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La construction du sens dans les politiques publiques

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lA CONSTRUCTION DU SENS DANS LES POLmQUES PUBUQUES Débatsautour de la notion de référentiel. COLLECTION "Logiques Politiques" Dirigée par PIERRE MULLER Dernières parutions : 11- MABILEAU Albert, A la recherche du local, 1993. 12-CRESAL, Les raisons de l'action publique. Entre expertise et débat, 1993. 13 -BERGERON Gérard, L'Etat en fonctionnement, 1993. 14-MENY Yves (00.), Les politiques du mimétisme institutionnel. La greffe et le rejet, 1993. 15 - DELCORDE Raoul, Le jeu des grandes puissances dans l'Océan Indien, 1993. 16 -HUDON Raymond et FOURNIER Bernard (sous la direction de), Jeunesses et politique, T.I : Conception de la politique en Amérique du Nord et en Europe, 1993. 17 - HUDON Raymond et FOURNIER Bernard (sous la direction de), JeWlesses et politique,T.II : Mouvements et engagements depuis les années trente, 1993. 18-GERBAUX Françoise, La montagne en politique, 1994. 19 - IlECKL Y Christophe et OBERKAMPF Eric, La subsidiarité à l'américaine, quels enseignements pour l'Europe ?, 1994. 20-FONTAINE Joseph et LE BART Christian (sous la direction de), Le métier d'élu local, 1994. 21- JOBERT Bruno (sous la dir.), Le tournant néo-libéral en Europe. Idées et pratiques gouvernementales, 1994. 22-PONG Y Mireille, SAEZ Guy, Politiques culturelles et régions en Emope,I994. 23 - BALME R., GARRAUD P., HOFFMANN-MARTINOT V. et RIT AINE E., Le territoire pour politiques: variations européennes, 1994. 24-MÉNY Y., MULLER P., QUERMONNE J.-L.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 1995
Nombre de lectures 311
EAN13 9782296306882
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

lA CONSTRUCTION DU SENS
DANS LES POLmQUES PUBUQUES
Débatsautour de la notion de référentiel.COLLECTION "Logiques Politiques"
Dirigée par PIERRE MULLER
Dernières parutions :
11- MABILEAU Albert, A la recherche du local, 1993.
12-CRESAL, Les raisons de l'action publique. Entre expertise et débat,
1993.
13 -BERGERON Gérard, L'Etat en fonctionnement, 1993.
14-MENY Yves (00.), Les politiques du mimétisme institutionnel. La
greffe et le rejet, 1993.
15 - DELCORDE Raoul, Le jeu des grandes puissances dans l'Océan
Indien, 1993.
16 -HUDON Raymond et FOURNIER Bernard (sous la direction
de), Jeunesses et politique, T.I : Conception de la politique en Amérique
du Nord et en Europe, 1993.
17 - HUDON Raymond et FOURNIER Bernard (sous la direction
de), JeWlesses et politique,T.II : Mouvements et engagements depuis les
années trente, 1993.
18-GERBAUX Françoise, La montagne en politique, 1994.
19 - IlECKL Y Christophe et OBERKAMPF Eric, La subsidiarité à
l'américaine, quels enseignements pour l'Europe ?, 1994.
20-FONTAINE Joseph et LE BART Christian (sous la direction de),
Le métier d'élu local, 1994.
21- JOBERT Bruno (sous la dir.), Le tournant néo-libéral en Europe.
Idées et pratiques gouvernementales, 1994.
22-PONG Y Mireille, SAEZ Guy, Politiques culturelles et régions en
Emope,I994.
23 - BALME R., GARRAUD P., HOFFMANN-MARTINOT V. et
RIT AINE E., Le territoire pour politiques: variations européennes,
1994.
24-MÉNY Y., MULLER P., QUERMONNE J.-L. (eds), Politiques
publiques en Europe, 1995.
25- BRUGIDOU Mathieu, L'élection présidentielle, 1995.
26-SABOT Jean-Yves, Le syndicalisme étudiant et la guelTed'Algérie,
1995.
27 -LE NAËLOU Anne, Politiques européennes de développement
avec les pays du Sud, 1995.
Éditions L'Harmattan, 1995
ISBN: 2-7384-3508-4sous la direction d'Alain FAURE
Gilles POLLET
et Philippe WARIN
lA CONSTRUCTION DU SENS
DANS LES POLmQUES PUBLIQUES
Débats autour de la notion de référentiel.
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 ParisOnt collaboré à cet ouvrage:
-Alain FAURE,Chargé de Recherche au CNRS, CERAT Grenoble.
- BrunoJOBERT, Directeur de Recherche au CNRS, CERAT Grenoble.
- Olivier MÉRIAUX,Doctorant, CERAT lEP Grenoble.
- Pierre MULLER,Directeur de Recherche au CNRS, CRA Paris.
- Gilles POLLET, Maître de Conférences de science politique, lEP Grenoble.
- Andy SMITH, Doctorant, CERAT lEP Grenoble.
- Yves SUREL, Doctorant, lEP Paris.
- Philippe WARIN, Chargé de Recherche au CNRS, CERAT Grenoble.AVANT-PROPOS
par Alain Faure, Gilles Pollet et Philippe Warin.
L'analyse des politiques publiques telle qu'elle est conçue par les
politistes vise à questionner l'action publique, ses déterminants, ses
finalités, ses procédures et ses conséquences. Cette discipline a connu une
constitution lente, complexe et sédimentaire qui lui a permis d'emprunter
des méthodes et des concepts à de nombreux champs différents. Ainsi,
l'étude du passage d'une "policy analysis" anglo-saxonne, d'origine
principalement nord-américaine, à la consolidation de cette spécialité dans le
cadre de la science politique européenne, et plus particulièrement française,
recouvre une histoire qui reste encore largement à écrire1. Toutefois, ce
mode particulier de gestion et de régulation des sociétés contemporaines a
souvent été appréhendé à partir de processus décisionnels caractérisés
comme étant plus ou moins rationnels et relativement linéaires. Parmi les
chercheurs qui ont essayé de dépasser ce modèle flgé de l'action publique,
certains travaux visent à introduire la dimension cognitive et à prendre en
compte la complexité des constructions intellectuelles qui préside à
l'émergence puis ,à l'affirmation et à la mise en œuvre d'une politique.
Certains auteurs insistent notament sur le rôle des idées et des idéologies
comme représentations du monde et comme ressources symboliques.
C'est dans ce contexte que l'idée du livre a germé, à l'automne 1993,
lorsque des chercheurs du CERATet de l'lEP de Grenoble ont programmé
un débat sur la notion de référentiel telle qu'elle était présentée dans
"L'État en action" de Bruno Jobert et Pierre Muller (1987, Paris PUF). Ce
livre semblait entraîner des spéculations interprétatives souvent stimulantes
que nous souhaitions aborder à partir d'une question a priori assez simple:
jusqu'où la notion de référentiel est-elle utilisable dans l'analyse des
politiques publiques? La diversité des points de vue nous incita à
prolonger la réflexion par un écrit collectif sur la construction du sens dans
1
Pourune première approche de la discipline, voir: Mény (Y), Thœnig OC), 1989, Les politiques
publiques, Paris, PUF.
9les politiques publiques. Le présent ouvrage donne donc la parole aux six
chercheurs qui ont relevé le défi, ainsi qu'à Bruno Jobert et Pierre Muller qui
ont accepté de réagir aux différents textes.
L'ambition du livre consiste à tenter de comprendre les raisons du
succès de certains concepts et modèles explicatifs en matière d'analyse des
politiques publiques. Et la notion de référentiel ne fait pas exception à la
règle. Forgée pour rendre compte des politiques publiques comme
production intellectuelle d'images communes sur la société, elle alimente
une réflexion séduisante concernant la gestion des incohérences et des
ambiguïtés de l'action publique et des consensus en formation dans la
chaîne des intérêts sociaux. Ainsi, l'approche par les référentiels propose un
certain nombre d'outils qui détaillent le processus de médiation entre la
société globale et les différents secteurs qui la composent. Mais comme
chacun le sait, les outils d'analyse s'usent, et d'autant plus si l'on s'en sert.
C'est la raison pour laquelle nous avons souhaité questionner leur
pertinence afin de refuser des usages trop banalisés qui risqueraient d'en
appauvrir la valeur heuristique. La bonne santé d'une discipline se jauge
sans doute à sa capacité de remise en cause. Dans cette perspective,
l'ouvrage tente de rassembler des textes qui, sous des angles différents,
discutent l'intérêt et les limites de la notion de référentiel. La démarche
consiste moins à savoir si le schéma d'analyse proposé demeure valable ou
devient caduque qu'à confronter la qualité analytique de l'approche à
l'évolution des réalités que chacun d'entre nous tente de décrypter.
L'approche par le référentiel prend place parmi d'autres modélisations
qui ont en particulier essayé d'amender et d'assouplir la théorie
néoinstitutionnaliste et l'analyse stratégique, en tout cas lorsqu'elles postulent
le caractère potentiellement autonome de l'État et de ses acteurs. Il ne
saurait donc être question d'en faire une référence ultime ou unique dans
l'analyse des politiques publiques, mais plutôt de tenir compte de son
importance dans le passage actuel vers une analyse en termes de réseaux qui
tend à devenir dominante (Pollet). A cet égard, il paraît utile de prolonger ou
de davantage affirmer les hypothèses de cette approche à propos des
rapports État-société pour rendre l'étude des "policy networks" plus
attentive à l'importance de la régulation politique (Smith). Mais situer cette
approche par le référentiel impose également d'objectiver ses implications
10théoriques. On ne peut en effet prolonger son usage sans s'interroger sur
son proche voisinage avec les notions de représentations sociales et
d'idéologies, ainsi que sur les gains à retirer d'une confrontation
intellectuelle entre celles-ci (Mériaux). Toutefois, la qualité d'un concept
s'apprécie avant tout à travers ses performances heuristiques. D'autres
questions apparaissent alors, pour peu que l'on s'éloigne de la dialectique
entre politiques globales et sectorielles dans laquelle s'est inscrite cette
approche au départ. Pour le moins, l'approche par le référentiel demande
des réaménagements ou des assouplissements si l'on veut analyser des
politiques locales fortement auto-référencées, en particulier sur la base de
rhétoriques territoriales (Faure). De la même manière, la production d'un
référentiel d'action comme véritable "impératif catégorique" ne peut occulter
les arbitrages successifs entre les stratégies, les systèmes de normes et les
représentations d'une multitude d'acteurs qu'implique nécessairement la
mise en œuvre des politiques publiques. On perçoit alors d'autant mieux la
portée des politiques publiques dans les processus d'identification et de
maintien de l'ordre social (Warin). Enfin, l'utilité de l'approche par le
référentiel peut aussi être questionnée à travers le recours à la notion de
"paradigme", qui lui sert de référence théorique. Ce travail permet, à travers
la mise en évidence de phases successives et sédimentaires, de tenter une
problématisation des processus d'échanges qui sont au cœur de la
construction des politiques (Surel).
***
Cet ouvrage ne clôt pas les débats sur la notion de référentiel, loin s'en
faut! On peut même espérer qu'il suscitera d'autres regards critiques et
constructifs. D'une certaine façon, les échanges qui sont à l'origine de ce
travail collectif symbolisent une étape dans la vie scientifique du CERAT.Les
discussions internes portées par tous au sein du laboratoire reflétaient une
dynamique où les jeunes chercheurs se sont particulièrement exprimés.
C'est d'abord cette liberté de débat que l'ouvrage souhaite promouvoir.
IlRHÉTORIQUE POLITIQUE,
CONTROVERSES SCIENTIFIQUES ET
CONSTRUCTION DES NORMES INSTITUTIONNELLES:
ESQUISSE D'UN PARCOURS DE RECHERCHE.
Bruno JOBERT
La nécessité de forger de nouveaux outils d'analyse peut résulter de
deux types de situation. Soit le chercheur dévoile par une analyse logique et
systématique les insuffisances conceptuelles des approches théoriques
existantes et s'efforce d'y remédier par l'élaboration d'un appareil alternatif,
soit il se trouve confronté dans son travail de terrain à des phénomènes
dont il ne croit pas pouvoir rendre compte dans les schémas intellectuels
disponibles. Il me semble que la démarche qui nous a amené à forger les
notions débattues dans ce volume, le référentiel, ses versions globales et
sectorielles, correspond nettement à cette seconde hypothèse. Aussi me
paraît-il utile de rappeler ici le parcours de recherche qui nous a conduit à
ces notions puis à les remettre en cause à l'occasion de nouvelles
recherches.
I. UN PARCOURSDE RECHERCHE.
Les travaux lancés par Lucien Nizard et Yves Barel sur la planification
française constituent le terreau dont se sont nourries nos propres
recherches. Par construction même, ceux-ci impliquaient une réflexion sur
l'impact des représentations sociales sur l'action publique; le premier
programme, dirigé par Lucien Nizard2, prétendait rendre compte de l'impact
d'un certain type de modélisation économique sur la conduite des
2
Nizard (L) dir., 1974, Planifica/ion et société} Grenoble, PUG.
13politiques publiques. Le second, animé principalement par Yves Barel, avait
des ambitions normatives plus explicites. Constatant le biais économiciste
des indicateurs couramment utilisés, le Service des Affaires Sociales du Plan
avait lancé le mouvement des indicateurs sociaux et demandé à une équipe
grenobloise de contribuer à une réflexion théorique permettant de fournir
une armature conceptuelle plus rigoureuse à ce mouvement. Ambition sans
doute démesurée, comme si l'on pouvait faire avancer la théorie sociale par
décret, mais dont les effets imprévus ont été féconds puisqu'ils ont conduit
Yves Barel, avec son livre sur la reproduction, à poser les jalons d'une riche
recherche théorique sur les systèmes sociaux3.
Pour nous, qui étions alors les petites mains de chercheurs en plein
épanouissement, ces recherches nous imposaient dès le démarrage de nous
interroger sur les relations entre représentations sociales et conduite des
politiques publiques. Les acquis de cette première étape me semblent
doubles.
D'une part, il nous ont fait pressentir l'importance du processus même
de formalisation et de modélisation de la réalité sociale. La demande des
planificateurs sociaux, soucieux d'intégrer dans le débat de planification les
- préoccupations sociales et qualitatives nouvelles qui s'étaient faites jour
durant la crise de 1968 manifestait à l'évidence que les grandes idées ne
s'affrontaient pas à armes égales sur la scène des politiques publiques:
certains problèmes, certaines orientations pouvaient être traités aisément à
partir du système d'information existant et des schémas intellectuels qui en
organisaient l'exploitation, d'autres au contraire ne pouvaient pas recevoir
un traitement leur permettant une fonn ulation opérationnelle rapide.4
D'autre part, le constat du faible impact direct de la planification sur
l'action publique constituait pour l'observateur une sorte d'énigme:
comment expliquer l'existence de cet imposant appareil de consultation et
d'études si ses effets sur la décision, notamment budgétaire, étaient si
limités ?
3
Barel (Y), 1973, La reproduction sodale, Paris, Anthropos.
4 Jobert (B), Revesz (B), 1977, "Politiques résiduelles et planification sociale, Cabiers
Internationaux de &JciologieVol. LXIII,pp.243-266
14L'analyse de Lucien Nizard sur la fonction socialisatrice de la
planification ouvrait la voie à une approche renouvelée des politiques
pubHques : ce qui est en jeu dans la concertation planificatrice,
argumentaitil, ce n'est pas la décision mais la définition des critères à partir desquels les
différents acteurs sociaux -publics et privés- définissaient leurs orientations.
La planification agissait d'abord par la diffusion d'une même vision de
l'avenir de la société, contribuant à réduire ainsi le degré d'incompatibilité
des projets envisagés par des acteurs autonomes.
par ailleurs continuée à explorerLarecherche sur la planification (que j'ai
tant dans ma thèse sur la urbaine5 que dans mon livre sur la
planification sociale6) nous avait ainsi conduit à des questionnements qui
nous plaçaient en porte à faux vis-à-visdes courants dominants de l'époque.
Il nous était possible, certes, de faire un long chemin en compagnie des
disciples de Michel Crozier avec lesquels un programme de "prospective
politique" promu par la DATARnous avait mis en relation de travail. Nous
partagions en effet avec eux le constat d'un État éclaté, partagé en segments
rivaux, animé par des stratégies contradictoires et il ne paraissait pas
impossible d'indure les représentations à une plus juste place dans le jeu de
ces confrontations stratégiques. Mais tout cela nous éloignait définitivement
des émules du marxisme structuraliste qui avaient conservé une vue très
monolithique de la domination sociale et de l'État. A l'inverse notre terrain
même initial d'analyse, cette recherche incertaine d'un minimum de
compatibilité entre les différents segments de l'action publique par la
planification nous rendait peu satisfaits de la négation récurrente du
politique professée par les sociologues de l'organisation.
Marginaux par rapport aux grands courants dominant l'approche de
l'État en France dans les années 70, nous avons tenté de bricoler des
notions adéquates pour rendre compte des phénomènes où le hasard de la
recherche empirique nous avait conduit.
Après la vague des travaux sur la planification, nos champs empiriques
se décentrent. Il s'agit cette fois d'approfondir cette dialectique du global et
du sectoriel à partir de la logique propre de chacun des secteurs
5 Jobert (B), 1977, La planification urbaine, Grenoble, PUG.
6
Jobert (B), 1981, Le social en Plan, Paris, Editions Ouvrières.
15administratifs: tandis que Pierre Muller s'engageait dans l'analyse des
changements de la politique agricole7, Monika Steffen et moi-même
explorions la dynamique des politiques sanitaires et sociales. Comme on le
sait, c'est d'abord à partir du cas de la politique agricole étudiée par Pierre
Muller que s'est définie la formalisation des rapports entre référent global,
médiateurs et référents sectoriels8.
Les débats auquel ce livre a donné lieu m'ont rapidement convaincu du
caractère par trop schématique de notre approche. Bien de nos lecteurs se
sont polarisés sur le schéma illustrant notre démarche, y introduisant des
biais qui ne correspondaient pas à notre approche initiale. Ainsi, il ne nous
est jamais venu à l'esprit de construire une théorie purement élitiste des
référentiels. La recherche même de Pierre Muller montre bien comment les
changements intervenus dans l'agriculture ne résultent pas d'un complot
entre dirigeants agricoles et fonctionnaires modernisateurs et qu'on ne peut
interpréter ces épisodes qu'en fonction d'un long travail de la société sur
elle-même mobilisant bien au delà des cercles d'initiés dans la bureaucratie
et le syndicalisme agricole. De même l'ensemble des travaux présentés
démontre que nous avons adopté dès le démarrage un point de vue
interactionniste sur la production du référentiel. Enfin nous n'avons jamais
- utilisé la notion de médiateur au singulier. Ce que nous avons mis en
lumière ce n'est pas l'émergence spontanée d'un discours du fait de
changements structurels, mais plutôt la production complexe des
référentiels à travers des débats et des controverses qui mobilisent une
grande variété d'interlocuteurs.
Les malentendus dans l'interprétation de notre approche m'ont conduit
à en préciser les termes; en effet, très conscient du caractère un peu
schématique de nos propositions, j'ai donc essayé de parvenir par la suite à
une conceptualisation plus rigoureuse des débats de politique publique.
En terme de recherches empiriques j'ai voulu sortir de la polarisation
exclusive de nos travaux sur la genèse de grandes réorientations sectorielles
en me situant en amont et en aval de celles-ci. En effet dans "l'État en action",
les changements dans le référentiel global étaient plutôt traités comme une
7
Muller (P), 1984, Le technocrate et le paysan, Paris, Editions Ouvrières.
8
Jobert (8), Muller (P), 1987, L'Etat en action, Paris PUF.
16variable explicative des changements sectoriels qu'analysés dans leurs
propre logique. En me centrant par la suite sur l'influence du néolibéralisme
sur les politiques gouvernementales, j'entendais entrer dans ce qui
constituait une boite noire dans nos analyses antérieures9. D'autre part en
poursuivant des recherches sur l'attitude des bénéficiaires et la mise en
œuvre de certaines politiques je voulais rendre compte des processus
importants de réinterprétation qui modèlent l'action publique au-delà même
des grandes décisions de principe. Parallèlement j'ai essayé de préciser notre
apport éventuel aux efforts de conceptualisation des débats de politique
publique qui étaient entrepris par différents chercheurs en science politique.
L'ensemble de ces travaux ne disqualifie pas à mon sens notre approche
initiale mais il conduit à les resituer dans une architecture conceptuelle
beaucoup plus complexe. Je retiendrai d'abord ce qui me paraît le cœur de la
notion de référentiel, celle de recettes, avant de suggérer quelques uns des
éléments essentiels de cette architecture.
II. DE L'IMPORTANCEDES RECETTES.
Quand les spécialistes des sciences sociales ont transféré dans les
sciences sociales la notion de paradigme, ils ont généralement adopté une
des interprétations de ce concept suggérée par Kuhn: "Ensemble des
croyances de valeurs reconnues et de techniques qui sont communes à un
groupe donné". La référence à la fin de "l'État keynésien" est ainsi devenue
une banalité répétée à satiété par les étudiants débutants qui ne
s'interrogent pas plus que leurs maîtres sur le caractère incertain, sélectif et
très variable selon les pays de l'application de ce modèle, durant les
décennies d'après guerre. Pour ma part, la deuxième version du paradigme
kuhnien me semble plus proche de la réalité que nous avons essayé
d'approcher avec la notion de référentiel "il dénote une partie de cet
ensemble [de valeurs, de croyances et de techniques] : les solutions
concrètes qui, réemployées comme modèle ou comme exemple, peuvent
remplacer les règles explicites en tant que base de solutions pour les
énigmes qui subsistent dans la science normale". En effet les débats de
9 (B) dir., 1994, Le tournant néo-libéral en Europe, Paris, L'Harmattan.Jobert
17politique publique sont rarement l'occasion d'une confrontation frontale,
directe, entre visions du monde opposées. Ils jouent plus souvent sur la
pertinence de l'emploi de telle ou telle recette éprouvée pour faire face à une
situation nouvelle. Ces recettes elles-mêmes ne peuvent pas être
considérées comme une sim pie application de principes généraux
cohérents. Même si elles peuvent emprunter une partie de leur argumentaire
à tel ou tel registre théorique; elles trouvent leurs racines également dans le
savoir faire même accumulé par les différents protagonistes de l'action
publique et apparaissent alors comme autant de normes permettant de
réguler leurs interactions. La réception différentielle du néo-libéralisme en
Europe illustre bien cette proposition: l'orientation idéologique des partis
au pouvoir importe moins pour expliquer le changement que le degré
d'érosion ou de vitalité des recettes antérieures quand il s'agit d'expliquer la
vigueur du tournant néolibéral dans les années 80. De même, le degré
d'institutionnalisation des recettes permet d'introduire une distinction
entre les dimensions symboliques et pratiques des politiques publiques.
S'agissant du RMI par exemple, la mise en œuvre rapide des droits à un
revenu minimum contraste avec le caractère très aléatoire de la mise en
œuvre de l'insertion. La proclamation solennelle d'un devoir pour la
collectivité d'assurer une insertion aux personnes fragilisées constitue
- plutôt alors un élément de politique symbolique au regard de l'absence de
recettes permettant d'obtenir des résultats prévisibles dans ce domaine10.
Ces notations suggèrent donc que l'analyse des débats de politique
publique ne saurait se cantonner dans l'analyse des confrontations
scientifiques et idéologiques mais doit aussi prendre en compte des
opérations intellectuelles plus modestes, moins visibles à la faveur
desquelles sont construites les recettes qui orientent en pratique l'action
publique. C'est cette dimension que nous voulions exprimer à travers la
notion de référentiel: celle-ci vise à cerner le jeu des représentations les plus
immédiatement associées à la négociation des politiques publiques. Sa
pertinence ne dérive ni de ses bases scientifiques ni de ses orientations
doctrinales mais plutôt de sa capacité à produire des normes permettant de
réguler les échanges politiques.
10
Jobert (B), 1991, "Le RMI est-il une politique publique ?", Revue Française des Affaires Sociales
n °hors-série.
18Si l'on adopte ainsi cette vue plus restrictive du référentiel, il faut alors la
situer de façon plus rigoureuse à la fois par rapport aux processus de
négociation où il est impliqué et par rapport aux autres représentations qui
sont mobilisées dans les débats publics.
III. LE FORUMET L'ARÈNE.
Dans les approches les plus courantes des politiques publiques, les
processus d'interprétation, la définition de la réalité sociale et les processus
de négociation et d'échange politique sont considérés comme les deux
facettes indissociables d'une même action. L'analyse par les réseaux, comme
l'analyse des "communautés de politiques publiques" tend à présumer une
forte coïncidence entre ces deux types d'action. Dans les deux cas, on met
l'accent sur les effets de socialisation réciproque, de construction par
l'interaction d'un langage commun qui opère comme un filtre dans la
sélection des solutions envisageables. Dans ce cadre, les experts de tous
acabits ne sont qu'un protagoniste parmi d'autres dans les réseaux de
politique publique.
En pratique une analyse de ce type ne fait pas trop de difficulté quand
on est en présence de réseaux stabilisés et institutionnalisés. Il n'en est pas
de même dans la situation inverse où l'entrée dans le réseau reste plus
ouverte et plus probable le recours à des ressources intellectuelles
diversifiées. En effet, ce qui se joue dans la négociation, c'est finalement un
processus de sélection entre un petit nombre d'alternatives. Il n'est
finalement que le point d'aboutissement d'un processus, parfois long, de
construction de la réalité sociale, de filtrage et de stylisation des différentes
interprétations possibles qui implique souvent un ensemble d'acteurs et
d'institutions spécifiques. Aussi bien nous paraît-il souhaitable de ne pas
postuler la coïncidence entre l'espace de négociation et celui des débats de
politiques publiques. Nous proposons de qualifier les premiers "d'arène des
politiques", les seconds de "forum des politiques publiques".
L'intérêt d'une telle distinction n'est pas formel. Il permet au contraire
de mieux rendre compte de la complexité des processus de construction
des référents de l'action publique. Notre recherche comparative sur le
19