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Violon en miettes

De
270 pages

Née en 1949 de père et de mère inconnus, j'ai grandi dans un « flou » identitaire que j'essaie de décrire dans ce récit. Inscrite à des cours par correspondance, je n'avais aucun contact avec l'extérieur, hormis la famille proche. Je me suis construite difficilement, au milieu des mensonges et demi-vérités qui me tombaient dessus, dans une solitude totale.

Le violon ? C'est celui de mon père...


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-01905-2

 

© Edilivre, 2017

Dédicace

 

À Daniel, à nos enfants Nathalie, Érich, Florian

À nos petits-enfants, nés et à naître

À Sophie, Marie-Hélène, Hélène, nos belles-filles

*
*       *

Exergue

 

« Nul ne guérit de son enfance »

(Jean Ferrat)

Avant-propos

Daniel, mon Amour,

J’ai vécu avec toi pendant quarante et un ans et quatre mois. Pendant toutes ces années, tu m’as encouragée à écrire.

J’ai noirci des pages et des pages, que j’ai toutes déchirées ensuite.

J’ai recommencé, recommencé encore. Je ne suis jamais allée au bout de ce travail.

Je croyais avoir toute l’éternité. Je n’imaginais pas une seconde la vie sans toi.

Maintenant, je suis seule. J’ai tellement hésité et attendu que tu ne liras pas mon récit.

Tu ne pourras pas le corriger, le reprendre, me donner ton avis.

Pourtant, je l’écris pour toi, nos enfants et petits-enfants.

Cette fois, je le terminerai. Si tu me vois de je ne sais où dans l’Univers, tu sais que je veux te faire honneur.

Pour que notre amour soit plus fort que toutes les séparations.

Où que tu sois, qu’un « ailleurs » existe ou que seul le néant nous attende, je t’aime.

Avec toi, grâce à toi, j’ai vécu les plus beaux moments que la vie puisse offrir.

Le 27 août 2012, tu es parti.

Quarante et un ans et quatre mois, le temps d’un soupir, d’un arc-en-ciel, d’un amour sans partage.

Merci.

Maman

Un jour, alors que j’étais allée te rendre visite à Livry-Gargan, tu t’es souvenue que tu voulais me donner quelque chose. Tu m’as remis le chevalet du violon en me disant :

– « Je l’ai retrouvé, tu le rangeras avec le violon de papa, dans sa boîte. »

Je t’ai regardée, éberluée :

– « Mais je n’ai pas le violon, maman !

– Mais si, je te l’ai donné !

– Non, maman, désolée, je n’ai pas le violon !

– Où est-il, alors ?

– Aucune idée, ce n’est pas grave, maman… »

Quand je suis partie peu après, tu avais ton air des (très) mauvais jours.

MAMAN

Tu reposes au cimetière d’Isbergues (Pas-de-Calais), comme tu l’avais décidé et comme je te l’avais promis. Il faisait beau, ce vendredi 14 octobre 2011, quand nous t’avons enterrée. Le soleil donnait un air pimpant aux petites maisons de cette région que j’imaginais si triste. Tu aurais aimé toutes ces fleurs sur ta tombe… Tu es là, avec deux de tes frères, ceux que je détestais le plus. Je ne retournerai probablement jamais à Isbergues.

Je voulais te croire indestructible. Il était rigoureusement impossible que tu disparaisses. Que tu m’abandonnes. Tu ne pouvais pas partir sans me donner une ébauche de réponse à mes questions. C’est mon égoïsme qui me laissait penser ainsi. Et mon ingratitude. Ces deux piliers de ma personnalité que l’on m’a tant reprochés qu’ils doivent être vrais… Ce qui est sûr, c’est que je suis seule, désormais, pour trouver un sens à cette histoire, pour mettre chaque pièce du puzzle à la bonne place. Je dois plonger au plus profond de mes souvenirs, de mes certitudes et de mes doutes, de mes peurs, de mes regrets, de mes remords, de mes colères aussi, pour espérer donner une sorte de cohérence à ce mauvais roman.

Notre histoire n’est pas banale, maman ! Tu n’étais pas une personne banale. Tu n’étais pas non plus la sainte que l’on m’incitait à admirer. Tu étais juste une femme très singulière. Tu aimais te comparer aux héroïnes de Maxence Van der Meersch. Pour me rapprocher de toi, pour essayer de te comprendre, j’ai lu deux ou trois de ses romans. Je les ai trouvés totalement indigestes et cela ne m’a pas permis de mieux te comprendre. Il semblerait que ce soit bien toi qui as écrit le tien, de roman. En y entraînant toute une famille, moi comprise.

Sauf que, dans la vraie vie, les souffrances sont réelles et que tout ne peut être manipulé.

Chapitre I
Isbergues – Livry-Gargan
(allée de Sévigné)

Enterrement de maman

Pauvre maman ! Elle avait une si piètre opinion de moi qu’il avait fallu que je promette, devant témoin, de la ramener « chez elle » pour y être enterrée. Promesse faite à plusieurs reprises ! J’ai recommencé, devant son « auxiliaire de vie », celle qui a si bien profité de son argent et de toutes ses largesses.

La cérémonie religieuse a été menée par un couple de laïcs, qui m’a posé quelques questions pour se faire une idée de la personne qu’était maman. J’ai répondu simplement et plutôt succinctement. D’où notre stupeur quand nous avons entendu son portrait brossé avec un lyrisme délirant par le maître de cérémonie, qui a évoqué une petite dame toute proprette (sic) dans sa jolie maison qu’elle « briquait » sans relâche, entretenant avec amour son petit jardin et ses magnolias, en pensant à son cher époux défunt, ses chiens batifolant autour d’elle…

Maman était dans son cercueil, apprêtée comme une poupée de porcelaine, elle qui rejetait jusqu’au mot maquillage ; elle portait une jolie chemise de nuit, elle qui n’affectionnait que les vieux pyjamas informes ; elle devenait « petite dame proprette », elle qui détestait bain, douche et ménage… Enfin, elle se retrouvait mariée, elle qui avait obstinément et jusqu’à sa mort revendiqué son statut de célibataire…

Dans son cercueil, maman n’était plus maman. C’était une petite dame toute proprette…

La chorale paroissiale a assuré la partie chants avec conviction. J’ai lu mon texte en hommage à ma maman, incluant papa au dernier moment, puisque, aussi bien, elle était désormais mariée… Nous avons écouté l’ « Inachevée » de Schubert, une de ses musiques préférées, puis nous l’avons conduite au cimetière.

Cette cérémonie a été émotionnellement très étrange. Pour couronner le tout, dans cette jolie petite église d’Isbergues, hommes et femmes étaient séparés. Je ne pouvais même pas tenir la main de Daniel. J’avais envie de rire, je pleurais.

Nous étions passées l’une à côté de l’autre sans nous rencontrer.

Désormais, c’était trop tard.

Elle avait quatre-vingt-quatorze ans, moi, soixante-deux.

Retour en arrière – Mai 2010

Toutefois, si, depuis tout ce temps, nous n’avions pas réussi à nous expliquer, ce ne sont pas des années supplémentaires qui y auraient changé quoi que ce soit.

Cependant, tant que maman était en vie, je continuais à espérer des « possibles » : maman m’expliquerait un jour, sans mentir, elle me confierait des preuves, des documents, elle entendrait ma souffrance, elle la comprendrait, nous pourrions parler, parler, parler…

En fait, comment cela aurait-il pu advenir ? Nous ne nous connaissions plus. Nous ne nous comprenions pas. Nous ne nous appréciions pas. Un jour, j’ai cessé d’être sa « petite poupée » et elle ne me l’a jamais pardonné.

J’ai cessé d’être un jeune bébé, intéressant et aimable, au sens premier du terme. Je suis devenue une complication de plus dans sa vie. C’est ce que je ressentais, et ressens toujours. J’éprouvais une sorte d’aversion grandissante pour maman, ce qui me remplissait d’angoisse et de culpabilité.

Maman vivait depuis 1977, année de son départ à la retraite, dans sa grande maison si laide, de Livry-Gargan. Comme il a été dit lors de ses obsèques, elle y habitait seule, avec un chien (un seul à la fois), toujours un teckel. Ses chiens successifs étaient tous peureux, mal dans leur peau, trop nourris et mouraient jeunes. Après le décès du dernier, en 2009, n’ayant plus la force d’éduquer un chiot, elle m’a demandé de lui en trouver un déjà élevé. Nous lui avons offert, pour ses quatre-vingt-douze ans, une petite chienne aveugle, mais pleine de vie et très débrouillarde, que j’avais trouvée dans un refuge. Elle est morte en quelques mois. Elles ne se sont pas habituées l’une à l’autre. Maman ne pouvait plus s’occuper d’un animal.

Très vite, après cela, elle ne parvint plus à assumer son quotidien, ne se nourrissant plus convenablement et, en mai 2010, après une chute de son lit, elle a été hospitalisée à Montfermeil. C’est là, dans sa chambre, que je lui ai refait la promesse de la ramener à Isbergues pour ses obsèques. Elle accepta alors le principe de la maison de retraite. J’en ai trouvé une à Fougerolles-du-Plessis, à 25 km de notre domicile. Je crois qu’elle n’y a manqué de rien. Mais elle n’avait, évidemment, plus d’autonomie, plus d’indépendance, plus de forces et, pour finir, plus envie de vivre.

Malheureusement, je dis bien malheureusement, elle avait gardé intacts son intelligence, sa volonté de n’en faire qu’à sa tête, sa détestation de toute promiscuité, son goût pour le commandement et son autorité naturelle. Toutes dispositions peu compatibles avec une vie en collectivité. D’où certainement beaucoup de chagrin et de contrariétés… Elle avait même obtenu les derniers temps de manger dans sa chambre, seule.

Quand elle jugea que la vie n’avait plus d’intérêt – elle venait de perdre la vue de son seul œil à peine valide dans une nouvelle chute… –, elle décida de refuser l’oxygène qui l’aidait à respirer, sachant que, ainsi, elle accélérait sa fin. Elle m’a demandé alors :

– « Est-ce que ça prendra longtemps, maintenant ? »

Pauvre maman. Courageuse, volontaire comme toujours, déterminée… Maman.

Peu de temps après son admission à Fougerolles, elle a compris qu’il fallait vendre sa maison. Nouveau grand chagrin. Elle y était profondément attachée, y avait planté deux magnolias, mais il y avait longtemps qu’elle ne pouvait plus entretenir son jardin. De plus, elle n’avait jamais été une « femme d’intérieur ». Elle abhorrait toute forme de ménage. Très vite, la maison était devenue repoussante de crasse. C’était un gag pour les enfants quand nous allions lui rendre visite : vérifier la présence des toiles d’araignées dans la baignoire et nettoyer les toilettes avant de les utiliser…

L’auxiliaire de vie qu’elle employait ne faisait que passer vaguement la serpillière, tout en lui prenant un maximum d’argent liquide. Mais maman l’aimait bien et ne souffrait aucune allusion désobligeante sur son environnement. Elle a toujours pris toutes les décisions et n’admettait aucune contradiction. Au nom de quoi aurais-je jugé son mode de vie ? Comment aurais-je pu lui imposer quoi que ce soit ?

Vider la maison – Découverte de trois documents

Il fallut donc rendre la maison de Livry-Gargan « vendable ». Deux jours me furent nécessaires pour la vider et la nettoyer. J’ai dû dormir à l’hôtel, tant elle était sale…

C’était au mois d’août 2010. Je n’ai confié à personne à quel point c’était difficile. J’avais l’impression de tuer ma mère.

Mes liens affectifs avec cette maison étaient très ambivalents. D’une part, je la détestais pour toutes ces années, où j’y avais été, enfant, si malheureuse. Mais, d’autre part, nous y avions vécu, Daniel et moi. Nous y avions conçu nos deux premiers enfants. J’y avais mes plus beaux souvenirs d’amoureuse et de jeune mère.

Daniel savait cela. Physiquement, il ne pouvait m’aider – c’était l’époque de ses problèmes de genou – et, moralement, il était très perturbé par cet « adieu » à notre jeunesse, à nos débuts (difficiles). Il a assumé toute la partie juridique de la vente. Mais, trois ans seulement après le décès de sa propre mère et les transformations de la maison de celle-ci, je savais à quel point il acceptait mal de se confronter à ces étapes qui, fatalement, évoquaient la mort. Nous n’avons pas eu besoin d’en parler beaucoup. Nous savions ce que nous ressentions, l’un et l’autre.

En même temps, dans cette action de tout vider, tout nettoyer, je voyais bien l’opportunité qui m’était donnée, enfin, d’accéder – peut-être – aux réponses à mes sempiternelles questions : de qui suis-je vraiment l’enfant ? Qui s’est occupé de moi au tout début de mon existence ? Comment tout cela s’est passé en 1949 ?

Je rêvais d’un dossier bien rangé, bien clair, qui m’aurait tout appris, tout prouvé, et qui aurait pu servir de base à la spectaculaire « compréhension mutuelle » entre maman et moi. Indécrottable espoir !

Pas de dossier. Et, a priori, pas un seul document à mon nom. Maman m’avait bien dit, quelques années auparavant, qu’elle n’avait aucun papier, ajoutant qu’elle n’avait jamais rien détruit. Ce qui me semblait, et me semble toujours, impossible. Elle n’a pas pu concevoir toute cette histoire sans avoir eu entre les mains des traces écrites. Et elle les a sûrement détruites un jour. Mais allez savoir ! En tout cas, de toute évidence, elle avait raison : je n’ai rien trouvé.

Alors, dans l’urgence, j’ai rempli de nombreux sacs, des cartons entiers de papiers divers, en vrac. Maman n’a jamais aimé classer ou ranger. J’ai fait vider la maison par une œuvre caritative, chose que nous lui avons cachée. Nous lui avons dit que ses quelques meubles et possessions avaient été répartis entre les enfants et nous. Je ne sais pas si elle y a cru. Elle était tellement lucide. Peut-être en partie, c’est ce que j’espère. Qu’elle n’ait pas éprouvé ce chagrin-là, en plus du reste…

Une fois les sacs, cartons et cagettes de papiers et de souvenirs à la maison, je me suis attelée au tri. J’ai minutieusement étudié chaque document, chaque objet, éliminant tout ce qui me paraissait inutile. Pendant des jours, j’ai classé, jeté, rangé. Et, dans une malle pleine de babioles, j’ai découvert un vieux papier jauni. Quand je l’ai déplié, je suis restée hébétée, à le regarder, le lire, le regarder de nouveau… Le fameux extrait des minutes des actes de naissance du 17e arrondissement de Paris. Celui dans lequel il est stipulé que je n’ai ni père ni mère. Celui dans lequel je m’appelle Marie-Odile Exupérie. Il est daté du 20 décembre 1949. Je connaissais ce certificat. Je l’avais vu, une seule fois, des années auparavant. Pour moi, le retrouver a été bouleversant.

J’ai continué mon tri, encouragée par cette première découverte. Enfoui au milieu d’un tas de vieux tissus, un nouveau document. Une attestation de la mairie du Raincy, datée du 17 décembre 1949, certifiant que Mlle Decaesteker a pris l’enfant Marie-Odile Exupérie entièrement à sa charge, signée par deux témoins que je connais bien : ma demi-sœur et une voisine qui avait toujours un quignon de pain pour moi lorsque j’étais enfant. Enfin, toujours mélangé à d’invraisemblables cochonneries, un papier de la préfecture de police de Paris, du 13 août 1949, qui informait maman du transfert de la procédure concernant la prise en charge de l’enfant Marie-Odile Exupérie à Monsieur le juge des enfants de Versailles le 23 août 1949.

Je ne fis aucune autre découverte, mais c’était déjà très important pour moi. L’extrait de naissance, notamment. J’avais fini par croire qu’il n’avait existé que dans mon imagination. Il faut dire que toutes les fiches d’état civil me nomment Marie-Odile Decaesteker et mentionnent « reconnue en 1951 par Marie-Louise Decaesteker ». Quand j’avais découvert ce papier, en 1962 ou 1963, j’étais restée totalement désemparée, prisonnière que j’étais des mensonges et des approximations de maman. Et « reconnue » n’avait aucun sens pour moi à l’époque. D’où mon émotion en 2010.

Outre ces pièces importantes, j’ai aussi récupéré un nombre impressionnant de lettres de toutes sortes. Diverses correspondances qui me donnent maintenant, enfin, des certitudes. En revanche, dans tout ce bazar, nulle trace du violon, ni entier ni en miettes…

Chapitre II
Enfance n° 1 – Le Raincy – Livry-
Gargan (avenue de Sully)

Pourquoi tant de doutes ? Pourquoi tant de tourments ? Une famille brisée, des enfants fragilisés, des vies torturées, des psychismes tordus, des mensonges à ne plus savoir qu’en faire… La Seconde Guerre mondiale n’est pas étrangère à ce chaos. Elle en fait partie intégrante. Mais elle n’explique pas l’opacité de cette histoire particulière, qui aurait pu, qui aurait dû n’être qu’un banal adultère. Si les auteurs de ce « roman » avaient juste assumé leurs responsabilités, il y aurait peut-être eu divorce et éventuellement remariage. Ou bien, retour au bercail de l’homme infidèle et statut de mère célibataire pour maman. Peu importe. Il y aurait eu souffrance, bien sûr, mais je suis persuadée que cette souffrance aurait été plus supportable pour tout le monde. À la place d’une situation claire, classique, il y a eu empoisonnement, mensonges en tout genre, un monde torturé, l’omerta, les tabous. La souffrance est devenue indicible, incommunicable, verrouillée.

Quand la filiation cachée de Mazarine Pingeot a été révélée au monde entier, j’ai beaucoup pensé à cette petite fille née, elle aussi, d’un adultère. Toutefois, la ressemblance s’arrête là. Car, dans le cas de mes parents, ils étaient d’illustres inconnus que nulle raison d’État ne venait perturber. Pourquoi alors compliquer ainsi une situation aussi commune, même à l’époque ? Et pourquoi m’enfermer, me priver d’école, de vie sociale ?

Cela, aucun papier ne pourra me le faire comprendre. Cette histoire semble avoir été élaborée, construite, par maman, seule.

Elle prétendait avoir tout conçu, que papa ne voulait pas en entendre parler. Se considérait-elle vraiment comme une héroïne romantique, comme elle a voulu me le faire croire ? A-t-elle voulu forcer la main de papa en faisant un enfant ? Certaines lettres pourraient éventuellement le suggérer. Mais, à moi, elle a dit de nombreuses fois qu’elle ne voulait pas détruire une famille… Comme si cette famille n’était pas, déjà, détruite…

M’a-t-elle désirée, comme elle me l’affirmait souvent ? Ou, au contraire, suis-je arrivée comme un cheveu sur la soupe ? Je ne le saurai jamais. C’est son histoire, leur histoire à eux deux. Mais elle me regarde un peu aussi, puisque j’en suis le fruit.

Ma vie commence le 24 avril 1949. Je suis née à 1 heure, 9, villa Jacquemont, Paris 17e. La personne qui a déclaré ma naissance s’appelait Monique Franchineau, sage-femme. J’ai consulté l’Ordre national des sages-femmes. Elle n’y est pas inscrite et était probablement sage-femme libérale. Maman m’a d’abord dit avoir accouché dans un foyer pour filles-mères. Puis elle a affirmé qu’il s’agissait d’une clinique privée. J’ai retrouvé, dans un de ses vieux agendas, le nom et l’adresse de plusieurs sages-femmes, dont Monique Franchineau. D’ailleurs, le 9, villa Jacquemont semble avoir été son adresse, et non celle d’un établissement, quel qu’il soit. Dans une lettre adressée à papa, elle parle de son extrême fatigue, due aux circonstances dans lesquelles elle a accouché.

Alors, j’échafaude des hypothèses. Curieux, ce besoin, chez moi, de savoir comment tout s’est passé. Mais ce jour restera définitivement dans l’ombre, il me faut bien l’accepter.

Qu’est-il arrivé, après ? Maman m’a répété maintes fois qu’elle est revenue au Raincy, avec un nourrisson dans les bras, annonçant qu’elle prenait cette petite fille abandonnée en garde, avec le projet de l’adopter.

Notre vie au Raincy, telle qu’elle m’a été relatée

Le Raincy, 22 bis, allée Valérie-Lefèbvre. Une grande et belle maison bourgeoise, toute proche du lycée qui était, à l’époque, le lycée Charlemagne. Le Raincy, ville huppée dans ces années en Seine-et-Oise. Maison occupée par une famille de cinq personnes, M. et Mme Schmitt et leurs trois enfants, Jacqueline, Jean-Jacques et Hubert. Réfugiés d’Alsace-Lorraine, ils ont tout perdu ou presque lors de la Seconde Guerre mondiale. Jetés sur les routes par l’exode, repliés sur Bordeaux, ils ont atterri ici, en location. M. Schmitt était employé à la SNCF. On dirait de nos jours qu’il y était animateur culturel. Musicien accompli, violoniste et chef d’orchestre amateur, il avait en charge les apprentis de la SNCF, leur enseignant notamment le chant choral et dirigeant des colonies de vacances et camps divers.

C’est lors d’un de ces camps, en 1942, à Crouy-sur-Ourcq, que maman va entrer dans la vie de cette famille. Elle est directrice d’un camp de vacances pour enfants et également infirmière pour les colonies SNCF. Je résume, d’après ce que l’on m’a raconté. Les détails peuvent être imprécis ou même faux. Mais le fond semble véridique, vu les correspondances échangées.

Pendant la guerre, maman a su se débrouiller pour rendre le quotidien moins pénible, notamment sur le plan alimentaire. Je sais qu’elle a beaucoup aidé la famille Schmitt à cette époque. Elle est devenue à la fois la maîtresse cachée de M. Schmitt, de dix-neuf ans son aîné, l’amie dévouée de son épouse et une véritable grande sœur modèle pour les trois enfants. Les nombreuses lettres retrouvées témoignent de ces trois rôles.

Dès les premiers temps de la rencontre, maman a disposé d’une chambre dans cette grande maison du Raincy. Elle y vivait le plus souvent possible, au gré de ses emplois dans diverses institutions médico-sociales de l’époque. Elle s’est vite rendue indispensable au sein de cette famille. Mme Schmitt, elle-même, que son époux avait obligée à abandonner son travail – un très bon poste à la Banque de France, chose rare dans ces années-là –, n’appréciait guère la vie de femme au foyer. Je peux, à la lecture des lettres en ma possession, affirmer qu’elle était très malheureuse, à cause de la guerre, bien sûr, des restrictions, évidemment, et de son inactivité. Elle vivait apparemment très repliée sur elle-même et abandonnait beaucoup de tâches quotidiennes à maman, qui interviendra même un jour auprès du lycée pour une question concernant Hubert, le plus jeune des deux fils.

En 1942, Eugène a quarante-quatre ans, Georgine, son épouse, quarante-deux, Jacqueline dix-sept ans, Jean-Jacques quatorze, Hubert sept, maman vingt-cinq. Des liens d’affection s’établissent aussi avec des frères et sœurs de maman (elle a quatre frères et deux sœurs). Serge, notamment, séminariste, vient souvent au Raincy. Tout ce petit monde appelle M. Schmitt oncle Eugène et son épouse tante Georgine. Jacqueline, qui, jusque-là, voulait être institutrice, et se prépare à entrer à l’École normale, décide brusquement de devenir infirmière, comme Marie-Lou, le surnom de maman. Celle-ci considérait Jean-Jacques et Hubert comme ses petits frères. Roman sentimental, conte de fées ou maison des Bisounours, on a le choix.

De 1945 à juin 1948, elle est directrice d’un dispensaire à Stains, où elle réside. Puis, de fin 1948 à début 1949, elle entame des études complémentaires de psychologie infantile appliquée, à l’École des Parents de Paris et dirige une colonie de vacances. Elle est alors domiciliée au Raincy. Puis elle occupe un poste d’infirmière de nuit dans un foyer de Neuilly. Je crois avoir compris qu’elle prétexte l’éloignement géographique pour quitter un certain temps Le Raincy, sa grossesse devenant sans doute trop visible. Elle m’a dit que, jusqu’à sept mois, elle avait réussi à se sangler, de manière à cacher son état. Jacqueline m’a confirmé que, à aucun moment, elle n’a soupçonné cette grossesse.

J’ai eu trois enfants et je me demande s’il est très conseillé de laisser un bébé se développer dans un ventre étranglé par une sangle. Curieusement, je suis en outre persuadée que maman a essayé d’avorter ! Pendant des dizaines d’années, au mois d’octobre, je faisais des chutes incompréhensibles, inexplicables. Jusqu’au jour où j’ai pensé à ce ventre sanglé, puis au mot avortement. Conçue en juillet, le fœtus avait trois mois en octobre. Psy de comptoir, je le sais bien, mais je ne fais plus ce genre de chutes depuis cette prise de conscience (?). Que de fantasmes et d’hypothèses dans cette histoire…

Donc, maman serait sortie de la clinique (ou de quelque endroit que ce soit) avec le bébé et serait retournée vivre au Raincy. C’est sur ces circonstances-là que j’ai buté pendant tant d’années, et que je n’ai jamais eu de réponse, tout du moins satisfaisante. Comment une femme célibataire et momentanément sans emploi a-t-elle pu aussi facilement obtenir la garde d’un bébé abandonné, et cela dès sa naissance ? « La procédure concernant la prise en charge de Marie-Odile Exupérie a été transmise à un juge des enfants, à Versailles, le 23 mai 1949. » Cette attestation est datée du 13 août 1949.

Personnellement, je pense depuis des décennies que j’ai d’abord été confiée à un organisme d’accueil d’enfants abandonnés. Je n’ai aucune idée de ce dont il s’agit ni du temps que j’y ai éventuellement passé, mais j’ai toujours souffert de crises « d’abandonnite aiguë » que je ne m’explique pas autrement. Je suis intimement convaincue d’avoir établi une relation affective forte avec une personne dont j’ignore tout et qui n’a jamais été évoquée devant moi. Encore un fantasme ? Peut-être. Ou pas !

Et, pendant longtemps, très longtemps, j’ai pensé que l’enfant que maman avait reconnu n’était pas le sien, qu’elle n’avait peut-être pas donné naissance à un enfant. J’ai même espéré un moment que ce fut le cas. J’étais tellement en colère contre mes parents que je souhaitais ne pas être leur fille…

Certaines lettres ont levé les derniers doutes. Maman a bien accouché d’un enfant en 1949, elle est bien ma mère. Et papa est bien mon père biologique. Il était temps d’arriver à cette reconnaissance, à mon âge. Mais j’ai bien de la chance, tant d’enfants ne savent rien de leur filiation réelle.

Donc, il y a une personne de plus au Raincy, même si j’ignore à quelle date j’y suis arrivée. Sur les premières photos existantes, on est en juillet et j’ai trois mois – cela me conforte dans l’idée d’un placement ailleurs, de ma naissance à cette date. Jacqueline est ma marraine, Jean-Jacques mon parrain. Hubert a quatorze ans, on le voit me tenant dans ses bras sur plusieurs photos.

Maman m’a confié, lorsque j’étais gamine, que j’étais un bébé très coléreux et qu’elle m’a administré, à l’âge de trois mois, une telle fessée qu’elle a été obligée d’appliquer de la crème pour atténuer les rougeurs. Je n’y croyais pas réellement, c’est petit, un bébé de trois mois. J’ai demandé, une fois adulte, à Jacqueline, si c’était vrai. Or elle s’en souvenait très bien, pour en avoir été choquée. Elle-même et sa mère avaient pensé à ce moment-là que je n’étais pas le « vrai » bébé de maman car, dans leur esprit, une mère n’infligerait pas ça à son propre nourrisson. On sait bien, malheureusement, qu’une mère est capable du pire sur son enfant, mais je souligne que je n’ai jamais été une enfant martyre. Si je relate cet épisode, c’est pour apporter un éclairage particulier aux relations qui nous unissaient, maman et moi. La fessée en tant que telle et le fait de me la relater avec une forme de fierté, quand j’avais une dizaine d’années, me laissent penser que l’incompréhension réciproque a été réelle dès mon premier cri. Si j’osais, je dirais même avant.

J’ai parfois eu la main leste envers nos trois enfants. Eh bien, j’ai regretté amèrement chacun de ces gestes ! Maman, au contraire, revendiquait haut et fort chaque fessée qu’elle m’a infligée.

En tout état de cause, elle ne pouvait pas rester sans travailler. Elle obtint un poste d’infirmière au dispensaire du Raincy dès le 1er janvier 1950, en étant toujours domicilée chez les Schmitt. D’après certaines lettres, j’ai cru comprendre qu’elle a travaillé bien avant, peut-être de nuit, peut-être « au noir », cela ne figure nulle part sur ses CV et elle m’a toujours soutenu le contraire. Au fond, peu importe… Mais pourquoi cacher la vérité sur ce sujet ? Pourquoi prétendre avoir été la seule à s’occuper de moi ? Il n’y a aucune honte à travailler pour nourrir son enfant ! Encore un petit mystère, tout petit.

J’ai été ondoyée – cérémonie religieuse abandonnée en 1959 –, dans l’attente que Serge, un des frères de maman, devenu prêtre, soit disponible pour me baptiser. Quand on sait ce qu’il est devenu… mais je parlerai de lui plus tard.

Pour s’occuper de moi, maman avait recours à des petites bonnes, comme elle les appelait. J’ai le souvenir très ancien d’une certaine Nelly, que j’aimais beaucoup. Ce n’est pas une affabulation, Jacqueline et Jean-Jacques – surtout lui – s’en souviennent parfaitement.

Toutefois, dans cette maison des Bisounours, un drame couvait depuis 1945. Cette année-là, Jacqueline, vingt ans, avait annoncé son désir de partir au carmel. Notre père avait refusé, arguant de son ignorance de la vie. Elle avait accepté d’attendre, mais sa décision était prise. Elle est partie au carmel Saint-Joseph en 1951, décision que papa n’a pas acceptée, refusant dès lors toute relation, même épistolaire, avec elle, et cela pendant plusieurs années.

Je suppose que l’ambiance n’était pas toujours sereine. Jean-Jacques n’étant pas un féru des études, je pense qu’il travaillait déjà dans une librairie. Hubert était au lycée Charlemagne. Papa donnait des cours de violon, il se préparait aussi à jouer des œuvres telles « le Trio de l’Archiduc » de Beethoven, avec Mlle Louviot. Maman m’a confié, sur mes instances, quelques années avant sa mort, que cette demoiselle avait été une catastrophe pour elle et pour moi, sans expliquer pourquoi.

Idylle avec papa ? Tout est possible. Je me souviens très bien d’avoir assisté à une scène entre maman et cette Mlle Louviot, mais pas de leur conversation. C’était électrique, ça, je l’avais bien ressenti, c’est même certainement pour cette raison que le nom m’était resté en tête et que j’en ai parlé à maman. Quant à l’époque de cette scène, aucune idée.

C’est en 1951 que maman est devenue directrice du dispensaire de Livry-Gargan. Il y avait là un vaste logement de fonction : nous avons donc quitté, toutes les deux, Le Raincy.

Installation à Livry-Gargan, 34, avenue de Sully

Premiers souvenirs avant l’arrivée de papa

En 1951, également, le 24 janvier, maman m’a reconnue légalement. Une nouvelle vie commençait. Puisque j’évoque cette reconnaissance, il paraît, dixit maman, que cette démarche lui a été conseillée par M. Hanesse, clerc principal de l’étude notariale de la Marnierre, au Raincy – Daniel y fera ses premiers pas professionnels vingt et un ans plus tard –, car elle ne parvenait pas à m’adopter officiellement, toujours selon ses affirmations.

Je n’ai, bien sûr, aucun souvenir de notre installation dans cette nouvelle ville. Il n’existe pas non plus de photos de nos débuts là-bas. Sur celles que je possède, j’ai trois ou quatre ans. Mais nous allons vivre là jusqu’en février 1959, largement le temps d’accumuler des souvenirs.

Le dispensaire était un grand bâtiment gris en forme de L, dont une partie abritait le logement de fonction. J’adorais la grande cour : trois ou quatre magnifiques marronniers, un grand et gros peuplier – en était-ce bien un ? je n’en ai aucune certitude –, à côté du portail, un potager qui me semblait immense, une tonnelle dans le fond, avec un extraordinaire lilas blanc double, où une multitude d’oiseaux venait se poser, où j’aimais lire ou jouer. Sous les marronniers, des bancs de pierre, où les patients s’asseyaient quand le temps le permettait. Pendant les consultations pour enfants, je n’avais pas le droit de sortir. Maman disait que je risquais d’attraper des tas de maladies. Alors, mon beau tas de sable subissait les assauts de tous ces gamins que je ne devais pas rencontrer. Je trouvais cela d’autant plus injuste que, une fois le calme revenu, maman m’obligeait à remonter tout le sable étalé et à reformer un tas, exercice que je détestais.

Quand les consultations ne concernaient que les adultes, je pouvais sortir. Néanmoins, il y avait des personnes que je devais fuir, notamment un monsieur qui venait souvent, qu’il fallait éviter à tout prix, car il était tuberculeux, contagieux… J’avais la consigne de prétexter n’importe quoi pour ne pas lui serrer la main. Cela me gênait profondément et je préférais me cacher dès que je l’apercevais. Je ne comprenais pas très bien ces interdictions, mais je crois que j’ai toujours obéi sans discuter.

Mes occupations devaient être calmes : pâte à modeler, dessins, découpages, poupées, peluches et petites voitures. Surtout, ne jamais déranger maman. Il y avait les petites bonnes de temps en temps et aussi une femme de ménage italienne, Mme Valli, que j’aimais beaucoup. Elle confectionnait des pâtes fraîches, en me faisant participer. Elle était douce et gentille, la vraie mamma traditionnelle. Je crois qu’elle avait compris que je me sentais – déjà – très seule.

Jusqu’en 1955, papa était en activité à la SNCF et il ne venait nous voir que de temps en temps. Officiellement, il aidait maman au jardin et à l’entretien de la chaufferie. Parfois, il arrivait à vélo ; d’autres fois, nous allions le chercher à pied à la gare de Livry. C’était un grand bonheur de le retrouver. Souvent, il rapportait de la charcuterie alsacienne de chez Schmid, près de la gare de l’Est. Ces soirs-là, je mangeais bien, installée par terre sur un coussin, moi qui détestais habituellement les repas. Maman et papa avaient l’air heureux, ce sont de beaux souvenirs, très vivants dans mon esprit ; malheureusement, dès cette époque, il y avait aussi des heurts, des scènes, des réconciliations.

Une grande scène m’a particulièrement marquée : après une âpre dispute, j’ai reçu l’ordre de jouer tranquillement sans bouger de la pièce. Papa et maman ont disparu un certain temps. Quand ils sont revenus, maman avait les cheveux dénoués. Tous les deux étaient souriants et nous avons écouté la 9e Symphonie de Beethoven, serrés tous les trois les uns contre les autres.

J’étais encore bien trop jeune pour comprendre ce qui se passait autour de moi. Mais je crois que je me suis habituée très vite à la fugacité des moments de bonheur, entrecoupés par les éclats de voix, les larmes, les claquements de portes.

De bons moments, j’en ai aussi vécu quand papa me faisait découvrir la nature. Par exemple, il récoltait l’eau de pluie dans de grands bidons et, l’été, il y disposait des planches pour que les insectes, les abeilles notamment, puissent boire sans se noyer. Des petites choses de rien du tout, que je n’ai pas oubliées, et qui embellissaient ma vie de petite fille solitaire. Ensemble, nous avons conçu un jardin de rocaille, et nous nous occupions du potager. J’appris aussi à manier un petit marteau, avec des clous appelés semences et je garde de cette époque le petit banc en bois que papa m’a fabriqué.