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Une veuve et ses filles

De
273 pages
Monsieur Naweussi vient de mourir. Il laisse une femme et trois filles. Sa veuve, selon la tradition, épouse le frère de son défunt mari en secondes noces. De ce second mariage naîtront deux filles. Dans la famille et la société, elle a désormais la position de veuve : entre le dénigrement des uns, et l'amitié des autres, elle bénéficie aussi de l'amour discret de son second époux. Elle élève ses filles dans l'adversité, avec courage et obstination... Une veuve et ses filles, c'est le récit de la réalité sociale au Cameroun; d'une vie avec, au fond, la constance et la sagesse, de l'amour et de la tendresse.
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UNE VEUVE ET SES FILLES

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7985-9 EAN : 9782747579858

Jeannette Morna DOUNGHAGNI

UNE VEUVE ET SES FILLES

Préface de Pierre Patrick Kaltenbach

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

PREFACE Pour Jeannette Dounghagni, épouse de mon fils « filas » Marna Joseph, le très remarquable acteur africain aimé de tous pour son rire éclatant dans Le Crabe Tambour, L'Africain, Dien Bien Phu etc... la très affectueuse et respectueuse dédicace de Pierre Patrick Kaltenbach. Et je vais étaler mes qualités; non par gloriole, on s'en doutera, mais pour honorer la si grande qualité d'une amie. Président des Associations Familiales Protestantes (il y a sans doute plus de Protestants francophones au Cameroun qu'en France I), Conseiller Maître à la Cour des Comptes (l'Afrique aime les grandes institutions traditionnelles de la France lointaine), Souslieutenant d'infanterie de marine au 10e Régiment Inter Armes à Thies, Sénégal, en 1961 et 1962, pays qui vit naître notre second enfant, notre fille Clémentine (ce, en souvenir de tous ces anciens combattants épars au Sud du Sahara). Ce livre ira droit au cœur de tous ces Français, «Toubabs » qui un jour, et pour toujours, ont aimé l'Afrique. Comme on disait jadis : «Tout homme a deux patries: la sienne et la France. Je dirais: «Tout homme a deux familles, la sienne et l'Afrique ». C'est ce que l'on ressent en lisant ce livre qui n'est pas un livre comme les autres. C'est un livre de paysan qui commence en parlant d'engrais, puis de café, puis d'arachide, un livre d'école, de catéchisme, de dispensaire, où la nourriture est au moins aussi omniprésente que la famille. C'est un peu comme un chant, lointain et proche à la fois, pas vraiment étranger, une berceuse, comme une femme marchant,

balancée sous d'invraisemblables fardeaux, sur la piste du retour le soir au village, avec, dans sa voix, beaucoup de noms de pères et de mères, de tantes et de cousines, avec en arrière-champ l'infinie et douloureuse condition faite aux filles et aux femmes. Que tous nos sociologues des « communautarismes » pasteurs ou journalistes et autres conseillers d'Etat modernistes de l'arrêt Montcho, prêts à trouver du charme à la polygamie, entendent la peine de cette vie de Jeannette et de ses sœurs d'Afrique. Et pourtant pas la moindre haine! Si peu d'aigreur! A peine quelques cris de douleur pour cacher telle ou telle description de parfaites et stupides cruautés. Mais la vie l'emporte et voici Jeannette et ses six trésors de Camerounais parisiens: Princesse, Reine, Prince, Roi, Duc et Comte enfin, et cet éclat. .. de sourire. Mon frère, mon « fils », son mari, « Marna Joseph », un cadeau dans une vie de « toubab ». Merci pour ce livre tour à tour enfantin, féminin, familial, une leçon lente et douce de sagesse et de tendresse. Pierre Patrick KALTENBACH Auteur de plusieurs livres, notamment La France, une chance pour l'Islam.

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LA VEUVE ET SES FILLES

Maman avait épousé dès son jeune âge, et sur la recommandation de ses parents, Monsieur Naweussi avec qui elle avait eu trois filles. Le couple vivait sous le même toit au quartier Zemto à Baleveng qui est l'un des nombreux villages de Dschang entre la frontière Mbouda et la ville de Dschang. D'ailleurs nous puisions l'eau à la même source que les bagangs (ressortissants de Mbouda). C'est ainsi que certains membres de ma famille parlaient couramment bagang bien que mon père et ma mère, eux, ne parlassent pas cette langue. A la mort de Monsieur Naweussi, sa veuve (ma mère), conformément à un principe coutumier bien établi et pratiqué par tradition, devait prendre pour époux Ndifo Doung Robert, le frère du défunt Naweussi. On notera que cette coutume, bien codifiée, est très respectée chez nous. Mais le plus souvent, elle est aussi lourde de conséquences. Elle complique la vie intime des familles, crée même quelquefois des discordes et des drames. Maman eut donc d'abord 3 filles, issues de son premier mariage (Pauline, Delphine et Julienne). Et c'est de sa seconde union que je suis née, ainsi que ma petite sœur Marthe Brigitte. La case de ma mère, héritage de son premier mari, était située à l'écart de la concession de mon père, à 300 fi environ. Notre plus proche voisin était Monsieur Djetio Jean. Je me souviens que mon papa, alors que j'étais encore petite fille, passait toujours par chez nous, en rentrant du marigot, pour nous demander de remplir quelques tâches quotidiennes: porter sa nourriture au porc que nous élevions, conduire les moutons aux pâturages où on devait les maintenir attachés, etc. J'exécutais tous ces

travaux avec mes autres frères et sœurs. C'était ma mission tous les matins. Dès que j'avais terminé, je retournais aider maman aux travaux champêtres. J'aimais bien. Concernant papa, ses travaux mobilisaient tout le monde. Il y avait alors deux périodes dans l'année où nous étions en permanence au service de papa: celle de l'épandage des engrais et de la cueillette du café.

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L'épandage d'engrais A l'époque de l'épandage de l'engrais aux pieds des caféiers, nous devions d'abord finir les travaux sur les plantations de papa avant de venir en aide à notre maman. Ces périodes étaient riches en enseignements. C'est d'ailleurs au cours de l'une d'elles que j'appris la différence qui existait, dans nos familles africaines, entre les enfants d'une veuve dans une famille polygamique et ceux d'une femme dont la providence avait gardé vivant leur époux. Par exemple: je considérais les trois premières filles de ma mère comme des sœurs, qlJoiqu'elles fussent mes demi-sœurs, et nommais demi-sœurs (ou demi-frères) les enfants que mon père avait, ou pouvait avoir avec ses autres épouses. En cette période de l'année, alors que nous allions épandre les engrais aux pieds des caféiers, chaque enfant s'arrangeait pour être en charge d'un sac d'engrais. Dans chaque sac, il y avait toujours un papier plastique qui assurait son étanchéité. C'était important pour chacun d'entre nous de disposer de ce précieux sachet plastique une fois le sac vidé de son engrais. Mais ce sac, en principe, restait la propriété de mon père et pouvait servir à la prochaine récolte du café. J'avais remarqué que, lorsque ma petite sœur ou moi-même avions choisi un sac, les autres mamans, épouses de mon papa, ne nous remettaient jamais le sachet de plastique une fois vidé de son contenu, alors qu'il nous revenait de droit. Ma grande sœur Julienne ne choisissait pas de sac. Elle se contentait de faire le travail exigé et ne réclamait jamais le plastique. Ce comportement m'intriguait. Bien que curieuse de nature, je ne cherchais pas à comprendre et insistais auprès des autres mamans pour avoir ce qui me semblait être mon dû.

Alors l'une d'elles, offusquée, me lança: « Pour qui elle se prend cette petite bâtarde! » Une autre femme, bien moqueuse, ajouta à mon désarroi enfantin: « Ghoh dzeteh mewu !» Ce qui veut dire «demandes à ta mère ». Aussitôt, l'un de mes frères m'ordonna de rentrer chez nous. Je pleurais et, surtout, ne comprenais pas pourquoi il me renvoyait ainsi. Quand j'ai pu poser la question à ma mère, elle me gronda, me dit qu'elle ne voyait pas pourquoi j'insistais pour avoir ce sachet plastique sur les terres de mon père sachant que, dès qu'elle mettrait de l'engrais dans sa propre plantation, moi aussi, j'en aurais un. En effet, ce type de sachet nous servait de manteau quand il pleuvait et, lorsqu'il devenait hors d'usage, nous gardions les plus grands morceaux qui pouvaient encore nous être utiles. Alors, nous nous en servions lorsque nous rentrions de l'école, pour protéger cahiers et livres de la pluie, quitte à être nous-mêmes trempées.

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Le Temps des Récoltes La saison de la récolte de café était une période bien difficile pour les femmes. Elles devaient conduire deux travaux en même temps: récolter le café pour leur mari et s'occuper aussi de la récolte des produits vivriers. Les hommes n'avaient qu'une chose en tête: terminer la récolte qui se faisait au rythme de la maturation des grains de café. Ils ne se préoccupaient pas des activités de leurs épouses et alors ne leur laissaient pas le temps de s'occuper des produits de première nécessité pour les repas. C'est ainsi qu'à Bafou, chez ma cousine Suzanne, dont le mari était très autoritaire, dès les premières lueurs de l'aube, tous, femmes et enfants, devaient se retrouver dans la cour pour décider par quel coin de la plantation commencer la récolte. Partout ailleurs, dans les autres familles, c'était pareil à la seule différence que, à partir de 18 heures, les hommes libéraient les femmes pour qu'elles aillent chercher de quoi préparer le repas du soir ainsi que celui du lendemain. Le mari de ma cousine Suzanne, homme rigide et autoritaire, bourgeois qui avait fait fortune dans la production du café, lui, n'ayant pas ce souci et ce sens pratique, demandait aux femmes l'impossible. Un jour, ayant invité des amis, notables et autres personnalités de marque à venir déjeuner le dimanche avec lui, il eut cette surprise: parmi ses épouses, il ordonna à sa préférée de préparer un bon repas pour ses hôtes. Mais, comme d'habitude, sans laisser le temps à cette dernière de faire un tour à la plantation pour voir ce qu'elle pourrait
CUISIner. ..

Alors sans se gêner, ce dimanche matin, elle sortit sa plus belle vaisselle, remplit un premier plat de graines de café de qualité supérieure et bien mûres, et un autre de ce qu'on pouvait considérer comme des graines de « qualité

inférieure ». Dès l'aube, Monsieur envoya les enfants chercher de la boisson pour la réception. A l'arrivée des invités, on s'empressa de dresser la table, de placer les couverts selon le rang social de chacun. Au moment de déguster les bons mets, Monsieur ôta le couvercle du premier plat. Sa surprise fut de taille. Il pensa alors que ce n'était qu'une farce et que tout serait mieux dans la seconde assiette. Celle-ci était pareillement garnie. Déçu et furieux, il se précipita dehors à la recherche de sa jeune et belle épouse mais, comme ellemême appréhendait la réaction de son époux, la jeune femme s'était déjà sauvée et avait disparu dans les feuillages à travers champs. Les invités rirent abondamment de la déconvenue de ce malheureux « sauvage» ainsi méprisé. Les autres épouses, d'âge mûr, qui n'avaient jamais osé mettre leur époux dans un tel embarras, étaient heureuses que ce soit Hélène, leur jeune co-épouse qui l'ait mis dans cette situation humiliante. Elles furent si amusées qu'elles composèrent, sur cette histoire, une chanson qui se chante encore aujourd'hui à travers tout le village. A cette même période de l'année, dans la plupart des maisons, on ne se nourrissait que de damas faute, pour les femmes, d'avoir eu le temps d'aller chercher d'autres types de produits vivriers. Ce damas est une plante qui, en poussant, laisse ses longues branches ramper, puis grimper sur les caféiers, chose que les hommes n'apprécient guère. Cette plante, de la famille des lianes, est souvent chargée de fruits qui, en grossissant, pèsent et brisent les branches des caféiers et privent ainsi l'exploitant d'une partie de sa récolte. Heureusement, à même le sol, les fruits mûrissent progressivement jusqu'à atteindre leur maturité. Alors les femmes, sans avoir à quitter la plantation, les ramassent et en font leur repas du soir. 14

Pour les enfants aussi, c'était dur. Pendant la récolte de café, tous les samedis et dimanches, il fallait aider papa à sa récolte. Chaque soir, on parcourait les plantations pour porter les sacs remplis du café cueilli dans la journée par nos mamans. Nous nous répartissions en plusieurs groupes de travail, car nous étions une grande famille. Les uns écrasaient les grains à la machine pendant que les autres s'occupaient du vannage. Quelques jours après, nous devions à nouveau nous organiser pour le nettoyage, le tri, le séchage, etc... et plus tard, faire tout le nécessaire jusqu'au transport à l'usine où la vente de la récolte avait lieu. Alors, Papa achetait les cahiers, les crayons pour remercier les enfants. Les mamans, elles, recevaient de bien belles choses. Quant à nous, ma maman, une veuve, mes sœurs et moi ses filles, mon père nous oubliait, ne nous donnant rien, pas même à ma mère, sa femme. Ainsi, je me souviens que, quelques mois après, le maître nous renvoya de l'école parce que nous n'avions pas de crayon. Nous sommes donc rentrées à la maison et, sur le parcours, avons croisé notre papa juste à l'entrée de la concession. C'était un jour de marché et il était en route pour s'y rendre. Il a voulu savoir pourquoi nous n'étions pas à l'école et nous le lui avons expliqué. Il fi' a alors demandé d'aller dire à ma mère de m'acheter un crayon en rentrant du marché. Mais, maman était déjà partie quand nous sommes arrivées et je n'eus malheureusement pas la possibilité de lui demander de m'acheter ce crayon. Elle avait de la ressource. Le soir, elle a tout simplement coupé le crayon de ma grande sœur en deux pour m'en remettre un petit bout et c'est ainsi que j'ai pu retourner à l'école. Lors d'une des récoltes, l'une des mamans tint ces propos qui vexèrent. Elle dit à ma mère et à la maman de Dieudonné, un de mes cousins, que le clan des veuves 15

n'avait pas le droit de se joindre à elles pour récolter, ne fût-ce qu'un seul pied de café. J'éprouvai une bien grande et désagréable surprise car par ces mauvaises paroles j'apprenais tout à coup que ma mère était veuve et sus ainsi des tas de choses sur ma famille. Maman n'avait pas l'air affectée par ce que venait de dire sa co-épouse mais moi, j'étais choquée et révoltée. Elle me fit alors mille confidences et, à travers ce qu'elle me raconta, me ramena à la raison et me fit comprendre que ma révolte ne changerait rien à son destin. En fait, maman aurait souhaité me dire tout cela elle-même mais, compte tenu de mon jeune âge, elle ne l'avait pas fait. Note: Plus tard et devenue adulte, j'ai compris avec émotion et tendresse toute la sagesse de ma maman. Ne m'avait-elle pas expliqué sa condition de femme et, en fait, celle qui devait être la mienne dans l'avenir? Dialoguant avec sa fille, cette mère souriante, tournée vers moi, son enfant, me dit alors: « Vois-tu mon enfant, avec nos hommes, la femme est rarement aimée. Les siens la marient sans tenir compte de ses sentiments et de ses choix. Comme tu vois, nous n'avons pas la parole devant eux qui décident de tout, si bien que, même avec les meilleurs, nous sommes toujours soumises à leur égoïsme. Comment nous extraire de cette situation? Ta révolte est légitime, mais il ne sert à rien de l'exprimer. Telle est la vie ici pour les veuves... et leurs enfants. Surtout pour les veuves qui n'ont pas de fils, mais seulement des filles ». La tradition pèse lourd sur nous autres femmes, mais pour être juste, je te dirais qu'elle pèse lourd aussi sur le groupe et, même, dans la vie des hommes qui ne peuvent l'ignorer. Entre eux, ils sont quelquefois conscients qu'ils gâchent le meilleur de leurs relations familiales. 16

Par cette même occasion j'appris que la petite portion de terre qu'elle occupait était sa part de l'unique héritage légué par son défunt mari. En effet, à l'époque du premier mari de ma mère, et à cause des problèmes de la polygamie, le terrain du défunt était réparti en fonction du nombre de ses enfants après la mort du chef de famille. Tous les enfants issus d'une même maman avaient droit à une grande portion qu'ils pouvaient ensuite partager entre eux. Le premier mari de ma mère avait deux sœurs et un frère aîné. Pendant la deuxième guerre mondiale, l'une des sœurs avait été arrêtée et « vendue» (mariée de force !) comme esclave au chef de Bamesingué (petit village du département du Mbaboutos). Il semble que les deux frères s'aimaient beaucoup et n'aient pas souhaité partager leur terrain, chaque épouse exploitant une partie de ce terrain où elle plantait des cultures vivrières. D'ailleurs leurs portions ne comprenaient pas de pieds de caféiers. Tout ce qui était alimentaire, selon nos coutumes, appartenait aux femmes et le reste aux hommes. Le café récolté dans la plantation appartenait donc aux deux frères et à leur sœur. Celle-ci utilisait également une autre partie de ce terrain pour ses cultures vivrières. Le terrain dans sa majeure partie, était planté de long en large de pieds de caféiers et de quelques arbres fruitiers. Mais maman disposait personnellement d'un champ de raphia. Le raphia est en fait une sorte de palmier fait d'un feuillage verdoyant porté par des branches appelées bambou. Plantés en grand nombre, ces palmiers forment ce que nous appelons la vigne de raphias. On recueille son vin à peu près de la même manière que la sève de l'hévéa. Eloignée des autres plantations vivrières, la vigne de raphia s'étendait à perte de vue et ressemblait à une forêt dense aux hauts arbres. Lorsque nous y travaillions à couper les plants morts, on passait toute la journée à 17

l'intérieur de cette végétation sans jamais voir le soleil. Les moustiques y abondaient, faisaient du lieu leur « hôtel trois étoiles ». Ils devaient, pour vivre, prélever Ge crois) sur les animaux sur pattes et sur pieds de quoi se nourrir. En conséquence de quoi, la peau bien tendre des enfants était constellée de cicatrices, œuvre de leurs piqûres. Notre parcelle était marquée à ses frontières par des rangées d'arbres qui la séparaient des champs des voisins suivants: Monsieur Mihba, cousin François-Xavier, et Maurice Silactock, le cousin de ma mère. Maman n'avait ni le temps, ni la technique de production du vin de raphia. Les hommes du quartier en profitaient sans vergogne et, sans même lui demander la permission, exploitaient sa vigne, collectant eux-mêmes du vin qu'ils vendaient à leur propre profit. C'est à la vigne de raphia aussi que nous allions chercher du bambou pour diverses constructions et tant d'autres choses encore. Deux fois par an, il fallait y passer au moins une semaine pour couper les plants secs afin de favoriser la croissance des jeunes pousses. Les plants morts étaient dévorés de l'intérieur par des chenilles vertes. Il paraît que ces chenilles sont très riches en vitamines. Mais même bien grillées, je ne les aimais pas. Un jour, pendant que ma maman et les ouvriers dont elle avait loué les services travaillaient, je m'amusais à l'insu de ceux-là qui, frauduleusement, exploitaient notre raphia en allant boire dans leurs dames-jeannes. Ici, il faut avouer que je choisissais prudemment les dames-jeannes desquelles devaient être prélevées mes petites gorgées de cette boisson qui, quelquefois, pour avoir été récoltée deux ou trois jours plus tôt, avait eu le temps de fermenter et était devenue bien trop alcoolisée pour mon palais d'enfant. Par contre, lorsqu'elle était toute fraîche, quel régal: à peu de chose près, cela ressemblait à un jus de noix de coco bien sucré mais avec un parfum particulier qui chatouillait merveilleusement le nez et 18

donnait au palais un grand plaisir. Ce jour-là, m'étant approchée d'un plant sec, je voulus voir ce qu'il y avait à l'intérieur. Cela m'amusait d'en sortir des sortes de copeaux sans toutefois chercher à comprendre ce qui les fabriquait. Au bout d'un moment, je sentis quelque chose de mou dans mes doigts et je jetai le tout au loin; c'étaient des chenilles vertes que je venais de déloger de leur nid. Prise de panique, je courus vers ma mère sans même regarder où je mettais les pieds, m'enfonçant jusqu'aux hanches dans la boue mouvante. A cet endroit proche d'un cours d'eau, le sol était instable. Plus j'essayais de me sortir de là, plus je m'enlisais. Quand, apercevant un tronçon de bambou mort, je crus avoir trouvé une solution à ma mésaventure et tentai de m'y accrocher. C'est alors que je vis un gros serpent que j'avais probablement dérangé s'échapper de l'extrémité de ce morceau de bambou. Du coup je hurlais de toutes mes forces comme si ce reptile venait vers moi. Maman accourut comme une folle, le serpent s'échappa du côté opposé pendant que, aidée par quelques ouvriers, ma mère m'extirpait de la boue. « Toi, Douanghagni ! Mooh piah (Ce qui veut dire «toi la Petite folle ») ! Toi, tu soumets mon cœur à l'épreuve! Tu veux ma mort! » La chose était grave. Un peu plus tard, je voulus lui montrer autre chose; quelque chose de couleur blanchâtre et mou qui venait de m'infliger la peur de ma vie. Je n'osais pas m'en approcher et, de loin, je l'indiquais de l'index. Maman éclata de rire lorsqu'elle identifia cette chose qui me faisait tant peur. C'étaient des chenilles vertes. Elle se fit le plaisir de me traiter de peureuse et me fit cette remarque quant à mon travail: 19

«Ma pauvre grand-mère !... » (C'est ainsi qu'elle m'appelait car je porte, par mémoire et respect de mon ancêtre, le nom de ma grand-mère. En s'adressant à moi de la sorte, une petite fille de 7 ans à peine, ma maman respectait ainsi à travers moi sa propre grand-mère. C'est bien une tradition africaine). . .. ton travail à cet endroit consiste à ranger en tas les plants coupés par nous au lieu d'aller pêcher ces chenilles vertes!... bien que celles-là puissent nous servir pour le repas de ce soir ». Aujourd'hui, mon paradis, ma forêt dense, ces champs de raphia qui formaient pour la région dzempto' oh un écosystème de grande valeur, ont été transformés par un blanc venu faire fortune. Il déposséda les paysans sans défenses de leurs terres avec l'aide de certains membres corrompus du gouvernement. Il redistribua les terres aux plus fortunés tout en détruisant les récoltes des petits propriétaires sans le moindre scrupule. Il remit à chaque volontaire fortuné une quantité des semences de haricots verts tout en imposant le nombre de kilos qu'il devait percevoir lors de la récolte. Les paysans se consacrèrent donc à ce nouveau type de culture, ainsi qu'à celle du maïs et des pommes de terre. La première année, il versa des acomptes aux cultivateurs et les exhorta à redoubler d'efforts au travail. Il promettait à chacun qu'il ferait le nécessaire pour le solde dès l'année suivante. Mais, au bout de la troisième année, bien que n'ayant pas réglé la dette des deux premières, il organisa vicieusement sa propre fuite après la nouvelle récolte. Prétextant que la vente de cette dernière allait lui permettre de payer tout ce qu'il devait à ces pauvres gens, il réussit encore à obtenir d'eux une totale confiance ainsi que leur ardeur à lui livrer leur production, puis il disparut. 20

Le petit coin de rêve où pullulaient poissons, serpents, animaux sauvages en tout genre n'est plus aujourd'hui qu'une terre en jachère, totalement brûlée par les engrais, une plate-forme stérile qui, si jamais l'homme n'y veille, d'ici quelques années sera devenue semblable au désert du Sahara. (Ici moi, sans doute une Africaine au cœur trop sensible, j'ai comme une envie de pleurer sur cette belle terre qu'a connue mon enfance). Avant la naissance de ma petite sœur MartheBrigitte, quand maman partait au marché ou à une plantation lointaine avec ses sœurs et qu'elle ne pouvait nous y emmener, elle nous laissait des consignes telles que récolter du haricot, du maïs, près de la concession familiale. Nous allions ensemble et obéissions ensemble à ses recommandations. Très souvent quand, avec Julienne surnommée « I », nous travaillions ensemble au champ, pour un oui ou pour un non, par caprice, je pleurais. Elle me consolait, ce que j'aimais bien, et parfois me ramenait à la maison sur son dos, bien qu'étant déjà chargée de la récolte du jour qu'elle portait sur sa tête. Un soir, en fin d'après-midi, après que nous ayons arraché les haricots des branches et que Julienne les ait réunis et attachés en fagots, j'exigeai de porter le plus gros de ceux-ci. Compte tenu de son poids, je ne pus pas le soulever du sol. Mais, vexée, je tenais absolument à le porter. Julienne ne pouvait rien faire pour m'en dissuader. Elle reprit alors sa récolte du jour et s'en alla, me laissant pleurer devant mon fardeau. Par vindicte, j'exagérais mon chagrin. Tout à coup, j'entendis pousser des cris horribles et Julienne me fit comprendre que j'avais trop pleuré, que mes plaintes avaient alerté tous les animaux de la brousse proche du village et que ceux-ci venaient pour nous manger. Sans perdre une seconde, je bondis sur elle et 21

c'est ainsi que, contrainte, elle me ramena à la maison, laissant sur place la récolte qu'elle fut obligée de revenir chercher dès que maman fut de retour. Tout de même, j'ai longtemps cru qu'en réalité, mes cris avaient alerté les animaux alentour. Dès lors, quand j'allais au champ avec elle, j'évitais de pleurer. J'avais très peur de retourner à cet endroit de la plantation comme si les fameux animaux m'y attendaient encore. Julienne savait bien que ce n'était pas le cri d'un animal mais celui de notre demi-sœur Rébecca qui avait fait exprès pour me faire taire. Lorsque j'étais fatiguée, je demandais gentiment à Julienne de me porter sur son dos, chose qu'avec beaucoup d'affection cette brave sœur faisait volontiers. Quand nous arrivions à la plantation des cultures vivrières, j'étais très heureuse car je considérais cet endroit comme mon terrain de j eux et j'y courais sans arrêt de gauche à droite, de haut en bas et grimpais sur tous les arbres qui s'y trouvaient. Je connaissais tous ces arbres portant les meilleurs fruits car j'y montais à longueur de journée, ne m'arrêtant tout juste que pour manger ou aller au marigot chercher de l'eau à boire pour maman et mes sœurs qui travaillaient. D'ailleurs, la course d'un bout à l'autre du champ me valut un jour une grosse blessure. Un pied de maïs mal taillé et sur lequel j'avais chuté me déchira la cuisse, causant une cicatrice qui ne disparaîtra pas de sitôt. Après cet accident, ma mère me dit: « Cela te servira de leçon et, dorénavant, tu n'auras qu'à te tenir tranquille ». En famille, j'étais infernale. Elle n'aimait pas me voir aussi instable et, de temps en temps, me rappelait à l'ordre avec une belle fessée. Par contre, j'adorais aller au champ avec ma tante (la petite sœur de mon père dont je ne me rappelle pas le prénom... mais ceci n'a pas trop d'importance puisque, de toute façon, toute femme de la famille, pour un enfant 22

africain, c'est: « maman! ») Celle-là ne me donnait jamais de fessée; à la plantation, je l'aidais à chercher du bois puisque j'adorais grimper sur les arbres, mais elle avait peur que je tombe et me répétait sans cesse: « Petite idiote! Fais attention, ça va mal finir. Et qu'est-ce que je ferai, moi, si tu te casses une jambe? » A midi, après le repas ou quand elle avait soif, je lui apportais de l'eau. (Moi, je n'attendais pas qu'il soit midi, je mangeais quand j'avais faim). Sur le chemin du retour, je l'aidais à porter le bois ou l'eau puisée au marigot pour la cuisson du soir. Le soir, au retour, quelle que soit la saison, nous nous retrouvions tous dans la pièce qui servait de cuisine autour du feu pour nous réchauffer et en même temps attiser les braises pour la cuisson rapide du repas. Nous avions souvent la visite de mes frères, de neveux, de cousins pour ces partages de la nourriture. Je me souviens qu'un soir, maman avait décidé de nous faire du taro. J'étais fatiguée et tenais tant bien que mal la lampe à pétrole pour éclairer le mortier permettant ainsi à ma sœur Julienne de voir ce qu'elle pilait. Je somnolais et, emportée par mon sommeil, je laissai tomber la lampe dans le mortier. Surprise par la manière dont la lampe s'échappait de mes mains, je sursautai et demandai à ma sœur pourquoi elle voulait casser notre seule lampe. Maman et Julienne, tout comme le reste de la famille étaient mortes de rire. Le soir suivant, après avoir dégusté tous les mets bien pimentés, mon cousin François m'ordonna de souffler pour ranimer le foyer qui s'éteignait déjà. Inconsciente, je soufflai de toutes mes forces et sous l'effet de la chaleur conjuguée des braises et du piment, j'ai bien cru que ma bouche s'enflammait. Me précipitant sur la calebasse, j'en vidai tout le contenu pendant que l'ensemble de la famille riait aux éclats. Confrontée à leurs moqueries, je me suis mise à pleurer au grand bonheur de mon cousin fort satisfait que je sois tombée dans son 23

piège. Pendant la récolte d'arachides, je n'aimais pas aller au champ avec ma mère car, avec elle, il fallait travailler, être stable, s'asseoir tranquillement pour récolter les cosses sans déranger les autres cueilleuses; or, étant plusieurs petites d'à peu près le même âge, nous ne pouvions, ni nous empêcher de jouer, ni, surtout, de tracasser nos grandes sœurs qui elles, consciencieusement, travaillaient. Nous nous activions suffisamment pour feindre de travailler devant nos mamans, mais il était plus intéressant de chiper les arachides qui avaient trois grains. Celles-là étaient collectionnées car il était rare de trouver ce genre de graine: alors, pour semer le désordre, nous chipions celles de nos sœurs qui se plaignaient auprès des mamans. Nous restions méfiantes car quand une maman nous mettait la main dessus, elle frappait nos crânes nus avec un bon pied d'arachide chargé de graines qui se détachaient et s'éparpillaient dans tous les sens (maman rasait toujours nos crânes afin d'éviter que nous ayons des poux). Alors je préférais aller au champ avec ma tante, car je n'avais pas besoin de travailler pour avoir mes arachides de collection et, en plus, elle ne me frappait pas quand je courais dans tous les sens. Au contraire, quand j'étais fatiguée, elle me berçait et, me laissant m'endormir au pied d'un arbre, me protégeait avec son pagne contre les ardeurs du soleil. J'adorais dormir certaines nuits chez cette tante. Lorsqu'elle se trouva, après le décès de son mari, sans savoir où aller, ses frères (mon père et son frère) s'en sont occupés et lui ont construit sa case à 30 mètres à peine, en face de celle de ma mère. Elle m'aimait beaucoup et c'est après sa mort que tout changea pour moi.

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L'héritage familial et le combat de ma mère Après la mort des deux frères Naweussi, l'héritage familial devait donc être partagé en parts égales entre les veuves. L'héritage consistait en un terrain. Il était grand comme le ISe arrondissement de Paris. Mais il a été partagé d'une façon bien particulière. Maman a eu la toute petite parcelle où notre case avait été construite et, au moment de la mettre en valeur, de l'exploiter économiquement, elle n'a pu y planter que mille pieds de caféiers. La plus grande partie a été attribuée à mon cousin François. C'est mon père qui avait fait ce partage de manière inéquitable sous prétexte que maman n'avait que des filles et, de toute façon, personne ne pouvait intervenir en sa faveur, la pauvre veuve! (Une fois encore les préjugés de nos mœurs). Maman ne s'est pas découragée et a continué à cultiver cette portion de terrain, son héritage. Elle en fit une plantation bien productive de plusieurs types de produits vivriers. Au fil des années, avec la vente des récoltes provenant de cette plantation, elle a pu louer ailleurs d'autres terrains pour multiplier ses sources de revenus et, ainsi, mieux subvenir à ses besoins. C'est ainsi qu'elle procédait pour avoir de l'argent et payer nos études. Sa débrouillardise était le signe de son courage; un courage qui vexait profondément plus d'une personne, et suscitait la colère de tous les hommes du village. C'est ainsi que notre proche voisin, un certain Jean Djetio, fut le premier à venir chercher querelle à notre mère et à ses enfants. Et pourtant, après la naissance de ses petites jumelles, il avait dû avoir recours à ma mère pour obtenir un prêt. C'est encore ma mère qui lui avança de l'argent et les ustensiles de cuisine qui lui manquaient. Quelques

mois plus tard, lorsqu'elle eut besoin de récupérer ses casseroles, faitouts, cuvettes, etc. M. Djetio Jean refusa tout simplement de les lui rendre. Puis, devant les protestations de ma maman, une nuit, ivre, il décida de venir nous exterminer. (Pour lui, nous n'étions que des moins que rien. Tout lui était permis). Nous étions en plein sommeil lorsque nous avons entendîmes du bruit dans la cour. Il maugréait et menaçait: « Elle va voir cette sale m'pheuck meguie (veuve) ! » Elle et ses idiotes de filles, elles vont savoir qui je suis dans ce village et de quel bois je me chauffe... Menc ! menc Djetio ( Moi Djetio !) Maman, subitement alertée, me réveilla ainsi que ma petite sœur. Comprenant qu'une grave menace pesait sur nous, elle nous cacha au fond du grenier et sortit par la fenêtre, car ce bonhomme avait barricadé toutes nos portes de l'extérieur de telle sorte que, de l'intérieur, nous ne pouvions pas les ouvrir. Une fois à l'extérieur, il la roua de coups. En entendant ses cris, d'autres voisins accoururent pour voir ce qui se passait. Il avait mis le feu à l'arrière de notre case de paille, du côté où nous dormions. Les arrivants l'écartant mirent fin à la bagarre, éteignirent le feu et enlevèrent les grands fagots de bois avec lesquels il avait obstrué les portes. Un voisin interrogea d'une voix forte: « Où sont donc tes enfants? » « Mes petites sont à l'intérieur! Dans le grenier! » Une autre voix intervint: « Faites vite! Elles vont cramer! » Maman se précipita alors à l'intérieur pour nous délivrer. Le matin, maman se rendit chez le chef du quartier (l'un de mes oncles paternels), Monsieur TOKO Jean, pour porter plainte. De retour, elle alla voir mon papa pour 26

lui demander s'il était possible que ma petite sœur et moi pussions dormir chez lui, juste le temps de s'assurer que cet imposteur n'attenterait plus à notre vie. Papa a été d'accord. C'était juste quelques jours avant la rentrée scolaire. Nous allions au champ avec maman. Elle ne nous laissait plus sans surveillance. Le soir, au retour, et après nous avoir fait manger, dans l'obscurité de nos nuits équatoriales, elle nous accompagnait, en passant à travers champs, pour atteindre par derrière la petite porte de la chambre de papa où nous dormions. Papa rentrait toujours tard le soir et sortait tôt pour aller collecter le vin de raphia. Une fois que nous étions à l'intérieur de la maison paternelle, maman reprenait le même chemin pour retourner chez elle. Le matin, nous nous levions tôt pour aller manger chez maman avant d'aller à l'école. Cela ne me plaisait pas de dormir loin de ma mère et de m'occuper de ma petite sœur pendant la nuit. Un jour, aux alentours de 6 heures du matin, maman R.B., une autre épouse de mon père, vint chercher de l'huile pour sa cuisine dans la maison de mon père. Il faisait encore sombre dans la chambre lorsque sa silhouette apparut devant la porte. Elle tenait dans sa main gauche une lampe à pétrole, au verre sale et à moitié cassé. Elle sursauta en me trouvant couchée dans cette pièce en compagnie de ma petite sœur. Sournoise, elle me demanda brutalement: « C'est là que tu couches, maintenant? » Mais sans me laisser le temps de répondre, elle disparut aussitôt dans l'obscurité de la chambre. Le soir, maman fit comme d'habitude. Au moment de nous couvrir, nous avons senti que notre couverture était bizarre, mais dans le noir, je ne pouvais me rendre compte de rien. De toute façon, je compris que notre couverture était déchirée, mais ne voulais pas le croire 27

parce que je savais que maman venait tout juste de l'acheter. Toute la nuit, ma petite sœur n'arrêta pas de pleurer parce qu'elle avait froid. Je finis par l'envelopper avec ce qui restait de cette maudite couverture, et elle put dormir jusqu'au matin. Le matin, nous nous levâmes très tôt. Je n'avais presque pas dormi de la nuit. Nous avons ouvert la porte qui menait à la pièce principale où papa dormait. Traînant notre fameuse couverture, je constatai qu'il était comme d'habitude déjà parti. La porte d'entrée était ouverte. D'ailleurs elle restait toujours ouverte dans la journée. Dans l'âtre, le feu savamment maintenu allumé réchauffait la case. La braise laissait échapper de petites flammes qui brillaient, luttant petit à petit contre les lueurs naissantes du matin. C'est à ce moment-là qu'avec ma sœur, nous avons vu, au fond de la salle, lieu où on posait les calebasses remplies d'eau, près des chaises en bambou réservées aux invités, un spectacle désolant. Mon sac de classe tricoté quelques jours auparavant par ma sœur Julienne, ma belle robe, taillée dans le reste d'un pagne que maman m'avait cousue et que je n'avais même pas encore eu le temps d'inaugurer, mon cahier, les deux livres de Julienne que je mettais dans mon sac de classe afin de paraître aussi grande qu'elle.. .Tout cela était à moitié brûlé. Par ailleurs, la couverture coupée en quatre dont les rebords tenaient tout juste était en lambeaux. En sanglots, nous sommes rentrées chez nous et maman, en nous entendant pleurer, accourut à notre rencontre. Après qu'elle nous eût calmées, nous sommes retournées ensemble chez papa. Sur place, ayant constaté ce qui s'était passé, maman se mit à hurler. Mes autres mamans, ainsi que les proches voisins, accoururent. Tout le monde s'interrogeait, surpris, scandalisé par notre sort. Maman R.B., que je soupçonnai 28

aussitôt, devant les plaintes de ma mère, se mit à nier, mais tout le quartier savait que c'était elle la coupable. Papa est arrivé bien plus tard. Il ne pouvait pas avoir fait lui, ni comprendre une chose pareille. Ne s'occupant pas beaucoup de nous, il n'était pas capable de nous livrer au froid, ni même de brûler des affaires indispensables à des enfants. Face à cette situation, il fallait trouver une nouvelle cachette pour ma sœur et moi. La cadette de notre mère, maman Mepactsac Odette, la femme de mon oncle Taka Jean, médecin du village, a bien voulu nous prendre en charge. Oncle Taka Jean était le seul homme du village qui avait épousé plus d'une cinquantaine de femmes et engendré un nombre important d'enfants. Une fois dans la maison de maman Odette, chez cet oncle, compte tenu de la gravité de notre sort et des menaces qui pesaient sur nos têtes du fait de la folie criminelle de cet ivrogne de Djetio, nous dûmes rester enfermées à longueur de journée dans la chambre. Nos cousins, cousines jouaient au dehors et nous ne pouvions même pas partager leurs jeux. Tous les matins, avant de partir aux champs, maman venait toujours nous dire bonjour et nous apporter de quoi manger. D'ailleurs, de son côté, maman Odette ne partait pas non plus sans nous avoir laissé quelques provisions supplémentaires. Mais pourtant, cela n'était pas suffisant à notre jeune boulimie. Les enfants de notre âge pensent beaucoup plus aux jeux, ce qui est bien naturel, qu'à passer le reste du temps terrés sous des lits par peur de se faire tuer. Avant de dormir le soir, maman venait avec le dîner qu'elle nous avait préparé. Maman Odette nous aimait beaucoup et, d'ailleurs, nous dormions derrière elle, dans son lit fait de bambou, de sangles tissées, croisées et de bonne taille, ainsi que sa petite fille et ses garçons (mes cousins Simon et François), 29