Le Curé et l
272 pages
Français
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Le Curé et l'ivrogne

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
272 pages
Français

Description

En 1864, un jésuite, Le Révérend Père Ducreux, organise une croisade anti-alcoolique dans le Haut Doubs, sa région natale. Son ambition est de refonder une communauté chrétienne unanime et préservée des erreurs du siècle, une identité provinciale, catholique et conservatrice qui devient un modèle politique, un projet de société susceptible de renouer avec l'âge d'or.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2003
Nombre de lectures 296
EAN13 9782296316690
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE CURÉ
ET
L'IVROGNE
UNE HISTOIRE SOCIALE ET RELIGIEUSE
DU HAUT DOUBS AU XIxe SIÈCLE@L'Hannatlan,2003
ISBN: 2-7475-4103-7Vincent PETIT
LE CURÉ
ET
L'IVROGNE
UNE HISTOIRE SOCIALE ET RELIGIEUSE
DU HAUT DOUBS AU XIxe SIÈCLE
L'Harmattan Hongrie L'Harmattan ItaliaL'Harmattan
Hargita u. 3 Via Bav~ 375-7~rue de I~École-Polytechnique
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIEAVANT -PROPOS
A l'origine d'un livre
Tous ceux qui ont un jour entrepris des recherches
historiques savent que leur travail peut prendre un tour
inattendu au hasard de l'ouverture d'un carton d'archives.
C'est dans le dédale des archives diocésaines de Besançon,
où je travaillais sur un mémoire de Diplôme d'Études
Approfondies sur le catholicisme social qui devait être
soutenu en septembre 1997, que je découvris la matière
première de ce livre.
Le montagnon que je suis lut avec avidité un recueil de
lettres rapportant les efforts du père Ducreux, pour
combattre l'ivrognerie dans le haut Doubs au milieu du
XIXe siècle. Si l'essentiel de la correspondance du P.
Ducreux avec Mgr Mathieu a été conservé dans un dossier
à part, sous la référence TI G 2 et intitulé "œuvres
diverses" , en revanche, les rapports que les curés
envoyaient à l'archevêque ont été classés dans les archives
de leurs paroisses respectives. En les cherchant,
j'exhumais des lettres décrivant l'abus d'alcool dans les
campagnes, ainsi que d'autres « désordres» pour employer
le vocabulaire de l'époque, comme la contrebande ou la
prostitution. Se révélait un envers peu connu, qui
répondait à mon ambition de travailler sur l'histoire des
mentalités comme on ne dit plus, d'écrire une histoire à la
fois sociale et religieuse.
La rédaction de l'article prit une partie de l'été 1998. Il
parut d'abord sous le titre « L'ivrognerie dans les
montagnes catholiques du Doubs au milieu du XIXesiècle» dans la Revue historique neuchâteloise (n01,
janvier-mars 1999, p. 61-83) et La Racontotte. Nature et
traditions comtoises (n056, printemps 1999, p. 20-27 et
n057, automne 1999, p. 20-28). Légèrement remanié et
accompagné du texte de l'opuscule du père Ducreux, il est
publié sous le titre « Le clergé contre l'ivrognerie dans les
montagnes catholiques du Doubs au milieu du XIXe
siècle », dans Barbizier. Revue de Folklore comtois (n022,
1998-99, p. 251-281). Enfin, la revue Histoire et Sociétés
rurales acceptait de l'éditer sous une forme et un titre
différents: « Le clergé contre l'ivrognerie. La campagne
du père Ducreux dans les montagnes du Doubs
(18641869)>>(n013, 1ersemestre 2000, p. 93-118).
Visiblement, le sujet intéressait. La revue L'Histoire en
fit deux comptes-rendus successifs, dans sa livraison de
décembre 1999 (n0238, p. 95) et celle d'octobre 2000
(n0247, p. 109).
Après avoir retrouvé de nouveaux documents, je me
suis convaincu de reprendre l'ensemble de mes recherches
en vue d'en faire un livre qui puisse bénéficier d'une
diffusion plus large qu'un article de revue. Je tenais aussi à
revoir certaines hypothèses que je n'avais pas jusqu'à
présent été en mesure de développer. Enfin, je comptais
user d'une pleine et entière liberté d'écriture, dans le
respect des règles de l'investigation historique mais loin
des contraintes universitaires.
Je n'ai pas cherché à découvrir absolument le côté
obscur, à révéler les scandales, à forger une légende noire
du haut Doubs. Seulement je me suis attaché à décrire le
désarroi du clergé devant les mutations économiques et
sociales du XIXe siècle, devant l'irruption de la démocratie
et du libéralisme jusque dans les campagnes. C'est
pourquoi j'ai multiplié les citations, pour donner au lecteur
un accès à ces lettres pleines de colère ou de résignation,
pour en respecter l'humeur et l'authenticité, pour mieux
connaître ceux qui les avait écrites. Dans le même esprit,
je n'ai pas cherché à vérifier leurs dires, à corroborer leurs
8constats, à quantifier les « désordres» : c'est leur
perception du monde, fût-elle fausse, incomplète ou
fantasmée, qui détermine leurs réactions, leurs initiatives,
leur attitude au sein de la communauté rurale. Sans doute
pourra-t-on me reprocher une démarche trop peu
scientifique, un dépouillement d'archives qui n'a rien de
systématique, une analyse insuffisante des structures
socio-économiques. Mais, au-delà de l'effet accablant que
procure la lecture d'autant de faits, parfois navrants,
souvent tristes, peut-être drôles, je persiste à penser que la
parole des curés de campagne exprime mieux la réalité
telle qu'elle fut vécue qu'une histoire fondamentalement
quantitative.
Ce que je signe relève de ma pleine et seule
responsabilité, et je revendique ici une démarche et un
style avant tout personnels - sinon, pourquoi écrire? -
tributaires de mes lectures et de mes centres d'intérêt. Mais
je dois associer à mon travaille soutien, la bienveillance et
l'amitié que n'ont cessé de me témoigner Gaston Bordet et
Michel Vernus, Jacques Solé, Jacques Chatelain éditeur de
la revue Regards sur le Haut-Doubs, l'abbé Joseph
Lemaire conservateur des archives diocésaines de
Besançon, Manuel Tramaux responsable de la
Bibliothèque du Grand séminaire, le P. Bernard de
Vregille s. j., Jean-Marc Barrelet archiviste de l'Etat de
Neuchâtel, le personnel des Archives départementales du
Doubs et de la Bibliothèque municipale de Besançon. Je
salue aussi celles et ceux qui m'ont apporté leur concours,
Claude Guillaumin pour ses traductions latines, Valérie
Arnaud pour la cartographie, et enfin ceux qui m'ont fait
l'amitié de lire tout ou partie du manuscrit, Nicolas
Arnaud, Jean-Pierre Costille, Pierre-Yves Donzé, Claude
Ragondet, Yves Solé.
9L'auteur
Né en 1971, Vincent Petit est agrégé d'histoire et
professeur au lycée de Lons le Saunier (Jura). Après des
études à l'université de Besançon et à Gottingen, il
entreprend des recherches sur l'histoire religieuse de la
Franche-Comté. Outre de nombreux articles, il a publié un
ouvrage sur les sociétés musicales du haut Doubs au XIXe
siècle intitulé La clef des champs (éditions Regards Sur le
Haut-Doubs, 1998). Il est aussi l'auteur d'un essai, Les
continentales, consacré à l'unification politique de
l'Europe (L'Harmattan, 2001).
10A mes parents
A elleQuelle vie mène-t-on privé de vin?
Il a été créé pour la joie des hommes.
L'Ecclésiastique, 31, 27.
INTRODUCTION
Au milieu du XIXe siècle, après que les scansions de
1830 et de 1848 ont rappelé en écho le grand
bouleversement de 1789, les catholiques, par l'histoire
surtout, construisent l'image mythique d'un haut Doubs
anti et anté-révolutionnaire, qui recouvre tout à la fois une
économie agro-pastorale associée à des pratiques
communautaires et à un système patriarcal, un paysage
dont la beauté et la majesté exaltent la Création et
ennoblissent ses habitants, une identité catholique,
ultramontaine et contre-révolutionnaire avec le souvenir
de l'insurrection de la Petite Vendée de 1793. Ainsi, sous
des expressions diverses, « Tyrol de la France », « hautes
montagnes du Doubs », « Franche-Montagne », se crée
une identité propre à cette région frontalière qui va de
Saint-Hippolyte à Morteau: celle d'un conservatoire des
valeurs traditionnelles et des vertus chrétiennes.
Or cet âge d'or, qui exhale un romantisme tardif et un
catholicisme militant, s'élabore à un moment où les
principes qui l'inspirent semblent le plus menacés par les
soubresauts politiques, la diffusion de l'activité horlogère,
le rôle plus prégnant de l'économie marchande, le
développement de la contrebande, de l'influence des villes
et de l'anticléricalisme. La contradiction n'est
qu'apparente. Le clergé n'est pas sans adversaires, son
action n'est pas sans limites, les curés de paroisse
n'ignorent pas les difficultés de la pastorale que leurs
confrères, à des degrés divers, rencontrent partout ailleurs.
Région frontalière, reliée à l'extérieur et insérée dans desstructures englobantes qui la dépassent et l'influencent -
telles que l'Etat, l'économie libérale ou même l'Eglise
romaine, le haut Doubs n'échappe pas au XIXe siècle et à
ses tensions. Seulement, de par l'image particulière et
édifiante qu'il se construit, qu'il s'approprie et qu'il donne
au monde, il se crispe sur les caractères qui fondent son
identité et son unité, et en premier lieu, sur sa foi. La
restauration d'une société chrétienne face à un présent
abominé est ainsi indissociable de la construction d'une
identité provinciale, catholique et conservatrice, d'une
histoire mythifiée et d'un particularisme volontairement
exagéré. L'image d'un Haut-Doubs conservatoire des
vertus traditionnelles devient un modèle politique, un
projet de société susceptible de renouer avec l'âge d'or.
Sans aucun doute - et le constat vaut pour la longue
durée, l'ivrognerie n'est pas un problème nouveau dans le
haut Doubs, comme les « plaisirs» et les « occasions» que
représentent les cabarets, les foires et marchés, les jeux, la
danse ou même les relations sexuelles hors des liens du
mariage... Mais, dans la partie la plus cléricale du diocèse
de Besançon, la perception et la répression de l'ivrognerie
prennent pour les prêtres des paroisses une acuité tout à
fait particulière, sensible dans leur correspondance avec
Mgr Mathieu, archevêque du diocèse de 1834 à 1875, ou
vers leurs fidèles, que ce soit par leurs catéchismes, les
registres des fabriques ou les règlements des confréries et
des congrégations. Cette cristallisation qui s'opère en
réaction au contexte national, européen et catholique,
trouve son aboutissement avec une croisade
antialcoolique d'envergure, menée par un jésuite d'origine
maîchoise, le révérend père Joseph Ducreux.
Pourquoi l'ivrognerie plus que tout autre « désordre» ?
Parce qu'elle constitue un péché capital que la Bible flétrit
à travers les exemples de Noé et de Loth, une offense aux
mœurs et à la religion, un ennemi de la famille et de
l'autorité, une cause de la décadence économique et de la
déchéance physique. Parce que l'ivrogne est l'individu
14détaché de toute norme sociale et morale, en rupture avec
la communauté, l'homme qui sacrifie à sa passion la
famille, le travail, la religion... L'ivrogne n'est pas
seulement le pécheur, l'immoral et le dépravé: il incarne
l'assouvissement comme fin en soi du plaisir personnel, il
représente celui qui cède à la tentation et qui, par l'argent,
succombe à toutes ses envies. A ce titre, il est l'homme
aliéné, le prisonnier de lui-même, le produit de cette
société moderne qui a rompu avec Dieu.
La lutte du clergé contre l'intempérance part, certes,
d'une réalité tangible, à savoir le développement de la
consommation d'alcool, et en particulier d'alcools forts,
dans les campagnes françaises au long du siècle grâce à
l'amélioration des transports, à l'abaissement des prix et à
l'augmentation du nombre des débits. Mais elle se fonde
davantage sur la définition d'une situation antérieure
appelée à être restaurée par le règne social du Christ,
contre un présent dévoyé, corrompu, en crise, dont
l'ivrognerie est ici le symptôme. Cette offensive avant tout
religieuse procède d'une double rétroaction: vers le passé
et vers la communauté, et constitue un projet
antimoderniste, où la nostalgie a valeur programmatique et
où la dénonciation des déviants prend une signification
politique.
15Première Partie:
LE DÉSENCHANTEMENT
DU MONDE
Précisons d'entrée un point important: tous les indices
que nous avons rassemblés tendent à montrer que la
consommation d'alcool n'est pas plus élevée dans le haut
Doubs qu'ailleurs en Franche-Comté et en France. L'idée
est que la répression de l'ivrognerie par les curés de
paroisse et puis en 1864 le P. Ducreux naît moins du
spectacle de la réalité que de sa confrontation avec un
schéma préétabli, fortement idéalisé voire largement
mythique: celui d'une région qui a échappé aux chimères
de la modernité en demeurant fidèle aux principes
traditionnels et aux valeurs chrétiennes. Autrement dit, ce
que le clergé se plaît à rapporter n'est pas dû à
l'importance quantitative des méfaits liés à l'ivrognerie ou
à d'autres «désordres », mais à leur seule présence dans
cette terre de chrétienté: ils paraissent d'autant plus
insupportables qu'ils sont transitoires et minoritaires. Leur
dénonciation participe donc de la définition d'une identité
régionale, catholique et conservatrice, d'une
particulière qui refuse de s'abandonner à l'immoralité
générale.
LE CHAMP DE BATAILLE
Notre étude met en présence essentiellement deux
personnages: le curé et celui de ses paroissiens qui
s'adonne à l'alcool. Confrontation entièrementdéséquilibrée et totalement subjective à plusieurs échelles.
Question de sources: on ne connaît le second que par le
regard du premier. Question de point de vue: la
description de l'ivrognerie vaut condamnation morale -
nous insistons sur le fait que, si les termes d'alcoolisme et
d'alcoolique apparaissent au milieu du XIXe siècle, le
clergé du haut Doubs jamais ne les emploie. Question de
perspective: il peut sembler pour le moins hasardeux
d'ériger sur le même pied le desservant de paroisse et
l'ivrogne et de chercher à mesurer à la fois la religion et
l'abus de boisson. Néanmoins, notre angle d'étude est bien
un duel: celui du prêtre qui se considère, à tort ou à
raison, aux prises avec un adversaire, même imaginaire,
auquel il attribue la responsabilité de la décadence et du
désordre.
Une terre de chrétienté
Nous ne détaillerons pas ici l'évolution économique et
démographique du haut Doubs au cours du XIXe siècle.
Quelques traits suffiront pour saisir les principales
tensions qui l'affectent à cette époque.
tableau n01 : La o ulation du haut Doubs
1901cantons 1851 1876
Saint-Hippolyte 8240 8375 7265
dont St-Hi ol te 993 1190 1191
Maîche 10394 11321 11821
dont Maîche 1075 1478 2035
Charquemont 1398 1344 1860
Dam richard 1030 1167 1186
Le Russey 7063 7052 6607
dont Le Russe 1116 1313 1373
1811839Morteau 7922 9080
1704 1826 4110dont Morteau
Villers Ie Lac 1719 2418 3138
Montbenoît 8236 7237 6636
220dont Montbenoît 150 238
Pontarlier 15694 15381 16418
dont Pontarlier 4953 5714 7963
Mouthe 10081 9172 7258
dont Mouthe 1080 1000 858
1331 1817 1169Jou~ne
Levier 10262 9186 8414
dont Levier 1535 1339 1355
TOTAL 77892 76804 76258
On observe que l'ensemble des cantons du haut Doubs
connaît une certaine stagnation démographique, qui, vu
une fécondité élevée, atteste d'un exode rural assez
important. Leur part dans la population du département
(306.000 habitants en 1876) tend ainsi à diminuer. Cette
vue générale cache tout de même des disparités
intéressantes. En effet, les cantons les plus ruraux (Levier,
Mouthe, Montbenoît) voient leur population baisser,
tandis que les cantons horlogers (Maîche et surtout
Morteau) connaissent une certaine croissance
démographique. La densité y est inférieure à la moyenne
départementale (57 habitants au km2 en 1861) et les villes
et bourgs peu importants. D'une manière générale, les
voies de circulation ne se développent que tardivement: si
Pontarlier est bien relié à Besançon par la route et à la
Suisse par le chemin de fer (1860), le reste de la montagne
subit un enclavement durable. Un certain dynamisme
économique est néanmoins insufflé par la frontière, et les
cantons de Maîche et de Morteau se spécialisent dans la
production de fournitures pour l'horlogerie jurassienne et
neuchâteloise : boîtes de montre, assortiments... D'autre
19part, la région connaît une spécialisation agricole vers
l'élevage à vocation laitière et l'exploitation des forêts.
Avant d'étudier les éléments qui donnent au haut Doubs
son caractère de «chrétienté », il convient de rappeler
quelques constantes d'ordre administratives. Les rapports
entre l'Etat et l'Eglise de France sont régis par le
Concordat de 1801, et plus encore par les articles
organiques de 1802. Si les curés (au nombre d'un par
canton) sont nommés par le gouvernement sur
présentation de l'évêque et jouissent donc de
l'inamovibilité, la masse du clergé est en fait composée de
desservants à la tête d'une succursale, médiocrement payés
(500 puis 800 francs) et totalement dépendants de
l'évêque. Dans les huit cantons de la montagne, on
dénombre ainsi huit curés et 122 desservants - auxquels
s'ajoutent vingt vicaires. Cette amovibilité du desservant
explique qu'il peut être soumis à des pressions de la part
de ses paroissiens. Les populations qui souhaitent obtenir
le déplacement d'un prêtre, par exemple jugé trop sévère,
s'adressent directement à l'archevêque. Ainsi en 1845 à
Plaimbois du Miroir, une pétition circule contre le curé.
Aussitôt ceux qui le soutiennent en organisent une autre et
préviennent l'archevêque: «Si vous punissez, tous les
vicieux, les ivrognes et les contrebandiers des paroisses
profiteront de cet exemple pour dénigrer, persécuter et
pourchasser leurs curés ». Les municipalités peuvent être
tentées de recourir à l'autorité épiscopale pour obtenir le
départ d'un prêtre. Ainsi celui de Charmauvillers est
dénoncé par le conseil municipal en décembre 1870 : il est
d'accusé d'avoir proféré en chaire des propos hostiles au
gouvernement de Défense nationale et d'avoir poussé des
jeunes hommes à passer la frontière pour se soustraire au
service militaire. Le conseil ajoute que «d'autres abus
touchant les mœurs pourraient avoir ici leur place... ».
Mais de nombreux paroissiens prennent la défense de leur
curé, en adressant une lettre de soutien à l'archevêché.
20Dans la même veine, et parce qu'une querelle les oppose,
le maire de Grand Combe Chateleu fait circuler le bruit
que l'archevêque aurait donné tort au curé et procéderait à
son remplacement (1867).
L'exercice du culte - processions, sonneries de cloches,
inhumations - fait en outre l'objet d'une stricte
réglementation, dans le cadre d'un véritable «service
public »1, ce qui, en cas de contentieux, peut amener un
curé devant le Conseil d'Etat. Il paraît donc fort aléatoire
de croire que le clergé est tout-puissant à la tête d'une
paroisse, fût-ce en terre de chrétienté.
Un certain nombre d'indices statistiques permettent de
mesurer la prégnance religieuse qui caractérise le haut
Doubs. Le recrutement sacerdotal est le plus important de
tout le diocèse: pour la période 1831-1875, 1 ordination
pour 321 habitants dans Ie canton du Russey, 1 pour 412
dans celui de Maîche, 1 pour 440 pour celui de Morteau.
Seul le canton de Mouthe reste en retrait. Les délais de
baptême dépassent rarement huit jours, sauf encore une
fois dans le canton de Mouthe et quelques localités
comme Villers le Lac2 ou Charquemont. La pratique
pascale est très forte: plus de 90 % de la population sur
toute la montagne, sauf pour les cantons de Mouthe et de
Morteau, et plus de 95 % dans les cantons de Maîche, Le
Russey et Vercel ! L'encadrement religieux y est élevé,
renforcé encore par la présence de nombreux
congréganistes affectés dans l'enseignement public, et
d'institutions, comme le petit séminaire de Consolation
(ouvert en 1833), les petites écoles ecclésiastiques de
Cemeux-Monnot et de Belvoir, la retraite chrétienne des
Fontenelles.. .
1.LEMAÎTRE, 2002, p. 262.
2. Le nom officiel à l'époque est Lac ou Villers, mais déjà certains,
dont l'abbé Tarby curé de 1864 à 1870, emploient l'appellation de
Villers le Lac - nom actuel de la commune.
21La vie religieuse est de plus marquée par un certain
nombre de temps forts. Les missions paroissiales,
c'est-àdire «toute la doctrine et toute la vie morale chrétienne
exposées avec suite et force à tout un peuple »3,
bénéficient d'abord aux cantons de la montagne: entre
1860 et 1900, on compte 110 missions pour les 78
paroisses de l'arrondissement de Pontarlier et 50 pour les
53 des cantons de Saint-Hippolyte, Maîche et Le
Russey. Les pèlerinages permettent de manifester une foi
ostentatoire et collective, que ce soit dans des sanctuaires
locaux (Remonot, Grand Combe des Bois...) ou à
NotreDame de Ermites à Einsiedeln (Suisse). Les visites
épiscopales constituent elles aussi des événements
marquants de la vie d'une paroisse. Mgr Mathieu, entre
1834 et 1875, s'est ainsi rendu sept à huit fois dans chacun
des cantons de la montagne - avec des moyennes de 1,89
visites par paroisse pour le canton du Russey à trois pour
celui de Montbenoît4. Une assiduité qui, pourtant, n'épuise
pas les sollicitudes des curés « J'avais besoin,
Monseigneur, de vous faire ces confidences. On aime à
communiquer de temps en temps par lettres, avec un bon
père qu'on n'a pas le bonheur de voir souvent» explique
celui du Barboux (1866).
Le catholicisme populaire qui s'exprime dans les
montagnes s'inscrit dans un ultramontanisme déjà ancien
en Franche-Comté et vivifié encore à l'occasion de la
tourmente révolutionnaire. Comme le note Michel Lagrée
à propos de la Bretagne, on peut déceler dans
« l'hypergallicanisme » de la Révolution française une des
raisons du renforcement de l'ultramontanisme comtois. Le
fondateur de la société de la retraite chrétienne,
AntoineSylvestre Receveur (1750-1804) né à Bonnétage, et la
fondatrice des Sœurs de la Charité, Jeanne-Antide Thouret
(1765-1826) native de Sancey, en constituent les
3. Cité dans HUOT-PLEUROUX, 1966 (b).
4. CORDIER, 1996.
22représentants les plus remarquables. Aussi les innovations
spirituelles insufflées par Rome s'y enracinent rapidement
- malgré une hiérarchie diocésaine davantage attachée aux
particularismes locaux. A titre d'exemple, le chanoine
Rousselot5, vicaire-général du diocèse de Grenoble et
principal défenseur de l'apparition de la Salette, inaugure à
Grand Combe des Bois, sa paroisse natale, une chapelle
placée sous ce vocable en juillet 1863 - cérémonie au
cours de laquelle le sermon est prononcé par le P. Joseph
Ducreux, jésuite.
Il faut tout de même apporter une nuance
administrative à ce tableau - problèmes qui occupent une
grande part de la correspondance des curés. Certaines
communes se subdivisent en plusieurs paroisses
(Bonnétage deux, Charquemont deux, Villers Ie Lac trois,
Montlebon trois...) - le canton de Morteau compte ainsi
sept communes mais douze paroisses. La chose a son
avantage mais aussi nombre d'inconvénients: les paroisses
"surnuméraires" sont parfois vacantes et disposent d'un
lieu de culte souvent vétuste (par exemple aux
Fontenottes). Ainsi, à Derrière le Mont, commune de
Montlebon, l'église paroissiale menace ruine et
Mgr Mathieu, dès 1840, donne l' «ordre formel» de la
reconstruire. Mais rien n'y fait. En 1869 il prive la paroisse
de son curé. Les habitants signent alors une pétition en
promettant «de se soumettre à tout ce qui serait exigé ».
L'archevêque rappelle le curé, mais l'affaire n'avance pas.
Aussi, quelques mois plus tard, il renouvelle son geste
d'autorité et frappe la paroisse d'interdit. Si la
reconstruction de l'église paroissiale de Derrière le Mont
rencontre tant de difficultés, c'est qu'au sein du conseil
municipal, les représentants des .autres sections de la
commune refusent de contracter l'emprunt nécessaire. De
plus, ces paroisses se trouvent éloignées du chef-lieu de
commune avec des chemins vicinaux peu praticables et les
5. THIÉBAUD, 1999, p. 169-176, et MOREAU, 2002.
23curés notent avec luxe de détails les différences de
traitement dont ils font l'objet de la part de la même
municipalité - c'est le cas à Villers le Lac avec les curés
du Pissoux et du Chauffaud. La situation inverse pose
aussi des problèmes: lorsqu'un prêtre a deux paroisses à
charge - le binage, celle où il ne réside pas se sent
négligée et la municipalité rechigne alors à lui payer le
supplément de traitement qui lui est dû. La dispersion de
l'habitat provoque des contestations sur la délimitation des
paroisses, et les populations des écarts, appelés
« métairies », sollicitent parfois leur rattachement à un lieu
de culte plus proche. Ces subtilités administratives - avec
la gestion de la fabrique, du bureau de bienfaisance,
l'acceptation de legs, la construction d'un presbytère ou la
réparation de l'église... - constituent une source
intarissable de conflits avec les maires et à n'en pas douter
une matrice de l'anticléricalisme rural.
La mesure de l'alcool
Il est extrêmement difficile de quantifier, surtout dans
la première moitié du XIXe siècle, le degré d'alcoolisation
des campagnes. Les études nationales attestent d'une
augmentation du nombre de débits de boisson6 - 282.000
en 1830, 366.000 en 1869 -, de la consommation
alcoolique et de la généralisation de certaines boissons,
comme le vin ou la bière. Seulement, les statistiques,
lorsqu'elles existent, traduisent le plus souvent une réalité
urbaine et se limitent à une moyenne départementale. De
plus, comme on le verra par la suite, l'ivrognerie dans le
haut Doubs est causée d'abord par l'eau-de-vie et autres
boissons fermentées, c'est-à-dire une production locale, le
plus souvent non déclarée à l'administration fiscale: on
compte ainsi 5963 bouilleurs de cru dans le département
6. NOURRISSON, 1986 et 1990 ; FILLAUT, 1983 et 1989.
24en 1869. Le deuxième écueil est celui des débits de
boisson. On sait que l'administration s'inquiète de
l'alcoolisation des campagnes, et que, rien qu'entre le
début et la fin de l'année 1850, le nombre de débits est
passé de 2420 à 2775 dans le département du Doubs7.
Pour tenter d'en assurer correctement la police, un décret
est pris le 29 novembre 1851 qui donne aux préfets le
droit de les fermer. Le seul chiffrage global dont nous
bénéficions est tributaire de définitions imprécises (cf.
tableau n02) : un cafetier ou un limonadier vend-il de
l'alcool? En outre, il ne donne mention que des
établissements légalement déclarés - on sait que les
épiceries rurales faisaient aussi la plupart du temps office
de cabarets.
Ces chiffres paraissent fortement sous-évaluer le
nombre des débits par rapport à celui de 1850 (un débit
pour 107 habitants pour le département). Néanmoins, on
peut remarquer tout de même qu'ils sont plus nombreux
dans les cantons horlogers que dans le reste de la
montagne. Le recensement de 1866 donne des chiffres
sans doute plus proches de la réalité (cf. tableau n03).
Si l'on en croit les données officielles, la densité des
débits de boisson est donc plutôt faible, par rapport à la
moyenne nationale (un débit pour 110 habitants en 1869)
et même celle de Besançon ou de la Suisse voisine (un
pour 120 habitants dans le district de la Chaux-de-Fonds
en 1855).
Cette approche statistique, aussi complète serait-elle,
ne donne aucune description de la figure de l'ivrogne, de
celui que le curé est amené à connaître et à convertir.
Deux sources, là aussi sujettes à bien des nuances et des
interprétations diverses, rapportent des événements
particuliers qui permettent de saisir la prégnance
alcoolique dans le haut Doubs.
7. MAYAUD, 1986, p. 309. On compte alors 332000 cabarets en
France.
25tableau n02 : Débits de boissons et fabricants d'après les
Annuaires du Doubs, 1864.
arrondissement cantons de ville de
St-Hippolyte, Maîche Besançonde Pontarlier
et Le Russey
population 50863 26137 46786
auberges et 39 Aubergistes: 49 36
(Pontarlier Il, (Maiche 7, Le Russeyhôtels
6, Frambouhans etMorteau 6,
Jougne et Villers Trévillers 4,
le Lac 3, La Charquemont,
CIuse et Damprichard et Le
Frasne 2 ...) Russey 3...)
brasseurs 3 2 6
(Pontarlier 2, (Maiche 1, Les Plains
1)Morteau 1)
limonadiers 21 - -
(Pontarlier 7,
Morteau 4,
Levier 3...)
marchands 43 16 48
(Pontarlier 17, (St-Hippolyte 3,de vin en
gros Morteau 5, ...) Maiche, Le Russey,
Glère 2...)
cafetiers
865(Le Russey 3,
St-Hippolyte.2)
distillateurs 2 1 Distillateurs
(La Chenalotte)de gentiane (Levier et 3
Roch~lean 1)
fabricants 6
(liqueurs)(Pontarlier)d'absinthe 2
tableau n03 Nombre d'établissements d'après le
recensement de 1866.
arrondissement de département
Pontarlier du Doubs
marchands de vin en gros et en 57 209
détail
cafés 26 190
restaurants, auberges et cabarets 218 1179
Nombre moyen par habitant 167 186
26Au XIXe siècle, l'Etat met en place un système de
surveillance des épidémies - en général, un médecin est
nommé responsable d'un arrondissement. Les rapports
qu'ils rédigent à l'intention des autorités constituent des
documents peu connus pour étudier le mode de vie des
montagnons. Ainsi, entre août 1849 et novembre 1854, six
rapports concernent notre zone d'étude (Battenans, Bief, la
Chaux de Gilley, Chapelle d'Huin, Chamesol, la
Longeville), avec cinq cas de fièvre typhoïde et un de
choléra. Les médecins imputent le développement des
épidémies à une mauvaise hygiène, à la mauvaise
construction des habitations et à leur insuffisante aération
ainsi qu'à une alimentation peu diversifiée8. Le docteur
Pône décrit ainsi le régime alimentaire des habitants de la
Chaux de Gilley (610 habitants) et la Longeville : du pain
noir, des bouillies, du lait et du petit-lait, de la viande de
porc, de bœuf, de veau et de chèvre salée et fumée, du
fromage de gruyère et «une sorte de fromage de seconde
qualité qu'ils appellent serrat ». Le plat de base reste tout
de même les pommes de terre et «une espèce de gâteau
fait avec de l'orge et de l'avoine ». Quant à la boisson, le
choix est tout aussi rudimentaire: à la Chaux de Gilley,
«ils ne boivent que de l'eau de citerne », alors qu'à la
Longeville, il la coupe avec du vin. Le vin est ainsi
considéré comme une boisson noble et rare, qui tend
néanmoins à se généraliser avec le siècle: ainsi, en 1865 à
Belvoir - 365 habitants, « tous boivent du vin ».
L'eau-devie constitue l'autre boisson alcoolisée consommée dans le
haut Doubs. Par exemple, à Battenans - 254 habitants,
«les habitants sont en général très pauvres, il n'y a pas
beaucoup de cultures puis comme le sol est peu étendu
ainsi que peu productif, presque tout le monde travaille
sur l'horlogerie et la clouterie ». L'épidémie de fièvre
typhoïde est apparue dans la commune à cause du froid et
8. Voir DELSALLE, 2002.
27