CITOYENNETE, PLANIFICATION ET GOUVERNEMENT URBAINS AUX ETATS-UNIS
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CITOYENNETE, PLANIFICATION ET GOUVERNEMENT URBAINS AUX ETATS-UNIS

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Description

La gestion des villes sera vraisemblablement un des problèmes majeurs du XXIe siècle. Face à ces préoccupations et aux dangers qu'elles pourraient engendrer, les villes des États-Unis ont été les premières à devoir prendre promptement des décisions. Certaines ont adopté des modes de planification nouveaux. L'auteur s'appuie sur les exemples de Seattle, San Diego et San Francisco pour analyser les mécanismes, les enjeux et les perspectives en même temps que les limites et les risques de ce mode d'organisation.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2000
Nombre de lectures 263
EAN13 9782296401679
Langue Français
Poids de l'ouvrage 12 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Citoyenneté, planification et
~
gouvernement urbains aux Etats-Unis
Des communautés dans la villeRevue Géographie sociale
Douze numéros ont été publiés sous la direction de Robert HÉRIN et
édités par Les Presses universitaires de Caen (PUC) entre 1984 et 1992.
Plusieurs exemplaires sont encore actuellement disponibles chez
L'Harmattan et aux Presses universitaires de Caen.
Collection
Géographie sociale
Au Centre des Villes
sous la direction de Jacques Chevalier et Jean-Pierre Peyon - 1994
Tziganes en France, de l'assignation au droit d'habiter
Jean-Baptiste Humeau - 1995
Espaces et Pauvretés, la géographie interrogée
Raymonde Séchet - 1996
Les Territoires du quotidien
Guy Di Méo - 1996
Logement et Habitat dans les villes européennes
sous la direction de Jean-René Bertrand et Jacques Chevalier - 1998
Religions et Territoires
Sous la direction de Jean-René Bertrand et Colette Muller - 1999
Des communautés dans la ville
Citoyenneté,planification et gouvernementurbains aux États-Unis
Gérald Billard - 1999
Direction: Jean-Baptiste HUMEAU
Secrétariat de Direction: Colette MULLER
tel: 02 31 56 62 94 / e-mail: muller@mrsh.unicaen.fr
(TYHU;[N.:\TION:\I,
HE L\ RfH~tŒ}U Tm
S('ŒNTIUQfT.
Unité R:és'eaux dot) CNR:SGérald Billard
Citoyenneté, planification et
gouvernement urbains
~
aux Etats-Unis
Des communautés dans la ville
Avant-propos de Jacques Chevalier
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9Photographies: Gérald BILLARD
@ L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-73894-8571-5AVANT-PROPOS
Avec Ilouvrage proposé par Gérald Billard, la collection
Géographie sociale s'enrichit d'un volume venant des travaux d'un
jeune chercheur de grande qualité, plus exactement de sa thèse de
doctorat soutenue au début de Ilannée 1998. Ce nlest pas la
première fois qulun jeune docteur de notre équipe de recherche
publie un ouvrage à partir de sa thèse. Depuis plusieurs années,
nous ne cessons dlencourager ce travail de réécriture sous la forme
dlun ouvrage accessible à un public plus large que celui dlun jury de
thèse ou des spécialistes - rarement nombreux - qui accéderont à la
production scientifique originale ou dérivée. Mais Ilentreprise nlest
jamais réellement facile. La thèse obéit à des exigences qui ne sont
pas celles des ouvrages dlune collection que nous souhaitons lisible
par des non spécialistes. Clest bien un travail de réécriture qulil faut
entreprendre avec dlautres exigences de format, de forme,
dlexpression, tout en conservant Ilessentiel de Ilapport scientifique.
Pour rendre cela possible, notre comité de lecture ne slest pas
contenté dleffectuer un travail critique sur le manuscrit. Il a décidé de
mettre en œuvre un véritable parrainage permettant au jeune
chercheur, dans un dialogue permanent, de mieux comprendre les
logiques de Ilédition commerciale. Que Nicole Sztokman, puis
Colette Muller, soient ici remerciées pour avoir accompagné
G. Billard tout au long de sa démarche par leur expérience et leurs
conseils. Déjà dlautres ouvrages sont en préparation selon la même
procédure. Nous comptons bien que dlautres suivront.
Llouvrage écrit par G. Billard rend compte dlune recherche
conduite aux États-Unis, plus exactement dans trois grandes
villescentres de la Côte Ouest (San Diego, Seattle, San Francisco), ayant
pour objet Ilanalyse des relations entre les gouvernements locaux et
les associations communautaires de résidents à propos des
questions relatives à Ilaménagement. En cela, il contribue à explorer
les manières complexes dont la notion de gouvernance slest
déployée, à la fois dans des situations locales fort diverses et des
7évolutions temporelles qui sont loin d'être homogènes d'une ville à
une autre. À un moment où, en France, la notion de gouvernance est
appropriée et employée il est bon d'avoir un ensemble cohérent de
références, d'autant que G. Billard sait replacer cette notion dans un
contexte états-unien plus vaste. Parallèlement à cette question, une
autre constitue la trame de l'ouvrage : celle du devenir des
villescentres dans des ensembles métropolitains de plus en plus vastes
dans lesquels la position des cœurs se trouve fortement
concurrencée par les développements périphériques. Dynamiser la
croissance des villes-centres, notamment dans le domaine
résidentiel, constitue un enjeu de taille à la fois pour que celles-ci
puissent continuer à jouer un rôle moteur pour l'ensemble de leur
espace métropolitain et pour freiner l'étalement et le morcellement
des périphéries. Pour ce faire, les gouvernements locaux doivent
mettre en œuvre des relations avec les résidents, susciter ou
appuyer leur organisation, faire émerger des compromis qui puissent
satisfaire à la fois les intérêts particuliers des communautés, aux
caractéristiques sociales et aux histoires différentes, et l'intérêt
collectif. Nous sommes ici au cœur de processus de régulation, où
l'espace fait médiation car à travers lui se lisent un ensemble
d'enjeux politiques et sociaux déterminant le présent et l'avenir.
Débarassée de son appareillage épistémologique et
méthodologique sans lequel la recherche n'aurait pu être construite,
clest donc une belle leçon concrète de géographie sociale que nous
livre G. Billard. En même temps, partant des États-Unis, il nous tend
un miroir, nous invite à la réflexion à propos de la gestion de nos
grands territoires métropolitains européens et particulièrement
français.
Jacques Chevalier
8INTRODUCTION
Il subsiste assurément une ambivalence entre le rejet éventuel du
chercheur pour les villes états-uniennes et en retour la fascination qu'elles
sont susceptibles d'exercer sur lui. Lieux de désagrégation sociale, de
violence, de pauvreté et de ségrégation, les cités américaines abritent
également certains phénomènes sociaux contradictoires qui témoignent de la
production d'une nouvelle forme d'organisation de la société. Celle-ci se
manifeste par l'éclosion de micro-territoires urbains dans lesquels on
observe la formation de ce que Castells (1972) qualifie de "sous-cultures
sociales" : associés au sein d'une même terminologie, ces deux phénomènes
à la fois spatiaux et sociaux sont plus communément désignés, dans les
travaux des chercheurs américains, sous l'appellation générique de
community (communauté). Actuellement, beaucoup d'analystes choisissent
d'appréhender la ville à travers la notion de ville globale et refusent donc,
dans leur approche des phénomènes urbains, de reconnaître la pertinence
des entrées à l'échelle des quartiers ou des communautés (Robinson, 1995).
Cependant, plus que jamais aux États-Unis, le territoire urbain est
organisé selon une polarisation par classe et par race (Savitch et Vogel,
1996). La présence de groupes communautaires (ou communautés) dans les
villes américaines constitue la résultante et le moteur de la division sociale
et raciale de l'espace urbain. En dépit de l'accroissement de la mobilité
physique des individus à l'intérieur des villes, engendré par un fort
compartimentage fonctionnel de l'espace urbain (séparation généralement
nette entre espaces résidentiels, lieux de production et de consommation) et
l'avènement d'une société automobiliste, le lieu de résidence représente un
point de référence primordial pour l'individu. Celui-ci délimite généralement
son territoire primaire à l'échelle du logement alors que le quartier par
projection collective peut parfois devenir le territoire du groupe. À travers
ce double phénomène de division sociale marquée de l'espace urbain et de
cet attachement particulier au logement ressenti par l'individu, le quartier
représente une unité géographique, sociale et politique essentielle aux
ÉtatsUnis (Clay et Hollister, 1983).
9Regroupés au sein d'associations de quartier (ou organisations
communautaires), les résidents perpétuent la tradition américaine de
selfhelp (auto-assistance) qui veut que des citoyens bénévoles, en dehors de
toute intervention extérieure et à travers l'effort collectif, puissent subvenir à
un ou plusieurs besoins spécifiques à l'échelle de leur communauté. En fait
actuellement, devant l'incapacité des gouvernements municipaux à répondre
à l'ensemble des besoins des habitants, le mouvement associatif, souvent en
collaboration avec les autorités publiques ou le secteur privé, pourvoit
directement à un certain nombre de besoins modestes, mais vitaux, à
l'échelle des quartiers. Habituellement aux États-Unis, la citoyenneté, pour
un individu, était vécue simplement par le vote et l'action bénévole au sein
d'associations communautaires (Clavel, 1984). Cependant, cette citoyenneté
peut également se définir dans les pratiques du citoyen (Garcia, 1996). En
tant qu'unité de base de la relation entre l'individu et la ville, le quartier est
devenu depuis une vingtaine d'années un support spatial et social au
développement d'une nouvelle forme de citoyenneté urbaine qui se
concrétise par une participation active à la gestion de l'aménagement des
aires résidentielles, offrant ainsi de nouvelles perspectives dans le
gouvernement des villes.
En effet, les résidents ont intégré le processus de planification
urbaine afin de préserver leur cadre de vie et par prolongement,
l'homogénéité sociale de leur quartier. Trouvant ses racines à la fois dans les
initiatives fédérales du programme de l'Urban Renewal (1949 - 1973), le
Mouvement en faveur des Droits Civiques (fin des années cinquante, début
des années soixante), la volonté des municipalités (souvent encouragées par
le gouvernement fédéral) de redistribuer certains pouvoirs à partir de la fin
des années soixante ainsi que dans la culture même du peuple américain, le
mouvement associatif permet aux citoyens d'intégrer le processus de
planification urbaine et de s'opposer aux intérêts du secteur privé et à ceux
des avocats d'une croissance non régulée des villes. En reconnaissant
l'existence à l'échelle intra-urbaine de communautés résidentielles repliées
sur elles-mêmes qui établissent un fort consensus interne mais entretiennent
une relation conflictuelle avec l'extérieur (Castells, 1972), on saisit sans
doute mieux les raisons qui motivent les résidents à participer à l'élaboration
des politiques urbaines: l'objectif principal réside en effet dans une
préservation du cadre de vie résidentiel conditionnant le maintien de
l'homogénéité sociale et donc la reproduction du groupe.
Le passage au niveau local d'un mode de gouvernement urbain
élitiste à un système pluraliste a contribué à élargir le nombre de groupes en
position d'accéder aux ressources et au pouvoir. Person (1991) insiste sur la
dispersion du pouvoir politique aux recompositions sociales et à l'émergence
10d'un vote ethnique ayant mis fin à l'hégémonie d'une majorité dominante.
Cette dispersion a entraîné l'affirmation d'une scène politique complexe où
chaque groupe défend ses propres valeurs. En raison d'un paysage politique
de plus en plus ouvert, les citoyens trouvent dans le mouvement associatif
un outil puissant pour peser sur la prise de décision publique. Sans
surestimer leur pouvoir, les organisations communautaires sont quelquefois
perçues, en cette fin de siècle, comme des nids idéals à une "insurrection"
démocratique (Fischer, 1994).
Afin de comprendre l'essor des associations de quartier aux
ÉtatsUnis depuis une vingtaine d'années, il faut analyser objectivement les
différentes échelles à l'intérieur desquelles évolue le citoyen américain. En
effet, la nation, la région et la ville sont souvent des entités politiques,
économiques et sociales trop complexes à maîtriser pour le citoyen; à
l'inverse, en tant qu'ultime lieu de refuge et aire privilégiée de l'interaction
humaine, le quartier est un espace familier dans lequel s'inscrit le quotidien
de l'individu. Face à cette réalité, et malgré les difficultés rencontrées pour
définir spatialement un voisinage, le quartier reste l'unité géographique qui
"va le mieux aux individus" (Cunnimgham et Katler, 1983) et où la
citoyenneté possède les meilleures chances de s'exprimer. Dans nos
civilisations occidentales, la citoyenneté pourrait se définir par le fait, pour
un individu, d'être membre d'une communauté politique et en possession de
droits spécifiques mais également de devoirs vis-à-vis de celle-ci (Garcia,
1996). En opposition à d'autres grandes démocraties où l'échelle nationale
est privilégiée, aux États-Unis, la ville (the city qui nous renvoie directement
à l'étymologie grecque citivas: la cité) constitue depuis toujours la
communauté politique dans laquelle s'exprime en priorité la citoyenneté (the
citizenship ).
De l'exercice de la démocratie directe dans les cités de la
NouvelleAngleterre du XVille siècle, décrit par Alexis de Tocqueville, aux
programmes de planification urbaine à l'échelle des quartiers actuellement
en place à San Diego ou Seattle, l'objet de cette étude consiste donc à
analyser l'évolution de la distribution du pouvoir à l'échelle locale.
Aujourd'hui, dans le contexte particulier de la gestion et de l'aménagement
des aires résidentielles, certains gouvernements municipaux opèrent sous
diverses formes une décentralisation de la prise de décision au profit des
citoyens qui injectent ainsi des intérêts communautaires dans la politique
publique. Au regard d'un phénomène qui se généralise, il paraissait donc
pertinent d'examiner les mécanismes, les enjeux, les limites et les
perspectives de l'articulation entre planification urbaine et communautés aux
États-Unis.
IlCette étude peut être scindée en deux parties distinctes. Une
première étape consiste à éclaircir trois aspects sous-jacents à l'articulation
entre planification urbaine et communautés. Après avoir retracé l'évolution
de la urbaine aux États-Unis depuis un siècle, il s'agit
d'interroger le concept de communauté en le positionnant dans son contexte
nord-américain et en l'abordant en termes de groupe social, d'aire
géographique et d'interaction sociale. Cette approche dérive logiquement
vers une exploration de la notion de quartier (neighborhood) appréhendée
comme point d'ancrage spatial à la construction d'une relation de voisinage
reposant sur une proximité physique, sociale et sur un attachement collectif
au lieu. Enfin, en adoptant un point de vue plus pragmatique, englobant
notamment des fondements propres à la culture américaine, cette étude se
focalise sur l'intégration dans les politiques urbaines de la notion de quartier,
prise dans son aspect dual (social et spatial). Cette démarche permet de tirer
un bilan global des programmes, institués dans plusieurs villes
étatsuniennes, dans lesquels les citoyens, en partenariat avec les municipalités,
gèrent directement leur environnement résidentiel (élaboration de plans
d'aménagement à l'échelle des quartiers). Cette première étape, à la fois
conceptuelle et pragmatique, pose donc les fondations sur lesquelles se
développe l'étude empirique.
Le travail de terrain est mené dans deux villes-centres: San Diego
en Californie et Seattle dans l'État de Washington. Localisées au sein d'un
même ensemble régional (celui de la côte Ouest des États-Unis) et
appartenant à un modèle de développement urbain que Abbott (1996) définit
comme celui des métropoles de l'Ouest, les deux villes se prêtent
parfaitement à une approche croisée de la notion de planification urbaine à
l'échelle des quartiers. Dans un premier temps, une investigation à l'échelle
municipale retrace les grandes étapes du développement urbain en analysant
la progression des enjeux de la planification urbaine grâce à une lecture des
plans d'aménagement. De façon complémentaire, l'évolution générale de
l'intégration des citoyens dans l'élaboration et l'application des politiques
urbaines est abordée en exposant en particulier le contenu des programmes
spécifiques intégrant des notions de quartier et de communauté.
Dans un deuxième temps, l'échelle communautaire est privilégiée:
deux quartiers laboratoires par site (La Jolla et Ocean Beach à San Diego,
West Seattle et Central Area à Seattle) servent de supports à une étude
comparative menée grâce à l'utilisation de diverses sources telles que les
données du recensement de 1990, les plans de quartiers, des travaux
d'universitaires locaux et des articles de journaux; ces sources sont
complétées par des entretiens avec des responsables d'associations
communautaires et des fonctionnaires chargés d'encadrer les organisations
12de résidents. À partir des données ainsi collectées, le but de l'étude est de
déterminer pour chaque communauté la trajectoire globale du mouvement
associatif, la nature des objectifs développés par les associations
communautaires en comparaison de la politique urbaine prônée par les
autorités publiques (approche des dimensions consensuelles ou
conflictuelles) et enfin, le positionnement en terme de pouvoir du groupe
communautaire par rapport au gouvernement municipal ou à d'autres
communautés. Le choix de quatre sites relève également d'une volonté de
mesurer le poids de la classe sociale ou de l'appartenance ethnique sur la
cohésion et les objectifs de l'action communautaire ainsi que sur l'intensité
de la mobilisation, dans le cadre de l'aménagement des aires résidentielles.
"Les gouvernements sont censés répondre aux attentes des citoyens,
voilà un des attributs d'une société démocratique" (Berry et al., 1993) : si les
dirigeants ne respectent pas cette idée à la fois noble et simple, le système
doit générer de nouvelles formes d'intervention. Aux États-Unis, les échecs
successifs des autorités publiques ou leur manque évident de bonne volonté
ont donc largement favorisé, depuis une quarantaine d'années, la montée en
puissance de certains groupes capables d'exercer une influence sur leur
destin et celui de leur quartier (Scwirian et Mesch, 1993). Perçu par
beaucoup comme la clé de voûte du système démocratique américain, le
quartier doit générer une nouvelle citoyenneté censée conduire à une
implication plus forte des résidents dans l'exercice et la réorientation des
objectifs de la planification urbaine. La question des rapports de force entre
gouvernement et gouvernés constituera effectivement le point central de
notre réflexion.
"Les quartiers représentent les fondations de la ville: c'est à leur
échelle que commencent la démocratie et la planification urbaine globale"
(Minneapolis Planning Commission, citée par Cunningham, 1965). Cette
étude cherche donc à exposer les fondements d'une nouvelle approche de la
planification urbaine et à évaluer la pertinence d'une telle orientation.
Comme le démontrent plusieurs exemples aux États-Unis, des municipalités
et des associations coopèrent déjà avec succès et participent peut-être à
l'émergence d'une nouvelle forme de citoyenneté urbaine. Prendre part au
processus de planification urbaine représente incontestablement une
expérience enrichissante à travers laquelle l'individu apprend à devenir un
bon voisin et un bon citoyen (Maurice et Borin, 1994). Bien entendu, le
risque serait tentant de romancer le phénomène et d'oublier qu'il est de toute
façon impossible d'atteindre une participation civique universelle (Hallman,
1974). Cependant, cette étude se construit autour d'une démarche optimiste
13reposant sur l'hypothèse que l'articulation entre planification urbaine et
communautarisme peut offrir une alternative crédible au mode de gestion
traditionnel des villes états-uniennes, que la participation communautaire
dans le gouvernement des villes produirait un système plus démocratique,
plus accessible donc plus juste.
14PREMIÈRE PARTIE
PLANIFICATION URBAINE ET COMMUNAUTÉS
AUX ÉTATS-UNISUne ville ne peut être seulement définie par ses limites ni
appréhendée comme une simple entité spatiale; elle catalyse des
phénomènes économiques, sociaux, politiques et culturels qui rendent
complexe sa gestion et par nature son étude. Aux États-Unis, jusque dans les
années quatre-vingt, l'idéologie fondamentale s'accroche à une vision de la
ville engagée dans une bataille politique et surtout économique contre les
autres villes (Orum, 1991). La croissance témoigne donc de la bonne santé
d'un système urbain et les aménageurs doivent faire fonctionner la ville
(make each city works), c'est-à-dire la modeler afin que sa structure soit apte
à accueillir les entreprises, les capitaux, la main-d'œuvre pour devenir un
lieu privilégié de production et d'échanges. Néanmoins, depuis une dizaine
d'années, la planification urbaine aux États-Unis adopte de nouveaux
objectifs plus humanistes au travers desquels les acteurs de l'aménagement
accordent une nouvelle priorité aux notions de communauté et de voisinage
qui semblent s'opposer directement à l'anomie et à la montée de
l'individualisme habituellement associées à la croissance urbaine. La ville
est de nouveau appréhendée comme le foyer privilégié d'une vie sociale
particulièrement riche.
Singularité de l'orientation actuelle des politiques urbaines aux
États-Unis, l'entrée par l'échelle du quartier s'impose auprès de certains
aménageurs, élus et citoyens, comme une nouvelle priorité apte à optimiser
le gouvernement des villes. En effet, il semble incontestable que la
dynamique d'une ville (croissance, expansion, déclin, renaissance) se
transpose en étapes séquentielles au niveau des quartiers (Hunter, 1979). Le
quartier est donc confronté aux différents problèmes urbains contemporains
et à ce titre, il apparaît comme un terrain d'étude et un laboratoire
expérimental de plus en plus sollicités par les planificateurs américains.
Dans plusieurs villes états-uniennes, la multiplication des programmes à
l'échelle des quartiers témoigne de la capacité des résidents à s'organiser et
de la volonté de certains décideurs de trouver de nouvelles solutions en
matière d'aménagement et de gestion des espaces urbains: en quelque sorte,
le quartier représenterait une unité sociale et spatiale servant de lien entre
les forces et les institutions de la société au sens large et la quotidienneté des
individus.
17"Les villes américaines ont en commun de devoir continuellement
faire face à des problèmes sans fin: manque de logement, redéveloppement,
revitalisation, criminalité, éducation, qualité de vie, problèmes ethniques"
(McGloin, 1978). Évidemment, dans la société moderne, les changements
sont inévitables et se lisent facilement à travers la métamorphose des
paysages urbains. Selon Corso (1983), l'accession d'un espace urbain au
statut de métropole s'accompagne généralement d'un afflux de personnes,
d'une expansion et d'une diversification des industries et du commerce ainsi
que de l'émergence d'une qualité indéfinissable d'urbanité (nouvelles
opportunités sociales, culturelles, récréatives...) ; en retour, de nombreuses
communautés se désagrègent sous la pression de ces mutations. Cependant,
des citoyens tentent de s'opposer à ce déterminisme économique et aux
changements sociaux en s'unissant afin de développer un mouvement viable
d'autodétermination. En adoptant ce type de comportement, les individus
découvrent l'importance des liens sociaux qui représentent la base de la
construction d'un sens du voisinage et de la communauté.
18Chapitre 1
GOUVERNER lA VillE ÉTATS-UNIENNE
À TRAVERS lA PLANIFICATION URBAINE
À la base, la planification urbaine (Fulton, 1991) correspond au
"processus par lequel chaque agence gouvernementale détermine l'intensité
et les arrangements géographiques des différentes occupations des sols de la
communauté (résidentielle, commerciale, industrielle, voies de
communication, espaces publics...)". Cette définition s'applique plus
particulièrement au land use planning, c'est-à-dire à l'utilisation physique du
sol mais il est également nécessaire d'associer aux variables de morphologie
urbaine pure, des problématiques politiques, économiques et sociales. La
planification urbaine trouve sa raison d'être dans la formule "the only
problem-free city would be a totally stagnant city" (la seule ville sans
problème serait une ville totalement stagnante - C. Abott in Exploring
Urban America, 1995). Le rôle premier de la planification consiste à
anticiper les bouleversements positifs ou négatifs d'une ville. Néanmoins,
dans sa conduite, la planification urbaine reste largement dominée par le
pouvoir politique local qui contrôle le budget et met en place le service
municipal (planning department) chargé de piloter l'ensemble du processus.
À travers ce processus de planification urbaine, les autorités municipales
gouvernent la ville et influencent l'évolution économique et sociale de
celleci : depuis un peu moins d'un siècle, bien que les politiques urbaines aux
États-Unis évoluent en matière d'objectifs, d'enjeux ou même d'équilibre
entre les différents acteurs, la maîtrise du processus de planification
s'impose donc comme une priorité pour les gouvernements locaux.
CULTURE DE LA PLANIFICATION URBAINE AUX ÉTATS-UNIS
Les premières décennies de la planification urbaine
À la fin du XIXe siècle, devant la croissance non contrôlée des
grandes villes de l'Est, apparaissent les premiers mouvements appelant à une
meilleure gestion et un aménagement réfléchi du tissu urbain. Dès 1893, lors
19de la World Columbian Exposition de Chicago, émerge le courant
City Beautiful qui tente d'imposer une nouvelle philosophie en matière de
politique urbaine axée en grande partie sur des considérations esthétiques;
les fontaines, les plazas, les essais architecturaux de Chicago défient pour la
première fois la fonctionnalité de Manhattan. Cependant, il faut attendre les
années vingt pour voir apparaître ce qu'il est possible de nommer la
planification urbaine moderne. Le mouvement City Beautiful introduisait
une nouvelle façon de penser la ville mais le progrès technique va
totalement modifier le rapport à l'espace urbain (nouvelles notions de
distance et de mobilité), incitant les autorités publiques à adopter pour la
première fois une politique urbaine rationnelle. En effet, l'avènement de la
voiture individuelle (précédé par celui du tramway) constitue une nouvelle
donne en imposant la construction de nouvelles infrastructures (routes) mais
surtout engage les villes dans un mouvement physique d'étalement (urban
sprawl) qui remet en cause la stabilité du marché immobilier et de l'emploi.
Le contexte défavorable de la Grande Dépression (début des années trente)
oblige les autorités publiques à limiter les politiques de régulation de
l'aménagement afin de privilégier la survie économique. À la fin de cette
période noire, la planification urbaine atteint pourtant un premier stade de
maturité avec l'apparition des master plans (en France, équivalent d'un
schéma directeur à l'aménagement urbain) et surtout du zonage à grande
échelle.
En moins de vingt ans, la planification urbaine est venue réguler
pour la première fois la croissance des villes nord-américaines. Néanmoins,
l'intervention restreinte du gouvernement fédéral dans les politiques
urbaines, avant la Seconde Guerre mondiale, limite considérablement la
diffusion d'une planification urbaine rationalisée: le déséquilibre social et
économique entre la ville-centre et les zones périurbaines ne cesse de
s'amplifier.
À travers les Housing Act de 1949 et 1954, le gouvernement fédéral
lance enfin plusieurs programmes ambitieux de rénovation urbaine (Urban
renewal) afin de stopper la dégradation des quartiers résidentiels centraux et
péricentraux désertés par la population blanche. Paradoxalement, llnterstate
Highway Act de 1956 renforce le déséquilibre entre ville-centre et banlieue
en accélérant la construction d'autoroutes intra-urbaines. En améliorant
l'accès des quartiers centraux, ces axes pénétrants favorisent la croissance
des déplacements automobiles et assurent définitivement l'essor du modèle
suburbain. Cette première série de mesures à l'initiative de l'État véhicule
une profonde ambivalence: la reconquête des espaces centraux doit
redynamiser la ville-centre alors que, parallèlement, l'aménagement
20autoroutier accélère le déséquilibre centre / périphérie. J. Cullingworth
(1993) qualifie d'ailleurs la politique fédérale pendant cette période de
"Federal Nonurban Policies (politique non-urbaine)".
Quoi qu'il en soit, cette intervention étatique s'inscrit toujours dans
une perspective économique puisqu'elle a pour finalité de favoriser à court
terme l'investissement en matière d'immobilier et d'emplois. L'objectif de la
rénovation urbaine n'était pas de réduire les inégalités sociales en matière de
logement mais de relancer l'initiative privée. Les organismes impliqués dans
cette stratégie urbaine (État fédéral et gouvernements locaux) ne pouvaient
pas assumer financièrement la gestion à long terme d'un parc de logements
sociaux; il fallait soutenir des projets capables de dynamiser le marché
immobilier privé et de générer d'importantes recettes fiscales pour les
municipalités.
Mais avec le Mouvement pour les Droits Civiques, déclenché dans
les années soixante par la minorité noire, relayée par d'autres communautés
minoritaires, la planification urbaine entre dans une nouvelle ère. En effet,
les planificateurs sont confrontés aux revendications des minorités qui leur
reprochent de conceptualiser les problèmes urbains au lieu de privilégier une
approche sociale tenant compte des particularités de chaque communauté.
D'ailleurs, les premières opérations de réhabilitation et de rénovation de
quartiers dans les villes-centres se sont accompagnées de nombreux
déplacements abusifs de population qui n'ont pas été compensés par un
programme de relogement efficace: plusieurs milliers de familles déplacées,
souvent noires, se sont rabattues sur le marché immobilier privé. La hausse
de loyer inhérente aux lois du marché et l'exclusion résidentielle régissant le
marché immobilier privé accentuent alors inexorablement le malaise social
dans les quartiers centraux. La rénovation urbaine n'a pas résolu les
problèmes, elle les a simplement déplacés dans l'espace (Castells, 1972).
L'accélération de la ségrégation et la dégradation des conditions de vie dans
les villes-centres poussent cependant le gouvernement fédéral à réorienter sa
politique nationale. En 1965, la création du Department of Housing and
Urban Development (RUD) favorise l'adoption dans l'urgence de deux
Housing Community Development Acts en 1970 et 1977 qui intègrent de
nouvelles problématiques:
. isolement social, problèmes de pauvreté et de chômage des
minorités,
. déséquilibre des différentes zones urbaines,
. inadéquation de la structure des pouvoirs locaux,
. instabilité fiscale des gouvernements locaux,
. migration des populations des centres vers la périphérie,
21. gestion catastrophique des ressources humaines et du milieu,
. incapacité des gouvernements locaux à stabiliser et gérer la
croissance urbaine,
. mauvaise coordination des acteurs dans la mise en place de projets
à long terme, ainsi que dans la gestion de l'énergie et des ressources
naturelles.
À travers les deux Housing and Community Development Acts
apparaissent également deux programmes spécifiques: le Model City
Program qui marque le passage de l'interprétation physique des problèmes
urbains vers une vision sociale plus proche des réalités communautaires et
War on Poverty (guerre contre la pauvreté) qui vient soutenir les populations
habitant les quartiers défavorisés des villes-centres. En 1978, la National
Urban Policy mise en place à l'initiative du gouvernement Carter reprend les
grands axes des précédents programmes en débloquant une nouvelle fois des
crédits (Urban Development Action Grant) destinés à aider les investisseurs
privés à injecter des fonds vers les zones défavorisées. Ceci constitue
d'ailleurs la dernière intervention à grande échelle d'un gouvernement
américain en matière de planification urbaine.
Le bilan de ces 35 années de planification s'avère plutôt mitigé. Le
début des années soixante marque une généralisation de la planification
urbaine: panni les 126 villes américaines comptant plus de 100000
habitants, seules deux ne possèdent pas un plan d'aménagement abouti ou en
préparation (Yates, 1973). Par ailleurs, ces nouvelles considérations pour
améliorer la gestion et l'aménagement des espaces urbains s'accompagnent
de deux tendances. D'un côté, le processus de planification urbaine
abandonne, pour la première fois, son caractère hégémonique pour s'orienter
vers une consultation accrue des citoyens. L'apparition des organisations
communautaires en tant que partenaires des autorités locales et du
gouvernement fédéral réoriente enfin de façon significative le processus de
planification. Le principe de développement communautaire (community
development) révolutionne la planification urbaine qui s'engage à partir de
ces années vers une intégration de plus en plus systématique de
l'intervention directe du public dans les politiques urbaines.
Mais à l'opposé, l'arrivée de ce nouvel acteur amplifie le désordre
existant déjà entre les différents partenaires, le processus de planification
urbaine pour être efficace doit s'accompagner d'un mouvement de
centralisation nécessaire pour assurer la cohésion des différents acteurs et
une action à long terme (Yates, 1973). Pendant cette période les États
fédérés s'avèrent pratiquement incapables de supporter la politique fédérale
22et inefficaces à résoudre les problèmes urbains. Les gouvernements locaux
montrent également de grosses lacunes et affichent notamment une éternelle
crainte vis-à-vis de toute intervention de l'État qui pourrait menacer leur
pouvoir souverain sur le territoire municipal. De plus, à l'image des
Community Development Program Grants mis en place en 1974, beaucoup
de fonds fédéraux furent gaspillés pendant cette période (construction de
terrains de tennis, aménagement de piscines à vagues ou de terrains de
polo !). M. Nenno (1988) compare avec justesse la politique urbaine
américaine pendant ces années à un gâteau marbré: tous les paliers
gouvernementaux (fédéral, États, collectivités locales) s'entrecroisent de
façon confuse dans un processus toujours dominé par le secteur privé.
Néanmoins, cette période symbolise une nouvelle vision de la planification
urbaine qui s'enrichit de problématiques communautaires, sociales et de
qualité de vie.
Logiques actuelles de la planification urbaine
Le début des années quatre-vingt n'annonce aucune amélioration
pour les villes-centres américaines malgré les lourds programmes fédéraux
instaurés dans les vingt dernières années. En fait, l'argent débloqué a permis
de venir en aide à une partie des populations défavorisées mais n'a pas
résolu les problèmes de fond: manque de logement, insalubrité, chômage,
ségrégation, arrivée encore massive d'immigrés, dégradation de
l'environnement, mauvaise coordination dans la prise de décision et dans
l'action des différents acteurs de l'aménagement... Le contexte général, face
à l'échec relatif des précédentes tentatives, ne favorise pas une nouvelle
vague de mesures fédérales. D'ailleurs, le retour au pouvoir des
Républicains (Reagan / Bush: 1981-1992) marque nettement le
désengagement de l'État fédéral dans les politiques urbaines (New
Federalism). Cette option doit libérer le marché privé (immobilier et
entreprises) de certaines contraintes pour stimuler l'investissement dans les
villes-centres. Le secteur privé est donc chargé de rétablir l'équilibre du
système. Ce choix gouvernemental bascule l'entière responsabilité de la
politique urbaine au niveau des pouvoirs locaux qui doivent faire face à la
pression accrue des États qui adressent aux gouvernements municipaux des
directives très strictes en matière de protection de l'environnement ou de
gestion de la croissance urbaine, par exemple. Cependant plus préoccupant
encore, la fuite des ménages les plus solvables des couches moyennes et
élevées et la délocalisation d'une grande partie du secteur commercial vers la
périphérie diminuent considérablement les recettes fiscales des
villescentres. Parallèlement, elles enregistrent une croissance exponentielle de
leurs dépenses qui, par le passé, étaient en partie prises en charge par les
23États ou l'État fédéral (Patriarche, 1991): entretien des infrastructures,
besoins croissants de services, demande en matière d'aide sociale, déficit de
logements sociaux... Les villes développent donc de nouvelles stratégies en
matière de planification urbaine. Les investisseurs et les promoteurs privés
renforcent leurs interventions mais leurs pouvoirs à l'échelle locale semblent
menacés par la mise en place de programmes spécifiques destinés à donner
la parole aux résidents en imposant l'échelle du quartier comme unité de
base de la planification. Cette nouvelle orientation coïncide également avec
le succès des mouvements environnementalistes tendant à imposer des
normes de qualité de vie venant entraver la perpétuelle course vers la
croissance, longtemps considérée comme le seul remède à la crise urbaine et
sociale.
L'arrivée à la présidence du démocrate Clinton ainsi que sa
réélection en 1996 laisse entrevoir pour les municipalités un certain nombre
d'espoirs. Pourtant la hausse de la dette nationale n'encourage pas le
gouvernement fédéral à débloquer des fonds d'autant que les experts restent
persuadés que l'argent public ne peut à lui seul résoudre cette crise urbaine.
De plus, l'obtention de la majorité au Congrès par les Républicains en
novembre 1994 bloque toute velléité interventionniste de la part du
gouvernement démocrate. La politique urbaine américaine des années
quatre-vingt-dix repose plus que jamais sur un désengagement de l'État et
sur un encouragement à la privatisation des actifs (stades, hôpitaux...) et des
services publics municipaux (Sommer, 1996). L'État cherche plutôt à jouer
un rôle de leader en définissant un programme ambitieux dans le but de
stimuler le partenariat public/privé, encourage les États à collaborer à
l'échelle locale avec les municipalités (dans le domaine de la recherche
universitaire, par exemple), incite les gouvernements locaux à mieux former
leur personnel et à renforcer leur rôle d'entrepreneur. Le gouvernement
fédéral prête également une attention toute particulière à la criminalité
urbaine. Le renforcement du pouvoir policier doit permettre de "sécuriser les
relations d'échanges personnels et privés" (Sommer, 1996), c'est-à-dire
rassurer les investisseurs privés et les ménages, notamment dans les
villescentres. Quant aux organisations communautaires et aux citoyens, ils
forment désormais un troisième secteur dont la participation dans le
processus de planification urbaine est dans bien des cas institutionnellement
reconnue. Pendant sa course à l'investiture en 1992, Bill Clinton avait
d'ailleurs largement appelé ce troisième secteur à prendre part aux différents
programmes de développement urbain.
Au milieu des années quatre-vingt dix, la planification repose donc
largement sur les épaules des gouvernements locaux. Il serait d'ailleurs
24difficile de concevoir une politique nationale globale car les politiques
urbaines s'appuient sur des règles juridiques qui diffèrent d'un État ou d'une
ville à l'autre à l'intérieur même des États. Au niveau des enjeux, les
villescentres remettent en cause la vision économique entourant la planification
urbaine, notamment par rapport à de nombreux projets vitrines qui n'ont eu
aucun effet positif sur la crise sociale. L'utopie de la croissance comme
remède unique au malaise urbain s'affirme dans les nouvelles tendances des
politiques d'aménagement qui prennent désormais en compte des variables
de qualité de vie et de préservation de l'environnement tout en s'appuyant sur
une redécouverte des communautés géographiques et humaines. L'utilisation
de plus en plus fréquente du concept de place par les planificateurs illustre
cette nouvelle référence au lieu habituellement niée par les économistes.
Cette réorientation idéologique favorise la montée en puissance du milieu
associatif qui devient un acteur essentiel de la vie locale. Dans le même
temps, le secteur public devient entrepreneur: il multiplie les opérations en
partenariat avec le secteur privé qui, devant la mutation des enjeux urbains,
recherche souvent l'appui des autorités publiques et des résidents afin
d'éviter des conflits coûteux.
APPROCHE CRITIQUE DES OUTILS DE LA PLANIFICATION
Le secteur privé, le gouvernement fédéral, les États fédérés, les
autorités locales ou le public se différencient entre autres par les objectifs
poursuivis et les stratégies développées au cours du processus de
planification. Cependant, quelle que soit l'ambition de ces différents acteurs,
il existe, au cours du processus de planification, un certain nombre d'outils
communs qu'il s'avère nécessaire de maîtriser. Ceux-ci apparaissent au début
des années vingt et englobent à la fois des outils purement techniques et une
régulation définissant le cadre juridique dans lequel s'inscrit la planification.
La commission ou conseil de planification
Pour les autorités municipales, la première étape de la planification
consiste à créer une commission ou un conseil de planification (planning
commission). Cette institution pilote l'ensemble du processus de gestion et
d'aménagement des villes. La commission se compose en général d'une
douzaine de personnes nommées (appointées) par le maire et (ou) le conseil
municipal ou à travers un consensus entre ces deux autorités municipales.
Ce conseil trace les lignes directrices de la politique urbaine et oriente le
Master Plan (appelé également Comprehensive Plan ou General Plan) qui
va constituer un schéma directeur pour le futur développement d'une ville.
Ce Master Plan est élaboré par le Planning Department (service municipal
25de planification) qui conduit l'étude préliminaire, les négociations avec les
différents acteurs, la préparation et la présentation du plan. Ce service
municipal pourrait être présenté comme l'organe exécutif de la planning
commission qui adopte la version finale du plan avant de le soumettre au
vote du conseil municipal, organe législatif suprême.
Cette structure organisationnelle est incontestablement une entrave
au bon fonctionnement du système. En effet, les membres de la commission
sont nommés par des pairs, souvent en fonction de critères politiques,
relationnels ou économiques. L'autonomie d'une telle institution est donc
aléatoire et les membres du Planning Department souffrent de cette
situation. Une des grandes préoccupations actuelles des planificateurs
travaillant au sein de ce service municipal reste incontestablement l'éthique.
Pris dans un véritable tir croisé entre la commission (représentant l'autorité
municipale) et le public (simple citoyen ou associations) qui peut intervenir
dans la préparation et l'adoption des plans lors de réunions publiques (public
hearings), le planning department est au cœur de l'un des principaux
dysfonctionnements du système. Les principes de neutralité et d'équité du
planificateur au service de l'ensemble de la communauté et des conseillers
municipaux se désagrègent sous la pression de la commission de
planification qui véhicule une somme d'intérêts économiques privés ou
politiques. Ce paramètre pèse lourdement sur le processus de planification,
particulièrement lors de l'élaboration du Master Plan. Même si ce plan dans
sa forme finale a pour rôle de guider les futurs aménagements urbains et il
ne revêt aucun caractère juridique.
Le Master Plan
Le Master Plan fixe à long terme (entre dix et vingt ans)
l'orientation à donner à l'aménagement et la gestion du tissu urbain. Ce
document regroupe à la fois des éléments de l'utilisation physique du sol
(land use planning) mais également des études sur la distribution des
services sociaux et courants (eau, collecte des déchets, électricité, câble,
téléphone...). Il s'applique à l'ensemble de la ville mais dans certains cas
régionaux, celui-ci peut être complété par des études sur des districts
spéciaux ou des plans à l'échelle des quartiers.
Une étude financière accompagne généralement le Master Plan: le
Capital Improvment Program. Ce supplément fait une estimation du coût
pour la ville, mais aussi pour les investisseurs privés, des prochaines
opérations urbaines. Cet exercice comptable est particulièrement délicat car
ce genre de programme doit se projeter dans un avenir incertain tout en
anticipant les futurs investissements. Mais les politiques préfèrent résoudre
26les problèmes plutôt que de les prévenir (stratégie électorale), poussés
d'ailleurs par l'opinion publique souvent plus favorable au déblocage de
fonds municipaux pour faire face à des crises concrètes. Malgré certaines
mesures comme la TIF (Tax Increment Financing) ou le système des Bonus
qui obligent les investisseurs à compléter leurs opérations privées par
l'injection de fonds supplémentaires dans la communauté pour améliorer les
infrastructures et compenser certaines nuisances futures, les autorités locales
connaissent des difficultés à faire de la planification un véritable processus
d'anticipation. En effet, le Master Plan sert de guide mais ne possède aucune
valeur juridique: il n'est pas opposable au tiers ce qui limite son application
et compromet parfois la conduite d'une politique urbaine à long terme.
Pourtant, il existe une régulation juridique qui reste incontestablement l'outil
le plus puissant de la planification: le zonage.
Le zonage (zoning)
Le principe du zonage consiste à découper un territoire en plusieurs
zones dans lesquelles sont déterminées les limites de l'utilisation du sol et
les futurs développements. Ce système offre deux choix de régulation: le
type d'occupation des sols (résidentiel, industriel, espaces verts...) et la
structure (densité, forme, normes architecturales...). Le fondement de base
du zonage est de conserver et d'améliorer l'hygiène, la sécurité, le bien-être
général, de préserver la moralité (pour certaines cours de justice), et d'éviter
une trop grande concentration de population. À l'inverse des plans, le zonage
fait office de loi et le non respect des normes imposées est passible de
prison. Le zonage est donc une arme essentielle pour tous les partis ayant
des intérêts dans la planification urbaine: "la gestion de l'occupation des
sols aux États-Unis repose sur le zonage et non la planification"
(Cullingworth, 1993). Chaque nouvelle ordonnance de zonage (zoning
ordinance) peut d'ailleurs donner lieu à de violents et longs combats
juridiques.
En matière de droit, le zonage se heurte au cinquième amendement
de la Constitution qui protège la propriété privée: le zonage ne peut
engendrer une perte du bien possédé même avec une juste compensation. Il
protège également d'un certain point de vue les propriétaires de terrains d'un
éventuel nouveau développement qui pourrait nuire à un environnement
général existant; par exemple, un espace urbain zoné pour accueillir des
maisons individuelles exclut systématiquement l'aménagement de parcelles
industrielles. La nuisance n'est pas forcément physique (bruit, pollution,
architecture...). Elle peut correspondre aussi à une dévalorisation du bien
possédé qui représente une nuisance financière souvent assimilée à une
27forme d'expropriation. Cet aspect conflictuel du zonage est parfaitement
illustré par la résistance au logement collectif (Baar, 1995) sur l'ensemble
des parcelles et des quartiers résidentiels zonés en maisons individuelles où
toutes les opérations visant à construire des logements collectifs sont
repoussées par les propriétaires de logements individuels car perçues comme
une dévalorisation de l'environnement général et une menace pour la valeur
vénale des maisons.
Une fois une norme de zonage votée, aucun développement hors
norme ne peut être toléré. Mais il existe en matière de zonage autant
d'intérêts que de partis et les luttes de pouvoir entre les promoteurs, les
industriels, les résidents et les municipalités sont extrêmement complexes
car il existe cinquante États aux États-Unis et donc autant de façons
d'interpréter la loi. Par définition, toute forme de zonage exclut des
utilisations possibles du sol puisqu'elle impose un type de développement et
une densité pour une aire géographique donnée. Cette pratique du zonage
d'exclusion (Exclusionary Zoning) s'est particulièrement généralisée dans les
villes américaines, depuis le cas de justice Village of Euclid vs Ambler
Reality Co (Ohio, 1926) où la cour Suprême des États-Unis avait reconnu la
validité de l'exclusion foncière avec la Constitution. Ce cas statue sur le fait
"qu'une construction ne doit pas porter préjudice à une propriété voisine".
Une maison, un immeuble ou un autre type d'aménagement peut être un bon
projet sur le fond mais mal situé, il devient une nuisance pour
l'environnement dans lequel il s'inscrit. Cette décision juridique admet ainsi
explicitement le caractère dévalorisant des logements collectifs par rapport
aux maisons individuelles considérées comme la forme d'occupation des
sols la plus noble.
Depuis 1926, cette forme de zonage (également appelée zonage
Euclidien) a dominé les politiques urbaines en imposant la maison
individuelle comme symbole du droit de l'individu à la propriété et en
rejetant systématiquement toute forme de développement (industriel,
commercial, logements collectifs et sociaux) pouvant menacer la suprématie
de ce type d'occupation des sols. La suburbanisation résidentielle se déroule
donc pendant plusieurs décennies dans ce contexte d'exclusion où
finalement l'intérêt général de la communauté protège la propriété privée; le
mouvement Not in My Back Yard (pas question dans mon jardin) symbolise
ce rejet sans concession de toute norme de zonage différente du Single
Family (maison individuelle). Ce zonage d'exclusion est de plus en plus
critiqué car il polarise la société américaine et contribue au renforcement de
la ségrégation raciale et sociale ainsi qu'au déséquilibre
villecentre / périphérie. Pourtant dès le début des années soixante-dix, un contre
mouvement, connu sous le nom du Fair Share (partage équitable), vient
28défier l'idéologie classique. En 1975, dans le cas Southern Burlington
County NAACP vs Township of Mount Laurel, la cour Suprême du New
Jersey confirme le jugement d'une cour inférieure qui avait statué sur la non
validité d'un zonage n'intégrant pas de logements sociaux. Ainsi débute le
principe du d'intégration (Inclusionary Zoning) qui véhicule de
nouvelles normes et obligations pour les développeurs en matière de
logements sociaux: The New Jersey Fair Housing Act adopté en 1985,
illustre bien cette nouvelle donne.
Le zonage d'intégration, dont la validité avec la Constitution ne
cesse d'être attaquée, apparaît toujours dans les politiques urbaines comme
une recommandation et non une obligation. Ce timide changement d'attitude
ne suffit pas à imposer une véritable politique foncière sociale car d'autres
paramètres interviennent dans les stratégies actuelles. Les diverses lois de
protection de l'environnement, les nouvelles idéologies de qualité de vie, la
pollution, la saturation du réseau routier, la reconnaissance de districts
historiques poussent les autorités, souvent sous la pression de l'opinion
publique, à pratiquer le downzoning. Cette pratique, qui revient à diminuer
les densités constructibles pour limiter les nuisances, restreint
dangereusement les possibilités de construction de logements collectifs et
accentue la crise du logement pour les classes sociales les plus défavorisées.
Théoriquement l'appareil judiciaire doit veiller à la défense des droits de
tous les citoyens et statuer sur la conformité de la planification avec la
Constitution. Malgré ces principes de base, la ségrégation sociale ainsi que
la discrimination raciale continuent de transparaître derrière l'adoption de
certaines normes de zonage. Il est incontestablement "naïf et romantique de
croire que la justice pourra triompher de la politique" (Rosenberg, 1979, cité
par J. Cullingworth, 1993). Les autorités municipales contrôlent le système
du zonage en amont et chaque acteur de la planification urbaine, en
l'absence d'uniformité étatique, bataille à l'échelle locale pour influencer un
pouvoir politique en perpétuelle recherche d'appuis électoraux.
LA PLANIFICATION URBAINE,
ENTRE PROMESSES ET RÈALITÉ
La planification urbaine moderne aux États-Unis a une soixantaine
d'années, et à l'image du zonage précédemment abordé, il s'avère pertinent
d'évoquer les failles mais également les réussites d'un système dans lequel
va s'inscrire l'ensemble de cette étude. Les urbanistes, les politiques et les
universitaires ont pour ambition d'améliorer le processus de planification
pour le rendre plus fonctionnel et plus efficace car les villes états-uniennes,
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