Mémoires d'un préfet

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Français
248 pages
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Fourmillant d'anecdotes inédites, les Mémoires de Gilbert Carrère nous permettent de découvrir et d'approfondir nombre d'aspects essentiels de l'histoire administrative française, depuis l'organisation de l'Algérie à l'époque où elle était encore département français, à la décentralisation qui, à partir de 1981, transforma profondément la fonction préfectorale. Ils nous offrent également les portraits sur le vif de ceux qui firent l'histoire politique de la seconde partie du XXe siècle.

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Date de parution 01 mars 2012
Nombre de lectures 59
EAN13 9782296485976
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Mémoires d’un préfet

e
À la traverse duXXsiècle





Graveurs de mémoire


François DELPEUCH,Chronique édilique, 2012.
Jean Michel CANTACUZENE,Une vie en Roumanie. De la Belle Epoque à la
République populaire. 1899-1960, 2011.
Claude DIAZ,Demain tu pars en France. Du ravin béni-safien au gros caillou
lyonnais, 2011.
Jacques QUEYREL,Un receveur des Postes durant les trente glorieuses,2011.
Benoît GRISON,Montagnes… ma passion, Lettres et témoignages rassemblés
par son père, 2011.
Henri Louis ORAIN, Avec Christiane, 68 ans de bonheur, 2011.
Pascale TOURÉ-LEROUX,Drôle de jeunesse, 2011.
Emile HERLIC, «Vent printanier », nom de code pour la rafle du Vél’ d’hiv’.
Récit, 2011.
Dominique POULACHON,René, maquisard. Sur les sentiers de la Résistance
en Saône-et-Loire, 2011.
Shanda TONME,Les chemins de l’immigration: la France ou rien! (vol. 3
d’une autobiographie en 6 volumes), 2011.
Claude-Alain CHRISTOPHE,Jazz à Limoges, 2011.
Claude MILON,Pierre Deloger (1890-1985). De la boulange à l’opéra, 2011.
Jean-Philippe GOUDET,Les sentes de l’espoir. Une famille auvergnate durant
la Seconde Guerre mondiale, 2011.
Armand BENACERRAF,Trois passeports pour un seul homme, Itinéraire d’un
cardiologue, 2011.
Vincent JEANTET,Je suis mort un mardi, 2011.
Pierre PELOU,L’arbre et le paysage. L’itinéraire d’un postier rouergat
(19071981), 2011.
François DENIS et Michèle DENIS-DELCEY,Les Araignées Rouges, Un
agronome en Ethiopie (1965-1975), 2011.
Djalil et Marie HAKEM,Le Livre de Djalil, 2011.
Chantal MEYER,La Chrétienne en terre d’Islam, 2011.
Danielle BARCELO-GUEZ,Racines tunisiennes, 2011.
Paul SECHTER,En 1936 j’avais quinze ans, 2011.
Roland BAUCHOT,Mémoires d’un biologiste. De la rue des Ecoles à la rue
d’Ulm, 2011.
Eric de ROSNY,L’Afrique, sur le vif. Récits et péripéties, 2011.
Eliane LIRAUD,L’aventure guinéenne, 2011.
Louis GIVELET,L’Écolo, le pollueur et le paysan, 2011.
Yves JEGOUZO,Madeleine dite Betty, déportée résistante à
AuschwitzBirkenau, 2011.











Gilbert Carrère

Mémoires d’un préfet

e
À la traverse duXXsiècle













































© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56001-7
EAN : 9782296560017







A ma femme, qui m’est tout
A nos enfants, notre fierté
A nos petits-enfants, notre espérance
A nos sœurs,
A nos neveux et nièces, nos cousines,
toute notre famille des deux côtés de l’Atlantique
Au maire, au conseil municipal et aux associations de Lamontjoie







Avec tous mes remerciements à Anne Leclerc pour son aide précieuse et
ses conseils avisés

Près de trois ans m’auront été nécessaires pour venir à bout, il est vrai à des
mois d’intervalles, de ces quelques pages de souvenirs sans autre justification
qu’une certaine lenteur à rédiger et ma propension ancienne et fâcheuse à
« procrastiner », mot cher à Edgar Faure pour dire : remettre au lendemain.
Dans l’avant-propos de sesEssais: «, Montaigne dit de son ouvrageJe l’ai
voué à la commodité particulière de mes parents et mes amis; à ce que m’ayant
perdu, ce qu’ils ont à faire bientôt, ils puissent y retrouver d’aucuns traits de mes
conditions et humeurs et que, par ce moyen, ils nourrissent plus entière et vive
connaissance qu’ils ont eue de moi. Si c’eût été pour chercher la faveur du monde,
je me fusse mieux paré et me présenterais en une marche étudiée… Que si j’eusse
été de ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des premiers mois de
la nature, je t’assure que je m’y fusse peint tout entier et tout nu… ».
Comme Montaigne – mais à la différence du talent et de la richesse de la
pensée, est-il besoin de le préciser – je destine ces pages à mes parents et à mes
amis, sans me dissimuler la banalité et, finalement, la vanité de l’exercice.
Aussi dois-je les prévenir, comme le dit Montaigne : «Ce n’est pas raison que
tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain» sans aller jusqu’à ce qu’il
appelait «l’arrière-boutique »(le moi profond) ; et pendant que ma mémoire ne
me fait pas défaut, je reprends donc ce chemin de traverse de plus d’un
demisiècle qui se trouve certainement être, dans toute l’histoire de l’humanité, celui
des plus grandes révolutions dans l’ordre des sciences, techniques et mœurs. En
1950, on ne comptait en France que quelques milliers de télévisions, pas ou à
peine autant d’ordinateurs, le pays était encore largement rural par le nombre de
ses agriculteurs et le comportement de ses élus sinon de leur place dans
l’économie nationale; le temps des métropoles et ses banlieues fourmillantes
n’était pas encore venu ; nous allions vivre, de plus ou moins près, des prodiges
scientifiques, les bouleversements d’une société qui ne s’en est pas remise.
Pendant ces cinquante ans, le monde, à peine sorti des horreurs et des
souffrances du dernier conflit mondial, allait connaître les derniers feux de la
prédominance européenne et les derniers soubresauts de l’époque coloniale
mais aussi la difficile gestation de l’Europe – distancée à présent par l’empire
américain, dangereusement affrontée à la croissance rapide du continent
asiatique ; et entrer dans l’ère de la globalisation, terme anglais que je préfère à
mondialisation, dans tous les domaines de la vie.
« Voiciles temps où l’on connaîtra l’avenir sans mourir de sa
connaissance.»(Apollinaire)

* *
*

Dans l’usage courant du Sud-Ouest, la carrère est un chemin de terre ou
sommairement pavé, ombragé de chênes ou de peupliers, marqué par les
profondes ornières des charrois; qui permet de couper court, à travers les

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champs, pour arriver plus rapidement au sommet de ces coteaux caractéristiques
de la Gascogne. Et c’est ainsi, en empruntant ces traverses, qu’enfants, nous
nous rendions, mes sœurs et moi, sous la conduite de ma grand-mère, de notre
maison de village à l’une ou l’autre des deux fermes de la famille, dans les
grandes occasions des moissons, des battages ou des vendanges – ces grandes
cérémonies paysannes disparues – et que nous redescendions, au soir tombant,
lorsque s’allongent démesurément les ombres des grands arbres, ou même la
nuit tombée, nous tenant par la main pour éviter les fondrières et nous rassurer.
Car loin d’être silencieuse, la campagne s’anime alors du passage furtif des
animaux en chasse, des froissements d’ailes d’oiseaux aussi apeurés que nous,
et surtout du cri pénétrant et sinistre du chat-huant, si proche, à s’y méprendre,
de l’appel au secours de quelque homme en train de couler.
Le jeu de mots est facile entre ce simple chemin rural et mon nom mais je le
crois, au fond, assez illustratif d’un parcours; bien loin des voies royales
offertes à tant de ceux que j’ai pu connaître ou croiser dans les hautes sphères
parisiennes ou même des notoriétés provinciales établies – dont les rejetons
peuplaient le lycée des années 30 – ; une enfance campagnarde dans un monde
paysan qui n’est plus; un accès décisif – et relativement rare dans le monde
rural d’alors – au lycée, par la volonté d’une mère toute d’ambition pour ses
enfants. J’y reviendrai. Un parcours qui aurait dû conduire normalement,
« classiquement »,à une chaire d’enseignement secondaire ou au barreau, au
chef-lieu du département, au mieux de la région.
Il en a été autrement.
Michel Serrault, à qui on demandait le « secret » de sa réussite, répondait :
« Quelleréussite ?Il y a seulement la chance d’avoir fait les bonnes
rencontres ».
Eh bien, à mon rang, je puis dire aussi: cette chance m’a été donnée
gracieusement à plusieurs reprises, sur le plan personnel et professionnel,
comme on le verra plus loin.
La première qui commande toutes les autres, est celle de la rencontre avec ma
femme, un 14 juillet ! Chance encore de la rencontre d’hommes qui m’ont honoré
de leur amitié, de leur affection, et m’ont inspiré: Paul Ducournau, soldat de
légende, le premier officier à débarquer sur les côtes de Provence, le 15 août
1944, à la tête de son commando, que Delattre de Tassigny a qualifié de« brave
des braves des commandos d’Afrique », qui devait devenir mon beau-père ;
Bernard Tricot, un des plus proches collaborateurs du général de Gaulle ;
Paul Delouvrier, délégué général en Algérie puis premier préfet de la région
parisienne ;
Philippe Lamour, président de la puissante Compagnie d’aménagement du
Bas-Rhône et du Languedoc et entre tant d’autres activités, président de la
fondation du Crédit agricole ;
Jacques Pélissier, préfet de région à Montpellier et à Lyon, président de la
SNCF après avoir été directeur de cabinet du Premier ministre.

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Puis-je revendiquer encore la sympathie attentive et cordiale de Raymond
Barre, ancien Premier ministre, qu’il m’a souvent témoignée à Lyon et depuis,
ou encore celle du cardinal Jean-Marie Lustiger, qui m’a reçu plusieurs fois
entre 1993 et 2002, à qui je porte une grande admiration ? D’autres encore, qui
apparaîtront au fil de ces pages.
Mais naturellement, l’honneur de ma vie demeure d’avoir servi, fût-ce dans
le deuxième cercle, auprès du général de Gaulle (1967-69), dont je dois rester
des derniers collaborateurs vivants ; puis du président Georges Pompidou.
On le voit, la chance m’a vraiment et souvent souri, en fait de bonnes rencontres,
pour reprendre l’expression du comédien. Si je les évoque, du moins pour celles qui
furent décisives, c’est vraiment sans en tirer quelque vanité, par devoir de gratitude
envers ceux et celles qui m’ont largement fait ce que je suis devenu.
On verra aussi, dans les lignes qui suivent, qu’à la différence des ascensions
rapides des petits génies, tout pour moi est venu tard ou relativement tard, sur le
tard :mariage, vie active, réalisations professionnelles… J’allais dire:
linéairement, sans plan de carrière comme il est de bon ton d’en avoir; mais
non sans effort ni ambition – pourquoi le cacher –, en utilisant au mieux des
circonstances patiemment attendues, en acceptant spontanément des missions
ou des responsabilités nouvelles, sans calcul, par une sorte de besoin d’agir, un
activisme, en quelque sorte, qui m’a valu des déceptions ou des difficultés.
J’aurais été mieux inspiré de décliner certaines propositions, mais j’y ai appris
sur les hommes, sur des mondes ou domaines jusque-là inconnus pour moi.
Donc, loin des parcours précoces, brillamment couronnés comme j’ai pu en
voir arriver avec succès à ce concours d’entrée à l’ENA en 1991 et des carrières
programmées, rien d’extraordinaire dans ce qui a suivi mon départ pour Paris en
octobre 1944: Sciences-Po et licence de droit – qu’il serait fortement
déconseillé aujourd’hui de prétendre mener de front – en assurant de surcroît un
service de maître d’internat pour vivre à Paris, puis une préparation au concours
de l’ENA qui ne mène qu’à l’admissibilité, en même temps que celle plus
heureuse de deux diplômes d’études supérieures de droit: droit public et
économie politique, comme on disait. En sus, le diplôme d’expert de
coopération internationale sous la conduite de Stéphane Hessel – déporté,
diplomate, plus tard ambassadeur et membre du Haut-Conseil de l’intégration –,
enfin le concours de chef de cabinet de préfet – un des derniers – conduisant par
la voie latérale à la préfectorale dont, sans trop savoir pourquoi, j’avais rêvé.
1
Ici me reviennent ces lignes de commentaires de Montluc , autre cadet de
Gascogne qui eut assez de mal à se pousser dans le monde et évoque dans ses
Commentaires « cescapitaines sortis de bas lieux[qui]sont trouvés si se
capables qu’il y en a eu qui, étant fils de pauvres laboureurs, se sont avancés
plus avant que beaucoup de nobles par leur hardiesse et leur vertu ».

1
Montluc (1500-1577) Maréchal de France ; né dans le Gers, à Saint-Puy, retiré et mort à
Estillac ; s’est illustré à Sienne contre Charles Quint ; a mené contre les calvinistes une lutte
féroce.











































Chapitre 1

Les années de guerre froide à Orléans et à Paris


Le concours de chef de cabinet, aujourd’hui disparu, s’inspirait étroitement,
quant au nombre et à la nature des épreuves, de celui de l’entrée à l’ENA mais il
n’était officiellement qu’une liste d’aptitude. Encore fallait-il, après y avoir été
inscrit, être retenu par un préfet, d’où le terme familier de «marché aux
veaux ».En fait, tous ont reçu une affectation, soigneusement appropriée à
l’importance du poste de début et surtout, au tempérament des préfets dont la
marge de choix était plus que réduite, par la savante préparation des
nominations dans laquelle excellait Bernard Bergerot, chef du bureau du
personnel.
C’est ainsi que je me trouvai « prédestiné » à la préfecture du Loiret dont le
nouveau titulaire, Maxime Roux, venu d’Alger, m’accueillait le 10 avril 1952.
Orléans avait refusé une gare au moment de la construction de réseau qui
portait son nom avec celui de Paris et naguère encore, les voyageurs qui s’y
rendaient devaient descendre aux Aubrais et emprunter une navette vétuste.
Volonté de se tenir à l’écart et de protéger sa tranquillité (comme pour ses
habitants de tenir leurs persiennes fermées« derrière lesquelles ils fabriquaient
leur vinaigre»selon la remarque méchante du secrétaire général de la
préfecture) ou défaut d’anticipation? C’est en tout cas dans cette ville si
typiquement provinciale, aux rues pavées, silencieuse et comme figée dans son
histoire, que je m’engageais ce 10 avril pour un séjour qui allait être de trois
ans, en même temps que dans cette institution prestigieuse – elle l’est un peu
moins aujourd’hui – qu’est la préfectorale.
La République a installé nombre de ses services dans des bâtiments
religieux :à Agen, l’ancien évêché, magnifique édifice du XVIIIe siècle, ici
plus modestement, dans une ancienne abbaye, rue de Bourgogne, à moins de
cent mètres de l’imposante cathédrale gothique. La chapelle, qui forme l’aile
gauche du bâtiment, est devenue la salle des séances du conseil général dont le
président, grand vieillard aveugle à la barbe blanche, symbolise en quelque
sorte le monde de notables de province dans lequel me voilà plongé. Aurais-je
un doute ? Il est tout à fait levé après ma visite au maire d’Orléans, un notaire
effacé, qui ne s’est visiblement pas remis de son accession – temporaire – au
fauteuil qui vient d’être abandonné pour cause d’assassinat de sa femme, par un
personnage à l’avenir jusque-là prometteur: le docteur Chevalier, nommé
ministre la veille. La ville en reste frappée.

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La préfecture elle-même est provisoirement privée de son chef, Maxime
Roux, hospitalisé, que je vais voir tous les jours. Elle est dirigée par le secrétaire
général auprès duquel je fais mes premiers pas dans le saint des saints
provincial qu’est une préfecture traditionnelle avec ses trois divisions, ses deux
huissiers, ses trois chauffeurs, et le très modeste secrétariat du président du
conseil général dont je vais être, pendant l’absence du préfet, l’interlocuteur,
« gobetween »en quelque sorte sans l’avoir cherché, entre les trois
personnages importants de ce microcosme: le préfet, le président du conseil
général, le maire du chef-lieu.
Avec une assez singulière carrière – comme en a connu cette époque –
Maxime Roux, inspecteur d’académie à Périgueux et chef des maquis de
Dordogne, est devenu préfet à la Libération cependant qu’Henri Coulaud,
souspréfet dans le Lot voisin, puis promu secrétaire général, sous le régime de
Vichy, peinait à le demeurer huit ans plus tard à Orléans, sous les ordres d’un
« préfet de maquis ». Il y avait donc entre les deux hommes un sérieux non-dit :
la période terrible de 40-44 n’était pas loin et chacun, avec le temps, m’en a
donné sa version. Et ce dernier, la description de ce que furent les véritables
combats contre les troupes allemandes remontant vers le front de Normandie,
les attaques des convois de miliciens (parmi lesquels a dû se retrouver un
camarade de lycée, Boscher) refluant vers l’Est.
Curieusement, dans cette époque encore très proche de l’Occupation, ni de
l’un ni de l’autre, ni de personne dans le Loiret, je n’ai entendu un mot du camp
d’internement de Beaune-la-Rolande, près de Pithiviers, où tant de juifs ont
souffert et sont morts d’épuisement et de froid. C’est seulement cinquante ans
après que la sinistre histoire a fait surface.

* *
*

A peine les visites d’usage terminées, en ville et dans la maison, et en même
temps que j’apprends les rudiments du métier – qu’en particulier je découvre le
2
chiffre dontje ne soupçonne pas la place qu’il va occuper dans mes soirées –
vient la préparation de ce qui est la grande affaire à Orléans : le 8 mai, fête de
Jeanne d’Arc, avant d’être celle de la victoire de 1945.
Chaque année, la ville, après consultation de la préfecture et de l’évêché,
invite à la présidence de cette solennité un personnage de rang national,
généralement un ministre. Cette année 1952, ce sera l’ambassadeur des
EtatsUnis et le nonce apostolique Mgr Roncalli, nommé à Paris en 1945 pour régler
au mieux le contentieux avec la France sur l’attitude d’un certain nombre
d’évêques sous l’Occupation (par leur discrète démission); devenu une
personnalité incontournable du monde parisien, politique et culturel, dont les


2
Le code secret entre le ministère de l’Intérieur et les préfectures.

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bons mots ou les jeux de mots anodins qu’il tire de son médiocre français
régalent la presse. Qui aurait alors soupçonné qu’il serait pape huit ans après ?
Les festivités du 8 mai commencent la veille, par un tour de ville à cheval
d’une jeune fille désignée par l’évêque pour figurer la Pucelle et son escorte,
avec arrêt à la mairie et à la préfecture, puis par un dîner à l’Evêché, dont le
menu comporte obligatoirement l’alose de Loire (plat préféré ou unique de la
Pucelle), et se prolongent le lendemain par un banquet avec les mêmes à la
mairie.
Naturellement, le grand jour a débuté par une messe pour se prolonger, tout
l’après-midi durant, par un grand cortège mi-civil, mi-religieux, de tous les
corps constitués – parlementaires en habit, conseil municipal, chambre de
commerce, clergé – qui traverse la ville, entre les haies des curieux, de la mairie
jusqu’au point de rupture du siège par Jeanne d’Arc. En prévision des cris
hostiles de manifestants (go home»« US), les orphéons et fanfares qui
jalonnent le cortège ont été renforcés. Lorsqu’arrive en guise de clôture la
réception à la préfecture, les participants à cette longue procession, qui ont tenu
à la suivre jusqu’au bout, se précipitent sur les fauteuils. Les premiers arrivés
sont les évêques qui ont dû écourter le parcours pour épargner les forces du
nonce autour duquel nous devons à quelques-uns faire cercle en attendant le
gros des invités.

* *
*

L’ambassadeur américain a préféré rendre visite au quartier général tout
récemment installé à Orléans, siège du commandement de la zone de
communication qui, de La Pallice à la frontière allemande, assure
l’approvisionnement en chars, canons et munitions des troupes stationnées
audelà du Rhin, par voie ferrée pour l’essentiel. Nous sommes donc en un point
stratégique de l’Alliance atlantique, dont l’état-major pour l’Europe est à
Fontainebleau, à faible distance d’ici. Le parti communiste, peu implanté dans
le Loiret, n’en est pas moins actif dans une propagande ciblée sur la présence
des troupes américaines. Aussi, le ministère de l’Intérieur ne ménage-t-il rien
pour assurer la sécurité de la ligne de communication. Avant chaque passage de
convoi, un télégramme chiffré inscrit des mesures de protection. A cette
époque, la technique de déchiffrement reste assez primitive: une feuille
quadrillée sur laquelle est appliqué le texte à décoder, un dictionnaire pour la
traduction. L’exercice ne prend pas moins d’une heure pour les plus
expérimentés, et comme les « chiffres » n’arrivent qu’en fin de journée, il peut
occuper jusqu’à deux longues soirées par semaine.
Chargé des relations de la préfecture avec le général commandant de « com z »
– un géant du Texas à deux étoiles (général de division en France), j’ai l’occasion
de voir fonctionner l’énorme machinerie de son état-major, dont les officiers vivent

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très à l’écart de la population. Les centaines de familles qu’ils ont amenées à
Orléans étaient attendues par le commerce local comme une aubaine et le
président de la chambre du commerce Chenesseau – un fabricant de vinaigre –
s’en était grandement et très publiquement réjoui. Bien imprudemment: les
Américains font venir tous leurs approvisionnements d’outre-Atlantique,
jusqu’à l’eau minérale, par crainte d’insalubrité. Les quelques échanges que
nous pouvons avoir avec eux ne nous en apprendront guère sur leurs
impressions. En revanche leurs hommes politiques et leurs journaux sont plus
explicites :la France semble à ces fils de la puissante Amérique un pays à la
fois miné par l’inflation et le déficit de ses finances, politiquement instable du
fait de la place qu’y tient le parti communiste, et archaïque dans ses
équipements comme dans sa manière provinciale de se situer dans le monde de
l’après-guerre. En somme, un allié très relativement fiable, traité avec la
discrète condescendance qui va de pair.
Encore n’en sommes-nous pas, en cette année 52, aux appels au secours que
notre gouvernement adresse à celui des Etats-Unis l’année suivante, pour
appuyer l’action des forces françaises en Indochine où la situation s’est
fortement dégradée. Très exactement deux ans plus tard, au matin du 8 mai
1954, les Français apprennent avec consternation la chute du camp retranché de
Diên Biên Phu. Les fêtes de Jeanne d’Arc en sont assombries dans une ville
spécialement en deuil de son armée qui défile en formation réduite. Pour la
première fois, les honneurs au président des fêtes sont rendus dans la cour de la
préfecture, par des sections de CRS, faute de militaires.
Le repli de l’Empire s’exprime aussi par un autre événement : l’assignation
à résidence dans le Loiret de Bourguiba.
L’agitateur tunisien avait été d’abord interné en bonne et due forme, puis
dans une désescalade bien étudiée, astreint à demeurer dans un petit château en
Gâtinais. Pourquoi dans le Loiret ? Sans doute parce que le préfet et lui avaient
été sur les mêmes bancs de classe à Tunis. D’abord plutôt amusante, cette
présence avait rapidement paru coûteuse : en hommes pour la surveillance ; en
argent pour soutenir un train de vie qui attirait un nombre croissant d’invités et
d’invitées au point de mettre à mal la cagnotte préfectorale, de plus en plus
chichement approvisionnée par Paris. Puis l’assignation à résidence s’est
progressivement assouplie, les visiteurs, notamment tunisiens, de plus en plus
nombreux à assister le «martyr »dans son exil, jusqu’au jour de son départ
pour Tunis traversée par des foules en délire – à dos d’âne, si je me souviens
bien – en 1954. Pour récompenser ses « geôliers », le résident général de France
a généreusement distribué la décoration du Nichan Iftikhar. Chargé de la
répartir, je me suis modestement arrêté au grade de chevalier.
Avions-nous perçu que ces reculs excessifs: d’Indochine, de Tunisie, ne
pouvaient pas rester sans écho en Algérie ? Il ne me semble pas. C’est avec le
temps qu’il a été possible de mesurer à quel point cette année 54 constitue une
charnière d’où s’accélère l’histoire: Diên Biên Phu; négociation très avancée

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sur l’indépendance de la Tunisie, échec du remplacement de Mohammed V par
un fantoche à Rabat, qui prélude à l’indépendance du Maroc (novembre 1955).
Trois grands sujets, qui, à travers cet emprisonnement d’Etat, cette rencontre de
la libération de leur ville assiégée – en 1431 – et de la chute d’une place
également assiégée le même jour, rendent les Orléanais plus sensibles que
d’autres Français à l’importance historique de ce mois de 1954 et donnent à mes
premières années de service un relief inattendu, dans cette région si peu typée
qu’on n’a trouvé d’autre nom à lui donner que celle de Centre.

* *
*

Dans cette période 52-54, le grand souci des gouvernements reste l’inflation,
héritée de la guerre. Antoine Pinay, président du conseil de février à décembre
1952, engage, sous le signe de ladu franc« défense », une vaste opération de
stabilité des prix que les préfets sont chargés d’appliquer, selon des techniques
et avec des moyens des plus frustes: presque chaque semaine, un produit de
grande consommation est soumis à blocage du prix, étiqueté, contrôlé par les
services économiques et livré à la plus grande publicité. Ainsi, à la rentrée
scolaire de septembre, les prix des ardoises et cahiers d’écoliers sont en baisse.
Heureuse préfecture qui peut proclamer un mois plus tard que les prix n’ont pas
bougé, avant de passer à d’autres articles.
En bonne partie artificielle mais soutenue par le succès du grand emprunt
(emprunt Pinay à 5,5%) qui va, plus efficacement, réduire la masse monétaire
excédentaire, l’opération vaudra à Antoine Pinay,« l’hommeau chapeau
rond », une grande popularité. Lorsque j’irai lui rendre visite à Saint-Charmond,
en avril 1985, depuis Lyon où je viens d’arriver, je lui rappelle cette époque, ce
qui lui fournit l’occasion de condamner d’un mot les« folies »de la gauche au
pouvoir. L’homme porte bien ses 93 ans et garde une grande simplicité de vie
dans sa maison bourgeoise prolongée d’un modeste jardin de ville.
Fin 1952, l’intérêt pour l’expérience Pinay fléchit, les contrôles et les
campagnes promotionnelles s’effacent, mais le fait est que la stabilité des prix
semble acquise et durable. J’ai découvert là une technique de gestion
gouvernementale bien loin des ouvrages d’économie, proche finalement des
pratiques de boutique d’épicerie de mes parents, qui mêle le prestige d’un
homme et les ressorts psychologiques de la publicité et parvient à arrêter une
dérive inflationniste apparemment inéluctable des affaires du pays ; belle leçon
d’humilité pour les économistes et les financiers !

* *
*

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Début 1955, Maxime Roux est nommé directeur de la protection civile au
ministère de l’Intérieur. Je reste provisoirement auprès de son successeur:
Désiré Arnaud, un célibataire frileux, et qui jusque-là directeur du personnel au
ministère de l’Intérieur a manifestement choisi un département proche de Paris.
Il arrive accompagné de sa gouvernante.
L’homme, dégingandé, dont les yeux écarquillés, tranchant sur un visage
blafard, semblaient traduire constamment de l’étonnement, marquait dans tous
ses gestes une grande prudence et dans son propos une certaine économie de
parole. Exactement l’inverse de la faconde méridionale de son prédécesseur.
Sous cette apparente retenue, presque maladive, il allait à pas comptés faire une
carrière à la Cour des comptes – où il devait se retrouver plus à l’aise – qui le
conduirait, six ans plus tard, à la première présidence.
Je devais le retrouver par la suite en Algérie où venait présider la
commission de contrôle du référendum sur l’autodétermination et il m’était
apparu plus chaleureux, détendu, à l’issue d’un voyage dans les principales
villes, comme il eût fait avec un ancien collaborateur. Or, peu après son arrivée
à Orléans, il m’avait indiqué attendre un sous-préfet et d’autre part Roux me
souhaitait auprès de lui à Paris. Je n’ai donc travaillé auprès de Désiré Arnaud
que deux mois, non sans profit pour la suite, dans ce métier plein de
chaussetrapes où les conseils avisés d’un observateur aussi attentif que lui – sous une
apparence bonhomme – ne sont jamais superflus.
Chausse-trape est d’ailleurs bien le mot, pour une obscure affaire dans
laquelle la calomnie d’un attaché du cabinet, soucieux de se mettre en valeur
auprès du nouveau «patron »,m’a mis en difficulté envers le député le plus
influent du département, Roger Secrétain, directeur de journal et sans doute
membre d’une loge, sur le point que j’ai oublié, où je pouvais être pris en défaut
d’attention mais non soupçonné de parti-pris politique, comme le parlementaire
l’avait complaisamment compris. Désiré Arnaud a calmé le jeu sans me
« laisser tomber », ce qui n’a pas fait disparaître le sentiment d’amertume qui a
accompagné mes préparatifs de départ pour Paris.

* *
*

La toute nouvelle direction de la protection civile, après ce qui n’était jusque-là
qu’un service, est alors installée Porte Maillot, à l’emplacement de l’ancien
Luna Park, aujourd’hui occupé par l’ensemble Palais des congrès et Hôtel
Sofitel. Cette annexe du ministère de l’Intérieur a été rapidement édifiée, un
préfabriqué à deux étages : façade grise, fenêtres étroites, péristyle d’entrée qui
donne un petit cachet officiel à l’ensemble triste et modeste.
La protection civile n’a pas la totalité de l’immeuble, occupé pour le surplus
par des services administratifs divers. J’y travaillerai pendant un peu plus de
quatre ans, comme chef de cabinet d’un préfet assisté d’autre part d’un directeur

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de cabinet et d’un adjoint: Henri Laborie, un Corrézien de la mouvance de
Queuille (pour ceux ayant oublié jusqu’à son existence, ancien président du
conseil de la IVe République) qui n’a jamais occupé un poste territorial, et a en
charge propre les affaires de défense pour le compte du ministère. A ce titre, il
participe au Comité de protection civile de l’OTAN, à Fontainebleau puis à
Paris, dans l’immeuble aujourd’hui occupé par l’Université Dauphine.
En 1955, la notion même de protection civile est à peine connue, les
sapeurs-pompiers (15000 professionnels, 140000 volontaires) tiennent trop à
leurs titres, uniformes et – sauf à Paris et Marseille – à leur statut civil, pour
s’en considérer partie prenante, alors qu’ils en forment l’essentiel. Le ministère
ne lui portera longtemps qu’une attention de principe et c’est la période de la
guerre dite froide qui va lui valoir quelque intérêt.
Sans doute est-ce parce que je vais désormais «baigner »dans cet
environnement que la tension et les dangers de ces années me seront, si je puis
dire, plus familiers, mais il faut aujourd’hui se remettre en mémoire
l’incertitude et le sentiment général d’insécurité, qui depuis la guerre de Corée
(1950-53) a opposé Russes et Américains, et le pacte de Varsovie (14 mai 1955)
entre l’URSS et ses satellites, pour comprendre le souci de nombre de pays de
se prémunir au mieux, ou au moins mal, des conséquences d’un nouveau conflit
et la place que prend la protection – ou selon un autre terme de plus en plus
utilisé la sécurité civile. Non certes que les gouvernements aient encore, après
les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, la prétention de mettre toute la
population à l’abri d’attaques atomiques, encore moins des effets de charges
nucléaires, mais seulement celle des grandes villes a priori les plus exposées, et
en tout cas l’appareil de commandement de l’Etat et de riposte, pour ceux qui
disposent de cette capacité, ce qui sera un peu plus tard le cas de la France.
Dans cette période, savants stratèges et politiciens s’en donnent, si j’ose
dire, à cœur joie d’ouvrages et de publications (sans parler des rapports,
évidemment moins connus, des instances militaires, de l’OTAN ou d’autres) sur
les effets de l’arme atomique en différentes situations, des capacités en nombre
d’engins nucléaires des grandes puissances, pour en déduire des effets comparés
de destruction, des perspectives d’équilibre – le fameux« équilibrede la
terreur »–, des stratégies, comme celle de la riposte du faible au fort, qui sera
celle de notre pays lorsqu’il sera doté lui aussi de l’arme atomique.
Sans parler, non plus, des hypothèses sur l’emploi des gaz toxiques dont
l’URSS serait abondamment dotée ou de supputations à prétention scientifique
sur d’éventuelles attaques microbiennes et naturellement des stratégies de
conflits « classiques » les plus probables.
Raymond Aron a résumé cette étrange situation dans l’expression« guerre
improbable, paix impossible ».
En France, tant sur le plan de la réflexion doctrinale que de l’organisation, a
fortiori des moyens, nous en sommes aux balbutiements. Le déploiement
progressif du système d’alerte – hérité de la guerre –, les techniques de

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protection sur place – dans les abris –, le dispositif de protection par
l’éloignement de certaines catégories de population dans les zones a priori pas
ou faiblement exposées, prennent forme : instructions, notices techniques, plans
nationaux et départementaux, etc., occupent activement une direction organisée
en deux sous-directions, un service d’alerte, un état-major; localement, des
directions départementales. En bref, un dispositif qui se veut largement
renouvelé par rapport à la défense passive de 39-45 et mise sur une information
et une instruction des cadres, conduits par « fournées » de 43 à 50 personnes à
l’Ecole de la protection civile de Nainville-les-Roches où j’irai régulièrement
assurer une conférence – après avoir rédigé plusieurs chapitres du livre au titre
sans génieLa Protection civile, par lequel Maxime Roux voudrait diffuser la
doctrine du ministère sur le sujet.
Au printemps 1957, je l’accompagne en Algérie où il doit inaugurer une
école de cadres de la sécurité civile. Nous y croisons, dans les couloirs de la
préfecture, le général Massu, depuis peu chargé, avec sa division, de maintenir
l’ordre. On sait, depuis, qu’il n’a pas lésiné sur les moyens d’y parvenir. Pour
les visiteurs que nous sommes, Alger affiche un calme trompeur; Maxime
Roux, qui a été reçu par Robert Lacoste, ministre résident, ne cache pas son
plaisir à retrouver cette ville dont il a été préfet sept ans plus tôt et qui a été
visiblement pour lui un objet constant d’émerveillement.
Il m’arrivera aussi d’assister Henri Laborie dans certaines réunions du
comité spécialisé de l’OTAN et conférences à l’école de guerre, où je ferai plus
tard la présentation des missions et activités de la protection civile. Il y a sans
doute quelque vanité puérile du 2e classe que je suis à me trouver dans cette
société militaire d’officiers tous destinés à d’importantes positions dans notre
armée, mais je le fais d’autant plus volontiers que j’y trouve l’occasion de
m’ouvrir aux grandes questions de défense (ou d’en prendre une teinture), en
écoutant par exemple le colonel Ailleret, plus tard commandant en chef en
Algérie ;sans toujours voir la signification de certaines institutions, par
exemple le 5e bureau dit d’action psychologique dont l’inspirateur est le colonel
Lacheroy, au côté duquel je me suis trouvé deux ou trois fois – et qui aura un
rôle important en Algérie après le 13 mai 1958. J’ai mieux vu sur place comme
ce bureau d’état-major a, sans contrôle, développé, entretenu l’idéologie, le
slogan de l’Algérie française puis l’argumentaire du putsch d’avril 62.
Dans cette période incertaine, qui commence à peine la guerre terminée, où
l’Ouest se découvre aux avant-postes de la tension avec un monde soviétique
surarmé et périodiquement au bord de la confrontation militaire (en Corée puis
à Cuba en 1963), l’effort de notre pays pour en protéger sa population apparaît
après coup bien dérisoire. A partir du moment où il s’est doté de l’arme
atomique, il paraît même inutile à certains spécialistes. Seule resterait – et serait
plus encore nécessaire – la mise hors d’atteinte des centres de commandement
et des sites de lancement. Aussi, la protection civile nous apparaît de plus en
plus une organisation des secours, comme le souligne la multiplication des

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plans, qui resteront un acquis de ce passage de notre équipe: plans Orsec,
Polmar, etc. Au surplus la dramatisation de l’affaire – on ne dit pas encore la
e
guerre – d’Algérie, avec le 13 mai 1958 les derniers soubresauts de la IVe
République et l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir, détournent les esprits
des problèmes internationaux pour les focaliser sur les évolutions rapides de la
situation sur l’autre bord de la Méditerranée.




Chapitre 2

Aux derniers jours de l’Algérie française


1871
PREMIERE INSURRECTION
1954
20MARS:FIN DU PROTECTORAT DUMAROC
31MARS:PROCLAMATION DE L’AUTONOMIE INTERNE DE LATUNISIE
ER
1NOVEMBRE:DEBUT DU SOULEVEMENT
1956
RETRAIT DES FORCES FRANÇAISES DESUEZ APRES L’EXPEDITION
FRANCO-BRITANNIQUE
22OCTOBRE:REBELLIONARRESTATION DES CHEFS HISTORIQUES DE LA
1958
ER
1OCTOBRE:PLEINS POUVOIRS AU GENERAL DEGAULLE
1962
18MARS:SIGNATURE DES ACCORDS D’EVIAN
ER
3 JUILLET: APRESLE REFERENDUM DU1 JUILLET, INDEPENDANCEDE
L’ALGERIE,DEBUT DU DEPART DE900 000 FRANÇAIS D’ALGERIE

Vers la fin juin 1959, le directeur du personnel m’avise que mon tour
d’affectation en Algérie approche. Maxime Roux, tout en regrettant mon départ,
ne se reconnaît pas le droit, me dira-t-il, de tenter de le retarder, pour autant
d’ailleurs que je le souhaite, ce qui n’est pas le cas; mon penchant naturel à
l’acceptation et mon état de célibataire m’auraient détourné de le lui demander.
Même si je n’ai pas sur le maintien de la France en Algérie la position très
affirmée et parfois véhémente de ma mère, l’engagement militaire, y compris
des rappelés et affectés du contingent, me paraît justifié et les chances de succès
ou tout au moins d’un dénouement honorable assurés avec l’arrivée du général
de Gaulle. Je verrai plus tard que je n’ai sur le sujet que des clichés communs à
beaucoup de Français.
J’apprends peu après ma nomination à Sebdou dans le département de
Tlemcen, et mon départ le 19 août 1959.
La direction du personnel n’a sur ce poste que de bien maigres
informations, en partie fausses puisqu’elle croit toujours cette sous-préfecture à

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Tlemcen. Pratiquement, pas de ce que l’on appelle à l’Intérieur le dossier
territorial ; pas de monographie à disposition des partants en Algérie ; pas même
de carte du nouveau découpage territorial qui vient de faire passer de 3 à 14 le
nombre des départements algériens et au double ou triple le nombre des
souspréfectures. Le mode d’envoi «à l’aventure», sans information préalable ou
peu approfondie, de sous-préfets auxquels on fait confiance pour s’instruire sur
place, avec la seule recommandation de faire l’achat d’un uniforme blanc, est
bien dans la tradition de l’Intérieur à condition qu’elle ne soit pas tout
simplement bien française. Je m’en souviendrai lorsque beaucoup plus tard me
sera confiée la Direction générale de l’administration du ministère.
Après un bref passage en famille, j’embarque à Toulouse pour Oran.
Premier contact éblouissant et trompeur avec l’Algérie: les rues encombrées
d’une foule empressée, mêlant paisiblement costumes à l’européenne et longues
robes blanches des femmes arabes; les places bordées de cafés – envahis en
cette fin de journée d’un public insouciant – et dont les palmiers rappellent que
nous sommes de l’autre côté de la Méditerranée, seront les premières images
souriantes de l’aventure qui commence, et si les uniformes sont ici plus
nombreux qu’à Paris ou à Toulouse, ce sont des tenues de ville qui ne traduisent
ou ne laissent deviner aucune tension particulière.
Avec Yves Burgalat, directeur de cabinet du préfet, qui me fait un accueil
très amical, nous passons à la terrasse d’un de ces cafés une fin de soirée qui
ajoute à l’impression de paix retrouvée, que la journée du lendemain se chargera
de nuancer sensiblement.
Auparavant, Marcel Gey, préfet inspecteur général régional, c’est son titre,
et le général Gambiez, commandant des troupes en Oranie, m’auront reçu et du
second je reçois une recommandation dont je vérifierai la justesse : porter tous
ses soins à la population dans les « regroupements » où elle souffre.
Les « regroupements » ? Ce que j’en sais, par la presse métropolitaine, c’est
qu’il s’agit là de l’application d’une doctrine élaborée par des militaires, le
colonel Lacheroy et quelques autres penseurs, à partir de l’expérience
indochinoise, et qui vise à soustraire les populations aux pressions et à
l’endoctrinement du FLN en les regroupant dans des «villages »entourés de
barbelés, sous la protection et la surveillance d’une unité militaire qui assure,
par ailleurs, le fonctionnement de l’école, du centre de santé, du club de sport,
ainsi que les relations avec l’extérieur. La journée, les hommes vont aux
champs, le soir hommes et bêtes font retour au regroupement dont les portes –
des structures sommaires de bois soutenant des barbelés – sont refermées et
gardées.
Plus un habitant ne doit rester isolé dans la campagne, qui offre le triste
spectacle de petites maisons dont les toits ont été enlevés, pour permettre, je
suppose, la surveillance d’en haut par hélicoptère.
Ainsi a-t-on pensé empêcher les rebelles d’être, selon l’expression importée
du Vietnam, «comme despoissons dans l’eau» au milieu de la population.

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Gambiez ne paraît plutôt considérer cette politique de «terre brûlée» comme
une triste nécessité, et c’est bien ce que j’aurai l’occasion de vérifier in vivo.
La préfecture de Tlemcen est faite de l’ancienne résidence du sous-préfet et
de bâtiments préfabriqués autour d’une place sans grâce, à peu de distance des
murailles de cette ville riche de monuments et dont les nombreux minarets

dénotent un centre religieux important. Elle a même été du XIIe au XIVe siècle
la capitale d’un royaume almoravide et son intense activité commerciale,
contrariée aujourd’hui par les événements, signe sa position de carrefour
historique vers le Maroc, le Sahara du Sud…
J’y retrouve le préfet Vimeney, quelques années plus tôt directeur de
l’Ecole nationale de la protection civile, dont l’accueil très amical donne le ton
des relations des membres de son équipe, visiblement soudée par la situation
exceptionnelle où ils sont plongés. Au surplus, ils se veulent très chaleureux
envers le nouvel arrivant, en partance pour le vrai bled et la moins favorisée des
sous-préfectures du département, au demeurant la seule dans laquelle les
pouvoirs de maintien de l’ordre demeurent à l’armée, donc incomplètement
pacifiée, après deux ans plus tôt de rudes opérations de répression contre de
véritables bandes rebelles appuyées par les unités FLN à la frontière, côté
Maroc.
Avec le temps et en dépit de la chape de silence qui pèse sur le pays
pendant cette période, j’en saurai davantage sur la dureté de cette répression et
quelques-uns de ses excès pudiquement appelés «bavures »comme celle de
Lamoricière, à l’ouest de l’arrondissement qui reste particulièrement visé.
Moins pour cette raison que pour ne pas exposer les uniformes blancs à la
poussière, Vimeney décide de venir m’installer le lendemain en tenue kaki et il
m’adresse un tailleur militaire de la garnison pour être habillé de même. Le
temps de l’essayage, de quelques retouches, d’ajuster les pattes d’épaule
enlevées à l’uniforme blanc qui va rejoindre les valises, et me voilà prêt à
prendre place aux côtés du préfet dans sa voiture précédée par celle du général
commandant de la zone (qui correspond au département), encadrée à l’avant et à
l’arrière par une automitrailleuse.
L’impressionnant cortège atteint vite la campagne, aborde plus lentement
les lacets de la route qui franchit un premier col, traverse le minuscule village
de Tal-Terny dans mon arrondissement, serpente dans des gorges profondes qui
ont dû être de vrais coupe-gorges, puis passe un nouveau col avant d’atteindre
les hauts plateaux de Sebdou ; soit quelque 70 kilomètres.
Dans un ouvrage assez ancien sur l’Algérie – la seule documentation que
j’avais pu me procurer – était mentionnée la forêt de Sebdou. Aussi n’étais-je
pas peu surpris de ne découvrir que de vastes étendues dénudées, piquées de
quelques boqueteaux, seulement animées de troupeaux de moutons et bordées à
l’horizon de montagnes qui se prolongent ainsi jusqu’aux confins du Sahara.
Approximativement au centre de ce plateau, Sebdou pompeusement promu au
rang de chef-lieu d’arrondissement est, autour d’un ancien fort, annoncé par un

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regroupement et, passé les portes gardées par des militaires, se découvre au
sommet d’une petite côte comme une grosse bourgade verdoyante aux maisons
basses dominées par un minaret.
Vers le centre, la route s’élargit de contre-allées plantées de beaux platanes
et c’est tout au long de la voie que s’est rangée la population pour cette
cérémonie d’installation: quelques Européens, beaucoup de burnous, des
enfants des écoles et naturellement beaucoup de militaires. Sebdou abrite les PC
de deux régiments et des troupes casernés dans le fort.
Salut aux drapeaux, présentations des officiers et des anciens combattants,
du conseiller général, pied-noir, qui m’aidera beaucoup, du député que je ne
reverrai guère et des huit maires de l’arrondissement. Dans la cour d’une des
écoles, toutes assez récentes et bien construites, rassemblement général,
discours du préfet traduit par un sous-officier, puis grand méchoui qui se
prolongera dans l’après-midi sous les ombrages. Le préfet m’invite à visiter
avec lui la sous-préfecture; là aussi, un bien grand mot pour désigner deux
petits bâtiments séparés par une minuscule cour intérieure : celui des bureaux en
préfabriqué, et la résidence à allure de villa de retraité, sans étage, sans jardin et
dont Vimeney remarquera pour s’en inquiéter que les grilles de protection aux
fenêtres n’ont pas encore été posées. L’entreprise qui a construit les deux
immeubles a essuyé au début de l’année une attaque sur la route et n’est pas
pressée de revenir, depuis Tlemcen, terminer l’ouvrage. Il faudra le lui
enjoindre et elle s’exécutera heureusement avant un drame dont il sera question
plus loin.
Le salon salle à manger, d’assez bonnes dimensions, annonce avec son
mobilier Chippendale un confort que l’étroitesse du couloir et la modestie des
trois chambres – dont une empuantie par un défaut dans la conduite d’eau –
ramènent vite à la taille d’un cinq pièces HLM. Quant aux bureaux, leur
ameublement métallique y compris le mien ajoute à la médiocrité de la
construction, pour dire suffisamment l’économie des moyens ou… laisser
présager le provisoire de cette sous-préfecture, qui ne sera pas maintenue après
l’indépendance.
Mais pour l’heure, voici mon domaine, où je prends sans difficulté ni état
d’âme mes habitudes et que je m’efforce de faire vivre comme une
souspréfecture de métropole: réunions de travail avec le personnel – une dizaine
d’agents, la plupart contractuels, sous la ferme direction d’un secrétaire en chef,
ancien des services civils du Maroc – avec aussi les fonctionnaires des services
départementaux rarement empressés de s’aventurer jusqu’ici; quelques
déjeuners au mess de la sous-préfecture, bien sommairement installé lui aussi,
quelques dîners où se retrouvent des officiers supérieurs, le juge, le directeur
d’école – ainsi se précisent les « mondanités » de Sebdou.
Mais si le travail au bureau, les visites de communes et de chantiers
occupent aisément la journée, les soirs sont longs à passer, d’autant que le
couvre-feu est à 18 heures l’été, 17 heures l’hiver.

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