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1814-1817 ou l'épuration dans la Marine française

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Description

La chute de l'Empire entraîne le retour en France de nombreux officiers civils et militaires. Ils viennent grossir les rangs de l'administration, surtout ceux de l'Armée et de la Marine qui doivent au contraire être grandement éclaircis avec le retour de la paix. Les ministres de la Marine et de la Restauration ont d'abord tenté de conserver presque tous les 1600 officiers de marine, puis ont procédé à des épurations successives, afin de réduire l'effectif de tous les corps et d'éliminer les officiers dont le comportement pendant les Cent-Jours a paru répréhensible...

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Date de parution 01 février 2006
Nombre de lectures 126
EAN13 9782296425903
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

1814-181 7
ou
L'ÉPURATION DANS LA MARINELogiques historiques
Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures
contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au
legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources
historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies.
Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l'historiographie et
de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des
représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.
Déjà parus
Simone GOUGEAUD-ARNAUDEAU, La vie du chevalier de
Bonnard. 1744 -1784,2005.
Raymonde MONNIER, Républicanisme, patriotisme et Révolution
française, 2005.
Jacques CUVILLIER, Famille et patrimoine de la haute noblesse
française XVllr siècle. Le cas des Phélyteaux, Gouffier, Choiseul,
2005.
Frédéric MAGNIN, Mottin de la Balme, 2005.
André URBAN, Les Etats-Unisface au Tiers Monde à l'ONU de 1953
à 1960 (2 tomes), 2005.
C. L. VALLADARES DE OLIVEIRA, Histoire de la psychanalyse au
Brésil: Sào Paulo (1920-1969), 2004.
Pierre GIOLITTO, HENRI FRENA~ premier résistant de France et
rival du Général de Gaulle, 2004.
Jean-Yves BOURSIER, Un camp d'internement vichys te. Le
sanatorium surveillé de La Guiche, 2004.
Gilles BERTRAND (Sous la direction de), La culture du voyage.
Pratiques et discours de la Renaissance à l'aube du XXe siècle, 2004.
Marie-Catherine VIGNAL SOULEYREAU, Richelieu et la Lorraine,
2004.
Rachid L'AOUFIR, La Prusse de 1815 à 1848, 2004.
Jacques VIARD, Pierre Leroux, Charles Péguy, Charles de Gaulle et
l'Europe, 2004.
Dominique PETIT, Histoire sociale des Lombards, Vie - VIlle siècles,
2003.Bernard LUTUN
1814-1817
ou
L'ÉPURATION DANS LA MARINE
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE
Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina FasoL'Hannattan Hongrie
Fac. des Sc. Sociales, Pol. et Via Degli Artisti, 15 1200 logements villa 96Kônyvesbolt
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Kossuth L. u. 14-16
Université de Kinshasa RDC ITALIE Ouagadougou 12-1053 Budapestwww.librairieharmattan.com
Harmattan! @wanadoo.fr
diffusion. harmattan
~L'Harmattan,2005
ISBN: 2-7475-9880-2
EAN : 9782747598804«Il s'agit de savoir s'il existe parmi
nous deux armées, deux nations, dont
l'une sera frappée d'anathème et regardée
comme incapable de servir le Roi et la
France. Et, pour me renfermer dans ce qui
me concerne directement, il s'agit de
savoir si nous appellerons encore à la
défense de la patrie les soldats qui ont fait
sa gloire, ou si nous les déclarerons à
jamais dangereux pour son repos. »
Extrait d'un discours écrit par Guizot pour
Gouvion Saint-Cyr en 1818, lors de la
discussion du projet de loi sur le recrutement de
l'Armée (A. de Vaulabelle, Histoire des deux
Restaurations jusqu'à ['avènement de
LouisPhilippe, 1857, t. IV, p. 465-466).1
DECRÈS
Servir
A la veille de la Révolution, le corps de la Marine
comprend 1295 officiers et 361 élèves-officiers, autrement dit
3 vice-amiraux, 15 lieutenants généraux, 41 chefs d'escadre,
40 chefs de division, 90 capitaines de vaisseau, 97 majors de
vaisseau, 578 lieutenants de vaisseau et 431 sous-lieutenants
de vaisseau 1.
Plusieurs centaines d'entre eux ont émigré. Plusieurs
dizaines, voire ont été tués à Auray, à Vannes, en
Vendée, dans les ports, à Paris. Plusieurs centaines, dont
beaucoup de nobles, n'ont cessé de servir que pendant les
périodes où le gouvernement du moment a cru devoir les
destituer. L'exemple de Blanquet du Chayla (1759-1826),
triste et malheureux exemple, reproduit dans nombre de
dossiers d'officiers de cette époque calamiteuse, ne permet pas
de douter du degré d'avilissement auquel se sont laissé aller
tant des siens pour rester au service2.
État de la Marine pour 1789, imprimé. L'ancien ministre La Luzeme
(17371799) reproduit, dans son Mémoire de M de La Luzerne sur les administrations
dont il a été chargé (A.N., fonds des Colonies, F3-158) de 1791, l'état des Classes
au 1er septembre 1790 : 13 911 officiers-mariniers, 53 667 matelots, 9 371
novices et 8 730 mousses inscrits sur les registres et qui doivent le service
militaire; 8 964 capitaines marchands, maîtres de navire et pilotes exemptés du
service; 12 871 ouvriers des professions classées, pour le service des arsenaux.
2 Tout ce qui suit est extrait du dossier individuel de Blanquet du Chayla,
Marine CC7, sauf indication contraire. Les archives utilisées dans ce travail8 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
L'ingénieur Charles Dupin (1784-1873) écrit en 1819:
« Déjà l'époque était venue où les malheurs publics appelaient
dans les rangs supérieurs tous les talents utiles au secours de
la patrie menacée d'une imminente invasion. Monge fut créé
ministre de la Marine [le 12 août 1792]. Mais dans un moment
où tant d'habiles officiers quittaient le seIVice de l'État pour se
retirer loin de la scène des combats ou pour passer à
l'étranger, tandis que des lâches, qu'il faut livrer sans résezve à
l'inexorable sévérité de l'histoire, restaient sous nos enseignes
pour livrer en trahison à l'ennemi nos places fortes, nos ports
et nos vaisseaux, à cette époque, il était impossible d'opérer
de grandes choses en marine. Dans cette défection déplorable,
Monge fit tout pour conserver à la France les hommes
recommandables par leurs talents ou leur bravoure. Il jugeait
français tout ce qui avait dans l'âme du talent et de la
vaillance. Il fut le bienfaiteur et le sauveur du vicomte du
Bouchage [auquel il succéda]. Il descendit jusqu'à la prière
pour obtenir de Borda la continuation de ses services, et il eut
le bonheur de réussir. »3
C'est ainsi que le fils d'aubergiste, mais d'un aubergiste
prospère qui a envoyé au collège ses trois garçons4, écrit le
23 septembre 1792 à Blanquet du Chayla, nommé capitaine
de vaisseau sous les ordres de l'amiral Truguet (1752-1839)5 :
« J'ai remarqué avec plaisir la résolution inébranlable que
vous avez prise, au mépris des désagréments que vous avez
éprouvés, de seIVir la chose publique, par tous les moyens qui
sont en vous. Je n'attendais pas moins de votre zèle et de
votre patriotisme. »
Pourtant Blanquet est destitué. Voici ce qu'il doit écrire
au ministre Dalbarade (1743-1819), successeur de Monge, le
20 décembre 1793 : « Je te prie donc, Citoyen Ministre, de me
donner les moyens de payer ce que je dois [il n'a pas reçu de
er avril et il a un enfant de deux ans et unesolde depuis le 1
femme enceinte; c'est « l'adresse laborieuse » et la « médiocre
fortune » de cette dernière qui les fait vivre], c'est une justice
proviennent des archives centrales de la Marine conservées au Service
historique de la Marine et aux Archives nationales.
3 Charles Dupin, Essai historique sur les services et les travaux
scientifiques de G. Monge, 1819, p. 28-29. Dupin, protégé par l'Académie, ne peut
cependant écrire que les émigrés sont des traîtres, mais il le pense sans doute.
4 Ibid., p. 8.
Mémoire de réhabilitation par son 4e fils, du 29 décembre 1854 (CC7).DECRÈS 9
que tu ne peux refuser à un homme dont toutes les actions
civiles et militaires démontrent l'amour le plus ardent pour la
République. Apprends aussi, Citoyen Ministre, que mon
inaction m'afllige et si, comme tu me fait écrire, elle a pourl'as
cause la paralysie décrétée contre la classe nobiliaire,
l'arrière-petit-filsd'un fermier du Gévaudan et le petit-filsd'un
avocat qui acheta une charge qu'iln'apas gardée vingt ans, ne
peut êtrecompris dans une classequ'il a d'ailleurs désavouée
dans toutes les actions de sa vie; outre cela ma mère ni
aucune de mes ancêtres femelles ni ma femme n'ont été
nobles, juge d'après cela si une classe proscrite depuis
longtemps dans l'opinion philosophique peut m'inspirer quelque
intérêt [...]. Si le salut public veut que je renonce à la qualité
de marin, fais-moi le savoir, et aussitôt j'irai chez un
menuisierrendre grâce à l'Être suprême de ce qu'il m'a si bien
partagé soit en forces ou en dispositions, pour occuper une
place dansles arts utiles à la société. »
Le dictionnaire de la noblesse de La Chenaye-Desbois et
Badier (1863) nous donne une idée toute différente du
pedigree de l'officier. Son père, Dominique Blanquet, dit le
chevalier de Rouville, né en 1728, s'est marié en 1758 avec
Marie du Chayla, née en 1737. Il était officier des
mousquetaires du Roi. Ce Dominique Blanquet est le quatrième fils de
Pierre de Blanquet Amanzé de Rouville, chevalier, seigneur et
baron d'Altès par la donation que lui fit son père; mort en
1747, il avait épouséen 1714 Jeanne d'Eimar, filled'une Anne
de Guyot. Ce Pierre de Blanquet est lui-même le fils aînéde
Jean de Blanquet Amanzé de Rouville, dont l'intendant de
Languedoc assure en 1715 qu'il est « noble et issu de race
noble ». Beaucoup de sang noble chez les ascendants mâles,
par conséquent. Sa mère est née Marie Bombernat du Chayla,
et l'acte de baptême du futur amiral porte que son parrain est
Simon de 8ombernat, seigneur du Chayla, son aïeul
maternel; sa marraine est sa grand-mère paternelle Jeanne
d'Eimar. Il avait eu en tout cas assez de sang noble pour être
admis au service en qualité de garde de la Marine6.
Quant à sa femme, elle est la fille de Pierre-Nicolas-Eloi
Brochard-Dufresne, avocat aux baillage et présidial de
Chartres; sur l'acte de mariage d'octobre 1790, il est dit
« écuyer, ci-devant seigneur du Fresne, d'Houdouer et autres
Quatre degrés de noblesse patemelle.10 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
lieux». Il avait épousé une Rosalie Vallon de La Garanchère,
famille non répertoriée dans le dictionnaire précité. Il semble
qu'un des cousins germains de notre Blanquet, le chevalier
Charles de Blanquet de Rouville, a été exécuté sous la
Révolution.
Destitué, l'officier est, aussitôt après la mise à mort de
Robespierre, réintégré dans son grade, attendu, dit l'arrêté du
Comité de salut public du 25 mai 1795, les témoignages
rendus de son expérience5. C'est cette expérience qui va lui
être funeste à Aboukir.
Il embarque comme second de l'amiral Brueys
(17531798) sur l'escadre qui porte le corps expéditionnaire
d'Égypte. Seul contre tous, il préconise de combattre à la voile
er août. On ne l'a pas écouté,la flotte anglaise qui attaque le 1
et le combat sur les ancres a donné le résultat que l'on sait.
Sur la foi de racontars, Bonaparte publie le 24 août 1798 un
ordre du jour dans lequel il stigmatise sans le nommer celui
qui commandait un vaisseau qui aurait amené son pavillon
sans combattre. La vérité est tout à l'opposé. Blanquet, blessé
grièvement, doit être évacué, puis il est fait prisonnier. Dans
l'état-major de Brueys figurent trois officiers généraux dont le
comportement est suspect. Ganteaume (1755-1818), son chef
d'état-major, blessé lui aussi, quitte le navire-amiral, l'Orient,
juste avant son explosion. Mais surtout Decrès (1761-1820)
reste hors du feu, ne porte pas secours à son chef et finit par
s'enfuir avec Villeneuve (1763-1806), le futur vaincu de
Trafalgar. Blanquet apprend à son retour en France la teneur
de l'ordre du jour et obtient une réparation morale du
Directoire. Blanquet parle de la conduite des amiraux: il
devient gênant.
En effet Ganteaume parvient à rapatrier Bonaparte
indemne, malgré la surveillance anglaise. Il est comblé
d'honneurs par le régime puis, s'étant refusé au ralliement
pendant les Cent-Jours, il l'est aussi par la monarchie
restaurée. Il finit pair de France. Blanquet est en sursis:
Bonaparte lui promet verbalement une réparation qui viendra
d'autant moins qu'il fait de Decrès son ministre de la Marine
le 1er octobre 1801, poste que ce dernier garde jusqu'à la
chute de l'Empire et qu'il reprend pendant les Cent-Jours. La
Seconde Restauration va d'ailleurs le replacer dans la retraite,
ce qui est une marque d'indulgence. Blanquet demande à êtreDECRÈS Il
au moins jugé; on achète son silence en le mettant à la
retraite, à l'âge de 44 ans.
L'officier paraît se faire une raison en 1803, il est même
créé comte de l'Empire en 1808! Mais, écrit-il l'année
suivante, «j'ai neuf enfants, Sire, et plusieurs reçoivent une
éducation soignée [les garçons servent ensuite tous les quatre
dans la Marine ou dans l'Armée], à laquelle il ne manque pour
être parfaite que la réparation que vous avez promise à leur
père [...] .»5 Il fatigue les bureaux de la rue Royale de ses
placets, non sans impertinence et non sans méchanceté
parfois. Nous reparlerons plus loin d'un de ceux qu'il a cru
devoir adresser au ministre lors de la Première Restauration.
Louis XVIII le fait chevalier de Saint-Louis et officier de la
Légion d'honneur. Lui voudrait, à défaut d'être employé à
nouveau dans son grade, la place de directeur des Ports et
Arsenaux créée par Louis XVI, supprimée par les
révolutionnaires et attribuée depuis à un « plumitif», Charles-Marie
Jurien (1763-1836), pour « garantir au Roi que l'expérience du
métier de la mer serait constamment mise sous les yeux de
son ministre ». Son vœu est partiellement exaucé en 1823, au
profit de l'ingénieur Tupinier (1779-1850).
Il n'obtient rien pour lui7 et a dû en concevoir de
l'amerturne; sa femme, puis ses quatre fils vont plaider sa cause à
titre posthume. Ils obtiennent en 1855, époque à laquelle
paraissent, sur ordre de Napoléon III, les écrits de son oncle,
qu'un bâtiment de la flotte porte le nom de leur père (ou plutôt
celui de leur grand-mère !). Pour ce faire la corvette Volta, en
construction, est débaptisée. Du Chayla est également le nom
d'un croiseur lancé en 1895 et d'un escorteur d'escadre.
Ganteaume et Decrès avaient eu droit de leur vivant à un
corsaire, pris en 1808 et 1807 respectivement par les Anglais.
Decrès est aussi le nom d'un croiseur lancé en 1866 et d'un
aviso commencé en 1918 puis abandonné. Le calcul des
enfants du Chayla était judicieux : qui se souvient aujourd'hui
dans la Marine des Ganteaume et des Decrès ?
Sauf le titre honorifique de vice-amiral, par l'ordonnance du 24 janvier
1_22. La commission chargée d'examiner les réclamations des anciens18 16, AA
officiers (cf. chapitre 2) avait proposé de le replacer dans l'activité, avec son
grade et son ancienneté (C8-17).12 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
Les iniquités du ministre Decrès
Les historiens ont retenu, sur Denis Decrès, le jugement
du vice-amiral Jurien de La Gravière (1772-1849), et plus
particulièrement les deux phrases suivantes: « La postérité
verra peut-être en lui un habile administrateur; elle n'y
pourra voir un grand ministre. [...]. Soit défaut de jugement,
soit défaut de conscience, il ne sut choisir pour les missions
les plus importantes que des hommes médiocres et
complètement au-dessous de la tâche qui leur avait été confiée. »8 Les
souvenirs du père ayant été retouchés par le fils, il n'est pas
aisé de distinguer l'opinion de chacun. De plus les Souvenirs
ont paru après le Mémorial de Sainte-Hélène et la publication
de la correspondance de Bonaparte. Les jugements imprimés
en 1860 ressemblent trop à ceux de 1822 pour qu'on ne se
reporte pas aux écrits de Las Cases.
Emmanuel, comte de Las Cases (1766-1842), héritier du
titre d'une vieille famille de la noblesse française, est
lieutenant de vaisseau en 1789. « Un des vices éminents de
notre système d'admission au service était de nous priver des
bienfaits d'une éducation forte et finie. Sortis de nos écoles à
quatorze ans, abandonnés dès cet instant à nous-mêmes, et
comme lancés dans un grand vide, où aurions-nous pris la
plus légère idée de l'organisation sociale, du droit public et
des obligations civiles? Ainsi, conduit par de nobles préjugés,
bien plus que par des devoirs réfléchis, entraîné surtout par
un penchant naturel aux résolutions généreuses, je fus des
premiers à courir au dehors près de nos princes pour sauver,
disait-on, le monarque des excès de la révolte et défendre nos
droits héréditaires que nous ne pouvions, disait-on encore,
abandonner sans honte. Avec la manière dont nous avions été
élevés, il fallait une tête bien forte ou un esprit bien faible
pour résister au torrent. Bientôt l'émigration devint générale.
L'Europe ne connaît que trop cette funeste mesure, dont la
gaucherie politique et le tort national ne sauraient trouver
d'excuse aujourd'hui que dans le manque de lumières et la
droiture du cœur de la plupart de ceux qui l'entreprirent.
Défaits sur nos frontières, licenciés, dissous par l'étranger9,
8 PieITe-Roch Jurien de La Gravière, Souvenirs d'un amiral) 1860, rééd
1977, p. 136. Des extraits de ces souvenirs sont reproduits dans l'annexe nOlo
9 L'armée de Condé, privée des subsides de l'Angleterre, se disperse en
décembre 1800.DECRÈS 13
repoussés, proscrits par les lois de la patrie, grand nombre de
nous gagnèrent l'Angleterre qui ne tarda pas à nous jeter sur
les plages de Quiberon. Assez heureux pour ne pas y avoir
débarqué, je pus réfléchir, au retour, sur l'horrible situation
de combattre sa patrie sous des bannières étrangères; et dès
cet instant mes idées, mes principes, mes projets, furent
ébranlés, altérés ou changés. »10
Chateaubriand (1768-1848) était lui aussi «
irrévocablement» destiné à la Marine: « [...] on me livra à une enfance
oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise,
d'hydrographie et de mathématiques parurent plus que
suffisantes à l'éducation d'un garçonnet destiné d'avance à la rude
vie d'un marin »11. Pour donner une apparence de légitimité à
la dictature qu'il médite, pour enlever au comte de Lille des
soutiens et obtenir à bon compte des officiers destinés à
conduire ses armées de conquêtes et ses vaisseaux,
Bonaparte fait rayer, le 20 octobre 1800, 48 000 noms de la
liste des 100 000 proscrits. «Bonaparte, devenu Premier
consul, rétablissait l'ordre par le despotisme; beaucoup
d'exilés rentraient; la haute émigration, surtout, s'empressait
d'aller recueillir les débris de sa fortune; la fidélité périssait
par la tête, tandis que son cœur battait encore dans la poitrine
de quelques gentilshommes de province à demi nus »12. Il est
vrai que, parmi les rentrants, plusieurs préparent l'attentat de
la rue Saint-Nicaise (24 décembre 1800). Le 26 avril 1802,
tous les émigrés de la liste, sauf mille, sont radiés.
10 Emmanuel de Las Cases, Le mémorial de Sainte-Hélène, éd. Marcel
Dunan, 1952, rééd. 1983, vol. 1, p. 3-4.
11 François-René de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, éd. Maurice
Levaillant, 1949, rééd. 1982, 1re partie, livre 1er, ch. 7, p. 46. L'écrivain prépare
l'examen de garde de la Marine au collège de Rennes mais, à défaut de brevet
d'aspirant, que seul le ministre délivre, il ne peut s'y présenter à Brest, en
1783, parce que le mode de recrutement des gardes doit être changé. Cet échec
lui cause une grande déception, mais il est encore incertain de sa vocation,
ibid., livre 2) ch. 10, p. 96 et note 3, et p. 99. Son père, René-Auguste de
Chateaubriand (1718-1786), avait été capitaine au commerce jusqu'en 1756
puisarmateur, deux métiers permis aux nobles. Son frère aîné, Jean-Baptiste
(1759-1794) a été guillotiné. Son cousin germain Armand de Chateaubriand est
fusillé sur l'ordre de Bonaparte en 1809. Son oncle Pierre-Marie-Anne de
Chateaubriand (1727-1794) est mort en prison. Sa mère, enfermée à la
Conciergerie, a échappé de peu à la mort.
12 Ibid, livre 12, ch. 8, p. 529. Chateaubriand a émigré en avril 1791, ibid.,
livre 6, ch. 2.14 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
Las Cases rentre en France à la faveur de cette
amnistie13. Voyant dans l'Empire le retour de l'ancienne
monarchie, il refuse d'abord de le selVir. C'est la gloire
militaire de l'Empire commençant, qu'il confond avec celle
d'une patrie dont « le lustre s'élevait à une hauteur inconnue
dans l'histoire d'aucun peuple », qui l'a amené à se rallier en
1808. A cette époque Bonaparte cherche à se concilier les
«premières» familles de l'ancienne noblesse. Devenu «
français jusqu'au fanatisme», Las Cases ne supporte pas la
« dégradation nationale» de l'occupation étrangère14. Il s'enfuit
à Londres en 1814, puis vole au secours des vaincus de
Waterloo: dès lors il est voué à diriger l'agence de propagande
de Bonaparte15.
A la même époque, soit en 1800, de nombreux officiers
sont réformés. Sans chercher à déterminer le nombre exact de
ces officiers, on obtient par les archives une bonne
approximation, parce que les traitements de réforme ont été convertis
en soldes de retraite sous la Restauration. Si l'on ne tient pas
compte des décès ni du fait que les chiffres à retenir de cette
lecture comprennent une minorité d'officiers épurés de 1799 à
1814 pour raison politique ou réformés pour raison de santé,
l'on peut dire que l'épuration dont il est question touche au
moins 314 officiers du corps de la Marine, 28 officiers
d'artillerie, 105 officiers d'administration, 6 officiers de santé
et 9 officiers divers16.
Las Cases, faisant parler son maître, affirme : « Il ne
pouvait pas dire qu'il fût content de Oecrès ; et l'on pouvait,
pensait-il, lui reprocher peut-être sa constance à son égard.
Mais le manque de sujets avait dû le maintenir car après tout,
assurait-il, Decrès était encore ce qu'il avait trouvé de
mieux. »17C'est en Egypte que les deux hommes se sont
connus. D'après Montholon, l'un aurait reproché à l'autre d'agir
dans un esprit étroit, paralysant, routinier17. Bonaparte avait
d'abord choisi l'ingénieur Forfait (1752-1807), puis vint Denis
13 Mémorial de Saint-Hélène, op. cit., 1er vol., p. 4-5, pour ce développement.
14 Ibid., p. 6-7.
15 On lit dans l'introduction de Marcel Dunan (1951) du Mémorial de
SainteHélène, op. cit., p. X : « Las Cases a su fIXer dans leur rayonnement inaltérable
les aspects immortels du génie en qui le XIXe siècle a salué avec lui la meilleure
gloire de la France. »
16 AAL24 et 26. Voirplus loin, chapitre 5.
17 Mémorial de Sainte-Hélène, op. cit., 1er vol., p. 586.DECRÈS 15
Decrès... Bonaparte passe ses marins en revue: Ganteaume
« n'est qu'un matelot nul et sans moyen »17,Missiessy
(17561837) un homme peu sûr, suspect de royalisme18 ; Émeriau
(1762-1845) n'est pas à la hauteur pour.faire un ministre18;
Truguet (1752-1839) est unjacobinl9. « [Decrès] avait du
commandement; son administration était rigoureuse et pure. Il
avait de l'esprit, et beaucoup, mais seulement pour sa
conversation et sa politique personnelle. Il ne créait rien, exécutait
mesquinement, marchait et ne voulait pas courir »19.
Bonaparte regrettait Latouche-Tréville (1745-1804)19 et
attribuait l'impopularité de Decrès à sa volonté de pourchasser les
abus qui s'étaient introduits dans le corps des officiers20.
Le long règne de Decrès a été marqué par un certain
nombre d'iniquités qui ont laissé des traces dans les archives.
La valeur de l'officier et les talents de l'administrateur se
discutent, mais non le caractère de l'homme. Hennequin de
({Villermont doit tomber juste lorsqu'il écrit: Ce ministre était
un homme de tête, homme d'esprit et de cœur; mais, par le
peu d'importance qu'il paraissait attacher à être juste ou
injuste, par son égoïsme et son brutal mépris pour ses
subordonnés, il s'était attiré l'aversion de tous ceux qui
l'approchaient; et comme le mal gagne facilement, cette
aversion, quoique non méritée peut-être, était devenue
générale )~1. La nature du régime porte à l'arbitraire le plus
total, et Decrès n'est pas toujours coupable.
En 1808 Vernier, chef de la division des Fonds, rue
Royale, est dénoncé comme intéressé dans les achats de
créances sur la Marine22. Decrès démontre la fausseté de
l'accusation, mais son maître destitue Vernier et le déclare
18 Ibid.) p. 587.
19 Ibid., p. 588.
20 Ibid., p. 590.
21 Hennequin ne fait là que rapporter des propos du baron Fleury de
Chaboulon dans Mémoires pour seroir à l'histoire de la vie privée) du retour et du
régime de l'Empereur Napoléon en 1815, pams sous forme de nécrologie dans les
Annales maritimes et coloniales (A.M.C.), 1831, 2e partie, tome 2, p. 124 à 131,
notice incorporée ensuite dans le supplément du Dictionnaire biographique de
Michaud. Hennequin, en 1831, est un apologiste: « Ce ne fut pas, on peut bien
le croire, sans un vif sentiment de douleur que Decrès vit une grande partie de
ses vaisseaux passer à une époque entre les mains des étrangers; mais alors la
France expiait sa gloire, et ses ennemis, devenus ses amis, se vengeaient des
revers et des humiliations qu'elle leur avait fait éprouver. »
22 Rapport au Roi du 20 mars 1816, AAL20, pour ce paragraphe.16 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
incapable d'exercer aucun emploi dans les administrations
publiques. Decrès proteste, obtient que sa conduite soit
examinée par trois conseillers d'Etat, mais leur rapport est
défavorable. Vernier a réclamé sous l'Empire et sous la
Restauration. En 1814, la commission chargée d'examiner les
réclamations des administrateurs - cf. chapitre 2 - admet la
vanité des reproches et le caractère illégal du décret de
destitution. Il est annulé en ce qui concerne la destitution, et
Vernier obtient une pension de retraite23.
Le reproche d'injustice adressé ou rapporté par Fleury de
Chaboulon (1779-1835)21 est grave quand il s'agit d'un
ministre, car en dépit d'un quart de siècle de subversions, les
fonctionnaires restent attachés au principe de la justice
déléguée du monarque. Ils invoquent rarement comme une
clause de style lajustice d'un ministre lorsqu'ils ont une
supplique à lui adresser. La tyrannie de Bonaparte a ceci de
différent de celles qui ont eu cours et qui sont condamnées
par les théologiens, qu'elle atteint et détruit des personnes et
non seulement des groupes, qu'elle fait épier la vie privée des
sujets et qu'elle force les consciences: c'est bien une dictature
moderne.
Le baron Teissier de Marguerittes, commissaire de la
Marine et chef adjoint de la division des Approvisionnements,
a été soupçonné par la voix publique en l'an XII, à cause du
faste qu'il étalait24. Decrès l'envoie à Toulon à la fin de l'an XII
et lui refuse un congé de quatre mois sollicité pour des
raisons de famille sérieuses. Teissier n'ayant pas rejoint son
poste à temps, Decrès l'accuse devant Bonaparte d'avoir reçu
de l'argent de fournisseurs de la Marine et d'entretenir des
correspondances avec l'Angleterre. Détenu pendant vingt
jours sur ordre de Bonaparte, il est destitué avant la fin de
l'enquête ordonnée, laquelle ne fournit aucune preuve contre
lui. La Commission de 1814 a reconnu que le baron, compte
tenu de la fortune de sa femme, pouvait mener le train de vie
qu'on lui reprochait sans encourir l'accusation de concussion
et qu'il peut être réhabilité malgré sa désobéissance, parce
qu'il ne pouvait déférer à cet ordre. Le ministre du Bouchage
ajoute qu'il est le fils de l'ancien maire de Nîmes, supplicié en
1794 pour son attachement à la monarchie. Cependant, le Roi
23 Ordonnance du 29 mai 1816, AAL22.
24 Rapport au Roi et ordonnance du 20 mars 1816, AAL20.DECRÈS 17
a considéré lebaron comme démissionnaire, etil n'est donc
pas fondé à réclamer une pension de retraite25.
D'Herculais (1754-1842), entré au service en 1770, a fini
sa carrière comme colonel d'artillerie en 180626. Il a été privé
de la retraite de général de brigade prévue dans son cas par
l'arrêté d'avril 1803 relatif à l'artillerie de la Marine, son arme,
et du bénéfice de ses services étrangers datant d'avant 1792.
Le ministre du Bouchage fait relever sa pension de 2 440 F à
3 790 F. Un certain nombre de fonctionnaires de la rue Royale
ont été semblablement lésés dans le calcul de leur retraite.
Pierre-Joseph Gautier (1747-1830) est un temps, sous la
Révolution, inspecteur de la fonderie du Creusot27. Lors de sa
mise à la retraite forcée en 1810, il écrit: « Je pouvais
impunément m'enrichir aux forges [fournisseurs du Creusot
avec lesquels il était en rapport], et cependant Jean s'en alla
comme il était venu [souligné]. Je sais que je n'ai fait que mon
devoir mais, dans ce temps-là, il y avait beaucoup de mérite à
le faire». Déchargeant le directeur du Personnel, Gautier
accuse implicitement Decrès. Plusieurs fonctionnaires lésés
obtiennent réparation comme lui en 181428.
Un enseigne de vaisseau auxiliaire a été accusé en 1802
d'avoir voulu livrer le port de Brest aux Anglais29. Il a été
traduit devant un conseil de guerre; les jurés ayant, à la
majorité des voix, prononcé son acquittement, ils ont été, par
un acte arbitraire, emprisonnés et destitués. Le lieutenant de
vaisseau de La Carrière, l'un d'eux, a constamment mais
vainement demandé sa réintégration. Il la sollicite du Roi.
Ferrand (1751-1825), ministre par intérim, écrit qu'il n'a que
des renseignements favorables à son sujet, et qu'il est le frère
d'un officier royaliste détenu pendant douze ans, « qui vient de
recevoir sa récompense en étant rappelé au service avec le
grade de capitaine de vaisseau ». Le cadet est placé en
inactivité, avec le grade et le rang qu'il occupait avant sa
destitution.
25 Rapport au Roi du 23 avril 1817 et annotation manuscrite du ministre du
Bouchage, AAL24.
26 Rapport au Roi du 2 octobre 1816, AAL20, pour ce développement.
27 C7-116, D. indo de Gautier, pour ce développement. Cet administrateur,
parent de Sané, l'est peut-être aussi de l'ingénieur Gautier (1733-1800).
28 Rapport au Roi du 19 août 1814, AALI4, î 316-317 (six premiers commis
ou chefs de bureau).
29 Rapport au Roi du 22 novembre 1814, AAL 15, pour ce paragraphe.18 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
Un cas plus classique est illustré par le capitaine de
vaisseau de Missiessy (1735-1818) - « Missiessy [le
viceamiral] était un homme peu sûr, sa famille avait livré Toulon»
aurait dit Bonaparte à Las Cases30 - : sa pension de 3 600 1
en 1786 avait été convertie en une solde de retraite de 3 000 F
en 180031. Mais, trois ans plus tard, le paiement en a été
suspendu parce qu'il avait été membre du Comité des sections
de Toulon et, qu'en cette qualité, il avait stipulé l'acte de la
livraison de ce port aux Anglais. « Cet acte fait dans les
intérêts du Roi devait être aux yeux du dernier gouvernement
un motif pour retirer à l'un des plus fidèles serviteurs de V.M.
une pension acquise par de longs et honorables services;
mais aujourd'hui il devient un titre aux bontés de V.M. »31 La
pension est en conséquence rétablie. Belletrux, premier
commis des bureaux en 1792, a alors été écarté après 25 ans
de services, pour cause de royalisme32. Il a obtenu une
pension de 2 000 F en 1795, abaissée à 669 F en 1798 ; Louis
XVIII la rétablit à sa valeur initiale32.
L'attention de la monarchie restaurée pour certains hauts
personnages du régime déchu a de quoi surprendre. C'est
ainsi que l'ancien ministre Dalbarade, qui a occupé ce poste
avec ou sans « commission exécutive» du 10 avril 1793 au
2 juillet 1795, une prouesse en soi, sollicite une pension
d'exception à raison de ses services et de sa position
particulière. Ferrand, dont le royalisme ne peut être suspecté,
écrit33: « Antérieurement à 1791, M. Dalbarade n'avait figuré
dans la marine royale que comme officier auxiliaire, mais il
s'était fait remarquer par la persévérance de son courage à
combattre sur des corsaires les ennemis de la France; aussi
sa conduite lui a-t-elle valu en 1787 la décoration de l'ordre
royal et militaire de Saint- Louis et d'être admis en 1791
[janvier 1792] dans la Marine, en qualité de capitaine de
vaisseau, sans passer par les grades inférieurs. A cette époque
30 Mémorial de Sainte-Hélène, op. cit., vol. l, p. 587. Gabriel-Jacques de
Burgues de Missiessy, chef d'escadre (1714-1793) a eu cinq enfants:
ClaudeLaurent (1735-1818), Jean-Frédéric-Charles (?-1770), lieutenant de vaisseau
mort au bombardement de Souza, Joseph-Marie (1753-1832), Thomas-Edouard,
vice-amiral (1756-1837) et Suzanne-Catherine, mariée à un officier de marine
(selon Révérend).
31 Rapport au Roi du 21 septembre 1814, AAL 16.
32 Rapport au Roi du 30 septembre 1814, AAL16.
33 au Roi du 30 1814,DECRÈS 19
M. Dalbarade, ayant paru propre à remplir une mission
importante, reçut des ordres et en commença l'exécution;
mais les événements qui se sont succédé et qui ont amené les
plus grands malheurs ont rendu nuls son zèle et ses efforts.
La mission ne put être remplie. Appelé au ministère de la
Marine dans ces temps de calamités, M. Dalbarade s'y est
montré ami du bien public, administrateur intègre, et il
poussa le désintéressement jusqu'au point de ne pas profiter
de sa position pour se conférer un grade plus élevé ». Ferrand
dissimule le fait qu'il a été accusé de négligence dans l'affaire
de l'incendie du Quatorze-Juillet à Lorient en 1798, alors qu'il
était commandant d'armes; condamné et réformé, il est
acquitté en 179934. Ferrand obtient la conversion du
traitement de réforme de 2 000 F en une pension de retraite de
4 000 F. Pendant les Cent-Jours, Bonaparte le fait officier de
la Légion d'honneur35 et pair de France, peut-être pour le
compromettre. Il est vrai que le comportement de certains
dignitaires de l'Empire est équivoque: Joseph de Caffarelli
(1760-1845) demande sa retraite en 181436, à 54 ans et alors
que ses qualités éminentes d'administrateur pouvaient être
d'une grande utilité. Est-ce une manière de refuser de servir
Louis XVIII? Dans le même temps il sollicite et obtient la croix
de Saint-Louis37.
La désertion en masse
Les délits militaires sont passibles depuis toujours des
conseils de guerre. Avant la Révolution, il existait deux
tribunaux d'exception dans la Marine: la prévôté pour les
délits commis par les civils, les conseils de guerre pour les
délits par les militaires, qui jugeaient en dernier
ressort et sans appel. Le vicomte du Bouchage (1749-1821),
ministre de la Marine de la Deuxième Restauration, et
embarrassé de huit juridictions, définit ainsi les deux formes
successives de la dictature que les Français ont subie et fait
subir: « Ce système de législation porte le caractère des temps
qui l'ont vu naître: non seulement il suffisait qu'une
institu34 Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins français, 1982.
35 Décret du 20 avril 1815, AAL 17.
36 Rapport au Roi du 26 août 1814, ML 16. Il était en dernier lieu conseiller
d'État.
37 Rapport au Roi du 24 août 1814, ML 14, r 334.20 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
tion fût simple et d'une exécution facile pour qu'on la
détruisît ; mais encore on ne trouvait rien de mieux que de forger
une loi pour un cas particulier et de créer aussitôt un tribunal
pour en faire l'application. Ce fut ainsi que Buonaparte enleva
aux conseils de guerre permanents la connaissance du délit
de désertion, parce que ces tribunaux procédaient avec des
formes régulières, et que leur jugement était susceptible de
révision et qu'il imagina des conseils de guerre spéciaux et
sans appel pour juger prévôtalement celui de tous les délits
dont il redoutait davantage les conséquences, parce que son
»38.existence se fondait uniquement sur l'existence de l'armée
Par le décret du 4 janvier 1814, les déserteurs, de
quelque autorité qu'ils dépendent, sont traduits devant un
conseil de guerre spécial et jugés «conformément aux lois
répressives de la désertion [arrêté du 19 vendémiaire an XII,
12 octobre 1803] »39. Les documents déposés aux archives de
la préfecture ou à celles du corps sont mis sous les yeux du
conseil, qui peut se dispenser d'entendre les témoins éloignés
s'il est suffisamment éclairé sur la culpabilité de l'accusé.
L'officier qui aura reçu la plainte est autorisé, lorsque des
circonstances particulières militent en faveur d'un ou
plusieurs accusés, à refuser à leur égard l'autorisation d'informer
et se borner à leur infliger une peine de discipline. Dans ce
cas, il faut rendre compte au directeur général de la
conscription, qui approuve ou non le refus et peut alors
ordonner la mise en jugement des accusés. Le décret dévoile
sans pudeur l'origine des défections: l'insoumission, qui
existe à l'état endémique depuis la première levée en masse de
1793, et dans une mesure plus grande que ne l'avouent les
livres, a pris en 1813 de grandes proportions. Bonaparte peut
bien recruter des volontaires parmi les ouvriers des
manufactures des départements du nord et du nord-ouest de
la France dépourvus de travail, qui contractent l'engagement
de servir «jusqu'à ce que l'ennemi ait été chassé du territoire
français »40. Il peut bien répertorier et pourchasser ceux qui
ont accompagné les armées ennemies dans l'invasion depuis
le 20 décembre 1813, décréter traîtres et condamner à mort
38 Rapport au Roi du 22 mai 1816, AAL20.
39 B.L (Bulletin des lois), 4e série, tome 20, 550, p. 1-2, pour ce développe-n°
ment.
40 B.L.} 4e série, tome 20, 553, page 33-34, décret du 15 janvier 1811. Onn°
achète femmes et enfants avec un secours, ibid., art. 3.DECRÈS 21
les Français qui portent les signes ou les décorations de
l'ancienne dynastie dans les contrées occupées41. Il peut
encore, en considérant les horreurs « que commettent [...] les
ennemis, et spécialement les Russes et les cosaques », juger
pour trahison les maires, fonctionnaires publics et habitants
qui, « au lieu d'exciter l'élan patriotique du peuple» - et
l'intérêt des habitants ainsi lésés -, « dissuadent les citoyens
d'une légitime défense »42, et même moissonner les conscrits
jusque dans les départements occupés43. Le pays se tait et
attend.
Aujourd'hui encore, l'on continue d'ignorer l'étendue des
ravages causés par des Français au nom de la France depuis
la déclaration de la guerre de 1792. L'ordre du gouvernement
provisoire du 8 avril 1814 porte condamnation morale en des
termes simples: « le gouvernement provisoire, informé que,
depuis la fin de 1811, plus de 800 paysans espagnols faits
prisonniers au fort de Figuières sont détenus dans les bagnes
de Brest et de Rochefort, où des couleurs différentes
seulement les distinguent des malfaiteurs dont ils portent les fers
et partagent les travaux; oui le rapport du commissaire au
département de la Marine [Jurien] et considérant que la
violence commise à l'égard de ces hommes dont le seul crime
est d'avoir combattu pour la défense de leur pays) outrage à la
fois l'humanité) les Français et toutes les lois consacrées par les
nations de l)Europe) ordonne que lesdits paysans espagnols
seront mis immédiatement en libertéet conduits jusqu'au
premier poste espagnol. »44
Le 4 avril 1814, les conscrits, les bataillons de nouvelle
levée et des levées en masse sont déclarés libres de se
disperser45.Le même jour, les emblèmes, chiffres et armoiries
du gouvernement déchu sont supprimés46. Le 23 avril les
poursuites judiciaires pour faits et délits relatifs à la
conscription sont annulées, les détenus sont libérés et
peuvent obtenir réparation en cas de violences et de voies de
41 B.L.} 4e série, tome 20, 562, p. 113-114, décret du 24 février 1814.n°
42 B.L.} 4e série, tome 20, 562, p. 128, décret du 5 mars 1814.n°
43 B.L., 4e série, tome 20, 566, p. 165 à 171, décret du 26 mars 1814.n°
44 Ordre du 8 avril 1814, ML 13.
45 1, p. Il.Arrêté du 4 avril 1811, B.L., 5e série, n°
46 Ibid., p. 12.22 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
fait; le 6 mai, les bandes de partisans organisées en vertu du
décret du 4 janvier sont dissoutes47.
Dans la Marine se posent deux problèmes liés depuis que
la conscription y a été établie en plus de l'inscription
maritime : l'existence des équipages de haut bord et les déserteurs.
Le ministre Malouet (1740-1814) explique que le refus de
la conscription et la perspective du renouveau du commerce
avec la paix ont multiplié les désertions48. « L'état de paix où
se trouve le Royaume, les désarmements et la réduction des
travaux n'exigent plus cette presse illimitée qui s'exerçait dans
les quartiers, ainsi le renvoi des déserteurs au poste qu'ils ont
quitté serait sans intérêt pour le service. J'ajouterai que, pour
rendre toute leur force aux ordonnances sur les déserteurs, il
faut fixer préalablement et par une mesure générale le sort
d'une masse de déserteurs qu'il serait impossible d'atteindre
ou de juger (ils sont au nombre de 5 à 6 000) et qu'en gardant
plus longtemps le silence à cet égard, ce serait encourager
plutôt qu'arrêter les désertions ultérieures. Et quel moment
peut être plus favorable à cet acte de bonté et de prévoyance
que celui où la France retrouve et bénit son roi? » On ne peut
attendre que la Guerre, qui a un nombre de déserteurs
autrement plus important, ait fini son travail: « les marins qui
resteraient dans un état de contumace pourraient prendre
parti chez l'étranger, toujours disposé à les accueillir. Les
entreprises commerciales auraient à souffrir de cet état de
choses car, pour leur assurer toute l'étendue et toute la
célérité qu'elles comportent, il faut se hâter de procurer aux
armateurs la libre disposition de tous les gens de mer qui ne
sont pas au service. Enfin, la plupart des déserteurs étant
fournis à l'institution des Classes qui les assujettit aux levées
jusqu'à ce qu'ils aient 50 ans révolus, ce n'est pas les
dispenser de servir ultérieurement le Roi que de leur remettre
en ce moment les peines qu'ils ont encourues ».
Le ministre de la Marine est, comme ses prédécesseurs
d'ancien régime, soucieux de préserver une ressource qui s'est
toujours fait rare en France; il veut profiter immédiatement de
la paix pour ressusciter un commerce extérieur anéanti.
47 Ordonnance du comte d'Artois, AAL13, et arrêté du Roi du 6 mai 1814,
B.L.} Se série, 12, p. 103.n°
48 Rapport au Roi du 15 juin 1814, AAL14, ~ 187 à 191.DECRÈS 23
Pendant le même temps, le baron Louis (1755-1837), ministre
des Finances, redresse avec habileté une situation difficile49.
Malouet propose au Roi d'amnistier les déserteurs qui n'ont
pas été pris et de cesser les poursuites contre ceux qui n'ont
pas été jugés48. L'ordonnance rendue en conformité et datée
du 5 août a été envoyée dans les ports dès le mois de juin et
publiée en août avec celle de la Guerre50.
La suppression des équipages de haut bord, dès le
10 mai, reste controversée. Il s'agit d'un système dans lequel
les équipages sont permanents d'une part, pour partie
composés d'engagés d'autre part. Malouet invoque: 1° une
extension inadaptée d'un système étranger à la Marine; 2° la
cohabitation gênante de marins soumis à deux régimes
différents; 3° l'attachement indéfini à la marine de guerre des
marins, faits pour travailler au commerce; 4° l'encouragement
à la désertion; 5° l'augmentation sans utilité de la dépense5!.
« Nous n'avions plus ni matelots, ni commerce, il fallut bien
entreprendre de fonder avec des recrues une marine
nouvelle », plaide Jurien de La Gravière52. Certes, « il était moins
difficile de les aguerrir au feu que de les préserver du mal de
mer. En politique néanmoins, il faut quelquefois savoir fermer
les yeux sur les inconvénients qu'on ne peut éviter. Les
Anglais d'ailleurs n'armaient pas plus que nous des vaisseaux
uniquement avec des marins. Pour maintenir leur flotte sur le
pied formidable où nous l'avons vu en 1810, ils étaient obligés
d'admettre dans la composition de leurs équipages une large
proportion de land men, sans compter de nombreux vagabonds
de tous les pays. Il est vrai qu'ils avaient de bons cadres, une
discipline inflexible et le vaste océan pour école »52. Les
pêcheurs n'ont d'ailleurs guère plus le pied marin que les
soldats la première fois qu'ils montent sur les vergues d'un
bâtiment de ligne, ajoute-t-il53.
49 Le cabinet a été défmitivement formé le 13 mai : Dambray à la Justice,
Talleyrand aux Affaires étrangères, Montesquiou à l'Intérieur, Dupont à la
Guerre, Louis aux Finances, Malouet à la Marine, Beugnot, directeur général de
la Police, Ferrand, directeur général des Postes, Bérenger, général des
Impositions indirectes. B.L., Se série, 13, p. 120.n°
so B.L., Se série, 34, p. 101 à 103.n°
SI 12, p. 105 et 106.Ordonnance du 10 mai 1814, B.L., Se série, n°
52 Jurien de La Gravière, op. cit., p. 167.
53 Ibid., p. 179 et 181.24 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
L'amiral voit dans l'Inscription maritime le moyen de
compléter rapidement les équipages; elle ne saurait fournir le
noyau de marins expérimentés dont la Marine a besoin.
D'ailleurs elle n'obtient que le « rebut du commerce». Ce
reproche est le plus constamment opposé au système de
l'inscription. On ne peut contester le point de vue de l'amiral,
mais on doit se demander pourquoi le système en vigueur à
terre n'a pas été étendu aux équipages, alors qu'il avait été
envisagé par Colbert, puis par certains réformateurs au
XVIIIe siècle. Bonaparte rappelle 54 qu'il a dû vaincre les
préjugés de bien des officiers pour « parvenir à donner un
uniforme à ces pauvres matelots et les enrégimenter, à leur
faire faire l'exercice; je gâtais tout, disait-on, et pourtant de
quelle utilité n'ont-ils pas été! Quelle plus heureuse idée que
d'avoir deux seIVices pour une seule paie. Ils n'ont pas été
moins bons matelots et se sont montrés les meilleurs des
soldats. On les a trouvés, au besoin, matelots, soldats,
artilleurs, pontonniers, tout. Si, dans la Marine, au lieu d'avoir des
obstacles à combattre, j'avais rencontré quelqu'un qui eût
abondé dans mon sens et devancé mes idées, quel résultat
n'eussions-nous pas obtenu; mais, sous mon règne, il n'a
jamais pu s'élever dans la Marine quelqu'un qui s'écartât de la
routine et sût créer. J'aimais particulièrement les marins,
j'estimais leur courage, j'estimais leur patriotisme; mais je
n'ai jamais pu trouver entre eux et moi d'intermédiaire qui sût
les faire agir et les faire mériter. »
54 Mémorial de Sainte-Hélène, op. cit., vol. 2, p. 525.2
MALOUET
{(
Soldats,
La France vient de briser le joug sous lequel elle gémit
avec vous depuis tant d'années.
Vous n'avez jamais combattu que pour la patrie, vous ne
pouvez plus combattre que contre elle sous les drapeaux de
l'homme qui vous conduit.
Voyez tout ce que vous avez souffert de sa tyrannie. Vous
étiez naguère un million de soldats: presque tous ont péri; on
les a livrés au fer de l'ennemi, sans subsistances, sans
hôpitaux; ils ont été condamnés à périr de misère et de faim.
Soldats, il est temps de finir les maux de la patrie: la paix
est dans vos mains; la refuserez-vous à la France désolée?
Les ennemis mêmes vous la demandent: ils regrettent de
ravager ces belles contrées et ne veulent s'armer que contre
votre oppresseur et le nôtre. Seriez-vous sourds à la voix de la
patrie, qui vous rappelle et vous supplie? Elle vous parle par
son Sénat, par sa capitale, et surtout par ses malheurs; vous
êtes ses plus nobles enfants, et ne pouvez appartenir à celui
qui l'a ravagée, qui l'a livrée sans armes, sans défense, qui a
voulu rendre votre nom odieux à toutes les nations et qui
aurait peut-être compromis votre gloire, si un homme qui n'est
pas même français pouvait jamais affaiblir l'honneur de nos
armes et la générosité de nos soldats.26 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
Vous n'êtes plus les soldats de Napoléon, le Sénat et la
France entière vous dégagent de vos serments. »1
'Le 3 avril 1814, le Sénat proclame solennellement la
déchéance du dictateur et nomme trois commissaires aux
départements ministériels : Jacques-Claude Beugnot
(17611835) à l'Intérieur, le général Dupont (1765-1840) à la Guerre
et à l'Administration de la Guerre, et Pierre-Victor Malouet à la
Marine2. Ce dernier ne devant pas revenir immédiatement de
l'exil forcé dans lequel il se trouve depuis la fin de 1812,
l'intérim est confié au directeur des Ports Jurien2. Par le
décret du 14 avril, le Sénat défère le gouvernement provisoire
au comte d'Artois, sous le titre de lieutenant général du
Royaume3.
La paix
La France a imposé à l'Europe plus de vingt années de
guerre; l'Europe victorieuse lui propose la paix à des
conditions avantageuses. L'armistice du 23 avril annonce la paix :
« Déjà un armistice conclu dans les vues d'une politique sage
et modérée fait sentir ses avantages précurseurs de la paix, et
le traité qui la fixera d'une manière durable est l'objet le plus
assidu comme le plus important de nos pensées »4. Le traité de
Paris du 30 mai 18145 fixe à la France ses frontières du
er janvier 1792 avec quelques suppléments. Tant de sang1
français versé pour rien est insupportable aux militaires
vaincus, et Tupinier traduit ainsi leur opinion moyenne: « ce
traité, que le comte d'Artois s'était pressé de signer par le seul
motif qu'il rendait un trône à sa famille, était un acte de
spoliation contre lequel un prince plus soucieux des intérêts
de son pays se fût fait un devoir de protester »6.
Adresse du gouvemement provisoire auxarmées françaises, 2 avril 1814.
Signé: Talleyrand, Dalberg, Beurnonville, Jaucourt, Montesquiou. B.L.,
Se série, tome 1, 1, p. 3-4.n°
2 Arrêté du gouvemement provisoire du 3 avril 1814, B.L., 5e série, 1,n°
p. 6.
3 B.L., 5e série, tome 1, 3, p. 41-42.n°
4 Proclamation du Roi du 9 mai 1814, B.L., Se série, 9, p. 77 à 79.n°
B.L., 5e série, n° 16, p. 173 à 194.
J. M. Tupinier, Mémoires du baron Tupinier (1779-1850), éd. Lutun, 1994,
page 141 (d'après le manuscrit intitulé Mon rêve, Ms 311 du S.H.M. à
Vincennes). Pour l'étude des traités de 1814 et 1815, le lecteur pourra seMALOUET 27
L'article 15 du traité est d'un intérêt immédiat pour la
Marine. Hormis les places qui étaient aux mains des Alliés le
23 avril et les vaisseaux et arsenaux de la Hollande, dont la
flotte du Texel, les bâtiments de guerre armés et non armés,
l'artillerie et les munitions navales sont, dans les pays libérés,
partagés à raison de deux tiers pour la France et un tiers pour
le pays dans lequel la place en question est située. « Seront
considérés comme matériaux et partagés comme tels dans la
proportion ci-dessus énoncée, après avoir été démolis, les
vaisseaux et bâtiments en construction qui ne seraient pas en
état d'être mis en mer six semaines après la signature du
présent traité ». Des commissaires sont nommés pour arrêter
les partages, et des passeports ou sauf-conduits délivrés par
les Alliés pour assurer le retour en France des ouvriers, gens
de mer et employés français. L'article vise principalement le
port d'Anvers, qui redevient un port de commerce.
L'occupant avait construit deux bassins à flot au nord de
la ville et deux séries de cales de construction au sud. Anvers
était assurément le port le plus actif de l'Empire sous ce
rapport. Lorsque Carnot (1753-1823), nommé gouverneur,
arrive à Anvers le 2 février 1814, il y trouve 23 vaisseaux de
ligne dans les bassins et 17 bâtiments en construction7. Les
Anglais bloquent le port depuis des années, il est hors de
question d'en sortir. Du 3 au 5 février ils bombardent les
bassins, sans grands dommages, puis, tirant plus loin, ils
atteignent des immeubles de la ville et menacent de détruire
les maisons en utilisant, comme ils l'ont fait en 1809 contre
Flessingue (mais ils y ont été tenus en échec), des bombes
incendiaires et des fusées à la Congreve. La garnison compte
alors Il 500 militaires, et Carnot fait expulser en plein hiver,
comme bouches inutiles, autant d'habitants.
Le blocus d'Anvers, commencé le 27 novembre 1813, est
levé le 4 mai suivant. L'ingénieur Lair (1769-1830), directeur
reporter à l'article que nous avons publié dans l'ouvrage collectif intitulé
Aspects du désannement naval, éd. Economica, 1994, sous le titre: «Les
clauses navales des traités de 1814-1815 ou l'équilibre européen» (p. 29 à 83).
Nous ne reprenons pas ici les développements relatifs au sort de la marine
d'Anvers qui y figurent.
7 3 mai 1814), la défense d'unPiet Lombarde, Carnot à Anvers (2 février -
arsenal maritime et ses conséquences sur la population, dans les actes du
colloque Lazare Carnot ou le savant-citoyen, 1990, p. 121 à 133, pour ce
paragraphe.28 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
des constructions navales d'Anvers depuis 1807, et voué en
cela à la plus stérile des œuvres, est au surplus nommé
membre de la commission chargée du partage des dépouilles,
sous la présidence, du côté français, du contre-amiral
Gourdon (1765-1833). Carnot écrit à son sujet au ministre
Malouet, qui a été préfet d'Anvers jusqu'en 1810: « M. Lair,
chef des constructions et commandant des ouvriers "militaires,
[est un] officier plein de moyens, profondément instruit dans
toutes les parties de son service, zélé, actif et capable de
remplir avec distinction les fonctions les plus importantes et
les plus délicates; il mérite les plus grands éloges et des
récompenses pour les services qu'il a rendus pendant le
blocus »8. Il est le troisième ingénieur du Génie maritime à
recevoir la décoration d'officier de la Légion d'honneur, le
5 juillet 1814. Les travaux de la commission l'occupent
jusqu'au 6 janvier suivant, date à laquelle le siège de celle-ci
est transféré à Paris. Dans l'intervalle, elle est parvenue à
vendre sur place la portion des navires en chantier attribuée à
la France pour 725 000 F9. Mais il faut encore aller chercher
les munitions (qui comprennent 19 000 tonnes de bois) et
pour cela augmenter les moyens de transport, afin d'éviter
d'avoir à les vendre à d'aussi mauvaises conditions ou à les
abandonner, la date limite d'enlèvement ayant été fixée au
4 décembre 18149.
La situation du vice-amiral Verhuell (1764-1845), enfermé
dans le fort La Salle, est critique. Cet officier a servi dans la
marine hollandaise jusqu'à l'occupation française et l'érection
de la « République batave». Il a présidé la délégation qui a
remis la couronne de Hollande à Louis Bonaparte en 1806.
Après l'annexion pure et simple de 1810, Verhuell a été admis
dans la marine française. Le comte d'Artois est obligé de lui
intimer l'ordre d'évacuer le Helder et de le remettre au
gouvernement de la Hollande, sous la condition que la garnison
serait immédiatement renvoyée en France avec armes et
bagageslo. Il s'efforce de faire lever la proscription prononcée
sur la personne et les biens de Verhuell et des officiers
8 Lettre de Carnot à Malouet du 16 mai 1814, CC7, D. indo de Lair.
Rapport au Roi du 15 octobre 1814, AALI5.
10 Ordonnance du 21 avril 1814, AAL13. Lesmarinsoriginaires despays qui
avaient été annexés sont à licencier les premiers, ordonnance du comte
d'Artois, du 21 avril 1814, ML 13. Les officiers hollandais ont été incorporés
dans la marine française en 1810.MALOUET 29
hollandais qui ont continué de le suivre, et lui fait entendre
que s'ils ne pouvaient rentrer au service de la Hollande, il
serait proposé au roi de France de les admettre dans la marine
française 10.
Assiégé au Helder avec 640 hommes, des Français et
quelques Hollandais sûrs qu'il n'avait pas licenciés, Verhuell
refuse de se rendre, et le gouvernement hollandais issu de
l'insurrection nationale contre les Français l'a déclaré traître à
sa patrie, ainsi que tous ceux qui l'ont suivi jusqu'au bout11.
Bonaparte lui avait donné l'ordre de résister, alors qu'il se
proposait d'embarquer la garnison sur deux frégates du Texel
à destination de la France. Verhuell obéit au comte d'Artois,
rentre en France et reste dans la marine française. Dans la
lettre qu'il adresse au Roi, il invoque les événements politiques
qui l'ont « éloigné de sa patrie» et se dit «lié par affection à la
Nation et, par reconnaissance, à la personne auguste de V.M. »
C'est bien un cas de collaboration idéologique. Malouet ne voit
que le « dévouement aux intérêts de la France»; lorsqu'il
évoque la fidélité et la sincérité de ses sentiments, de quels
sentiments s'agit-il? Verhuell est naturalisé. Mais Verhuell
était aussi un des hauts dignitaires de l'Empire, il conserve sa
place d'inspecteur général des côtes du Nord en devenant l'un
des quatre premiers inspecteurs généraux de la Marine,
comme nous le verrons plus loin. Son comportement pendant
les Cent-Jours ayant été conforme à celui que l'on pouvait
attendre de lui, Verhuell est mis à la retraite le 8 juillet 1816 ;
il réside alors dans ses propriétés de Gueldre, ce qui prouve
qu'il a obtenu un réel adoucissement de son sort12.
« C'est en vivant pendant près de six années au milieu
d'une nation étrangère, connue jadis par son attachement à la
France, et dont les vices de l'administration la plus vexatoire
nous ont aliéné tous les cœurs, que j'ai appris à apprécier les
bienfaits d'une révolution qui régénère notre pays et rend la
paix au monde» écrit l'ingénieur Boucher (1778-1851)13.
Tupinier, qui revient d'Italie lui aussi, parle de ces événements
11 Rapport au Roi du 10 août 1814, AAL14, 198 à 201 et lettre def'
Verhuell, ibid., pour ce développement.
12 Rapport au Roi du 25 septembre 1816, AAL22. Verhuell touchait
15 000 F de traitement comme inspecteur général. Sa retraite est celle d'un
vice-amiral, soit 6 000 F, augmentée jusqu'à 12 000 F peu après: chapitre 4.
13 Lettre de l'ingénieur Boucher au ministre Malouet, 30 avril 1814 (CC7,
D. indo de Boucher).30 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
« qui ont enfin rendu la paix à l'Europe et le bonheur à la
France »14. La formule a quelque chose de contraint, pour ne
pas dire hypocrite. A Venise, Tupinier fréquente un certain
monde: « j'y avais les plus aimables relations avec tout ce qui
s'y trouvait de Français employés au service du gouvernement
et d'Italiens partisans de la France »15. Il croit les Vénitiens
favorables à la France, mais redoute une réaction contre
l'asservissement, lorsque les Alliés commencent à prendre le
dessus16. Les souvenirs laissés par les Autrichiens ne
faisaient pas souhaiter leur retour, et l'annonce des victoires
françaises du début du siècle avait même causé
l'enthousiasme des Italiens16. Mais, « là comme dans tout l'Empire,
comme dans la plus grande partie de l'ancienne France, il se
trouvait des hommes sensés que n'aveuglaient pas les
triomphes de Napoléon, qui blâmaient son amour excessif de
la guerre, les dépenses folles qui en étaient la conséquence et
l'oppression qu'il faisait peser sur les pays soumis à sa
puissance, en les accablant d'impôts, en même temps qu'il les
dépeuplait par ses incessantes levées de nouveaux soldats »16.
Les francs-maçons français ont été invités par Bonaparte à
s'infiltrer dans les loges italiennes, afin de s'assurer que les
Italiens n'y faisaient pas de politique17. Les Français s'y sont
comportés de telle sorte que les Italiens ont formé de
nouvelles loges, avec des mots de passe qu'ils connaissaient
seuls: ils se sont d'abord appelés charpentiers, puis
charbonniers. La dissimulation des Italiens a fait ignorer à la
police impériale le mouvement qui se préparait.
La cécité ou au moins la vue déformée dont souffrent
toujours les occupants vis-à-vis des peuples soumis, et qu'ils
tendent à asservir, ne doit pas laisser ignorer les réalités les
mieux établies. Dès 1797, un Vénitien peut voir à loisir ce
qu'est un Français. L'ingénieur Forfait a été envoyé pour
arpenter l'arsenal des Vénitiens. « C'est une grande idée que
celle de s'emparer d'une marine assez nombreuse et qui, si
l'on a seulement égard à la quantité de vaisseaux et frégates
dont elle est composée ainsi qu'à la grande réputation de
l'arsenal qui la renferme, semble devoir faire un renfort de la
14 Lettre de l'ingénieur Tupinier au ministre Malouet, 22 juillet 1814
(CC7, D. indo de Tupinier).
15 Mémoires du baron Tupinier(1779-1850), op. cit., p. 131.'
16 Ibid, p. 131-132.
17 Ibid., p. 132, pour la fin du paragraphe.MALOUET 31
plus haute importance pour la marine française; mais cette
grande idée demande pour son exécution des moyens
proportionnés, et la disposition de l'arsenal de Venise est telle
que ces moyens, dans la supposition où ils ne manqueraient
pas, seraient d'une application si difficile qu'il faudrait
nécessairement un temps très long pour mettre à exécution le vaste
plan de son entière exécution »18. Il Y a alors sur les chantiers
4 vaisseaux et 5 frégates terminés, 9 vaisseaux et 3 frégates
en construction. Au traité de Campo Fonnio, la majeure partie
de la république de Venise, avec la ville elle-même, passe à
l'Autriche (17 octobre 1797). Le 31 janvier suivant, le
sousingénieur Féraud (1750-1809), directeur des constructions du
port d'Ancône, dans les États pontificaux, rapporte: «Tout a
été exécuté, tous les vaisseaux en construction sont brisés,
rompus et renversés, tous les flottants sont coulés bas, de
manière à rendre leur relèvement difficile »19. Les Français ont
détruit sous sa direction 42 bâtiments, du 27 décembre 1797
au 5 janvier suivant, parmi lesquels figurent dix vaisseaux et
six frégates, et ils ont brûlé le Bucentaure le 12 janvier. Les
bâtiments prêts à prendre la mer se sont dirigés sur Ancône,
et ceux qui gouvement au nom de la France se les sont fait
attribuer par traité. Cynique, Forfait ironise: « Comme les
œuvres de l'homme sont fragiles et périssables! sa
gloire est transitoire! Tous ces monuments de l'orgueil et de
l'industrie vénitienne ont été détruits en 8 jours. Nous avons
donné à ce peuple le spectacle d'une hardiesse et d'une
activité dont il n'avait pas l'idée. Nous avons fini et armé en
cinq mois cinq de leurs plus beaux bâtiments de guerre,
malgré toutes les contradictions que leur mauvaise volonté
pouvait susciter. »
L'épuration de 1814
Il est généralement admis qu'il n'y a pas eu d'épuration
dans la fonction publique lors de la Première Restauration.
Louis XVIII nous indique ce qu'il faut penser de cette
supposition ou affirmation20. « Lorsque la divine Providence nous
18 Considérations sur l'évacuation de l'arsenal de Venise, etc., réponse à la
lettre de Bonaparte du 7 juillet 1797, et autres documents, CC7-900, pour la fill
du paragraphe.
19 Lettre au ministre du 31 janvier 1798, CC7-900.
20 Exposé des motifs de l'ordonnance du 20 septembre 1815, ML 18.32 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
rappela l'an dernier sur le trône de nos pères, nous crûmes
devoir écarter des fonctions publiques quelques hommes à qui
de justes raisons ne nous permettaient pas d'accorder la
confiance dont les magistrats et les administrateurs doivent
toujours être investis. Cependant, sur le compte qui nous fut
rendu des longs sezvices de quelques-uns d'entre eux, et dans
l'intention de donner à nos sujets une nouvelle preuve de
notre justice et de notre munificence royale, nous nous plûmes
à accorder à plusieurs des fonctionnaires ainsi éloignés des
places qu'ils avaient occupées longtemps, des pensions de
retraite ou des traitements provisoires: l'espoir que nous
avions conçu de rétablir en peu d'années les finances de notre
royaume et le succès de nos premiers efforts nous permirent
même d'étendre cette mesure bienfaisante et d'y apporter une
grande libéralité [...]. »
Le monarque vise des fonctionnaires de l'ordre
administratif et judiciaire. Il nous paraît certain, sinon facile à
démontrer, que la mesure s'est appliquée à toutes les
catégories de fonctionnaires. Dans la Marine, et d'après les
sources examinées21, l'application la plus nette est relative
aux officiers d'administration.
Dans les pays occupés, la France entretenait des agents
civils en plus des officiers militaires. Malouet, administrateur
lui-même, parle d'or lorsqu'il écrit: «j'hésite d'autant moins à
proposer à V.M. de les admettre à la retraite, que le nombre
des administrateurs déplacés par l'effet des circonstances est
très considérable >~2. Malouet en fait admettre douze à la
retraite pour commencer23 et maintient la plupart de ceux qui
reviennent des pays étrangers à la demi-solde, car un petit
nombre d'entre eux seulement ont pu être placés dans les
ports24. Cette mesure d'économie ne saurait suffire, et le
ministre, estimant qu'il convient d'user de tous les moyens
« légitimes» pour « faire cesser des traitements qui ne sont
compensés par aucuns sezvices », propose de prononcer sur
l'ensemble de l'administration la retraite ou la réforme des
)~4. Septsujets désignés comme « ne pouvant plus être utiles
21 Registres AA1.
22 Rapport au Roi du 13 juin 1814, AALI6.
23 au Roi du 19 août, état des pensions (Ferrand), AAL14, r
316317.
24 Rapport au Roi du Il novembre 1814, AAL 15.MALOUET 33
sous-commissaires sont ainsi touchés le Il novembre. Nous
ne pouvons présenter ici le tableau complet de la situation,
n'ayant pas trouvé de liste imprimée des administrateurs du
début de 1814 : il faut recourir aux registres-matricules, mais
pour ce corps comme pour les autres corps, il est possible,
avec de la patience, de connaître le sort de chacun. La
situation de l'administration est d'autant plus préoccupante
que sept officiers de ce corps, admis «prématurément» à la
retraite par Decrès, ont été réintégrés25.
Parmi les administrateurs auxquels le ministre cherche
du travail, il en est un qui doit retenir notre attention, Etienne
Maillot (1768-1837)26. Maillot a été admis à l'école des
ingénieurs-constructeurs le 19 décembre 1789. Il en sort le
er janvier 1793 et il est affecté à Lorient, en qualité d'élève1
admis. Un an plus tard il est muté à Toulon avec le grade de
sous-ingénieur, il sert au port et dans les forêts. L'avancement
étant rapide à cette époque, il est fait ingénieur de 3e classe
dans l'organisation du 20 mars 1796. La fortune lui sourit: il
est désigné comme ingénieur en chef de l'escadre de Brueys
qui porte l'armée d'Égypte. Parti sur l'Orient le 10 mai 1798, il
débarque à Alexandrie le Il août. Le lendemain il y est
employé en qualité de directeur des constructions. Mais Le
Roy (1747-1825), ancien ingénieur-constructeur, nommé
ordonnateur du port, est appelé au Caire au mois d'août 1799,
auprès du général en chef, à la veille de fuir l'Egypte. Maillot
prend sa place; il est confirmé en sa qualité de chef
d'administration le 9 janvier 1801. Le voilà devenu officier de
plume, comme plusieurs autres ingénieurs avant lui.
Il rentre avec les dé bris du corps expéditionnaire à la
faveur de la paix d'Amiens, le 25 novembre 1801. Il rend dès
lors les comptes de son administration au conseil
d'administration du port de Toulon, qui les accepte dans le cours de
cinq séances en 1802. Il fournit en particulier les
renseignements permettant d'instruire les réclamations des
armateurs dont les bâtiments ont été retenus à Alexandrie, soit par
l'effet de l'embargo, soit par suite de l'inexécution des
contrats. Les armateurs prétendent au nolis entier de 16 F par
tonneau et par mois pendant tout leur séjour en Egypte.
25 Burgevin, Rainville, Henry, Morin, Gasquet, Jolivot et Bernard. Rapports
au Roi des 30 juin et 18 septembre 1814 pour quatre d'entre eux, AAL 13 et 14.
26 Les renseignements qui suivent sont extraits de son dossier individuel.34 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
Maillot leur alloue 3 ou 4 F par tonneau et par mois suivant le
tonnage, tous les bâtiments ayant rendu le même service,
c'est-à-dire l'évacuation de l'Egypte. Les armateurs réclament
auprès du ministre et du Conseil d'État et obtiennent gain de
cause dans un premier temps. Mais Maillot tient bon et,
comme il est chargé de liquider la dette, il parvient à
persuader le gouvemement consulaire de rapporter une
décision qui « procurerait aux armateurs des bénéfices hors de
toute proportion avec les usages du commerce, les bâtiments
restant sans activité et leur valeur étant assurée». Les
237 liquidations faites ont permis de ne payer que 4,7 millions
au lieu de plus de 12 millions, selon le dernier rapport de la
commission de liquidation du 20 mai 1805.
Rendu au corps du Génie maritime par l'arrêté du
12 février 1802, Maillot construit trois vaisseaux et une
frégate à Toulon, dont le préfet maritime s'appelle alors
LouisCharles-Henri Bertin (1752-1822). Entré dans l'administration
des ports comme commis, en 1765, celui-ci a gravi les
échelons de la hiérarchie, devenant chef du bureau des Fonds
en 1791, secrétaire général du ministère en 1796 et préfet
maritime de Toulon en 180027. Il a dû remarquer les talents de
Maillot, et, lorsqu'il part pour Venise en qualité de
commissaire général ayant les attributions d'un préfet maritime,
Maillot est appelé à le seconder, d'abord comme chef des
constructions et, presque immédiatement, comme chef
d'administration, dès le 12 avril 1806. Maillot occupe ce
dernier poste jusqu'à la fin de 1807, puis remplace Bertin,
admis à la retraite et nommé conseiller d'État.
Jean-Marguerite Tupinier, élève de la première promotion
de l'École polytechnique, a commencé sa carrière d'ingénieur
en 1799 et, après divers postes dans des ports français, il est
envoyé à Gênes en 180528. Il s'y occupe en particulier de
rechercher des lieux sur la côte propres à recevoir des
sémaphores afin de correspondre avec Toulon. Un an plus
tard, il est muté à Venise pour diriger les constructions qui s'y
font « au compte de la France ». La mutation est le résultat de
l'intervention de son premier protecteur, le directeur du
Personnel Forestier, car il était destiné pour Toulon, et cette
27 AAL14, 453.f'
28 Renseignements tirés de son dossier individuel, CC7, sauf mention
contraire.MALOUET 35
résidence ne lui plaisait guère. Jusqu'au départ de Bertin, la
situation est la suivante: Maillot est à la fois chef
d'administration et des constructions; il a sous ses ordres des
ingénieurs italiens, dont le chef de :file est Andrea Salvini
(1768-1819), et un ingénieur français29, Tupinier, considéré
comme n'appartenant pas à la « marine italienne », à la
différence des autres Français employés dans l'arsenal. En
avril 1807, Tupinier est chargé de la construction de trois
vaisseaux de 74 canons, destinés à la France mais payés par
les Italiens29. En 1808 Maillot organise son service en
nommant deux directeurs des constructions, Salvini et
Tupinier. Selon ce dernier, Maillot est un homme instruit,
ferme de caractère et probe, mais il n'est pas toujours aimable
et ne met pas en valeur ses subordonnés30. Quant à Bertin,
retiré à Milan, il protège les opposants de l'administration de
Maillot et favorise les intrigues de Salvini31. Tupinier se plaint
à son tour de l'uniforme des ingénieurs dans une lettre à
Decrès: « C'est dans un port étranger surtout qu'on sent la
nécessité d'avoir un uniforme respectable; et plusieurs fois
vous avez daigné convenir que celui que les derniers
règlements ont laissé aux officiers du Génie n'est pas propre à leur
donner la moindre considération dans leurs relations de
service »32. Les lettres qu'il envoie donnent une idée des
difficultés qu'il rencontre avec les Italiens, qui objectent en
particulier que son grade est bien modeste pour un
directeur. ..
Maillot, qui n'a pas encore quarante ans, gagne24000F
dans ses fonctions de préfet. Il raconte33 : « Pendant les huit
années de mon séjour à Venise, 12 vaisseaux et autant de
frégates ont été mis en construction, ainsi qu'un grand
nombre de bâtiments légers. Quatre vaisseaux et six frégates
ont été complètement armés, ainsi qu'une nombreuse flottille.
Un vaisseau tout armé est sorti des lagunes soulevé de
7 pieds, opération si hardie qu'une commission composée
d'officiers de marine et d'ingénieurs envoyés de France n'osait
29 Mémoires du baron Tupinier (1779-1850), op. cit., p. 107.
30 Ibid., p. 110.
31 Ibid., p. 121.
32 Lettre du 25 mai 1807, CC7, D. indo de Tupinier.
33 Note du 21 septembre 1816, CC7, D. indo de Maillot.36 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
en garantir le succès34. Le personnel de la marine italienne a
été porté jusqu'à 10 000 hommes entre marins, troupes,
ouvriers et agents civils. La dépense s'est élevée jusqu'à treize
millions de francs». Le transport du Rivoli dans le port de
Venise, qui n'a que 5 m de profondeur dans plusieurs de ses
parties, fait la réputation de Tupinier35.
Maillot a des services personnels à faire valoir. « J'ai été à
portée de faire plusieurs améliorations essentielles dans cette
partie du service maritime [l'administration], et
particulièrement la reddition des comptes à des époques très
rapprochées. Ce résultat, qui est désiré en France par tous ceux qui
connaissent bien le service des ports, n'a pas encore été
obtenu de manière satisfaisante, ce qui tient moins à la
difficulté de la chose en elle-même qu'à la répugnance qu'ont
les administrateurs d'introduire des innovations dans les formes
du service. Je l'ai moi-même éprouvé lorsque le gouvernement
italien m'a prescrit ce mode de comptabilité, que j'ai
cependant mis à exécution avec un succès complet, en prenant
toutes les mesures propres à éviter les inconvénients qui
m'avaient d'abord fait hésiter. Si Votre Excellence [Beugnot]
voulait avoir la bonté de m'accorder une demi-heure
d'audience particulière, j'aurais l'honneur de lui exposer les
moyens que j'ai employés et les résultats que j'ai obtenus. Je
m'estimerais heureux si, en secondant les vues de V.E., je
contribuais à porter dans cette partie du service toute la
34 Elle comprenait les inspecteurs généraux Prony et Mançion, le capitaine
de vaisseau Daugier et l'inévitable Bertin.
35 L'usage des chameaux, ancêtres des docks flottants, pour augmenter le
volume de la carène n'est pas nouveau, mais il s'agit ici de transporter un
vaisseau tout armé dans le port de construction, car le port d'armement de Pola
en Istrie est naturellement inaccessible. L'opération de lancement, le 3
septembre 1810, se solde par un échec que certains ont attribué, selon Tupinier, à un
sabotage. Eugène de Beauharnais (1781-1824) et sa cour sont présents, ainsi
qu'une foule énorme. Les plongeurs montrent que l'appareil de lancement a été
retenu par les pieux de l'avant-cale, qui n'avaient pas été recépés assez bas;
par ailleurs la pente de l'avant-cale est un peu plus faible que celle de la cale.
Par un dispositif de traction on parvient le 6 à sortir le Rivoli de sa fâcheuse
posture. Le 7 mars 1811, il est remorqué avec des chameaux jusqu'au quai
d'armement, puis, le 20 février 1812, il sort de la lagune tout armé avec les
grands chameaux construits exprès. Le lendemain, le Rivoli est pris par les
Anglais. Cependant, Tupinier est fait ingénieur de 2e classe le 9 mars, et, plutôt
que la Légion d'honneur, c'est la croix de l'ordre de la Réunion qu'il reçoit
(l'ordre de la Réunion a été institué à la suite de l'annexion de la Hollande).
Mémoires du baron Tupinier, 1779-1850, op. cit., chapitre 5.MALOUET 37
perfection dont elle est susceptible. »36 Ce système de
comptabilité que Maillot ne nomme pas, c'est à coup sûr la
partie double} et il est probable que l'arsenal de Venise
l'utilisait avant 1797, si bien que les Français y auraient
introduit leurs erreurs dans cette partie du service.
Un essai de 1799} dû à l'ingénieur Degay (1758-1819)
montre que la question de la forme de la comptabilité à adopter
pour les arsenaux est toujours posée, plus d'un siècle après la
tentative de Colbert37. « Cette autorité [l'administration], qui a
tout entre mains sans pouvoir rien employer par elle-même,
doit ordonnancer les pièces justificatives des dépenses, dont
la direction mécanique et militaire, qui emploie tout sans avoir
rien que ce qu'elle a obtenu de l'administration selon les
formes légales, doit donner l'indication des motifs et les
preuves de leur nécessité; en cela consiste la comptabilité des
dépenses, qui n'en peut être que l'exposé, le résultat et le
motif, et pour laquelle les formes commerciales, ou les livres à
parties doubles, reconnues les plus simples, sont les
meilleures à adopter. Il faut éloigner la pluralité des
signatures qui, se garantissant l'une l'autre, atténuent la
surveillance et la responsabilité de chacun; il faut bannir
cette surabondance de formes qui entoure d'une sécurité
funeste, sur les mouvements d'argent et de consommations,
des subalternes experts dans les écritures et les langues
financières, dont on a fait un code mystérieux, simulacre
imposteur de l'économie qui n'exista jamais bien réellement,
pas même sous Colbert. L'économie résulte de l'ordre, l'ordre
de la simplicité, compagne de l'exactitude; d'où l'authenticité
et l'évidence, d'où la notion de nécessité, d'où la facilité de la
répression des abus. »38 On reconnaît sans peine le
programme des réformateurs de 187837.
En avril 1814, l'heure est à la retraite39. « La convention
du 23 avril dernier passée entre le prince Eugène et le général
36 Lettre deMaillotauministredu27 décembre 1814,CC7,D. ind. de
Maillot.
37 La comptabilité de la Marine était jugée mauvaise en 1850, puis
mensongère en 1878 par une partie de la représentation nationale, cf.
B. Lutun, Une forge nationale, pour quoi faire? Les forges de La Chaussade à
Guérigny (Nièvre), 1840-1885, 1990, fm du ch. 1 et ch. 7.
38 [Degay], De la marinefrançaise, Nantes, brumaire au Vlll, 75 p.; p. 36.
39 Lettre à Jurien, chef de la division des Ports du ministère, datée du
Il juillet 1814, CC7, D. indo de Maillot, pour ce paragraphe.38 1814-1817 OU L'ÉPURATION DANS LA MARINE
Bellegarde [1756-1845], en vertu de laquelle le royaume
d'Italie a été remis aux délégués de l'Autriche, laissait aux
officiers et administrateurs la faculté de rester au service ou
de demander leur démission40. Aussitôt qu'elle nous a été
communiquée, la majeure partie des Français employés dans
la marine italienne ont demandé à rentrer dans leur patrie
[soit 40 officiers, selon le mémoire de Maillot du 10 juin 1816],
pour servir le nouveau gouvernement qui rappelait tous les
Français employés dans les pays conquis et cédés aux Alliés41.
Il n'est resté au service autrichien que seize officiers ou
administrateurs dont j'ai donné la liste en même temps que
celle de ceux rentrés42, qui demandent à servir dans la marine
française. La plupart y étaient employés avant de passer en
Italie, les uns volontairement, les autres sur ordre du
gouvernement. Je pourrai, si S.E. le ministre le désire, foumir
des notes qui serviront à fixer son opinion sur leurs services
et à faire connaître ceux qu'on peut employer utilement et
ceux qui peuvent être mis à la demi-activité, comme fait le
département de la Guerre.» Maillot salue en Jurien un
protecteur, lui qui se trouve dans une « position difficile ». Le
27 avril, Maillot a demandé au lieutenant-général de L'Espine,
au service de l'Autriche, l'autorisation de rentrer en France; il
la lui a accordée et a témoigné dans sa réponse « le regret de
[le] voir quitter le service [...] ; il veut bien apprécier les efforts
faits pour mettre le port de Venise au niveau des grands
établissements maritimes de l'Europe »39. Les Français
semblent avoir rallié leur pays sans encombre; il n'en va pas de
même de certains Italiens qui ont collaboré avec eux: le
ministre des Finances Giuseppe Prina (1766-1814) est lapidé
par la foule de Milan lors de la journée du 20 avri143. Le
27 avril Eugène de Beauharnais s'enfuit en Bavière44.
De retour à Paris, Étienne Maillot est reçu par Malouet,
qui désire l'employer aux colonies - les deux hommes ont
40 La convention ne comporte-t-elle cette clause que pour la Marine? Marco
Meriggi, dans son article paru dans Lafin de l'Europe napoléonienne) 1814: la
vacance du pouvoir) 1990, p. 165 à 183 et 364-365, date l'armistice du 16 avril
et affllIDe qu'il contenait l'éviction des Français comme condition préalable à
une éventuelle reconnaissance d'un nouvel état indépendant de la Haute-Italie.
41 Nous évoquons plus loin cette question.
42 Il conviendrait de retrouver ces listes.
43 Marco Meriggi, op. crt., p. 168.
44 Ibid., p. 170.MALOUET 39
occupé des fonctions identiques, l'un à Venise, l'autre à
Anvers -, car les places de commissaire général (ancienne
appellation des « chefs d'administration ») dans les ports de
France sont remplies. Maillot souhaite servir à Cayenne ou à
Saint-Domingue, encore tenus par les Portugais ou les
rebelles à cette date. « Mes besoins personnels et des charges
que les malheurs de ma famille m'obligent de supporter ne me
permettent pas de rester longtemps dans la situation critique
où je me trouve depuis que je suis privé de mes
appointements de la place que j'occupais à Venise et que j'ai quittée
pour venir servir sous un gouvemement paternel, qui doit
rendre à la France la prospérité et le bonheur dont elle était
privée depuis si longtemps »39.
En attendant de lui trouver une affectation définitive, le
ministre l'agrège le 18 juillet, sur sa demande et par
l'entremise de Jurien, à la commission qu'il a nommée pour
réviser les règlements de la Marine45. Le 1er octobre il écrit au
nouveau directeur du Personnel, Bourdon de Vatry, au
moment où le gouvernement doit prononcer sur le sort des
officiers et administrateurs venus d'Italie. La commission
chargée d'examiner leurs réclamations a proposé de l'employer
comme commissaire général. Puisque l'on entend réserver les
préfectures à des vice-amiraux46, il se contenterait d'un poste
d'inspecteur dans un grand port, si cela pouvait faciliter sa
remise en activité. Cependant, il ne veut nuire à personne et
se résignerait à la demi-solde promise aux administrateurs
que le Roi ne peut employer. Mais sa demi-solde à lui, c'est la
moitié des appointements de Venise, mesure appliquée à
Truguet lorsqu'il est revenu de Hollande. Malouet avait promis
qu'il serait traité aussi favorablement que possible et a fait son
éloge devant plusieurs directeurs. Quoique célibataire, Maillot
a sa mère et trois sœurs non mariées à sa charge, la fortune
de son père ayant disparu avec la Révolution. Bourdon fait un
rapport favorable, et le Roi approuve sa réintégration comme
commissaire général à 12 000 F et le rappel des allocations,
45 Il est question des commissions de 1814 dans une autre sous-partie de ce
chapitre.
46 A l'époque où il écrit, il n'en est rien: si les préfets des six
aITondissements sont bien des officiers de vaisseau, trois sont capitaines de
vaisseau; tous étaient en place sous l'Empire et restent en place jusqu'au
19 mars 1815.