Afrique du Sud

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L'évolution des affaires du monde ayant imposé la libération des peuples colonisés, ceux qui ont des intérêts en Afrique du Sud ont trouvé une forme spéciale de gouvernement pour assurer le maintien définitif des Blancs sur cette terre trop riche pour être laissée aux autochtones seuls. L'Afrique du Sud vit ainsi sous ce régime politique et économique singulier caractérisé par un colonialisme d'un genre spécial parce qu'assorti d'un racisme odieux et officiel. Selon l'auteur, la priorité doit être donnée à "l'élimination de l'apartheid".

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Date de parution 15 octobre 2014
Nombre de lectures 10
EAN13 9782336359335
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Charles-Pascal Tolno

Afrique du Sud

Le rendez-vous de la violence

Afrique du Sud

Le rendez-vous de la violence

Études africaines
Collection dirigée par Denis Pryen

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Afrique. La China National Petroleum Corporation International
Chad (CNPCIC),2014.
Léon KOUNGOU,Boko Haram. Le Cameroun à l’épreuve des
menaces, 2014.
Daniel S. LARANGE,De l’écriture africaine à la présence
afropéenne, 2014.
DJARANGAR DJITA ISSA,Dictionnaire pratique du français du
Tchad, 2014.
Roger KAFFO FOKOU,Médias et civilisations,2014.
Togba ZOGBELEMOU,Droit des organisations d’intégration
économique en Afrique, 2014.
Gaston SAMBA,Le Congo-Brazzaville, Climat et environnement, 2014.

Charles-Pascal TOLNO

Afrique du Sud

Le rendez-vous de la violence




































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-
EAN : 9782343

Du même auteur

L’avenir de la Guinée entre les mains des Guinéens (INP), Conakry 1990).
L’Université, une tribune(Editions Babylone, Paris-France 1993).
Colonialisme et sous-développement en Afrique(Editions la Cigogne,
LyonFrance 1994).
La culture et la vie(Editions Tolga, Paris-France 1994).
De Gaulle et la communauté franco–africaine(Editions Tolga, Paris 1994).
Vers l’Union Africaine(Editions Romaroong-Conakry 1995).
Le contrat de la démocratie(Editions Priminfor, Conakry 1998).
L’apartheid, des origines à nos jours(Brazzaville, Rép du Congo 1987).
L’Afrique et l’Asie dans les première et seconde guerres mondiales
(INPConakry 1984).
L’épée trahie. Récit(INP-Conakry 1984).
Sékou Touré et l’Afrique(Editions la Colombe-Conakry 1995).
Face à la presse(Inédit).
L’Afrique, illusions et réalités(Inédit).
Combattre pour le présent et l’avenir(l’Harmattan, 2009).
Guinée, transition militaire et élection présidentielle 2010 ou
l’Indépendance piégée(à paraître).

Cet essai est dédié à ceux qui ont donné leur vie pour l’indépendance et la
liberté en Afrique et qui, malgré ce sacrifice ultime, sont restés dans
l’anonymat et ne sont pas cités parmi les héros.

INTRODUCTION

L’intrusion coloniale a engendré la traite négrière, puis, pour perpétuer
l’esclavage et la domination, le colonisateur a inventé le racisme. L’évolution
des affaires du monde ayant imposé la libération des peuples colonisés, ceux
qui ont des intérêts en Afrique du Sud ont trouvé une forme spéciale de
gouvernement pour assurer le maintien définitif des Blancs qui font leur tête
de pont sur cette terre trop riche pour être laissée aux autochtones seuls.
L’Afrique du Sud vit ainsi sous ce régime politique et économique
singulier caractérisé par un colonialisme d’un genre spécial parce qu’assorti
d’un racisme odieux et officiel. La ségrégation raciale, érigée là-bas en
politique d’Etat, opprime impunément des millions de Noirs, Métis et Indiens
de ce pays, au vu et au su de tout le monde.
Après avoir exterminé les tout premiers occupants de la place (Hottentots
et Bushmen) les oppresseurs blancs ont dit et prétendent encore que ce sont
eux qui, en «réalité »,sont les vrais premiers habitants de ces lieux laissés
e
vierges par la providence jusqu’à leur arrivée au XVIIsiècle.
Ils se basent sur ces mensonges évidents pour confisquer les pouvoirs et les
exercent sans partage, avec une brutalité sans mesure, depuis avril 1652.
e
Au milieu du XVIIsiècle, les aventures coloniales conduisirent les
Hollandais de basse classe en ces endroits, en fait plus de douze siècles après
les Noirs africains. Cette vérité est bien connue, mais en vain. Partout et à
propos de tout c’est l’oppression, engendrée par l’égoïsme, qui fait la loi
suprême.
Le choix de la minorité blanche est dicté par les seules raisons de
développement du capitalisme des monopoles, surtout étrangers. Pour cela, les
hommes au pouvoir en Afrique du Sud bénéficient d’un soutien chaque jour
plus ferme de la part des milieux internationaux de l’argent et des affaires,
lesquels milieux leur fournissent armes, munitions et appui
politicodiplomatique.
Là-bas, cette politique singulière porte le nom de «Développement
Séparé » ou, pour reprendre le mot de Connie Mulder dans une déclaration du
15 septembre 1976, celui de « Démocratie Pluraliste ». Mais hors d’Afrique du

Sud, et depuis 1947, on la désigne par le mot «apartheid »,terme afrikaans
qui signifie mise à part ou séparation. A la lettre, le mot ne traduit pas le type
particulier de ségrégation qui sévit en Afrique du Sud. Il exprime plutôt la
manifestation au plus haut point de l’iniquité, de la violence et de l’égoïsme, le
tout entretenu par les raisons d’une exploitation cruelle exercée par les Blancs
sur les autres communautés. Pour dissimuler le fond du problème les
promoteurs et continuateurs du système passent toujours d’un mot à un autre,
d’une expression à une autre pour trouver le «vrai »nom du régime. C’est
dans ce cadre que M. Peter Botha, actuel Premier ministre, a proposé en 1979
la nouvelle appellation de «différenciation verticale» pour désigner ce
racisme qui demeure toujours le même, c’est-à-dire chaque jour plus
oppresseur que la veille. Chaque jour la violence et l’injustice y sont au
rendez-vous.
En fait, la situation en Afrique du Sud est entretenue par une conspiration
du capitalisme international ; elle n’est pas le reflet d’une opposition des races
entre elles en tant que réalité biologique. Le raciste d’origine européenne se
sert simplement de prétextes et de contre-vérités, de choses et d’autres pour
essayer de justifier la domination exercée par la minorité blanche sur les autres
communautés et c’est tout. Dans la manœuvre, tout commence et finit par la
ferme volonté de contrôler les richesses dont regorgent le sol et le sous-sol de
ce pays. C’est donc un problème prioritairement économique. Le reste n’est
que rhétorique pure. Et le régime se perd dans des formules et considérations
nébuleuses avant de se heurter très prochainement, comme nous en sommes
convaincus, à la résistance qu’il est en train de créer lui-même et qui le
renversera inéluctablement.
Non seulement l’apartheid prive les non-Blancs des richesses auxquelles la
nature et leurs efforts leur donnent plein droit, mais il les avilit, les exploite
impitoyablement et impunément aux yeux de toute l’humanité dont il fait fi de
la réprobation lorsque celle-ci s’exprime.
Par leur sueur et leur sang, les Noirs, Métis et Asiatiques d’Afrique du Sud
participent en effet à la construction d’un pays où ils sont considérés comme
des hommes de trop ou comme des personnes juste au pied de l’échelle
sociale. Leur vie est sacrifiée pour payer le prix d’une prospérité à laquelle ils
sont étrangers. Ils sont privés de ces richesses par la brutalité et l’injustice des
Blancs.
Certains pays du monde industrialisés, servis par leur avance économique
et technologique, y contribuent, pour des intérêts matériels, à étouffer la liberté
des autres. Et ils parlent de démocratie comme pour rire, comme pour
plaisanter
En dehors de la France du Président François Mitterrand, rien dans le
comportement de ces grandes nations ne reflète une réelle volonté de mettre
fin au drame sud-africain.

12

Certes, de partout dans le monde des voix, parfois isolées, d’autres fois
collectives et fortes, se sont élevées et ont protesté. En vain! Mais les
protestations ne viennent que de ces cœurs-quoique déterminés-auxquels il
reste toujours difficile d’imposer les vraies options de la liberté, de la justice et
de l’égalité des peuples. L’ordre humain nous impose d’agir, plus
énergiquement que ce que nous faisons ou croyons avoir déjà fait. Les
opprimés d’Afrique du Sud et de Namibie nous attendent toujours, et tous, à
ce carrefour de l’histoire.
Une action rapide et efficace de la part de toutes les bonnes volontés
renforcera leur foi déjà inébranlable en l’avenir d’une nation libre et digne où
l’homme sera à sa place vraie, sans distinction d’aucune sorte.
Pour imposer la vérité du moment, l’histoire reprend, reconstitue et éclaire
l’évolution des faits. C’est là que réside sa grandeur. Et c’est dans cette force
que le présent essai tente de puiser pour dire quelques mots de la tragédie
sudafricaine. Il n’a pas du tout l’ambition de recouvrir tous les aspects de la
question ni la prétention de dire quelque chose de nouveau, encore moins la
vanité de proposer des solutions nouvelles. Il veut simplement essayer de
reprendre sommairement les fait et de les reconstituer dans l’espoir d’ajouter
une voix de plus aux nombreuses réactions et protestation que suscite le drame
né de la pratique de la ségrégation raciale dans ce pays auquel la nature a tout
donné pour être sauvée, mais où, malheureusement, toutes les communautés
humaines sont en situation difficile, les Blancs eux-mêmes avec.
Le travail fut conçu d’abord à l’intention de mes étudiants de la Faculté des
Sciences Administratives et Juridiques de Donka. Leur curiosité, leur désir de
savoir pour mieux combattre l’injustice me paraissaient justifiée par ce que je
savais être un attachement juvénile, mais sincère et désintéressé, à une cause
juste.
Sur certains sujets, des détails ont été donnés qui peuvent paraître, ou
superflus ou non à propos pour l’homme mûr régulièrement au courant des
événements. C’est le cas du développement fait à propos du rôle du Général de
Gaulle en RSA, du nucléaire civil et militaire, de l’Etat d’Israël et de ses
relations avec Pretoria, des débats à l’ONU sur l’apartheid. C’est aussi le cas
de plusieurs autres chapitres. Mais c’est là qu’apparaît le fait que la note
s’adresse prioritairement à quelqu’un d’autre. Elle s’adresse d’abord à mes
étudiants dont les questions posées au cours des débats sur les aspects
dangereux de ce régime ont imposé les précisions à caractère de détails que
l’on rencontrera plus d’une fois.
Le titre de l’essai veut dire qu’en Afrique du Sud, plus qu’en tout autre
lieu, on oblige l’homme à être ce qu’il ne veut pas être et à faire ce qu’il
n’aime pas faire. Il traduit par conséquent le fait que dans ce pays, les Blancs
ne luttent pas pour l’homme, qu’il soit blanc, noir ou autre, mais qu’ils
travaillent contre lui et luttent pour des choses choisies, en premier lieu pour

13

de l’argent. Il ne signifie pas qu’un jour nous y serons pour faire couler le
sang, les uns des autres, comme solution ultime à l’égarement des gens qui y
sont au pouvoir.
En raison de la complexité du thème, doublée d’une délicatesse qui se
comprend, nous avons essayé de donner des chiffres tous vérifiables dans des
documents largement cités en déférences. D’autres sources étaient nécessaires
pour le renforcement des convictions. Je n’ai pas pu y accéder. Le travail est
donc plein d’imperfections dues à ce fait et à d’autres raisons aussi. J’en suis
convaincu avant les autres. Si malgré tout il présente quelque utilité sur ce
problème actuel, alors il aura contribué à entamer une mission d’un intérêt
certain.
Je dis humblement merci à tous ceux qui m’ont aidé de toutes les manières
et envers lesquels ma dette est d’autant plus moralement contraignante que
tous leurs efforts ont été fournis gratuitement. Les remerciements vont surtout
aux bonnes volontés dont l’amitié m’a permis d’accéder à une documentation,
incomplète certes, mais variée et parfois rare.
Je dois une reconnaissance toute particulière aux collaborateurs et amis qui
m’ont donné la possibilité de consulter, et depuis plusieurs années, des
numéros de la presque totalité des journaux paraissant en Afrique du Sud,
même ceux de langue afrikaans qui ne pouvaient pas être exploités sans une
difficile traduction. Cette aide était sans doute parmi les plus complexes que je
pouvais recevoir.
Je voudrais citer les noms de ces amis, mais ceci est impossible pour des
raisons évidentes tant que l’Afrique du Sud sera sous ce régime caractérisé par
la peur. Peur des autres. Peur de ce qu’on entend. Peur de ce qu’on voit et,
peut-être même à la limite, peur chacun, de soi-même.

14

PREMIÈRE PARTIE

ESCLAVAGE ET RACISME

CHAPITREI

Esclavage et traite négrière

I. ORIGINE DU PROBLÈME DES RACES
«Demain n’est plus à attendre, mais à inventer »
Gaston Berger

Si au moyen âge l’esclavage a existé dans tous les pays, il ne traduisait
1
alors « qu’un certain stade de l’évolution socio-économique »du monde.
Dans l’Afrique précoloniale, les esclaves étaient traités d’une manière
relativement humaine et autour du roi ou du prince ils étaient de la cour,
c’està-dire considérés à un degré donné comme des membres de la famille royale ;
par conséquent ils étaient loin d’être une marchandise. Jouissant de droits
étendus, les esclaves pouvaient racheter leur liberté et cela sans peine
excessive.
Avant l’arrivée des colons blancs il existait certes, et traditionnellement, un
mouvement d’esclaves de l’Afrique Noire vers l’Afrique du Nord,
principalement vers l’Egypte et vers le Moyen-Orient. Mais il ne s’agissait pas
de commerce d’hommes vendus sur une grande échelle.
e
La tragédie commença au XVsiècle comme corollaire de la colonisation
elle-même « fille de la production industrielle » selon Jules Ferry. Cela donna
à l’industrie de nouvelles et tristes dimensions.
La traite négrière a, en plus de quatre siècles, vidé le continent noir de
l’essentiel de son énergie dans le but d’assurer le développement du
capitalisme occidental à partir des colonies de la Grande-Bretagne, du
Portugal, de l’Espagne, de la France. Deux tiers de la population active
d’Afrique furent ainsi drainés vers les Amériques.
On estime à cent cinquante millions d’êtres humains la ponction
démographique infligée au monde noir par l’horrible affaire. C’est là un des

1
M.A.Ducasse, cité par Jacques Arnault, in «Procès du colonialisme», les essais de la
Nouvelle critique, Paris 1958

éléments, et peut-être le plus important, qui la rendent définitivement
responsable du retard des peuples noirs sur les autres. En effet, si on considère
leur retard relatif sur les autres avant la colonisation et si on tient compte de
l’énorme fossé qui les sépare aujourd’hui de ces derniers, on réalise la grave
responsabilité des pays, jadis colonisateurs, qui se vantent aujourd’hui de leur
avance économique, technique et technologique et qui n’avouent pas que leur
puissance fut bâtie très exactement sur le démantèlement complet des forces
productives et économiques puis sur le mépris des valeurs socioculturelles de
l’Afrique.
Jacques Arnault exprime ce fait dans son livre intitulé «Procès du
colonialisme »en écrivant que sur le retard de l’Afrique se bâtit par
l’intermédiaire des Antilles et du continent Américain l’avance de l’Europe et
2
des Etats-Unis »
Les esclaves de la traite négrière étaient, soit capturés purement et
simplement par des colons eux-mêmes, soit troqués contre des produits
européens par les rois locaux.
Dans le premier cas, la capture s’opérait au cours d’une chasse à l’homme
avec armes et munitions, tout comme on le fait pour les animaux sauvages
dans la jungle. D’où le nombre extraordinaire d’êtres humains abattus au cours
de cette opération. Il y eut autant de tués que d’hommes pris vivants et restés
vendables dans les mains des trafiquants.
Le troc lui s’opérait entre les roitelets locaux corrompus, détendeurs
d’esclaves et les capitaines négriers par rabatteurs et courtiers interposés.
L’échange se faisait contre de vulgaires marchandises européennes (vieux
habits, armes, tissus colorés, alcool, verroterie, bimbeloterie, couteaux…). En
ce moment là l’esclave noir n’était pas plus considéré que les autres produits
d’Afrique qui pouvaient intéresser le blanc: or, épices, peaux, ivoire,
gomme… Ainsi, de même qu’il existait la Côte de l’or, la Côte des graines, la
3
Côte d’Ivoire… il existait aussi la Côte des Esclaves. Elle comprenait le
littoral du Dahomey (actuelle République du Bénin), du Togo, du Nigéria et
une partie des côtes de l’actuel Etat du Ghana.
Le circuit commercial global se résumait donc à la vente de pacotilles
d’Europe au continent noir qui fournissait entre autres marchandises,
principalement des esclaves qui étaient dirigés vers les Amériques dont la mise
en valeur des terres produisait du tabac, de l’indigo, du sucre, du coton, du
café… Ces produits étaient envoyés en Europe.
Pour traduire la liaison commerciale Europe-Afrique-Amériques-Europe
on dit qu’il s’agissait du « Commerce Triangulaire ».


2
« Procès du Colonialisme », ibid., page 88
3
Ceci ne signifie toutefois pas que la traite négrière ne se faisait que sur cette côte.

18

L’une des armes privilégiées des colonisateurs était l’opposition des rois
africains entre eux lorsqu’ils ne pouvaient pas les liquider sommairement
euxmêmes par les armes.
Puisque les Noirs d’Afrique ou «bois d’ébène» acquis à vil prix étaient
devenus une source extraordinaire de revenus en raison de leur prix élevé en
Amérique, chacun voulait s’en procurer le plus grand nombre à moindres frais.
Les rois africains attirés par les produits européens étaient aussi, et
malheureusement, en plein dans la course. Ainsi, pour ne citer qu’un cas, les
habitants de la ville de Ouidah au Dahomey fournissaient mille esclaves
chaque jour aux capitaines négriers qui y venaient.
Armés et opposés les uns aux autres par les trafiquants européens, souvent
pour des raisons d’une sorte de prestige, les rois et princes se livraient
continuellement des guerres qui devenaient une autre source de perte de vies
humaines.
Après la capture ou le troc, les esclaves étaient rassemblés et drainés vers
les côtés dans des conditions si pénibles que plusieurs d’entre eux – plus de
50 % - mouraient avant d’atteindre les ports.
Le Professeur Joseph Ki Zerbo rappelle que «les esclaves amenés de
l’intérieur ou ramassés le long des côtes étaient stockés dans des sortes de
magasins infects appelés barracons. Autour de ces sinistres bâtisses se
déroulaient les scènes d’enfer, en particulier la séparation des mères de leurs
4
enfants » .
En effet, tous les enfants en bas âge étaient tués pour éviter qu’ils
n’encombrent le transport à bord des navires dans lesquels 600 à 700
personnes étaient entassées comme des sardines en boîte. Quant aux hommes,
5
ils étaient mis aux chaînes par le couet par une jambe. Il leur était interdit de
porter des habits même s’ils en avaient. Hommes et femmes étaient donc
empilés nus, les uns sur les autres. Pour éviter que les dépenses du maître ne
fussent trop lourdes leur repas de mil ou au plus de pain et d’eau, était calculé
juste pour échapper à la mort.
Dans le commerce européen des hommes en Afrique noire, on distingue
deux phases : dans un premier temps, dont les débuts se situent entre 1441 et
1442, les victimes étaient dirigées vers l’Europe où elles étaient soumises à
une gamme variée de mauvais traitements. Certains Européens s’en servirent
comme objets d’ornement dans les salons, d’autres en faisaient de véritables
« machines »pour différentes corvées (travaux ménagers, service à bord des
navires…). Cette phase, appelée traite domestique par le Professeur Ki Zerbo,

4
J.K. Zerbo, « Histoire de l’Afrique Noire », Hatier, Paris 1972, page 224
5
Lorsde la visite à Benty (en République Populaire Révolutionnaire de Guinée) du Dr Alex
Méril, en fin 1982, il a été découvert une telle chaîne dans un vieux barracon. Elle est déposée au
musée national à Conakry. Le Dr Méril, professeur à l’université de Bordeau II, est un noir de
Guadeloupe.

19

e
dura jusqu’au début du XVIIsiècle et introduisit de nombreux Noirs en
Europe.
En 1550, Lisbonne avait une proportion d’esclaves noirs qui dépassait le
dixième de sa population totale. Toutefois, en ce moment l’esclavage
portugais n’était qu’un trafic relativement modeste et les relations entre
maîtres et esclaves étaient, en général, tout à fait «raisonnables sur le plan
humain ».
La découverte du continent américain par le navigateur génois Christophe
Colomb se traduisit par de nouveaux développements dans le commerce du
« bois d’ébène ».
Si l’esclavage était une vieille pratique, la traite négrière elle avait pour
e
origine «la découverte et la mise en valeur de l’Amérique à partir du XV
6
siècle »
Le mariage entre Européens et premiers habitants des Amériques,
c’est-àdire des Amérindiens, ne fut pas possible. Ces derniers, ne voyant pas d’un
bon œil la présence d’intrus sur leur sol, refusèrent de travailler pour eux, alors
ils furent exterminés et ceux qui n’avaient pas subi ce sort avaient été obligés
7
de travailler pour les étrangers . Mais il s’agissait d’un travail d’une intensité à
la mesure de la cupidité des envahisseurs qui venaient de découvrir un
continent plein de richesses minières et dont le sol fertile se prêtait au
développement de cultures variées (tabac, canne à sucre, coton…). Pour
exploiter le sol et les mines, et après l’extermination des autochtones dans les
guerres de conquête et par le mauvais traitement, il se posa tout de suite le
problème d’une main-d’œuvre physiquement capable et suffisante. Les
historiens estiment que «ce fut le refus des Indiens et Caraïbes du Nouveau
Monde de travailler dans les champs et les mines des concessionnaires
espagnols et brésiliens qui finalement fit de la traite des esclaves une horrible
grande industrie ».
Ce problème fut résolu en se rabattant, par des prétextes simples, sur le
continent africain qui disposait d’une main-d’œuvre abondante, vivant sous le
même climat que celui des Amériques.
Il « se transforma ainsi en un réservoir de main-d’œuvre où, tour à tour, et
pendant plusieurs siècles, Espagnols, Portugais, Français, Hollandais, Anglais


6
Rappelonsque lorsque les navigateurs européens arrivèrent sur le continent américain, ils
croyaient avoir atteint l’Inde qui était leur destination pour des raisons commerciales. C’est pour
cette raison qu’ils donnèrent le nom «d’Indiens »aux Peaux-rouges qui y habitaient. Mais
lorsqu’il fut établi par la suite qu’il s’agissait d’un continent différent, il fut convenu de les
appeler «Amérindiens »et le continent le «Nouveau Monde», le terme «Indien »restant
réservé aux habitants de l’Inde.
7
Unesituation analogue se retrouva au XVIIè siècle en Afrique du Sud où les Boers
exterminèrent les Bushmen ou les réduisirent à l’esclavage presque pour les mêmes raisons.

20

8
et colons américains» iront puiser à volonté. Cette main-d’œuvre fut
entièrement dirigée vers le Nouveau Monde. Ainsi commença la deuxième
9
phase dite «traite industrielle» . Elle eut des conséquences catastrophiques
aussi bien dans le fond que dans la forme.
Ce commerce a porté, nous ne le dirons jamais assez, un coup mortel au
continent africain. D’abord il en a désorganisé absolument la vie économique,
sociale et politique ; ensuite, et surtout, il a affaibli numériquement les peuples
10
noirs pour longtemps. Th. Tchicayadéclare que «la chasse aux esclaves
provoque des guerres entre royaumes qui finalement s’affaiblissent, se
morcellent et disparaissent même. Ainsi, la traite négrière a préparé la voie
e
pour la conquête facile de l’Afrique par l’Europe au XIXsiècle ».
Pour horrible que puisse paraître cette triste affaire aux yeux des hommes
normaux, il s’est tout de même trouvé des personnes pour la soutenir et la
défendre pendant longtemps. Dans la manœuvre, certains membres du clergé
de ce temps n’étaient pas en reste, comme en témoigne l’opinion du Révérend
Thomas Thompson pour qui: «le commerce des esclaves noirs à la côte
d’Afrique s’avère conforme aux principes de l’humanité et aux lois de la
11
religion révélée ».
Ce trafic a d’abord été fait par des individus sur un plan personnel. Mais en
raison des énormes profits qui en résultaient, il devint rapidement officiel
parce que les bénéfices atteignaient des proportions énormes. Les marchands
Andalous et Castillans apprirent de leurs collègues portugais qu’on pouvait en
12
tirer des bénéfices de 500 à 700 % pour un mâle en bonne santé.
La traite des esclaves a été tout de suite avalisée par les monarques
européens qui, la trouvant normale, y avaient finalement participé activement
par l’intermédiaire de compagnies nationales. Ce fut le cas de la France dont la
compagnie du Cap-Vert et du Sénégal et la Compagnie des Indes occidentales,
qui étaient la création de Jean Baptiste Colbert en 1664, offraient une
illustration célèbre.


8
JacquesArnault :« Procèsdu colonialisme», Les Essais de la nouvelle Critique, Paris 1958,
page 85.
9
Joseph Ki Zerbo : « Histoire de l’Afrique Noire », Hatier, Paris 1972.
10
Passage extrait de « La traite négrière », Hatier, Paris 1975 ; page 11.
11
Opinion exprimée en 1772 sous forme de pamphlet (citée par Sir A. Burns, dans « Le préjugé
de race et de couleur » Payot, Paris 1949, page 20).
12
George Kay « La Traite des Noirs », Robert Laffont, Paris 1968, page 30.

21

II. LESNOIRS ENAMÉRIQUE
« Ce qu’il y a de plus grand dans la cité, c’est l’homme lui-même »
Channing

Certains historiens déclarent que Christophe Colomb rencontra des Noirs
13
dans le Nouveau Monde au cours de son troisième voyage! D’autres
e
estiment qu’au IXsiècle, les esclaves noirs africains étaient vendus dans les
Indes. Mais ceci n’est pas totalement vérifié. Ce qui est certain, c’est que les
e
premiers Noirs arrivés sur le sol américain y furent introduits au XVIsiècle
14
par des explorateurs espagnols au sein des équipages de leurs vaisseaux. En
ce qui concerne les Etats-Unis, ils y arrivèrent involontairement pour la
première fois en 1619. Le colon anglais John Rolf l’indique dans son journal
en ces termes: «vers la fin d’aout 1619 il arriva à Jamestown (port de
Virginie, près de l’embouchure de la rivière James) une frégate hollandaise
15
qui nous vendit 20 nègres ».
A partir de cette date, les Britanniques véritablement installés en Amérique
du Nord, d’abord au Massachusetts en 1620, les premiers au nombre de 102,
iront rejoindre les Espagnols, Portugais… dans le trafic des hommes à
destination du Nouveau Monde.
Il aurait été intéressant de savoir et d’indiquer avec précision les données
numériques relatives aux pertes en vies humaines du continent dans le cadre
de la traite, la plus grande honte, le plus grand scandale que l’humanité ait
jamais connu. Malheureusement, les choses se sont déroulées de façon si
intéressée et si confuse que tous les chiffres manquent de précision véritable.
Toutefois, pour apprécier l’ampleur de la tragédie, il est utile d’en rappeler
quelques éléments tels que les historiens les rapportent et sur lesquels leurs
points de vue sont à peu près les mêmes.
A tous les stades de l’opération des personnes sont mortes en nombre
incroyable. D’abord au départ – et nous l’avons dit plus haut – l’acquisition
des esclaves donnait lieu à de véritables massacres, à un point tel que des
ethnies entières disparurent du continent africain. Puis, les conditions de
transport et de conservation dans les esclaveries, sur les côtes, étaient telles
que le nombre des effectivement embarqués sur les navires était très réduit par
rapport aux chiffres de départ. Au cours du transport par mer qui durait en
moyenne cinquante jours, il en mourait (de refroidissement, de dysenterie ou
d’autres maladies) un nombre également très élevé: 23,7% ;de sorte que

13
Joseph Ki Zerbo, op.cit, page 222.
14
C’esten Amérique «Latine »que les esclaves noirs furent largement et systématiquement
exploités, dans les mines du Pérou et dans les plantations de canne à sucre, de tabac et de coton,
bien avant les colonies anglaises.
15
Citépar F.L. Schoell dans «Histoire de la race noire aux Etats-Unis», Payot, Paris 1959,
page 13.

22

ceux qui arrivaient vivants à destination n’étaient qu’un reliquat fort réduit
face au chiffre des embarqués.
Le Père Jésuite Tavares, dans une lettre en date du 29 juin 1938 rapporta
qu’il y avait « des maîtres qui, pour se voir délivrés de l’incommodité et de la
mauvaise odeur des Noirs moribonds, les laissaient jeter à l’eau encore
vivants ».« J’enai vu quelques-uns – poursuit-il – qui agitaient leurs mains
au-dessus de l’eau. »
16
Dans le livre intitulé « La Traite Négrière »on estime les pertes au cours
du transport à 25 %. Le même ouvrage ajoute à la page 11 que les estimations
les plus sérieuses donnent le chiffre de 50 à 60 millions d’esclaves noirs
e e
vendus en Amérique du XVau XIXsiècle.
Ainsi, en récapitulant, on trouve la justification du chiffre de 200 millions
17
retenu par le Dr Sikhé Camaradans son récent ouvrage intitulé « La Guinée
vers le Socialisme ».
Soixante millions représentent les ¾ des embarqués qui étaient donc au
nombre approximatif de 80 millions. Si on tient compte de la sévère sélection
sur les côtes avant l’embarquement (sélection qui écartait les enfants, certaines
femmes et ceux qui étaient jugés incapables de tenir la traversée) et si on se
rappelle que la capture dans l’arrière-pays faisait autant de tués que de
capturés on passe sans exagération de 80 à 160 millions auxquels il faut
ajouter les résidus de la sélection qui ne faisaient pas moins de 40 millions
pour plus de quatre siècles de traite.
C’est dans ce contexte qui comporte une large approximation que nous
rappellerons quelques chiffres concernant la seule colonie britannique
d’Amérique devenue plus tard les Etats-Unis d’aujourd’hui.
De 1619 à 1715, environ 30.000 Noirs y furent importés. Il y en a eu près
de 700000 de 1715 à 1808. Le froid du Nord étant insupportable pour les
Africains, ils furent concentrés dans le Sud dont le climat, voisin de celui de
l’Afrique noire, était de ce fait plus tolérable pour eux.
Les esclaves étaient vendus à des prix variables dans le temps, en fonction
de l’offre et de la demande. En 1800, dans les plantations de coton, un esclave
valide, robuste, donc de très bonne qualité, coûtait deux cents dollars, soit
quatre mille deux cents sylis, en prenant le dollar au cours de fin1977. A la
veille de la guerre civile, ce prix était d’abord de 750 dollars ou 15750 sylis,
puis il atteignit 1 800 dollars, soit 37 800 sylis.
Arrivés dans le cadre de la traite industrielle en vue de l’accumulation de
richesses pour le compte de l’Europe, les Africains furent soumis, et
immédiatement, à des travaux si durs que plusieurs en mouraient dès les

16
Collectiond’histoire Hatier, sous la direction de A.M.M’Bow, J.Ki Zerbo, J.Devisse, Paris
1975, page 7.
17
Dr Sikhé Camara : « La Guinée vers le Socialisme », Imprimerie Nationale Patrice Lumumba,
Conakry 1977, page 12.

23

premiers mois. Les historiens rapportent que « la moyenne de vie d’un esclave
était de cinq à sept ans ».
Quand on sait qu’il s’agit de personnes ayant résisté à la mort d’abord sur
les champs de bataille où elles furent capturées, ensuite dans les esclaveries et
enfin pendant la tragique traversée de l’océan, on peut alors se faire une idée
de l’importance du travail qui leur était imposé pour réduire leur résistance
physique à si peu de choses.
Et pour une bonne exécution de la corvée, c’est-à-dire pour que celle-ci soit
accomplie selon la volonté du maître, tout était organisé afin que l’esclave
agisse, conditionné, en fonction du seul résultat économique. Afin de les
empêcher de se comprendre, de parler de leur sort et d’envisager
éventuellement des résistances violentes ou des réactions susceptibles de nuire
aux objectifs de leur propriétaire, ils étaient, dès l’arrivée, isolés de leurs
confrères de tribu, séparés de leur famille s’ils en avaient dans le groupe, puis
rebaptisés. On leur donnait alors un nouveau nom, association de termes
bretons, irlandais et autres pour garantir l’anonymat et concrétiser la nouvelle
naissance à des âges allant de vingt à quarante ans.
Dans ces conditions, il devenait difficile de croire que les Noirs puissent
trouver en Amérique le moyen de conserver des survivances des cultures et
des civilisations de leur pays d’origine. Toutefois, leurs maîtres avaient
constaté que si, les dimanches, ils trouvaient la possibilité de contact entre eux,
leur permettant de parler de la belle Afrique perdue, de chanter des chansons
de leur pays d’origine… ils revenaient au travail le lendemain avec plus
d’énergie. Et puisque l’objectif unique était d’exploiter au maximum cette
énergie, alors des occasions de telles rencontres leur étaient données, mais
18
sous contrôle strict.
On retrouvera une situation semblable en Afrique du Sud, où, selon J.A.
Lessourd, dans l’application de l’apartheid «un certain nombre d’industriels,
en particulier à Johannesburg, soucieux de conserver les possibilités de
maind’œuvre que leur offre la masse des bantous conseilleraient le maintien du
droit de propriété pour les non-Blancs… dans certains cas l’attribution limitée
et graduelle de quelques droits politiques» susceptibles de stimuler leur
19
énergie au travail.
Les rares femmes esclaves arrivées en Amérique avaient connu un sort
dramatique sur le plan moral. Elles appartenaient, étant donné leur nombre
réduit face à celui des hommes, à plusieurs partenaires à la fois (une femme
pour 2, 3,4ou 5 hommes) donnant naissance à des enfants dans la confusion


18
Joseph Yolande Noêl, Conférence culturelle à l’IPGAN, Conakry 1977.
19
JeanAlain Lessourd : «La République d’Afrique du Sud », Presse Universitaire de France,
Paris 1963, pages 101 et 103.

24

absolue. Lorsqu’elles avaient une belle allure physique, alors le maître blanc
finissait par s’en servir à volonté pour son plaisir à ses moments de détente.
Dans un article écrit en 1917, E.B. Reuteur précise que les plus
intelligentes et les plus séduisantes femmes noires avaient été sélectionnées
20
comme servantes avec l’arrière-pensée d’en faire des maîtresses.
L’endogamie qui était de règle pour les Blancs, toujours par racisme, ne
put rien contre ce fait. Ainsi prit naissance cette autre catégorie d’infortunés
21
que sont les Métis ou Mulâtresd’Amérique. Des enfants de sang-mêlé
étaient également nés de « l’union » de Noirs et d’Indiens.
Franck L. Schoell note «qu’il ne faut pas non plus oublier que bien des
tribus indiennes libres voisinaient – en termes fréquents d’inimitié – avec les
établissements des Blancs et que certaines d’entre elles eurent, elles aussi, des
esclaves africains. Bref, des croisements entre Noirs et Indiens furent
nombreux au début de la période d’esclavage et la position génétique de la
22
population noire ne manqua pas d’en être affectée ».
Mais le mélange le plus important est resté entre Blancs et Noirs. On a
établi que plus de 70% des Américains de souche africaine ont un certain
pourcentage de sang blanc. Mais tous ces Métis sont classés dans la catégorie
des Noirs parce que les racistes blancs sont convaincus que le sang de cette
race transporte des germes d’une «infériorité physiologique, mentale ou
23
spirituelle »; et puis personne ne cherche le contraire de la grandeur et du
beau, on estime que cette catégorie de sang souillé doit être rendue à la « race
inférieure ».
Reuteur, dans son livre «Race Mixture», écrit en 1931, déclare que «le
mélange avec des Noirs introduits dans la population égyptienne comme
24
main-d’œuvre servile a marqué le début de la fin d’un grand Peuple ».
On retrouvera la même attitude dans le comportement du colon en Afrique
noire envahie. Lorsque pendant son séjour aux colonies il donnait naissance à
un enfant de mère noire, il l’abandonnait purement et simplement le jour de
son retour en métropole. De tels abandonnés que l’on ne voulut jamais
ramener en Europe parce que réputés impurs et méprisables étaient si
nombreux dans les colonies qu’ils étaient généralement recueillis par des
organisations religieuses qui les regroupaient à l’intérieur d’établissements dits
25
foyers de Métis comme celui de Mamou en Guinée alors française. Les


20
E.B. Reuteur, « Race Mixture », London 1931, page 136.
21
Le mot mulâtre désigne les personnes dont l’un des parent est noir et l’autre blanc. Ce terme
dont l’emploi en anglais remonte à 1595 est issu de l’espagnol et du portugais mulato.
22
F.L. Schoell : « Histoire de la race noire aux Etats-Unis », Payot, Paris 1952, page 20
23
R.R. Morton : « What the Negro Thinks », London 1929, page 230.
24
Cité par Alan Burns, ibid., page 89.
25
Le foyer de Mamou était pour les garçons, et celui de Kankan d’abord puis de Pita pour les
filles métisses. Ces centres et celui de Conakry (mixte et réservé aux enfants métis de la capitale)

25

esclaves noirs ne sont pas restés indéfiniment sans se poser la question de
savoir combien de temps durerait leur situation ou leur infortune.
La réponse instantanée du maître était nette: l’esclavage pour toujours. Il
ne leur restait plus qu’à réagir de diverses manières, depuis la tentative de
révolte jusqu’à la passivité puis à la résignation complète, avant de recourir
aux fuites qui eurent lieu dans le cadre de l’organisation dite «Underground
Railroad » ou chemin de fer souterrain.
Enfin, lorsque le blanc lui a montré l’Evangile et la religion chrétienne,
l’esclave y trouva un refuge pour son esprit brisé, une source de cet espoir sans
lequel sa vie réglée par des maîtres cupides et « affreusement brutaux » n’était
« qu’uneduperie insensée oui! une vie faite d’injustice, d’anxiété et de
terreur :celle de l’Africain dans les Amériques. L’Amérique d’hier, et
hélas !celled’aujourd’hui aussi, dans une certaine mesure, ont une
responsabilité qu’il est urgent d’assumer complètement pour tenir compte des
exigences de toutes ces leçons de l’histoire.
La lutte pour les droits civiques dans ce pays, avec son cortège de victimes,
a conduit à une sorte d’assouplissement du drame qui a secoué l’Amérique de
longues années durant sur le plan racial. Aujourd’hui encore, le noir américain
reste toujours confronté à la violence, à la haine de certains Blancs de son
pays. Mais maintenant, l’essentiel de ses difficultés réside surtout dans les
questions économiques, dans les problèmes de santé, de logement, et dans la
difficulté de la mise sur pied d’une interaction opérationnelle
La nouvelle Amérique est décidée à réduire toutes ces difficultés pour
résoudre les nombreux problèmes. Sa réussite sur cette voie est celle de la
raison humaine pour les hommes de tous pays.


étaient subventionnés par l’Etat français. Il est arrivé très souvent que le colonisateur ayant fait
un enfant avec une Africaine, trompait cette dernière jusqu’au point de lui promettre qu’il
ramènerait le petit en métropole pour le reconnaître et assurer lui-même son éducation. Mais le
« père »indélicat organisait son départ de manière à le laisser dans un centre religieux de la
colonie pour s’en débarrasser et ne plus jamais en parler, ni même écrire la moindre lettre à celle
qui fut son « épouse de circonstance » et qu’il avait exploitée parfois plusieurs années durant. Il
nous a été raconté l’histoire d’un commandant militaire qui fut en service dans une petite ville de
colonie d’où il ramena une fillette métisse dont il était le père après avoir fait des promesses du
genre à la mère. Monsieur l’administrateur abandonna la fillette dans un centre du chef-lieu de la
colonie. Mais il y fut promu quelques années plus tard au poste de maire. Un jour, l’enfant de
son épouse européenne découvrit que quelqu’un portait le nom de son père dans le foyer situé
non loin de l’école qu’il fréquentait. La colère de la française amena le sieur Administrateur à
imposer que sa fille d’Afrique ne se fasse plus appeler par son nom français de famille mais par
celui de sa mère et demanda aux religieuses d’appliquer la mesure. Impérativement. Pendant
qu’au niveau des grandes personnes l’affaire prenait une tournure tragi-comique, l’enfant blanc
qui avait découvert sa demi-sœur métisse en était heureux et fier à un point tel qu’aucune
menace n’avait arrêté son affection pour elle ni les visites qu’il lui rendait régulièrement. Voilà,
pris sur l’expérience comment on communique une civilisation prétendue supérieure aux autres
peuples.

26

III. L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE ET LE RETOUR ENAFRIQUE
« Tous les peuples à descendance africaine, qu’ils vivent au nord
ou au sud de l’Afrique, aux Antilles, ou dans quelques autres
parties du monde sont des Africains et appartiennent à la nation
africaine »
Kwamé N’Nkrumah

L’abolition de l’esclave fut envisagée et réalisée pour des motifs divers,
mettant en présence une fois encore des intérêts opposés. S’il a existé des gens
26
réellement anti-esclavagistes par philanthropie tels que les Anglais Granville,
Clarkson, Wilberforce et autres, il n’est pas aisé de dire que la traite négrière et
l’esclavage aient été abolis par humanisme et que cela soit arrivé comme
résultat des efforts de ces hommes.
Le phénomène s’est produit plutôt parce que la bourgeoisie occidentale de
e
la fin du XVIIsiècle, aux prises avec ses contradictions internes, estimait que
le temps était venu pour introduire de nouvelles méthodes ou une dynamique
nouvelle dans la grande industrie naissante. Donc, pour insuffler une nouvelle
énergie dans l’exploitation des Africains, il fallait affranchir les esclaves et les
faire travailler dans les ateliers en hommes théoriquement «libres »,ou
continuer à en importer directement d’Afrique sous forme de prétendus
« volontaires », en fait, forcés de vivre et de travailler en fonction des intérêts
des monopoles.
Les premières démarches en faveur de l’abolition furent faites au début du
e
XIX sièclepar l’Angleterre, en raison de son avance technologique et de son
développement économique à cette époque. En 1815, le Congrès de Vienne
chargea les flottes britannique et française du contrôle des navires qui se
livreraient à la contrebande dans le commerce esclavagiste.
Au terme des résolutions de ce Congrès, les propriétaires des navires qui
continueraient à la pratiquer seraient frappés d’amendes et d’autres peines
sévères. Pour échapper au contrôle, les capitaines des négriers clandestins
préféraient jeter les esclaves à la mer plutôt que de dépenser leur argent pour
payer des amendes.


26
Lesplus hardis contradicteurs de l’esclavage et défenseurs de la liberté du noir furent:
Granville Sharp qui dès 1765 fît relâcher un noir amené des colonies à Londres par son maître et
le Révérend James Ramsay qui publia en 1784 une fidèle narration des mauvais traitements
infligés aux Noirs dans les îles du Golfe du Mexique et demanda l’abolition de l’esclavage. Le
21 mai 1787, on fonda à Londres «la Société des anti-esclavagistes» dont les principaux
animateurs furent Granville Sharp, William Dillwin, Samuel Hoare, Georges Harrission, John
Llyod, Joseph Wood, Thomas Clarkson, Richard Phileips, John Hopper, James Philips et Philips
Sanfur (cité dans une lettre de Londres datée de juin 1881 et publiée dans le mensuel « le Mois
en Afrique », N° 200, pages spéciales).

27

er
En 1807 une loi fut votée (mais qui ne fut appliquée que le 1janvier
1808) interdisant aux Américains des colonies britanniques toute participation,
de quelque manière que ce soit, au trafic des esclaves. La décision n’avait pas
le soutien requis, étant donné le contexte et la force des appétits, pour asseoir
une interdiction effective. C’est ainsi que, malgré cette mesure et en violation
des dispositions en vigueur, les trafiquants importèrent frauduleusement, de
1808 à 1862, plus de 2 500 000 Noirs sur le seul territoire correspondant aux
Etats-Unis actuels.
La pratique clandestine continua malheureusement dans tous les pays
esclavagistes après l’abolition formelle. Théoriquement la traite négrière fut
interdite au Danemark en 1793, en Grande-Bretagne en 1807, en Suède en
1813, en Hollande en 1814. Mais dans la plupart de ces pays elle continua
e
clandestinement jusqu’au XXsiècle. En France – pour ne citer que ce cas –
elle fut décidée d’abord en 1793, pendant la Révolution française, puis en
1815 et 1818, mais en vain. C’est seulement avec l’avènement de la Deuxième
République qu’elle devint effective en 1848. En 1802, l’Empereur Napoléon
Bonaparte rétablit purement et simplement cette honteuse pratique.
L’esclavage subsista plusieurs années après cette dernière et ne fut aboli
er
dans les possessions britanniques que le 1décembre 1834 par un décret du
27.
Parlement de Londres prévoyant l’indemnisation des propriétaires.
28
L’interdiction eut lieu sur le continent américain aux dates suivantes.

Mexique
Colonies anglaises
Guyane
Vénézuéla
Pérou
USA
Cuba
Brésil

1829
1833
1848
1854
1855
29
1863-1865
1880
1888

C’est le Président Abraham Lincoln qui, en libérant trois millions de Noirs,
er
y avait effectivement mis fin aux Etats-Unis le 1janvier 1863 et avait
proclamé l’émancipation des esclaves. Mais c’est seulement le 18 décembre
1865 que celle-ci fut codifiée avec le XIIIe amendement à la Constitution.
Après avoir retrouvé la liberté, de nombreux affranchis du Sud des USA se
dirigèrent vers les Etats du Nord réputés moins esclavagistes, dans l’espoir d’y
trouver de meilleures conditions de vie. La plupart de ceux qui avaient choisi
de rester au Sud ne voulaient toutefois plus entendre parler des travaux

27
Serge Thion, « Le pouvoir pâle », Edition du Seuil, Paris 1969, page 36.
28
Joseph Yolande Noël : « La Présence africaine aux Antilles et en Guyane » ibid.
29
Sir Alan Burns « Le préjugé de race et de couleur », Payot, Paris 1949, page 152.

28

agricoles. Sous toutes les formes, ceux-ci leur donnaient le souvenir de
l’asservissement et de la vie misérable des anciens temps dans les plantations.
Ils préféraient donc s’installer à leur compte ou faire autre chose. Et, comme
ils prospéraient rapidement et que leur nombre augmentait dans des
proportions «inquiétantes »pour ceux qui ne voulaient plus les voir, les
anciens maîtres d’esclaves et d’autres racistes, trouvèrent que les Noirs
devenaient encombrants sur le sol américain, oubliant qu’eux aussi avaient
contribué à le construire à partir de presque rien et pour leur part au prix de
leur vie. Il est clair que «la sueur de l’esclave noir est à l’origine du
développement de l’Amérique» et personne ne saurait le nier aujourd’hui.
Sans lui, les choses se seraient passées d’une manière différente.
Mais par égoïsme, on a pensé qu’il était urgent de le priver du fruit de la
sueur de son front et de dégorger le pays par crainte d’un « péril noir ».
Pour écarter tout danger de la part de cette race, R.W. Shufeldt proposa « la
30
déportation en Afrique de toute la population noire d’Amérique »; le premier
pas fut ainsi fait dans cette direction.
Comme solution au problème, il fut décidé l’émigration de ces
« indésirables »vers l’Afrique d’où ils furent importés, et vers l’archipel des
Antilles. A cet effet, la Société Nationale de Colonisation (National
er
Colonisation Society of America) fut fondée le 1janvier 1816 par Elias
Caldwell et Robert Finley. L’objectif de l’opération était donc de rapatrier sur
leur terre d’origine les gens de couleur noire dont on n’avait plus besoin en
Amérique.
Les débuts du mouvement «retour en Afrique» furent organisés en deux
endroits :la Sierra-Leone, avant l’abolition de l’esclavage et sur initiative
britannique et le Libéria, imitation de l’exemple de la Sierra-Leone par les
Américains pressés de se débarrasser de leurs affranchis qui prospéraient trop
rapidement sous leurs yeux.

1. La Sierra-Leone

En 1772, Lord Chief Justice de Grande-Bretagne prit un décret au terme
duquel tout esclave de quelque origine qu’il soit recouvre d’office sa liberté
dès lors qu’il arrive en Grande-Bretagne pour y chercher refuge. A la faveur
de cette mesure, certains Noirs d’Amérique avaient réussi à atteindre la
Grande Ile pour recouvrer la liberté. Mais quelle liberté? A Londres, ils
menaient une vie qui était loin d’être agréable. On sait que de tous les temps il
a existé au Royaume-Uni une forte proportion de gens irréductiblement
opposés à toute forme d’immigration.


30
Sir Alan Burns, idid, page 75.

29

Le professeur John Rex, de l’Université de Warwick, indique qu’il y avait
800 000 personnes de couleur dans ce pays en 1969 et que l’immigration des
31.
habitants du Commonwealth est maintenant réduite à un chiffre infime
Dans un rapport de voyage en Afrique W.G.A. Ormsby-Gore avait écrit :
« Nous aimons garder notre vie à l’écart et distincte de celle des autres races,
européennes ou non ».
Autrement dit, les gens de couleurs et surtout des Noirs ne sauraient, au
e
XVII siècle,s’établir véritablement en hommes au sens plein dans un tel pays
sans risque ni amertume. Faute de logements, ils «dépérissaient dans les
32
brouillards de la Tamise» . Les Britanniques, pour s’en débarrasser,
dirigèrent un premier groupe de ces malheureux sur la côte d’Afrique
occidentale : en Sierra-Leone (nom qui signifie Montagne de Lion), péninsule
habitée par les Temnés au moment de sa découverte en 1462 par les
navigateurs portugais. En 1787, un second groupe de 400 personnes avait suivi
le premier et en 1792 un troisième de 1 200 suivit en provenance cette fois du
Canada (Nouvelle-Ecosse) ou composé des esclaves arrachés aux navires
négriers qui se livraient encore au trafic clandestin. La localité créée à cette
occasion pour les affranchis libérés fut baptisée «Ville libre» ou
« Freetown ».
Le territoire côtier sur lequel Freetown fut fondée avait été acheté au roi de
33
la place par la compagnie anglaise «Anti-Slavery Sociéty» (A.S.S.)pour
recueillir les anciens esclaves noirs. C’est après ce marché que le second
contingent de 400 personnes fut envoyé sur les lieux en 1787 comme nous
venons de le souligner; l’opération ne fut pas aisée pour autant et plusieurs
d’entre eux moururent de choses et d’autres. Les survivants furent alors
récupérés par Sir Alexander Falcombridge qui, après avoir obtenu en 1791 la
charte de fondation « du pays » au nom de la « Sierra-Leone Company », créa
Freetown en 1792.
Mais les premiers trafiquants anglais étaient déjà entrés en rapport avec les
e
habitants de la côte sierra-léonaise depuis le XVIsiècle. Ceci rappelle
qu’avant la création de Freetown, un certain groupe de Métis afro-anglais
habitait déjà le long de la côte. La naissance de la localité devait influencer,
accélérer et systématiser l’implantation britannique sur les lieux qui, en 1807,
devinrent une colonie classique de Londres. En 1896, l’Angleterre imposa son
protectorat sur l’hinterland et c’est seulement le 27 avril 1961 que la
Sierra


31
John Rex : « Le racisme devant la science », Unesco, Paris 1973, page 283.
32
M.H.Lelong, L’Afrique Noire sans les Blancs: «Monrovia capitale pour rire», Alger 1949,
page 14.
33
CetteSociété existe encore en Grande-Bretagne et estime que l’esclavage persiste sous
plusieurs formes et dans de nombreux pays. Il frapperait plus de personnes aujourd’hui qu’au
XVIIè siècle. La Société se prépare à présenter un rapport à ce sujet devant l’Assemblée
générale des Nations Unies.

30

Leone accéda à l’autonomie pour devenir République en 1971. Le pays qui
2
s’étend aujourd’hui sur 71 740 km et abrite 3570 000 habitants reste membre
du Commonwealth. Jusqu’en 1979 la Banque de Londres assurait la garantie
de sa monnaie : la « Leone » qui équivalait alors à une demi-livre sterling. Sur
le plan administratif le pays est décomposé en provinces : Province du nord et
du Sud, Province Orientale et la Péninsule (ex-colonie).
La population sierra-léonaise est composée de treize ethnies différentes
formant un ensemble dont les principaux groupes sont :
–le groupe Mandé au Sud et au centre du pays et comprenant les Mendés
qui constituent l’ethnie numériquement la plus importante de
SierreLeone avec 815000 membres en 1975, soit 30% de la population
totale, les Vais (100000 en 1975), les Lakkos, Konos, Soussou,
Koranko, Kissis etc ;
–le groupe Temnè qui occupe le Nord est composé principalement de
Limba qui étaient au nombre de 183 000 en 1975.
–les Créoles issu des anciens esclaves affranchis et qui étaient environ
50 000 en 1975.
Enfin une importante colonie de Libano-Syriens se livre à des activités
commerciales dans les villes (Bo, Port-Loko, Koindu et surtout Freetown la
capitale).
Rappelons que Londres avait précipité l’annexion de l’intérieur du pays
pour y établir le protectorat dans le but de freiner l’avance des Français et celle
de l’armée de l’Almamy Samori Touré en 1895. Le sud de l’actuelle région de
Guckédou à la frontière guinéo-sierra-léonaise avait été le théâtre de violents
affrontements aux alentours de Nongoa, Ouladin, Ouendé-Kènèma et
Fangamadou. Ils opposèrent successivement les résistants africains aux
Français et aux Anglais puis ces deux derniers groupes entre eux. La paix ne
e
s’établit qu’après la signature d’accords entre Londres et Paris à la fin du XIX
siècle.
Après avoir mis la main sur l’hinterland, les Britanniques abandonnèrent,
jusqu’à un passé récent, les autochtones à leurs modes de vie traditionnels et
continuèrent à ne s’intéresser qu’aux Créoles de la Péninsule auxquels une
assistance appréciable était donnée en matière d’éducation, de développement
économique et politique. La différence qui en résultat entraîna des
antagonismes et heurts politiques dont le colonisateur était seul responsable
dans la mesure où il n’a pas fourni l’effort nécessaire à l’intégration des deux
communautés l’une à l’autre. Les Britanniques étaient d’autant plus
responsables de cette situation qu’ils avaient toujours refusé d’accéder à la
demande du Protectorat d’asseoir une représentation proportionnelle dans les
activités administratives, politiques et parlementaires.
Ainsi à leur départ, de nouveaux désaccords se manifestèrent sur la gestion
des affaires du pays dans le cadre de l’autonomie puis de l’indépendance. Pour

31

concilier les points de vue, il fallut adopter et abandonner quatre Constitutions
successives. Le 4 mai 1960, un accord était intervenu avant la proclamation de
l’indépendance en 1961.
Un parti gouvernemental, le Sierre-Leone People’s, Party (SLPP) était
alors majoritaire dans le pays. Il gouverna avec à sa tête le Mendé Sir Milton
Margai qui fut remplacé à sa mort par son frère Albert Margai. Au mois de
mars 1967, le parti d’opposition, l’APC (All People’s Congress Party) ayant à
sa tête le Dr Siaka Stevens et jouissant d’une solide implantation en pays
Temné, gagna les élections législatives. Mais les Mendés du SLPP accusèrent
les Temné de l’APC d’avoir truqué les élections avec la complicité des
technocrates de Freetown.
Le conflit se traduisit par un coup d’Etat : le 23 mars 1963, l’armée prit le
pouvoir. Le 18 avril, on assista à un contrecoup d’Etat. Le Dr Siaka Stevens
qui avait quitté momentanément le pays pour raisons de sécurité, rentra à
Freetown. Il est à la tête de la Sierre-Leone depuis cette date.

2. Le Libéria
La solution trouvée au problème des Noirs errants en Grande-Bretagne par
la fondation de la Sierre-Leone ne tarda pas à être imitée par les Etats-Unis
embarrassés, eux aussi- comme nous l’avons dit- avec les leurs; ceci donna
naissance à la République du Libéria qui devint le premier Etat indépendant
d’Afrique Noire.
D’abord les Américains avaient tenté, mais en vain, de composer avec
Londres en Sierre-Leone ; c’est-à-dire qu’ils souhaitaient « délester » leur pays
en y expédiant les affranchis noirs américains. Mais les Britanniques
connaissaient parfaitement la situation aux Etats-Unis. Ils refusèrent cette
association de peur de surcharger la nouvelle colonie et de multiplier ses
problèmes outre mesure. C’est dans ce cadre qu’en 1820, la «Société
Nationale de Colonisation », fondée en 1816, avait envoyé directement sur la
Sierre-Leone un premier contingent de quatre-vingt-huit Noirs.
Pour manifester leur refus d’avaliser la combinaison, les Anglais
n’autorisèrent pas l’accès de leur nouvelle acquisition au groupe qui dut
s’installer dans l’île de Sherbo, une peu plus au sud « où ils furent décimés par
les épidémies. Les survivants se réfugièrent à Fura Bay, un faubourg actuel de
34
Freetown où l’année suivante, un deuxième contingent les rejoignit ».
La solution définitive fut trouvée lorsque la société Américaine de
colonisation décida, l’année même de sa fondation en 1816, de rapatrier les
esclaves libérés, en Afrique; avec l’aide de Sir C. Mac Carthy, alors

34
M. H. Lelong, l’Afrique Noire sans les Blancs, « Monrovia capitale pour rire », 1946, pages
16 et suivantes.

32

gouverneur britannique de la Sierre-Leone, elle acheta en 1921 sur la côte de
2
Guinée, précisément au pays Dé, un territoire de 13462 km. C’était
2
l’embryon de l’actuel Etat du Libéria qui s’étend aujourd’hui sur 111 370 km ,
entre 4° 4 et 7° de l’altitude Nord et abrite 2 040 000 Libériens.
Rappelons que les premiers contacts entre l’Europe et cette région côtière
e
remontent au XIVsiècle lorsque deux bâtiments de la ville portuaire de
Dieppe (Seine Maritime, sur la Manche) y arrivèrent en 1364-1365 pour
fonder des comptoirs. Mais la Guerre de Cent Ans ayant éclaté, toutes les
relations furent coupées avec le «Vieux Continent» et ne furent reprises
qu’en 1461 par les Portugais. Les Français revinrent deux décennies après en
e
1483. Ensuite ce fut la Traite des esclaves au XVIsiècle qui ravagea le pays
deux cents ans durant.
M.H. Lelong rapporte que «le pays était cédé moyennant un certain
nombre d’articles de première nécessité qui devaient être fournis sur le
champ : 6 mousquets, un tonneau de perles, un tonneau de tabac, un tonnelet
de poudre, 6 barres de fer, 10 marmites en fer, 12 couteaux, 12 cuillères, 12
fourchettes, 6 pièces d’étoffe bleues, 4 chapeaux, 3 habits, 3 paires de
chaussures, une boîte de pipes, 1 baril de clous, 3 mouchoirs, 3 pièces de
calicot, 3 cannes, 4 parapluies, 1 caisse de savon, 1 baril de rhum. Quelques
35
babioles du même genre devaient encore être livrées dans la suite ».
Le 7 janvier 1822, au terme de ce marché, les premiers Américains noirs, la
soixantaine qui restait donc en «transit »à Fura Bay ou à Sherbo, arrivèrent
dans leur nouvelle patrie qui reçut le nom de « Libéria ». Ce fut en décembre
1823, et le nom fut choisi par le Sénat américain.
Le village de cabanes construit par les «pères fondateurs» (Founding
Fathers) fut appelé d’abord Christopolis avant d’être dénommé en 1842
« Monrovia », du nom du Président des Etats-Unis alors en exercice, M. James
Monroe qui, en 1816, aida à la fondation de la Société Américaine de
Colonisation. C’est par annexion de petits morceaux de territoires de
l’intérieur au village de cabanes, devenu capitale, qu’est né l’Etat de Liberia.
Il est inexact de dire qu’en les installant en ces lieux les anciens esclaves
affranchis revenaient sur le pays des ancêtres dans la mesure où les intéressés
avaient perdu absolument le souvenir de leur vraie région d’origine sur le
continent. Si l’opération avait des aspects «charitables »,ce qui n’était pas
sûr, elle n’en était pas moins pour l’essentiel une affaire réglée d’abord dans
l’intérêt des grands planteurs qui, selon Alain Vernay, l’avaient financée parce
qu’ils « se préoccupaient de protéger l’ordre sudiste, menacé depuis 1808 par


35
M.H.Lelong, ibid, page 17. Il est intéressant de remarquer que la zone achetée n’avait,
jusqu’à cette date, intéressé aucune puissance colonisatrice en raison de ce qu’aucune richesse
spécifique n’y avait encore été découverte.

33

l’interception de navires étrangers de la traite et par le débarquement des
esclaves libérés sur le sol américain ».
e
Le Pays Dé a été découvert par les Portugais au XVsiècle. Et depuis, il fut
fréquenté par les trafiquants hollandais, anglais et français qui, dans leur
langage colonial, le désignaient sous le nom de « Côte des Graines ».
Le marché fut signé avec les chefs Dé et Mamba le 15 décembre 1821.
Plusieurs affranchis effectuèrent le voyage sur le Libéria malgré eux et
certains affirment même que les intéressés s’étaient montrés «à un tel point
réfractaires à ce qu’ils considéraient comme une déportation qu’il est douteux
que les quatre-vingt-huit fondateurs du futur Libéria aient été embarqués pour
36.
l’Afrique d’une autre façon que leurs ancêtres au cours du voyage aller »
Comme cela s’était passé en Sierra-Leone, le pays fut d’abord dirigé par
des gouverneurs américains blancs et le premier qui occupa ce poste fut
Thomas Buchanan (1836).
Mais le congrès des USA ne tarda pas à se désintéresser de l’affaire;
abandonnant pratiquement le territoire à ses « mulâtres, nègres américains » et
aux «sauvages »de l’arrière-pays qui fut annexé à partir de 1882. Les
frontières définitives furent fixées par les traités franco-libériens de 1892 et de
1910.
L’indépendance proclamée le 26 juillet 1847 par décision des USA était
donc consécutive à cette attitude; dès 1848, la nouvelle République fut
reconnue par toutes les grandes puissances. Et pendant près d’un siècle le
Libéria, abandonné, connaîtra de sérieuses difficultés issues du sevrage
prématuré et surtout du manque d’efforts de conciliation entre ceux qu’on
appelait les « indigènes » et leurs frères venus d’Amérique.
A la tête du pays, il y eut d’abord dans cette nouvelle phase une série de
Métis dont le premier fut le jeune général de trente-deux ans, Joseph Jenkins
Roberts. Gouverneur avant la proclamation de l’indépendance, il fut le premier
président de la première république noire. Mais le premier président
authentiquement noir fut Edward J. Roye.
Toutefois, sur plusieurs plans (économique, politique, juridique, militaire..)
le Libéria a tenté, et toujours, de calquer ses positions sur le modèle américain.
Sa Constitution du 26 juillet 1847, rédigée par un doyen de l’Université
Harvard est, à peu de choses près, la reproduction mot pour mot de celle des
USA. Elle est, elle aussi de type présidentiel avec une nette séparation des
pouvoirs. Au nombre d’étoiles près, le pavillon est celui de l’Amérique:
mêmes couleurs ; disposées de la même manière, mais avec une étoile blanche
au lieu de cinquante pour les USA. Ceci est d’autant plus significatif qu’au
moment de la proclamation de son indépendance il n’y avait que 300 rapatriés
dans le pays.

36
L’Afrique, les Africains, page 42.

34

Avec la Deuxième Guerre mondiale et ses conséquences principalement en
Asie, les intérêts américains se précisèrent réellement dans le petit pays qui
était en quête d’attention.
D’abord l’Amérique y construisit un aéroport géant, Robertsfield, du nom
du premier président de la République Jenkins Roberts. Il servit de base de
relais aux bombardiers américains engagés dans la Seconde Guerre mondiale
et faisant route vers l’Amérique du Nord et le Moyen-Orient. D’autre part,
l’Occident ayant perdu son caoutchouc en Asie, la vieille entreprise libérienne
de la société américaine Firestone, financée par la fondation Ford, prit la
vedette dans ce domaine important.
Depuis 1926, Firestone avait passé un bail de près d’un siècle, exactement
quatre-vingt-dix-neuf ans, avec le Libéria au terme duquel la République noire
lui céda 400 000 hectares, soit environ le vingtième du territoire libérien, « en
échange d’un loyer fixé une fois pour toutes à soixante francs par hectare
exploité ».Cette plantation, alors la plus grande du monde, reçut, pour
commencer, neuf millions d’hévéas du Brésil dans l’attente de l’exploitation
d’une pépinière sur place de plusieurs milliers d’hectares. Ainsi, à la fin de la
Guerre, le Libéria couvrait déjà 25% des besoins des alliés en caoutchouc.
Aujourd’hui encore, Firestone détient le monopole de l’exploitation de
caoutchouc dans le pays.
La «Banque of Monrovia», seule institution bancaire jusqu’à un passé
récent, est une filiale de la Firestone qui, finalement, pour résumer tout, y
donna le ton aux grandes affaires U.S. au Libéria.
L’influence économique absolue de l’Amérique sur la première république
noire se traduisit aussi par quelque chose d’autre. On la retrouve dans
l’exploitation des ressources minières. Les droits d’extraction de fer de la
montagne de Bomi Hills furent exclusivement accordés à une filiale de l’U.S.
Steel, par l’entremise de la Liberian Mining Company, mise sur pied en 1945.
Alors que cette énorme montagne est maintenant quasi vidée de son minerai,
la LAMCO (Liberian American Swedich), société dans laquelle prédominent
les intérêts U.S, exploite encore le fer, du côté Libérien, du gigantesque Mont
Nimba.
Le Libéria tire ses ressources financières à 82% de l’exploitation de ces
mines de fer. Il passa 90% de son commerce extérieur avec les Etats-Unis
d’Amérique et, par sa monnaie, le dollar, Monrovia avait servi pendant
longtemps de base aux investissements américains en Afrique de l’Ouest. De 2
millions de dollars en 1937 les exportations de ce pays passèrent en 1962 à 37
millions sur lesquels 2/3 étaient fournis par le caoutchouc.
Malgré que les Américano-Libériens, c’est-à-dire les descendants
d’esclaves, aient été pratiquement refoulés des USA, leur sentiment une fois
en terre africaine du Libéria, n’en fut pas moins, et on l’imagine facilement,
celui d’un homme au terme d’une extraordinaire odyssée entreprise en quête

35

de liberté perdue. Aujourd’hui, le Libéria est un grand pays qui abrite un grand
peuple. Cependant, avec le recul du temps et étant donné sa place dans
l’histoire du continent, on se demande si la création de ce premier Etat noir
n’avait pas en fait une double mission: délester les USA, ainsi que nous
l’avons dit, et illustrer aux yeux du monde la thèse raciste selon laquelle «il
n’y a jamais eu, et il n’y aura jamais, quelque chose approchant, au sens
européen, un bon gouvernement des pays tropicaux par les originaires de ces
37
régions ».
En effet, les résultats obtenus dans divers domaines au Libéria ont servi
très souvent de référence à ces hommes de mauvaise foi qui, détestant la race
noire, se livrent à des déclarations non fondées, dans le but de justifier sa
soidisant infériorité.
L’Etat en question a été fondé pour des Noirs américains qui n’avaient
gardé de leur origine africaine que la couleur de la peau et qui ont été préparés
sur tous les plans pour s’opposer à leurs frères autochtones de l’arrière-pays.
Des armes leur furent données pour combattre ces derniers qui étaient
présentés comme étant de plusieurs degrés inférieurs aux
AméricanoLibériens.
Sir Alan Burns, ancien gouverneur et commandant en chef de la Côte de
l’Or (actuel Ghana), rappelait que «le Libérien civilisé» ne manque pas de
dire « indigènes » en parlant des autochtones et qu’au surplus la distinction est
38
officiellement admise ».
Donc, au lieu de les abandonner à l’exacte idée de leur longue infortune, on
leur a demandé de transporter les valeurs de la civilisation élue sur les côtes de
l’Afrique où, selon W.H. Mac Millan «les institutions de l’Africain ont fait
faillite en tout, n’ont pu apporter une contribution à cette somme des
réalisations humaines que nous appelons civilisation, ne savent même pas
39.
assurer les nécessités les plus élémentaires de la vie »
Après les affrontements sanglants, qui étaient prévisibles, et qui
continuèrent jusqu’en 1915, voilà à titre d’exemple ce que disait le
ViceConsul Rydings (à propos des atrocités commises par les troupes
américanolibériennes armées de fusils et de canons contre les Krous qui ne possédaient
que des lances et des couteaux): «la responsabilité des évènements qui se
sont déroulés ne peut être rejetés que sur le gouvernement libérien, lequel en
l’occurrence a montré sa parfaite incapacité à administrer le territoire. Les
fonctionnaires libériens chargés de cette tâche ne possède ni intelligence, ni
expérience, ni les qualités morales requises ».


37
Benjamin Kidd, « The control of the Tropics » (1898), page 51.
38
« Dans Le préjugé de race et de couleur » ibid, 1949, page 70.
39
W.H. Mac Millan : « African Emergent », London 1938, page 87.

36

Pour le Docteur Albert Schweitzer, « ce que veut dire indépendance ou
selgouvernement pour les peuples primitifs s’apprécie à la lumière du fait qu’au
Libéria, République Noire, l’esclavage domestique et, chose bien pire encore,
les transports forcés des travailleurs dans d’autres régions se poursuivent de
40
nos jours. »
Le Libéria n’a pas été seul à jouer un tel rôle, c’est-à-dire celui de coin
d’une expérience mal conduite, il y a eu également l’archipel des Antilles où
les peuples des Caraïbes furent remplacés par des Noirs assortis de Mulâtres
puis, bien entendu, d’un certain nombre de Blancs propriétaires de plantations
et maîtres de la place pendant longtemps. A leur sujet on a dit aussi beaucoup
de choses, toutes invraisemblables et contraires à la vérité.
Le Professeur L. Stoddard affirme à propos de la vie des Noirs à Haïti et en
Guyanes qu’ils y « sont rapidement retournés à des conditions de vie rappelant
41
leurs foyers ancestraux d’Afrique Occidentale et du Congo» .Pour L.J.
Ragatz, le noir antillais est porteur de tous les défauts attribués en bloc à sa
race ;« ilvolait ;il était sot, équivoque, incapable, irresponsable, paresseux,
42
superstitieux et s’abrutissait dans les excès sexuels ».
Tout ce qui s’est passé au Libéria depuis sa fondation sur le double plan
social et politique et ayant quelque lien avec les relations entre
AméricanoLibériens et autochtones a été voulu et entretenu par les milieux d’affaires
étrangers. Dans tous les pays, l’industrialisation exige un personnel qualifié et
par conséquent un certain niveau dans l’éducation. Au Libéria, la priorité des
emplois valables était d’abord, pour ne pas dire exclusivement, réservée
jusqu’à un avenir récent dans les secteurs industriels et miniers, détenus par
ces milieux, aux Libériens de souche américaine.
Il n’y a pas longtemps, au moment où les Libériens étaient au nombre de
1,5 million, les Américano-Libériens contrôlaient 60,4% du revenu national.
Quant aux autochtones environ 75 % de la population au même moment, ils se
contentaient d’une agriculture traditionnelle n’intervenant que pour 10 % dans
le produit national brut, tandis que le secteur minier seul, où ils jouent un rôle
43
marginal entre pour 37,5% dans le PNB. Acause de ces manœuvres
orchestrées de l’extérieur on peut dire sans risque de se tromper qu’il existait
dans le plus vieil Etat indépendant d’Afrique noire, deux sociétés qui ne
s’étaient ni comprises, ni mêlées réellement.
Tous les fils d’Afrique ont le droit, que confère la fraternité de la
communauté de destin, de dire ce qu’ils pensent de l’expérience de cet Etat;
mais c’est aux Libériens qu’il appartient de dire le dernier et vrai mot de

40
Albert Schweitzer : « My Life and Thougth » London 1933, page 75.
41
L. Stoddard : “The Clashing Tides of Coulour” London 1935, page 75
42
L.J. Ragatz, “The fall of The Planter class in the Bristish Caribbean” London 1929, page 27.
43
Jeune Afrique, N°956, du 2 mai 1979, page 74, dans l’article intitulé « Libéria, une société
audessus de tout soupçon ».

37

l’histoire de leur pays. Ils peuvent affirmer avec plus de vérité si le régime
afro-américain a, en un siècle et plus, donné au pays le rang et le prestige
d’une nation de premier plan en Afrique, ou s’il n’en a pas été ainsi.
Ce qui est sûr, c’est que les acteurs et victimes de cette épreuve ont tous
subi ce que les autres ont voulu faire de leur pays depuis l’arrivée des premiers
contingents noirs américains.
Et les uns et les autres sont liés par une fraternité qui n’est pas un vain mot
à nos yeux, peu importe que les premiers soient venus du Nord ou du Sud et
que les Seconds soient nés là ou pas.
Les Américano-Libériens ont derrière eux une histoire qui, comme on vient
d’en dire quelques mots, est une tragédie totale, elle appelle cette sorte de
compassion mêlée à de l’admiration au bout de laquelle on perçoit les héros
que l’on finit par admirer et aimer.
En effet, leur aventure leur a été imposée gratuitement. Au bout du compte,
nous sommes tous responsables dans une certaine mesure de ce qui est arrivé à
leurs ancêtres. Oui! Nous, à travers nos aïeux et surtout à travers ceux qui
furent plus responsables que tous: les chefs et roitelets de ce temps. Par
faiblesse ou par égoïsme, ils vendirent les meilleurs fils du pays au détracteur
et à l’envahisseur. Et lorsqu’on veut amoindrir leur culpabilité on dit qu’ils
étaient faibles. Je ne leur trouve aucune excuse. Il leur restait une carte capitale
et ils ont eu peur de la jouer : mourir avec leurs frères pour préserver l’intégrité
morale de leur race et non de favoriser le départ des leurs dans la honte
définitive. Ceci aurait été un choix difficile, mais sublime et préférable au
reste. Ceci aurait été le symbole de la dignité humaine et de la grandeur.
Le rôle premier du roi c’est de sauvegarder par tous les moyens les intérêts
de ses hommes et l’intégrité du pays. Le premier de ces intérêts est la
sauvegarde de la dignité. Si le prince est victorieux parce qu’il vainc ses
ennemis, il est héros, s’il meurt au combat et dignement parce qu’il est faible,
il est encore un héros. Et Samory Touré, et Alpha Yaya Diallo, et d’autres, le
furent ainsi. Mais lorsqu’il se met à vendre les fils de son peuple contre des
ornements ou des chiffons ou contre quoi que ce soit d’autre, alors et sans
transiger, on doit l’enterrer vivant et rayer son nom de l’histoire de la patrie,
parce qu’il aura trahi la mission du chef d’abord, ensuite celle de l’homme tout
court, celle qui consiste à préserver l’équilibre du genre humain à travers celui
sacré des siens.
Notre dette envers les Noirs d’Amérique est énorme. Quel que soit le lieu
où ils reviennent en Terre d’Afrique noire, ils devraient être regardés comme
en ayant ce plein droit qui appelle de notre part un soutien sans réserve.
La seule erreur qu’ils devraient éviter de faire à leur tour est de croire un
seul instant qu’ils valent quelque chose de plus que leurs autres frères.
Au Libéria, cela ne fut pas évité parce qu’au commencement il fut dit et
rabâché aux Américano-Libériens que le contact de la civilisation occidentale

38

avait fait d’eux des citoyens supérieurs à ceux restés au pays. C’était un leurre
dramatique derrière lequel ils devraient percevoir la fraude, le mépris et ne pas
oublier que la même civilisation leur avait enlevé au départ le droit d’être des
hommes à part entière.
Ils ont mordu à cet appât, et au lieu de collaborer avec les frères de
l’arrière-pays pour construire une et une seule nation libérienne, la main dans
main, ils ont joué le jeu de ceux qui les ont toujours exploités en riant dans
leur dos. Résultat: la compréhension et la nécessaire concorde avaient été
entamées et les deux parties sont sorties perdantes du scénario monté à leur
issu.
En conclusion, ceux qui ont fondé le Libéria avaient voulu des relations
mauvaises et tendues entre Américano-Libériens et autochtones. Ils ne firent
rien pour approcher les deux communautés qui avaient tout pour se retrouver,
pour construire le Libéria indépendant ensemble et pour regarder l’avenir avec
les mêmes espoirs.
C’est à ceux-là qu’il faut imputer l’essentiel de la responsabilité de ce que
l’on pourrait appeler aujourd’hui les difficultés de manque d’assimilation
réciproque entre les deux communautés d’un même pays.
Il ne s’agit peut être plus pour nous Africains de voir les choses en terme
de rancœur ou d’exiger des réparations, ou encore d’entreprendre de venger
quoi que ce soit, ce serait une forme d’erreur également grave. Mais il est utile
de laisser voir que tout le monde sait ce qui s’est passé, et, qu’à la limite, nous
savons qui est réellement responsable de tout.
De 1944 à 1971 le pays fut gouverné par le Président William V. Tubman.
Il fut remplacé à la tête du Liberia par son Vice Président William Tolbert.
Tous deux étaient liés à la souche américaine. Les Libériens de l’intérieur qui,
depuis toujours, guettaient la direction du pays y arrivèrent par le coup d’Etat
militaire du Sergent-chef Samuel Kanyon Doe en 1980.
Cet événement qui porta Doe au pouvoir fut particulièrement cruel et triste
par l’élimination physique impitoyable de Tolbert et de toute son équipe
gouvernementale. En 1984, une constitution fut approuvée par référendum
prévoyant le retour à un régime civil, mais Doe refusa de la mettre en
application. La guérilla se développa dans le pays, conduite notamment par
Charles Taylor et qui aboutit à la guerre civile. Samuel Doe fut tué en 1990 au
cours de violents combats et en 1991 une force ouest-africaine d’interposition
fut déployée au Libéria.
En 1996, le conflit prit fin. En 1997 Charles Taylor devint Président du
Libéria, mais il finit devant la Cour Internationale de Justice de la Haye,
accusé de crime contre l’humanité pour ses relations avec la rébellion en
Sierra-Leone voisine.

39

CHAPITREII

Racisme et domination

Aucune race ne possède le monopole de la beauté, de
l’intelligence et de la force et il’ y a de la place pour nous tous
au rendez-vous de la victoire.
Aimé Césaire

I. LE RACISME:FORMULE POUR ÉTOUFFER LES PLUS UNE
FAIBLES
« Le monde est malheureux. Il est malheureux parce qu’il ne sait
pas où il va et parce qu’il devine que, s’il le savait, ce serait
pour découvrir qu’il va à la catastrophe »
V.G. d’Estaing

Le terme racisme désigne, d’une façon générale, la doctrine selon laquelle
l’espèce humaine se compose de groupes différents dont les traits biologiques
influencent le comportement dans les domaines comme la couleur de peau, la
forme du nez, la position des yeux… et qui, selon le Grand Larousse
Encyclopédique, attribue une supériorité à une race sur les autres. Autrement
dit, le racisme proclame qu’il existe une hiérarchie des races au plan
biologique et psychique avec des conséquences matérielles.
Quant à la ségrégation, synonyme de discrimination raciale, elle consiste
en la «séparation imposée et maintenue de force des groupes raciaux» qui
composent la population d’un même pays. F. Manetta affirme que «le
développement du cerveau serait arrêté chez le noir par la fermeture
44
prématurée des sutures crâniennes et la pression latérale sur l’os frontal »ce
qui expliquerait sa prétendue infériorité intellectuelle sur les autres peuples.

44
« Encyclopédie Britannique » vol 19, page 344 ; cité par Sir Alan Burns, dans « Le préjugé de
race et de couleur », Payot, Paris 1949, p 94. Comme F. Manetta. Arthur Jensen, professeur à

Le concept de racisme est souvent sujet à des interprétations et
déformations parfois très éloignées de cette position de départ. Les discriminations et
manifestations de désaccords entre les groupements ethniques à l’intérieur
d’une même race sont couramment considérées comme du racisme. Ces écarts
sont l’expression de ce que le racisme originel prétend que les différences
biologiques sont assorties d’une hiérarchie dont le sommet de l’échelle est
occupé par la race la plus claire, c'est-à-dire la race blanche, et le pied de la
même échelle occupé par la race la plus sombre, la race noire.
Détentrice de la civilisation supérieure, et victorieuse depuis toujours dans
tous les combats qu’elle a livrés contre les autres peuples, la race blanche,
d’après les idéologies racistes, est celle du peuple élu, tandis que les Noirs eux,
produit du péché- pour reprendre un terme de l’Eglise Hollandaise Réformée
sont des êtres maudits, faits pour être dominés, pour être vaincus et asservis
définitivement par les hommes au teint plus clair, en particulier par les Blancs.
Telles sont les données sur lesquelles repose cette théorie qui affirme que
les Blancs devraient toujours se conduire, en tout lieu, en maîtres autorisés à se
tenir sur les épaules des peuples au teint sombre.
Le sentiment de supériorité éprouvé par les Blancs qui croient en cela ainsi
que tous les corollaires qui s’y rattachent sont donc postérieurs aux prétendues
victoires militaires, politiques et surtout économiques, remportées par eux,
tout le temps, sur les autres hommes. Cela revient à dire que si les Noirs ou un
autre peuple avaient été des héros au départ, c’est-a dire des vainqueurs
permanents dans les conflits armés, dans les compétitions économiques et
autres, ils auraient bel et bien pu -suivant cette logique- se considérer comme
représentants de la race choisie. Cela signifie qu’à leurs yeux, c’est la raison
de la différence des niveaux de développement dans différents domaines qui
engendre le sentiment de discrimination raciale.
Il revient donc au même de reconnaître que « le développement inégal de
différentes races est le produit de l’histoire et non de la nature » et que seul ce
développement est à la base des positions ségrégationnistes.
Il n’est pas rare de constater l’existence à l’intérieur d’une même nation des
tendances discriminatoires entre des groupes régionaux et qui frisent le
racisme pris au sens courant. L’idée de la supériorité de la race germanique,


Berkeley, pense que «L’hérédité pourrait être un des facteurs à prendre en compte dans les
différences psycho raciales. Reprenant les idées de Jensen, le professeur Eysenck (Juif allemand,
né en 1917 à Berlin, ayant quitté l’Allemagne pour échapper aux persécutions nazies et auteur de
l’opuscule intitulé « Race intelligence and Education ») proclame que la différence de quotient
intellectuel entre Blancs et Noirs aux USA est due à une sélection d’origine, les esclaves noirs
venus d’Afrique étant moins doués que leurs frères restés sur le continent d’origine. Enfin,
Jencks (né en 1937, professeur à Harvard School of Education) dit lui aussi, que les facteurs
génétiques déterminent en grande partie les différences de quotient intellectuel entre écoliers
blancs et noirs.

42

émise pour la première fois par le diplomate et écrivain français Joseph Arthur
Gobineau (auteur d’un « Essai sur l’inégalité des races humaines »), va dans le
même sens. Les Noirs et les Blancs, ainsi que les autres peuples, n’échappent
pas à la règle.
Les conséquences qui ont découlé des passions suscitées par ces idées
telles que Hitler et son Parti National-socialiste, les ont développées sont bien
connues. Elles ont conduit à la haine pour perturber la raison et l’ordre
humain.
En somme, on retient qu’au commencement du racisme il y a le complexe,
résultat de l’infériorité matérielle et économique des uns sur les autres. Le
reste n’est qu’un ensemble de conséquences développées à dessein par ceux
qui occupent des positions privilégiées qu’ils voudraient conserver
éternellement.
Entretenu par ce complexe, le racisme se manifeste sous des formes plus ou
moins larvées entre toutes les races, principalement entre les peuples de
couleurs différentes: entre Asiatiques et Noirs, entre Arabes et Asiatiques,
entre Arabes et Noirs…
Mais la manifestation la plus virulente, et de loin, la plus grave sur tous les
plans, se produit dans les relations entre Blancs et Noirs. Ce sentiment est
maintenant si puissant que lorsqu’on parle aujourd’hui de racisme, on
commence par penser à la différence entre ces deux races.
A l’opposé de tout cela l’archéologue britannique Gordon Childe pense lui
que «le développement social d’une population est sans rapport avec son
développement biologique». Cela signifie que toutes les théories racistes
connues jusqu’à ce jour ne constituent qu’une plaisanterie ou une
manifestation de haine destinée à assurer la suprématie des uns sur les autres
dans le but unique de préserver des avantages matériels assortis de positions
politiques, stratégiques et diplomatiques confortables.
Dès qu’un homme réalise une différence matérielle et économique en sa
faveur par rapport à son semblable, la tendance générale ou sa réaction
première est de vouloir maintenir l’avance ou de vouloir accentuer cette
différence. Pour obtenir le résultat le plus durable dans ce sens, ceux auxquels
les circonstances de l’histoire assurent une position privilégiée ont arrangé des
situations tendant à asservir définitivement les autres, c’est-à-dire ceux qu’ils
ont vaincus dans le passé. Et c’est pour cela que la notion de hiérarchie innée
dans les races a été inventée, c’est-à-dire arrangée rien que pour mater l’esprit
des plus faibles. Les raisons du racisme sont donc, nous le répétons parce que
nous y croyons fermement, essentiellement matérielles, stratégiques et
économiques.
Et maintenant, la question qui reste posée est de savoir comment expliquer
les inégalités primaires qui ont conduit aux excès de toujours et surtout à ceux
du présent. Elles étaient peut-être un accident dont les bénéficiaires ont titré ou

43

tirent encore des avantages prolongés. La réponse est complexe, nous le
savons. Mais nous sommes convaincus aussi fermement que ce n’est pas la
différence des couleurs de peau qui donne à ces avances l’explication la plus
convaincante.
Plusieurs théories que l’on peut difficilement accepter ont été
judicieusement élaborées pour soutenir la thèse de la supériorité absolue et
originelle de la race élue et pour baver sur les Noirs qui seraient faits par le
créateur pour tenir le bas de l’échelle dans la valeur des peuples. Ces
considérations proclament que ces derniers sont faits pour être méprisés tout le
temps et en tout lieu, sans motifs ni explications solides.
La revue germanique «la Religion Nationale de l’Allemagne» rapporte
que « la race blanche doit dominer. Les peuples teutons sont purs. Le nègre est
inférieur et le restera. L’homme blanc le plus bas sera toujours plus que
l’homme noir le plus élevé. Tout cela est la preuve des desseins de la
45
Providence ». Ilest évident, selon L. Stoddard, que la race noire constitue la
46
branche la moins avancée du genre humain.
Un autre ajoute que « l’homme noir n’a rien donné au monde… Ses mains
n’ont pas édifié de monuments durables, sauf quand il y a été forcé par
47
l’énergie d’autres races. Les Noirs ont démontré au cours des âges qu’ils
constituent un type stationnaire et n’ont pas l’énergie nécessaire aux initiatives
et au progrès. Le noir manque d’esprit de suite et de stabilité. « Je suis
certaindéclare M.C. Levis –qu’un noir, à moins d’avoir un intérêt à dire la vérité,
48
ment toujours, affaire de ne pas en perdre l’habitude ».On a dit tellement de
choses du genre, et de plus grossières encore, qu’il est difficile et même
impossible de croire que, sur ce plan ou dans d’autres domaines, la bonne foi
ait trouvé sa place en des auteurs de théories aussi chargées de haine, de
mépris et établies sur la base de jugements aussi dépourvus d’objectivité. Leur
fantaisie est établie, leur fragilité est évidente et l’absolue duplicité qui les
caractérise ne cesse de révolter la conscience libre.
Il ressort de la confrontation de ces théories des contradictions
indiscutables. En première position, il y a lieu de se demander si les hommes
qui parlent ainsi au nom de la civilisation occidentale sont, même au sens
bourgeois, réellement et vraiment civilisés. La civilisation occidentale repose,
théoriquement tout au moins, sur l’humanisme philosophique, sur
l’universalité chrétienne et le rationalisme scientifique. Ces principes sont tous
ignorés et bafoués par leurs considérations et leurs comportements.
En Afrique du Sud, c’est à peine si les cruels constructeurs du régime le
moins civilisé, le plus égoïste, le plus sauvage et le plus barbare du monde, ne

45
Rapporté par Sir A. Burns dans « Le préjugé de race et de couleur », ibid, page 83.
46
L. Stoddard in « Classing Tide of Colour », London 1935, page 75
47
B.L. Putman Weale in “The conflit of colour” London 1910, page 232.
48
Sir Alan Burns, ibid, page 99.

44

se montrent pas bornés au point de dire que Dieu a créé la race noire parce que
le Boer l’a voulu ainsi. En tout cas, John Vorster pense que les Noirs «sont
incapables de rien faire sans les Blancs» et que l’apartheid, «le plus bel
ouvrage exécuté par l’architecte des siècles», selon lui, doit vivre pour que
vive en Afrique du Sud la civilisation du peuple fait pour être en avance sur les
autres.
A. Grenfell Price avait dit un jour que le rendement des Noirs antillais était
si bas qu’il avait fallu songer à faire venir de la main-d’œuvre européenne
pour les travaux du Canal de Panama et que le rendement de ces Européens
49
s’avéra trois fois plus important. D’un autre côté, Jean Alain Lessourd
parlant du processus d’usurpation des terres par les Blancs en Afrique du Sud
écrit : « après avoir acquis des terres les colons ont pensé que le travail de la
main-d’œuvre blanche signifierait incompétence, paresse et grosses
50
dépenses ». Aussi décida-t-on d’utiliser les esclaves noirs ».
Enfin on peut se demander pourquoi tant d’efforts pour accumuler tant de
mensonges et d’injures à l’encontre des Noirs. Est-ce la manifestation d’un
instinctif dédain, expression d’une répulsion physique ? Ou est-ce simplement
la recherche du vrai dans un cadre scientifique ?
On ne saurait répondre à la première question par l’affirmative, sinon
comment justifierait-on dans ce cas le fait que les plus grands racistes (en
Afrique du Sud, en Amérique, ou aux colonies) aient pu de tout temps
accepter des Noirs comme des cuisiniers et garçons de service dans leurs
familles et même dans des restaurants interdits à la clientèle de leur race.
I.C Brown disait que «si la répulsion pour la couleur est le motif de
l’exclusion, il est étrange que les domestiques qui portent les plats et entrent en
contact avec les clients blancs de façon plus étroite que ne pourraient faire
51
d’autres clients, ne soient pas, eux, exclus ».
Le fait que certains Noirs détestent les Blancs, rien que pour leur race, leurs
manières, leur allure physique et leur «odeur fétide et rance de peuple
52
carnivore de l’Ouest »ne suffit pas non plus pour justifier un tel instinct.
Il a été établi d’autre part par les théories scientifiques les plus solides que
« lenoir n’est de toute évidence ni déficient, ni mentalement inférieur, ni
53
inapte au progrès »et que beaucoup de choses dites à son sujet ne sont que
des constructions de l’esprit de domination.


49
A.GrenfellPrice :« WhiteSettlers in the Tropics» (1939), pages 154 et 155 (cité par A.
Burns dans « Le préjugé de race et de couleur », page 99).
50
JeanAlain Lessourd: «la République d’Afrique du Sud», Presse Universitaire de France,
Paris 1963, page 15.
51
I.C. Brown, « The Story of American Negro », page 115
52
Arnold T. Tyonbee, “A Study of history”, London 1955, Vol.I, page 231.
53
E.B. Reuter, “Population problems” London 1923, page 275.

45

Selon le rationalisme scientifique «biologiquement et intellectuellement
tous les hommes ont les mêmes possibilités… le mélange de races, comme en
54
témoigne le Brésil, ne constitue nullement une déchéance ».
Cicéron, homme politique romain, disait que «d’humain à humain il
n’existe pas de différence essentielle… en fait, toute créature, de quelque race
qu’elle soit… peut atteindre à la vertu ».
Le fond du problème est, comme nous l’avons dit, uniquement
économique ;« laconquête de l’Amérique, la traite, le partage de l’Afrique,
tout cela fut entrepris pour des raisons économiques, pour développer le
commerce et la richesse des nations blanches» dans un cadre de volonté de
domination, d’oppression et d’exploitation coloniales.
Le préjugé de race avec ses conséquences déplorables pour ne pas dire
catastrophiques a lui aussi été érigé en doctrine brutale pour les mêmes
raisons. La mission à peine dissimulée consiste à mater l’esprit des hommes de
couleur en général et celui du noir en particulier dans le but de stimuler
l’exploitation de leur terre, de réduire leur énergie intellectuelle et de leur
fermer tout accès à la position privilégiée de la race blanche. Voilà tout! Le
reste n’est que décor et arrangement.
De l’avis de l’écrivain et homme politique martiniquais Aimé Césaire,
« aucune race ne possède lemonopole de la beauté, de l’intelligence et de la
55
force, et il n’y a de la place pour nous tous au rendez-vous de la victoire ».
Pour le Professeur J.B. Gregori « le progrès de l’humanité est entravé par la
56
marée montante du préjugé de couleur» . Autrement dit, ce sont des
considérations de couleur qui ont fait perdre à l’unité des hommes cet
équilibre dont on s’éloigne chaque jour et dont nous avons tant besoin.
Michel Leiris (du Musée de l’homme à Paris) reconnaît qu’il n’y avait pas
de discrimination raciale véritable avant le fait colonial ; et ajoute en substance
que «le tableau ne commence à changer que lorsque s’ouvre la période
d’expansion coloniale des peuples européens et qu’il faut bien trouver une
justification à tant de violence et d’oppression, décréter inférieurs ceux dont…
on faisait des esclaves ou dont on exploitait le pays et mettre au ban de
57
l’humanité… les populations frustrées »
L’aversion du blanc pour le noir ne se manifeste avec violence que dans un
conteste faisant apparaître une forme quelconque de rivalité, surtout
économique entre ces deux races.
Le blanc se plait à traiter le noir – même le plus cultivé – comme un
ridicule gros bébé, ignorant et égaré ; tant que celui-ci accepte de jouer le jeu

54
Rapporté par J.A Lessourd, dans la “République d’Afrique du Sud” PUF, Paris 1963, page 99.
55
Citépar Steve Biko et rapporté par Donald Woods dans «Vie et mort de Steve Biko»,
Stock/Demain l’Afrique, Paris 1978, page 81
56
Sir Alan Burns, ibid.
57
« Le racisme devant la science », UNESCO, Paris 1973, page 90 (race et civilisation).

46

de cette manière, tout se passe bien et les deux hommes sont amis. Mais il
suffit que le second réagisse et «commence à s’élever au-dessus des limites
permises de sa condition de primitif » pour que le brave Européen se mette à le
détester immédiatement sans autre motif et la rivalité commence Dieu a mis le
noir à une place : l’enfer ; pour que l’ordre divin soit respecté et gardé, il doit
savoir conserver sa place et ne pas prétendre à un rang qui lui est refusé au
départ par la Providence. Telle est la théorie que le blanc, un certain blanc,
commencera alors à développer pour justifier sa stupidité.
Des exemples variés qui peuvent être tirés de l’histoire en ce qu’elle a de
distingué dans l’aventure de l’humanité ou du fait divers illustrent ce point de
vue.
Les courtiers noirs de la traite négrière étaient traités avec beaucoup de
considération par les trafiquants d’esclaves, car ils constituaient alors un
élément essentiel du développement de leur commerce et de leur économie.
En Afrique du Sud, le système d’apartheid a été institué rien que pour
écarter la concurrence entre Blancs et non-Blancs et la remplacer par une
domination des premiers par les seconds.
En 1959, pendant que nous étions dans une école professionnelle de
58
province dirigéealors par un Français et où enseignaient des professeurs
nationaux guinéens, nous avions constaté que le Directeur, très aimable et
apparemment fort gentil pour les manœuvres, cuisiniers, plantons et garçons
de laboratoire – également tous Guinéens – étaient particulièrement hostile
aux jeunes cadres africains. Parmi ceux-là, il y en avait un dont il disait
toujours beaucoup de mal. Les élèves avaient fini par comprendre que la
gentillesse pour les premiers, qu’il prenait pour de grands enfants, n’était
qu’une moquerie insolente, tandis que les autres étaient à ses yeux, comme
aux yeux de tout colonialiste français, responsables directs ou indirects de la
prise de conscience qui avait conduit notre pays à son indépendance une année
plus tôt.
Celui des professeurs guinéens qui était devenu sa cible privilégiée du nom
de Sidi Diarra était aussi responsable local du Parti politique le RDA, artisan
de l’indépendance dans le mouvement national de jeunesse et était tout
indiqué pour lui succéder, le moment venu, à la tête de l’établissement dans la
perspective d’une légitime africanisation des cadres. Cette éventualité le gênait
terriblement et il en souffrait manifestement.
Léonard Barnes analysant l’attitude des fonctionnaires britanniques face
aux indigènes des colonies, révèle lui aussi qu’en règle générale les Anglais
« secomportent avec plus de confiance lorsqu’ils sont au contact de peuples


58
Cour Normal (maintenant Faculté des Sciences Agro-zootechniques) de Macenta à 782 km au
Sud de Conakry et non loin de la frontière guinéo-libérienne

47

59
au stade tribal que lorsqu’ils ont affaire à ‘’l’élite’’ africaine », car avec les
premiers il n’existe aucune forme de concurrence pouvant les déranger.
L’hostilité des Blancs envers les évolués est, comme on le voit, une
manifestation du caractère intéressé du problème racial.
Le raciste ne dédaigne donc pas le noir pour des motifs de couleur, mais
pour des raisons qui se situent au niveau des intérêts d’un genre différent. Tout
ce qui s’est passé ou qui se passe aux USA et en Afrique du Sud est une
éloquente illustration de cette opinion. Et puisque nous parlons d’Afrique du
Sud rappelons ces mots extraits d’une interview de M. Strijdom qui fut
Premier ministre de ce pays de 1954 à 1958, interview accordée à la presse
parisienne en 1957.
« Jusqu’àtrente ans de cela, la survivance des Blancs en tant qu’entité
séparée ne posait pas de problème réel. Car les non-Blancs étaient un peuple
primitif et il était facile au blanc de maintenir sa position de dirigeant du pays,
mais depuis, les non-Blancs ont évolué peu à peu. En conséquence, la seule
solution pour donner une issue à leurs aspirations politiques et en même temps
préserver la suprématie des Blancs est d’appliquer une politique de
développement séparé », c’est-à-dire l’apartheid.
En clair, si les Bantous étaient restés à leur stade primitif, il n’y aurait eu
aucune raison de se mettre à conjuguer tous les verbes qui se manipulent à
longueur de journée sur les excès du racisme sud-africain, car toute la conduite
de ceux qui subissent ces excès serait conforme aux souhaits de leurs
oppresseurs.
La meilleure réponse à toute cette fantaisie est donnée par M. André Gide
lorsqu’il déclare que «moins le blanc est intelligent plus il trouve les Noirs
60
bêtes »

II. LA SÉGRÉGATION RACIALE AUXÉTATS-UNIS
« Il n’est plus une seule souffrance isolée, une seule torture qui
ne se répercute dans notre vie de tous les jours »
Albert Camus

Le racisme aux USA est un corollaire ou une conséquence directe de
l’esclavage ;c’est ce qui explique que le Sud de ce pays ait été le siège des
formes les plus odieuses de la discrimination même si celle-ci avait existé
d’une façon générale dans tout le pays. Elle a été appliquée de façon
systématique dans les domaines des droits politiques, civiques et sur le plan
capital de l’éducation pour étouffer la communauté de souche africaine.

59
Leonard Barnes, « Empire or democracy », page 97.
60
André Gide, cité par Sir Ronarld Stoors, dans “Orientations”.

48

Les Américains d’origine africaine ont été longtemps privés, jusqu’à une
date récente, du droit de vote malgré que celui-ci leur eut été accordé
e 61
théoriquement par les clauses du XVAmendement àla constitution des
Etats-Unis et malgré l’existence de ces termes dans la Déclaration
d’Indépendance :« Noustenons pour évidentes par elles-mêmes ces vérités:
Tous les hommes ont été créés égaux; ils ont reçu du Créateur des droits
inaliénables, parmi lesquels figurent le droit à la vie, le droit à la liberté, le
droit de poursuivre le bonheur». Face à ces dispositions de la Déclaration,
Lord Balfour proclama en 1919 à la Conférence de la Paix à Versailles « qu’il
était exact dans un certain sens que tous les hommes d’une nation déterminée
avaient été créés égaux, mais qu’il n’était pas exact qu’un homme de l’Afrique
62
centrale le fut d’un Européen ».
En 1857, la Cour Suprême des USA ajouta que la référence aux droits de
l’homme de ce texte « ne devait pas être interprétée dans un sens applicable à
tous les êtres humains…, les auteurs de la Déclaration ne pouvaient pas avoir
eu l’intention de faire figurer parmi les peuples se déclarant pour
l’indépendance les représentants de cette race africaine asservie ». Ces propos,
63
rapportés par Sir Alan Burns, furent tenus au sujet de l’affaire de l’esclave
noir Dred Scott.
Le Président de la même Cour Suprême parlant des Noirs disait à cette
occasion que « de telles personnes ont été estimées indignes d’être associées à
la race blanche, que ce soit sur la plan social ou politique et réputées si
inférieures qu’elles ne possèdent aucun droit qu’un homme blanc soit obligé
de respecter, ni que le noir puisse valablement et légalement faire valoir en vue
de la réduction de sa servitude. Cette opinion étant, actuellement, si
universellement établie parmi les citoyens civilisés de race blanche, et
considérée comme un axiome aussi bien du point de vue moral que politique,
personne ne peut songer à en discuter, ni supposer qu’il en puisse être
64
discuté ».
Plus d’un siècle après sa proclamation, la Déclaration d’Indépendance
restait non applicable aux Noirs. Et on rapporte qu’une indignation a été
« soulevéesur toute l’étendue des Etats-Unis lorsque le Président Théodor
Roosevelt invita à déjeuner le Dr Brooker Washington… à la Maison Blanche.
Le Dr Washington était à l’époque Président de l’Institut Tuskegee et un des
65
esprits les plus distingués d’Amérique, mais c’était un nègre ».


61
Le XVe Amendement à la constitution des USA stipule que « les droits des citoyens des
EtatsUnis ne pourront être ni déniés, ni réduits dans aucun des Etats de l’Union sur un motif de race,
de couleur ou de condition antérieure de servitude ».
62
D.H. Miller, My Diary at the conference of Paris, 1924, page 116.
63
Le préjugé de race et de couleur”, Payot, Paris 1949
64
Sir Alan Burns, « le Préjuge de race et de couleur », Paris Payot 1949, page 57.
65
Ibid, page 76.

49