GÉOGRAPHIE ET COMPLEXITÉ

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L'aventurier des mers ou du désert fascine nos contemporains, lui qui trace son chemin éphémère et exerce sa souveraineté sur l'espace sans pouvoir ni titre de propriété. Plus la civilisation déterritorialise les individus, en les faisant converger vers des espaces abstraits, unidimensionnels et surcodés, plus ils aspirent à une géographie mythique, cordiale et existentielle, qui conjugue, avant de les dissocier, les regards et les usages du monde.

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Date de parution 01 janvier 1999
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EAN13 9782296380097
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Géographie et ComplexitéCollection L'Ouverture Philosophique
dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'
elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y
confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est
réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils
soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines,
sociales ou naturelles, ou ... polisseurs de verres de lunettes
astronomiques.
Dernières parutions
Olga KISSELEVA, Cybertart, un essai sur l'art du dialogue, 1998.
Jean-Luc THAYSE, Eros etfécondité chez le jeune Lévinas, 1998.
Jean ZOUNGRANA, Michel Foucault un parcours croisé: Lévi-Strauss,
]Heidegger, 998.
Jean-Paul GAUBERT, Socrate, Une philosophie du dénuement, ]998.
Roger TEXIER, Socrate enseignant, de Platon à nous, 1998.
]Mariapaola FIMIANI, Foucault et Kant, 998.
Stéphane HABIB, La responsabilité chez Sartre et Levinas, ]998.
Fred FOREST, Pour un art actuel, ]998.
Lukas SOSOE, Subjectivité, démocratie et raison pratique, ]998.
Frédéric LAMBERT, J-Pierre ESQUENAZI, Deux études sur les
distorsions de A. Kertész, ]998.
Marc LEBIEZ, Éloge d'un philosophe resté païen, 1998.
Sylvie COIRAULT-NEUBURGER, Eléments pour une morale civique,
1998.
Henri DREI, La vertu politique: Machiavel et Montesquieu, 1998.
Dominique CHATEAU, L'héritage de l'art, 1998.
Laurent MARGANTIN, Les plis de la terre - système minéralogique et
cosmologie chez Friedrich von Hardenberg (Novalis), ]998.
Alain CHAREYRE-MEJAN, Le réel et lefantastique, 1998.
François AUBRAL et Dominique CHATEAU (eds), Figure, figural,
]999.
(Ç)L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-7452-7Michel ROUX
Géographie et Complexité
Les espaces de la nostalgie
L'Harmattan Inc.Éditions L'Harmattan
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique
Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK975005 ParisDU MEME AUTEUR
- Roux M., Le Désert de sable, l'imaginaire saharien des
Français 1900-1994, Préface de Théodore Monod,
L'Harmattan, 1996.
- Roux M., L'imaginaire marin des Français - Mythe et
Géographiede la mer, Préface de P. Claval, L'Harmattan, 1997.
Je remercie Claire ainsi que les amis et les collègues qui
m'ont encouragé et aidé dans cette démarche.
Mes remerciements s'adressent aussi à Jean-Pierre Foucher,
libraire avisé à Lorient, pour les excellents ouvrages qu'il m'a
fait découvrir.L' histoire n'a jamais rien compris aux
nomades, qui n'ont ni passé ni avenir.
Les cartes sont des cartes d'intensité, la
géographie n'est pas moins mentale et
corporelle que physique en mouvement.
G. DELEUZE, Dialogues.SOMMAIRE
INTRODUCTION: POUR UNEPROBLEMA TIQUEDE 11
L'IMAGINAIRESPATIAL
I -Les espaces de la nostalgie: le besoin d'un nouveau 11
concept
2 -L'imaginaire spatial, de l'émergence au paradigme 29
32- au coeur des réalités géographiques
- L'imaginaire n'est pas une sous-réalité, pas plus qu'un
prisme déformant 40
45-La métaphore concilie imagination et rationalité
50- L'imaginaire comme réalité « émergente»
54-Le paradigme spatial, son étendue et sa dynamique
63- Le choix de la complexité et de l'incertitude
PREMIERE PARTIE: GEOGRAPHIEDE LA NOSTALGIE 75
Chapitre I - LES TERRITOIRESDES CONFINS 79
I -Le fleuve-océan 79
1052 - La mer de sable
Chapitre n -APPROCHE PHENOMENOLOGIQUE DE
L'AVENTURE 121
125I -Tracer sa route
2 - L 'homme est sa propre fin 132
DEUXIEME PARTIE: MORPHOGENESEDES ESPACESDE LA
NOSTALGIE 147
Chapitre 1- LE TEMPSD'UNE GEOGRAPHIEEXISTENTIELLE 149
I -Mythe et espace 149
2 - Géométrie et déterritorialisation dans la Grèce ancienne 156
93 - Désert et royaume de Dieu 165
4 -La France des terroirs 173
Conclusion -L'amorce d'un antagonisme constructeur entre
deux paradigmes spatiaux 181
Chapitre 11- LE TEMPS DE LA DETERRITORIAllSATION 185
GENERALISEE
I -Civilisation et déterritorialisation : 186
164-De l'espace multidimensionnel du mythe à l'espace
unidimensionnel de la civilisation
-Déterritorialisation des masses rurales 191
- et crise morale 203
2 -A propos de quelques fonnes de reterritorialisation : 211
-Reterritorialisation métaphorique: les idées s'organisent en 211
terroirs
219- ludique et sportive
3 -Une infinité de fonnes de reterritorialisation 234
TROISIEME PARTIE: IMAGINAIREET ECONOMIE 239
Chapitre I : LA VALEURMARCHANDEDE LA NOSTALGIE 241
I - La logique des lignes de prix des voyages organisés 245
2 -L'exemple de la plaisance 258
260-De l'élitisme à la démocratisation
267- Les espaces de la plaisance
3 - La dynamique de la nostalgie: la rétroaction
surcodageligne de jùite 277
Chapitre Il: PARADIGMESPATIALET ECONOMIE 281
I - Les paradigmes à l'amont des raisonnements sur l'espace 284
2 -Quand l'imaginaire occulteles enjeux économiques 292
EPILOGUE: L'ESPACE AU COEURDE LA COMPLEXITE 309
Bibliographie 319
Table des figures 333
10INTRODUCTION
POUR UNE PROBLEMATIQUE DE L'IMAGINAIRE SPATIAL
1 -Les espaces de la nostalgie:
le besoin d'un nouveau concept
« La géographie est l'entrée en possession de la planète terre, la
domination intellectuelle de l'espacel. » C'est par cette citation que
G. et Ph. Pinchemel introduisent leur ouvrage, La Face de la Terre,
avant de retracer les grandes étapes de cette appropriation du monde,
qui ont conduit les hommes à utiliser progressivement la quasi
totalité de l'espace terrestre. La géographie a donc évolué au fil de
cette avancée, et les géographes, sans qu'ils aient toujours été
officiellement reconnus comme tels, ont tour à tour exploré, identifié,
mesuré, cartographié, inventorié les richesses, avant de penser d'une
manière plus globale les interactions complexes entre les hommes et
les lieux. C'est ainsi qu'ils ont tenté de décrire la multiplicité des
formes spatiales que prenait cette appropriation, tout en essayant de
fabriquer des outils et des concepts qui permettent de rendre compte
de leur logique et de leur dynamique. C'est dans ce sens que les
auteurs du premier volume de la géographie universelle - Mondes
nouveaux - ont essayé de dégager, selon un mode de raisonnement
systémique, des modèles spatiaux avec « des lois et des règles
d'organisation et de différenciation, universelles mais exprimées plus
ou moins différemment selon les systèmes sociaur ».
Nous ne voulons pas retracer un historique de la démarche
géographique, mais seulement souligner un point essentiel pour notre
1
GUSDORFG., cité par PINCHEMELG ETPH, in La Face de la terre, Colin, 1994.
2
BRUNET R., FERRAS R., THERY H., (OOs) , Les Mots de la géographie, Reclus-La
Documentation française, 1993.
11propos, à savoir que la plupart des ouvrages qui traitent des rapports
de l'homme à l'espace donnent à penser que ceux-ci se définissent
d'abord comme les réponses raisonnées et adaptées des sociétés aux
sollicitations de leur environnement physique et humain. Ils sont
déterminés par des « usages ou des types d'action fondamentaux »,
cinq selon R. Brunet - l'appropriation, l'exploitation (ou mise en
valeur), l'habitation, l'échange (ou communication), et la gestion. En
conséquence, les actions des hommes sur l'espace (ainsi que leurs
réflexions et leurs discours), obéiraient aux principes de ce que R.
Boudon nomme le paradigme utilitariste3, à savoir qu'elles
relèveraient tout à la fois du calcul d'intérêt, de l'évaluation des
rapports de force, et parfois de la prise en compte des limites ou des
contraintes intangibles du milieu. Les acteurs, quels qu'ils soient,
mobilisent des stratégies spatiales déterminées par l'appréciation des
gains et des coûts, mais aussi des champs des possibles qui dépendent
des conditions naturelles, des visées et du poids de leurs concurrents.
Ainsi les rapports de l'homme à l'espace apparaissent-ils comme une
lutte incessante et émancipatrice qui fait passer les sociétés du stade
de l'équilibre précaire avec le milieu naturel, à celui de sa domination
plus ou moins totale, avec les nouveaux problèmes d'environnement
que ce renversement peut engendrer.
Mais ce qui importe, c'est que dans le monde développé, riche de
ses outils intellectuels et techniques sophistiqués et disposant d'une
masse croissante d'informations, les décisions en matière
d'aménagement de l'espace semblent obéir à une logique, à une
dynamique, à des enjeux, transparents et compréhensibles, même si
elles ne font pas l'unanimité. En effet, en cas de désaccord entre les
tenants de politiques spatiales opposées, la rationalité restreinte qui
filtre des débats n'est jamais remise en cause. Ceux-ci restent
fondamentalement structurés par l'idée que l'espace est une réalité
dont les usages fondamentaux sont défmis clairement, mais qui fait
l'objet de convoitises antagonistes. Lorsqu' aménageurs et écologistes
s'opposent à propos de la construction d'une nouvelle autoroute, c'est
bien au nom d'intérêts identifiables - désenclavement de telle région
pour les uns, inutilité du projet ou dégradation de l'espace pour les
autres -, qui supposent tous la reconnaissance d'une maîtrise de
3
BOUOON R., L'Idéologie, Fayard, 1986.
12l'espace par la société, quelles que soient les divergences qui la
traversent.
Il est incontestable que cette exigence de rationalité a porté ses
fruits et que les analyses géographiques se sont considérablement
enrichies; il n'est pas toutefois certain qu'elles aient pris en compte
tous les éléments qui participent au système de relations entre
l'homme et l'espace.
En effet de nombreux exemples montrent que les comportements
des hommes en matière d'espace ne peuvent pas s'interpréter en
considérant ces derniers comme des acteurs rationnels, informés et
volontaires. Nous voudrions résumer deux de ces exemples, sur
lesquels nous reviendrons abondamment dans ce travail, et qui
constituent de véritables dénis de géographie.
La France a occupé pendant un peu moins d'un siècle le Sahara. Sa
conquête, à l'exception de ses marges, résulte plus du hasard que de
véritables visées géopolitiques4. Or, sauf dans la décennie qui a
précédé l'indépendance, elle n'a semblé considérer cet espace, que
comme une étendue sableuse - alors que les regs constituent près de
75% de sa surface -, d'une pauvreté incurable, mais porteuse de
valeurs ascétiques, conception qui se dégage des oeuvres d'E.
Psichari, d'A. de St-Exupéry, mais aussi de celles des explorateurs et
des géographes comme en témoigne cet extrait du grand spécialiste du
désert que fut R. Capot-Rey :
«Depuis qu'a retenti, sur les bords d'un autre désert, la
première révélation, l'esprit de Dieu n'a cessé de souffler sur
les lieux arides.. des missionnaires, des prophètes et mieux que
des prophètes, donnant l'exemple du renoncement et de la
charité, ont ouvert la voie de la contemplation. (..) Le désert
n'eut-il d'autre rôle que de former pour les régions voisines
des hommes de foi, au lieu de déverser sur elles des épiciers,
des boutiquiers, des cuisiniers et le tout-venant de l'émigration,
4 Comme le montre par exemple la conquête d'ln Salah: le géologie G. B. M. Flamand
fut chargé d'une mission géologique dans le Tidikelt, qui ne relevait pas de la
souveraineté française. Accompagné par une petite escorte militaire, il fut attaqué par
des Touaregs aux environs d'ln Salah; l'échauffourée tourna à son avantage. Un
rezzou suivi d'un contre-rezzou ouvrit inopinément la route de l'Ahaggar.
13il serait autre chose qu'un poids mort, une annexe dispendieuse
dans notre construction africaines. »
Et si l'on effectue aujourd'hui un sondage, parmi les textes et les
images produites sur le désert, on constatera sans peine que ce milieu
jouit encore d'un grand prestige, que la dune en est bel et bien la
figure métonymique et que son évocation reste toujours fortement
investie au plan émotif, affectif et idéologique, y compris dans les
manuels scolaires.
Dans un autre domaine, celui des activités maritimes, la France
cultive un double paradoxe. Elle dispose d'un espace maritime de
première grandeur: une multitude d'îles disséminées dans les trois
océans la place au troisième rang mondial par la superficie contrôlée;
son territoire métropolitain est bordé par deux grandes façades
maritimes, reliées aux régions de l'intérieur par de larges vallées; son
économie en fait le quatrième exportateur mondial -le deuxième si on
rapporte le volume des exportations au nombre d'habitants. Mais
pourtant elle ne figure qu'au 26e rang dans le classement des flottes
nationales, largement dépassée en Europe par nombre de ses voisins,
qui ne disposent pas de ses atouts naturels et économiques.
Quant à la géographie, elle a fait des mers une affaire de
spécialistes; les manuels scolaires et les ouvrages universitaires
destinés au grand public, comme nous le montrerons, les ont
soustraites aux analyses systémiques, pour les réduire à des étendues
bleues indifférenciées qu'aucun élément ne vient structurer. C'est
ainsi que dans le volume de la nouvelle géographie universelle, D.
Pumain et T. St-Julien écrivent dès l'introduction:
«Connaître la situation géographique d'un pays, c'est
aussitôt deviner une foule de renseignements sur lui. Savoir
que la France est aux latitudes tempérées de l'hémisphère
nord, que c'est un morceau du vieux continent européen,
que c'est un des quatre plus grands pays de la Communauté
européenne, que c'est un pays situé à la charnière entre
5
CAPOT-REY R., Le Saharafrançais, P.U.F, 1953.
14l'Europe du nord et l'Europe du sud, c'est déjà savoir, sur la
.
France et les Français, presque l'essentieI6. »
On aura compris que la mer n'est pas l'essentiel, et on en trouvera
vite la confmnation en observant les cartes et en lisant les titres: sur
907 mots employés, deux adjectifs, atlantique et littoraux, font
allusion à la dimension maritime de la France.
Or au-delà de ce désintérêt patent, on est surpris de constater que
les Français se singularisent à l'échelle de la planète par leur goût pour
la mer: de grands romanciers comme V. Hugo, P. Loti, J. Verne en
ont dressé des fresques épiques. La navigation de plaisance a pris en
France un essor remarquable, elle est le premier exportateur de
voiliers, et ses navigateurs dominent incontestablement le domaine de
la course au large. en solitaire, au point de faire dire à un journaliste
espagnol, dans El Pais:
« Une chose est sûre: que ce soit à la voile, à la rame ou à la
nage, la mer est devenue le liquide amniotique dont rêvent nos
voisins d'outre-Pyrénées? »
Elle a en outre développé une nouvelle activité, la thalassothérapie,
sur les bases d'un modèle original - la médicalisation des éléments
marins - qui a donné lieu à des implantations sur la totalité de son
littoral et dont le modèle commence à être largement exporté.
Les deux exemples que nous venons d'évoquer brièvement ont
fait l'objet de nos travaux universitaires: l'analyse des
représentations du Sahara dans l'imaginaire des Français a donné
lieu à la rédaction d'une thèse - Sahara, géographie de
l'imaginaire -, suivie de la publication d'un ouvrage - Le désert de
sable - qui en approfondissait la troisième partie. Plus récemment,
nous avons publié L'imaginaire marin des Français - Mythe et
géographie de la meyB.
6 PUMAIND. et SAINT-JULIEN TH., «La France », in Géographie Universelle,
Hachette/Reclus, 1990.
7 MARTIO., «La France est-elle soluble dans l'eau de mer?» in Le Courrier
international, n0220, 19-25 janvier 1995.
8 Roux M., Sahara, géographie de l'imaginaire, Thèse soutenue à Besançon,
Université de Franche-Comté, Tomes I et 2, 1993.
15Ces recherches nous ont permis de mettre en évidence une
troublante analogie de structures dans les représentations de ces
milieux naturels, qui s'articulent selon quatre axes:
1) Dans les deux cas, la géographie qui se dégage des différentes
productions a tendance à réduire la complexité de ces espaces à des
formes emblématiques: la dune, ou plus exactement la mer de
sable pour le désert; le bleu indifférencié des cartes ou la tempête
nocturne pour l'océan.
2) Ces espaces sont le cadre actif pour des voyages initiatiques:
des individus désinvestissent la civilisation du pouvoir de satisfaire
leurs aspirations profondes et cherchent, au travers de l'épreuve en
mer ou dans le désert, les vraies valeurs, celles qui, immuables,
présidaient dans le monde infini et intemporel des origines.
3) Ces expériences individuelles, répétées par un nombre
d'individus suffisant pour créer une communauté informelle - les
sahariens, les marins -, imposent à l'ensemble de la société un
mode de représentation hautement fascinant, repris par tous les
systèmes de productions d'images - littérature, cinéma, publicité,
etc. -, et qui finit par masquer les grands enjeux économiques, bien
qu'ils puissent être à l'amont d'activités lucratives, notamment
touristiques.
4) Ces modes de représentation, bien qu'ils s'alimentent aux
grands textes fondateurs de notre civilisation - Bible, mythologie
grecque -, n'ont pris toute leur dimension qu'avec
l'industrialisation au début du siècle; ils ont marqué le pas dans les
années cinquante et soixante, pour connaître à nouveau, depuis une
vingtaine d'années, un regain spectaculaire.
Ces similitudes ne manquent pas de questionner, d'autant plus
que des recherches antérieures sur la pratique du ski de fond dans
le massif du Jura nous montrent qu'au désert et à la mer, nous
Roux M., « Mythologies sahariennes» in Sociétés sahariennes entre mythes et
développement, Cahiers d'Urbama, numéro spécial, 1996.
Roux M., « Mythologie. pratique sportive, valeur de l'espace: la plaisance sur le
littoral altantique français »,Norois n03, 1994.
Roux M., Le Désert de sable, l'imaginaire saharien des Français 1900-1994,
Préface de Th. Monod, L'Harmattan, 1996.
Mythe et géographie de la mer,Roux M., L'Imaginaire marin des Français -
Préfacede P. Claval, 1997.
16pourrions adjoindre les milieux du froid et de la neige, et
certainement ceux des grands fleuves et des forêts.
Notre première conclusion, à la lumière des écrits de G.
Bachelard sur les quatre éléments et la poétique de l'espace, était
qu'il existe une catégorie de grands espaces qui font l'objet d'un
réinvestissement important de l'imaginaire:
« Les autres forces imaginantes creusent le fond de l'être ..
elles veulent trouver dans l'être, à la fois, le primitif et
l'éternel. Elles dominent la saison et l'histoire. Dans la
nature, en nous et hors de nous, elles produisent des
germes.. des germes où la forme est enfoncée dans une
substance, où la forme est interne9. »
L'homme confronté au vent, à la montagne, à la mer projette ses
états affectifs sur la matière selon une dynamique, qui lui fait dire
le monde est ma volonté, le monde est ma provocation.
L'ascension d'un versant, la marche contre le vent, la nage dans les
vagues deviennent alors des schèmes du courage et des éléments de
construction de la personne. Mais si cette approche est
incontestablement séduisante dans le lien qu'elle permet de définir
à l'espace, elle prend un caractère à fois trop psychologique et trop
universaliste pour rendre compte de l'émergence'O de ces
géographies imaginaires au moment de l'industrialisation, et de
leur volonté marquée de s'opposer au civilisé.
Dans la démarche du saharien ou du navigateur solitaire, il y a
une volonté affichée de rompre avec les contraintes collectives et
technologiques de la civilisation pour retrouver une autonomie
perdue, en revenant aux origines. Cette nostalgie des origines, ce
goût pour un éternel retour, ce refus du caractère irréversible de la
marche du temps sont bien les arguments du mythe.
En effet, le mythe, selon l'acception du terme qu'en donnent
maints anthropologues et plus particulièrement M. Eliade, est une
9
BACHELARD G., La Poétique de l'espace, PUF, 1957.
10« Emergence I> est employé dans le sens que lui donne E. Morin, La Nature de la
nature. Seuil, 1977 ; l'émergence est une réalité complexe, qui présente un caractère
de nouveauté par rapport aux propriétés de ses composantes (voir la seconde partie de
l'introduction).
17histoire reçue comme vraie qui met en scène des dieux et des héros
dans les temps primordiaux!1. Dans les mythes cosmogoniques, les
dieux transforment le Chaos en Cosmos, accomplissant ainsi des actes
civilisateurs. Leurs gestes deviennent alors des gestes
paradigmatiques, proposés à l'imitation et à la répétition. Ce sont les
seuls événements qui retiennent l'attention, car ils donnent un sens à
l'existence des individus et maintiennent ainsi la cohésion du groupe.
La pensée mythique se veut donc anhistorique. En effet,
l'événement historique par sa singularité et son irréversibilité est
dénué de tout intérêt. De la même manière, elle juxtapose deux types
d'espaces: sacrés et profanes. Les espaces sacrés sont ceux-là mêmes
où se reproduisent les gestes fondateurs. Ils ne se réduisent donc pas à
des lieux de culte. Ce ne sont pas non plus des lieux possédant des
propriétés intrinsèques particulières. Leur caractère sacré tient à leur
rôle primordial dans la répétition des histoires des origines.
Dans les sociétés archaïques la plupart des gestes quotidiens, ceux
de l'agriculteur, du pêcheur, du chasseur, etc., sont perçus précisément
comme des imitations des gestes des dieux et des héros; l'espace
proche est donc fortement investi au plan des valeurs. En retour, la
confrontation de l'homme à l'espace constitue un temps privilégié de
la construction de la personne.
En ce sens, l'expérience du saharien ou du navigateur n'est guère
éloignée de celle du pêcheur ou de l'agriculteur d'une société
traditionnelle: l'espace est pour eux un facteur d'individuation.
L'individuation, pour ne reprendre dans cette introduction que la
définition qu'en donne C. G. Jung est le processus qui permet à
l'homme de prendre conscience de son unicité «la plus intime,
unicité dernière et irrévocable ». L'individuation est la réalisation de
son soi, elle s'oppose à la fois à la dépersonnalisation et à
l'individualisme:
« L'individuation, au contraire, est un synonyme d'un
accomplissement meilleur et plus complet des tâches collectives
d'un être, une prise en considération suffisante de ses
particularités permettant d'attendre de lui qu'il soit dans
Il
CAILLOIS R.,L 'Hommeet le sacré, Gallimard,1950.
ELIADEM., Le Mythe de l'éternel retour, 1969.M., Mythes, rêves et mystères, Gallimard, 1957.
ELIADEM., Le Sacré et le profane, 1965.
18l'édifice social une pierre mieux appropriée et mieux insérée
que si ces mêmes particularités demeuraient négligées ou
opprimées!2. »
Schopenhauer en attribue le principe à l'espace et au temps, seuls
capables de faire que ce qui est un et semblable par essence devienne
différent et pluriell3. Un chercheur, comme 1. P. Augustin en fait un
élément de sa réflexion sur la pratique du surf, «Le surf comme
métaphore du processus d'individuation14 ».
Autrement dit les rapports de l'homme à l'espace dans la société
traditionnelle, comme dans le désert ou sur mer, permettent à
I'homme de résoudre les contradictions entre ses aspirations
individuelles et le besoin d'appartenir à un groupe.
Sur mer et dans le désert, l'individu exerce sa propre souveraineté
sur l'espace: une fois sorti du port ou de l'oasis, c'est lui qui trace sa
route, installe son bivouac ou mouille son ancre à sa guise. Ses
contraintes sont celles des grandes forces primordiales: l'eau, l'air, le
soleil, la terre, etc., et le monde est bien sa représentation et sa
volonté. Plus aucun élément extérieur à son expérience ni à ses
connaissances ne viendra lui indiquer où il se situe. Sa route n'a pas
d'autre matérialité que la croix qu'il a posée sur la carte après avoir
fait le point, quand elle ne se réduit pas à une simple évaluation de sa
position en fonction du calcul des heures de marche, du repérage de la
trace d'un oued ou de l'appréciation de la couleur du sable. Comme
ceux de Zarathroustra, ses voyages et ses périples ne laissent aucune
empreinte durable dans l'espace et ses victoires ne constituent pas des
événements historiques irréversibles, ils s'agrémentent bien de la
pensée mythique de l'éternel retourl5.
Ainsi, si l'on ne s'en tient qu'aux structures, sa pratique de
l'espace rejoint bien celle des groupes de chasseurs, de pêcheurs
itinérants et même des agriculteurs des sociétés traditionnelles. Il faut,
en effet, lire E. Weber et G. Roupnel pour voir à quel point, jusqu'à
la fin du dix-neuvième siècle, des liens étroits et particuliers se tissent
12
JUNG CG., Dialectique du Moi et de l'inconscient, Gallimard, 1964.
13
SCHOPENHAUER, Le Monde comme Volonté et comme Représentation,PUF, 1966.
14
AUGUSTINJ-P., Surf Atlantique - Les Territoires de l'Ephémère, MSHA, 1994.
15
NIETZSCHEF., Ainsi parlait Zarathoustra, Librairie Générale Française, 1972.
19entre l'homme et l' espacel6 Dans un monde de chemins incertains,
sans unité linguistique, sans unité dans le système de poids et mesures,
où l'imprévisible est la règle, ils résultent d'un équilibre hautement
personnalisé entre l'aspiration à soumettre la nature et la nécessité
de s y soumettre.
« Ici dans le village, s'est déterminé le sens social rural, et
toute la force de la société humaine en vient! Mais là-bas,
dans les champs, l'individu s'est entretenu de silence, nourri
de rêves et de solitude. C'est de ces deux forces conjuguées,
dont l'une régit le groupe, et dont l'autre construit l'individu,
qu'est faite toute cette puissante humanitéJ7. »
Le champ, le pays, le terroir sont la traduction spatiale de cette
appropriation globale de l'espace, où viennent se fondre les pratiques
collectives et individuelles et que renforcent les particularismes
linguistiques. Aussi, il ne nous paraît pas déraisonnable d'affirmer
que, jusqu'à la révolution industrielle, l'espace est vécu sur un mode
mythique. En effet, l' éconoÏnie encore largement agraire se prête à
une représentation cyclique du temps et de l'espace; en l'absence de
tout gain de productivité, I'homme n'acquiert jamais d'avantages
définitifs dans sa conuontation avec l'espace.
Il est certain que la religion chrétienne propose une première forme
de désenchantement du monde au profit d'un royaume divin
intériorisé: c'est le lien à Dieu et non pas la relation à la terre qui est
facteur d'individuation18 Mais le Christianisme ne parvient pas à
imposer de fait cette conception autrement que sous des formes
rituelles, déconnectées du quotidien ou étroitement mêlées à I'héritage
mythique. De nombreux usages comme la bénédiction du premier
labour et des semences, la dispersion des cendres de la bûche de Noël
et des feux de la St-Jean sur les semailles, montrent bien les traces de
cette pensée primitive.
16
WEBER E., La Fin des terroirs, Fayard, 1983.
ROUPNEL G., Histoire de la campagne française. Postface d' E. Leroy-Ladurie, G.
Bachelard, P. Chaunu, P. Adam, Plon, 1981.
17
ROUPNELG, ouvrage cité.
18
DEJARDIN1., « Le Royaume de Dieu et la Terre» in L'Homme et la Terre, Le Coût
freudien et Le Cercle B. Lazare, Point Hors Ligne, 1991.
20Ce rapport à l'espace, par l'ensemble des connaissances
particulières qu'il requiert, donne à l'individu la possibilité d'effectuer
sa puissance, et l'effectuation de puissance est source de joiel9.
Autrement dit il existe un lien constructeur entre l'homme et l'espace,
plus ou moins indépendant des considérations sociales et
économiques. Les historiens ont du reste bien montré que la
communauté paysanne a toujours su maintenir une certaine forme de
souveraineté sur ses propres terres: les pouvoirs seigneuriaux et
royaux ont dans une certaine mesure épargné l'organisation de la vie
sur le finage20.
C'est l'industrialisation qui va introduire une rupture dans cet
équilibre: la concentration des richesses, et l'affirmation des pouvoirs
de l'Etat vont priver le plus grand nombre de ces rapports singuliers à
l'espace. Les sciences humaines n'ont retenu de cette
déterritorialisation que ses strictes composantes économiques,
sociales et géographiques. En assimilant ce phénomène à un exode
rural, elles l'ont transformé en un déplacement au profit d'une
nouvelle entité, la ville, et n'ont attribué son caractère dramatique
qu'aux conditions sociales déplorables que le capitalisme sauvage
entraînait.
Dans le domaine idéologique, les philosophies libérale et marxiste
se sont accordées pour voir dans l'espace un objet économique,
assimilant les autres conceptions à des archaïsmes condamnés par le
progrès:
«Le capital s'élève à un niveau social tel que toutes les
sociétés antérieures apparaissent comme des développements
purement locaux de l 'humanité et comme une idolâtrie de la
nature, la nature devient un objet pour l 'homme, une chose
uti/e2l, »
Bien sûr de nouveaux regards sur l'espace vont nuancer cette
affirmation: sous la palette des peintres et dans les récits des
écrivains, l'espace devient un paysage. C'est ce qu'ont montré A.
19
DELEUZE G., L'Abécédaire. Entretiens avec C.PARNET, Arte, 1996.
20DUBYG., Histoire de la France rurale, Seuil, 1976; FEBVREL., Philippe 1/ et la
Franche-Comté, Flammarion, 1970.
21MARxK., Fondements de la critique de l'économie politique, Anthropos, 1967.
21Roger et A. Corbin22.Les écologistes lui rendent son autonomie tout
en montrant sa fragilité; ils insistent sur la nécessité de le préserver.
Mais, ce qui caractérise l'ensemble de ces attitudes, c'est qu'elles
impliquent toutes une distance entre un homme sujet et un espace
objet, économique, de délectation, ou de compassion.
Leur discours, reconstruit dans une société urbaine dont nul ne
remet en question le bien-fondé et les valeurs de progrès, ne permet
pas d'entrevoir dans l'exode rural une rupture profonde des liens entre
I'homme et l'espace, une désappropriation donc une perte au niveau
de l'individu.
C'est probablement dans les textes des grands romanciers de la
mer et du désert que nous avons cités précédemment, dans les
mémoires des aventuriers, dans les réflexions philosophiques d'A.
Malraux, d'A. Camus, et de bien d'autres, qu'on peut prendre
conscience du caractère dramatique de cette rupture, comme en
témoignent ces quelques lignes de L. F. Céline:
«Pauvre banlieue parisienne, paillasson devant la ville où
chacun s'essuie les pieds, crache un bon coup, passe, qui songe
à elle? Personne. Abrutie d'usines, gavée d'épandages,
dépecée, en loques, ce n'est plus qu'une terre sans âme, un
camp de travail maudit, où le sourire est inutile, la peine
perdue, terne la souffrance, Paris « le coeur de la France ».
Quelle chanson! Quelle publicité! La banlieue tout autour qui
crève! Calvaire à plat permanent, de faim, de travail, et sous
les bombes, qui s'en soucie? Personne, bien sûr. Elle est
vilaine et voilà touf3. »
Il est vrai que tout un discours politique qui a fait de « l'ordre
éternel des champs» une mystification passéiste et dont on connaît
les dérives paternalistes et nationalistes2\ a certainement contribué à
occulter l'étendue et la portée de ce phénomène ou l'a réduit à ses
dimensions folkloriques.
22
ROGER A., Nus et paysages, Aubier, 1978; CORBIN A., Le Territoire du vide,
Aubier,1988.
23
CELINE L.F., Préface au livre d'Albert Serouille Bezons à travers les âges. Ed.
Denoël, Paris, 1944.
24
Analysées dans les écrits de P. MILZA sur le fascisme et dans le livre de Bmms M.,
L'Ere des masses, Le Seuil, 1980.
22Il ne s'agit pas de nier les réalités économiques et sociales qui ont
accompagné ces mutations, mais d'avancer l'hypothèse qu'elles ne
suffisent pas à faire comprendre toute la dimension de cette rupture.
Car elles ne prennent pas en compte le fait que la projection des
hommes dans un espace plus vaste (l'usine, la ville), plus abstrait (la
route, le territoire national), a rendu inutile tout un savoir singulier
implicite dans les rapports traditionnels à l'espace, et qu'elle a
dépossédé ainsi l'homme en tant qu'individu. Il faut ajouter de plus
que le progrès technologique ne fera à son tour que parachever ce
processus. Que l'on s'imagine ce que perd un guide lorsqu'on le
déplace dans un monde où l'autoroute est la règle, même s'il retrouve
des conditions matérielles d'existence confortables. Or l'exode rural a
affecté des millions d'individus.
Qui aujourd'hui dispose encore d'un usage libre et singulier de
l'espace? Ce qui fut le quotidien du plus grand nombre, n'est plus
que le privilège d'une minorité. Il est significatif que les mots des
navigateurs soient restés si proches de ceux des agriculteurs et des
défricheurs du passé, eux qui sillonnent ou labourent les mers,
abattent les milles, taillent leur route, etc. . De la même manière, on
observera que ceux qui peuvent encore effectuer leur puissance, et
nous pensons tout particulièrement aux chercheurs, ont repris cette
terminologie spatiale: le terrain des recherches, le champ des
investigations, les chemins de la connaissance, les méandres de la
pensée, etc.
La métaphore n'est pas qu'une simple ornementation du langage,
mais comme l'ont montré l'épistémologue J. Schlanger ou le
philosophe P. Ricoeur, un rapport de similitudes qui découle de la
mise en évidence d'une homologie de structures2$ Le chasseur et le
paysan d'une société traditionnelle, comme l'aventurier ou le
scientifique du monde contemporain, pourraient reprendre à leur
compte les vers du philosophe A. Machado:
«Marcheur ce sont tes traces ce chemin, et rien de plus;
Marcheur, il n y a pas de chemin, le chemin se construit en
2$
Voir RIcoEUR P. La métaphore vive, Le Seuil, 1975 ou STENGERSI. et SCHLANGER
1., Les concepts scientifiques, Gallimard, 1991.
23marchant (..). Marcheur, il n y a pas de chemin, seulement les
sillages de la mey26. »
Ce sont donc ces considérations qui nous autorisent à développer
I'hypothèse générale, selon laquelle les rapports de I'homme à
l'espace ne sont pas entièrement subordonnés aux réalités
économiques, sociales et politiques, mais qu'ils ont une fonction
existentielle propre d'individuation, qu'ils permettent aux individus de
se différencier et par là-même de s'intégrer à une communauté.
L'industrialisation a provoqué un vaste mouvement de déracinement,
qui prive le plus grand nombre de ce libre usage de l'espace, et qui ne
cesse de s'intensifier dans notre société. Elle engendre une nostalgie
et une recherche constante d'espaces se prêtant à des usages libres et
personnalisants. Cette problématique nous renvoie aux concepts que
G. Deleuze et F. Guattari développent dans Mille Plateaux: la société
constitue un système organisé autour de deux pôles27:
- Celui de la machine abstraite de surcodage qui produit des espaces
homogènes, appropriés, géométriques, divisés, striés, normés,
organisés autour de centres de pouvoirs, et qui renvoie à la machine
d'Etat.
- Celui de la machine abstraite de mutation qui opère par décodage,
trace des lignes de fuite et qui réfère au nomade, à la création, aux
forces incontrôlées, spontanées, etc.
- Entre les deux, à un niveau moléculaire, ces deux machines se
rencontrent, la machine de surcodage tend à barrer les lignes de fuites,
à les récupérer en les normant, tandis que la machine de mutation tend
à fissurer et à faire fuir l'édifice de la machine de surcodage.
La civilisation industrielle correspond à une avancée sans
précédent de la machine de surcodage: elle a massivement
déterritorialisé les individus pour les reterritorialiser sur des espaces
hypercodés. Mais en réaction, cette concentration des pouvoirs et cette
réduction des espaces de vie font naître des lignes de fuite, qui sont
autant de tentatives de retrouver des rapports singuliers à l'espace2s.
26 MACHADO A., cité par : LE MOIGNE1. L., Les Epistémologies constructivistes,
P.U.F,1995.
27
DELEUZE G ETGUATTARI F., Mille Plateaux, Editions de Minuit, 1980.
28
L' esthétisation de l'espace et la naissance du paysage, la métaphorisation de
J'espace - on a donné l'exemple du chercheur - en sont certainement des formes
24L'aventure est sans doute l'Wle des manifestations les plus
marquées de cette nostalgie. En effet, si les aventuriers restent peu
nombreux, leurs expériences sont depuis quelques années proposées à
l'imitation sous des formes extrêmement populaires. C'est pour cette
raison, qu'il nous paraît intéressant d'en faire Wl concept à part
entière. L'aventure est Wle réponse à l'absurde mais qui dénie aux
mots le pouvoir de le combattre29. A la lutte par les idées elle préfère
substituer l'exercice de la volonté que matérialise le culte de l'action
régénératrice, Wle action qui n'a pas d'autre objet réel qU'Wlequête de
soi-même même si elle peut éventuellement s'accompagner de
justifications:
« Oui, l'homme est sa propre fin. Et il est sa seule fin. (.).
Les conquérants parlent quelquefois de vaincre et de
surmonter. Mais c'est toujours «se surmonter» qu'ils
entendenfo. »
Elle traduit donc Wle volonté de s'affranchir de son époque et
de son monde d'origine, tant dans ses composantes géographiques
que sociales. Le voyage de l'aventurier n'est pas un exode ou une
migration, mais une reterritorialisation sur une ligne de fuite, qui
ne conduit nulle part, mais maintient en permanence l'individu aux
frontières des mondes, et lui redonne l'autonomie que la
civilisation lui a fait perdre.
« Dans le désert immuable, ou sur la mer sans âge, je me
suis confondu à leur pérennité où la vie, la conscience d'être
m'est apparue comme l'étincelle jaillit entre les deux pôles,
ces deux Infinis inconcevables31. »
Si l'aventure intéresse donc le géographe au premier plan, c'est
parce qu'elle propose un axe de lecture original de l'espace, qui en
conditionne l'usage. Elle ne veut en retenir que les éléments
nécessaires au voyage initiatique, elle fait donc du sauvage une
abstraites appropriées par l'élite, tout comme dans une certaine mesure, l'écologie
peut s'interpréter comme une forme de réappropriation intellectuelle de l'espace. Leur
inventaire reste à faire.
29Voir notamment: STEPHANE. R., Portrait de l'aventurier, Préface de J.-P., SARTRE,
Sagittaire, 1950.
30
CAMUS A., ouvrage cité.
31
MONFREID H. de, Mes vies d'aventures, Laffont, 1992.
25exigence incontournable. Elle opère un désinvestissement de
l'espace économique, socialisé, normé au profit du terrain
vierge qui garantira les bonnes conditions de l'affrontement. Cette
confrontation, à mains nues, non seulement redonne à l'individu le
pouvoir de décider, mais rétablit en même temps la fiction de l'égalité
primitive, en feignant de soustraire les conditions de la victoire aux
lois économiques et sociales32. Le développement spectaculaire des
courses d'endurance - semi-marathon,triathlon, raids sportifs comme
le raid Gauloise, traversées d'espaces terrestres, marins ou aériens -
témoignent bien du prestige que les hommes aspirent à retrouver en se
réappropriant l'espace sur un mode individuel.
Dans ces conditions, mers et déserts - les mers plus que les déserts
- occupent une place privilégiée. Parce qu'ils forment de vastes
étendues inappropriées, inhabitées et somme toute peu exploitées au
regard des autres espaces, ils constituent des modèles hautement
idéalisés, des espaces de la nostalgie, d'où leur actuel prestige. Mais
si cette logique a ses paradigmes, comme le voyage en solitaire autour
du monde - aussi bien en stop qu'en voilier -, elle peut
s'accommoder d'expériences vécues à d'autres échelles. Descendre
une rivière en canoë une après-midi, participer une heure à une course
d'orientation procèdent, à notre sens, de la même démarche. C'est
pour cette raison que les incidences de ce mouvement nous paraissent
si riches au plan de la géographie. En effet, ce besoin de
reterritorialisation alimente une multitude d'activités sportives et
touristiques qui sont autant d'ersatz de l'aventure.
Les voyages organisés, conçus pour des petits groupes, sous des
formes proches de celles du raid à pied ou en voiture, ou alors
programmés, sur des modes plus confortables, mais mettant en avant
la charge mythique de la région visitée, sont source de plus-values
spectaculaires. Elles sont bien supérieures à celles que dégagent les
formules qui ne proposent qu'une abondance de biens, aussi luxueux
soient-ils, et qui ne doivent leur rentabilité qu'à la massification de
leur clientèle. Ainsi, le voyagiste Jet-Tours propose pour la saison
32
Voir: POCIELLOC.(ed), Sports et Société, Vigot, 1981.
EHRENBERG A., Le Culte de la performance. Calman-Lévy, 1991. et Le Sport,
l'émotion et l'espace, Actes du Colloque dédié à B. Jeu., Centre Lillois de Recherches
sur le Sport, novembre 1993.
261996-97 trois formes de voyages - Passion, Regard, Clin d'oeil -,
dont il défmit les objectifs ainsi:
Passion: Cerner une vérité sensible
Regard: Appréhender une culture sans hâte
Clin d'oeil: Un maximum de sites essentiels visités
La ligne de prix est évocatrice et se passe de commentaire:
Tarifmo en à la 'oumée Passion Re ard
Méditerranée orientale 1446 1J57
Inde et Extrême-Orient 1212 1142
Améri ues 1227 l21J
Fig. 1 -La ligne de prix des voyages Jet Tours en 1997.
Or, comme l'offre d'espaces suffisamment sauvages pour
l'exercice de telles pratiques est de plus en plus limitée, et que la
demande progresse à un rythme accéléré, les espaces de la nostalgie
deviennent rares et dans ces conditions prennent une valeur sans cesse
croissante.
La simplicité des origines, qui fut l'apanage de tous, alimente
aujourd'hui pour la classe aisée, en vertu de ce que J. Baudrillard
appelle les effets inverses, et P. Bourdieu la distance à la nécessité, un
marché d'autant plus actif qu'il génère chaque jour davantage de
rarete3. A titre anecdotique, la formule la plus chère que nous ayons
relevée pour la saison 1996-97 proposait un séjour de 7 nuits aux
Fidji, dans une île déserte sans téléphone, ni télévision, pour 32052
francs par personne en demi-pension!
Mais le développement de ces activités touristiques et sportives
n'est pas le seul effet de la déterritorialisation. En effet le besoin
d'espaces de la nostalgie est susceptible de masquer de véritables
enjeux en matière d'aménagement de certains milieux qui, comme la
mer et le désert, sont trop investis de valeurs mythiques. C'est ce que
nous essaierons de suggérer au cours de ce travail, en montrant dans
une optique déconstructionniste, que certains choix en matière
économique, ne doivent pas toujours leur légitimité à la rigueur du
33 BAUDRILLARD1., La Société de consommation, Denoël, 1970; BOURDIEU P., La
Distinction, critique sociale du jugement, Editions de Minuit, 1979.
27raisonnement économique, mais à l' ex:istence de postulats dont
l'imaginaire facilite l'acceptation a priori et qui donnent au discours
l'aspect d'évidences parfaitement logiques, selon une logique propre à
ce que E. Morin nomme le paradigme34. C'est le cas par exemple de
l'interprétation du déclin de la flotte marchande en France ou des
résistances opposées au développement du cabotage en matière de
transports.
En conclusion, notre objectif est donc de montrer que la société
occidentale, et en particulier la France, est productrice d'espaces de la
nostalgie.
Ces espaces ont leur géographie, faite de paysages sur mesure
investis de fonctions initiatiques; ils s'inscrivent en filigrane dans le
discours ambiant, celui de la littérature et des médias, mais aussi celui
des productions de la géographie académique. Ce point fera l'objet de
la première partie.
Ces espaces résultent d'un système de production, alimenté par
I'héritage culturel grec et judéo-chrétien, et dynamisé par la
déterritorialisation que l'industrialisation a provoquée. Cette genèse et
cette logique seront présentées dans une seconde partie.
Enfin le dernier développement tentera de montrer comment cette
crise de l'espace induit des usages et des comportements contrastés
dans le cadre de la société de consommation.
Mais auparavant nous voudrions préciser le sens de notre
démarche sur le plan épistémologique ainsi que les limites de ce
travail. Ceci nous paraît d'autant plus nécessaire que nos précédentes
publications n'ont pas manqué de susciter de l'intérêt, parfois même
de l'enthousiasme, mais aussi de sévères critiques. En effet, si nos
objectifs présentent à nos yeux un degré suffisant de cohérence
géographique, puisqu'il s'agit somme toute, d'analyser le système de
production d'une certaine catégorie d'espaces, la démarche fait
intervenir la notion d'imaginaire dans les clefs d'interprétation, or ce
concept mérite d'être clairement explicité.
34
MORIN E., Les Idées, tome 4 de La Méthode. Seuil, 1991; pour plus de précisions,
voir le chapitre suivant consacré à npotre acception du terme Imaginaire.
282 -L'imaginaire spatial de l'émergence au paradigme
(Les fondements épistémologiques de la démarche)
C'est aux philosophes, aux ethnologues, aux sociologues, aux
anthropologues, aux historiens des religions que l'on doit l'usage des
mots imaginaire et mythe. Il est impossible d'entreprendre une
présentation de leurs recherches en ce domaine: la tâche est trop vaste
et dépasse le cadre de cette étude. Nous ne mentionnerons que certains
ouvrages qui nous ont ffappé par leur géographicité. P. Sansot, dans
Poétique de la ville propose une approche originale des lieux de la
ville et de leurs acteurs\ G. Bachelard publie en 1957 Poétique de
l'espace2, après ses quatre essais sur l'imagination de la matière; mais
surtout, M. Eliade (Le Sacré et le Profane, et Le Mythe de l'éternel
retour), J. P. Vernant (Mythe et pensée chez les Grecs4), M. Griaule
(Le Dieu d'eau5) montrent comment le mythe permet de mieux
comprendre l'organisation de l'espace.
Il est certain que le retentissement de ces travaux sur l'imaginaire,
le mythe et la pensée sauvage6, a fmi par trouver des échos dans les
productions géographiques, mais tardivement; et il serait prématuré
d'affirmer que ces concepts sont aujourd'hui d'un emploi familier
dans cette discipline. Ils inspirent encore beaucoup de méfiance et leur
champ d'application reste relativement restreint.
Il faut saluer à cet égard les travaux des géographes précurseurs,
d'abord ceux, qui, dès les années soixante-dix, ont lancé des
recherches sur la perception de l'espace, notamment en géographie
I
SANSOTP., Poétique de la ville, Colin, 1996.
2 BACHELARDG., Poétique de l'espace. P.U.F, 1957.
3 ELIADEM., Le Mythe de l'éternel retour, Gallimard, 1969; ELIADEM., Mythes,
rêves et mystères, Gallimard, 1957; ELIADEM., Le Sacré et le profane, Gallimard,
1965.
4VERNANT l-P., Mythe et Pensée chez les Grecs, 2 volumes, Maspéro, 1971.
5GRIAULE M., Le Dieu d'eau, Fayard, 1966.
6 Comment ne pas citer C. Lévi-Strauss (La Pensée sauvage), G. Dumézil (Mythe et
Epopée), G. Durand (Les Structures anthropologiques de l'imaginaire), M. Détienne
(Le Jardin d'Adonis), etc.
29urbaine en reprenant les acquis de l'Ecole de Chicago7. L'influence de
la psychologie et le souci de prendre l'individu autrement que comme
une abstraction géographique devient manifeste: A. Moles publie en
1972, Psychologie de l'espace 8, et A. Frémont développe le concept
« d'espace vécu »9.
Mais il revient à P. Claval de s'être interrogé de façon
systématique sur la dimension culturelle que sous-tendent les
phénomènes géographiques. Constatant que la seule prise en compte
des paramètres physiques, économiques et sociaux ne suffit pas pour
rendre intelligibles les modalités d'organisation des hommes dans
l'espace, il entreprend un travail fécond sur les mythes fondateurs des
sciences socialeslO.
« Cela faisait une quinzaine d'années que je rencontrais sans
cesse des problèmes culturels au détour de mes lectures et de
mes recherches: sans les prendre en compte, il n'était pas
possible de comprendre la localisation des activités
industrielles en Franche-Comté ou de saisir les blocages qui
condamnaient les économies duales à la stagnation/J. »
Ses rencontres avec d'autres chercheurs, français et étrangers, vont
lui permettre de contribuer activement à redynamiser la géographie
culturelle en Francel2, aux côtés notamment de J.-R. Pitte, d'A.
Berque, de J. Bonnemaison, B. Debardieux, F. Péron, dont les
recherches respectives sur l'histoire du paysage français, le Japon, le
Vanuatu, la montagne et le paradigme insulaire, ont fait franchir des
pas décisifs à ce courant13.
7
Voir à ce sujet GRAFMEYERY., ISAACJ, L'Ecole de Chicago, Aubier, 1984. En ce
qui concerne les chercheurs français, voir BAILLY A., La Perception de l'espace
urbain, C.R.U, 1977. BERTRANDM.-J, Pratique de la ville, Masson, 1978.
8
MOLES A., Psychologie de l'espace, Castennann, 1972.
9
FREMONTA., La Région, espace vécu, P.U.F., 1976.
10
CLAVALP., Les Mythes fondateurs des sciences sociales, P.U.F., 1980.
11 P., La Géographie comme genre de vie - Un itinéraire intellectuel.
L'Hannattan, 1996.
12
CLAVALP., Géographie culturelle, Nathan, 1995. L'auteur donne une bibliographie
très complète sur les acteurs de ce courant.
13
BERQUEA, Vivre l'espace au Japon, P.U.F., 1982.
PITTE J-R., Histoire du paysage français, Tallandier, 1983.
BONNEMAISONJ, 1- La dernière lle. 2- Les fondements d'une identité., Territoire,
histoire et société dans l'archipel du Vanuatu, O.R.S.T,Q.M, 1986.
30Ce rapide inventaire ne saurait rendre compte de sa richesse et de son
étendue. On trouvera dans les ouvrages que nous avons cités des
références bibliographiques très complètes. On pourra aussi consulter les
articles intéressants de P. Claval, A. Moles, J.-L. Tissier, B. Debardieux,
dans l'Encyclopédie de géographiel4, ainsi que ceux des nombreux
chercheurs qui ont participé au colloque sur la maritimité à Paris en
199ps.
Parallèlement, la géographique physique se renouvelle et laisse
émerger une nouvelle approche du paysage, accordant une plus large
part aux dimensions culturelles qui structurent les grilles de lecture
(ou les filtres perceptift). L'Ecole de Besançon, dans son travail de
conceptualisation du paysage, propose un schéma du système-paysage
dont l'ambition cherche à concilier ce qu'il y a d'objectif et ce qu'il y a de
subjectif, en matière de paysage. A cet effet, J.-c. Wieber et Th.
Brossard déftnissent un complexe systémique qui comprend trois grands
sous-ensembles: les sous-systèmes producteurs génèrent les fonnes
paysagères; ils sont à l'origine du paysage visible, que des sous-systèmes
utilisateurs appréhendent au travers d'un illtre perceptif; le paysage
devient création de l'oeil et de l'esprit (J.-c. WieberY6,interface entre un
milieu et une société qui le regarde, et de ce fait lieu des projections
mentales et affectives, champ d'application du mythe, de l'esthétique, de
l'économique, etc. Deux ouvrages font état de l'avancée des recherches
en ce domaine, Géosystèmes et Paysages, de G. Rougerie et N.
Beroutchachvili, et La Théorie du paysage en France, publié sous la
direction d'A. Rogerl7.
PERONF., Des lies et des Hommes, l'insularité aujourd'hui, Editions Ouest France,
1993.
14
BAILLYA., FERRASR., PuMAIN D. (OOs), Encyclopédie de géographie, Economica,
1992.
IS
PERON F., RlEUCAU1. (OOs),La Maritimité aujourd'hui, L'Harmattan, 1995.
16
BROSSARD TH., ET WIEBER 1.-c., « Essai de formulation systémique d'un mode
d'approche du paysage », Bull. Assoc. Géogr. Franç., n0468, Paris 1980.
17
ROUGERIE G ., BEROUTCHAVlLI N., Géosystèmes et paysages, A. Colin, 1991.
ROGER A. (ed), La Théorie du paysage en France, Champ Vallon, 1995.
31L'imaginaire au coeur des « réalités» géographiques
Mais par ailleurs, cette évocation ne saurait faire illusion.
Travailler sur le mythe et l'imaginaire en géographie suscite encore
beaucoup de réserves. Il n'est toujours pas aisé de suggérer des
hypothèses explicatives à certaines réalités économiques, comme le
déclin de la marine marchande en France, en évoquant l'imaginaire
marin des Français. La défInition que Les Mots de la géographie
donne du terme imaginaire est révélatrice à cet égard, elle qui en fait .:
- a) le domaine de l'imagination, par opposition au monde réel. Les
artistes créent volontiers des paysages et des pays imaginaires.
- b) une représentation des lieux inconnus, des lieux lointains,
exotiques.
- c) un agent géographique, parce qu'il déclenche des décisions de
voyages, et même de migrations.. parfois mais plus rarement, les
utopies et les aménagements du territoirel8.
Même si cette défInition concède à l'imaginaire un champ
géographique, il est relativement restreint. Les deux premières
acceptions renvoient plus ou moins à ce que l'on pourrait nommer le
merveilleux, la dernière lui donne une place timide dans le domaine
de la géographie économique. Il ressort de la lecture d'ensemble que
les auteurs opposent le monde de l'imaginaire à celui des réalités;
c'est cette dichotomie qui justifIe leur prudence.
En conséquence, vouloir inclure mythe et imaginaire dans un
système global d'interprétation de l'espace géographique, c'est à dire
essayer de déterminer la nature des interactions qui font « émerger»
un imaginaire spatial tout en montrant comment lui aussi irrigue en
retour les composants du système, reste une opération malaisée, et ce
.
pour plusieurs raisons:
1-Nombre de réticences sont liées au flou qui entoure ces notions et
qui donne à penser que le chercheur abandonne une certaine forme de
rationalisme au profIt d'une démarche plus obscurantiste. Cette
interprétation est essentiellement liée au fait que les sciences humaines
ne se sont toujours pas émancipées du paradigme
disjonction/exclusion qui constitue un des piliers de la science
classique; c'est lui qui est à l'origine des oppositions binaires entre
sujet/objet; qualité/quantité, sentiment/raison; liberté/déterminisme;
18
BAILLY A., FERRAS R., PUMAIN D. (eds), ouvrage cité.
32existence/essence, etc.19.Il continue de créer une ambiguïté persistante
à propos de la définition de la notion de réalité dans nos disciplines.
2 - Pour éclairer ces notions (mythe et imaginaire), le chercheur doit
sortir de sa discipline, et recourir à d'autres qui, certes, les ont
explorées, mais ne les ont pas appliquées à l'espace. Outre le fait que
cette approche est grande consommatrice de temps - elle suppose un
travail de lecture colossal -, elle reste encore mal perçue, pour des
raisons imprécises (dont le crime de lèse-majesté: Mais, ce n'est plus
de la géographie!) et pour d'autres, plus compréhensibles, à défaut
d'être plus fondées, et qui tiennent à ce que chaque spécialiste aborde
le sujet sous l'angle critique de sa seule discipline. Là encore, on peut
mettre cette attitude en rapport avec un autre grand principe de
l'épistémologie de la science classique, le réductionnisme, qui a fait
de la recherche des unités fondamentales un impératif dans la
recherche et dont l'éclatement disciplinaire constitue une parfaite
illustration.
En ce qui concerne le premier point, il ne nous semble pas
pertinent de reconnaître l'existence d'un imaginaire, pour en limiter le
champ d'application à celui des productions artistiques et littéraires,
en acceptant à la rigueur de leur trouver des prolongements dans
certains secteurs économiques comme le tourisme.
En effet, tout se passe comme s'il était possible de défmir au sein
des sciences humaines des domaines qui relèveraient de la rationalité
et d'autres de l'imagination. Cette attitude accrédite l'idée d'une
séparation parfaitement identifiable entre une approche scientifique
d'un réel et une approche imaginative, créatrice, intuitive, mais aussi,
et de ce fait, dévalorisée et réservée auxjictions.
Ce manichéisme ne se justifie pas. Ce que les sciences humaines
nomme réalités ne s'assimilent pas à des objets connaissables,
possédant des propriétés intrinsèques indépendantes de l'observateur,
contrairement à ce que postule l 'hypothèse ontologique pour la
science classique20. En effet, si Mars apparaît comme un objet
19MORINE, Les idées. tome 4 de La Méthode. Seuil, 1991.
20Il est important de signaler que, même dans ce cas, cette conception est remise en
cause par les épistémologies constructivistes; Voir à ce propos: Les Epistémologies
constructivistes, P.u.F., 1995. On peut aussi se reporter à des épistémologues qui ont
poussé leurs critiques plus avant; FEYERANEND P., Contre la méthode, Seuil, 1979.
33autonome pour l'astrophysicien qui l'observe, les faits ou réalités que
nous étudions ne sont que des représentations, c'est à dire des
discours qui proposent des agencements d'éléments réels. Les
hommes, les minerais, les machines, les usines, les marchandises, les
ports, etc. appartiennent au monde des réalités; mais les matières
premières, le chômage, les besoins du marché ne sont que des
agencements singuliers, dont les propriétés relèvent des relations qui
les définissent. Or ces relations, ce sont les observateurs qui les
établissent au cours d'un travail de modélisation. La validité de ces
représentations dépend des conditions de leur construction, donc de
la rigueur et de la transparence du protocole méthodologique, de la
clarté des concepts utilisés, du choix exhaustif des paramètres qui
affectent la combinaison étudiée, enfm de la mise en place des
liaisons interactives qui les unissent. Il faudrait ensuite les con1Tonterà
la réalité observée, ce qui est rarement possible dans le cas des
sciences humaines.
Or si d'un point de vue théorique, la démarche peut paraître
séduisante, sa mise en oeuvre est beaucoup plus délicate.
En effet:
I) Il n'est déjà pas évident de souscrire à l'une des premières
exigences: préciser les concepts de base. Cela tient, à la difficulté de
défmir certaines notions, qui bien que d'un emploi courant,
constituent des systèmes particulièrement complexes. C'est ainsi que
la rentabilité fait partie des arguments le plus 1Téquemment avancés
dans les décisions qui relèvent de la géographie économique et de
l'aménagement. Pourtant, bien que ce critère soit particulièrement
difficile à établir - par rapport à qui, à quoi, pour quel espace, dans
quel délai? quels sont les arguments retenus pour le calcul? -, sa
simple évocation contribue fréquemment à faire prendre des
décisions. Ce sont ces procédures que R. Boudon nomme les effets
épistémologiques2! et qui sont à la base des idées reçues:
« Pour prendre un autre exemple, déclarer qu'on va se livrer à
une analyse sociologique ou économique de tel phénomène,
c'est présumer beaucoup. C'est en particulier admettre que les
concepts de « sociologie» et d '« économie» sont aussi
facilement déjinissables que le concept de chien. »
21
BOUOON R., L 'Idéologie, Fayard, 1986.
342) Une autre difficulté est imputable au fait que de nombreuses
démonstrations reposent sur l'usage de modèles simplifiés - nombre
trop limité des paramètres, liaisons manquantes, etc. -, ou sur des
modèles fossiles, qui finissent par jouir d'une autonomie telle qu'ils
prennent valeur de réalités. Ces fausses évidences prennent un
caractère si consensuel, qu'elles s'insèrent discrètement dans les
argumentations tout en leur donnant leur crédibilité. Ainsi, a-t-on
longtemps expliqué les échecs des politiques anti-natalistes dans les
pays du Tiers-monde par la mentalité archaïque des populations qui
refusaient les politiques contraceptives, avant de comprendre que dans
le contexte d'une économie agraire improductive, des enfants
nombreux pouvaient constituer un atout économique et social. On
pourrait aussi évoquer le consensus autour de l'idée qu'une
convergence (et une concentration) s'accompagne toujours
d'économies d'échelles, profitables à tous. L'exemple de
I'hypermarché semble là pour le prouver. Mais ce topos tient pour une
bonne part au mode de calcul qui n'intègre pas les coûts
environnementaux (routes et ronds-points), les coûts sociaux (pertes
d'emplois dans toute la chaîne: production, distribution, non
compensées par les embauches de ces structures), et la dégradation
globale du cadre de vie (difficile à chiffier).
3) Les jàits et les réalités que nous observons et sur lesquels nous
discourons peuvent potentiellement inclure autant d'agencements
résultant de raisonnements rationnels que de postulats produits par
notre imaginaire et posés a priori. Ce sont des réalités émergentes,
produites par un système et irréductibles aux éléments qui les
composent. Cette irréductibilité procède du fait que ce sont les
relations entre les objets qui sont définissantes, et qu'elles sont plus
signifiantes que les propriétés intrinsèques des composantes22. La
géographie, comme nous l'avons déjà mentionnée, est riche de tels
exemples. Ainsi, si l'on prend le cas du Japon, il n'est pas aisé
d'expliquer que ce pays, mal doté par la nature (faiblesse des
ressources énergétiques et minéralières), entré tardivement dans la
révolution industrielle, « coupé» des grands pôles de développement
22 y
Pour une introduction à la systémique, nous renvoyons à ROSNA 1., Le
Macroscope. Seuil, 1975. Et surtout pour une approche plus exhaustive, à : MORIN E.,
La Méthode. Tomes 1,2,3,4, Seuil, 1977, 1980, 1987, 1991.
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