L'invention des Pyrénées

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Si pour tout voyageur venant du nord, les Monts Pyrénées furent durablement perçus comme une barrière infranchissable, ils ne constituèrent jamais un obstacle pour les peuples autochtones.

Non seulement ils surent contenir la féodalité sur les piémonts mais aussi se jouer des lentes constructions étatiques et trouver les accommodements nécessaires à la vie pastorale entre les vallées des deux versants. Jusqu'à ce que la centralisation et l'uniformisation administratives déstabilisent le système agropastoral traditionnel aux XVIIIe et XIXe siècles.

Mais déjà ces monts, « affreux » sous la plume de Marguerite de Navarre, de Madame de Maintenon ou encore de Louvois, bénéficient d'un renversement du regard. Avec l'esprit des Lumières incarné par Ramond de Carbonnières et surtout avec le Romantisme, leur spectacle atteint au sublime et élève l'âme. L'effet de mode pousse alors aristocratie et bourgeoisie européennes vers les Pyrénées. Pau devient « ville anglaise » et Biarritz, « ville espagnole ». L'effet conjugué du thermalisme, de la villégiature hivernale et de la pratique des bains de mer offre le cadre d'une convivialité mondaine dans l'entre-soi. Puis vient le temps des « ascensionnistes » découvrant les sommets, relayés par les « vrais montagnards ».

Les Pyrénées actuelles, vidées d'une partie de leur substance humaine à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, profondément transformées par leurs équipements hydroélectriques, le développement des sports d'hiver, la création d'un Parc national et les multiples - et nouvelles - formes de tourisme sont largement devenues un espace récréatif pour les urbains. Ce qui renforce la vivacité des débats sur l'usage de ce « territoire d'exception ».

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Date de parution 31 janvier 2013
Nombre de visites sur la page 24
EAN13 9782350683461
Langue Français

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José Cubero L’Invention des Pyrénées
Du même auteur
La Révolution en Bigorre, Privat, 1989 ; « Ouvrage choisi par le Centre rég ional des Lettres de Midi-Pyrénées à l’occasion du concours q u’il organisait dans le cadre du bicentenaire de la Révolution française ».
Pélot, bandit d’honneur. Un clan gascon face au pou voir central, 1800-1816, Privat, 1992.
L’affaire Calas. Voltaire contre Toulouse, Perrin, 1993. « Grand prix littéraire de la Ville de Toulouse, 1994 » décerné par l’Académie du Languedo c.
Nationalistes et étrangers. Le massacre d’Aigues-Mo rtes, Imago, 1996.
Histoire du vagabondage du Moyen Âge à nos jours, Imago, 1998. Traduit en chinois.
e Une révolte antifiscale au XVII siècle. Audijos soulève la Gascogne, Imago, 2001.
Les mères : un nouvel acteur politique ?Privat, 2001.
L’émergence des banlieues. Au cœur de la fracture s ociale, Privat, 2002.
Les Hautes-Pyrénées dans la guerre. 1938-1948, Cairn, 2002.
Les Républicains espagnols, Cairn, 2003.
La Résistance à Toulouse et dans la Région 4, SudOuest, 2005.
Une victoire sur l’intolérance. L’affaire Calas, Cairn, 2006.
La Grande Guerre et l’arrière. 1914-1919, Cairn, 2007.
Illustration de couverture : Justin Ouvrié :Vue des Eaux-Bonnes,
Musée des Beaux-Arts de Pau/Jean-Christophe Poumeyrol.
ISBN : 978-2-35068-346-1
© Cairn, 2013
Avant-propos
Durablement, au cours de mon enfance, les Pyrénées marquèrent la limite d’un monde interdit à mes parents, séparés ainsi, malgré des l iens invisibles, d’une partie de leur famille. Frôlant parfois la ligne frontière au cour s de promenades dont le sens m’échappait, il m’était alors défendu de parler esp agnol, cette langue qui demeurait pourtant celle de ma mère. Jamais le sujet ne fut a bordé par mes parents et, comprenant sans doute la blessure, je ne manifestais nulle cur iosité. Puis au lycée, Pascal, précédé de Montaigne, me révéla l’adage : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà », suggérant ainsi que Franco était la personnificatio n de cette erreur.
Avec l’adolescence, le versant français des Pyrénée s devint un extraordinaire terrain de ji Éclaireurs de France. Laeux que je parcourus avec mes compagnons, comme mo fatigue de nos longues marches, la joie de sentir l a force et la souplesse de nos jeunes corps, la fierté contenue d’atteindre ensemble le b ut assigné, le sentiment de l’aventure par des sentiers alors peu fréquentés forgèrent mes souvenirs. Je gardais en moi la magnificence de ces paysages que j’associais durabl ement aux « camps volants », aux toilettes spartiates au bord des torrents, au spectacle grandiose des orages en montagne cart –, tout en m’enthousiasmant à la vuetant qu’ils avaient le bon goût de se tenir à l’é lointaine des isards, de quelque marmotte, et en m’ étonnant de la présence de ces troupeaux qui, apparemment livrés à eux-mêmes, alté raient l’eau de certains lacs où nous nous autorisions à boire.
Or, lorsque les aléas de la vie et le jeu des mutat ions administratives me ramenèrent vers ces Pyrénées que j’avais fugacement côtoyées, je découvris, avec probablement une grande naïveté, que ces paysages restés dans ma mémoire avaient, pour d’autres, appartenu au monde du chaos et suscité horreur et r épulsion. À ce monde à l’état de nature avec ses ours féroces, ses habitants ensauva gés et la colère soudaine de ses e torrents qui emportaient les ponts, Marguerite de N avarre opposait dès le XVI siècle la culture si policée du milieu aristocratique qui bra vait ces périls, attiré par ses eaux thermales. Madame de Maintenon elle-même, en condui sant à Barèges le duc du Maine, un fils « naturel » de Louis XIV, ne pouvait se dis penser de décrire un lieu plus affreux e qu’il n’était possible de le dire. Or, au cours du XVIII siècle, sous des influences multiples, le regard social bascula, créant le sent iment de la montagne dont le spectacle, devenu sublime, élevait l’âme. Les Pyrénées, dont l es vertus curatives des eaux avaient été exploitées dès l’époque romaine, devinrent alor s un creuset culturel, point de
rencontre des élites adeptes de la philosophie des Lumières qui mêlait à l’effusion du sentiment de la nature la préoccupation du savant, ou du moins de « l’honnête homme ». Le regard social inventait les Pyrénées.
Récits, carnets, « observations », correspondance d ’écrivains attirés par les eaux et séduits par cette montagne qui devenait parfois sou rce d’inspiration, tradition du voyage chez les Britanniques et triomphe du Romantisme dra inaient des foules de plus en plus nombreuses vers des stations de mieux en mieux dess ervies par des routes, connectées ensuite aux chemins de fer. Alternativement, des st ations triomphèrent, en particulier Bagnères-de-Bigorre, Bagnères-de-Luchon, mais aussi Pau et même Biarritz. Elles brassaient les mêmes populations, les élites aristo cratiques et bourgeoises européennes qui combinaient ainsi, en restant dans l’entre-soi, thermalisme, villégiature d’été, bains de mer et séjours hivernaux.
Mais, s’il est vrai que ces touristes et ces buveur s d’eau tentèrent rarement de gravir les sommets que les autochtones ignoraient à quelques e xceptions près, tous les « 3 000 » e n’en furent pas moins conquis au cours du XIX siècle et associés aux grands noms du pyrénéisme. Puis vinrent les « jeux de neige » qui consolidèrent le rayonnement des stations capables d’offrir une double saison comme Bagnères-de-Luchon qui osa alors se dédoubler à Superbagnères.
Mais pendant que l’effet de mode triomphait, les po pulations vivaient, souvent douloureusement, une grande mutation qui entraînait la fin du système agropastoral traditionnel. Il avait permis aux communautés villa geoises, des siècles durant, d’ignorer cette frontière théorique et incertaine séparant le s couronnes de France et d’Espagne et de codifier elles-mêmes, par des traités de lies et passeries, l’usage des pacages et de e régler les conflits qui ne manquaient pas de surgir . Or, dès le XVIII siècle, ce système e conçu comme immuable fut ébranlé par la modernité p uis anéanti au XIX siècle.
Les aménagements et les paysages issus de cet équil ibre agropastoral, d’abord affectés par la déprise humaine, subirent les transformation s liées à la construction d’équipements hydroélectriques et à l’implantation de stations de ski. Ces nouvelles activités, la dégradation accélérée – ou la transfo rmation – d’un environnement familier et le concept de « pyrénéisme » confortèrent, après la Seconde Guerre mondiale, l’idée d’un espace à préserver qui, au-delà de l’existence précoce de réserves naturelles, déboucha sur la création du Parc national des Pyrén ées. Mais la montagne vécue par les autochtones au quotidien ne coïncidait pas forcémen t avec celle des administrations centrales ou avec celle des urbains qui en faisaien t leur espace de loisirs. Les oppositions, parfois virulentes, s’intégraient dans une longue chaîne d’actes de défiance, voire de « dissidence » face aux décisions du pouvo ir central jusqu’à ce que d’autres débats, ceux d’aujourd’hui, prennent le relais avec une certaine vigueur : faut-il continuer à introduire des ours – et pourquoi des ours slovèn es ? –, faut-il étendre le domaine skiable avec de nouveaux équipements dévoreurs d’es pace dans un contexte de
réchauffement climatique alors qu’un projet de perc ée centrale des Pyrénées destiné à développer le ferroutage est censé, bien que discut é, prendre en compte les impératifs du développement durable ?
Les réponses apparaissent pour l’heure mal assurées à travers l’expression parfois rude d’intérêts divergents : ceux des populations autoch tones, ceux des collectivités territoriales, ceux des États… Elles engageront durablement le mode de vie des vallées à travers l’agropastoralisme, le tourisme ou la prése rvation d’espaces devenus patrimoniaux.
En puisant dans les ouvrages de référence et les pu blications disponibles sans négliger l’Internet, cet outil indispensable qui ne saurait cependant échapper au regard critique qui s’impose dans toute recherche, ce travail tente de brosser une synthèse qui nous permette d’entrer dans une certaine familiarité ave c cet ensemble que constituent les Pyrénées. Malgré le compartimentage des vallées ori entées nord-sud et la ligne de crête séparant les deux versants, les peuples pyrénéens, liés par un même substrat culturel, surent inventer une entité, véritable État pyrénéen « singulier » qui, selon Henri Cavaillès, ignora l’autorité des couronnes de France et d’Espa gne. Or, au moment où cet ensemble s’effondrait par l’établissement d’une frontière mo derne et par la destruction de l’ancien système agropastoral, le regard des élites inventai t les Pyrénées actuelles que l’on peut retrouver dans la notion de patrimoine. Le « pyréné isme » prenait son essor avant que Beraldi n’inventât le terme en 1898 et donnait sens à cet espace.
Il exprime une filiation avec la philosophie des Lu mières, avec le Romantisme, rappelle les noms de Louis Ramond de Carbonnières, du comte Henry Russell, de Charles Packe, mais aussi des écrivains inspirés par leur séjour c omme Victor Hugo et George Sand pour les plus illustres. Il traduit un sentiment sp écifique lié à cette montagne, magnifiée, outre les nombreux guides ou récits de voyage, par les lithographies de Jacottet ou de Melling. Aujourd’hui encore, il suffit au promeneur , au randonneur et à l’ascensionniste qui met ses pas dans ceux de ses prédécesseurs, de vouloir faire siennes les composantes de cette culture.
Première partie.
Les Monts Pyrénées, un espace singulier
Pour tout voyageur venant du nord, les Pyrénées tie nnent lieu d’horizon et semblent dresser une barrière infranchissable. Du Canigou, à l’est, au pic d’Anie, à l’ouest, elles n’offrent aucun passage inférieur à 1 600 mètres d’ altitude. L’effet de muraille est d’autant plus ressenti que le contraste est violent avec le piémont où les vallées de l’Adour et de la Garonne ne dépassent guère 400 mètres d’altitude.
Pourtant, non seulement les Pyrénées ne furent jama is une barrière effective mais, avant que l’Union Européenne ne construise un espace ouve rt aux hommes, aux marchandises et aux idées, leurs populations se jouèrent durable ment des lentes constructions étatiques. Elles se dotèrent de ce qu’Henri Cavaill ès qualifia de « Fédération 1 pyrénéenne », un « État singulier » qui, sans capitale ni gou vernement, sut trouver les accommodements nécessaires à la vie pastorale des v allées des deux versants, par-dessus la tête des souverains. Ces accommodements f urent dictés par les modes de vie et légitimés par d’anciens mythes et des rites dont celui de la Pierre-Saint-Martin n’est aujourd’hui qu’une pâle survivance.
Aussi, lorsque ces populations qui avaient su prése rver durablement leurs « libertés » particulières furent soumises aux contraintes porté es par la volonté centralisatrice des États, et en particulier celle de la monarchie fran çaise, elles réagirent par la désobéissance, la pratique d’illégalismes, voire la révolte. Peu policées aux yeux des élites administratives, attachées à des modes de vi e fondés sur les usages établis, elles ressentirent l’uniformisation progressive de la lég islation et l’encadrement de l’État comme une agression.
I. L’invention de la frontière
Abordées par leur versant nord, les Pyrénées, obsta cle visuel et barrière, ont durablement permis de distinguer royaumes de France et d’Espagne malgré l’inexactitude du propos et du fait. Alors que, dan s le troisième livre de sa Géographie, Strabon individualisait nettement le quadrilatère m assif de la péninsule ibérique dont il comparait le tracé à une peau de vache déployée – d ’aucuns diront à une peau de taureau –, Jules César avait déjà affecté le rôle d e limite sud des pays d’Aquitaine à ces Pyrénées qui traçaient la frontière des Gaules.
L’horizon pyrénéen
Ce discours, forgeant cette hypothétique limite, sé pare les peuples supposés Gaulois e des Ibères et perdure encore au XVI siècle puisque, en 1575, le cosmographe François 2 de Belleforest reprend les informations de Strabon, redécouvert p ar la Renaissance. Il insiste sur cette fonction séparatrice des Pyrénées , renforcée encore par les interprétations étymologiques qui imposent l’idée d e barrière ou de milieu hostile. Les monts Pyrénées, affirme Belleforest, auraient pris « leur nom du feu qui consomme 3 boscages – l’écobuage – et minéraux » alors que, se lon André Thevet , un autre cosmographe contemporain et concurrent, ces monts, « les plus haults de l’Europe et de belle étendue… (sont) fort(s) sujet(s) à tempeste e t… le plus souvent frappé(s) du fouldre. La mer, continue-t-il, n’est pas plus orag euse que ces monts tempestueux. » Le caractère répulsif de ce milieu montagnard fait de lui un refuge inatteignable puisque, continue Belleforest, « nos ancêtres premiers (…) a yant souffert les courses Carthaginoises, les efforts des Espaignols, et en f in la puissance Romaine, il est impossible que laissant la campaigne, ils ne se fus sent mis et cachés aux montagnes tout ainsi que depuis feirent les Chrestiens d’Espa igne affligés par les Mahometistes. » Au siècle suivant, Furetière affirme dans son fameu x Dictionnaire que « les Pyrénées e séparent les terres de France et les terres d’Espag ne » et, jusqu’à la fin du XVIII siècle, le Canigou et le Pic du Midi dont la présence s’imp ose au regard, considérés comme les points culminants de la chaîne, renforcent l’image de la barrière.
Une barrière dont les contrastes géographiques et c limatiques des deux versants permettent une variété de productions mais forgent aussi des schémas stéréotypés chez les élites. « La température des Espagnols, plus ch aude et plus seiche, et de couleur