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Voyage en recouvrance

De
187 pages
Toute vie ne tient qu'à un fil. Le fil d'une histoire. Le tracé d'une route, nécessairement tortueuse. Une ligne brisée que le scribe tâche de remettre en droit chemin. Au départ, Alger, la ville sultane, à l'autre bout de la mer, une plage canaréenne. Entre les deux, le naufrage d'un exil et l'espoir d'une délivrance. Une recouvrance.
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V oyage en recouvrance

Albert Bensoussan

Voyage en recouvrance

Récit

L' Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan(g;wanadoo. harmattan I (g;wanadoo. fr ISBN: 978-2-296-05725-8 EAN : 9782296057258

fr

Du même auteur

us Bagnoulis,Mercure de France, 1965.- Repris dans Algérie, les romansde la guerre,Omnibus, 2002 Isbilia, poèmes, P.-J. Oswald, 1970 La Bréhaigne,récit, Denoël, 1974 Frimalcfjezar,roman, Calmann-Lévy, 1976 (prix de l'Afrique méditerranéenne) Au nadir, roman, Flammarion, 1978 L'Échelle deMesrod, récit, L'Harmattan, 1984 U dernierdevoir,récit, L'Harmattan, 1988 Mirage à trois,roman, L'Harmattan, 1989 Visage de ton absence,textes, L'Harmattan, 1990 U marrane,récit, L'Harmattan, 1991 La villesur leseaux, roman, L'Harmattan, 1992 D;°ebel-Amourou l'archenaufragère, écit, L'Harmattan, 1992 r L'Échelle séfarade,essai, L'Harmattan, 1993 Une saisonà Aigues-Ies-Bains,roman, Maurice Nadeau, 1994 U Félipou (contesde la 6ème eure),L'Harmattan, 1994 h Confessionsd'un traître, essai, Presses Universitaires de Rennes, 1995 L 'œilde la sultane,nouvelles, L'Harmattan, 1996 Us eaux d'arrière-saison,oman, L'Harmattan, 1996 r Us angesde Sodome,roman, Maurice Nadeau, 1996 Une enfancealgérienne(collectif), Gallimard, 1997 (repris en Folio) U chantsilencieuxdes chouettes, écit, L'Harmattan, 1997 r U chemindesaqueducs,nouvelles, L'Harmattan, 1998. Retour des caravelles, ssai, Presses Universitaires de Rennes, 1999 e L'Échelle algérienne, ssai, L'Harmattan, 2001 e Pour unepoignéede dattes,nouvelles, Maurice Nadeau, 2001 Us Algériens au café(collectif), éditions Al Manar, 2003 AlcfJezar, nouvelles, Al Manar, 2003 Mes Algériennes, nouvelles, Al Manar, 2004 J'avoue quej'ai trahi, essai, L'Harmattan, 2005 S roulik, roman, Maurice Nadeau, 2006 D'un temps révolu.-Voix juives d'Algérie (collectif), L'Harmattan,
C'était leur France (En Algérie avant 1Indépendance) (collectif),

2007
2007

Gallimard,

Dans la véranda,récit, Al Manar, 2007

Traductions
En allemand: Reise in denMellah derNeuen Welt, « Hanîn )), Wunderhom, Heidelberg, 1989 En anglais: An Algerian Childhood,Ruminator Books, Minnesota, USA, 2001. En espagnol: Argelayer, Libros de Hermes, Bilbao, 1993 Conftsionesde un traidor,ed.Comares, Granada, 1999 En italien: Un 'infanifClalgerina,Argo, Leece, Italia, 2003.

A Estelle
A
gardiennes

Myriam
du feu

A]ean-Claude
gardien

Sam

de l'âtre

«(

Et Hachem ton Dieu te ramènera. . .

Et même si ton exil se trouve au bout du ciel. . .

Hachem te ramènera. .. ))

Maimonide

1 Paysage cananéen

Je te cherche partout

où la cassure des mondes

laisse passer

le mirage

de ton visage...

Depuis qu'Estelle, ma sœur matricielle, a fait son alya pour s'en aller vivre à Netanya, près de notre famille regroupée. Depuis que Myriam, ma miséricordieuse amie, est« montée» à Jérusalem... Je me suis penché sur ma foi chancelante, mes convictions bégayantes, mes harassantes contradictions. Et j'ai sabré d'anciennes certitudes pour me plaire non pas aux statues de sel où la mer se meurt, ni aux sables mouvants du désert d'où jaillit la parole, mais à cette arène indécise où l'on voudrait bien, aveuglé de soleil, prendre le taureau par les cornes. Si je parle d'arène, de taureau et de corne, c'est que je sais, par une étude savante autant que ludique sur l'alphabet hébraïque1, que la lettre première, Aleph, qui est notre A et signifie l'Un, représente de façon stylisée - ou disons, hiéroglyphique - les cornes du bœuf Apis, la divinité égyptienne que notre Moïse avait dû croiser en chemin et dont il n'aurait retenu, au-delà du symbole de feu, du disque solaire posé sur le front et de l'énergie créatrice, que la forme sacralisée et le souffle tempétueux. L'Aleph est mon taureau, et le tout est d'entrer dans la place - ou de se jeter à l'eau. La seule fois où, dans mon inconscience, il me fut permis - non, justement pas permis - d'approcher el toro, j'avais vingt ans et m'étais élancé au Ruedo, fou de soleil, ivre de sang bouillonnant autour des piques: ce taureau sanglant, il fallait que je le touche, que je le regarde dans les yeux, que je le défie. Si près, si loin, je fus interdit, entravé, ligoté et couchai ce soir-là en prison. C'était aux arènes de Palma, une île improbable de la Méditerranée où je cherchais alors, dans mon errance, le chemin d'Ithaque...

1 C'est l'œuvre d'un rabbin (Assouline, Paris, 1997).

poète, Marc-Alain

Ouaknin,

Les mystères de l'alphabet

Pour avoir approché le mythe, et m'en être aveuglé, je fus condamné, non pas comme Prométhée enchaîné à me laisser dévorer le foie, mais, comme tout imprudent inlucide, à rester enfermé derrière les barreaux du taraudant doute, de la mutilante inconstance, de l'immobile errance. Sans m'épargner, pourtant, le partage avec Daniel, le prophète, du feu de la fournaise, ou des griffes de ses lions. . . On m'a demandé, ces jours-ci, de prendre la parole lors d'une rencontre œcuménique, quelque part en Bretagne qui est le ciel de golah où se choie mon exil, et le sujet imposé était «la transmission». J'ai décliné l'offre. Comment pourrais-je transmettre quoi que ce soit en rapport avec l'attente spirituelle, quand je me débats tel un poisson dans les mailles du filet et, larve rampante, me complais à la mouvance? Je sais bien que j'en sais encore moins que Celui qui déclarait savoir qu'il ne savait rien. J'ai décliné cette prise de parole, mais m'en souviens en cet instant de mise en écriture, me sachant plus à l'aise face à l'écran blanc que devant le trou noir du public en attente. Désordonnant les fils et débrouillant les nœuds. Alors transmettre et dire? Soit, voilà les actuels balbutiements identitaires de ce scribe, ses ultimes approches du centre qui est tout et d'où toute circonférence est absente2, soudaines plongées au tumultueux océan ou envol vers le ciel des chimères. . . Mais encore, montées périodiques, multiples, à la Médina - comme l'hébreu aime à dire pour nommer ce qu'avant 1948 et la déclaration d'Indépendance on appelait encore le Yichouv, autrement dit l'installation en Erets, ou disons le retour à la Terre Promise. Sillons, griffures, grattages, ratages, ici et là, en parfait désordre, anciennes et neuves interrogations autour d'un visage multiple - ce pourquoi visage est pluriel en hébreu: panim, nous y reviendrons. Désordre livré là en partage - en pâture? -, avec l'espoir, à l'arrivée, d'yeux qui auront perdu leurs écailles, de regard peut-être décillé et de main affirmée. Que s'ouvrent enfin l' œil et les pages du livre délivré! Et que la corne évidée du chofar rameute son bétail !

2 C'est la définition que Pascal donnait de Dieu: «Une grande sphère où le centre est partout et la circonférence nulle part ». 14

2 Récit d'un pays lointain

Ce n'était que chanson sur miracles anciens...

Lorsqu'on rentre d'Israël - osons dire ce pays devenu anathème pour tant de vilaines gens de par le monde - on ne peut s'empêcher de revoir le Tramp, vagabond sur le fil du rasoir, émigrant chevauchant la frontière. Charlot sautillant, courant toujours vers l'inconnu sans pouvoir, sans savoir choisir. Pourtant jamais en peine de courage ou d'espoir. Était-ce là le tendre fils de Hannah - Hannah Hill, glorieuse sur scène de musichall sous le nom de Lili Harley - ou le piètre descendant de son Chaplin (Chapelain) de père? Choisirait-il la terre en maudissant le ciel, ou bien se contenterait-il, écartelé sur sa route hasardeuse, de rire sur son sort, impayable exilé, de faire la nique au destin, pitoyable déchu? Moi, Juif de la diaspora, je fus, je suis cette incertitude. Je suis cette force qui fuit, cet homme qui va. . . Là-bas, ici, il ne convient plus de parler de Juif. Léon Askénazi, cet Oranais devenu en Israël un illustre penseur, disait que le vrai mot, désormais, était Hébreu. Dans ce creuset de quelque soixante-dix ethnies, fondus les Juifs, disparus les Israélites, homme neuf ou femme nouvelle, voici l'Hébreu. Être ancien et nouveau, perdu et retrouvé. Le miroir brisé de Babel se reconstitue dans l'œil de Celui-qui-a-franchi -la mer Rouge? -, affranchi l'Hébreu. Et la langue hébraïque pour le dire recourt à cet adjectif euphoniquement si proche: 'hofchi,libre. Et les pans du manteau déchiré recouvrent leur couture. À Jérusalem, avant d'y pénétrer après une harassante montée, halte nécessaire chez André Chouraqui, sachant bien qu'il est homme à avoir la clé. Le regard toujours aussi vif mais la gorge plus lente, il ne cesse de tourner les pages de feu qu'il a transcrites, la Torah, les Évangiles, le Coran. Ces trois Livres, si proches et si opposés... sauf sous la main du traducteur qui les a pétris de même pâte. Et qui croit sans faillir que la parole de paix aura le dernier mot. L'immense baie vitrée de son bureau encadre la colline dominée par l'église de la Dormition, sur laquelle frémit et se balance un jacaranda aux fleurs bleu mauve. Hannette, son épouse attentive, verse les jus d'orange, d'un geste harmonieux, accordé à

l'eau bruissante arrosant plantes et pots étalés en mezzanine sur le devant de sa table. «Nous avons les mêmes livres dans notre bibliothèque », lancé-je, et il sourit car il comprend que mon geste désigne ses œuvres fondamentales: Cantique pour Nathanaë~ La Saga des Juifs d'Afrique du Nord, Lettre à un ami chrétien,Lettre à un ami arabe, L'Amour fort commela Mort (sa magnifique autobiographie), et puis cette traduction du texte sacré des trois religions, dont le propos est bien de reconstituer l'arbre à trois branches, Ets 'haïm, l'Arbre de Vie. Ets 'haïm, c'est ainsi qu'on nomme, chez nous, le bois sur lequel est cousu le parchemin de la Torah. Il y a chez André Chouraqui, malgré la lassitude du corps, un bonheur frémissant, et un dynamisme incessant, à l'image de cette terre d'Israël où rien jamais ne s'arrête et la vie coule comme un torrent impétueux, malgré les barrières, malgré les garrots. André Chouraqui est bien l'exégète de cette parole primordiale des Psaumes - sous sa plume Louanges (Téhilim) -, «Ashré aïsh », cet «Heureux, l'homme» qu'il a traduit plus justement par «En marche, l'homme », car, explique-t-il, «le bonheur n'est pas dans la satisfaction, mais dans le fait de se sentir et d'être toujours en marche ». Il sourit, paisible, à l'ancre, pénétré par cette «Ville de la Paix », comme il a été pénétré par le Verbe, lui, son traducteur. Et comme je lui parle de cette causerie sur la traduction littéraire que je viens de donner à l'université de Tel Aviv, en ajoutant: « Sans vous, je ne serais rien », il désigne de la main un imposant volume sur la table, son dernier ouvrage, les lettres de «Baba », son grand-père Abraham Meyer, adressées à ses fils au front pendant la Seconde Guerre mondiale, écrites en judéo-arabe et traduites en un français fleuri. « Mon père aussi écrivait en judéo-arabe à son cousin du Maroc, le rabbin de Peti~ean », lui dis-je. Il sourit, en pensant, peut-être, à La ConditionJuridique de l'Israélite marocain, son œuvre primordiale, son premier combat. Et lorsque Daniel Lefort, le conseiller culturel de l'ambassade de France, évoque devant lui les difficultés actuelles, ces incessants problèmes entre Arabes et Juifs, le Mur qui se construit et qui sépare, la césure entre peuples d'une même terre, alors il contemple au loin, en face, la ville trois fois sainte et tourne vers nous son front serein, son visage apaisé, car ses yeux voient plus loin que notre pauvre regard. Cet homme-là rien ne l'arrêtera, jamais. Il est la vie, il est le verbe. J'ai parcouru hâtivement cette terre, cherchant les lieux et les visages, retrouvés et choyés. Au centre culturel Romain Gary, Émile Ajar a soufflé la phrase essentielle de La vie devant soi: « Israël, c'est important pour les Juifs ». À l'université de Tel Aviv, Mario Vargas Llosa etZoé 18