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Confidence à la troisième personne

De
453 pages
Eve est une enfant sensible. Pour des raisons de santé, sa mère, extrêmement rigide, doit rester à la maison et devient brutale. L’entourage tremble devant la terrible femme et la fillette, âgée de sept ans, perd peu à peu confiance. Adolescente écorchée vive, elle n’est plus que révolte et haine envers cette mère ennemie. Perdue dans sa quête infinie d’amour, elle connaîtra un véritable enfer. Dès lors, comment devenir une adulte en paix avec elle-même et autrui ? Pour Eve, le combat a commencé à sept ans. Eve, c’est l’auteur. Elle a rédigé ce journal intime à la troisième personne pour une écriture honnête, grâce au recul obtenu. La troisième personne, c’est également le lecteur, véritable confident, mais aussi un peu le médiateur qui a manqué lors de ce duel mère-fille.
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Confidence à la troisième
personne


Christine Cotart
Confidence à la troisième
personne






Autobiographie










Le Manuscrit
www.manuscrit.com













 Éditions Le Manuscrit, 2004
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-3743-4 (fichier numérique)
IS-3742-6 (livre imprimé) Christine Cotart

5 Confidence à la troisième personne
6 Christine Cotart



Chapitre premier



Eve poussa le fameux cri primal un jour de Janvier
1960, sur les bords de l'Allier. C'était plutôt un petit
bébé qui frappait à la porte de la vie, avec presque un
mois d'avance ; il fallut pourtant la forcer, à l'aide des
instruments, fort bien nommés, prévus à cet effet. Elle
se décida tout de même à risquer sur terre un curieux
minois aux yeux étirés vers les tempes, au teint
flirtant résolument avec le jaune, le tout surmonté
d'une abondante tignasse aile de corbeau. Andrée,
ayant exécuté des bonds de chèvre durant tout son
accouchement, consentit enfin à se calmer pour
contempler ce petit être vagissant d’un air incrédule,
assurant qu’elle avait toujours mal au ventre, et que
donc il devait y avoir erreur : était- on sûr qu’il
s’agissait bien là de son enfant ?
« Tu m'as fait une Chinoise ? » grommela Jacques,
le néo-Papa, découvrant peu après le fruit de leur
union.
Puis, il s'enfonça un peu plus dans la bouderie qu'il
avait entamée dès l'annonce de la grossesse, ce qui
avait plongé la future maman dans des angoisses dont
elle se serait bien passée.
Non, l'arrivée de ce bébé ne déchaînait pas
l'enthousiasme…
A l'exception toutefois de Maurice et Louise, les
parents de Jacques. Pépé Maurice, surtout, fondant de
bonheur, se pencha sur le berceau, endossant le rôle
7 Confidence à la troisième personne
de la bonne fée, et eut ces merveilleuses paroles
réconfortantes :
« Merci à ma belle-fille d'avoir travaillé pour moi,
je rêvais d'une petite-fille ! ».
Ce fut là ce que Andrée daigna narrer à Eve,
lorsqu’elle fut grande. Nul ne possédant les premiers
instants de son existence, il fallut bien qu’elle se pliât
à la règle universelle qui veut que l’on se contente du
vécu d'autrui comme référence à sa propre genèse.
Devinant très tôt l’intimité inouïe qui existe entre le
passé des parents et le présent des enfants, elle avait
senti sa curiosité grandir en même temps qu’elle.
Curiosité jamais rassasiée. Jacques et Andrée
n’étaient pas de ceux qui ont la confidence facile.
Elle avait donc glané et emmagasiné dans un coin
de sa mémoire des souvenirs qui ne lui appartenaient
pas, quelques trésors qu'on lui avait offerts les jours
de confidence, ou bien jetés à la figure dans les
moments de grande amertume. Peu importait, elle se
les appropriait tous avec la même ardeur, comme un
héritage hautement légitime.

C'est ainsi qu'elle avait appris que, petite fille,
Andrée ne riait pas tous les jours, entre un géniteur le
plus souvent absent, et une génitrice possessive,
hypocondriaque, et à forte tendance esclavagiste.
Antonio, le père d’Andrée, avait vu le jour en
1900, aux environs de Barcelone. Comme beaucoup
de ses compatriotes, il décida, tout jeune homme de
venir tenter sa chance en France, terre d'accueil et de
tolérance. Le hasard le mit sur la route de Gertrude,
même âge, déjà flanquée d'une petite fille. Mère
célibataire à cette époque : dur ! Emigré Espagnol :
8 Christine Cotart

pas facile non plus. Prendre le lot « deux en un »
c'était déjà s'intégrer. Epouser cet étranger, c'était ne
plus être une fille perdue. Mais Antonio ignorait à
quel point la bougresse n'était pas facile à vivre. Le
destin, facétieux, l'avait jeté dans les bras d'une espèce
de Franco en jupons. Considérant décidément que le
salut était dans la fuite, il accepta un travail
d'asphalteur qui l'éloignait de chez lui durant toute la
semaine.
Il n'oublia pas pour autant d'honorer sa moitié,
puisque six autres enfants naquirent de cette union,
dont Andrée. La vie s'organisa alors autour du
jardinage, du ressemelage des galoches à l'aide de
vieux pneus, des coupes de cheveux maison, ainsi que
de l'élevage de quelques bêtes.
Antonio n'était pas un mauvais père, loin de là.
Plutôt débonnaire, nanti d'un grand sens du devoir,
son but premier était que sa progéniture multiple
mangeât à sa faim. Et il y parvenait.
Eve avait une dizaine d’années lorsqu'elle vit ce
grand père pour la première fois. Elle ne parvint guère
à établir un dialogue avec ce grand bonhomme aux
faux airs de De Gaulle, qui roulait terriblement les "r",
les rares fois où il ouvrait la bouche. Elle était bien
trop intimidée et trop jeune pour se dire qu’il avait
forcément des tas de choses à partager. A commencer
par sa culture d'origine. Aucun de ses enfants n'était
bilingue, mais jamais il ne s’exprimait sur un regret
éventuel de n'avoir pas pu, ou su, léguer une partie de
son ibérisme. D'une certaine manière, il y était
pourtant parvenu, par le biais de ses talents culinaires
qu'il avait transmis à ses filles. Et puis, lorsqu'il
recevait, il présentait fièrement, sur le coup des onze
9 Confidence à la troisième personne
heures, force olives, crevettes, et autres merveilles
qu'il était allé quérir tout spécialement à bord de sa
Mobylette. Bien des années plus tard, Eve avait enfin
compris : il « faisait tapas ! » Il ne l'avait jamais
expliqué. Il se contentait de partager.
Eve avait grandi nourrie de lapin cuisiné à la
tomate et au riz, agrémenté de moules et d'olives,
ainsi que de morue apprêtée sous toutes ses formes,
convaincue qu'il s'agissait de délicieuses spécialités
auvergnates. Andrée n'avait jamais revendiqué une
double culture. Tout au plus, évoquait-elle un voyage
sur la Costa Brava, dans la famille restée au pays. Elle
en était revenue ravie, bien que trouvant « ces
Espagnols trop bruyants, surtout la nuit quand ils
parlaient sous les fenêtres, avec un sans-gêne… ! »
Pour le reste, elle se contentait de cultiver un goût
immodéré pour les opérettes de Luis Mariano, le Paso
Doble, les températures caniculaires, la paella, et
d'arroser parfois le contenu de son assiette d'une
généreuse rasade d'huile, bien qu'elle ne fut pas
d'olives. Elle avait ajouté cela au lapin au riz et aux
beignets de morue, pour en faire une Espagne bien à
elle.
Gertrude, elle, ne s’était jamais passionnée pour la
patrie de son mari, à supposer qu’il ait existé sur terre
quelque chose susceptible de la passionner.
Gertrude ! Eve ne devait jamais oublier leur
première rencontre. A la communion de son cousin.
Tata Mariette l’avait prise par la main :
« Viens dire bonjour à ta grand-mère. »
Interdite, la fillette avait découvert un visage
effrayant. Une multitude de rides, profondes, y
tissaient une toile d'araignée retenant prisonnières
10 Christine Cotart

deux grosses billes, extrêmement mobiles, qui
hésitaient entre le gris et le vert. Les billes la fixaient,
sans la moindre gentillesse, avec une sorte d'ennui
profond, une indifférence universelle. Les
commissures des lèvres rejoignaient le bas du menton
et semblaient vouloir s'y agripper indéfiniment. Le
tout évoquait quelque chose comme un mérou
agonisant dans les mailles d'un filet. Un mérou
dévisagé par une carpe qui songeait sérieusement à
prendre le large.
Mariette interrompit cette séance piscicole d’un
ton faussement enjoué :
« Ben, dis : bonjour Mémé… ! »
La gosse marmonna ce qu'elle put, fit claquer un
bisou le plus possible dans le vide, persuadée qu'elle
était d'entrer en contact avec une matière gluante,
avant de battre en retraite loin de la vieille femme.
Malgré tous ses efforts, elle ne parvint pas à éviter
définitivement le terrible regard. Une fois encore, elle
se sentit comme happée par les billes vert- de- gris. La
bouche tenta même une espèce de rictus douloureux
qui se voulait un sourire, sans doute parce que cela se
faisait entre grand- mère et petite- fille.
A présent, elle comprenait mieux pourquoi son
père disait toujours que la belledoche c'était pas un
cadeau… peut-être même que c'était pour cela qu'on
lui avait caché durant dix ans.
Jacques disait aussi : « ELLE sera là ? Alors, je ne
viens pas ! »…
Une solide réputation de tyran domestique
précédait Gertrude. Ses sept gosses, qu'elle n'avait
certainement pas désirés, avaient dû filer doux.
Surtout les filles, assignées aux tâches ingrates depuis
11 Confidence à la troisième personne
leurs plus tendres années. Plus tard, en âge de sortir,
avec leurs frères comme chaperons, elles n'obtenaient
une autorisation qu'au terme d'interminables
supplications. Mais, le jour J arrivait, et c'était
justement celui que choisissait la charmante femme
pour avoir ses vapeurs. Elle sombrait dans une sorte
de syncope, balbutiant que cette fois, c'était la
bonne… pour mieux ressusciter le lendemain, dans
une envolée de taloches et de remontrances.
Quand les parents de Eve décidèrent de se marier,
elle n’oublia pas de tenter tout ce qui était en son
pouvoir pour les en empêcher. Elle y gagna son titre
de persona non grata. La brouille entre mère et fille
devait durer sept ans. Elle ne devait jamais cesser
entre gendre et belle- mère.
Devenus trop âgés, les deux aïeux durent quitter
leur logis campagnard pour emménager en ville, dans
un petit pavillon de plain-pied, au cœur d'un
lotissement pour retraités. Eve s'y rendit parfois, en
compagnie de sa mère, s'y ennuyant ferme pendant
que les conversations s'endormaient autour des
incontournables tapas. Elle contemplait d'un œil
morne son grand- père, unique sujet restant de la
Reine Mère, totalement asservi, s'occuper du repas,
laver la vaisselle, passer l'aspirateur, tout en essuyant
une pluie de reproches. Jamais il ne se plaignait,
arrachant même parfois à sa moitié, à force de
patience et d'humour, un de ces sourires grimaçants
dont elle avait le secret.
Unis pour le meilleur et pour le pire, ils moururent
tous deux dans leur quatre-vingt-dixième année.
Sentant la fin proche, Gertrude tenta de ramener sa
progéniture sous son aile, oubliant qu'elle n'avait
12 Christine Cotart

jamais été protectrice. Eve eut nettement l'impression
que compassion et chagrin n'étaient guère au rendez-
vous.

En ce qui concernait le père de Eve, c'était tout de
même plus réjouissant. Fils unique, Jacques avait
grandi adulé, choyé, surprotégé. Surtout par sa mère,
Louise, qui estimait avoir enrichi l'humanité d'un être
exceptionnel, et que la moindre des choses était de
courber la tête sur son passage.
Cela avait pourtant mal débuté pour cette mère
idolâtre. Vingt ans avant la naissance de Jacques, par
une funeste journée d'été, on avait déposé à
l'Assistance Publique un petit paquet bleu de froid,
blanc de peur, rouge d'indignation : la petite Louise
venait d'être abandonnée. C'était le 14 Juillet 1914,
Paris quatorzième. Cela ne s'invente pas, et aurait pu
faire le bonheur de bien des numérologues, si elle
avait consulté plus tard.
Dès qu'il fut en âge, c'est à dire à peine au sortir
des langes, on expédia le petit paquet en nourrice au
fin fond de l'Auvergne, ce qui était un rude
pléonasme. Hélas, la nounou Auvergnate ne
récupérait certainement pas ces pauvres gosses de
l’Assistance pour éponger son trop plein d'amour. En
l'occurrence, c'était plutôt le gros rouge qu'elle
épongeait, et Madame avait le vin mauvais. C'est ainsi
qu'elle testait les lois de la gravitation sur tout ce qui
lui tombait sous la main : bûches, seau à charbon,
mobilier, bambins… avant de s'écrouler dans un
fauteuil, continuant à terroriser tout le monde par des
ronflements d'une ampleur irréelle. Ambiance digne
des Thénardier. Heureusement pour la petite Louise-
13 Confidence à la troisième personne
Cosette, on lui permit de fréquenter l'école du village,
juste assez pour apprendre à lire et à écrire, et puis
aussi à devenir un peu sociable, oh, rien qu'un peu.
Elle parvint à grandir, tant bien que mal,
considérant le monde comme un vaste champ de
bataille, et la vie comme un cadeau empoisonné. Et
pourtant, contre toutes attentes, un miracle se
produisit : dans le même village, vivait un jeune
homme, issu d'une famille de paysans sans histoires,
et âgé d'une dizaine d'années de plus qu'elle. Dans sa
poitrine, battait un cœur gros comme ça. Il était
amoureux de cette jeune fille, qu'il croisait parfois,
une petite souillon qui osait à peine lever sur lui deux
grands yeux sombres de bête blessée, fixant le plus
souvent les méchants sabots qui ne parvenaient pas à
cacher toutes ses engelures. Ce ne fut pas facile. Il en
fallut des trésors de patience, de diplomatie, de
palabres. Mais, l'existence était dure au sein de ces
montagnes : quelque soit le but que l'on s'était fixé,
rien ne tombait tout rôti dans le bec, et surtout pas la
confiance de quelqu'un. Car les habitants de ces
contrées étaient devenus comme elles : sauvages,
austères, ne se livrant qu'à ceux qui en étaient jugés
dignes. Mais lorsqu'un cœur s'ouvrait enfin, c'était
irréversible. Seule une haute trahison, ou un décès
pouvait le refermer. Maurice savait fort bien tout cela
en entreprenant sa cour avec un entêtement dont seul
un Auvergnat est capable.
Il fut récompensé. En accord avec l'Assistance
Publique, il enleva l'orpheline de ses pensées pour
l'épouser. Louise accepta. Tout plutôt que de rester
chez cette horrible mégère. Et puis ce garçon avait
l'air si gentil. Et il l'était ! Et terriblement épris ! Elle
14 Christine Cotart

découvrait, incrédule, que l'on pouvait être aimé et
respecté. Eperdue de reconnaissance, elle se livra
corps et âme à son prince charmant, ne tardant pas à
lui rendre son amour. Certes, elle n'apprécia guère ce
qui accompagnait immanquablement le mariage :
« Pouah ! C'est ça ? Pas la peine d'en faire des
livres ! »
Pourtant, grâce à « ça », elle devait connaître le
plus grand bonheur de sa vie : devenir mère. Elle avait
toujours refusé de rechercher la sienne, farouchement,
se mettant même en colère lorsqu’on abordait le
sujet :
« Non mais ça va pas ! Cette garce m'a laissée
tomber ! La rechercher, c'est accepter de la nourrir si
elle crève de faim. Jamais ! »
Elle refusait d'admettre que la pauvre femme
n'avait peut-être pas eu le choix, qu'abandonner un
enfant est parfois un acte d'amour, arguant « qu'à ce
moment-là, elle n'avait pas à la faire si elle n'était pas
fichue de s'occuper d'elle. »
Maurice se risquait de temps en temps :
« Au moins, tu saurais, quitte à être déçue, mais tu
partirais sur de nouvelles bases.
- Pas question ! »
Il avait trouvé plus têtu que lui. De guerre lasse, il
abandonna.
Aussi, à la venue de son enfant, Louise se jeta-t-
elle dans son rôle de mère comme le font les lionnes
ou les louves. Elle savait enfin pourquoi Dieu, en qui
elle avait toujours crû, l'avait expédiée sur terre.
Renaître en même temps que son fils en fit une mère
au delà de tout. Elle pensait mère, elle vivait mère, de
toute son âme, au plus profond de chacune de ses
15 Confidence à la troisième personne
cellules, dans chacun de ses actes, dans la moindre de
ses pensées. Et ce d'autant plus que le petit Jacques
serait toujours le seul, l'unique, sa venue ayant
occasionné des dégâts irréversibles.
Désormais Maurice ne régna plus en maître sur le
cœur de sa femme, il dut faire allégeance, et même
réfléchir à deux fois avant de botter les fesses
princières du fiston, un sacré garnement à ses heures.
Débordante d'attentions, éperdue d'amour, Louise
était devenue esclave : esclave des désirs du petit, des
pires angoisses dès qu'il quittait son champ de vision,
de sa soif des marques d'affection qu'il voulait bien lui
prodiguer, du regard des autres, pas toujours rempli
de l'admiration de rigueur… Quiconque osait critiquer
son enfant était banni à jamais de son estime.
Maurice aimait son épouse, il aimait son fils : son
amour était bien assez grand pour deux, et plus encore
s'il avait fallu. Il accepta cette nouvelle donne, sans se
plaindre.
Et quand Eve vint au monde, il observa avec joie
les lèvres minces de Louise se décrisper, les yeux
sombres s'attendrir, le visage tout entier s'illuminer
sous la sombre chevelure que bien des traits d'argent
commençaient à griffer. Sa femme oubliait pour un
temps que le destin lui avait volé son unique enfant,
durant deux longues années, pour l'envoyer se battre
au Maroc, et qu'il lui avait rendu pour mieux le lui
reprendre, sous les traits d'une obscure jeune fille
rencontrée dans un bal. Maurice et Louise se
rejoignaient dans l'adoration de cette petite personne
qui venait de débouler dans leur besoin de tendresse.


16 Christine Cotart

Ils menaient par ailleurs une existence confortable,
grâce au sanatorium qui se cachait là-haut dans les
bois de Volvic. Ils y travaillaient tous les deux, l'un
aux cuisines, l'autre comme fille de salle d’abord, puis
comme lingère. Les bonnes volontés étaient
récompensées par un salaire confortable, et
l'assurance de gravir les échelons régulièrement.
Lorsqu'elle eut un peu grandi, Eve y séjourna
parfois durant les grandes vacances. Elle adorait cela.
Elle aurait juré que les meilleurs moments, c'était
avec Mémé Louise qu'elle les partageait, mais plus
tard, c'est en évoquant les cheveux de neige de
Maurice, ses yeux clairs qui obéissaient aux
changement de couleur du ciel, son sourire taquin,
qu'elle ressentit le plus d'émotions. Peut-être parce
qu'il était parti bien trop tôt.
C'était le genre de grand-père que l'on souhaite à
toutes les fillettes de la terre. Un grand bourru à l'âme
tendre, capable de la plus extrême des délicatesses, un
pragmatique, un contemplatif amoureux de tout ce qui
portait feuilles, écailles, plumes ou poils. Il parcourait
les bois inlassablement, à l'affût du moindre
émerveillement. Or, tout l'émerveillait… Amateur
éclairé de champignons, il transformait, à chaque
automne, la salle à manger en exposition mycologique
permanente, obligeant tout le monde à enjamber les
journaux où séchaient mousserons, trompettes de la
mort, et autres cèpes. Le moment venu, ils
accompagnaient les petits plats qu'il confectionnait
avec amour, faisant de la moindre sauce une véritable
merveille.
Et puis il y avait le verger. Et le potager. Les deux
autres passions de Maurice. Il les entretenait avec tant
17 Confidence à la troisième personne
de savoir-faire qu'il croulait sous les plus beaux fruits
et légumes du pays. A tel point que Louise finissait
souvent par pester devant les interminables corvées de
ramassage et de conserves, bien qu'étant la première à
considérer que « un chou c'est un sou. » Ce qui, avec
le vieil accent auvergnat, donnait « un chou c'est un
chou » et faisait dire aux ignorants que ces pauvres
gens étaient bien benêts.
Sa réputation d'excellent greffeur d'arbres fruitiers
précédait Maurice partout où il allait. On le sollicitait
souvent. Et il s'exécutait volontiers, trop heureux de
rendre service, de rencontrer des gens qui partageaient
sa passion. Car, à son grand regret, il n'avait jamais
réussi à la transmettre à son fils. Il avait même obtenu
le contraire à force de le traîner de force entre les
rangs de haricots. Jusqu'à ce qu'on lui suggérât
sévèrement de « laisser le petit tranquille »...
Et l'hiver, lorsque les étagères ployaient sous les
bocaux de haricots salés, de cerises au sirop, de
confitures de toutes les couleurs, et que le garage
embaumait la pomme, pas question de se croiser les
bras alors que les petites pattes de tous les passereaux
des environs menaçaient de casser net, tant elles
étaient gelées. Maurice les attirait donc sur sa croisée
avec une profusion de graines et de matière grasse. A
force de les observer, il finissait par les reconnaître, et
il fondait de bonheur quand la petite mésange de
l'année passée, celle qui n'avait qu'une patte, revenait
le lorgner de son minuscule œil brillant, dès les
premiers frimas. A l'aube, la gent ailée gratifiait son
bienfaiteur d'un concert de piaillements affamés, ce
qui le mettait en joie pour la journée… sa femme un
peu moins. Un jour, sa tendresse pour ses petits
18 Christine Cotart

protégés l'amena à penser que nourrir c'était bien,
mais que réchauffer par la même occasion c'était
nettement mieux. C'est ainsi qu'un savant système de
résistances eut raison de la vitre qui succomba au
choc thermique. Le chauffagiste aviaire n'osa jamais
avouer son forfait à sa femme.
Et on n'en restait pas là : une fois rassasiés, tous
ces gracieux volatiles servaient de modèle à leur
admirateur qui, en plus, taquinait la feuille de Canson
de ses crayons de couleur. Cela donnait de
merveilleuses créations, un peu naïves, pleines de
poésie et de douceur, à l'image de leur auteur. Les
modèles s'envolaient-ils vers d'autres cieux ? Qu'à
cela ne tienne ! On travaillait alors d'après gravure.
Jeune fille, Eve récupérera ces trésors : sa grand-mère
les lui donnera. Elle les contemplera parfois, se
laissant envelopper par la tendre nostalgie émanant de
leurs couleurs au pastel, par le souvenir de ce grand-
père qui aimait par dessus tout partager tout cela avec
sa petite princesse. Eve aurait aimé ne jamais quitter
le « Sana », comme le nommait les employés.
Car le Sana était bien plus qu'un lieu de travail.
C'était un véritable microcosme abritant une
communauté dont les membres, à la longue, s'étaient
étroitement unis. Et pour cause : ils vivaient dans la
promiscuité, et ce pour toute une vie professionnelle ;
il était courant que l'on ne s'en aille qu'à la retraite.
Cinq- cents mètres en dessous des bâtiments
sanitaires se trouvaient les « pavillons du personnel »,
en réalité trois gros blocs de trois étages chacun,
abritant une vingtaine d'appartements aussi peu
spacieux qu'insonorisés. Douches et W.C. étaient
collectifs, ainsi que la buanderie située au rez de
19 Confidence à la troisième personne
chaussée. Tout autour, les jardins, et un peu plus loin
encore, sur la route qui descendait en ville, les
garages. Les avantages ne manquaient pas : linge de
maison fourni et entretenu, chaque famille ayant un
numéro brodé en rouge sur son trousseau, une
« gamelle » par jour offerte à tous les employés (elle
remontait des cuisines, encore chaude grâce à un
système d'éléments d'aluminium empilés les uns sur
les autres, attendant que son destinataire vienne la
cueillir), eau chaude et électricité dispensées à titre
gracieux, navette assurant les trajets scolaires…
Chacun s'accordait à dire que ces conditions de vie
pouvaient être qualifiées de très confortables. En cette
première moitié de vingtième siècle, qui plus est, dans
un coin reculé de l'Auvergne, c'était loin d'être partout
le cas.
Alors, ces gens que le hasard avait placés côte à
côte, n'ayant guère le choix, tissaient de solides liens
d'amitié, de solidarité, voire de rivalité, ou d'inimitié,
mais jamais d'indifférence. Personne ne restait seul
avec ses soucis, les enfants s'ébattaient sous l'œil
vigilant des adultes, et nul n'aurait songé à laisser
deux gosses se battre, ou manquer se rompre le cou
sans intervenir, sous prétexte que ce n'étaient pas les
siens. Un voisin alité était visité au moins deux fois
par jour, et cela faisait deux bols de soupe encore
chaude… Quand aux privilégiés qui possédaient une
automobile, ils descendaient rarement seuls en ville.
L'infirmière en chef, appelée, non sans une
certaine crainte, « La Major », ainsi que les médecins,
véritables dieux vivants, couvraient cette ruche
humaine d'un regard protecteur. Ces derniers ne
résidant toutefois pas sur place, mais dans de belles
20 Christine Cotart

demeures non loin de là : il ne fallait tout de même
pas exagérer.
Jacques avait grandi dans cette ambiance bon
enfant, à l'intérieur de ce gigantesque cocon dont il
avait toujours gardé une certaine nostalgie. Pour un
enfant, cette liberté surveillée, dans cette grande cour
de récréation avec les bois pour limites, c'était le
paradis.
Voilà aussi pourquoi Eve affectionnait tant les
séjours au Sana. Pour cela, et pour retrouver Pépé et
Mémé qui la gâtaient, l’encensaient, en faisaient leur
V.I.P. rien qu'à eux. Et pourtant, Andrée répugnait à
l'envoyer dans cet endroit où l'on vivait les uns sur les
autres, où il fallait attendre que le gros monsieur du
fond du couloir ait fini sa demi-heure de trône
matinale pour pouvoir enfin se soulager (et dans
quelle odeur !), où tout le monde, enfin, était toujours
au courant de tout sur son voisin. Cela la révoltait.
Ajouté à cela, elle détestait sa belle-mère. Alors les
rares fois où Eve accédait au Nirvana, elle en profitait,
à fond.
Une seule chose l'agaçait un peu, le seul interdit
existant dans ce lieu de tolérance : pas question de
pénétrer dans le bâtiment qui abritait les malades.
Dans la petite loge située entre les pavillons du
personnel et le Sana proprement dit, une dame-tronc,
par ailleurs extrêmement gentille, restait inflexible
lorsqu'elle abaissait la barrière rouge devant la
frimousse contrariée de la fillette :
« Désolée ma puce, mais tu n'as pas seize ans ! »
Ce qui tendait à prouver que les bacilles de Koch
de cette époque bénie étaient très respectueux des
barrières rouges, et savaient lire une date de
21 Confidence à la troisième personne
naissance… Il semblerait également qu'ils ne se
seraient jamais permis d'emprunter un des membres
du personnel comme moyen de locomotion ! Dévorée
de curiosité, Eve suppliait parfois :
« Mémé, tu peux bien me faire entrer, rien qu'une
fois !
- Non, non, la Major me ferait les gros
yeux ! »
Quand Mémé avait dit « la Major », elle avait tout
dit.
Mémé avait de formidables antennes d'amour,
toujours sur la bonne longueur d'ondes. Toujours
partante pour une interminable partie de petits
chevaux ou de chahut. Ou bien pour une séance
d'apprentissage aux travaux d'aiguille. Ou bien encore
pour une visite aux poules du voisin, attendant
patiemment que les petits doigts aient fini de
décortiquer un quignon de pain afin de l'offrir, à
travers le grillage, à la voracité des becs agiles.
« Tu as vu, elles me reconnaissent !
- Ben tiens, c’est sûr ! »
Et puisque sa petite- fille était aux anges, Louise
l’était aussi. Mais ce que ces deux-là aimaient par
dessus tout, c'était bavarder en tête à tête, de tout, de
rien, des choses insignifiantes de leur quotidien.
« Mémé ?
- Oui, ma fille ? »
Emetteur et récepteur se mettaient en place. Cœurs
et oreilles s'ouvraient en grand. Les premiers devenant
le réceptacle de ce que les secondes avaient entendu.
Avec Maurice, c'était un peu différent, à cause de
son côté bourru. Mais Eve n'aurait raté pour rien au
monde les balades à bord de la jolie Dauphine
22 Christine Cotart

blanche, toute en rondeurs, pour des destinations
magiques. La plus magique étant sans conteste les
bords de la Morge.
Cette mignonne rivière, où il faisait bon patauger,
regorgeait d'alevins de goujons. Ils se déplaçaient en
bancs modestes, et pénétraient sans méfiance dans le
bocal que la gosse avait couché sous l'eau. Elle aurait
été capable de patienter durant des heures, immobile,
accroupie dans l'onde fraîche et les senteurs
enivrantes de vie aquatique. Mais c'était rarement
nécessaire : les imprudents se jetaient en général très
vite dans le piège. Il suffisait alors de redresser
vivement le bocal, et de contempler avec satisfaction
les minuscules éclairs d'argent qui dansaient entre les
parois de verre. Un jour, on les ramena au Sana, pour
les parquer dans un bocal sphérique acheté tout
exprès. A la grande joie de Eve. L'innocence
enfantine confine souvent à la cruauté. Evidemment,
le lendemain, tout le monde nageait sur le dos.
Excepté un survivant. Baptisé, allez savoir pourquoi,
Jacob, celui-ci fit désormais l'objet de toutes les
attentions, juste parce qu'il avait daigné survivre et
que cela ravissait la petite.
Maurice n'avait de cesse de capturer des mouches
et de les disséquer minutieusement avant de les
proposer aux appétits jacobiens. Etaient également
offertes au seigneur du bocal de merveilleuses grottes
élaborées à partir de pouzzolane. Ces fragments de
roche volcanique n’étaient pas difficiles à trouver
dans le coin : les ponts et chaussées en stockaient
même sur le bord des routes afin de la répandre sur les
chaussées verglacées. Aussi efficace, et plus
écologique que le gros sel.
23 Confidence à la troisième personne
Mais au bout de quelques semaines, Jacob s'en alla
rejoindre le paradis des goujons, probablement
victime de sédentarité et de suralimentation.
Catastrophe ! Comment la petite allait-elle prendre
cela ? Heureusement, pas trop mal, grâce à la magie
d'un gros bisou...
Un jour, le merveilleux grand-père, curieux de
tout, dénicha bien avant tout le monde une petite
merveille de technologie : des crayons de couleur qui,
lorsqu'on mouillait la mine, donnaient un aspect de
gouache au trait. Aussitôt il fit l'acquisition de la plus
grosse boîte- quarante crayons !- pour la ramener
triomphalement à Eve. Emerveillée devant tant de
couleurs et de technicité elle les conserva plusieurs
années, ne s'en servant que pour les grandes
occasions. Jamais crayons ne furent taillés avec tant
de précautions, de peur de casser les précieuses mines
au pouvoir magique…
A cause de sa légendaire bonté, de sa disponibilité,
de sa bonhomie, Maurice jouissait d'une indéniable
popularité. Louise avait coutume de déclarer qu'il n'y
avait pas dans tout le pays un seul « chien coiffé » qui
ne s'arrêterait pour le saluer. Il faut dire que son mari
avait également l'habitude de refaire le monde, et qu'il
l'aurait bien vu légèrement teinté de rouge… Rouge
comme l'horrible piquette qu'il partageait avec ses
compagnons de convictions. Alors Louise disait aussi
que lorsque votre homme entrait en politique, le
malheur entrait dans la maison. Mais, pendant la
guerre, on n'était pas resté là, les bras ballants, à
regarder les Allemands piller les réserves de
nourriture et de médicaments. Ce n'étaient pas les
caches qui manquaient au Sana. Y compris pour les
24 Christine Cotart

armes et les munitions. Eve avait souvent entendu
parler, avec une émotion intacte, de ce fameux jour où
un « Boche », furieux de ne pas avoir obtenu de
médicaments, était allé chercher un cheval pour
piétiner méthodiquement tous les jardins. Puis,
visiblement satisfait, il s'était assis sur une pierre plate
pour allumer sa cigarette. Sauf que sous la pierre, il y
avait de quoi faire sauter tout le Sana. Ce qui n'aurait
pas manqué de se produire si le pot aux roses avait été
découvert. Des litres de sueur froide avaient alors
coulé derrière chaque fenêtre. Forcément, cela vous
avait forgé des caractères peu enclins à courber
l'échine devant la droite, les patrons et autres suceurs
de sang…
La gamine aimait bien les amis de son grand- père,
toujours prêts à lui payer une grenadine, à lui pincer le
menton, en déclarant d'une grosse voix :
« C'que t'es mignonne toi ! Pas étonnant que le
Maurice il est tout
gaga ! »
Maurice se gonflait de fierté. Il adorait emmener
Eve faire la tournée des copains, même si Louise
émettait quelques réserves.
Et puis, il y avait les voisins-amis, toujours là pour
partager les bons moments comme les mauvais. Parmi
les préférés, les Espagnols du dessous, dont Dédé,
tombé dans une allégresse contagieuse le jour où il
parvint enfin à s'offrir la 4L de ses rêves. Fier comme
un coq, il clamait à qui voulait bien l’entendre :
« C'est la QUATARRRELLE à Dââdé !!! »
Voilà pourquoi, durant des années, le personnel du
Sana ne put nommer ce véhicule mythique autrement
que « quatarrelle ». Du coup, même la maréchaussée
25 Confidence à la troisième personne
en perdit de sa crédibilité, le képi au ras du plafond
bleu marine. Le « poulet en quatarelle » devint une
spécialité maintes fois citée.
Dédé avait pour femme une authentique Mamma
qui se ruait sur Eve dès qu'elle l'apercevait, la
couvrant de baisers, l'asphyxiant à moitié dans les
tréfonds de sa vaste et moelleuse poitrine. Quand elle
ne venait pas la quérir en catastrophe, au bord de
l'hystérie, en hurlant des mots quasi
incompréhensibles :
« Au checours… une chouris… dans le pièche…
toi… tou n'as pas peur ! »
Eve se tordait de rire. Gentille la voisine, mais que
d'histoires pour une malheureuse bestiole, morte de
surcroît, et puis pourquoi parlait- elle si mal à son
âge ? Mais quelle fierté ! Pensez donc : une toute
petite fille comme elle appelée à la rescousse par une
grande personne !
En revanche, le fils de ce couple pittoresque n'était
pas en odeur de sainteté auprès de Louise,
principalement en raison de son impressionnante
collection de gros mots. Eve était priée d’éviter sa
compagnie. Puis Louise ajoutait pour elle-même :
« Manquerait plus que cette gosse ramène
quelques jolis mots à sa mère, elle serait trop contente
de s'en servir pour me l’enlever ! »
Mais la fillette se fichait pas mal du fils de Dédé.
Car, dans le bloc du fond, vivait un couple de braves
gens, dont les trois garçons s’étaient révélés de
merveilleux compagnons de jeu. La mère, une femme
merveilleuse confectionnait la mayonnaise comme
personne. A se damner ! Elle venait parfois livrer son
talent directement au domicile de ses gourmands
26 Christine Cotart

préférés. Quand elle la voyait débarquer armée de son
seul fouet et de son éternel sourire, Eve salivait à
l'avance. A part la crème qui se déposait sur le lait que
Mémé faisait bouillir, et les énormes fraises du jardin
de Pépé, elle ne connaissait rien de meilleur au
monde. Emerveillée, elle rivait son regard au bol,
guettant l'instant où la bouillie jaunâtre se
métamorphoserait en une crème lisse et brillante,
rendue docile par les vigoureux coups de fouet, et un
admirable savoir-faire. Bientôt le doux sourire de
l'alchimiste s'accentuait, les yeux bleus brillaient de
satisfaction. C'était prêt, les palais n'avaient plus qu'à
se préparer à l'onctueuse saveur veloutée. Une fois
encore la magie avait opéré, jamais d'échec. Excepté
« quand ce n'était pas le bon moment ». (A quoi
pouvait bien correspondre ce mauvais moment dont
on parlait avec un air entendu ?) Et quand Pépé
Maurice était là. Les prunelles de lavande se perdaient
alors dans un halo rosé :
« Monsieur Maurice, gloussait-on au-dessus du
bol, éloignez-vous s'il vous plaît ! Quand vous êtes à
côté de moi ça tourne ! »
Ravi de son petit effet, Monsieur Maurice, l'œil
pétillant, tournait encore un moment sur place avant
de s'éclipser en faisant semblant d'être froissé.
Quand elle ne domptait pas les jaunes d'œuf, cette
adorable femme exploitait avec son mari un petit
lopin de terre. Eve et les trois garçons en avaient fait
leur repère. Les adultes n'y voyaient pas
d'inconvénients considérant que les risques étaient
mineurs, et comptant sur la sagesse de l'aîné. Au fond
du terrain, une clôture protégeait une modeste basse-
cour. Outre les poules à l'origine de la divine
27 Confidence à la troisième personne
mayonnaise, l'enclos abritait une batterie de clapiers
et un hangar à foin. Pouvait- on rêver terrain de jeu
plus excitant ? Entourée de ses compagnons qui se
disputaient ses faveurs, la petite reine se laissait un
peu tourner la tête, allant même jusqu'à faire quelques
caprices : on n'a pas tous les jours trois chevaliers
servants à ses pieds. Mais cela ne durait guère. Car
rien ne valait ces après-midi d'extase à tripoter toutes
ces bestioles, à dénicher les mulots, à faire les fous
dans le foin.
Goury, le cochon d'Inde, la sentinelle anti- rats des
clapiers, faisait particulièrement les frais de cet intérêt
sans cesse renouvelé. C'est ainsi qu'il se retrouvait
régulièrement marié, sans son consentement, à
Cocotte Noire, la seule poule qui s'aplatissait
stupidement quand on la pourchassait au lieu de se
sauver. Emberlificotée dans de vieilles guenilles, l'œil
rond de stupeur, les pauvres bêtes subissaient des
simulacres de rite catholique avec une patience
exemplaire. Un jour, on emmena le jeune marié en
expédition au sommet de la meule de foin. Le fourbe
en profita lâchement pour tenter de retrouver son
célibat. Frrout ! En un battement de cil, la masse
odorante avait absorbé le fugitif. L'aîné des garçons
gémit d'inquiétude :
« Là, mon père il me tue ! Déjà qu'il était pas
content l'autre jour quand on a mélangé les lapins… »
Certes, deux mâles reproducteurs dans le même
clapier, cela vous faisait tout de suite chuter le taux de
natalité… Mais Eve ne se laissa pas abattre :
« Il faut creuser !
- T'es folle ! T'as vu tout ce foin ?
- Il est parti par là. On fait un tunnel ! »
28 Christine Cotart

Elle joignit le geste à la parole, bientôt suivie par
trois paires de bras au bout desquelles on considéra
qu'après tout il fallait bien tenter quelque chose. Ils
creusèrent, creusèrent ! Cela piquait, mais cela sentait
drôlement bon. Sur le point de se décourager, ils
perçurent enfin un léger couinement. Redoublant
d'ardeur, ils finirent par découvrir, à la base même de
la meule, un Goury pointant un museau curieux vers
quatre bouilles écarlates d'où s'échappèrent quatre
soupirs de soulagement. La petite bête se laissa saisir
et raccompagner dans ses pénates. D'où on hésita
désormais à l'extirper.
De retour à l'appartement, la traqueuse de cobaye,
faisant sa toilette au lavabo avec application, tordit le
nez sous la morsure du savon. Bras et jambes étaient
« passablement » griffés selon l'expression de Louise.
Certaine de n'être pas grondée, la fillette raconta sans
se faire prier. Elle conclut :
« Tu sais Mémé, Goury, on l'a mis avec Grisou le
petit lapin qui mord jamais !
- Ah ! Celui qui passe demain à la
casserole ! »
Maurice taquinait, ravi de voir le regard de sa
petite-fille virer au noir, mais aussitôt bouleversé de
constater que les coins de la bouche s'affaissaient en
tremblant.
Heureusement, Mémé était prompte :
« Maurice, tu arrêtes !…C'est pas vrai ma fille,
Pépé te fait marcher… »

Il y avait d’autres merveilleux instants que Eve
appréciait particulièrement : ceux passés en
compagnie du cousin Dominique, le petit dernier de
29 Confidence à la troisième personne
Jeanine, sœur de Maurice, celui dont on disait qu'il
était retardataire, un peu comme s'il avait failli rater le
train de la vie. Bien lui en avait pris de se décider au
dernier moment : du coup, Eve et lui n'avaient que six
mois d'écart. Ces deux- là se vénéraient
mutuellement. D'ailleurs, dès l'âge de cinq ans, ils
s'étaient promis l'un à l'autre, se dévoilant même leur
anatomie afin de sceller ce serment. Ayant passé ce
test brillamment, ils savouraient chaque moment
passé ensemble, lorsque Maurice et Louise
emmenaient Eve en visite dans la grande demeure
familiale du fiancé. En franchir le seuil, c'était aller au
devant du bonheur. Le café, toujours chaud au coin du
fourneau, et une énorme « pompe », paresseusement
étalée sur la plaque du four, espéraient
perpétuellement le visiteur. Tante Jeanine n'avait pas
son pareil pour confectionner la pompe, sorte de
chausson aux pommes géant. Une fois gavés de cette
merveille, Eve et son cousin plongeaient dans le
placard aux jouets. Des dizaines et des dizaines de
joujoux sommeillaient là, attendant que des menottes
émerveillées les animent. Sitôt la porte ouverte,
semblant répondre à un signal, ils dégoulinaient de
toutes parts, pour le plus grand plaisir des deux
gamins qui passaient des heures à inventorier ce
trésor, à rassembler les pièces éparses d'un puzzle de
cubes en bois, à voyager sur les ailes des papillons
fous tournoyant sous le couvercle d'une toupie
transparente en une gracieuse farandole. Des après-
midi entiers à capturer les chevaux des cow- boys et
des Indiens désarçonnés, à garer de minuscules
bolides devant la somptueuse villa dont ils venaient
juste de poser le toit.
30 Christine Cotart

Puis, si le temps le permettait, Dominique
entraînait Eve dans le jardin pour une contemplation
prolongée devant les clapiers. Il désignait fièrement
une drôle de bestiole qui saisissait son écuelle d'eau
entre des incisives aussi interminables que ses oreilles
tombantes :
« Tu as vu ? C'est mon lapin bélier. Il est très
intelligent, il sait demander à boire ! »
Fascination de la petite. Comme pour ces
incroyables plantes à fleurettes roses, pourvues du
jouet le plus rigolo qui soit : des gousses ventrues
explosant en un feu d'artifice de graines, si on les
pressait un tant soit peu entre le pouce et l'index. Les
petits doigts ne se lassaient pas de sentir ce
craquement, suivi d'un tortillement de protestation,
aboutissant lui- même à un ridicule petit bouquet
frisotté. Cela chatouillait, et les rires des enfants
s'envolaient jusqu'aux adultes : tout allait bien.

Eve continua à fréquenter son paradis jusqu'à l'âge
de dix ans, engrangeant des souvenirs qu'elle rangerait
plus tard à la rubrique « instants précieux », rubrique
ne craignant aucunement la surcharge. Elle avait
appris, en compagnie d'un merveilleux poète que
l'amour de son prochain n'existait pas que dans les
livres, et que l'on pouvait cueillir le bonheur juste en
se penchant sur les délicates nervures d'or brodées au
cœur de velours parme des pensées sauvages. Grâce à
lui, elle avait acquis la conviction que de tels chefs-
d'œuvre existaient pour émouvoir les hommes et les
rendre meilleurs. Pour leur faire oublier leurs peines
aussi. Maurice avait fait à sa petite-fille un cadeau
d'une valeur inestimable. Hélas, quand elle fut en âge
31 Confidence à la troisième personne
de le comprendre et de lui dire merci, il s'en était allé
cueillir les champignons dans les forêts célestes.
Sa retraite, qui ne devait certainement pas rimer
avec ennui, rima avec maladie. Un crabe odieux lui
rongeait inexorablement les poumons. A peine avait-il
quitté les cuisines qu'il dut monter dans les étages, du
mauvais côté de la barrière. Entouré de ses anciens
collègues, qui auraient tout donné pour que ses forces
cessent enfin de décliner, il comprit peu à peu. Ce
n'est pas parce qu'on est gravement malade que l'on
devient dupe. Au contraire. Les notices des
médicaments qui correspondaient toujours à des
vitamines lorsqu'il demandait à les lires, les paupières
des infirmières qui se baissaient devant ses questions,
les yeux rougis de sa femme, la barrière rouge qui, en
accord avec les médecins, se levait de plus en plus
souvent devant la petite qui n'avait que dix ans :
autant d'aveux qu'il ne souffrait pas d'une simple
pleurésie comme on le prétendait.
Eve ne comprenait pas grand chose à cette
histoire. Voilà qu'elle découvrait, dans un lit bien trop
haut, au milieu d'une chambre bien trop triste, un
grand-père bien trop seul et bien trop maigre. Et puis
pourquoi l'avait- t- on attaché à tous ces tuyaux, dont
un lui soufflait dans le nez ? Se hissant sur la pointe
des pieds, elle déposait un baiser sur des pommettes si
dures qu'elles ne pouvaient appartenir au Pépé qu'elle
connaissait. Pourtant, cette voix qui chuchotait à son
oreille, ces inflexions pleines de douceur…
« Eve, il faut que tu demandes au petit Jésus de
guérir ton Pépé… Tu promets ? »
Elle avait promis, tentant d'avaler la grosse boule
qui poussait dans sa gorge. Et elle avait tenu sa
32 Christine Cotart

promesse le soir même. Elle crut même être exaucée,
quelques temps plus tard, Pépé étant revenu à la
maison avec des joues toutes rondes. La réalité était
tout autre. Le médecin avait convoqué Louise :
« Madame, il faut le reprendre chez vous quand il
en est encore temps, il n'y en a plus pour très
longtemps.
- Mais il a repris du poids… répondit-elle,
s'accrochant désespérément à la même illusion
dont était victime toute la famille.
- C'est la cortisone, cela fait enfler, nous
sommes désolés… »
Pas tant que la pauvre femme qui pensa qu'ici
s'achevaient ses jours, avec ceux du seul homme
qu'elle ait jamais aimé.
Maurice devenu trop faible retourna bientôt dans
la sinistre chambre. Annonçant, d'un ton qui indiquait
que le temps des pieux mensonges était révolu, qu’il
ne finirait pas l’année.
Et comme il avait toujours été un homme de
parole, il s'éteignit au matin du 31 Décembre, dans les
bras de sa femme anéantie.
Eve ne réalisa pas vraiment sur le moment. On
l'envoya chez Tata Mariette. Celle-ci l'entoura
d'affection, elle trouva donc cela plutôt agréable.
Ensuite, Mémé, qui était très faible, vint habiter chez
son fils, le temps de remonter la pente. Louise à la
maison à temps plein ! Malgré la mauvaise humeur
que cela provoquait chez Andrée, Eve était aux anges.
Sauf quand le regard de sa grand- mère se brouillait et
qu'elle devenait soudain silencieuse.
« Tu pleures, Mémé ?
- Le… le temps me dure d'aller au
33 Confidence à la troisième personne
cimetière…
- Mais tu m'as dit que Pépé était au ciel,
alors ça change rien ! Et au moins on est toutes les
deux. »
Deux bras tendres enserraient le cou que le
chagrin courbait, et elles restaient là silencieuses
attendant que l'amour fasse son office. Puis Mémé
délivrait Eve d'un pauvre sourire :
« Allez, va jouer maintenant. »
Un jour, Eve fut durement apostrophée par sa
mère :
« Tu n'as même pas pleuré quand Pépé est mort !
Tu n'as donc pas de cœur ! Moi, ça m'a mise au lit
pour trois jours ! »
Eve considéra ce visage de reproches, ne sachant
trop quoi penser, sinon qu'une fois de plus elle n'était
pas à la hauteur, et que Andrée montrait une
sensibilité pour le moins inhabituelle. Pépé était
mort… Cela ne voulait rien dire ! Elle était encore
bien incapable de mesurer l'étendue de la perte.
Ce ne fut qu’au sortir de l'adolescence qu'elle
comprit peu à peu. Oh, cette curieuse envie de pleurer
quand elle découvrait, sur l'écran de télévision, les
visages de Curd Jürgens ou de Paul-Emile Victor !
Qu'avaient- ils de plus ces deux- là pour lui tordre les
tripes de cette façon ? Rien sans doutes, si ce n'est des
cheveux de neige, des yeux clairs, et un sourire qui
semblait destiné à chacun, un sourire qu'elle avait
envie de qualifier de taquin… Mon Dieu, elle n'avait
même pas pleuré ! Et elle lui devait tant ! Elle ne
l'avait pas aimé comme il le méritait. Trop tard.
C'est alors qu'il apparut. Oui, il apparut dans son
sommeil. Et avec son sourire taquin, il lui dit de ne
34 Christine Cotart

pas s'en faire. Et comme elle se réveillait incrédule et
encore plus triste, il insista jusqu'à ce qu'un jour elle
se sente enfin apaisée. Il avait l'air tellement réel.
Après tout, de son vivant, n'était-il pas une sorte de
magicien ? Elle ne décida pas de se sentir apaisée,
cela se fit, un point c'était tout. Alors, il quitta ses
rêves pour venir s'installer dans son cœur à la place
qui lui revenait de droit : celle des grands amours de
sa vie.
Un jour, Louise lui avoua que Maurice abusait de
la dive bouteille. Eve réfléchit intensément avant de
répondre. Certes, elle avait souvent entendu Jacques
déclarer que s'il n'y avait jamais de vin à table chez
lui, c'était à cause de son père. Elle n'avait d'ailleurs
pas trop cherché à comprendre. Mais elle avait beau
fouiller dans sa mémoire, elle ne se rappelait pas avoir
vu son grand- père tituber, bafouiller, ou poser sur elle
un regard vitreux. Elle se souvenait simplement du
tonneau de vin dans le garage, à côté des pommes, de
l'odeur acide qui s'en échappait, et de l'aspect quasi
rituel du remplissage des bouteilles, lorsque le filet
rouge saignait à la panse de bois. Au pire, surtout le
soir, Maurice avait parfois des sautes d'humeur, avant
de sombrer dans un sommeil rythmé par des
ronflements auprès desquels la moissonneuse batteuse
la plus bruyante semblait émettre un doux murmure.
Mais rien de plus.
« Ça ne devait pas être bien méchant…
- Oh ! Un jour ton papa a dû s'interposer :
il voulait lever la main sur moi ! »
Et Mémé de raconter les retours de la Maison du
Peuple. (Enfant, Eve croyait que c'était une immense
bâtisse où on parquait la foule, les jours de marché,
35 Confidence à la troisième personne
par exemple). Elle savait que son mari était de retour,
dans un état quelque peu avancé, parce qu'il braillait
comme un veau dans les escaliers qu'il mettait un
temps infini à gravir.
« Plus fort, les voisins n'ont pas bien entendu ! »
Elle grondait, en confisquant les clefs de la voiture
afin de couper court à toute éventuelle tournée des
grands ducs.
Et un jour, cet acte d'autorité avait déclenché une
colère. Eve n'aurait pas mis la parole de sa grand-
mère en doute, mais ne pouvait imaginer un Maurice
violent, sous l'emprise d'une infâme piquette
auvergnate. Le mari de Louise, peut- être, le père de
Jacques, admettons. Mais certainement pas Pépé
Maurice. Rien n'aurait pu ternir l'image qu'elle gardait
jalousement dans son cœur.
Le décès de Maurice marqua la fin des séjours au
Sana. Désormais, Andrée n'aurait plus à s'insurger
contre les « manières qu'on lui avait données là-
haut », ni à râler contre l'urticaire qui martyrisait Eve
aux beaux jours, et dont l'origine ne pouvait être que
« toutes ces saloperies sucrées dont on l'avait gavée ».
A partir de ce jour, la fillette se heurta à un refus
agressif lorsqu'elle tenta de demander à retourner
auprès de Louise.
Une fois, rien qu'une fois, elle obtint une
permission de quelques jours. Cela lui fit plus de mal
que de bien. Le jour de son départ, voir sa grand-mère
lutter contre les larmes, dans la perspective de se
retrouver seule, la déchira. Maurice n'était plus,
l’Eden de sa petite enfance non plus. A peine arrivée,
elle prétexta une grosse fatigue et alla se coucher sans
dîner. A travers les sanglots qu'elle étouffait dans le
36 Christine Cotart

traversin, elle entendit sa mère qui s'adressait à son
père :
« Non mais tu as vu dans quel état ça la met d'aller
là-bas ! »
Il n'y eut pas de réponse…

37 Confidence à la troisième personne

38 Christine Cotart



Chapitre deux



Or donc, Maurice et Louise avaient offert à leur
rejeton une jeunesse dorée sur tranche. Le petit
Jacques grandit dans une absence presque totale de
contraintes, écumant les bois avec ses copains à la
recherche des nids d'oiseaux et d'écureuils, qu'il
n'hésitait pas à ramener à l'appartement, montrant
ainsi que bon sang ne saurait mentir. Plus tard, ce sont
les bals du samedi soir qu'il écuma, juché sur la moto
offerte par Maman.
Lorsque Eve contemplait les photos de cette
époque en compagnie de Louise, elle tombait
immédiatement sous le charme. Cet œil de velours,
cette fine moustache, cette tignasse aussi brune que
généreuse, ce rien d'arrogance dans le regard… ah, il
devait plaire le Papounet avec ses allures de beau brun
ténébreux ! Mais le Papounet était quand même un
ex-galopin. Doué d'une intelligence vive, il s'en
servait pour faire les quatre-cents coups plutôt que
pour préparer les hautes écoles. Le chemin du bureau
directorial devint bientôt beaucoup trop familier, à
une mère désemparée qui avait bien du mal à
comprendre. Que reprochait- on tant à ce petit si
mignon ? Que de bruit autour de quelques bêtises bien
de son âge !
Le petit si mignon finit par atterrir en
apprentissage. Il se trouvait qu'il était très doué pour
la mécanique. Et contrairement à la terre, le cambouis
39 Confidence à la troisième personne
ne le rebutait absolument pas. Il se pencha donc avec
ardeur sur les mystères des soupapes et des joints de
culasse, oubliant enfin de perturber les cours, de
tourmenter ses professeurs, et de faire le mur.
Puis, un soir, il y eut bal, du côté de l'Allier, là-
bas. Il dansa toute la soirée avec la même jeune fille.
Une jeune fille entendant bien profiter d'une
exceptionnelle autorisation de sortie, sa mère ayant
pour une fois oublié d'agoniser un soir de bal.
Andrée, car c'était elle, n'était pas très belle :
grande, plantureuse, pas vraiment féminine. Sa
chevelure très brune, ses yeux très bruns, sa grande
bouche et son menton volontaire semblaient trahir un
vrai manque de douceur. Mais Jacques détestait les
filles trop fardées, genre « pot de peinture », les
« planches à repasser », et les « momolles pas
dégourdies ». Pour le coup, il était servi.
Une idylle naquit. Seulement voilà, l'Histoire se
fiche pas mal des histoires. Sombre Minotaure, elle
prélève des pions sur le grand échiquier de la vie, et
les entraîne dans les méandres de son repère afin de
s'en nourrir.
C'était le moment qu'avait choisi la France pour
s'accrocher déraisonnablement à ses palmiers dattiers,
avec l'énergie du désespoir. Le contingent fut appelé à
Marseille d'où on l'embarqua pour l'autre côté de la
Grande Bleue, sans crier gare. Vingt-quatre mois !
Deux ans de tourisme forcé à travers tout le Maroc.
Voilà ce qui attendait le Prince du Sana qui, comme
tous ses compagnons d'infortune, n'en demandait pas
tant.
La situation eut pu se résumer ainsi : beau temps,
paysages sublimes, mais autochtones peu accueillants
40 Christine Cotart

et hébergement laissant à désirer, encadrement…
martial… Deux longues années plus tard, à sa
descente du bateau, grelottant de paludisme et d'effroi
rétrospectif, Jacques ramenait dans ses bagages la
haine de tout individu portant teint basané, baptisé du
terme générique de « Bougnoul », ainsi que des Pieds
Noirs et, du temps qu'on y était, des Américains pour
cause de propagande éhontée menée sur le terrain.
Quant aux militaires et aux hommes politiques du
moment, mieux valait éviter le sujet. Tout le monde
baignait dans sa rancœur acide. On lui avait volé un
morceau de sa jeunesse. Il n'était pas près de
pardonner. Tout ce qu'il voyait, c'était que bon
nombre de ses compagnons, ainsi que de ses illusions,
étaient tombés sous le tir nourri des Fellagas.
Un jour, Eve avait environ une douzaine d'années,
un marchant de tapis sonna à la porte. Mauvaise idée.
Pour son malheur, on reconnaissait aisément sa
silhouette à travers les vitres dépolies de la porte
d'entrée : une des épaules, hypertrophiée, disparaissait
sous un halo de couleurs vives. Son père, sur le point
de partir au travail, était courbé en deux sur l'avant-
dernière marche des escaliers du hall, occupé à lacer
un de ses souliers, tout en mâchonnant un caramel. A
ses côtés, Eve remplissait son cartable pour l'après-
midi. Au coup de sonnette, il tourna la tête et réagit en
une fraction de seconde. Il s'était redressé avec la
rapidité d'un cobra, et frappait violemment sur un des
carreaux. Celui où se découpait le visage flou de
l'intrus. Il hurla :
« Fous le camp, sale Bougnoul ! »
Avant que le caramel ne passe traîtreusement par
le mauvais trou, celui-là même qu'il nommait « trou
41 Confidence à la troisième personne
de la prière ».
Eve fut atterrée, ignorant ce qui l'effrayait le plus :
la violence inouïe de la réaction paternelle, la fuite du
pauvre diable qui ne demanda pas son reste, ou bien
ce fichu caramel qui insistait, rendant son père
méconnaissable sous l'effet de la suffocation. Enfin, le
souffle revint peu à peu, bien avant que la haine ne
quitte le regard. Pouvait-on haïr à ce point un
caramel ? Il partit sans un mot, non sans avoir baissé
les yeux sous le regard épouvanté de sa fille, aux
prises avec de vilaines images sorties tout droit de
deux sordides années.
Deux années durant lesquelles Andrée avait su
attendre, se contentant de deux maigres permissions,
et d'une correspondance la plus régulière possible.
Dès le retour de son soldat, un soldat totalement
déstabilisé, anéanti par ce qui lui était arrivé, elle
décréta que cette attente digne de Pénélope avait
scellé leur destin, et le convainquit sans mal de lui
passer la bague au doigt. Les noces qui s'en suivirent
eurent pour caractéristique une absence remarquable
de liesse. Belle-mère et bru s'étaient haïes dès la
première œillade. Louise, la louve vieillissante
retroussait les babines, comme jamais elle ne l'avait
fait auparavant, face à Andrée, la jeune femelle qui
entraînait son louveteau hors de la tanière. Jamais
cette voleuse d’enfant unique ne s'en occuperait aussi
bien qu'elle ! Et en effet, Andrée considéra d'emblée
avec effroi cette éducation aux antipodes de la sienne,
faite de cadeaux somptueux et de servilité.
« Elle lui épluchait même ses oranges ! Et bien
moi, je ne le servirai pas comme un prince ! »
Scandalisée, elle clamait cela haut et fort,
42 Christine Cotart

déversant tout le fiel dont elle était capable, faisant de
ce geste d'amour le symbole de ses griefs. Durant
toute son enfance, Eve entendit parler de cette orange
de discorde. Andrée jugeait cela affreusement
anormal, voire effrayant, prouvant à quel point
l'anormal et l'effrayant peuvent être subjectifs.
Louise s’enfonçait dans ses craintes. Non, son
petit n'était pas très bien tombé.
De son côté, l'autre belle-mère n'avait pas chômé
dans le genre « je sais me montrer très désagréable ».
Gertrude confiait à qui voulait l'entendre que c'était un
voyou qui voulait marier sa fille, qu'il trempait dans
de louches histoires de vol de voitures. Jamais le
voyou ne fut inquiété par les forces de l'ordre, mais
elle n'en démordit pas pour autant, se faisant un
ennemi à vie.

Nantis respectivement d'un diplôme de mécanicien
auto pour l'un, et de coiffeuse pour l'autre, les jeunes
mariés partirent abriter leurs amours à Moulins. La
vie s'ouvrait à eux. C'était le moment d'en profiter.
Mais c'était compter sans dix petits orteils venus
s'implanter sans tarder. Dix fausses notes dans cette
partition pour deux, alors qu'on en était encore qu'aux
balbutiements des premières mesures A vingt-quatre
ans, ils n'étaient certes plus des gamins. Mais ils
n'étaient pas prêts pour la grande aventure de la
procréation. Pourtant, Andrée avait déjà décrété :
« Nous aurons plusieurs enfants.
- Moi, j'étais tout seul et je ne m'en
portais pas plus mal ! »
Jacques avait même ajouté que le plus tard serait
le mieux. D'où une longue bouderie à l'annonce de sa
43 Confidence à la troisième personne
future paternité.
« Ton père, il avait besoin de toi autant que la
colique ! Il m'a fait la gueule pendant des mois, trop
vexé qu'il était de m'avoir mise enceinte tout de suite.
Ça, pour pleurer, j'ai pleuré ! Il a commencé à
s'intéresser à toi quand tu savais marcher ! Et tu n’as
lâché les murs et les meubles qu'à dix- huit mois,
accrochée à un petit panier. Pourtant, tu n’étais jamais
malade, tu ne pleurais jamais, même pour tes dents.
Pas chiante, quoi ! Ensuite, on peut dire que ça s'est
gâté… »
Voilà ce que Andrée jeta un jour à la figure de
Eve. Elle avait dix-huit ans. Et ce fut comme si elle
lui plantait sauvagement un poignard dans le cœur…
Lorsque Eve fut âgée de six mois, la famille
émigra à Clermont- Ferrand, car Jacques étouffait loin
de son cher Puy de Dôme.
« Marre de ces Aliénés ! » maugréait-il, en
référence aux habitants de l'Allier, mais aussi aux
membres de sa belle- famille.
Blottie au fond d'une cuvette, noire à cause de ses
constructions en pierre de Volvic, la ville semblait
souvent suffoquer sous un épais voile de vapeurs
industrielles. Mais cinq minutes de voitures
suffisaient pour rejoindre le grand air des montagnes
environnantes. Jacques se sentit revivre.

Si Eve se pressa peu pour explorer son
environnement, il en fut tout autrement pour
l'apprentissage de la parole. Il en résulta qu'à l'âge de
deux ans, elle s'exprimait déjà parfaitement. Donc
soudain, il fut beaucoup plus flagrant qu'elle existait.
D’autant qu’elle ne cessait de parler. Déformant bien
44 Christine Cotart

peu de mots, énonçant à haute et intelligible voix ce
qui aurait gagné à être chuchoté, ou mieux encore
jamais prononcé… L'auto- censure n'existant pas chez
les enfants, reste aux parents à passer maître dans l'art
du changement de conversation… ou de trottoir.
« Dis Papa, pourquoi le monsieur il a… ? »
Une traction sèche sur le poignet, et Eve s'envolait
de l'autre côté de la chaussée. De plus, la gosse n'avait
jamais les oreilles dans sa poche. Et ce qu'elle
entendait n'appartenait pas toujours au registre
soutenu. Ainsi son père avait pour élégante habitude
de nommer les garnitures féminines en des termes
évocateurs : balançoires à nénettes. Jusqu'au jour où il
commit l'imprudence d’évoquer une « nénette », tout
en farfouillant dans le coffre de sa voiture. C'est alors
qu'une petite voix s'éleva d'un point situé
approximativement à hauteur de son genou gauche :
« Et elle est où la balançoire ? »
Jamais malle arrière ne fut si soudainement et si
minutieusement inspectée.
Puis il y eut l’épisode de la « catin ». C'était vrai
que la petite fille écorchait peu de mots. Si ce n'est
qu'elle se plaignit pendant très longtemps des
méchants « mouquiques » qui la piquaient, et que son
plat préféré fut pendant des années « l'ovelette aux
chardons ». Eve semblait vouloir s'accrocher
indéfiniment à ses déformations linguistiques. La plus
dure à abandonner fut la « tapée ». Rien à faire, elle
jouait à la tapée et non à la poupée. Sa mère essaya
bien de lui faire répéter le bon mot en le découpant, ce
qu'elle fit sagement… mais pour conclure en
demandant où se trouvait sa tapée. Cela finit par
exaspérer la répétitrice qui menaça de se fâcher si Eve
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