de 64 Terre. Il commerce sur le carreau aux légumes . Le livre de recensement de 1684 nous apprend qu'il est en 1674 staroste du faubourg Mechtchanskaïa. En 1678, il sert comme chef de la cour des Chopes de Mechtchanskaïa, institution créée pour la vente du vin, monopole d'État. La même année, il est reçu au sein de la Centaine des Hôtes, l'élite des marchands de Moscou. Dès lors, il se trouve libéré des
65 obligations de service des mechtchanié (Mem;aHe) et cesse de payer la

taille 66. Evréi ou evréine (eBpel:I ou eBpel:IH)paraît être le surnom vraisemblablement revendiqué - de plusieurs juifs biélorusses qui contribuent à la fondation et au développement du faubourg Mechtchanskaïa. En fin de chapitre, nous dressons le tableau récapitulatif des juifs biélorusses qui participent à la création du nouveau faubourg Mechtchanskaïa. Il n'est pas permis de les considérer comme appartenant à des familles différentes en raison: 1) De la proximité de leurs lieux d'origine en Pologne biélorusse;

64

MamepuaJ/bl àJlfl ucmopuu MOCK06CKOèOK)l112'1eCm6a,tome I, 2nd supplément, Moscou, 1886. Livre de recensement de 1676, p. Il. H. KYHHH : « EBpeH B MocKBe BO BTOpOHnonOBHHe XVII BeKe ». ln E6peÜCKaR CmapuHa. Tome VI. Sème annèe (19\3), St-Pbg, 1913, pp.97-98. C. K. 60r05IBJIEHCKHH: HaY'IHOe HaCJleàue ..., p. 145. <D.C. KAH~JIb: O'lepKU 6peMeH u co6blmuü: U3 ucmopuupoccuücKUXe6pee6 ..., p. 190. 65 MeIlJ,aHe : pluriel de MeIlJ,aHHH. 66 MamepuaJ/bl àJlfl ucmopuu MOCK06CK020 K)l112'1eCm6a,tome I, 2nd supplément, Moscou, 1886. Livre de recensement de 1684, na 102, p. 78. H. KYHHH : « EBpeH B MocKBe BOBTOpOHnonOBHHe XVII BeKe », p. 98. 42

2) De la proximité de leurs demeures dans le faubourg Mechtchanskaïa de Moscou et de leurs boutiques sur les différents carreaux de Kitaï-gorod (le quartier commerçant de Moscou, sur le flan ouest du Kremlin) ; 3) Des liens d'affaire qui les unissent et qui sont souvent à l'époque le prolongement de liens familiaux. Au début du XXème siècle, dans la partie nord de Moscou percée par la chaussée de laroslavl, s'étirent encore les quatre rues Mechtchanskaïa formant le faubourg du même nom. Les guides présentent ce dernier quartier comme créé sous le règne du tsar Alexis Mikhai10vitch qui y fait émigrer, après la prise de Smolensk par ses troupes, des habitants de la cité conquise à qui il donne des pâtures libres au-delà des portes Stretenskïé, plus tard Soukharevskïe, de la Ville de Terre, sur les bords de la petite rivière Samotiéka. Ce faubourg se trouve alors dans le ressort direct du palais du Tsar. Il est administré de façon indépendante des autres faubourgs par des personnalités élues mais avec néanmoins un représentant

du Tsar à leur tête 67 .
Ce quartier est longtemps dominé par la tour de Soukharev, monument-symbole tellement représentatif du style «Narychkine» appliqué à la construction civile et dégagée des types architecturaux

traditionnels 68 . Là où, au XYlème siècle, depuis le centre de Moscou passe
la route pour le monastère de la Trinit(}.Saint-Serge (la «Rome» des orthodoxes russes), prend naissance la rue Stretenka sur laquelle se situe le faubourg des Imprimeurs. Il ne déplait pas à la noblesse de Moscou de faire bâtir ses demeures sur la Stretenka. C'est à l'endroit où cette artère coupe l'actuel boulevard circulaire qu'est construite sur l'ordre de Pierre le Grand la tour de Soukharev. Ce monument tire son nom de celui de Soukharev qui, à la fin du XYIIème siècle, avec son régiment de streltsy, garde depuis le Rempart de Terre les portes Stretenskïé débouchant sur la grand-route de Iaroslav!. Ce colonel est le premier à rallier la cause du jeune tsar Pierre, futur Pierre le Grand, quand celui-ci doit ouvertement affronter sa demi-sœur la régente Sophie Alexéievna en août 1689. C'est à l'emplacement des portes Sretenskïé qu'en 1692-1693 l'architecte Tchoglokov bâtit la tour de Soukharev avec des portes d'accès à la capitale au niveau inférieur et un palais au-dessus entouré d'une galerie ouverte. En 1698-1701, au-dessus de
67
nO MOCK6e. npOè)JJ//CUno MOCK6e u ee xyàO:J/Cecm6eHHblM U npOC6emume.nbHblM Y'Ipe:J/CàeHURM,Moscou, 1917, Editions M. et S. Sabachnikov, p. 279 et 280. 68 M. ALPATOV : Histoire de l'art russe, Paris, 1975, pp. 414 et 415.

43