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MAURICE GARDE-CHASSE EN PICARDIE

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Description

L'accélération des rythmes de vie, la succession des impressions et des images, le manque de temps pour organiser en nous tout ce que notre esprit reçoit rendent plus précieux aujourd'hui un témoignage comme celui de Maurice, garde-chasse en Picardie. N'y a-t-il pas en chacun d'entre-nous un Maurice qui veille et qui pourrait, s'il savait s'arrêter un instant, s'émerveiller d'une hirondelle, guetter la nature sauvage par la trace d'un sanglier imprimée dans l'ornière d'un sentier, vivre plus en accord avec le rythme des saisons, du soleil et de la pluie.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2001
Nombre de lectures 148
EAN13 9782296425798
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

MAURICE
garde-chasse en PicardieDu même auteur
Paysans du Guatemala, quelle éducation ?, L'Harmattan, 1980.
Guatemala, les enfants dessinent, La Cimade, 1982.
Lire et Écrire, méthode pour les femmes immigrées, L'Harmattan, 1985.
Hawa, l'Afrique à Paris, L'Harmattan, 1993.
Parise, Souvenirs encombrants de la Guadeloupe, Ramsay, 1997.Catherine VIGOR
MAURICE
garde-chasse en Picardie
L'Harmattan@ L'Harmattan, 2000
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris,... France
L'Harmattan, Inc.
55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc)
Canada H2Y 1K9
L'Harmattan, Italia s.r.l.
Via Bava 37
10124 Torino
L'Harmattan, Hongrie
Hargita u.. 3
1026 Budapest
ISBN: 2-7384-9875-2A VANT-PROPOS
La vie de Maurice Schweitzer, bûcheron, ouvrier
20èmeagricole et garde-chasse s'étend sur tout le siècle. Né
en 1911, il a commencé à travailler à l'âge de treize ans
dans une ferme, et son récit évoque le monde rural du
canton de Breteuil, dans l'Oise, pendant quatre-vingts ans.
Maurice a vécu de la même manière que des
quantités d'ouvriers agricoles en France au cours du siècle
dernier. Comme ses contemporains ruraux, il a été soldat,
puis mobilisé en 1939. Comme eux, il a vu imposer les
nouvelles techniques de culture, la quasi-disparition de la
main d'œuvre dans les fermes et de nouveaux modes de
vie surtout en matière d'alimentation, de confort et de
loisirs. Il est resté fidèle à la vie qui est la sienne depuis
son enfance.
Il était garde chez Monsieur de Baynast, dont
j'étais amie des nombreux enfants, et c'est ainsi que je l'ai
connu. Revoyant Maurice après des années, j'ai senti qu'il
fallait garder les paroles de sagesse et de bon sens de cetancien de Picardie où j'avais vécu moi-même jusqu'à
l'âge étudiant.
Nous avons commencé à parler d'un livre sur sa
vie. Maurice n'aimait pas le magnétophone, il m'a donc
dicté ce qu'il voulait que l'on retienne de lui, de son
enfance chez sa grand-mère à La Hérelle, de sa jeunesse à
la fois active et paisible et des meilleures années de sa vie,
celle où il était garde et piégeur de "fauves" dans les
divers bois du pays, surtout dans celui de la Borde.
Son amour illimité pour la nature l'amène à
devenir, sans le formuler de cette façon, un ardent
défenseur de l' éco-système et à pourfendre les faux
écologistes de la politique "qui n'y connaissent rien".
Maurice a passé une grande partie de sa vie à protéger des
animaux destructeurs qu'il déteste le petit gibier et les
espèces en voie de disparition, les oiseaux en particulier. Il
voit la nécessité de la chasse puisqu'elle a comme but de
maintenir l'équilibre naturel entre les espèces et il dépeint
son métier avec amour et traîcheur de sentiments.
Il a une manière claire, fine et souvent amusante de
s'exprimer. Son vocabulaire est si riche et si imagé que
bien sûr, je l'ai gardé tel quel, y compris les expressions
en picard, qu'il défend et parle avec ses contemporains de
la commune de Plainville.
Son récit est plein d'enseignement. Il nous rappelle
les valeurs simples de la vie: l'authenticité, la
persévérance, la fraternité, le contentement de ce que la
vie apporte, l'harmonie entre l'homme et la nature. Un tel
témoignage ne devait pas se perdre. C'est celui d'un
homme qui veut vivre en paix avec le monde et les siens,
près des arbres et des bêtes "pas si bêtes que ça", dans une
nature préservée.
2«Caroline, ma pauvre chienne, tu ne vaux pas
mieux que moi. Tu n'es même plus capable de courir
après un lièvre. Encore qu'on ne peut pas dire que ça te
plaisait quand tu étais jeune. Et moi qui croyais que tu
allais devenir comme tes parents qui, eux, étaient de
fameux rapporteurs. »
Je parle à Caroline comme je parlerais à n'importe
qui d'autre, c'est peut-être parce qu'elle m'écoute encore
mieux qu'un autre. C'est ça les chiens, je parle des chiens
de campagne bien sûr, pas de ceux des villes qui ne
pensent qu'à manger et dormir. Caroline connaît ma vie,
elle fait tout avec moi, elle me voit avec des yeux de chien
et si elle pouvait parler, elle raconterait peut-être ma vie
mieux que moi, ça serait plus naturel. Elle ne chercherait
rien de plus. Il fallait que je m'en doute qu'un jour elle
partirait, cette petite bête. Maintenant qu'elle va mourir, je
pense à ce que j'ai vécu. J'ai été quarante-quatre ans
garde-chasse chez Monsieur le Comte et c'est la meilleure
partie de ma vie, le reste, je n'en parle pas. Bien sûr
Caroline ne m'a pas connu tout ce temps-là, j'ai eu
d'autres chiens et de meilleurs chasseurs qu'elle.
Je ne fais que rêver toutes les nuits, ce sont des
rêves qui ne tiennent pas debout. Je rêve que je suis à la
3chasse avec Monsieur le Comte et Madame la Comtesse,
que j'attrape un renard, que je ramasse des champignons,
que je mets un arbre par terre ou que je suis au milieu du
bois, la nuit, avec mes chiens autour de moi. Je me
réveille, j'ai mal à la tête, je me rendors et je fais les
mêmes rêves.
J'ai de rudes bons souvenirs au château et dans le
bois. Si on me demandait aujourd'hui ce qui me ferait le
plus plaisir, je saurais quoi répondre. Je dirais: c'est faire
le bois de la Borde le matin avec Monsieur le Comte ou
bien même ce serait qu'on me laisse dans une cabane au
milieu des arbres, la nuit, mais pas sans mes chiens bien
sûr.
4I
LA HÉRELLE
Mon grand-père est né en Alsace dans le même
pays et dans la même rue que le docteur Schweitzer. Son
père à lui était venu faire la guerre de 70 par ici et il avait
fait venir sa famille à Saint-Just parce qu'il ne voulait pas
devenir allemand. Il tuait le cochon alentour. Il se levait à
quatre heures et allait à pied dans tous les petits pays. Il
traversait le bois, il coupait par les petits chemins et arrivé
sur place, il faisait tout: les côtelettes, le boudin, la
rillette. Ça lui prenait une bonne journée et il rentrait à
pied parce que, de ce temps-là, personne n'avait de vélo.
Il a eu six enfants et mon père est né rue Coq de
Largillière à Saint-Just en Chaussée. Ma mère est de la
Hérelle, ils se sont mariés là et ils y sont restés après leur
mariage vers 1900. C'est là où je suis né, en 1911, tout
près du bois, du temps de Monsieur le Marquis, le père de
Monsieur le Comte. Mais ma grand-mère maternelle
s'étant trouvée veuve à quarante-neuf ans, a voulu me
garder chez elle. l'étais le quatrième et çà faisait trop de
monde à la maison. Plus tard, mes parents sont partishabiter à Cardonnois et je suis resté avec ma tante Amélie
et ma grand-mère. C'est elle qui m'a élevé de treize mois à
treize ans.
Quand j'étais petit, je me rappelle, j'allais avec ma
tante dans un petit champ de violettes. J'en ramassais et
quand ma main était pleine, je me roulais par terre avec et
j'étais fin content. Je ne sais pas pourquoi je riais, c'était
de contentement.
Au commencement de la guerre de 14, j'avais trois
ans. En 1915, il Ya eu un régiment dans le presbytère de la
Hérelle en face chez ma grand-mère. J'allais voir les
soldats à leur cuisine roulante avec une casserole et ils me
donnaient des macaronis tout chauds. J'avais quatre ans
mais ces macaronis, je les vois encore. Les soldats
m'avaient donné un calot et plus tard, je le mettais pour
aller à l'école.
Les Allemands étaient à Montdidier à douze
kilomètres de là et la DCA tirait, on voyait tomber des
éclats d'obus sur Plainville à cinq kilomètres de chez nous.
On peut dire qu'ils ont dérouillé les gens de Plainville, ça
bombardait fort et quand le canon tonnait, ma grand-mère
nous faisait descendre à la cave avec une bougie. On
attendait un peu, je n'avais pas peur, ma grand-mère non
plus, pourtant on n'était pas à l'abri. Quand on n'entendait
plus rien, on remontait. Quelqu~fois, ça tonnait si fort que
ma grand-mère nous faisait évacuer à Ansauvillers à
quatre kilomètres de la Hérelle. Elle me disait:
- Vite, min tiot, on peut pas rester là, ils vont nous
tuer, on va se faire engloutir là-d'dans.
Elle mettait du linge dans un sac et on partait avec
ma tante Amélie vers onze heures du soir. Je me rappelle
qu'une fois j'avais chanté la Marseillaise et ma cousine,
qui était avec nous ce soir-là, avait crié:
6- Faut l'empêcher, grand-mère, il va tous nous
faire mourir.
Elle disait ça comme ça, sans penser, car les
Allemands tiraient de Montdidier, loin de chez nous.
On marchait dans la nuit et on arrivait chez une
autre tante marchande de poissons à Ansauvillers, où il n'y
avait pas de soldats. Ce n'était pas comme à la Hérelle où
en voyait plein de militaires d'infanterie partout dans le
village et dans les bois. Ils se mettaient dans les talus ou
dans les tranchées de la Vallée des Caves, ou encore dans
les fossés tout autour du pays.
J'ai aussi le souvenir d'un soldat mort à la Hérelle,
il était comme de la cire, couché dans une couverture, sa
peau était toute jaune, toute jaune, et on l'a enterré dans le
cimetière de l'église.
Il y a eu quelques batailles dans le pays, par
exemple au coupe-gorge entre Montdidier et Broyes, juste
avant d'arriver au Mesnil Saint-Georges. Même dans le
bois Debucquoy, il tombait des éclats et à côté de Broyes,
il y a encore une borne qui montre jusqu'où les Allemands
sont arrivés.
Mon père est parti quatre ans à la guerre, de 1914 à
1918, il avait déjà presque cinq enfants, puisque
MarieLouise est née en 1915, mais ça ne l'a pas empêché d'être
mobilisé. Il a été blessé à la cuisse, je sais qu'on l'avait
envoyé à l'hôpital militaire, mais je ne peux pas dire au
juste quand on l'a démobilisé. Je crois qu'il a été
trompette à la guerre et qu'il s'est trouvé à Verdun. Il a dû
avoir une ou deux permissions et il est peut-être revenu
pour la naissance de mon frère Henri en 1917. De toutes
façons, on n'avait pas de nouvelles et j'étais trop petit
pour m'en souvenir. Des gens rentraient blessés. Pas loin
7d'ici, quelqu'un a eu les pieds gelés. C'était Pierre Alard,
il pouvait à peine marcher à son retour. On dit qu'il y a eu
trois millions de morts. S'ils se mettaient à défiler dans ma
rue de Plainville, ça prendrait peut-être trois semaines
pour qu'ils passent tous devant ma fenêtre. .
Notre maison de la Hérelle a été très abîmée
pendant la guerre par un attelage de deux chevaux
conduits par des soldats français qui étaient rentrés dans le
mur. La flèche avait fait un grand trou dedans, les chevaux
n'étaient pas morts mais il avait fallu réparer le trou. Ça a
pris moins de temps que de reconstruire l'église. Il lui était
tombé une bombe en plein milieu qui l'avait coupée en
deux. Tout le chœur était broyé, et les belles chaises à
l'intérieur étaient en morceaux.
Ma grand-mère était très croyante, elle m'a bien
élevé. Tous les jeudis, elle m'envoyait au catéchisme, on
avait un livre épais et on le récitait tous ensemble. Un
jeudi sur deux c'était à la Hérelle, et l'autre jeudi, ça se
passait à Gannes, dans une belle chapelle. C'était le curé
de la commune qui faisait le catéchisme et dans chaque
petit pays, il y en avait un. On s'entendait bien avec eux.
Le dimanche, j'allais à la messe avec ma grand-mère et
ma tante. Quelquefois, les gens des autres villages
venaient à la messe chez nous à la Hérelle.
J'étais enfant de chœur avec au moins cinq autres
gamins. Il y avait le pain béni, c'était une couronne que les
familles du pays offtaient chacune leur tour. Nous, on se
mettait à deux pour couper le pain en petits morceaux
pendant le sermon, et on les répartissait dans des corbeilles
pour le distribuer aux gens. Je servais la messe, c'était moi
qui versais l'eau sur les doigts de Monsieur le Curé ou qui
lui servais à boire. J'aimais bien les chants en latin et je les
savais par cœur. De ce temps-là, tout le monde était
8croyant, tout le monde venait à la messe et beaucoup
communiaient. Ce n'était pas du tout comme aujourd'hui.
Maintenant, si quelqu'un meurt, les gens vont à
l'enterrement, mais il y aurait un bal, ils iraient aussi bien.
Les enfants de chœur faisaient aussi la quête. A ce
moment-là, les paroissiens donnaient cinq centimes, dix
centimes et aux enterrements, c'était l'offrande. Nous, les
enfants, on portait le beau costume rouge et blanc qui a
disparu maintenant. Je sonnais les cloches de l'église et ça
.
me rappelle un enfant de chœur de Mory à côté de la
Hérelle. Il s'appelait Lalouette, c'était un jeune de dix-sept
ou dix-huit ans. Il avait tiré tellement fort sur la corde des
cloches qu'elles l'avaient entraîné au plafond et qu'il
s'était tapé la tête. Il s'était même cassé la jambe en
retombant par terre.
J'ai fait ma communion à la Hérelle mais il n'y a
aucune photo qui reste à cause des guerres.
Ma tante Amélie restait avec nous, elle avait les
mains déformées et elle ne s'était jamais mariée. C'était
elle qui balayait l'église, essuyait les bancs, lavait la
sacristie et toute, et j'y allais avec elle. Monsieur le Curé
venait chercher de l'eau pour la messe chez nous. De ce
temps-là, Monsieur le Marquis de Baynast conduisait
luimême sa voiture à cheval pour venir à la messe et il
arrivait de Morainvillers avec Madame la Marquise.
C'était des gens très gentils. Monsieur le Marquis était bel
homme, Madame la Marquise donnait des torchons, des
draps, toutes sortes d'affaires aux pauvres gens.
Ma grand-mère était une dévote, elle avait toujours
son chapelet dans sa poche et de temps en temps, elle
faisait une petite prière. Chaque fois qu'on commençait à
manger, elle faisait le signe de croix. Le soir, on disait la
9prière et jamais on n'aurait mangé de viande le vendredi.
Elle était très bonne mais il ne fallait pas lui désobéir. Le
dimanche après-midi, il n'y avait rien à faire à la Hérelle.
Pas de bal, pas de fête, sauf la fête du village une fois par
an, mais quelquefois, on n'avait pas d'argent pour y
monter. On n'était pas riches à ce moment-là, mais on
n'était pas malheureux non plus. On mangeait du gros pain
de six livres et quand il y avait des restes de purée, ma
grand-mère l'étalait dessus. Il n'y avait pas de yaourts, pas
de dessert: c'était des pommes de terre cuites au four ou à
l'eau, ou bien de la compote. Je ne sais pas si j'ai mangé
une banane étant petit, mais des oranges, oui ça m'arrivait.
On ne mangeait qu'un œuf à la fois et on s'en contentait.
Ma tante d'Ansauvillers était donc marchande de
poissons et elle partait dans sa voiture à cheval pour le
vendre alentour. Son mari était assis à côté d'elle et faisait
« tuuut ! }}avec sa petite trompette pour prévenir les gens.
Ma grand-mère lui achetait trois ou quatre harengs qu'elle
suspendait dans la cheminée et quelques jours après, elle
nous les donnait à manger.
Deux fois par semaine, le boucher venait dans sa
carriole, lui aussi, et il soufflait «pin-pon}}. dans sa
corne. On lui achetait de la viande de bœuf pour la soupe.
Le boulanger, Monsieur Daverne, était de Chepoix comme
le boucher, il passait tous les jours et il me donnait un petit
pain gros comme un œuf Il y avait aussi un charcutier à la
Hérelle qui restait en face de l'église, un maréchal, un
menuisier, un maçon, un couvreur et un charron.
Les gens buvaient de l'eau ou du cidre qu'ils
faisaient eux-mêmes en broyant leurs pommes. On ne
voyait pas de vin dans les petits pays. Les bonshommes
d'un certain âge buvaient de l'eau-de-vie ou du rhum et à
la Hérelle, il y avait trois bistrots où les vieux allaient
10aussi jouer aux cartes entre copains. Ils prenaient souvent
un champoneau, c'était un café avec à côté, une potée
d'eau-de-vie dans une chope en étain que les gens gardent
comme des reliques maintenant. A cette époque, on
n'allait pas faire les courses, on allait juste à l'épicerie.
Plus tard, ma grand-mère m'a envoyé à l'école. On
s'entendait bien ensemble, nous les gosses de six, huit, dix
ans. D'aucuns se bagarraient mais moi, je ne me bagarrais
pas, ça ne me plaisait pas. Il y avait une institutrice et deux
instituteurs. Le mien s'appelait Monsieur Huet, avec lui, il
ne fallait pas broncher et les coups de règle sur les doigts
serrés, ça y allait. Les cartables n'existaient pas, j'avais
juste une petite musette. On lisait des petits livres de
lecture comme Robinson Crusoë, le Petit Poucet, tout ça.
Il n'y avait pas encore Tintin. L'instituteur expliquait le
français aux petits. De mon temps, on parlait picard à la
récréation, mais dans la classe, les enfants étaient obligés
de parler français. A la maison, ma grand-mère, la tante
Amélie ou mes parents ne parlaient que picard.
Ma grand-mère disait des mots comme sarcelle:
c'est comme un petit feu qui va devenir un incendie,
quand le vent se lève sur la plaine l'été. Un chêne se disait
marguette, un cheval kveau, un oiseau pierrau, une poule
glanne et tout un tas d'autres mots. Bien sûr, je parle
encore picard avec les gens de mon âge, avec Madame
Reyet, ma voisine ou Robin, mon copain de Gannes, mais
les jeunes ne comprennent rien.
Gamin, j'allais chercher des branchettes dans le
bois d'à côté pour allumer notre feu, ou bien je glanais
dans les champs et dès qu'un cheval passait devant chez
nous, ma grand-mère me disait:
- Va ramasserch'crottin min tiot.
11Ça lui servait de fumier pour ses fleurs. Vers l'âge
de dix-douze ans, quand je rentrais de l'école, je bêchais le
jardin qui était au milieu de la cour et je plantais ses
bégonias. Quand elle semait, elle attendait le dernier
quartier de lune, c'est là que la terre est la plus prête, et de
préférence, il fallait que le vent soit au sud.
On s'éclairait à la lampe à pétrole ou à la lampe
Pigeon qui n'éclairait rien du tout et on montait se coucher
de bonne heure avec une bougie. On a peut-être eu
l'électricité dans les années trente, mais quand j'étais petit,
je ne l'ai pas connue. Personne ne connaissait le fioul non
plus, on avait un méchant poêle Godin à bois qui ne
chauffait rien du tout et on n'avait pas les moyens
d'acheter du charbon.
A Noël, autrefois, on ne recevait pas de jouets. On
mettait nos chaussures dans la cheminée et le lendemain
matin, on trouvait une tablette de chocolat, une ou deux
oranges ou peut-être une mandarine. Un jour seulement,
on m'a donné une roue de vélo avec un bâton pour jouer
au cerceau. Il n'y avait pas d'arbre de Noël, pas de sapin
nulle part, pas de guirlandes, rien comme décorations à
l'école. Tout ce qu'on voit maintenant n'existait pas du
tout. Et d'après moi, les enfants d'aujourd'hui sont très
gâtés: j'ai une arrière-petite-fille de quatre ans, elle est
déjà allée aux sports d'hiver avec sa mère. Vous
imaginez!
Il y avait la messe de minuit qui commençait à
minuit pile. Ma tante Amélie m'emmenait à celle du
Mesnil Saint-Firmin à trois ou quatre kilomètres de chez
nous. On partait à pied et là, dans l'église on voyait les
enfants de l'orphelinat des Sœurs. A cette époque, elles
étaient trente-deux. Je me rappelle encore certains noms:
sœur Perpétue, sœur Agathe, sœur Eugénie. Celle-là, elle
12était portugaise, elle travaillait comme un homme à ce
qu'on disait, et de temps en temps elle buvait un verre de
vin blanc avec un œuf cru dedans. Il y avait pas mal
d'enfants à l'orphelinat mais tous n'étaient pas orphelins.
Quelques parents qui n'avaient pas les moyens de les
élever les mettaient là vers huit ou dix ans et ils les
reprenaient à quatorze ans pour travailler. Mon copain
Robin y est allé. Il gardait les vaches à la pâture, il bêchait
le jardin des sœurs et il s'occupait de leurs bêtes.
Le 31 décembre, on ne faisait rien du tout. Il n'y
avait pas de réveillon, ni quoi que ce soit.
Avant Pâques, on disait:
- Ché'c1oches, y s'en vont. Quand elles vont
revenir, y aura des œufs dans ch'jardin.
Ma grand-mère mettait à cuire des œufs dans de
l'eau avec des pelures d'oignons et à la fin, ils devenaient
tout rouges.
Le jour de Pâques, elle me disait:
- Va voir dans ch'jardin, ché'cloches, al' sont
passées.
Je suis resté chez grand'mère jusqu'à treize ans,
l'année où j'ai fini l'école. A la fin, j'allais de temps en
temps voir mes parents qui restaient à Cardonnois, à dix
kilomètres de la Hérelle, parce que mon père m'avait payé
un vélo. Ça lui avait coûté trois cents francs et tout son
mois y était passé. Mon père travaillait comme maçon
chez l'entrepreneur Martin et il montait des murs avec des
pierres et du torchis. Il habitait donc Cardonnois, un
hameau de cinq ou six maisons. Plus tard, ma mère est
devenue factrice en vélo à Rocquencourt et Sérévillers.
Elle triait le courrier à Mesnil Saint-Firmin, et le soir, elle
le portait à Breteuil Embranchement, ou bien c'était mon
13père. Sa tournée faisait bien quinze, vingt kilomètres au
total tous les jours. On s'entendait bien en famille et les
enfants étaient condamnés à donner de l'argent à leurs
parents âgés.
J'ai commencé à travailler à la ferme Debove à
treize ans. Je donnais à manger aux vaches, je les
nettoyais, je faisais des épouvantails, j'allais aux pissenlits
pour donner à manger aux lapins. Et à quinze ans, je suis
allé travailler chez Devaux au Mesnil Saint Firmin. Je
mangeais à la ferme, et je rentrais coucher chez nous. A la
fin du mois, Devaux venait payer quatre fois rien à ma
mère. Après, je suis allé chez Monsieur Albert Durot. Il
avait trois chevaux et six vaches. L'hiver, je moulais les
betteraves pour les vaches et je les mélangeais avec de la
menu-paille. Au matin, je leur donnais ce mélange - on
appelait ça de la provane - à midi du fourrage, et au soir,
encore de la provane.
On n'était pas malheureux, on n'était pas heureux
non plus. Enfin, nos parents, grands-parents et arrière
n'étaient pas si heureux que ça. Ma grand-mère, je l'ai
toujours vue avec les mêmes vêtements noirs, tout le
temps, tout le temps.
Aujourd'hui, on parle de millions, avant on parlait
de centimes. On ne dépensait pas grand chose. Les gens
mouraient vieux quand même, sans doute, parce qu'ils ne
mangeaient pas comme maintenant. Avant, c'était de la
soupe au lait, du lard, du pain et les gens n'étaient jamais
fatigués. l'en ai connu beaucoup qui travaillaient comme
moi à dix kilomètres de chez eux et ils faisaient le trajet à
pied, ou plus tard en vélo. Il y en avait un à Rocquencourt,
c'était un dur. Il s'appelait Raphaël Bostoqueau, et on le
surnommait « le dératé », parce qu'il courait tout le temps.
Ça lui faisait un bon quatre kilomètres de chez lui à la
14laiterie où il travaillait mais il rentrait quand même
déjeuner à la maison. A l'époque, il allait chercher en
voiture à cheval les bidons de vingt litres que les
cultivateurs mettaient à la porte de leur ferme. Il les
chargeait tout seul sur la carriole, il passait I'hiver sur les
routes avec son cheval et ça glissait avec le verglas. Au
retour, il bouillait le lait, et il lavait les pots dans une
chaudière. Quelquefois, il avait un apprenti avec lui. De
temps en temps, on vendait le lait à la gare de Breteuil et
ça partait par le train dans d'autres pays. Avant, tout le
monde allait acheter son lait dans les fermes avec sa boîte
au lait et certaines fermes faisaient leur beurre bien jaune
dans des barattes.
De ce temps-là, on n'était jamais malade. Si on
était enrhumé, on buvait trois verres de lait fin chaud avec
six gouttes de teinture d'iode dedans et du sucre. Quand
mon père était grippé, il faisait chauffer deux ou trois
verres de vin qu'il buvait brûlant avec du sucre. Ça lui
faisait un grog et le rhume passait en trois jours. On
prenait aussi des tisanes. Ma grand-mère me disait :
- Min tiot, qu'est-ce' tu veux boire au soir?
Tout était bon: les tisanes de tilleul, de feuilles de
ronce, de menthe, de chiendent, de lierre-thérèse, de
camomille à tête. On faisait même de la tisane de muguet,
de jacinthes, d'anémones. Tout ce qu'il y avait dans le
bois, ça pouvait se boire. Le thé, maintenant, c'est trop
courant.
Les bonshommes étaient costauds, ils allaient
prendre une bonne cuite au bistrot, ils ne tenaient plus
debout et le lendemain, on les revoyait en pleine forme.
Les vieux, dans le temps, n'étaient pas frileux ni douillets,
ni rien du tout. Pas de caleçon, pas de flanelle, juste un
maillot de corps et une chemise. Mais à partir de soixante
15