Penser l'espace

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La géographie et la philosophie ont des préoccupations communes (l'espace, le lieu, le monde) qu'elles travaillent selon des méthodes différentes. Elles élaborent à leurs sujets des savoirs et des concepts qui ne sont pas également signifiants pour les deux disciplines. Ce numéro tente d'explorer comment philosophie et géographie peuvent aider à appréhender l'ensemble de la planète Terre.

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Date de parution 15 novembre 2017
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EAN13 9782140050824
Langue Français

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100
La géographie et la philosophie ont des préoccupations
communes (l’espace, le lieu, le monde) qu’elles travaillent PENSER L’ESPACE
selon des méthodes différentes. Elles élaborent à leurs RENCONTRE ÉPISTÉMOLOGIQUE
sujets des savoirs et des concepts qui ne sont pas ENTRE GÉOGRAPHIES
également signifi ants pour les deux disciplines. Il n’est, ET PHILOSOPHIES ACTUELLES
par exemple, pas simple de comprendre où un espace
lisse deleuzo-guattarien pourrait être trouvé sur la Terre
sous la direction de actuelle. Pour autant le concept d’espace lisse a un sens
Hervé Regnauld, Patricia Limido culturel riche. Symétriquement la notion d’habitat en
et Nathalie Blancgéographie ne correspond pas facilement avec l’être-là
du Dasein. Ce numéro de Géographie et Cultures tente
d’explorer comment philosophie et géographie peuvent,
ensemble et malgré leurs irréductibles particularités
épistémologiques, aider à appréhender l’ensemble de la
planète Terre.
ISBN : 978-2-343-13328-7 RevueR
16 Géographie et ra
C�l���e� Revue soutenue par l’Institut des Sciences Humaines et Sociales du CNRS
PENSER L’ESPACE
Géographie et C�l���e� Géographie et cultures
N° 100, hiver 2016


PENSER L’ESPACE
RENCONTRE ÉPISTÉMOLOGIQUE
ENTRE GÉOGRAPHIES ET PHILOSOPHIES ACTUELLES
sous la direction de
Hervé Regnauld, Patricia Limido et Nathalie Blanc La revue Géographie et cultures est publiée quatre fois par an par le laboratoire Espaces,
Nature et Cultures (ENeC – UMR 8185) et les Éditions L’Harmattan, avec le concours du
CNRS. Les trente derniers numéros et les deux premiers sont consultables en ligne :
http://gc.revues.org/
Direction : Sylvie Guichard-Anguis et Rachele Borghi
Fondateur : Paul Claval
Secrétariat d’édition : Emmanuelle Dedenon
Comité de rédaction : Rachele Borghi (Université Paris-Sorbonne), Dominique Chevalier
(Université Claude Bernard Lyon 1), Emmanuelle Dedenon (CNRS), Martine Drozdz
(Université Paris Est Marne-la-Vallée), Hadrien Dubucs (Université Paris-Sorbonne), Louis
Dupont (Université Paris-Sorbonne), Cynthia Ghorra-Gobin (CNRS), Sylvie
GuichardAnguis (CNRS), Emmanuel Jaurand (Université d’Angers), Fabrizio Maccaglia (Université
de Tours), Jean-Baptiste Maudet (Université de Pau et des Pays de l’Adour), Marie Maurelle
(Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), B ertrand Pleven (Université Paris-Sorbonne),
Camille Schmoll (Université Paris VII Denis Diderot), Jérôme Tadié (IRD), Hovig Ter
Minassian (Université de Tours)

Comité scientifique : Giuliana Andreotti (Université de Trente), Francine Barthe (Université
Jules Verne de Picardie), Augustin Berque (EHESS), Paul Claval (Université
ParisSorbonne), Béatrice Collignon (Université Bordeaux Montaigne), Jean-Robert Pitte (de l’Institut), Angelo Serpa (Université Fédérale de Bahia), Jean-François Staszak (Université de
Genève), Martine Tabeaud (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), François Taglioni
(Université de La Réunion), Serge Weber (Université Paris Est Marne-la-Vallée)

Cartographie : Florence Bonnaud

Maquette de la couverture : Emmanuelle Dedenon

Image de la couverture :Illustrations Méïzou design, Meizoudesign.com

Mosaïque de la couverture : Gabriela Nascimento

Revue soutenue par l’Institut des Sciences Humaines et Sociales du CNRS
__________
Laboratoire Espaces, Nature et Culture (ENeC) – Paris IV Sorbonne CNRS UMR 8185 –
28 rue Serpente, 75006 Paris – Courriel : gc@openedition.org

Abonnement et achat au numéro : Éditions L’Harmattan, 5-7 rue de l’École polytechnique
75005 Paris France – www.editions-harmattan.fr/

__________

ISSN : 11 65-0354

© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-13328-7
EAN : 9782343133287
SOMMAIRE
5 Éditorial
Paul CLAVAL
Dossier thématique
9 « Penser l’espace » : rencontre épistémologique entre géographies et
philosophies actuelles
Hervé REGNAULD, Patricia LIMIDO et Nathalie BLANC
15 Vers une géophilosophie : les apports de Foucault et de
DeleuzeGuattari pour penser avec l’espace
François DOSSE
29 Peter Sloterdijk, l’onto-géographie et le problème du dehors
Pierre-Olivier GARCIA
47 La géographie est-elle un art de l’espace ?
Nathalie BLANC et Étienne GRÉSILLON
63 Espaces épistémiques : pour une science du social
Jacques LÉVY
81 Les apports de la philosophie à la pensée géographique de l’espace
Laura PÉAUD
97 Image et théorie scientifique : un débat épistémologique en géographie
Hervé REGNAULD
113 Droit et géographie : la question de l’(inter)dépendance épistémologique
Mate PAKSY
Varia
139 Le problème régional en géographie : un état de la question
Paul CLAVAL@
>
ÉDITORIAL
1Paul CLAVAL
Université Paris Sorbonne

Le numéro 100 de Géographie et cultures, déjà ? Vingt-cinq ans que la
revue a été lancée ? Je n’en reviens pas ! La première enfance d’un nouveau
périodique est toujours fragile. Mille accidents peuvent survenir avant qu’il
ne parvienne à l’âge adulte !
Depuis le début des années 1980, la curiosité des géographes pour la
dimension culturelle des distributions qu’ils analysaient ne cessait de
s’affirmer. Fini le temps où par souci d’objectivité, et comme le professait
Pierre Deffontaines pour la géographie religieuse, leur quête ne pouvait
s’étendre aux représentations :
« Le géographe est ... appelé à conserver à l’égard des faits religieux une
attitude de pur observateur, ne cherchant pas à étudier le fondement,
l’origine ou l’évolution des systèmes religieux et la valeur respective de
ceux-ci. Il se borne à noter les répercussions géographiques des faits de
religion sur le paysage, il réduit ainsi le point de vue religieux à des
éléments extérieurs et physionomiques, laissant délibérément de côté le
domaine majeur de la vie intérieure » (Deffontaines, 1966, p. 17-18).
Avec la publication en 1984 de l’ouvrage de Maurice Godelier : L’idéel et le
matériel, la catégorisation par beaucoup de marxistes de tout système de
pensée comme idéologie était en train de passer de mode.
Le champ de l’approche culturelle se trouvait ainsi libéré. Je rêvais d’une
publication où il puisse s’exprimer. En me faisant rencontrer Denis Pryent, le
directeur de l’Harmattan, un ami et collègue lyonnais, Jean Rieucau,
m’offrit, en décembre 1991, l’occasion qui m’avait jusqu’alors manqué : au
cours d’un déjeuner, en un peu plus d’une heure, le titre, la périodicité et le
mode de préparation de Géographie et cultures furent décidés. Le premier
numéro sortit deux mois plus tard, en février 1992.
La curiosité pour les dimensions géographiques de la culture revêtait des
formes variées. Mon souci était d’offrir à toutes un lieu de discussion et un
moyen d’expression. Ce choix n’a pas été trahi : la revue n’a cessé de
refléter les multiples curiosités et préoccupations des géographes qui s’intéressent
aux faits culturels.
Au début des années 2000, et pour favoriser la diffusion du périodique,
l’éditeur, l’Harmattan, a imposé la généralisation des numéros thématiques.
1 Courriel : p.claval@wanadoo.fr
5Géographie et cultures, n° 100, hiver 2016
La formule ancienne donnait plus de poids au directeur de la publication et
au comité de lecture ; elle permettait de suivre au plus près l’évolution des
idées et de faire une très large place aux auteurs étrangers. Louis Dupont sut
tirer avantage de la nouvelle façon de faire : en confiant la conception des
numéros thématiques à des chercheurs extérieurs à la direction de la revue, il
lui permit de refléter plus fidèlement la multiplicité des curiosités.
Au sens le plus large, la culture est constituée de tout ce qui, dans les
comportements humains, n’est pas inné. Elle est faite d’attitudes, de pratiques, de
savoirs et de croyances. Elle met en œuvre des artefacts nécessaires pour agir
sur l’environnement et créer des milieux qui conviennent à la vie humaine ;
elle implique une connaissance empirique et (ou) intellectuelle de la nature
et de la société ; elle met en jeu des préceptes qui guident les conduites et
des discours qui donnent un sens à la vie individuelle et collective.
Pour les auteurs de la revue, la géographie se passe ainsi tout autant dans la
tête des gens, dans leurs sens et dans leurs corps que dans le monde qui les
entoure. Cela les rapproche de la littérature, de la peinture, de la musique ou
du cinéma, et de tous les travaux consacrés aux représentations, aux mythes
et aux imaginaires – ces images dont nous sommes tous porteurs –, et qui
donnent une forme à nos rêves, expriment nos aspirations et orientent notre
action.
Les démarches mises en œuvre prennent en compte une gamme très large de
perspectives, celles du quotidien et du local, celles du public et du privé,
celles des mouvements d’opinion, des engouements et des modes à côté de
celles des religions ou des idéologies.
Pour certains géographes, la culture est essentiellement héritage : elle
souligne la continuité des savoir-faire et des motivations, s’exprime dans des
patrimoines paysagers ou bâtis et fait naître des sentiments d’identité liés aux
lieux et à l’histoire. Pour d’autres, elle fournit aux hommes les outils dont ils
ont besoin pour façonner leur futur ; elle est inventivité et créativité ; elle
aboutit à une reconstruction permanente des sentiments d’identité ou au
surgissement de nouvelles formes d’attachement. L’intérêt pour les aspects
matériels de la culture n’a d’autre part pas disparu, même si la part faite à ses
dimensions idéelles et à ses expressions symboliques a explosé.
L’évolution de l’approche culturelle telle qu’elle ressort de Géographie et
cultures n’est pas linéaire. Des points communs existent : l’élargissement
progressif des curiosités tout d’abord, dont témoigne la place croissante
donnée à la musique, à la danse ou aux problèmes du genre, par exemple ; la
conviction partagée, ensuite, par la plupart des auteurs, de participer à une
riche aventure intellectuelle. Mais les désaccords sur le fond sont nombreux :
pour certains, l’exploration des dimensions culturelles des comportements
humains suffit à tout expliquer ; pour d’autres, elle ne prend tout son sens
6Géographie et cultures, n° 100, hiver 2016
que si elle est conjuguée avec une approche sociale, qui souligne les intérêts
en jeu à l’arrière-plan des ‘guerres culturelles’. Certains pensent aussi qu’il y
a, dans les recherches sur le genre menées par les géographes queer, une
dimension subversive jusque-là inédite dans la discipline.
Cette diversité constitue une force : l’approche culturelle n’a pas vocation à
développer une conception de la discipline qui devrait s’imposer à tous. Elle
est faite pour explorer une dimension longtemps négligée des répartitions
humaines et pour rappeler que ce qui détermine l’action, ce n’est pas le
monde en tant que tel, mais la manière dont il est perçu, exprimé, symbolisé
et imaginé. Elle donne aux discours, aux images, aux représentations et aux
imaginaires la place qui leur revient.
Le champ ainsi délimité est immense. Il est loin d’être dès aujourd’hui
couvert ! Je souhaite bonne chance à Géographie et cultures et aimerai lire ce
qu’écrira, dans 25 ans, le collègue qui rédigera l’éditorial de son numéro 200 !
RÉFÉRENCES
DEFFONTAINES Pierre, 1966, « La marque géographique des religions »,
in Pierre Deffontaines et Mariel J. Brunhes-Delamarre (dir.), Géographie
générale, Paris, Gallimard, p. 1717-1725, cf. p. 1717-1718.
GODELIER Maurice, 1984, L’idéel et le matériel. Pensée, économies,
sociétés, Paris, Fayard.
7« PENSER L’ESPACE »
RENCONTRE ÉPISTÉMOLOGIQUE ENTRE GÉOGRAPHIES
ET PHILOSOPHIES ACTUELLES
1Hervé REGNAULD
Université Rennes 2, Dpt Géographie
UMR LETG 6554 CNRS
2Patricia LIMIDO
Université Rennes 2, Dpt Histoire de l'Art
EA 1279 Histoire et critique des arts
3Nathalie BLANC
CNRS
UMR 7533 Ladyss

La géographie est une discipline qui aborde la connaissance théorique des
espaces, des milieux et des interactions sociétés-environnements sous
plusieurs angles et, en particulier, par des objets plastiques qui s’appellent
carte, modèle, voire chorème, des objets narratifs tels la restitution de récits
ou encore le portrait d’acteur, et plus récemment des objets sonores.
L’aménagement est également une autre discipline scientifique qui envisage le
monde actuel comme un possible champ d’expériences en urbanisme, en
rénovation de sites industriels, en protection d’espaces dits naturels. Ces
démarches pratiques ont nécessairement des implications théoriques, parfois
explicites ou parfois présupposées, mais qui méritent toujours de faire l’objet
d’une réflexion quant à leurs principes et à leurs conséquences. De leur côté,
de nombreux philosophes ont également abordé ces enjeux théoriques, car
les espaces, les milieux et les relations sociétés-environnements peuvent être
vus comme fondatrices aussi bien pour le monde que pour la pensée.
Commune aux philosophes, aux aménageurs et aux géographes est donc la
question de la construction historique du rapport que les sociétés
entretiennent avec le monde et l’espace, et, en parallèle, celle de la constitution d’une
pensée réflexive sur l’être au monde. Les objectifs sont à la fois théoriques –
saisir les lignes motrices de la pensée et leurs inscriptions disséminées dans
l’espace –, et pragmatiques – penser l’existence humaine et non-humaine à
travers les différentes échelles que sont le voisinage, la proximité, ou
l’ailleurs. Dans les deux cas, la question de l’articulation entre une méthode
de pensée et une action sur le monde est cruciale, en sorte que géographie,
1 Courriel : herve.regnauld@univ-rennes2.fr
2 Courriel : patricia.limido@uhb.fr
3 Courriel : nathali.blanc@wanadoo.fr
9Géographie et cultures, n° 100, hiver 2016
philosophie et aménagement se rencontrent sur la nécessité de penser
ensemble les espaces, les milieux et les relations sociétés-environnements,
l’action et la théorie.
La possibilité de tels croisements disciplinaires ouvre sur des enjeux aussi
bien politiques (la critique de la mise en espace du monde sous le joug des
modèles dominants de mondialisation) qu’épistémologiques (clarifier le
statut des différents types d’espaces conçus par les théories scientifiques
actuelles et leur mise en œuvre) ou encore écologiques (concilier les besoins
d’une action durable et les exigences des populations). Sur ces différents
thèmes, la pensée géographique pourrait-elle servir sinon de guide du moins
d’inspiration à la pensée philosophique ? Inversement la pensée
philosophique de l’espace peut-elle concourir à renouveler les approches théoriques
de la géographie ? Telle est la problématique d’entrecroisement disciplinaire
que les articles de ce numéro de Géographie et cultures souhaitent traiter.
La géographie occupe, en effet, selon les philosophes Benoist et Merlini
(2001, p. 222) une place inconfortable, et peut-être problématique, entre les
sciences dites « dures » ou physico-mathématiques et les nouvelles sciences
humaines. La philosophie, sans pour autant construire une épistémologie
normative de la géographie peut aider à penser la singularité des milieux
étudiés et aménagés à travers des concepts comme l’« habiter » le
« rhizome » la « sphère ». En retour, toujours selon J. Benoist, la philosophie
pourrait, lors de sa rencontre avec la géographie, bénéficier d’effets
d’« empiricité », de « positivité » et de « spatialisation ». Plus radicalement,
d’autres philosophes établissent qu’il est impossible de penser sans
spatialiser. Gilles Deleuze (1953), par exemple, souligne que « le problème du
statut de l’esprit, finalement, ne fait qu’un avec le problème de l’espace ».
Autrement dit, il décrit le fonctionnement de la pensée à partir
d’agencements d’espace lisses, striés, plissés. De son côté, Peter Sloterdijk aborde la
dimension politique de la notion d’espace :
Je vois que l’on a entrepris ici de raconter l’histoire de l’homme comme
une histoire de l’espace, ou plus précisément comme une histoire de
l’organisation de l’espace ou de la production de l’espace. Cela revient à
exprimer la conviction que les gestes du donner d’espace et de la prise
d’espace seront les premiers actes éthiques (Sphères, 3).
De nombreuses interrogations émergent donc de la confrontation possible de
ces approches.
Peut-on voir dans l’intérêt actuel de la philosophie pour l’espace et
l’environnement l’amorce d’une nouvelle démarche anthropologique visant à
repenser le rapport des êtres vivants au monde ? Ces philosophies ne traitent
pas d’un espace au sens kantien mais d’espace au sens de monde ou de
nature. Ce monde et cette nature ne sont pas des notions philosophiques
classiques ou romantiques mais des concepts politiquement actuels (Derrida
10Géographie et cultures, n° 100, hiver 2016
et Habermas, 2004) appropriés théoriquement par les scientifiques. N’y a-t-il
pas là l’occasion d’une véritable recherche pluridisciplinaire entre les sciences
humaines, environnementales et sociales ?
En retour, comment la géographie peut-elle susciter l’intérêt des philosophes
qui se préoccupent d’espace et d’environnement ? À travers quel type de
préoccupations ou de démarches ? Comment faire passer l’idée que, souvent,
comme les approches neurologiques à l’égard des processus mentaux, les
approches spatialistes sont réductrices à l’égard de la question
environnementale ?
Les articles réunis dans ce numéro abordent cette problématique
d’interrelations selon deux angles de vue principaux. Trois d’entre eux étudient
spécifiquement les relations de la géographie actuelle avec un philosophe
particulier. Il s’agit à la fois de voir ce que le philosophe apporte et, en
retour, comment la géographie interroge le philosophe en question. Quatre
autres se consacrent plutôt aux enjeux épistémologiques que la géographie
contemporaine mobilise, afin de discerner comment des philosophies des
sciences actuelles peuvent éclairer les choix des géographes, ou inversement
comment les pratiques scientifiques géographiques questionnent les
épistémologies classiques.
Dans le premier groupe d’articles, trois philosophes sont principalement
convoqués. F. Dosse porte une attention soutenue à l’agencement « Deleuze
et Guattari » et explique comment leurs concepts incitent à penser le monde
plutôt sous le signe de l’espacement que selon le rythme de l’historicité. Les
concepts de rhizome, de dé-territorialisation, d’espaces lisses, striés (voire
plissés) sont utilisés pour construire une science « ambulante » dont la
fonction première est de découvrir, voire d’inventer les problèmes
scientifiques en fonction des organisations spatiales par lesquelles les sociétés se
« territorialisent ». À chaque nouvel agencement ses nouvelles questions
scientifiques.
L’article consacré à Sloterdijk, écrit par P. O. Garcia fonctionne d’une façon
semblable. Il présente les concepts principaux de la « sphérologie » et
questionne ensuite l’éventuelle différence qui continuerait à exister entre une
nature extérieure et une anthroposphère culturelle. En fait ce qui est en jeu
c’est la réception culturelle, politique et scientifique du changement
climatique global. Comment penser la totalité du changement de la planète sans
retomber dans les catégories ontologiques désuètes ?
L’article de N. Blanc et d’É. Grésillon explique ce que la géographie peut
apprendre du matérialisme déconstructeur de Derrida. Les auteurs étudient
en particulier quel régime de matérialité la géographie peut attribuer aux
objets dits « naturels » afin que leur étude, d’une part, leur appréhension
esthétique, d’autre part, soient possibles. Il y a donc un enjeu
épistémo11Géographie et cultures, n° 100, hiver 2016
logique qui est celui du statut de la géographie en tant que science qui prend
acte « d’une fragilité et matérialité géographique, écologique » de la planète
et « pointe la nécessité pour agir de tenir compte de cette altérité de la
totalité du monde ».
Les quatre autres articles ne se consacrent pas à un philosophe mais à une
(ou des) questions épistémologiques. L. Péaud et J. Lévy interrogent la
relation entre la géographie et les autres sciences sociales. Pour J. Lévy, il
n’est pas satisfaisant de simplement rassembler sociologie, histoire,
géographie… sous une seule étiquette académique ou sous un modèle épistémique
réducteur commun. Il faut, au contraire, prendre acte que chacune de ces
sciences dit quelque chose d’important quant à l’articulation social-spatial, et
que toutes sont indispensables. Il faut donc, selon lui, construire une «
mégathéorie » qui ne soit pas « méta-théorie ». Une méta-théorie importerait ses
certitudes de l’extérieur, par exemple depuis la logique, les sciences
physiques, les neurosciences et les imposerait comme normes de scientificité aux
sciences sociales. Une méga-théorie du social serait construite par les
scientifiques sociaux au cours de leur travail, dans la mesure où il comporte
aussi bien des dimensions sociologiques que politiques, historiques,
géographiques. J. Lévy donne en exemple son étude de la « guerre mondiale de
basse intensité » qu’est le terrorisme contemporain.
L. Péaud, elle, analyse les différentes façons qu’ont les sciences sociales de
penser l’espace et en déduit que la géographie peut, à cet égard, se trouver
dans une forme de crise d’identité, comme si son objet de prédilection lui
échappait. Elle propose alors de questionner cette « boîte noire » : ce que la
géographie pense implicitement de l’espace qu’elle étudie. L. Péaud expose
alors l’évolution progressive qui fait passer la géographie, avec l’aide de
projets philosophiques successifs, de l’espace concept aux lieux, puis aux
circulations puis aux différentes approches de la spatialité.
H. Regnauld aborde l’épistémologie de la géographie par l’entrée graphique.
L’espace de la géographie est aussi cartes, croquis, images calculées,
dessins, modèles. Suivant les idées de Bas van Fraassen, on peut considérer
que la théorie ne s’écrit pas seulement avec des mots (ou des équations) mais
avec des graphismes. On peut alors envisager une particularité épistémique
spécifique à la géographie, qui serait de croiser des théories lexicales avec
des théories graphiques et numériques.
M. Paksy conclue le numéro avec une étude précise des liens entre théorie
du droit et épistémologie de la géographie. Il s’attache particulièrement aux
territoires dit « terra nullius » et aux processus de « territorialisation » qui
érigent en lieu, en espace approprié, des fragments de planète initialement
ignorés. Il s’agit donc d’une étude de ce qui rend à la fois un lieu « objet » de
savoir géographique et enjeu de problèmes géopolitiques. Très clairement,
l’article pose le problème sur le plan juridique en insistant sur les différents
12Géographie et cultures, n° 100, hiver 2016
points de vue des « minorités » impliquées. La géographie, dans ce contexte,
est la science du territoire qui se dit au travers de voix discordantes.
BIBLIOGRAPHIE
BENOIST Jocelyn, MERLINI Fabio, 2001, Historicité et spatialité. Le problème de
l’espace dans la pensée contemporaine, Paris, Vrin.
DELEUZE Gilles, 1953, Empirisme et subjectivité,Paris, PUF.
DELEUZE Gilles, GUATTARI Félix, 1980, Mille Plateaux, Éditions de Minuit.
DERRIDA Jacques, HABERMAS Jürgen, 2004, Le concept du 11 septembre, Paris,
Galilée.
SLOTERDIJK Peter, 2010, Globes : Sphères II, trad. O. Mannoni, Maren Sell.
SLOTERDIJK Peter, 2005, Écumes : Sphères III, trad. O. Mannoni, Maren Sell.
SLOTERDIJK Peter, 2002, Bulles : Sphères I, trad. O. Mannoni, Pauvert.
13VERS UNE GÉOPHILOSOPHIE
LES APPORTS DE FOUCAULT ET DE DELEUZE-GUATTARI
POUR PENSER AVEC L’ESPACE
The Foucaaldo-deleuzo-guattari’s geophilosophy
1François DOSSE
Université Paris-Est Créteil
Institut d'Histoire du Temps Présent
Centre d'Histoire Culturelle des Sociétés
Contemporaines, univ. Saint-Quentin-en-Yvelines


Résumé : Alors que la géographie était une discipline assoupie dans les années
1960 et 1970, Michel Foucault d’un côté, Gilles Deleuze et Félix Guattari de l’autre,
se sont servi de la géographie pour construire une géophilosophie plus
spatialisante que portée sur des logiques temporelles en un moment où l’on traverse une
crise du régime d’historicité. Ces philosophes rejettent alors la vision téléologique
e e
dominante au XIX siècle et qui a prévalu pendant l’essentiel du XX siècle. Il en
résulte toute une panoplie de notions particulièrement opératoires pour rendre
intelligible notre modernité.
Mots-clés : géopolitique, territorialisation, micropolitique, monadologie, segmentarité
Abstract: While geography was a dormant discipline in the 1960s and 1970s, Michel
Foucault on the one hand, Gilles Deleuze and Félix Guattari on the other, used
geography to construct a more spatial geophysics than a temporal logic. At a time
when we are going through a crisis of the regime of historicity. These philosophers
rejected the dominant teleological view in the nineteenth century and which had
prevailed well into the twentieth century. The result is a whole panoply of notions
particularly operative to make our modernity intelligible.
Keywords: géopolitique, territorialisation, microlitique, monadologie, rhizome
Dans les grands débats des années 1960 autour du paradigme structuraliste,
on peut chercher longtemps, mais en vain, la géographie qui a pourtant sa
place bien établie au sein des sciences sociales. Elle a même eu son heure de
gloire au début de ce siècle avec le rayonnement de l’école vidalienne. Cette
absence est d’autant plus surprenante que le structuralisme a privilégié les
notions de relations en termes d’espaces, aux dépens d’une analyse en
termes de genèse. À la diachronie s’est substituée la synchronie ; après la
recherche des origines, on a fait prévaloir un effort cartographique,
l’atten1 Courriel : francois.dosse@gmail.com
15