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Visages d'exclusion dans la société malgache contemporaine

De
312 pages
Entre tradition et modernité, la société malgache vit une époque charnière de son histoire. Elle est en mutation et nul ne sait aujourd'hui ce qu'il restera des traditions et de l'organisation sociale avec l'arrivée espérée du développement économique. Cet ouvrage explore ces mutations au travers des témoignages de ceux qui sont pris au piège de ces transformations et se retrouvent en situation d'exclusion. Il décrit leur stratégie de vie et souvent leur survie.
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Visages d'exclusion dans la société malgache contemporaine

Espaces interculturels Collection dirigée par Fabienne Rio et Emmanuel Jovelin
La collection « Espaces Interculturels » publie régulièrement, depuis sa création en 1989, des ouvrages consacrés à des questions de la théorie et de la pratique de l'interculturel. La collection veut se faire l'écho des nouvelles recherches ouvertes dans les différentes sciences sociales sur des terrains aussi variés que ceux de l'éducation, du développement de l'enfant, des relations interethniques et interculturelles et des contacts de langue.

Déjà parus

Aline Gohard-Radenkovic, Lilyane Rachédi (dir.), Récits de vie, récits de langues et mobilités, 2009. Mohamed BOUSNANE, Abdoul BA, Fatima SKANARI (dir.), Le vieillissement dans l'immigration. L'oubli d'une génération silencieuse, 2009. Anne-Françoise DEQUIRÉ, La sélection des professeurs des écoles. Regard sociologique sur une pratique, 2008. Régis PIERRET, Lesfilles etfils de harkis. Entre double rejet et triple appartenance, 2008. A. GOHARD-RADENKOVIC et A. J. AKKARI (dir.), Coopération internationale: entre accommodements interculturels et utopies du changement, 2008. C. PERREGAUX, P. DASEN, Y. LEANZA et A. GORGA (dir.), L'interculturation des savoirs. Entre pratiques et théories, 2008. Olivier MEUNIER, De la démocratisation de la société à celle des formes de connaissance, 2008. Hédi SAÏDI, Mémoire de l'immigration et histoire coloniale,2007. Saeed PAIVAND l, Religion et éducation en Iran, 2006. N. MULLER MIRZA, Psychologie culturelle d'une formation d'adulte, 2005. R. DE VILLANOVA et G. VERMES (dir.), Le métissage
interculturel,2005.

Anne- Marie RICALDI COQUELIN

Visages d'exclusion dans la société malgache contemporaine

L'Hlemattan

Mes remerciements vont à la Directrice de l'Ecole de Service Social d'Antanimena, Olga Phan Van Hien, et aux chercheurs du Centre de recherche et de prospective de Madagascar qui ont contribué à la bonne réalisation de cette recherche: Sarah Rafetison, Faniry Rakotomala, Marie Brillet et Anne BruneI, pour leur travail à Antananarivo, et Harisoa Régine Emma Rakotoarivelo, Voahangy Ramialison, Aimé Ravalomanana, Rado Andrianirina, Denis Alexandre Lahiniriko, pour leur travail dans les autres provinces de Madagascar.

@ L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole

2010 polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-11821-8 EAN : 9782296118218

SOMMAIRE

AVANT-PROPOS INTRODUCTION 1. Le cadre théorique de l'étude 2. La méthodologie CHAPITRE I: EXERCER UN EMPLOI PRÉCAIRE 1. Les origines familiales 2. Les conditions de vie 3. Les Relations sociales 4. Violences et pratiques déviantes 5. La vie intérieure CHAPITRE II : ÊTRE FEMME CHEF DE MÉNAGE 1. Les conditions de vie 2. L'échec matrimonial et ses conséquences 3. Migrations matrimoniales et vulnérabilité 4. Défaillances des solidarités familiales et vulnérabilité 5. Les relations avec le voisinage 6. La vie intérieure

7 9 9 19 27 27 31 46 55 57 65 65 75 77 86 95 97

CHAPITRE III : ÊTRE SANS-ABRI 107 1. Origines de la famille et histoire des parents des interviewés. 108 2. Les conditions de vie 112 3. Les relations sociales 130 CHAPITRE IV : SE PROSTITUER 1. Les raisons de la prostitution 2. L'image et l'estime de soL 3. Les revenus procurés par la prostitution 4. Les peurs et les préoccupations 5. Projets et souhaits 6. Le regard social. CHAPITRE V : ÊTRE DÉTENU OU ANCIEN DÉTENU 1. Les origines familiales 2. Les causes de l'emprisonnement: la loi du plus fort 3. Les relations sociales 4. Les autres relations sociales 5. Les conditions de vie 6 Les dysfonctionnements sociaux 7. La vie intérieure 171 172 181 184 188 191 193 201 201 203 210 216 221 228 229

CHAPITRE VI : VIEILLIR 1. Tradition et devoir familiaux 2. Survivance économique 3. La Vie intérieure CHAPITRE VII : ÊTRE HANDICAPÉ PHYSIQUE, HANDICAPÉ MENTAL OU LÉPREUX 1. Les origines de la famille 2. Les conditions de vie 3. La survivance économique 4. Relations sociales 5. La vie intérieure

237 238 250 256 261 262 264 268 272 282

CHAPITRE VIII : DES FORMES SPÉCIFIQUES D'EXCLUSION: LE CAS DES JUMEAUX ET DES BANNIS DANS LA RÉGION DU SUD-EST DE MADAGASCAR 291 1. Quelques écarts méthodologiques 292 2. Les origines historiques du rejet 293 3. Les manifestations du rejet social 295 4. Les réactions devant le rejet... 296 5. L'évolution de l'exclusion traditionnelle. Des raisons d'espérer ? 297 CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE 299 ...311

AVANT -PROPOS Pourquoi entreprendre une étude sur l'exclusion à Madagascar, et pourquoi la mener dans le cadre du Centre d'Analyses et de Prospectives sur le Développement à Madagascar (CAPDAM) ? Le développement rapide, durable, « qui profite à tous », tels que les ont prônés les gouvernements malgaches successifs, supposent de s'intéresser à ceux qui risquent de rater les effets du progrès social et économique tant espéré. Car les exclus sont par définition des silencieux, ceux dont la voix n'est jamais prise en compte puisqu'ils ne sont plus tout à fait membre d'une société et que, dans bien des cas, ils ne sont plus citoyens et n'exercent plus leur droit de vote. De ce point de vue, cette étude serait donc une mesure de prévention, une sorte de sonnette d'alarme pour les dirigeants, afm que cette partie de la population ne soit pas tout simplement rayée des statistiques et des préoccupations, comme on le voit souvent dans d'autres pays. Puisque des situations d'exclusion existent, cette recherche se veut un éclairage sur des faits mal connus parce que peu étudiés, en particulier avec des approches qualitatives. Mieux savoir quels sont les facteurs d'exclusion dans la société malgache contemporaine, mettre au jour les mécanismes économiques et sociaux qui les favorisent, et connaître les aspirations des personnes en difficultés, aidera, nous l'espérons, les dirigeants responsables et les intervenants du secteur (qu'ils soient des services de l'Etat ou des ONG), à prendre des mesures adéquates. Au final c'est bien la politique sociale et de réinsertion, la politique de l'emploi et finalement les politiques économiques qui sont concernées par cette étude. Il s'imposait dès lors d'entreprendre ce travail dans le cadre du CAPDAM, dont la vocation est d'effectuer des recherches qualitatives dans le but d'interroger le développement et ses limites. Ceci, afin d'être une aide à la décision pour l'ensemble des intervenants intéressés par les problématiques abordées. Le CAPDAM, à cette occasion, souhaite remercier chaleureusement l'AFVP qui a financé le début de cette étude, et plus particulièrement toute la partie de la recherche qui concerne Antananarivo.

INTRODUCTION 1. Le cadre théorique de l'étude

Qu'est-ce que l'exclusion exactement? Le concept incite à la prudence tant il est devenu polysémique. On parle aujourd'hui d'exclusion à tort et à travers, et si l'on repère des exclus dans tous les domaines, la notion, en se diluant, a perdu de sa clarté. Car à Madagascar tout comme dans la majorité des pays du monde, on parle d'exclusion quasi quotidiennement depuis la dernière décennie. Pour faire écho à Serge Paugam, nous dirons que l'exclusion est devenue une véritable question sociale, comme le fut la notion de « paupérisme» au XIXèmesiècle en Europe, au commencement de l'ère industrielle. A l'instar du paupérisme en son temps, l'exclusion inquiète, angoisse, renvoie, comme l'étudie Vincent de Gauléjac,l à une peur archaïque lorsqu'elle se manifeste sous les traits de sans-abri qui hantent les rues de nos villes. Comme tout concept important, son contenu a évolué avec le temps, et au fur à mesure que les chercheurs se sont penchés sur cette question. Il nous semble donc utile de retracer rapidement cette évolution, afm que le lecteur comprenne clairement le sens qui est donné au concept qui est ici utilisé, et comment se situe cette recherche à partir de ce concept. Précisons d'emblée que la conception occidentale de l'exclusion, issue d'études conduites dans les pays industrialisés, nous servira de simple base de référence. Il s'agit de poser un curseur, d'utiliser une sorte de mètre étalon sociologique. Car il est important d'utiliser un langage commun, qui soit compris de tous, des chercheurs qui s'intéressent à cette problématique mais aussi de tous les intervenants du secteur. Nous mesurerons ensuite d'éventuels écarts dans la réalité qui est observée à travers cette étude, dans le contexte particulier que constitue Madagascar à l'aube du XXIèmesiècle. L'évolution du concept d'exclusion sociale a été magistralement décrite par Serge Paugam dans l'ouvrage collectif qu'il a dirigé, « L'exclusion l'Etat des Savoirs ». Nous nous contentons donc ici de résumer ses propos. Ce concept fait son apparition dès 1969, à travers des publications liées notamment au mouvement ATD Quart Monde2.

2

1 V. de Gauléjac, La lutte des places, Oesclée de Brouwer, Une ONG française également présente à Madagascar.

Paris 1995.

En France certaines personnes sont déjà sur le bord du chemin alors que c'est pourtant la période de prospérité économique.l C'est pourquoi Serge Paugam peut déclarer que l'exclusion sociale est alors « la désillusion du progrès ».2 A ce moment là, la notion renvoie essentiellement à une dimension économique. Elle est liée à la pauvreté, considérée comme un phénomène individuel. On est pauvre parce qu'on est exclu du travail. Fournir un emploi aux chômeurs, constituait donc, dans cette conception, le remède à l'exclusion. En 1974, le livre de René Lenoir au titre évocateur «Les exclus, un français sur dix » a le mérite de faire évoluer le concept d'une notion purement économique à la notion d'inadaptation sociale. En outre, pour Lenoir, il ne s'agit pas d'un phénomène individuel, mais d'un phénomène social, qui trouve son origine dans le fonctionnement même de sociétés modernes, auquel certains acteurs, plus fragilisés pour diverses raisons, ne sont pas préparés ou simplement pas adaptés. Il en va ainsi des orphelins, des malades mentaux, des marginaux de par leurs activités professionnelles, etc. Avec la crise économique qui perdurait, le chômage (donc l'exclusion du monde du travail) devint rapidement une question centrale qui éclipsa pour un temps la question de l'inadaptation sociale. C'est ainsi que le caractère instable des situations sur le marché du travail fit apparaître la notion de précarité et la notion de trajectoire. Trajectoire professionnelle tout d'abord, puis progressivement trajectoire dans l'observation même de l'histoire d'insertion/exclusion des individus. En effet, la précarité dans le monde de l'emploi fragilise les acteurs qui adaptent individuellement leurs comportements par une série d'ajustements de leur mode de vie et de leur style de vie. L'étude des diverses adaptations aux contraintes qui pèsent sur eux permet de défmir ces trajectoires, et la multiplicité d'études sur ces trajectoires a permis d'établir le lien entre précarité et exclusion. Ainsi se trouvaient associées deux notions pour défmir l'exclusion: pauvreté et la précarité. la

Mais c'est surtout à partir des années 90, que la notion d'exclusion devient une question centrale en Europe. Ce retour est réellement lié à l'évolution de la pensée scientifique des chercheurs en Sciences Sociales. Paugam résume bien ce phénomène:

1

2

La période des « trente glorieuses ». in L'exclusion, l'Etat des savoirs. Editions La découverte,

Paris 1996, page 8.

10

« Cette évolution dans la perception du phénomène est visible à l'échelon de l'Union Européenne. D'une définition statique de la pauvreté fondée sur une approche monétaire, on est passé à une définition dynamique et multidimensionnelle. [...] On peut donc dire que l'exclusion, telle qu'on l'entend désormais officiellement, n'a plus grand chose à voir avec la définition qu'en donnait Klanfler dans les années soixante! ou Lenoir dans les années soixante dbf. Il ne s'agit plus de désigner un ou des groupes sociaux caractérisés par une exclusion de fait, mais surtout de souligner des processus pouvant conduire à ces situations extrêmes. Pour arriver à cette approche, il a fallu faire le détour par l'analyse de situations précaires et y voir l'origine de l'exclusion ou tout au moins une des causes essentielles. Le succès de la notion d'exclusion est, par conséquent, en grande partie lié à la prise de conscience collective d'une menace qui pèse sur des franges de plus en plus nombreuses et mal protégées de la population >/. Parler de populations mal protégées, comme on peut parler en médecine de population à risques, allait permettre d'ajouter une dimension à cette vision dynamique d'un faisceau de facteurs conduisant de la précarité à l'exclusion. Les travaux de François Dubet sur les jeunes des banlieues4 ont permis de faire le lien entre l'exclusion et le processus de dégradation des liens sociaux au sein des cités déshéritées ou des quartiers difficiles. Là, les jeunes ont à faire face au vide, à l'ennui, au sentiment de solitude et de pourriture à l'intérieur comme à l'extérieur de soi. A travers ces travaux, Dubet permettait de mettre en lumière un aspect désormais évident de l'exclusion: ses liens, au moins implicites, avec une crise du lien social. Cette crise du lien social est également mise au jour par les travaux de Robert Castel sur la désaffiliation. La multiplicité des indicateurs que recouvre aujourd'hui le mot exclusion est donc devenue de plus en plus complexe en quelques années. Lorsque nous l'emploierons au sein de cette recherche, il recouvrira au moins quatre réalités, quatre notions mêlées dans une approche nécessairement dynamique à savoir: pauvreté, le concept étant employé dans son sens largeS, précarité, dissolution des liens sociaux et désaffiliation. En outre, ces quatre variables interagissent constamment l'une sur l'autre lorsqu'on observe les trajectoires des acteurs au travers de leur histoire de vie.

1

1. Klantler, L'Exclusion sociale. Etude de la marginalité dans les sociétés occidentales,
Sociales, Paris, 1965.

Bureau de Recherches
2 3

4 F. Dubet, La galère :jeunes S C'est-à-dire économique, géographique.

R. Lenoir, Les exclus, unfrançais sur dix, Le Seuil, Paris, 1974. S. Paugarn, L'exclusion, l'état des savoirs,.:page 14-15, op. cit.
en survie, Paris, Fayard, 1987. éducationnelle, en terme de relations sociales et d'espace

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Par ailleurs, pour parler d'exclusion il faut qu'il y ait un marquage social des individus exclus. Ce marquage peut prendre diverses formes. Il commence par une dénomination dévalorisante, c'est le cas de « 4'mi » à Madagascar ou de « Bui Doi » au Vietnam qui signifie « poussières de vie)} ou encore de « favelados )}au Brésil, où les habitants des quartiers défavorisés sont désignés par le lieu où ils habitent, qui est synonyme d'insalubrité tant au sens physique que moral. Les pires exemples qu'a connus l'histoire contemporaine sont encore dans nos mémoires: sous le régime nazi le marquage social envers le peuple juif a conduit au génocide que l'on sait. Dans la sphère asiatique le régime khmer rouge excluait tous les hommes « anciens» c'est-à-dire ayant eu le moindre contact avec le monde occidental sous prétexte de l'avènement de l'homme nouveau et pur. Conséquence: près de deux millions de morts au travers d'une dynamique qui a bien failli rayer de l'humanité l'ensemble du peuple khmer et son antique civilisation. On comprend donc mieux désormais en quoi la polysémie de ce concept est dangereuse. En outre, aujourd'hui, le sens commun s'en est emparé en lui faisant perdre de sa clarté au plan de l'analyse scientifique. Cet usage abondant, exagéré, fait même dire à Serge Paugam: « La notion d'exclusion, au fur et à mesure qu'elle se banalise, devient, en effet, de plus en plus floue et équivoque comme catégorie de pensée scientifique. Elle s'est tellement banalisée que tout le monde y recourt pour caractériser diverses situations ou populations dont il est parfois bien difficile de saisir ce qu'elles ont en commun. Julien Freund va même jusqu'à dire que la notion d'exclu est« saturée de sens, de non-sens et de contre sens.» Finalement, ajoute-t-il, on arrive à lui faire dire n'importe quoi, y compris le dépit de celui qui ne peut obtenir tout ce à quoi il prétend ))'. En effet, «le paradigme de l'exclusion est devenu brutalement dominant depuis quelques années, alors que celui de la lutte des classes et des inégalités avait dominé les débats politiques et la réflexion sociologique depuis la fin de la seconde guerre mondiale. La faveur même dont jouit ce terme dans la vie sociale impose de le soumettre à la réflexion critique avant de l'utiliser dans un processus de connaissance rationnelle. Il n'existe pas d'exclusion dans l'absolu -exclusion de quoi? -, il existe des dialectiques de /'inclusion/exclusion. Toute organisation sociale, quel que

soit son niveau - de lafamille, à l'entreprise, à la nation -, impliquepar
définition l'inclusion des uns et l'exclusion des autres. Ce qu'il importe d'étudier, ce n'est pas l'exclusion en tant que telle, ce sont les formes
1

1. Freund, in Les théories de ['exclusion. Pour une construction de l'imaginaire de [a

déviance, Méridiens Klienksiek, Paris, 1993. 2 S. Paugarn, in L'exclusion, ['Etat des savoirs, page 17 , op. cit.

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spécij7ques qu'ont d'exclusion/inclusion »1.

prises

aujourd'hui

les

processus

Cette approche a, en outre, l'avantage de prendre soin de singulariser le phénomène dans une société donnée en respectant ses spécificités ce qui fut l'une de nos préoccupations majeures pour cette recherche sur la société malgache. Or, les spécificités malgaches nous incitent à une plus grande prudence encore. En effet, la situation économique du pays est telle aujourd'hui qu'une grande majorité de la population entre dans la catégorie des pauvres (75%) tandis que près de 50% entreraient dans la catégorie des extrêmement pauvres. A cette pauvreté économique objectivement vérifiable en termes de chiffres, s'ajoute automatiquement la notion de précarité. En vivant au jour le jour il est clair que cette population se fragilise et réduit ses perspectives; sa perception de la vie a tendance à se réduire aux préoccupations les plus quotidiennes et à la satisfaction des besoins vitaux. Cette triste réalité nous oblige à réviser un tant soit peu nos positions théoriques. Si nous considérions que la pauvreté, alliée à la précarité est un facteur dominant dans le processus d'exclusion, nous serions conduits à prendre en compte l'hypothèse que la majorité de la population malgache est aujourd'hui en état d'exclusion Or visiblement ce n'est pas le cas il importe donc de ne pas confondre pauvreté et exclusion sociale. 80% de la population malgache vivant en zone rurale, la manifestation de pauvreté reste donc majoritairement un phénomène rural. Or, cette population vit dans une société qui fonctionne sur un mode traditionnel vivace. Ainsi la tradition informe encore les acteurs en profondeur, notamment dans le domaine des relations sociales, des croyances et plus généralement des comportements sociaux « convenables ». Le respect des traditions est un facteur de cohésion et d'inclusion sociale. Il semble bien que dans la grande île en ce début de millénaire, tout se passe comme si en matière de dynamique d'inclusion et d'exclusion, l'influence des traditions contrebalançait encore le poids de la situation économique extrêmement fragilisante que connaît l'immense majorité de la population. Cette hypothèse nous oblige à distinguer la notion d'exclu de la notion de marginal, et, par voie de conséquence il convient tout d'abord de préciser le concept de marginalité. Ce concept peut être lié à l'exclusion, il en est proche, et il a tendance, lui aussi, à être employé à tort et à travers par le
1

D. Schnapper,

in L'exclusion,

l'Etat des savoirs, page 18, op. cit.

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sens commun. Robert Castel s'est particulièrement phénomènes.

intéressé à ces

Les marginaux sont, avant tout stigmatisés par le regard social qui ne les reconnaît plus comme membres du groupe. Si les exclus sont aussi stigmatisés par le regard social il semble que ce soit de manière différente. Les exclus reflètent en effet, au sein du groupe, cette situation dans laquelle on peut tomber, qui effraie et qu'il convient d'éviter. Ils sont l'illustration de l'état de ceux qui ont échoué dans le jeu social. Mais c'est parce qu'ils sont encore perçus comme étant membre du groupe qu'ils provoquent l'angoisse et la peur de leur ressembler un jour. On ne peut défmir la marginalité que par rapport à la norme dominante. C'est-à-dire que l'on définit l'écart de la norme par rapport à la norme elle-même. Globalement les individus intégrés dans une société sont ceux qui bénéficient d'une reconnaissance sociale et participent à la production et à l'échange de biens et de richesses. Inversement, sont exclus ceux qui ne sont pas en mesure de participer à ces échanges codifiés. Il en résulte qu'ils perdent ainsi la reconnaissance sociale et enfm, leur statut social. Mais le marginal lui, en quelque sorte, joue son propre jeu. Et c'est bien dans cet espace de la différence que doit se concevoir la marginalité. R. Castella situe ainsi: « Caractériser la marginalité, c'est la situer au sein de cet espace social, éloignée du foyer des valeurs dominantes, mais cependant reliée à elle puisque le marginal porte le signe inversé de la norme qu'il n'accomplit pas. Il marque un écart »1. Il affmne encore justement: « Le marginal a rompu les attaches avec sa communauté d'origine. C'est un désaffilié. C'est pourquoi sa condition diffère totalement de celle du pauvre, qui vit sur place, à sa place, la médiocrité de son état. Marginalité n'est pas pauvreté. Dans la plupart des cas, le pauvre est intégré, son existence ne pose pas problème, il fait partie de l'ordre du monde. En revanche, le marginal est un étrange étranger »2. On peut donc être exclu du fait de paramètres économiques sans être marginal, et la marginalisation, souvent très progressive des exclus, est souvent signe d'une entrée dans la grande exclusion dont on ne revient pratiquement jamais. Mais beaucoup de présumés exclus au sens où nous l'entendons, se contentent de vivre sur place et à leur place, leur état de pauvreté, fut-ce dans la rue, sans pour autant se lancer dans des pratiques marginales. D'autres entrent dans la marginalité à l'occasion d'un état d'exclusion
[

2

R. Castel, in, L'exclusion, R. Castel, in L'exclusion,

l'Etat des Savoirs, page 32. op. cit. l'Etat des Savoirs, page 35. op. cit.

14

mais leur pourcentage est faible d'après les études que nous connaissons. On pourrait penser que c'est ajouter un mal aux maux. Ce n'est pas forcément exact. Une étonnante étude sur les enfants des rues de Colombie montre qu'à la deuxième génération, seuls les enfants qui ont fait le choix de se lancer dans des activités marginales s'en sortent. Ceuxlà, par le trafic de drogue notamment, s'enrichissent. Leurs propres enfants fiéquentent ensuite de bons collèges et ne touchent jamais à la drogue. Etat paradoxal qui montre la complexité de la situation et qui incite à la prudence dans nos jugements. Ceux qui se gardent de toute activité illégale, dans un contexte où la richesse économique est produite par des activités illégales demeurent pauvres et leurs enfants deviennent des consommateurs de drogue, qui leur permet de mieux supporter leur état de pauvreté!. Ce qui caractérise un marginal, est avant tout que son style de vie ne reflète pas les valeurs dominantes de la société. C'est pourquoi un marginal peut-être un nanti qui, du fait de ses moyens, décide de vivre selon ses propres désirs et valeurs, en dehors des normes sociales admises par l'ensemble de la société. On peut également être marginal dans certaines pratiques de sa vie, sans pour autant compromettre son image sociale. Par exemple être bouddhiste à Rome est une forme de marginalité socialement acceptable. Car, comme l'ajoute R. Castel: «La marginalité représente aussi /' aventure, l'envers du système des normes dominantes et comme une incarnation, très chère payée, de la liberté, dans une société où celle-ci a très peu de place »2. Les études conduites sur les mafias, ou d'autres groupes marginaux délinquants montrent que la resocialisation sur des valeurs marginales, mais fortes (et par conséquent sécurisantes), est globalement moins destructrice pour la personnalité que l'absence de valeurs fortes, ou l'accumulation de tentatives qui ont échoué pour se raccrocher à des valeurs traduites par un style de vie auquel on ne peut avoir accès. Le pauvre est disqualifié par rapport à la représentation de la réussite sociale classique. Le marginal qui s'accepte et se resocialise au sein du groupe restreint de ses semblables, lui, est protégé de cette disqualification invalidante, dans la mesure où ses objectifs s'inspirent d'autres valeurs. Il devient un rebelle, il lui reste une chance d'être en réussite à ses yeux et aux yeux du groupe (tout aussi marginal) qui constitue sa référence. Ce phénomène peut très bien s'observer comme nous l'avons dit ci-dessus dans le cadre de toutes les mafias mais aussi dans certaines sectes à caractère religieux. L'acteur paie alors le prix, il se
1

Cité par Boris Cyrulnik

dans son livre, Un merveilleux

malheur,

Editions

Odile Jacob,

Paris 1999.
2

R. Castel, Idem note précédente.

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coupe de la majorité, mais il retrouve un groupe d'appartenance et une sensation de liberté, d'autant plus forte qu'il prend des risques par rapport à la légalité. On peut penser que certains de nos acteurs entrent dans cette stratégie de survie, mais dans l'ensemble ils sont rares nous le verrons. Ces concepts précisés, comment allons-nous traiter le problème de l'exclusion à Madagascar? Nous n'avons d'autre choix que de considérer ces concepts comme des unités de mesure, en restant très vigilant quant aux spécificités de la société malgache puisque celle-ci évolue sur fond de forte connotation traditionnelle tandis que la pauvreté est largement dominante avec ses corollaires inévitables de fragilisation sociale. Or, en matière d'exclusion, la tradition nous intéresse particulièrement en ce qu'elle normalise toujours les relations sociales et familiales au moins. Cette réalité nous conduit donc à reformuler nos hypothèses du fait du lieu de l'étude et des circonstances économiques de la période dans laquelle elle se déroule. Nous posons donc l'hypothèse qu'à Madagascar en 2002 et en 2003, la variable dominante dans les trajectoires d'inclusion /exclusion n'est pas la pauvreté mais plutôt l'harmonie ou la rupture dans les relations sociales et familiales qui constituent l'un des piliers du fonctionnement social dans la société traditionnelle. En outre, s'il s'avérait que la dissolution des liens sociaux tels que vécus dans la société traditionnelle malgache est un indicateur commun à l'ensemble de cette population défavorisée, autrement dit, si cette dissolution du lien social, à force d'être majoritaire dans les quartiers défavorisés devenait une norme, nous serions conduits à poser une seconde hypothèse à savoir que ce sont avant tout les conduites ou les stratégies marginales qui sont le facteur principal d'exclusion dans la société malgache contemporaine. Il est par ailleurs évident que l'échantillon de cette étude concerne soit une population défavorisée voire très défavorisée, soit une population montrée du doigt pour ses pratiques ou ses origines ou encore une faute commise. La pauvreté est donc la variable commune, elle est un prérequis dans la conception même de l'enquête. La pauvreté devenant ainsi la norme dans les groupes considérés, et aussi dans une grande majorité de la société malgache contemporaine, elle ne peut plus, en tant que telle, être facteur d'exclusion puisque c'est la majorité qui se trouve concernée par cette situation. En regard de ce qui précède, il sera donc particulièrement intéressant de vérifier si, en dépit de la pauvreté, les acteurs se réfèrent encore aux normes sociales dominantes et s'ils adaptent leur conduite à ces normes autant que faire se peut, en fonction de leurs possibilités économiques. A ce point de notre positionnement théorique, il n'est pas inutile de préciser pourquoi nous n'avons pas abordé cette problématique à travers

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la notion de caste qui est la première approche dans laquelle nous pourrions être tentés de nous engouffrer. L'idée la plus communément admise dans le sens commun est en effet que les descendants des andevo (les anciens esclaves) sont les personnes exclues à Madagascar. Certes, ce sont les personnes les plus pauvres, mais une telle approche nous aurait sans doute conduits dans une impasse au plan heuristique. Bien entendu de nombreuses formes de discrimination s'observent facilement: il est bien connu que ces différentes castes ne se marient pas entre elles, et que les représentations sont encore largement informées par cette vision héritée de l'histoire au point que les hiérarchies sont parfois bousculées. Dans le milieu professionnel par exemple un cadre aura du mal à être respecté si ces subalternes sont originaires d'une caste plus élevée. Mais le temps, la colonisation française, le progrès économique puis la régression économique et sociale observée à partir de la fin de la première république, bref le sens de l'histoire sont venus troubler une organisation sociale jadis clairement établie. Comme nous l'avons dit, de notre point de vue, il s'agit davantage de formes de discrimination que d'exclusion au sens où elle s'entend dans la sphère des sciences sociales aujourd'hui. En effet, chaque groupe hérité des anciennes castes socialise bien au sein de son groupe d'origine, vit dans une famille et est informé par des valeurs tout autant que des traditions qui sont communes à l'ensemble de la population malgache. En ce sens, l'apartheid fut une vaste entreprise de grave discrimination. Deux populations, deux races vivant côte à côte sans bénéficier des mêmes droits. Il n'empêche que l'enfant noir vivant à Soweto socialisait bien au sein de son groupe et grandissait avec des souffrances certes, mais aussi des valeurs et dans des normes communément admises dans son groupe. Il en va de même pour les descendants des diverses castes à Madagascar, on vit dans son quartier, dans sa famille, dans sa province, dans son village et l'on se construit au sein de groupes facteurs d'inclusion sociale. L'environnement social des personnes est en général suffisamment dense pour que chacun puisse se constituer au sein de la société et s'en sentir membre à part entière.Nous en revenons donc au positionnement théorique si important de Serge Paugam qui souligne qu'il n'existe pas d'exclusion dans l'absolu. Nous devons toujours nous poser la question: exclusion de qui? Exclusion de quoi? Ainsi c'est seulement lorsque des signes d'anomie s'observent au sein de groupes constitués que commence vraiment l'exclusion. C'est pourquoi, il nous a semblé que la vision internationale contemporaine de l'exclusion, prise comme un simple mètre étalon comme nous l'avons dit, serait sans doute plus heuristique en ce qu'elle nous permettrait justement de repérer ces signes plus facilement qu'une approche au travers de la réalité de la survivance des castes. En choisissant ce point de vue, les anciennes castes apparaissent alors comme une simple toile de fond sur laquelle s'écrit une histoire sociale. En effet, tous les processus

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d'exclusion ou d'inclusion ne se développent jamais que sur un fond culturel préétabli. Et quelles que soient les spécificités de cette toile de fond se mettent en place des normes relationnelles et économiques, ainsi que des représentations, des valeurs et des croyances. C'est seulement lorsqu'un groupe d'acteurs est contraint de s'éloigner de cette réalité largement intériorisée que commencent des formes d'exclusion et/ou de marginalisation. Puisque les recherches conduites au sein du CAPDAM ont pour objectif d'éclairer les décisions des intervenants du secteur concerné tout comme les décideurs, l'approche choisie nous a semblé la plus convenable pour cet exercice qui consiste, au final, à mesurer les écarts. Pour décrire les trajectoires vers l'exclusion, telles que nous l'avons définie, nous utiliserons un outil: l'interactionnisme symbolique. Ce concept, développé par les sociologues de l'Ecole de Chicago, a permis d'analyser et d'utiliser dans les analyses sociologiques, le fait que le monde qui les entoure agit en permanence sur les acteurs qui, a leur tour, réagissent devant les contraintes ou les opportunités ou seulement les sollicitations qui s'offrent à euxl. D'où la notion d'interaction qui oblige désormais à analyser la réalité dans un processus dynamique comme nous allons tenter de le faire en matière d'exclusion. Ces sollicitations sont parfois purement symboliques, elles ne se traduisent pas forcément par une action concrète, mais elles ont cependant le même impact sur les acteurs. A chaque fois que nous aborderons la question de la puissance du regard social, nous observerons qu'il ne se passe que peu de choses en termes d'actions concrètes. Un mot, un regard suffisent pour que les acteurs adaptent en permanence leur comportement en fonction du regard d'autrui parce qu'il traduit des valeurs qui ne sont rien d'autre que des normes. Un simple coup d'œil peut en effet être empreint d'une violence symbolique telle que nous ne l'oublierons jamais... Par ailleurs l'Ecole de Chicago a aussi eu le mérite de mettre en lumière la notion de désorganisation sociale, qui vient faire écho au concept d'anomie sociale, qui, chez Durkheim, permet de marquer les signes de transformations des pratiques et du fonctionnement social. Nous aurons l'occasion d'utiliser ce mot à plusieurs reprises dans nos analyses. Nous laissons la parole à Alain Coulon pour montrer comment ce concept s'inscrit désormais en sociologie: « Une organisation sociale, c'est un ensemble de conventions, d'attitudes et de valeurs collectives qui l'emportent sur les intérêts individuels d'un groupe social. A l'inverse, la désorganisation sociale, qui correspond à un déclin de l'influence des
1

On peut se reporter

à ce sujet à l'ouvrage

d'Alain

Coulon, L'école

de Chicago,

paru aux

Presses Universitaires de France, dans la collection Que sais-je? (N°2639, Paris, Janvier 1992).

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règles sociales sur les individus, se manifeste par un affaiblissement des valeurs collectives et par un accroissement et une valorisation des pratiques individuelles. Il y a désorganisation lorsque les attitudes individuelles ne peuvent trouver satisfaction dans les institutions, jugées périmées, du groupe primaire. C'est évidemment un phénomène que l'on peut trouver dans toutes les sociétés, mais qui va s'amplifier lorsqu'une société connaît des changements rapides, économiques et industriels notamment. [...] Le concept de désorganisation sociale permet de comprendre comment, dans certaines circonstances, les règles sociales semblent perdre de leur efficacité. Comme la notion d'anomie chez Durkheim, l'état de désorganisation est provisoire, il précède une période de réorganisation »1. En vérifiant les hypothèses que nous avons formulées ci-dessus, nous allons montrer en quoi la société malgache est en phase de désorganisation sociale, qui signale une évolution que nous tenterons de cerner, et qui précède une réorganisation dont ne peut encore deviner ni la forme ni les effets. 2. La méthodologie

2.1 Choix de la démarche et des outils Le principal objectif de cette étude est d'identifier les logiques et les pratiques sociales à l'œuvre dans les processus d'exclusion au sein de la société malgache contemporaine, à partir du discours des acteurs, de leurs représentations d'eux-mêmes et de leurs représentations du monde qui les entoure. C'est pourquoi la démarche adoptée a été uniquement qualitative. Nous avons travaillé à partir d'entretiens semi-directifs, afin de recueillir les histoires de vie des personnes interrogées et d'essayer de comprendre les trajectoires sociales qui peuvent mener à l'exclusion. Mais comprendre, c'est aussi être « pris dedans », essayer de percevoir où sont, dans l'univers des enquêtés, les difficultés, les enjeux, les zones de fracture, les croyances, et encore ces mille petits riens quotidiens qui font la vie de ceux que nous cherchons à mieux connaître. C'est pourquoi, à chaque fois que cela a été possible, nous avons voulu réaliser les entretiens au domicile même des enquêtés ou sur leurs lieux de vie pour les personnes dormant dans la rue. Les observations annexes qui étaient faites par les enquêteurs sont importantes et permettent de situer la personne dans son espace de vie: état de la maison, place dans le quartier, impression d'ensemble, ambiance du quartier, du village, état sanitaire, équipements.

1

A. Coulon, L'école

de Chicago,

pages 28-29, op. cit.

19

Même si le partage de ce moment de l'existence de l'enquêté était très bref, le simple fait à Antananarivo par exemple, de marcher dans les ruelles étroites et encombrées avant d'atteindre le domicile, de sentir la promiscuité, de respirer les miasmes des ordures, de se baisser pour entrer dans la maison, d'y être assis sur un coin de planche, au milieu du brouhaha de la rue, de devoir faire un long trajet pour atteindre les toilettes, permet d'entendre le témoignage de la personne interrogée dans une dimension plus vaste. Les mots sont là pour dire, mais ce que l'enquêteur voit, ce qu'il sent, ce qu'il touche leur donne une autre résonance. Bien entendu, ces observations du contexte ont été considérées comme partie intégrante des données recueillies au travers des discours. 2.2 Le déroulement de l'enquête Deux enquêtes ont été effectuées pour cette recherche. La première, qui s'est déroulée en 2002, concernait la ville d'Antananarivo seulement. Les résultats en sont consignés dans un travail d'ores et déjà disponible « Antananarivo 2002 : visages de l'exclusion ». Elle a été effectuée avec la collaboration de l'AFVp1, qui a fmancé cette partie du travail comme nous l'avons signalé en avant-propos, et mis à disposition deux assistantes sociales qui furent d'abord enquêtrices et devinrent ensuite chercheurs au travers d'un processus de « formation-action ». A la suite de ce travail qui nous a aussi servi de test, l'étude à été généralisée à l'ensemble des provinces de Madagascar avec la participation des chercheurs attachés au CAPDAM. Les grilles d'entretien ont été élaborées en équipe pour la première enquête. Elles comportent quelques grandes questions, qui cherchent à faciliter la parole des enquêtés sur les thèmes que nous souhaitions aborder. A l'intérieur de ces thèmes, des indicateurs servent de guide, et sont un aide-mémoire des points essentiels à ne pas oublier. Les grilles ont été élaborées en français, puis traduites en malgache par les enquêtrices assistantes sociales. Un très important travail de réflexion a été fait, portant sur des mots clés, afin que la traduction respecte le sens de ce que nous voulions donner à certaines des questions. Un grand soin a été apporté aussi au déroulement de l'entretien. Par exemple, les enquêtrices suivaient le fil de la discussion pour poser leurs questions, afin de ne pas troubler la pensée des personnes interrogées, de ne pas intervenir de manière trop brusque dans le récit. C'est pourquoi les entretiens ne respectent pas toujours la chronologie de la grille préétablie, ce qui est plutôt positif en matière d'entretien semi-directif.

I

Association

Française

des Volontaires

du Progrès.

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Les mêmes grilles ont ensuite été utilisées pour l'enquête nationale, dans le souci d'avoir à disposition un matériau comparable et des données communes. Des magnétophones ont été utilisés, afin de pouvoir retranscrire les paroles exactes des enquêtés. De plus, les magnétophones permettent aux enquêteurs d'être réellement à l'écoute et présents lors de l'entretien, sans avoir à prendre de notes. Les personnes interrogées ont été informées de la présence de l'appareil dès le premier contact, afm qu'elles puissent accepter ou refuser l'entretien. De plus, au cours même de la discussion, les enquêteurs n'ont jamais refusé d'arrêter l'enregistrement à la demande des enquêtés, par exemple lors d'échanges sur des sujets particulièrement sensibles (en rapport avec des pratiques illégales ou à des sujets trop intimes...) Cependant souvent, au fil des récits, les enquêtés ont oublié la présence de l'appareil. L'ensemble des entretiens a bien entendu été réalisé en malgache, à différents moments de la journée, les enquêteurs ayant pour consigne de s'adapter totalement à la disponibilité des personnes rencontrées, en leur laissant le choix du jour et du moment de l'enquête. Ils durent en moyenne une heure, avec une fourchette allant de 40 minutes à une heure trente. Une transcription traduite et contrôlée fut ensuite été exécutée de façon à rendre les données disponibles à tous les chercheurs éventuellement intéressés, y compris hors de Madagascar. 2.3 La construction de l'échantillon L'objectif recherché en construisant l'échantillon était d'interroger des personnes des deux sexes, si possible âgées de plus de 25 ans, représentant un large éventail d'âges et de situations (familiale, professionnelle, matrimoniale...) et ceci afin que le parcours de vie et l'étude des trajectoires soient plus signifiants. Rencontrer des individus trop jeunes risquait de nous donner des clés sur des situations de vie d'exclus, mais de ne nous éclairer que peu sur les logiques sociales ayant abouti à cette situation. En outre le nombre de femmes est plus important que celui des hommes, puisque, comme l'ont montré d'autres enquêtes au préalable, le groupe le plus vulnérable en matière de pauvreté et de précarité est celui des femmes seules, chef de famille.

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2.3.1 Concernant l'enquête dans la capitale malgache Les deux parties de cette enquête (1. Familles vivant dans des quartiers très défavorisés et 2. Population de sans-abri), se sont imposées d'ellesmêmes. En effet, lors de l'analyse des premiers entretiens réalisés au sein des quartiers très défavorisés, le fait marquant qui s'est dégagé, était l'absence d'exclus à Antananarivo, au sens où ils sont définis aujourd'hui en Europe. Il fallait donc confirmer ou infirmer cette hypothèse, en allant rencontrer ceux qui semblent se rapprocher davantage des situations d'exclusion habituellement identifiées: personnes dormant dans la rue, sous les ponts, mendiants du quartier d'Analakely, personnes vivant dans des cabanes en cellophane sur la voie ferrée... Dans la première partie de l'étude, le choix des quartiers s'est tout naturellement porté vers ceux supposés abriter la population vivant dans des situations précaires. Le terrain d'enquête qui s'imposait était donc les lieux que l'on nomme les « bas quartiers» et qui sont reconnus pour être l'espace de vie des personnes les plus défavorisées (Andavamamba, Ambalavao Isotry, Antomadinika sud, Ampangabe). Afin d'entrer en contact avec la population ciblée, ce sont de jeunes animateurs du centre NRJl (à Andavamamba), eux-mêmes issus de ces quartiers, qui ont tout d'abord servi d'intermédiaires, puis les enquêtrices ont pris contact avec les autorités du quartier. Concernant la deuxième partie qui concerne la population des sans-abri, les enquêtrices se sont simplement rendues sur leur lieu de vie (en général fixe), dans les zones de la ville facilement repérables du fait des maisons en cartons ou en sachets plastiques que l'on y rencontre. Pour la catégorie des emplois précaires et/ou des personnes vivant dans des quartiers défavorisés, 55 entretiens ont été réalisés2 dans un premier temps. Dix sept ont été conservés. La sélection de ces entretiens a été effectuée en choisissant les cas les plus défavorisés et les plus graves en matière de risque d'exclusion, autrement dit les cas susceptibles d'être les plus heuristiques en regard de l'hypothèse à vérifier.

I 2

Nouveau Relais des Jeunes, centre d'accueil d'enfants et de jeunes de la rue. Ils se répartissent comme suit
Antonadinika sud Ambalavao Isotry Andavamamba Ampangabe 12 13 17 13 entretiens, entretiens, entretiens, entretiens, 10 12 10 II femmes femmes femmes femmes et et et et 2 I 7 2 hommes homme hommes hommes

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Quant à la seconde partie de cette enquête, (population de sans-abri) 35 entretiens ont été réalisés auprès des acteurs, sur 7 sites différentsl. Afin de respecter la proportion du premier échantillon de cette étude, 18 entretiens ont ensuite été sélectionnés parmi la population des sans-abri, selon les critères suivants: Répartition dans les divers quartiers de concentration, et qui ont été choisis pour l'enquête Durée de vie dans la rue : soit les séjours les plus longs dans notre échantillon, soit au contraire une arrivée très récente susceptible de décrire les difficultés au quotidien avant une « installation» dans ce nouveau statut; Sélection des personnes réellement sans-abri, tant il est vrai que certaines des personnes rencontrées peuvent faire le choix de dormir dans la rue à certains moments (proximité de l'activité de subsistance par exemple) bien qu'elles bénéficient par ailleurs d'un logement. L'ensemble des personnes qui constitue cet échantillon vit soit à même le sol dans la rue (8 personnes), soit dans des maisons en cellophane et en carton (l0 personnes). Au final, l'enquête menée dans la capitale Malgache comporte donc 35 entretiens qui ont été sélectionnés sur un total de 90 initialement effectués. Précisions encore que 6 entretiens d'Antananarivo ont été menés avec des femmes qui se prostituent. Cependant quatre d'entre elles entrent aussi dans d'autres catégories, sans-abri, mère célibataire, etc... Dans ce cas, on a tranché en prenant la variable qui apparaît dominante dans l'histoire de vie des acteurs et dans leur propre représentation. Ainsi deux entretiens seulement ont été classés dans la catégorie des prostituées à Tananarive, les autres appartiennent à d'autres catégories. Le cas des femmes est d'ailleurs, dans l'ensemble de l'enquête (capitale et provinces), difficile à trancher car beaucoup d'entre elles cumulent les difficultés et de ce fait, peuvent entrer dans plusieurs catégories. On est souvent mère célibataire et prostituée, mère célibataire et victime d'emploi précaire ou encore, mère célibataire, exerçant un emploi
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Qui se répartissent comme suit

- Anosibe
-

6 entretiens, 6 hommes. Ambohijatovo 7 entretiens, 5 femmes et 2 hommes. Analakely 2 entretiens, 2 femmes. Faravohitra 2 entretiens, 1 femme et 1 homme. Petite Vitesse 3 entretiens, 3 femmes. Antanimena 3 entretiens, 2 femmes et 1 homme. La Réunion Kely 12 entretiens, 5 femmes et 7 hommes.

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précaire et se prostituant occasionnellement pour payer le loyer par exemple. On trouve également des prostituées sans-abri. Une femme âgée vit avec sa petite fille dans un trou sous les décombres de sa maison à Fianarantsoa. Bien qu'elle soit sans-abri, elle est classée dans la catégorie des personnes âgées parce que cette caractéristique est dominante dans son discours. 2.3.2 La construction de l'échantillon dans les provinces La démarche consistant à contacter d'abord les autorités du quartier a finalement été conservée pour l'ensemble de l'enquête dans les provinces. Parfois des autorités religieuses qui s'occupent de populations défavorisées ont également été approchées, comme à Tuléar par exemple ou encore dans le village des bannis, (province de Fianarantsoa) pour lequel le curé a servi d'intermédiaire et même de porte-parole, à la demande des chefs du village. En outre, l'expérience acquise à Tananarive a permis de gagner du temps dans la composition de l'échantillon pour la deuxième partie de l'enquête. Outre les cibles classiques, population des quartiers défavorisés et population de sans-abri, on a tenté de tenir compte des spécificités provinciales: ainsi le village des bannis dans la province de Fianarantsoa ne pouvait-il être évité. En outre, étant donné que l'enquête d'Antananarivo donnait un grand nombre d'indications sur les personnes défavorisées et les sans-abri, on a pu diversifier l'approche en province en tentant de rencontrer d'autres groupes présumés se trouver dans une situation de risques d'exclusion du fait du regard social qui est porté sur eux. Il en va ainsi des prostituées, des détenus ou des anciens détenus, des handicapés. En ce qui concerne les personnes âgées, c'est l'enquête ellemême en province et les indications données par des organismes caritatifs qui les ont finalement désignées comme un groupe à risques. C'est pourquoi si dans les deux premières catégories que nous étudierons (l.Familles vivant d'un emploi précaire et femmes chef de ménage et 2. Familles ou personnes sans-abri), la majorité des entretiens ont été conduits à Antananarivo, respectivement 34/45 et 18/25, dans les autres catégories le rapport s'inverse comme suit: Personnes âgées: 19/22 entretiens ont été conduits en province, prostituées: 13/16 entretiens ont été effectués en province, détenus et anciens détenus 8/9, handicapés 13/13. En outre, il n'est pas surprenant que la plupart des entretiens concernant les sans-abri aient été effectués à Antananarivo. En effet, on ne les rencontre que sur les hauts plateaux, là où le climat est assez rude pour nécessiter une véritable maison. Sur les côtes, il est toujours possible de construire une habitation en fibres végétales (cf. les entretiens effectués à

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Tuléar) ou de réunir quelques tôles pour constituer une habitation (cas des enquêtés d'Antsiranana) car le climat chaud réduit les besoins en matière de construction. En revanche les femmes chefs de ménage exerçant de petits métiers se rencontrent partout, de même que les hommes exerçant des emplois précaires. Mais les discours ne différaient guère en province par rapport à la capitale. S'agissant de zones plus rurales nous avons pu rencontrer des journaliers travaillant dans l'agriculture, en résumé des paysans ne possédant pas de terre. Dans le contexte d'extrême pauvreté de la campagne malgache, ce fait pourrait constituer un facteur d'exclusion, ne serait-ce que par la mobilité qui est imposée à ces personnes. A ces entretiens individuels, s'ajoutent deux entretiens de groupe, effectués dans le village des bannis de la région de Fianarantsoa, des entretiens individuels s'étant avérés impossibles, et un entretien effectué avec le Père Carmes, qui vit auprès d'eux et qui, comme nous l'avons dit ci-dessus, avait été désigné comme porte-parole. Au final 100 entretiens ont été conduits en province dont 95 ont été conservés. Cinq entretiens n'ont pas étés retenus du fait d'un biais trop important introduit par les enquêteurs: présence de plusieurs personnes pendant l'entretien qui interviennent dans le discours de l'enquêté, les rendant difficilement utilisables. Pour récapituler les données recueillies au cours de ces deux enquêtes, nous voyons donc que 190 entretiens ont été effectués, et 130 conservés pour l'analyse selon les critères que nous avons développés ci-dessus. Enfin et pour ne pas surprendre le lecteur, signalons que les noms des villes ont été employés indifféremment dans leur version ftançaise quand elle existe ou malgache. Ainsi est-il possible de trouver Antananarivo ou Tananarive, Mahajanga ou Majunga, Toliary ou Tuléar, Toamasina ou Tamatave, et enfm Antisranana ou Diego Suarez.

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Chapitre I EXERCER UN EMPLOI PRÉCAIRE
Le sous-emploi (associé à la rareté des emplois salariés fixes) est un problème largement répandu sur l'île de Madagascar qui a connu une chute constante de son PIB pendant plusieurs décennies et qui a été traversé par deux crises politiques importantes en 1991 et en 2002.

Ainsi une enquête menée par le projet MADIO] dans les années 2000
avait montré que dans la seule capitale malgache, c'est-à-dire là où le dynamisme économique est le mieux perceptible, le sous-emploi concernait 60% de la population. Autant dire que la précarité de l'emploi constitue une sorte de norme sociale en matière d'accès au travail. Les chiffres de plus de 70% de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté et plus de 50% en dessous du seuil d'extrême pauvreté ne viennent que confirmer cette réalité. S'agissant d'une étude sur l'exclusion qui normalement ne devrait concerner qu'une frange limitée de la population, nous nous heurtons à un obstacle épidémiologique qu'il est nécessaire d'élucider. Pourquoi faire entrer dans cette recherche une catégorie d'acteurs qui sont parmi les plus représentatifs de la population malgache au moment où cette étude est conduite? La réponse est simple: cette population se trouve dans une grande précarité économique qui peut ouvrir la voie à des formes d'exclusion plus graves. Il s'avérait donc intéressant d'interroger les pratiques de cette catégorie tout autant que ses représentations mentales en matière de normes sociales, pour chercher à savoir si la précarité économique constitue un premier pas dans une trajectoire d'exclusion sociale. Si la pauvreté, ne recouvre pas du tout à elle seule le concept d'exclusion, elle peut y mener lorsque d'autres accidents de parcours y sont associés. 1. Les origines familiales Cet aspect de l'identité sociale des acteurs interrogés est d'une grande importance à Madagascar, encore largement influencée par la culture traditionnelle, dans laquelle la famille occupe une place centrale. Un peu comme dans le modèle confucéen (et à l'inverse du modèle occidental) l'individu existe peu en tant que tel mais bien plus en tant que membre d'une lignée et/ou d'un clan. Sa région d'appartenance est également une notion importante et l'on verra que dans la représentation mentale on est
]

Un projet financé par la Coopération tTançaise en partenariat avec l'INST AT (Institut
National de la Statistique intéressantes. à Madagascar) qui a conduit nombre de recherches quantitatives

d'abord natif de quelque part, d'un village souvent désigné par le nom de pays, avant même d'être citoyen d'une nation. A cela s'ajoutent des clivages ethniques qui peuvent parfois induire des phénomènes d'exclusion. Il existe par ailleurs une idée reçue qui affIrme que les couches les plus pauvres de la population sont constituées par des nouveaux migrants, venus d'autres provinces et en particulier de zones rurales. Il serait alors normal que la première génération rencontre des difficultés d'insertion sociale tout autant qu'économique. Nous nous sommes donc attardés sur les origines familiales des acteurs afin d'interroger cet « allant de soi» qui nous paraissait devoir être vérifié dans un pays où l'exode rural est demeuré relativement peu important jusqu'à ce jour!. Il nous est apparu tout d'abord qu'à Tananarive, Tuléar, Diégo et Fianarantsoa une large majorité des personnes interviewées était originaire de la province où nous les avons rencontrées. Il n'y a donc pas eu de migration sauf au sein de la province elle-même, les centres urbains étant, comme partout ailleurs, des pôles d'attraction pour les possibilités d'emploi qu'elles supposent, lorsque la pression démographique devient trop importante dans les campagnes. Pour la province de Mahajanga, différents groupes ethniques ont été rencontrés. En ville, la majorité des habitants de quartiers défavorisés viennent du sud de l'île. Il s'agit là d'une exception. Les conditions de vie au Sud sont particulièrement dures et incitent les populations vivant dans ces zones à migrer bien plus souvent que ne le font les populations originaires de régions plus clémentes. Mais des personnes venues de Tananarive, de Fianarantsoa, d'Antsiranana et de Toamasina ont aussi été rencontrés à Mahajanga lors de notre enquête. Cette ville a en effet bonne réputation pour les Malgaches, elle est la première destination du tourisme national. Les acteurs qui y ont migré d'autres provinces, pour occuper un emploi ou du fait d'un mariage, ont donc eu tendance à s'y installer. Dans la province de Toamasina, la plupart des enquêtés sont originaires de Tananarive surtout dans les zones périphériques, comme Ambatondrazaka qui est un grenier à riz. Mais cela n'exclut pas la présence d'autres enquêtés originaires de la province elle-même. Une seule personne de notre échantillon a des parents originaires de Fianarantsoa.

!

L'accroissement

annuel de la population

malgache

en zone urbaine

apparaît relativement

stable dans les trente dernières annèes et même en légère diminution. Elle se présente comme suit 1975 5,5%,1985 5,2%, 1995 5,1%,2003 4,9%. Ces chiffres incluent les naissances. (Source Population Division DESA, Nations Unies).

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Si à Toamasina comme à Mahajanga ce sont les personnes interrogées qui ont souvent migré elles-mêmes de la campagne quoique depuis plusieurs années dans bien des cas, dans les provinces de Tananarive, Antsiranana et Tuléar, les personnes que nous avons rencontrées y sont installées depuis longtemps, certaines même depuis leur naissance car ce sont leurs parents qui avaient migré. D'après nos données, on ne peut donc pas véritablement parler de migrations importantes ni surtout de migrations récentes pour expliquer les difficultés économiques rencontrées, et ce, bien que notre échantillon ait été construit à partir des familles désignées comme les plus pauvres. Cependant, cette étude n'étant pas quantitative nous ne saurions conclure avec certitude à ce sujet. Mais le hasard aidant pour les entretiens effectués sur le seul critère de pauvreté, il apparaît cependant sans ambiguïté dans notre enquête que les difficultés sont beaucoup plus endémiques que celles qui sont habituellement rencontrées par des nouveaux migrants. Une autre variable qu'il convenait d'interroger dans le contexte malgache est la persistance des relations avec la terre natale, tant celle-ci est signifiante d'une bonne intégration sociale et de pratiques normatives. A Tananarive, les relations avec la terre natale, quand elles existent encore, sont assez distendues mais les familles se retrouvent à l'occasion des « famadihana »1.Pour les autres provinces, la majorité des personnes que nous avons enquêtées garde encore des contacts avec la famille restée au village et communique avec elle par téléphone ou par lettre. Elles se donnent également des informations par le biais de l'une ou l'autre association de natifs. L'éloignement2 et donc l'insuffisance de moyens financiers pour payer les déplacements empêchent toutes les personnes interrogées de se rendre dans leur village. Dans les zones urbaines, les devoirs familiaux perdent de leur importance dans la majorité des cas, et dans l'ensemble des provinces. Si l'exhumation se raréfie ou se simplifie pour des raisons économiques, cela ne signifie pas que les acteurs n'y attachent plus d'importance. Le tombeau familial, c'est-à-dire le lieu où l'on sera inhumé, reste fondamental et en cela leur représentation est tout à fait conforme à la norme culturelle. « Mais je ne veux pas non plus mourir et me perdre ici, surtout si je ne trouve pas de travail. Je préfère encore rentrer si j'ai de
Famadihana exhumation des corps qui est un rite funéraire très important dans la culture malgache, et qui permet aux familles de se regrouper à intervalles réguliers autour de cette cérémonie. 2 Cet éloignement peut être très relatif. Parfois quelques dizaines de kilomètres, mais même dans ce cas de figure le coût du transport pose problème.
1

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l'argent». Louise, de Toamasina, qui n'est qu'un exemple parmi d'autres n'a pas perdu de vue son tombeau familial. Le drame de sa vie est la profanation et le saccage de son tombeau familial, qui a conduit à la disparition de la plupart des « dépouilles mortuaires» de sa famille. Il s'agit là de l'un des pires drames que puisse vivre un Malgache... Etre empêché de rejoindre le tombeau familial c'est réellement se perdre, comme le dit clairement Louise. Dans ce domaine, nous ne trouvons pas trace de désaffiliation qui, associée à la pauvreté, pourrait être une voie vers l'exclusion. Cependant à chaque événement familial, nos acteurs évitent désormais des dépenses importantes, pour la simple raison qu'ils sont issus de familles pauvres. De même les cérémonies de mariage sont simplifiées, souvent réduites à une cérémonie traditionnelle qui justifie en retour l'instabilité des couples car cette cérémonie ne constitue pas un acte reconnu par l'état civil. Une fois encore les acteurs ne sont pas dans l'ignorance de la norme et beaucoup disent qu'ils souhaiteraient faire un mariage civil et religieux mais qu'ils n'ont pu encore réaliser ce rêve faute de moyens pour couvrir les coûts de la cérémonie. Si l'on croise cette affirmation avec le mode d'habitat par exemple, on voit qu'en effet, la plupart des personnes enquêtées louent leur logement. Les quelques propriétaires qui font exception ne sont que des héritiers des biens laissés par leurs parents, aucun n'a pu acquérir un bien immobilier avec ses revenus. Car tous vivent au jour le jour et le poste principal des dépenses est constitué par la nourriture. Nous approfondirons dans la suite de ce chapitre ces aspects en nous penchant sur l'état des relations sociales et familiales des acteurs. Sans doute la raréfaction des cérémonies familiales et l'éloignement de la terre natale pour cause économique doivent-ils être interprétés comme des signes d'anomie sociale au regard de la culture traditionnelle encore très vivace. Mais sur cette simple observation des origines familiales et des relations avec la terre natale, il ressort clairement que les représentations de nos acteurs demeurent très normatives et qu'il n'y a pas désaffiliation. Par ailleurs, les phénomènes d'extrême pauvreté et d'emplois précaires n'apparaissent pas, dans les limites de notre échantillon, en lien avec des situations de migration récente. Malheureusement les causes des difficultés rencontrées au niveau économique semblent beaucoup plus endémiques. Il s'agit dans bien des cas d'une pauvreté héritée avec son corollaire de manque de formation professionnelle dans un contexte historico économique qui s'est révélé défavorable. Pour les acteurs rencontrés qui ont effectivement migré (soit eux-mêmes mais dans une grande majorité à la génération de leurs parents, notamment à Tananarive), les raisons évoquées sont classiques. On trouve

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en majorité des cas liés à la pression démographique. Faute de surface de terres cultivables suffisante, certains des enfants adultes viennent tenter leur chance en ville. Le manque de matériel incite aussi à chercher à se reconvertir; c'est le cas notamment sur les côtes pour les pêcheurs qui ne possèdent pas de filet, mais aussi de quelques paysans dépourvus de charrues. Mais comme il s'agit d'une migration sans préparation ni formation, ces personnes deviennent à la longue des laissés pour compte du fait de leurs difficultés d'insertion professionnelle et donc économique. A Antsirabe, la deuxième ville de Madagascar, ces cas foisonnent. D'autres raisons ont été évoquées, beaucoup plus rares, comme l'impossibilité de scolariser les enfants en zone rurale, ou encore la maladie d'un conjoint ou d'un enfant qui a contraint à venir en ville pour se faire soigner. Dans ces cas-là les familles vendent leur bien à la campagne et l'appauvrissement qui en résulte est souvent responsable d'une extrême précarité. Nous allons maintenant nous intéresser au mode de vie des acteurs, dans leur contexte économique et social, afin de mieux cerner les particularités des ces catégories au regard de l'exclusion. 2. Les conditions de vie

2.1 L'habitat Les conditions de vie des acteurs telles qu'elles sont reflétées dans nos données, au niveau de l'habitat sont en <;ohérence avec les problèmes de précarité qui nous ont interpellés. A Tananarive ville, la maison d'habitation est constituée d'une petite cabane d'une seule pièce avec une superficie d'environ de 2,5m x 2m, en général. La pièce est à la fois chambre à coucher, salle à manger et cuisine dans la plupart des cas. Les maisons sont fabriquées en bois, en briques crues ou en terre battue, selon la possibilité des personnes enquêtées. Dans la périphérie de Tananarive, les maisons sont un peu plus grandes avec une superficie de 4m x 3m environ, en briques ou en terre battue. Dans les autres provinces, les cabanes sont construites avec des roseaux ou de tôles mesurant environ 3m x 3m. Ce logement est loué selon un montant variant entre 25.000fmg à 175.000fmg. Au fmal, pour donner une image de l'ensemble des provinces, les logements de cette catégorie sont constitués de très petites maisons, comportant une ou deux pièces minuscules avec un mobilier sommaire. Cet habitat est en général insalubre, l'intérieur des maisons est mal entretenu et parfois, les animaux y vivent avec les membres de la famille: « on garde les cochons et les poules avec nous car on a peur. On ne sait jamais ce que les gens ont derrière la tête ». En plus de l'exiguïté, les lieux visités se caractérisent

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