Apports de l'archéologie à l'histoire du Cameroun

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Le potentiel archéologique du Cameroun est immense. Réparti sur l'ensemble du territoire, il enferme dans ses replis des pages inédites de l'histoire de ce pays. Une décennie de prospections et de fouilles archéologiques dans la région de l'Adamaoua a permis de mettre à jour des documents matériels dont l'analyse et l'interprétation permettent d'apprécier la densité de l'histoire des techniques des peuples de cette partie du Cameroun et de proposer des repères chronologiques.

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Date de parution 01 décembre 2013
Nombre de visites sur la page 242
EAN13 9782336332925
Langue Français

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Bienvenu Denis NizésétéAPPORTS DE L’ARCHÉOLOGIE
À L’HISTOIRE DU CAMEROUN
Le sol pour mémoire
APPORTS DE L’ARCHÉOLOGIE Le potentiel archéologique du Cameroun est immense. Réparti sur
l’ensemble du territoire, il enferme dans ses replis des pages inédites de
À L’HISTOIRE DU CAMEROUNl’histoire de ce pays. Une histoire scientifquement élaborée, qui doit être
écrite avec le concours de toutes les sources, notamment archéologiques,
et où l’on doit trouver les motifs pour penser, pour créer, pour agir, pour Le sol pour mémoirelutter, pour résister, pour espérer…
Mais, en l’état actuel des recherches, nous avons encore peu
d’informations sur ce passé de l’ancien Cameroun et son legs aux
générations présentes. Déjà, une décennie de prospections et de fouilles
archéologiques dans la région de l’Adamaoua nous a permis de mettre
au jour des documents matériels dont l’analyse et l’interprétation
permettent d’apprécier progressivement la densité de l’histoire des
techniques des peuples de cette partie du Cameroun, de proposer des
repères chronologiques dans lesquels les hommes ont inscrit leurs actions,
et de bousculer certains mythes sur les antériorités de l’occupation des
sols avec des prérogatives conséquentes.
L’auteur apporte ici sa contribution à la connaissance d’un fragment
de l’histoire du Cameroun. Il informe sur ce que le sol a livré, et aucun
efort n’a été ménagé pour le restituer à son bénéfciaire, qui est le public,
dans ses diférentes articulations.
Dans cette quête du passé, beaucoup de chantiers ont été ouverts et
plusieurs questions posées. Les réponses sont attendues et leur crédibilité
passera par la formation des archéologues camerounais professionnels
et la mise à leur disposition des moyens matériels à la hauteur de leurs
attentes.
Bienvenu Denis Nizésété est titulaire du Doctorat Nouveau Régime
de l’Université de Paris-I (Panthéon-Sorbonne) en
PréhistoireAnthropologie. Chef du Département d’Histoire et Chef de Division
de l’Enseignement et des Personnels Enseignants de l’Université de
Ngaoundéré de 1990 à 2005, il est à présent Chef du Département
des Beaux-Arts et des Sciences du Patrimoine de l’Institut Supérieur
du Sahel de l’Université de Maroua. Chargé de Cours, il est auteur de
diverses publications scientifques.
40 €
ISBN : 978-2-343-02308-3
APPORTS DE L’ARCHÉOLOGIE À L’HISTOIRE DU CAMEROUN
Bienvenu Denis Nizésété
Le sol pour mémoire






Apports de l’archéologie
à l’histoire du Cameroun






















Bienvenu Denis Nizésété








Apports de l’archéologie
à l’histoire du Cameroun
Le sol pour mémoire



































































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02308-3
EAN : 9782343023083





LE SOL POUR MÉMOIRE
APPORTS DE L’ARCHÉOLOGIE À L’HISTOIRE DU CAMEROUN

**
C’est l’archéologie qui apportera la grande réponse à la question posée
par les études africaines. Elle introduit la certitude brutale là où il n’y
avait que doute, scepticisme ou supputation. Ses résultats ruinent chaque
jour des dogmes fondés sur les notions peu scientifiques de vraisemblance
historique (Cheikh Anta Diop, 1967 : 204).
**
L’histoire est bien loin d’être ce dédale de choses mortes et figées.
L’apparente confusion entre le passé et le périmé, l’ancien et le caduc,
l’essentiel et l’évènementiel, le culte du pragmatisme sommaire ont
conduit quelques esprits étriqués à mépriser l’histoire. Or, cette science
apparaît comme l’une des plus formatrices de la jeunesse, celle qui
prépare le mieux à comprendre le monde contemporain et à y accéder
sereinement. L’histoire aide à préserver son héritage propre en
l’enrichissant et en l’adaptant aux circonstances nouvelles ; à ce titre, elle
est facteur d’équilibre moral et intellectuel (Thierno Mouctar Bah, 1988).
DÉDICACE
À
Rose, Périclès, Nathalie, Gabin, Kevin et Clio qui m’accompagnent au jour
le jour dans cette quête du passé.
****

À la mémoire de :
Mes grands-mères Mamkam Anna & Mafossi Véronique
Ma mère Kengne Odette
Mon frère Pokam Boniface

*
Mon affectueux témoignage à :
Mon père Tchefindjieum Jean
Mes frères et sœurs, et Alliés

Toute ma Famille
*
Mes étudiants d’hier à aujourd’hui
***
Mes Amis
REMERCIEMENTS
« La science ce n’est pas je, mais nous » (Claude Barnard)

Les femmes et les hommes ici remerciés, ont chacune et chacun à sa
manière, contribué à la production de cet ouvrage. À la différence des auteurs
d’articles, de thèses, de mémoires, de rapports, des communications et
d’ouvrages, cités en bibliographie, elles/ils ont pris une part active dans la
production de ce travail. Elles/Ils m’ont parlé, m’ont conseillé, m’ont apporté
un soutien moral ou un confort logistique. Certains ont magistralement
contribué à ma formation, orienté mes recherches, critiqué mes prises de
position, évalué mes analyses préliminaires et corrigé mes interprétations
finales. Quelques uns m’ont accompagné pendant les prospections, les sondages
et les fouilles. D’autres enfin m’ont assisté au cours du traitement et du
conditionnement des vestiges. Fruit d’une rencontre plurielle et
transdisciplinaire, concrétisation des enseignements théoriques,
méthodologiques et pratiques reçus, manifestation patente d’une collaboration
scientifique nationale et internationale, cet ouvrage qui traverse l’immense
champ de l’archéologie et de l’histoire est l’œuvre des femmes et des hommes
au sens ordinaire du terme. Il n’y avait pas un espace autre que cette humble
mais chaleureuse page sur les centaines qui constituent ce livre, pour leur
témoigner ma reconnaissance. Elles/Ils sont mes informatrices et informateurs,
elles/ils sont aussi mes sources. Par conséquent, elles/ils méritent un espace au
même titre que les auteurs de publications cités. Un merci sincère. Uns dette
morale. Une question d’honnêteté scientifique. Que l’on veuille bien me
pardonner cette liste non confidentielle. Puissions-nous considérer ces pages de
remerciements comme un lieu de partage où le cœur s’exprime librement avant
l’immersion dans des pages ardues où ancrages théoriques, fondements
méthodologiques entre autres concepts hermétiques, se croisent, s’affrontent et
s’ajustent.
*
Ma gratitude d’abord au professeur Joseph-Marie Essomba, initiateur de mes
pas à la recherche archéologique. Aussi bien en salle de cours que sur les sites à
travers les villages du Cameroun méridional, le Maître passionné, engagé et
rigoureux n’a ménagé aucun effort en faveur de l’émergence de l’archéologie
camerounaise. Ce travail est ma gerbe déposée à la fondation de ce chantier en
construction.
* J’ai une pensée pieuse à la mémoire de Jean Devisse (†), directeur de ma
thèse de Doctorat en Préhistoire-Anthropologie à l’Université de Paris I
(Panthéon-Sorbonne), esprit ouvert, dont la contribution multiforme à ma
formation est inqualifiable et sans prix.
*
Une sincère inclination morale m’invite à exprimer ma reconnaissance à ces
femmes et à ces hommes de sciences, qui ont incité et accompagné mes
recherches qui ont débouché sur la production de cet ouvrage.
Professeur Maurice Tchuenté, pour l’incitation et le soutien concret à la
recherche, pour l’encouragement à l’inventaire, à la protection et à la
valorisation de notre patrimoine culturel. Ce travail est ma modeste réponse à
ces attentes.
Professeur Reidar Bertelsen de l’Université de l’Université de Tromsø et
Petter Molaug du Musée d’Oslo en Norvège, pour l’appui scientifique et
matériel qu’ils m’ont apporté en m’ouvrant grandement les portes de leurs
centres académiques au nord du monde. Toute ma gratitude pour leurs
engagements en faveur des formations en gestion du multiculturalisme, de la
14conservation du patrimoine et des datations au C des échantillons issus des
strates de la Vina.
Professeur Lisbeth Holtedahl, de l’Université de Tromsø en Norvège, qui à
travers le projet scientifique Ngaoundéré-Anthropos, a inspiré, soutenu et
financé ces recherches dans l’Adamaoua.
Professeur David Zeitlyn de l’Université d’Oxford, qui a encouragé et
financé les recherches entreprises à Somié, ainsi que les datations au
radiocarbone à l’Université de Pretoria en Afrique du Sud et à l’Université de
Lyon en France.
Alain Marliac, Archéologue et ancien de Directeur de Recherches à
l’IRDFrance, pour ses conseils, ses suggestions et ses critiques ainsi que son apport
en documentation spécialisée.
Richard Oslisly, Archéologue, Chercheur à l’IRD-Yaoundé (Cameroun)
pour ses conseils scientifiques, son appui technique et documentaire.
Professeur Thierno Mouctar Bah, dont l’intérêt particulier pour l’archéologie
et son action au sein du programme Ngaoundéré-Anthropos en faveur du
financement des projets archéologiques, nous ont permis de conduire les
recherches dans le domaine.
Professeur Jean-Louis Dongmo alors Doyen de la Faculté des Arts, Lettres et
Sciences Humaines de l’Université de Ngaoundéré, pour ses conseils et
orientations scientifiques, ainsi que ses enseignements méthodologiques.
10 *
J’exprime ma reconnaissance à tous ces professeurs, dont les enseignements
et les orientations méthodologiques ont nourri et préparé à long terme la
réalisation de cet ouvrage : Warnier Jean-Pierre, Elango Lovett, Abwa Daniel,
Kange Ewané Fabien, Dikoumé François, Fanso Verkidjika. J’ai un souvenir
pieux à la mémoire du Père Engelbert Mveng, de Martin Zachary Njeuma et de
Kaptué Léon, mes professeurs.
Une pensée pieuse à la mémoire d’Eldridge Mohammadou (†) féru de
l’oralité certes, mais passionné d’histoire tout court. J’ai passé de longues
heures à l’écouter et à le voir travailler à Ngaoundéré et à Stavanger en
Norvège. Sa chaleur communicative inégalable et sa mise à ma disposition des
informations pratiques sur le repérage des sites archéologiques probables dans
l’Adamaoua, ont allégé ma tâche au cours des prospections.
*
J’exprime toute ma déférence au Bélaka Mboum, qui m’a ouvert grandement
les portes de ses terres de Ngan-Ha, me donnant alors l’autorisation
exceptionnelle de conduire des recherches archéologiques dans des lieux
réservés parce que sacrés ; de procéder avec des collègues norvégiens à une
expérimentation muséographique et muséologique unique en son genre au
Nord-Cameroun.
*
J’exprime toute ma gratitude à Taguem Fah Gilbert Lamblin qui, aux côtés
de Ousmanou Babawa, de regrettée mémoire, m’a accompagné à travers
l’Adamaoua et m’a assisté au cours des campagnes de prospections, de
sondages et de fouilles dans le Djérem, le Faro et Déo, le Mayo-Banyo, le
Mbéré et la Vina
*
J’exprime ma profonde gratitude aux Professeurs Kolyang Dina Taïwé de
l’Institut Supérieur du Sahel et Saïbou Issa de l’École Normale Supérieure de
l’Université de Maroua, qui ont accompagné et soutenu la rédaction de ce texte,
et dont les suggestions et les actes concrets ont contribué à son édition.
*
J’exprime mes sincères remerciements à Hamoua Dalaïlou, Sardi Abdoul
Innocent, Amadou Taousset, Gormo Jean, Hassimi Sambo, Emboubou Kalla
Beatrice, Saliou Mohamadou, Moussa Nganguélé et Ngono Lucrèce et qui
m’ont assisté pendant la collecte des données dans différents sites de
l’Adamaoua.
*
11 Je témoignage ma cordialité aux amis et collègues avec qui j’ai passé des
heures à deviser sur l’archéologie, à refaire le monde et peut-être pas en vain.
Les propos échangés au cours de nos rencontres ont enrichi à des degrés divers
ce texte. Je pense à Cheikh Mbacké Diop, Fougaing Jean-Paul, Mbeleck
JeanPaul, Lingané Zacharie, Cécile Morel, Kouosseu Jules, Mengué Alex Mbom,
Ndassi Patrice, Tchouankap Jean-Claude, Fokouo Jean-Gabriel, Tchatchueng
Jean-Bosco, Tchotsoua Michel, Hamadou Adama, Motazé Akam Marcel,
Ndamé Joseph-Pierre, Tchuenguem Fernand, Mokam David, Saha Jean-Claude,
Dili Palaï Clément, Lieugomg Médard, Wakponou Anselme, Foko Athanase,
Bell Jean-Pierre, Wounfa Jean-Marie, Mbengué Nguimè, Farikou Amadou,
Sonna Désiré, Kosumna Liba’a, Saotoing Pierre, Moussima Njanjo, Téguézem
Joseph, Atsatito Mathias et Ngoufo Théodore.
*
Je me souviens de mes condisciples et amis Fosso Dongmo Basile,
Nkengmo Esther et Fouellefack Kana Célestine, inscrits en « option
Archéologie » à l’Université de Yaoundé au tout début de son fonctionnement.
Nous avions des projets sur l’avenir de l’Archéologie au Cameroun. Sur le
chemin de la vie, des opportunités se sont présentées et de nouveaux choix
furent opérés.
*
J’ai conduit les recherches en compagnie de la plupart de mes étudiants au
cours de plusieurs années académiques dans le cadre des travaux pratiques et
des mémoires de fin d’études. Ils sont évidemment nombreux et ma
reconnaissance s’adresse précisément à ces étudiants qu’ils étaient hier.
Certains sont devenus des enseignants d’Université, quelques uns de grands
commis de l’État. D’autres deviennent progressivement des archéologues
professionnels. J’exprime au préalable ma reconnaissance à ces étudiants qui
ont travaillé à mes côtés dans des chantiers de fouilles au gré des calendriers
académiques. Je pense à Taino Kari Alain, Adam Mamady, Simo Kemegne
Léa, Akoum Aïchatou, Baïguélé Enock, Moukassa Ayama Reine, Boubakari,
Mouadjamou Ahmadou, Aminatou Martine, Soko Ini Casimir, Sakalfoussou
Ndanga.
Dans un autre registre, figurent ces étudiants qui sans pratiquer les fouilles,
n’ont pas moins témoigné un intérêt aux recherches archéologiques à travers
leurs questionnements, critiques et propositions. C’est justement : Gonné
Bernard, Abdourahman Halirou, Adoul-Aziz Yaouba, Sali Babani, Lamanou
Monique, Mgbakim Nazaire, Pamboudam Charlotte, Mamoudou, Fadibo Pierre,
Tassou André, Bring, Aboubakar Moussa, Wassouni François, Mahamat Abba
Ousman, Pahimi Patrice, Sambo Armel, Ahidjo Paul, Adam Mahamat,
Woudamiké Joseph, Wowé Crépin, Tamibé Patalé Suzanne, Kwarmba Solange,
Madjélé Philomène, Maura David, Fanta Bring, Mvoto Thérèse, Amina Djouldé
12 Christelle, Kaimangui Mathias, Doua Sodéa Célestin, Fogué Francis,
Mbarkoutou Mahamat, Noumbissé Arlette Joëlle, Alima Mboulla, Tchamani
Nelly, Aoudou Silas, Hakou Diane, Djouberou Narcisse et Aoudou Doua
Sylvain.
*
Mes sincères remerciements enfin à MM. Taino Kari Alain, Mahamat Abba
Ousman, Wassouni François, Ganota Boniface, Komguem Kamsu Achille,
Mevogbi Erick et Heumen Tchana Hugues pour leurs contributions particulières
à la réalisation de cet ouvrage.



13 AVANT-PROPOS
La présente étude porte essentiellement sur la région de l’Adamaoua, l’une
des dix régions administratives du Cameroun. Les problèmes qui y sont posés et
les réponses qui leur sont apportées sont sensiblement les mêmes dans les autres
régions du pays par rapport à la contribution de l’archéologie à l’histoire. Cette
extension non dogmatique sous-tend le titre de cet ouvrage qui déborde le cadre
régional et intéresse l’espace national.
*
Les lignes suivantes pourront apparaître chez une opinion non ou peu avertie
de la réalité de l’histoire africaine, comme un lieu commun. Mais chez d’autres,
mieux informés de l’état des lieux de l’historiographie africaine, en l’occurrence
les étudiants à qui les pages de cet ouvrage sont particulièrement destinées, elles
peuvent avoir une réelle valeur d’usage. Il est question de former des jeunes,
d’élargir leurs horizons de connaissance sur le passé véritable du continent
africain et sur son apport à l’histoire universelle, sur les raisons de sa défaite
technologique face à la puissance technique coloniale, et principalement de
nourrir et d’accompagner des vocations en archéologie - surtout quand on
estime qu’une bonne partie de l’histoire africaine est encore enfouie sous terre -
et par conséquent, préparer ceux qui le pourront ou le voudront, à leur futur
métier d’archéologue. Le Cameroun et l’Afrique en général en ont tellement
besoin ! Certains anciens étudiants reconnaîtront ici des passages de leurs vieux
cours ; d’autres encore, des fragments de textes qu’ils eurent à expliquer
méthodiquement dans le cadre des évaluations de connaissance. Quoi qu’il en
soit, l’essentiel c’est qu’ils s’en servent désormais, selon les cas, non seulement
pour répondre aux questions d’examen, mais pour résoudre des problèmes que
la découverte de leur lointain passé leur posera surtout quand on sait que les
livres de l’histoire ancienne de l’Afrique sommeillent encore dans son sol.











PREMIÈRE PARTIE

CONSIDÉRATIONS MÉTHODOLOGIQUES GÉNÉRALES
CONSIDÉRATIONS MÉTHODOLOGIQUES GÉNÉRALES
DE LA TRUELLE À LA PLUME / DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE
1- Les fondements de l’étude
La région de l’Adamaoua au Cameroun, telle que nous l’appelons
aujourd’hui, située à mi-chemin entre le sud forestier et le nord savanicole, a
accueilli et a vu traverser au cours des siècles précédents, des femmes et des
hommes entraînés dans divers courants migratoires. Dans les traditions
d’origine de ces migrants, racontées d’une génération à l’autre, dont les
dernières versions ou presque, furent recueillies et transcrites par des
administrateurs coloniaux, missionnaires chrétiens, anthropologues et
historiens, des réminiscences bibliques et coraniques se télescopent, pendant
que des souvenirs de longues marches à travers des brousses giboyeuses avec
des arrêts au bord de vastes étendues d’eau, là-bas à la tête du monde,
reviennent constamment. Sans doute une évocation par rapport à l’actuel
septentrion camerounais, au lac Tchad ou encore au fleuve Logone où ils
séjournèrent avant leurs mouvements vers le pays des forêts et des pluies,
probablement le Cameroun central et méridional actuel. « Ce qui est certain,
c’est que l’Adamaoua, château d’eau de l’Afrique centrale, fut pour de
nombreux peuples du Centre et du Sud Cameroun, un pôle d’attraction et un
centre de diffusion. Des couches successives de peuples y ont fusionné, avant de
s’ébranler dans une nouvelle aventure migratoire, tels les Béti-Bulu qui, ayant
traversé la Sanaga, s’enfoncèrent dans la forêt équatoriale » (Bah Thierno,
1993 : 64).
Or, dans ce fouillis de mythes, de fables, de contes et de légendes, la
contribution de l’archéologie, « cette grande inconnue dans l’Adamaoua, aurait
permis d’y voir plus clair » (Bah Thierno, 1993 : 65). Inopportunément, cet
éclairage reste blafard et le regard flou.
Qui étaient ces femmes et ces hommes en marche? Vieillards, adultes,
adolescents ou enfants ? Comment étaient-ils ? Leurs visages ? Leurs
physiques ? Combien étaient-ils ? À quelles dates se sont-ils engagés sur des
pistes et sentiers? Aventuriers, guerriers, fugitifs, chasseurs-cueilleurs,
pêcheurs, éleveurs, cultivateurs, artisans, marabouts, potières ou métallurgistes?
L’identité véritable de ces migrants en l’état actuel de nos connaissances reste
imprécise. D’où venaient-ils ? Pourquoi étaient-ils partis de leurs berceaux ? Où
allaient-ils ? Que cherchaient-ils ? Qu’ont-ils trouvé sur place à leur arrivée?
Avec qui sont-ils entrés en contact ? Qu’ont-ils fait par la suite ? Comment était
leur environnement naturel ? Comment leurs sociétés étaient-elles organisées ?
Comment et pourquoi fabriquaient-ils des objets ? Comment communiquaient-ils ? Parlaient-ils une même langue ? Avaient-ils des rites ? Dansaient-ils ?
Avaient-ils des chants ? Priaient-ils ? À qui s’adressaient leurs prières ? À quoi
pensaient-ils ? De quelles maladies souffraient-ils ? Comment concevaient-ils la
vie et la mort? Que mangeaient-ils ? Comment s’habillaient-ils ? Comment
étaient leurs habitations ? Quelles preuves matérielles de leur existence
sontelles parvenues à nous ? À qui appartiennent-elles désormais? Autant
d’interrogations sans réponses précises dans la mesure où dans cette région
comme dans d’autres au Cameroun, les témoignages matériels sur les lointaines
manifestations de l’homme ainsi que sur ses activités « dorment encore dans le
sol » (Devisse Jean, 1979).
Au fil des siècles en effet, ces femmes et ces hommes ont laissé dans leurs
habitats, les preuves matérielles de leur séjour qui progressivement se sont
enfouies dans le sol. Ramenés de l’ombre à la lumière grâce aux fouilles
archéologiques, ces « objets témoins, enfouis avec ceux pour qui ils témoignent,
et qui veillent par-delà le suaire pesant des morts-terrains, sur un passé sans
visage et sans voix » (Ki-Zerbo Joseph, 1980 : 27), se présentent sous diverses
factures : fragments d’os, objets lithiques, tessons de poterie, restes d’outils
métalliques et charbons de bois. Au gré des recherches, ces artéfacts livrent des
informations sur les dates d’occupation des sites mis au jour, sur quelques
aspects des activités de leurs habitants et éclairent les relations complexes entre
les hommes et la matière, entre les hommes et l’environnement.
Ces vestiges matériels qui fondent le patrimoine archéologique se retrouvent
éparpillés dans presque toute la région de l’Adamaoua. Cet espace naturel offre
en effet, de favorables possibilités de sédentarisation, de nomadisme et
d’exploitation des ressources végétales, animales et minérales. Ainsi,
l’archéologue a la possibilité de ramasser ou d’exhumer des objets anciens en
montagne, en plaine, au piedmont, dans des grottes, dans des abris sous roche,
aux berges des rivières, dans les tourbières lacustres, dans les champs cultivés
ou dans des terres en friche.
Ce patrimoine archéologique constitue de fait une source matérielle utile à
l’appréhension de certains aspects inconnus et méconnus de l’histoire de la
région de l’Adamaoua, où les principales sources historiques « anciennes » se
limitent d’une part aux informations orales qui se contredisent bien souvent et
restent en général imprécises, et d’autre part aux récits des explorateurs
allemands et aux rapports écrits des administrateurs coloniaux français et
anglais bien que relativement anciens. Dans cette faim documentaire, les
sources archéologiques pourront justement apporter quelques réponses aux
questions d’intérêt historique, culturel, économique et politique qui se posent à
cette région.
Dans le tableau des questions à résoudre et qui fondent cette étude figurent :
l’amorce de l’établissement d’une ossature chronologique de l’histoire
20 régionale, la connaissance des principales séquences de la mise en place des
populations, les raisons du choix des anciens sites d’habitat, les techniques
d’exploitation et de valorisation des ressources naturelles notamment l’argile et
le minerai de fer, le destin du patrimoine archéologique régional, la contribution
de l’archéologie et de l’histoire au développement.
a) L’amorce de l’établissement d’une ossature chronologique de
l’histoire régionale constitue le premier point de cette étude. « En effet,
qu’est-ce que l’histoire sinon l’étude de l’évolution des sociétés humaines dans
le temps ? Pas d’histoire sans chronologie » (Person, 1962 : 462). Comment
donc hiérarchiser les faits dans un environnement culturel où les repères
chronologiques sont encadrés par des formules lapidaires et polysémiques du
type : avant le jihad (guerre sainte musulmane) ; avant l’arrivée du Blanc ; au
temps de l’invasion des criquets ; précolonial ; colonial ; postcolonial ;
tradition ; modernisme ; perspective historique ; etc., sans aucune prise réelle
sur la durée ? En effet, lorsqu’on aborde généralement l’étude du passé de
l’humanité, la première question à laquelle on s’attelle à répondre (le point
essentiel pour savoir ce qui s’est réellement passé) est Quand? : « quand est-ce
que les changements les plus significatifs se sont-ils produits dans les diverses
parties du monde où nous vivons et que nous explorons? » (Renfrew Colin,
1990 :5). Quand est-ce que l’Adamaoua fut-elle peuplée pour la première fois?
Par qui ? Comment les habitants ont-ils découvert et trouvé le milieu au
commencement? Comment l’ont-ils colonisé?
En effet, des repères chronologiques plus ou moins fiables définis par des
méthodes de datation absolues et relatives orientent la recherche, définissent les
priorités et problématisent certaines trouvailles. Savoir à quelles époques des
sites furent occupés ou désertés est indispensable pour situer dans le temps et
dans l’espace, les mouvements des populations, la dynamique des paysages et la
production des savoirs dans l’Adamaoua, cette région charnière entre le nord et
le sud du Cameroun, entre les écosystèmes de forêt et de savane, entre les
groupes linguistiques bantous, adamawa et soudanais. Ce sont là des
interrogations auxquelles l’archéologue peut proposer des éléments de réponse
grâce aux datations scientifiquement établies, même si certaines réponses
resteront au conditionnel.
b) L’état des connaissances rigoureuses sur la mise en place des
populations dans cette région où cohabite plus ou moins harmonieusement une
mosaïque d’ethnies, formidable puzzle ethnique aux accents linguistiques
dignes de la tour de Babel, constitue également l’un des points saillants de cette
recherche. Quand on appréhende à la suite d’Eldridge Mohammadou (1991, I :
5), qu’« aucune des composantes ethniques de ce pays ne peut se targuer
d’avoir été toujours là : toutes, sans exception, ont été à un moment ou à un
autre du passé, d’une provenance extérieure au triangle géopolitique que
constitue le Cameroun d’aujourd’hui », la question des migrations anciennes et
21 peuplement du Cameroun mérite une étude scientifique rigoureuse. Nécessité
requise dans un environnement social traversé par des débats passionnés,
politisés, instrumentalisés et biaisés sur l’autochtonie et l’allochtonie, et qui ont
quelquefois entraîné des Camerounais dans des affrontements physiques à
l’issue parfois fatale, leur faisant perdre de vue que l’autochtone d’aujourd’hui
n’est que l’allogène d’hier. Au début des années 1990, l’effervescence
démocratique qui a embrasé la région de l’Adamaoua à l’instar de toutes les
autres du Cameroun opposait les « premiers occupants » ici aux « derniers
occupants » là-bas ; dressait rageusement les « autochtones » contre les
« allochtones » ; opposait les « envahisseurs » aux « envahis », sans qu’aucun
protagoniste impliqué dans cette querelle sur le droit du sol, soit objectivement
capable de définir le contenu historique de ces oppositions et de ses
revendications. De ces évènements, il ressort que des études archéologiques,
sans être capables de nommer les peuples producteurs de cultures que découvre
l’archéologue, peuvent faciliter le dialogue interculturel à travers
l’interprétation des indices que lui procurent les vestiges matériels, dont certains
ont des prolongements dans le présent. Comme le souligne Alain Marliac
(1975 : 324) : « seuls ces objets à la suite d’un examen identique de leurs
parties présentes et passées peuvent permettre le raccordement de certains
composants actuels d’une ethnie aux composants d’une ethnie disparue. Ils
permettent seuls, aussi, parce que constitués d’unités comparables, de tenter
des comparaisons d’ordre synchronique et des hypothèses raisonnables sur la
filiation, l’emprunt, la diffusion entre divers groupes humains disparus et
actuels. »
Qu’il s’agisse des pièces lithiques grossièrement taillées ou polies, des objets
céramiques ou des outils métalliques, ces artéfacts autorisent en archéologie, la
définition des cultures ainsi que la caractérisation des phases culturelles ou la
circonscription des régions culturelles. Selon leurs faciès et suivant la qualité
des fouilles et des analyses, ces vestiges autorisent des déductions sur les
anciens paysages, sur les activités économiques ou encore sur l’organisation de
l’espace habité.
Or, le travail sur la mise en place des ethnies camerounaises est absolument
nécessaire en vue de l’acquisition d’une suffisante profondeur temporelle à leur
sujet. Cette appréhension passe par la collecte, l’inventaire et l’étude de tous les
traits de la culture matérielle encore visibles et saisissables. Mais au regard de
l’état sommaire de la pratique archéologique au Cameroun, les connaissances
sur les ethnogenèses restent limitées. La littérature disponible sur les ethnies se
fonde essentiellement sur des traditions d’origines, recueillies généralement
auprès des ethnies concernées par des administrateurs coloniaux, des
missionnaires européens, des historiens et anthropologues camerounais ainsi
que des africanistes. Ces informations, toutefois indispensables, restent
insuffisantes. En effet, ici comme ailleurs, face à l’usage démagogique qui est
22 trop souvent fait de la diversité culturelle, source de nombreux conflits
interethniques, une meilleure connaissance du patrimoine commun à de
nombreux groupes ethniques de l’Adamaoua pourrait conduire à une conception
où le nationalisme et la fraternité l’emporteraient enfin sur le tribalisme. Dans
une perspective historique en général, les ressemblances l’emportent souvent
sur les différences.
c) Les raisons du choix et de l’occupation des anciens sites d’habitat
dans l’écosystème de l’Adamaoua motivent également cette entreprise
scientifique. L’impact des facteurs naturels sur le peuplement et la production
culturelle est en effet si manifeste que Louis Frédéric (1978 : 54-56) invite tout
archéologue à la recherche d’un site, de se poser constamment la question de
savoir pourquoi les hommes auraient un intérêt particulier à s’installer dans un
endroit et pas dans un autre.
Si l’inventaire des anciens villages dans l’Adamaoua révèle une forte
propension à l’occupation des sites d’altitude, la région dans l’ensemble offre
d’immenses possibilités de colonisation du milieu en dépit de l’important appel
des hauteurs, à savoir l’attrait des montagnes. Dans cet espace naturel, des
massifs rocheux de facture granitique ou basaltique, tourmentés et chaotiques,
conséquence de l’activité volcanique qui s’est manifestée de la fin du
Secondaire jusqu’au début du Quaternaire, enserrent les villages et « veillent »
sur les hommes. Ici aussi, des plaines cultivées, des paysages arborés et de
vastes surfaces couvertes de graminées sauvages se chevauchent, maillent le
territoire et donnent à manger aux hommes et aux animaux. Des rivières
tumultueuses serpentent dans le paysage, toisent les eaux calmes des ruisseaux
ainsi que les eaux stagnantes des mares et des lacs et donnent à boire aux
hommes et aux bêtes. L’Adamaoua est riche en grottes et abris sous roche, qui
servirent jadis d’habitats et conservent aujourd’hui encore, des trésors de leurs
anciens occupants, notamment l’antre de Raou Yon Pou à Ngan-Ha, village
mboum situé aux environs de Ngaoundéré.
Dans leur milieu naturel et à leur époque, les hommes sans doute guidés par
des mobiles pragmatiques, ont recherché des sites hospitaliers offrant des abris
sûrs, des gisements de matières premières, des terres fertiles, du vert et gras
pâturage, ainsi que des points d’eau potable et/ou salée. Ils se sont installés, soit
en montagne, soit dans des vallées, soit dans des cols ou dans des passages. Ils
ont souvent campé aux rivages des cours d’eau qui désaltèrent les humains et
abreuvent les bêtes. Ils ont occupé les forêts et les savanes, hébergeant des
populations animales et végétales d’une grande hétérogénéité. Ils ont exploité
les arbres et les arbustes pour en tirer du bois d’œuvre, du bois de chauffage,
des feuilles et des baies comestibles, des écorces et des sèves médicamenteuses.
La chasse des animaux et des oiseaux sauvages leur a procuré de la viande, du
sang, de la graisse, des peaux, des os et des plumes. L’exploitation des roches à
l’instar du granite, de l’argile et du minerai de fer, a permis la production d’une
23 gamme diversifiée d’outils et d’objets aux usages multiples, dont les restes
fragmentés sont parfois visibles en surface dans des sites désertés. Appréhender
les mobiles du choix et de l’occupation des sites permet à l’archéologue de
reconstituer les anciens paysages, de comprendre des modes de vie ainsi que les
performances technologiques de leurs occupants.
d) L’étude des techniques d’acquisition, de transformation et
d’utilisation des ressources naturelles, essentiellement d’ordre minéral et
végétal dans l’écosystème régional, occupe une place significative dans cette
investigation scientifique. L’écosystème renvoie en effet à la dynamique de
l’environnement et aux interactions entre les différentes composantes du milieu,
comme le climat, le relief, la flore, la faune ou les sols. L’étude de l’écosystème
permet de jauger les différentes possibilités qu’offre l’environnement aux
sociétés, d’évaluer les types de contraintes auxquelles elles doivent faire face,
d’apprécier les formes et les qualités de réponses et d’adaptation qui en
découlent. Dans l’espace adamaouaen, l’interprétation des vestiges
archéologiques mis au jour démontre comment les populations confrontées à
l’impérieuse nécessité de se nourrir, de se défendre et de se loger ont produit
des objets et des outils adaptés à leur milieu de vie. Agriculteurs, potières,
forgerons, architectes entre autres experts inconnus ou méconnus, avaient atteint
dans leurs secteurs d’activités, un niveau remarquable de technicité qui force
l’admiration. De l’analyse des archives matérielles disponibles, il ressort
l’expression des savoirs et des savoir-faire de leurs auteurs, somme de plusieurs
siècles d’expérience et traductions patentes des relations complexes entre les
hommes et leurs milieux, entre les hommes et leurs espérances.
L’Adamaoua, en effet, fut le théâtre d’importantes unités de production de
poterie et de fer, activités aujourd’hui disparues ou presque. À cet effet, cette
étude s’attelle grâce à la démarche archéologique et de l’anthropologie des
techniques, à appréhender les secrets de ces savoir-faire, en s’appuyant sur
l’analyse de leurs vestiges et sur l’observation de la chaîne opératoire de
certaines de ces techniques, dont la poterie surtout et la métallurgie du fer qui se
pratiquent encore dans la région. Sont de ce fait examinés les aspects
techniques, économiques, sociaux et culturels de ces métiers. Toutefois, il se
posera toujours la question cruciale de savoir pourquoi ces activités
manufacturières africaines, tout en étant en leur temps semblables à celles des
autres régions du globe, n’ont pas abouti à l’éclosion d’une technique que l’on
puisse qualifier de moderne ou de révolutionnaire.
e) Le destin du patrimoine archéologique régional intéresse
particulièrement cette étude, dans un contexte où les hommes revendiquent et
défendent leur identité culturelle et que parallèlement leur patrimoine
archéologique est menacé par des vandales ou détruit en partie par de multiples
chantiers. À ce sujet, il faut avoir une vision claire de ce que nous perdons. Que
sauver ? Comment s’y prendre ? Que représente ce que nous sauvons ? Tel est
24 en effet l’aspect difficile de la mission et de l’entreprise archéologiques dans
l’Adamaoua. Les menaces qui pèsent sur les sites sont légion : extension des
surfaces agricoles, urbanisation rapide et incontrôlée, surpâturage et feux de
brousse fréquents. Ces facteurs se coalisent pour mettre en péril le patrimoine
archéologique, interdisant ainsi définitivement, l’accès à un passé inconnu,
méconnu ou à peine connu et qui est en train de disparaître. Or, « sous les
cendres mortes du passé, gisent toujours quelque part des braises chargées de
la lumière des résurrections » (Ki-Zerbo, 1980 : 42). Pourquoi donc les
éteindre ?
Dans l’Adamaoua comme dans les autres régions du Cameroun, de
nombreux témoignages matériels sur les lointaines manifestations de l’homme
dorment encore dans les strates de son sol et par conséquent, tout élément que
l’on distrait de ces archives sans précaution et sans analyses préalables est
comparable à une bouche qui se ferme ou encore à une page d’un livre
d’histoire qu’on arrache, déchire ou brûle sans l’avoir lue. L’archéologie est
donc appelée à jouer un rôle majeur dans la restitution du passé africain au
regard de son objet d’étude et de sa méthode de recherche. Ces archives
particulières contenues dans les sites archéologiques constituent le patrimoine
archéologique, document matériel sur les activités humaines du passé.
En effet, la protection et la gestion attentive de ces vestiges matériels sont
indispensables pour permettre aux archéologues et aux autres scientifiques de
les étudier et de les interpréter au nom des générations présentes et à venir, et
pour leur bénéfice. Les vestiges archéologiques sont en effet les images des
sociétés humaines millénaires qui nous aident à comprendre l’évolution des
comportements des hommes dans leur vie quotidienne et dans une perspective
historique. Par conséquent, elles doivent être protégées physiquement et
juridiquement, valorisées et diffusées à travers les outils multimédias, les
industries et établissements culturels, afin d’instruire les peuples sur leurs
relations avec leurs ancêtres et leurs œuvres. « C’est pourquoi l’œuvre suprême
qui consiste à former l’homme ne peut qu’être imparfaite dans l’ignorance
biologique de cet homme, des ancêtres qui lui ont donné la vie. Aucun
enseignement, autre que l’histoire ne saurait lui apporter une large ampleur de
vues dans l’espace et dans le temps » (Ki-Zerbo, 1957 : 57). De ce fait, ne
serait-ce que rechercher ce lien entre hier et aujourd’hui, justifie cette étude tant
il est certain de l’avis de Jules Michelet que dans certaines circonstances,
« celui qui voudra s’en tenir au présent, à l’actuel, ne comprendra pas
l’actuel ».
f) La problématique de l’apport de l’Archéologie et de l’Histoire au
développement figure également parmi les préoccupations de cette étude. En
effet, il est fréquent d’écouter au Cameroun et probablement ailleurs, des propos
du genre : quel est l’intérêt des études archéologiques ? À quoi servent les
recherches en histoire? On mange l’anthropologie ? Qu’est-ce que vous pouvez
25 réellement découvrir de nouveau dans l’histoire de l’humanité? Que valent
même vos recherches en archéologie dans un contexte dépourvu du petit
laboratoire d’analyse et encore moins de datation ? Ces interrogations soulèvent
en fait le doute sur l’utilité des études et des recherches en sciences humaines
particulièrement en faveur du développement.
L’archéologie reste inconnue, voire méconnue du grand public. Ceux qui en
ont une vague idée la réduisent, soit à la chasse aux trésors, soit à la quête de
l’inutile et du caduc. Des hommes et des femmes s’interrogent bien souvent sur
ce que l’archéologie peut offrir de spécifique ou de concret à leur région,
notamment l’Adamaoua où règne la précarité comme dans les neuf autres. Les
certitudes et les optimismes les plus fermes d’hier ont progressivement cédé le
pas au doute. Ici, la misère, le chômage, les exclusions, les maladies sont
tenaces. Dans cette ambiance de paupérisation, les gens se demandent quelle
importance il y aurait à fouiller dans les décombres du passé alors que se posent
à l’humanité des problèmes contemporains plus graves, exigeant des solutions
urgentes adaptées au temps présent.
« Il semble le plus souvent incongru de rapprocher les mots archéologie et
développement, l’un évoquant presque irrésistiblement une « science inutile »,
l’autre des problèmes immédiats, fondamentaux et ardus » (Marliac Alain,
1975 : 363). Comment en serait-il autrement puisque l’histoire ou l’archéologie,
dit-on dans la rue et dans les chaumières, enseigne le périmé, l’obsolète et
l’archaïque. Quel intérêt y aurait-il à s’en préoccuper dans un contexte où tout
progresse, où tout avance et à la vitesse de l’électron? Ces propos, on les entend
régulièrement à telle enseigne que ceux qui s’engagent sur les sentiers des
sciences historiques sont généralement considérés comme les « adeptes de
l’inutile ».
Ce questionnement devient plus incisif lorsqu’il s’adresse aux archéologues
africains œuvrant en Afrique par rapport à leur contribution à l’amélioration des
conditions de vie des populations. Lors d’une séance du cours « Archéologie et
Histoire de l’Afrique » à l’université de Ngaoundéré, en 1995, je demande aux
étudiants de deuxième niveau d’histoire de définir l’archéologie. Les réponses
fusent et m’étonnent. Condensé :
« Les archéologues sont des vandales. Ils profanent les tombes de nos
ancêtres, volent les offrandes qui accompagnent leur dernier voyage et qui sont
censées garantir leur survie dans l’au-delà. Les archéologistes (sic) troublent la
paix et le silence des lieux sacrés avec des pelles et des machines, et suscitent
par conséquent la colère des dieux. Ceux-ci, en représailles, confisquent les
pluies et libèrent les criquets. Savez-vous pourquoi il ne pleut pas dans le
village Moukouléhé depuis des lunes ? C’est parce que ces sorciers qui se
prennent pour des scientistes (sic) étaient au village il y a quelques mois. Ils ont
creusé le sol et ont volé les calebasses purificatrices ainsi que les pierres de
26 foudre offertes à dessein aux dieux de la pluie et du mil. Le ciel est désormais
sec. Il ne pleuvra plus tant qu’on n’aura pas réparé le parjure par des rites
appropriés. Le village est perdu! »
Cette épouvantable caricature de la discipline révèle une fausse et étrange
perception de l’archéologie, de l’histoire et du développement par quelques
individus. Il y a donc nécessité de l’explication du bien-fondé de l’activité
archéologique au regard de la réalité de l’histoire africaine afin de concilier le
public et l’archéologie, d’informer les populations sur les sentiers buissonnants
du développement. Les archéologues doivent démontrer qu’entre archéologie,
histoire et développement, le dialogue est évident et que le lien est étroit. Ils
doivent faire comprendre clairement que la fouille archéologique n’est pas la
quête frénétique des objets rares, anciens et exceptionnels à des fins
mercantiles, mais qu’elle est la recherche scientifique des traces anciennes de
l’homme, notre ancêtre.
L’archéologie, science affine de l’histoire, joue un rôle fondamental dans
l’appréhension du passé à travers les vestiges matériels. Qu’est-ce que c’est que
ce passé ? En quoi est-il utile au développement ? Quel développement ? Tant
qu’on ne réduit pas le développement à la seule aisance matérielle et financière,
à la victoire sur la famine et sur les maladies, aux exploits militaires, à
l’expansion industrielle ou à l’innovation technologique et aux prouesses
numériques, le développement se perçoit comme un processus global de
transformation de la société, procurant à ses membres le maximum de bien-être
sur le plan matériel, financier, culturel, intellectuel et éthique, autant de valeurs
tangibles et intangibles qui se mutualisent pour soutenir une vie harmonieuse.
L’apport de l’archéologie au développement dans la région de la
l’Adamaoua est évident pour justifier entre autres mobiles, la présente étude. Il
porte essentiellement sur la contribution de l’archéologie à l’écriture de
l’histoire de l’Adamaoua : migrations, peuplement, maîtrise de l’espace,
production de la culture matérielle, apport de la culture au développement. Des
éléments qui structurent la cohabitation pacifique entre les groupes ethniques, la
maîtrise de l’occupation de l’espace, la protection de l’environnement, qui sont
au centre des préoccupations des populations locales aujourd’hui.
L’archéologie et l’histoire revisitent nos ancêtres disparus et leurs œuvres à
travers des vestiges matériels parvenus jusqu’à nous. L’archéologue les met au
jour et les interprète afin d’apporter des réponses à quelques interrogations que
se posent les hommes de son temps. Si l’archéologue se penche sur ces
« vieilles choses » que sont les pollens fossilisés, les fragments osseux, les
artéfacts lithiques, les tessons de poterie, les statuettes, les pièces métalliques
plus ou moins oxydés, les tas de cendres, etc., c’est pour y chercher ses
ancêtres, c’est pour appréhender les activités et les modes de vie des hommes
d’autrefois auxquels un pont biologique et culturel relie nécessairement ceux du
27 présent. Le retour au passé ne relève pas de la complaisance. On y recourt pour
prendre des leçons permettant l’accès à la compréhension du monde
contemporain. En effet, « le passé pèse sur notre présent et nous ne sommes
réellement contemporains de notre temps que si nous savons reconnaître dans
les évènements d’aujourd’hui les effets à long terme d’une histoire souvent
ancienne » (Rémond, 1990 : 7).
Ainsi, la place des sciences historiques dans le progrès humain est indéniable
sur le plan de la construction de l’unité nationale, du dialogue entre les peuples,
de la tolérance, du dynamisme économique, des expériences scientifiques et
techniques à partir des enseignements issus du passé. Plusieurs drames qui
déchirent l’humanité actuelle ont souvent une origine historique : racisme,
tribalisme, massacres interethniques, épuration ethnique, génocide, guerres des
religions, entre autres drames générés par la pauvreté matérielle, mentale et
intellectuelle.
Les fondements de cette recherche nous ont ainsi révélé les défis et les
enjeux assignés à l’archéologie camerounaise en général et à celle de
l’Adamaoua en particulier. Dans une perspective pédagogique, s’impose alors la
nécessité d’une clarification des concepts clés qui structurent cette étude en vue
d’une meilleure appréhension de notre propos. L’explication intéresse les mots :
archéologie, histoire, mémoire et sol.
2- Clarification des concepts
Le sol pour mémoire : Apports de l’archéologie à l’histoire du Cameroun,
est le titre de cet ouvrage. Il pose d’emblée le problème du rapport entre
l’archéologie et l’histoire. Deux disciplines scientifiques qui, naturellement,
traitent toutes du passé de l’humanité. Quelles différences donc entre ces deux
sciences à vocation historique et qui portent pourtant des terminologies
différentes ? Quel rôle joue précisément l’archéologie dans l’écriture de
l’histoire ? Quelle archéologie pour quelle histoire de l’Adamaoua ? Questions
plurielles intéressant les fondements méthodologiques et les ancrages théoriques
spécifiques, auxquelles la présente étude s’efforce de répondre dans la mesure
des données disponibles et exploitables. De l’avis des archéologues britanniques
Colin Renfrew et Paul Bahn (1996 : 11), l’archéologie ne diffère pas de
l’histoire du moins dans son objectif principal, qui est la connaissance
scientifiquement élaborée des actions des hommes dans le temps. La véritable
différence entre ces sciences affines porte essentiellement sur le cadre
chronologique et la nature des documents soumis à l’étude de l’archéologue et
de l’historien, tous des enquêteurs du passé.
Archaeology as history. If, then, archaeology deals with the past, in what
way does it differ from history? In the broadest sense, just as archaeology
is an aspect of anthropology, so too is it a part of history - where we mean
the whole history of humankind from its beginnings over 3 million years
28 ago. Indeed for more than 99 percent of that huge span of time
archaeology - the study of past material culture - is the only significant
source of information, if one sets aside physical anthropology, which
focuses on biological rather than cultural progress. Conventional
historical sources begin only with the introduction of written records
around 3000 BC in western Asia, and much later in most other parts of
the world (not until AD 1788 in Australia, for example). A commonly
drawn distinction is between prehistory - the period before written records
- and history in the narrow sense, meaning the study of the past using
written evidence.” In some countries “prehistory” is now considered a
patronising and derogatory term which implies that written texts are more
valuable than oral histories, and which classifies their cultures as inferior
until the arrival of western ways of recording information. To
archaeology, however which studies all cultures and periods, whether
with or without writing, the distinction between history and prehistory is a
convenient dividing line that simply recognizes the importance of written
word in the modern world, but in no way denigrates the useful
information contained in oral histories…Archaeology can also contribute
a great deal to the understanding even those periods and places where
documents, inscriptions, and other literary evidence do exist. Quite often,
it is the archaeologist who unearths such evidence in the first place.
Les archéologues français Anne Lehöerff et François Giliny ont une
perception semblable à celle de leurs confrères britanniques sur l’étroite
solidarité entre l’archéologie et l’histoire, ainsi que sur la nature des documents
soumis à l’étude des archéologues et des historiens. À leur avis, l’archéologie
« ne se distingue guère de l’histoire, et plus encore, elle peut être considérée
comme une discipline historique », à l’instar de Colin Renfrew et Paul Bahn qui
parlent de « Archaeology as history ».
L’archéologie appartient à la grande famille des sciences humaines et ses
finalités sont de comprendre les sociétés du passé. En ce sens, elle ne se
distingue guère de l’histoire, et plus encore, elle peut être considérée
comme une discipline historique. Si le lien est aussi fort, pourquoi donc
utiliser, conserver plutôt, une terminologie différente ? En histoire, le
chercheur travaille sur des sources écrites alors qu’en archéologie il
s’intéresse aux vestiges matériels du passé. Dans le détail, les différences,
plus profondes encore, ne sont pas sans porter quelques conséquences sur
les modalités d’acquisition de la documentation et même sur son
exploitation. Les sources écrites utilisées pour comprendre le passé
existent en tant que telles dans les fonds privés et publics. Pour les
utiliser, il faut juste, au pire, les trouver, ouvrir un carton oublié et être
capable d’en faire la lecture. Elles peuvent alors servir sans limites, dans
leur intégralité, à un nombre infini de chercheurs. Les sources matérielles
sont des vestiges enfouis dans le sol, sous l’eau, qu’il faut découvrir après
un temps plus ou moins long d’enfouissement et d’oubli. Cet acte (parfois
aussi appelé « invention ») ne se fait pas de manière anodine. En effet,
pour collecter les données, il faut également détruire une partie d’entre
29 elles : des traces, des niveaux récents pour atteindre des structures plus
anciennes, etc. La documentation directe qui subsiste n’est donc qu’une
fraction d’un ensemble plus vaste qui existait avant la découverte. Les
méthodes employées pour cette collecte comme la documentation établie
au cours de celle-ci (enregistrement divers, notes) s’avèrent donc ici
déterminantes. (Lehöerff et Giliny, 2002 : 39)
Selon Jockey Philipe (1999 : 11-12) :
L’archéologie « est un mot composé de deux termes grecs (ta) archaia
(les choses anciennes) et logos (discours, parole sur), dont l’association se
présente comme un « discours sur le passé », une science des choses
anciennes ». L’archéologie dans cette acception, est indissociable d’une
recherche des origines, notion comprise dans le terme grec archê
(l’origine, le commencement), d’où dérive l’adjectif archaios (ancien, qui
a rapport aux origines). L’archéologie se présente donc comme un
discours sur les origines autant que comme un discours sur l’ancien, et
témoigne d’un refus originel de l’immédiateté de l’existence. Celle-ci
n’est pas un donné, mais le fruit d’une construction. Dès lors, les liens
entre archéologie et histoire sont indéfectibles. Pas d’archéologie sans
histoire.
Quelles spécificités et quels champs d’action en fin de compte, pour chacun
de ces deux membres de « la grande famille des sciences humaines, dont les
finalités sont de comprendre les sociétés du passé » ?
a) L’Archéologie
En vue de la présentation de la pluralité des regards autour de ce concept et
pour des motivations d’ordre pédagogique, nous listons ci-dessous, des propos
d’auteurs aux renommées scientifiquement établies.
Louis Frédéric (1967 : 21) : « discipline de synthèse, définir l’archéologie en
un mot est difficile. Son principal but peut se résumer en se posant la question
suivante : « comment vivaient, que pensaient nos ancêtres ? »
Burnouf Joëlle (1996 :125) : « discours sur les origines » selon les
dictionnaires classiques, « l’archéologie est la recherche et l’étude des origines,
du passé à travers les vestiges muets le plus souvent enfouis dans le sol et
abandonnés depuis longtemps sur les sites désertés par les populations ».
Étymologiquement, l’archéologie est la science de l’Antiquité (archaios =
antique et logos = science) au sens où l’entendaient les historiens grecs et
romains. De nos jours, elle est devenue plus riche et plus complexe, intégrant
des champs nouveaux aussi bien sur le plan chronologique que de l’objet
d’étude, pour amener Annette Laming Emperaire (1963 : 8) à la définir comme
« technique d’appréhension du passé de l’humanité à travers ses vestiges
matériels ».
30 L’archéologue française Joëlle Burnouf (1996 : 125) assimile l’archéologue
à l’historien et évalue son apport à la connaissance du passé de l’humanité :
L’archéologue est un historien qui produit des données qui seront le
matériau d’une réflexion historique…L’archéologue « effeuille »
l’enregistrement stratiformé, c’est-à-dire l’enregistrement sédimentaire
d’origine anthropique, en commençant par le plus récent pour aller au
plus ancien, dans l’ordre du dépôt, pour en tirer des informations d’ordre
historique. Cette recherche permet de compléter les connaissances, en
compensant notamment l’absence ou la pauvreté des autres sources de
l’histoire, en particulier des sources écrites.
Louis Frédéric (1978 : 20-21) considère « l’archéologie [comme] la science
de l’humanité disparue. C’est la science qui se propose d’étudier tous les
documents, de quelque nature qu’ils soient, pouvant apporter quelque lumière
sur le passé de l’humanité. Étude essentiellement humaine, l’archéologie n’est
pas la science des vieilles pierres, car si elle étudie celles-ci, c’est surtout pour
y trouver une présence humaine ».
Jean-Marie Pesez (1997 :18) considère l’archéologie comme une science
carrefour s’intéressant à tous les documents et dont l’exploitation est
indispensable pour remonter le temps et appréhender les civilisations disparues :
« L’archéologie se propose d’étudier tous les documents de quelque nature
qu’ils soient, pouvant apporter quelque lumière sur le passé de l’homme ». Les
vestiges archéologiques sont en effet les images et les reflets des sociétés
humaines disparues. Comme le souligne Pierre Mohen (1990 : 7), « ce sont des
archives particulières qui nous aident à comprendre l’évolution des
comportements des hommes dans leur dimension quotidienne et historique ».
C’est dans cette optique que s’inscrit cette pertinente observation de
l’archéologue anglais Sir Mortimer Wheeler : “the archaeological excavator is
not digging things but people” : « ce ne sont pas les objets que l’archéologue
doit exhumer, mais des êtres vivants ». Constatation est entièrement justifiée,
même si l’archéologue ne prétend guère apporter des réponses concrètes à
toutes les questions qui se posent à l’histoire des hommes et de leurs œuvres
dans la société où il travaille. Sir Mortimer déplaçait tout simplement alors
l’objet de la recherche archéologique de la chasse au trésor communément
pensée, vers la connaissance de l’histoire de l’humanité, généralement ignorée.
Concluons cette définition du concept archéologie par la clarification du
métier d’archéologue. L’archéologie est un métier caractérisé par des séjours
plus ou moins longs sur des terrains proches ou lointains, traversés par des
conditions climatiques souvent contrastées. C’est un travail mené entre l’ombre
des cavernes et la lumière des bibliothèques. C’est une activité partagée entre
des salles de cours et de conférences bruyantes et le silence des laboratoires
d’analyse et d’interprétation des vestiges. L’archéologie est un métier écartelé
31 entre passion et action, entre loisirs et labeurs, entre la manipulation de la pelle
et de la plume.
Archaeology is a partly the discovery of the treasures of the past, partly
the meticulous work of the scientific analyst, partly the exercise of the
creative imagination. It is toiling in the sun on the excavation in the desert
of Iraq; it is working with living Inuit in the snows of Alaska. It is diving
down to Spanish wrecks off the coast of Florida, and it is investigating the
sewers of Roman York. But it is also the painstaking task of interpretation
so that we come to understand what these things mean for the human
story. And it is the conservation of the world’s cultural heritage - against
looting and against careless destruction. Archaeological, then, is both a
physical activity out in the field, and intellectual pursuit in the study or
laboratory. That is part of its great attraction. The rich mixture of danger
and detective work has also made it the perfect vehicle for fiction writers
and film-makers, from Agatha Christie with Murder in Mesopotamia to
Steven Spielberg with Indiana Jones. However far from reality such
portrayals is an exciting quest - the quest for knowledge about ourselves
and our past. Colin Renfrew et Paul Bahn (1996 : 11)
L’archéologie, à première vue, semble donc être un métier de rêves,
agrémenté de voyages, de découvertes des horizons lointains et d’aventures, ce
qui n’exclut point la rigueur scientifique requise pour son exercice, de longues
et patientes recherches dans le froid, sous le soleil, livré parfois aux insectes, et
suivies d’exigeants travaux de laboratoire. Ce n’est pas une carrière impossible
et le Cameroun, où œuvrent à peine une dizaine d’archéologues professionnels,
en a un réel besoin compte tenu de l’état des connaissances sur l’histoire
ancienne du pays. Que peut-on valablement dire à propos de l’histoire du
Cameroun actuel avant 1843, date du débarquement des missionnaires anglais
Joseph Merrick et Alfred Saker à Douala et plus tard des colons allemands,
français et britanniques avec leur écriture?
Toute nation a besoin de retracer et de maintenir ses origines. Afin
d’enrichir les collections de ses musées ou pour développer une industrie
touristique autour des sites archéologiques exceptionnels, un pays doit disposer
d’une équipe d’archéologues. Sous ce rapport, même le secteur privé n’y
échappe pas. Des entreprises d’ingénierie qui participent à la construction des
barrages hydro-électriques, des axes routiers, des complexes immobiliers ou de
l’exploitation des champs pétrolifères et gaziers sont obligées, au Cameroun, de
procéder à des fouilles archéologiques avant le début des grands travaux si
ceux-ci menacent le patrimoine national. Des textes de loi régissent d’ailleurs ce
secteur. C’est le cas précisément de la loi n° 91/008 du 30 juillet 1991 (modifiée
par un texte de loi adopté le 9 avril 2013 par l’Assemblée nationale, lequel sera
soumis à la ratification par le président de la République), portant protection du
patrimoine culturel et naturel national.
32 La protection et la gestion attentives des archives matérielles issues des
fouilles sont donc indispensables pour permettre aux archéologues et aux autres
scientifiques de les étudier et de les interpréter au nom des générations
présentes et à venir, et pour leur bénéfice, tant il est reconnu « que la
connaissance des origines et du développement des sociétés humaines est d’une
importance fondamentale pour l’humanité tout entière en lui permettant de
reconnaître ses racines culturelles et sociales dans leur diversité » (Rapport
ICOMOS-ICAHM, 1988). Étude essentiellement humaine, l’archéologie n’est
pas la science des vieilles pierres. Si elle étudie celles-ci, c’est pour y déceler
toute présence humaine. Ainsi, « l’archéologie en contribuant à une meilleure
appréhension du passé, joue un rôle indirect, mais déterminant pour la
compréhension du présent ce qui n’est pas sans effets pour la préparation des
choses à venir », comme l’observe Gérard Bertrand (1995 : 279).
Connaître l’homme qui nous précéda, comprendre ses gestes, pénétrer sa
pensée, saisir pourquoi il vivait de telle façon, comment il concevait sa
vie avant et après la mort, cela ne nous permet-il pas de nous connaître
nous-mêmes et nos semblables ? Comprendre les raisons d’être et le
développement d’une pensée, n’est-ce pas saisir un peu plus
profondément la nôtre ? On peut en effet déduire de l’homme du passé
celui que nous sommes tant il est vrai que l’archéologie a permis au cours
des cinquante dernières années, de jeter un regard neuf sur le passé dans
toute sa variété depuis l’avènement des Homo habilis jusqu’à l’ère
industrielle (Frédéric Louis, 1967 : 7- 8).
Ce sont en effet ces siècles précédents, qu’ils fussent obscurs ou éclairés,
dynamiques ou immobiles, dogmatiques ou démocratiques, qui ont conditionné
notre présence, notre pensée, notre civilisation. L’intérêt qu’il y a par ailleurs à
faire des études archéologiques et historiques, c’est l’amour de l’homme, car
rien de ce qui est humain n’est indifférent à l’archéologue et à l’historien et le
plus grand sujet d’études comme celui d’infinis étonnements reste l’homme
avec ses actions étalées dans le temps et inscrites dans diverses sociétés. Le
véritable archéologue, de l’avis d’Arthur Weigall (The Glory of the Pharaohs,
cité par Steven Silverberg (1987 : 13) :
Ne se contente pas de voir dans les squelettes de vulgaires ossements, car
tout son effort visera à leur rendre leur peau, et à remplir leurs crânes
vides de pensées. Il ne se réjouit pas non plus de découvrir des
constructions en ruine parce qu’elles sont en ruine; il aurait plutôt
tendance à déplorer leur état… En fait l’archéologue est si épris de la vie
qu’il aimerait faire se lever tous les morts de leurs tombes. Il n’accepte
pas l’idée selon laquelle les hommes du passé ne seraient que poussière ;
il aimerait leur rendre la vie pour partager avec eux la lumière du soleil
qu’il juge si précieuse. Il est un tel ennemi de la Mort et de la Décrépitude
qu’il serait ravi de les déposséder de leurs moissons ; et sur chaque vie
que l’ennemi a réclamée, il réveillerait, s’il le pouvait, un souvenir qui
vivrait à jamais.
33 Cet élan humaniste de l’antiquaire et muséologue britannique Arthur
Weigall, rejoint l’objet du périple que le voyageur grec Hérodote d’Halicarnasse
(484-420 BC) « entreprit afin que les choses faites par les hommes ne
s’oublient pas avec le temps et que les grandes et merveilleuses actions
accomplies tant par les Grecs que par les Barbares ne perdent point leur
éclat ». Quel que soit le contexte, il est question de sauver les œuvres inventées
par les hommes de la disparition, ceci dans l’impossibilité de rendre l’homme
immortel. En nourrissant la mémoire, des faits du passé, l’archéologie et
l’histoire en tant que sciences historiques, permettent de conserver le patrimoine
de l’humanité et de le transmettre de génération en génération. Elles donnent
ainsi une idée sur les civilisations successives et des progrès accomplis au cours
des siècles, présentent une image plus ou moins complète du passé, lui
restituent âme et vie. C’est pourquoi, ces sciences ont pour mission d’interroger
le passé, d’enseigner le monde contemporain pour servir aux années futures.
Il ressort des travaux scientifiques ci-dessus-ci évoqués et présentés, que la
mutualisation des apports de l’archéologie et de l’histoire est indispensable pour
donner une réponse au besoin d’histoire des peuples de l’Adamaoua et partant
du Cameroun. Dans la recherche archéologique et sa contribution à l’histoire de
l’Afrique, Jean Devisse (1985 : 5) précisait davantage l’étroite relation entre les
deux disciplines scientifiques :
Dans un contexte historique où l’archéologie est le seul pourvoyeur de
sources relatives à des millénaires du passé africain, il n’est pas possible
de la réduire au rôle de simple science auxiliaire… Sans l’archéologie, il

n’y aura jamais d’histoire, passé, par régression, le cap des XIe -XIIe
siècles…Un historien que l’on prive de l’archéologie en Afrique est
aveugle et sourd à l’essentiel du passé de ce continent ; un archéologue
qui perd de vue les objectifs de l’historien cesse vite d’être en contact
avec la « demande d’histoire » des peuples d’Afrique.
b) L’Histoire
Le premier livre de l’Enquête d’Hérodote, le célèbre historien grec du Ve
siècle avant Jésus-Christ, commence ainsi : « Hérodote d’Halicarnasse présente
ici les résultats de son enquête, afin que le temps n’abolisse pas les travaux des
hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs, soit par les
Barbares, ne tombent pas dans l’oubli; et il donne en particulier la raison du
conflit qui mit ces deux peuples aux prises ». (L’Enquête, I, 1), in (Jockey,
1999 : 19-20). Ces premières lignes, très souvent commentées, remarque
Philippe Jockey, constituent, en quelque sorte, l’acte de naissance de l’Histoire.
Celle-ci repose sur trois éléments décisifs : « l’humain, qui constitue son objet;
l’enquête, qui représente sa méthode; sa visée, enfin, qui est double : il s’agit
par les résultats de l’histoire (le mot signifie « l’enquête » en grec), d’expliquer,
de perpétuer le souvenir des actions passées » (Jockey, 1999 : 20).
34 L’Histoire vient en effet du mot grec « historiè » et du latin « historia », dont
le sens premier signifie « enquête », c’est-à-dire l’étude ordonnée d’une
question réunissant des témoignages, des expériences et des documents.
Pourtant, l’instituteur colonial et ses avatars appauvrirent cette définition en
faisant psalmodier par des millions d’écoliers d’hier voire d’aujourd’hui, le
curieux et l’étrange refrain d’une définition de l’histoire comme étant « la
connaissance du passé basé sur les écrits depuis l’invention de l’écriture
jusqu’à nos jours ».
Que doit-on entendre par écriture ? Depuis quand date son apparition ? Dans
quel continent ? Est-ce l’écriture alphabétique d’origine européenne divulguée
en Afrique pendant la colonisation ? Est-ce un langage d’ordre artistique,
exprimé par des signes géométriques, anthropomorphiques, zoomorphiques,
végétaux, ou encore par des tatouages, des scarifications, des pétroglyphes ou
des graffitis, tous « des symboles qui traduisent des messages originaux » et
décodables inventés par des peuples pour communiquer entre eux? (Mveng,
1964 : 69).
Dans l’esprit des Européens de l’Ouest essentiellement, il n’y a pas l’ombre
d’un doute. L’écriture par excellence est la leur, cristallisée autour de 26 lettres
et de 10 chiffres ; ce formidable véhicule de la Civilisation de l’Europe
occidentale qui, sous son rouleau compresseur, a aliéné les cultures endogènes
d’Afrique, d’Asie, des Amériques et de l’Océanie. Croire que l’écriture
d’origine européenne serait le point crucial de la genèse de l’histoire de
l’Afrique est une folie aussi furieuse que celle de s’imaginer que les « Gaulois
seraient les ancêtres des Africains ». L’histoire de l’humanité commence
longtemps avant l’avènement des hiéroglyphes égyptiens, du cunéiforme
mésopotamien et des récents alphabets grec, latin ou arabe.
L’histoire c’est la science des traces, précise en substance Marc Bloch. Elle
exploite par conséquent tous les signes pouvant renseigner sur les hommes et
sur leurs œuvres partout où les traces y relatives sont tangibles. À cet effet, la
différence entre ce qui est conventionnellement appelé préhistoire et histoire
porte essentiellement sur la nature des documents soumis à l’étude du
préhistorien et de l’historien à savoir : les vestiges matériels pour le premier, les
textes écrits et l’oralité en principe pour le second. D’autres chercheurs
bousculent encore les horizons du temps et assignent à la préhistoire, l’étude des
périodes où le genre Homo est absent sur terre. Sous ce rapport, l’histoire
commence avec Homo habilis, il y a environ 2,5 à 3 millions d’années. Il est en
effet considéré comme le premier fabricant d’outils tranchants, acte culturel
fondateur, qui différencie définitivement l’homme de l’animal. Homo habilis ou
encore Homo faber se présente ainsi, comme l’aîné de la lignée humaine,
justement parce que l’impact de l’outil, dont on lui crédite la paternité de
l’invention, fut déterminant sur l’hominisation et l’humanisation au même titre
que le feu, découverte tardive et probable d’Homo erectus/ergaster. L’histoire
35 s’enracine ainsi dans les temps les plus anciens où l’humanité naissante sème en
terre d’Afrique les germes des civilisations avec Homo habilis.
L’histoire en tant que discipline scientifique déborde donc les frontières
étriquées encadrées par l’écriture européenne comme le point de son départ,
pour couvrir toutes les actions de tous les hommes, depuis les temps les plus
anciens. C’est ce sens que Lucien Fèbvre (1953) donne à l’histoire en tant qu’
« étude scientifiquement conduite des différentes activités des hommes
d’autrefois, saisis à leur date dans le cadre des sociétés extrêmement variées et
cependant comparables les unes aux autres, dont ils ont rempli la surface de la
Terre et la succession des âges ». Ces productions culturelles humaines
inscrites dans le temps ne doivent pas disparaître afin de servir de liens entre les
générations successives, clés nécessaires pour accéder à la compréhension du
présent comme le présume Bah Thierno (1988 : 3) :
L’histoire est bien loin d’être ce dédale de choses mortes et figées.
L’apparente confusion entre le passé et le périmé, l’ancien et le caduc,
l’essentiel et l’évènementiel, le culte du pragmatisme sommaire ont
conduit quelques esprits étriqués à mépriser l’histoire. Or cette science
apparaît comme l’une des plus formatrices de la jeunesse, celle qui
prépare le mieux à comprendre le monde contemporain et à y accéder
sereinement. L’histoire aide à préserver son héritage propre en
l’enrichissant et en l’adaptant aux circonstances nouvelles ; à ce titre, elle
est facteur d’équilibre moral et intellectuel.
Le Cameroun a justement besoin de cet équilibre moral et intellectuel,
d’action, et d’évaluation de son passé pour pouvoir sortir des fanges de la
corruption matérielle, morale et intellectuelle, qui plombent son essor. Dans une
perspective plus générale, toute « l’Afrique a besoin de retrouver sa mémoire.
Elle a besoin de se souvenir pour agir. En effet l’ignorance du passé ne se
borne pas à nuire à la connaissance du présent : elle compromet dans le
présent l’action même » (Baba Kaké, 1980 :16).
**
Dans cette entreprise archéologique destinée à contribuer à la connaissance
du passé des peuples de l’Adamaoua, il y a lieu de se demander de quelle
histoire il s’agit. Histoire ancienne ou histoire contemporaine ? Histoire
politique, économique, sociale ou culturelle ? A priori, aucune époque et aucun
champ ne sont interdits. Les questions que nous avons posées et qui fondent la
présente étude, à savoir l’amorce de l’établissement d’une ossature
chronologique de l’histoire régionale, la connaissance des principales séquences
de la mise en place des populations, les raisons du choix des anciens sites
d’habitat, les techniques d’exploitation et de valorisation des ressources
naturelles, intéressent différentes périodes historiques et convoquent la plupart
des territoires de l’historien. Le problème crucial de cette enquête au sens
hérodotien du terme réside dans la quantité et la qualité des documents
36 matériels exhumés, dans la pertinence de leur analyse et de leur interprétation
en vue de répondre à la demande d’histoire des Camerounais.
L’archéologie est une science humaine du fait qu’elle étudie l’Homme.
Comme toute science humaine, elle n’est délimitée dans le temps et dans
l’espace que par la présence ou l’absence de l’Homme. Elle ne se limite donc
pas à l’étude des périodes sans écriture, car il existe désormais, une archéologie
du temps présent (Kienon-Kaboré, 2005 : 36-41), une archéologie urbaine (Van
Damme Stéphane, 2012), une archéologie industrielle. Toutes en effet
s’intéressent aux époques récentes, suivant en cela une conception plus élargie
de l’archéologie qui revendique comme une partie d’elle-même, l’étude des
artéfacts des sociétés modernes et des périodes plus récentes. L’archéologie sert
l’histoire et se fixe pour objectif, l’étude et la reconstitution de l’histoire de
l’humanité depuis ses premières manifestations jusqu’à l’époque
contemporaine, en s’appuyant sur des vestiges matériels de toutes sortes que
sont : des ossements, des empreintes, des traces, des outils, des poteries, des
armes, des bijoux, des peintures, etc., dont la mise au jour passe obligatoirement
par la pratique des fouilles programmées ou préventives.
En Afrique particulièrement, la plupart des documents écrits sur le passé du
continent sont essentiellement récents et ne remontent guère au-delà du XIXe
siècle consécutivement à la colonisation européenne, sauf si on minore les
sources antiques (égyptiennes, nubiennes et gréco-latines) de même que les
sources arabes déposées par les chroniqueurs, dont les plus célèbres sont Ibn
Battouta (1304-1377), Ibn Khaldoun (1332-1406) ou encore Al Hasan (dit
JeanLéon l’Africain, 1483-1554). Dans ce continent de l’oralité par excellence, la
tradition orale, si elle n’est pas pauvre dans son contenu, fourmille cependant
d’approximations. Sous ce rapport, la place assignée à l’archéologie dans la
quête du passé du continent est incontournable.
Tous les vestiges matériels soumis à l’analyse des archéologues, que ce soit
un chef-d’œuvre de l’art, un simple tesson de céramique ou tout témoin du
passé, tant qu’ils sont le fruit du travail humain, relèvent du domaine de
l’archéologie. Or, ces vestiges, œuvres humaines, se trouvent plutôt dans le sol
alors que leurs auteurs, qui sont les hommes, ont toujours évolué à la surface du
sol et n’ont jamais vécu en taupe sous terre. Sous ce rapport, l’archéologue est
obligé de remuer la terre parce que ce qu’il cherche se trouve dans le sol, réalité
qui confère au sol le statut d’un dépôt d’archives, d’un mémoire, voire d’une
mémoire.
c) Le sol est mémoire
Le sol est comme un cerveau qui accueille, mémorise et conserve des
informations qui, ramenées à la lumière à l’issue des fouilles, peuvent fournir
des réponses aux questions qui se posent au présent. La problématique de
mémoire et histoire qui veut que la mémoire relève du présent et réveille des
37 éléments du passé pour expliquer des réalités actuelles, peut effectivement
trouver dans la connexion sol, histoire et mémoire, une réelle application, car si
l’archéologue remue le sol, c’est pour chercher des explications aux
interrogations que se posent ses contemporains. Le sol est donc comparable à
une bibliothèque, à un réceptacle d’objets hétéroclites abandonnés de gré ou de
force par les hommes ou par les forces de la nature, un cahier de souvenirs
multiformes enregistrés et stratifiés au fil du temps, que l’on consulte pour
comprendre, pour argumenter, pour attester ou pour contester. Au sujet du sol
en tant que mémoire, les archéologues témoignent.
Louis Frédéric (1967 : 49) : « comme pour un iceberg, seule une petite
fraction de la richesse archéologique du monde reste visible au-dessus de la
surface du sol : la plus grande partie est ensevelie à des profondeurs variant
entre quelques centimètres à des dizaines de mètres. Si l’archéologue est obligé
de remuer la terre, de pratiquer des sondages et des fouilles, c’est tout
simplement parce que ce qu’il cherche se trouve sous terre ».
René Ginouvès (1992 :15) : « si la fouille est nécessaire, c’est que le
document archéologique est, presque par définition, un document qui a été
conservé sous la terre : ne font guère exception que quelques grands bâtiments
préservés de l’enfouissement par une réutilisation continue ».
Philip Baker (1996 : 194) : « the soil is an historical document which, like a
written record, must be deciphered, translated before it can be used. For the
very long prehistoric periods of human history, excavation is almost the only
source of information and for the protohistoric and historic periods it provides
evidence where the documents are silent or missing”.
Jean-Marie Pesez (1997 :18) : « l’archéologie … s’adresse aux témoins non
écrits du passé, aux vestiges matériels, qu’ils soient enfouis dans le sol, portés
par le sol, ou constitués par le sol lui-même et les aménagements d’origine
culturelle qu’il a reçus ».
Le sol archéologique contient et conserve donc des informations
matérielles qu’il a reçues. Mais il convient de souligner que ces données
matérielles ne furent jamais volontairement enterrées dans l’intention d’en faire
des archives, même s’il reste des cas exceptionnels où les hommes enfouirent
des objets pour leur valeur sacrée ou pour tout autre motif afin de les soustraire
de la destruction, jusqu’à ces pelles et truelles les remontent fortuitement à la
lumière du jour. Les vestiges matériels sont donc les reflets des sociétés
anciennes disparues, et enregistrés dans les couches du sol en ordre, selon la
date de dépôt. En effet, le sol archéologique, tant qu’il n’est pas remué par les
hommes ou par des animaux fouisseurs ou bouleversé par des cataclysmes
naturels (glissement de terrain, séisme, etc.), renferme des informations
mémorisées de manière chronologique. C’est pourquoi, avant d’entreprendre
une fouille, l’archéologue se pose toujours la question de savoir si les objets
38 qu’il recueille sont en contexte, c’est dire s’ils se trouvent dans les strates qui
les ont accueillis à l’origine, si elles n’ont pas subi des bouleversements
d’origine naturelle, animale ou anthropique. Au sujet de cet enregistrement
ordonné des vestiges par le sol, Joëlle Burnouf (1996 :125), observe que
« l’archéologue « effeuille » l’enregistrement stratiformé, c’est-à-dire
l’enregistrement sédimentaire d’origine anthropique, en commençant par le
plus récent pour aller au plus ancien, dans l’ordre du dépôt, pour en tirer des
informations d’ordre historique ». Poireux (1979 : 23) constate que « le temps
accumule verticalement les traces de l’occupation humaine : une superposition
de strates de terrain (les couches archéologiques), déformées et bouleversées
par des causes diverses, se forme génération après génération et suit
rigoureusement le déroulement du temps ... L’étude de ces couches est devenue,
depuis quelques années, la base de la recherche en archéologie. Elles sont, en
effet, le reflet fidèle de la vie quotidienne des premiers siècles de notre ère ».
Facteurs humains et naturels contribuent à l’enfouissement des objets
d’usage quotidien ou rituel dans le sol. Les facteurs humains concernent les
terrassements, les démolitions, les incendies accidentels ou non ainsi que les
enterrements intentionnels d’objets particuliers.
Les facteurs naturels sont d’ordre géologique, zoologique et botanique. Le
facteur géologique convoque les vents, les pluies, les tremblements de terre, les
inondations qui détruisent et entraînent en profondeur des œuvres humaines, qui
progressivement sont ensevelies par la terre. Le facteur zoologique intéresse les
vers de terre et les animaux fouisseurs, qui enterrent des objets qui
primitivement se trouvaient à la surface du sol. Sur le plan botanique :
Les arbres perdent leurs branches, leurs feuilles tombent parfois et leur
bois pourrit. Les mousses ensevelissent les surfaces humides,
s’accumulent. Cet humus en formation constante s’épaissit d’année en
année. Les arbustes et les arbres poussent leurs racines entre les pierres et
les objets, les écartèlent, démantèlent les structures, les déplacent,
finissent par les ensevelir sous un manteau végétal sans cesse augmentant
d’épaisseur. La forêt recouvre, dissimule, enterre ce qu’elle a conquis
(Louis Frédéric (1967 : 50)).
Dans l’Adamaoua comme dans la plupart des régions d’Afrique, de
nombreux témoignages matériels sur les lointaines traces de l’homme sont
encore enfouis dans le sol. Par conséquent, tout élément que l’on distrait de ces
archives sans précaution et sans analyses préalables est comparable à une
bouche qui se ferme ou encore à une page d’histoire qu’on brûle. C’est
justement pourquoi, avant d’engager une fouille archéologique, il est important
d’en avoir compris le caractère irrémédiable de l’acte, car la fouille est une
destruction irréparable et cependant nécessaire pour connaître l’histoire d’un
peuple, de sa culture et de son territoire.
39 3- L’Adamaoua, région marginale dans la carte archéologique du
NordCameroun
Cette section traite autant de la réalité des activités archéologiques dans la
région de l’Adamaoua que de la description du milieu naturel et du contexte
humain avec ses implications archéologiques, présentée au chapitre 1.
L’Adamaoua, terrain de recherche, telle que nous la délimitons de nos jours,
est une terre d’occupation ancienne, ceci depuis le premier millénaire au moins
14 au regard des datations au C obtenues dans certains sites. Dans les documents
historiques, il y a souvent une confusion entre Adamawa et Adamaoua.
AdamaWA désigne en effet l’entité géopolitique que constitua l’Émirat peul
connu aussi sous le nom de l’Empire de Sokoto dont la capitale était Yola au
Nigeria actuel. AdamaOUA par contre a une connotation géographique et
désigne le haut plateau (Hosséré en fulfulde) qui correspond dans l’ensemble à
la région du Cameroun qui en porte le nom, avec pour capitale Ngaoundéré. Le
territoire de cette recherche c’est donc l’Adamaoua, ancienne entité territoriale
logée à l’extrême Sud de l’Émirat de l’Adamawa, fruit des conquêtes de
Modibbo Adama et de ses successeurs. Modibbo Adama est un érudit
musulman qui reçut en 1809 à Sokoto, des mains d’Ousman dan Fodio,
l’étendard du jihad ou guerre sainte, qui lui conférait l’ordre et le pouvoir de
répandre l’Islam dans l’ensemble du Fombina (ou territoires du Sud,
c’est-àdire la périphérie, par rapport au centre de constitution Sokoto), et d’y établir
l’hégémonie peule. C’est sans doute pourquoi Bah Thierno (1993 : 61-62)
compare l’Adamaoua au « Finistère de l’Empire de Sokoto ».
La région de l’Adamaoua est l’une des dix régions du Cameroun. Elle est le
fruit du décret présidentiel n°83 /390 du 23 août 1983 portant création des trois
provinces du Cameroun septentrional. Le 12 novembre 2008, le décret n°
2008/376 portant organisation administrative de la République du Cameroun
substitue région à province. Elle est frontalière avec le Nigeria à l’ouest et la
République centrafricaine à l’est. Son chef-lieu est Ngaoundéré. Cette zone
montagneuse marque la frontière entre le Cameroun forestier au sud et le
Cameroun sahélien et surtout savanicole au nord. Avec une superficie de 63 701
2 2km , 884 289 habitants, et une densité de 13,9/km , l’Adamaoua est la troisième
région du Cameroun de par son étendue territoriale (Recensement de Population
du Cameroun en 2005). L’Adamaoua compte cinq départements : Djérem,
cheflieu : Tibati, Faro et Déo (Tignère), Mayo-Banyo (Banyo), Mbéré (Meiganga)
et Vina (Ngaoundéré). Ses coordonnées géographiques correspondent aux 7°
19′ 59″ nord /13° 30 ′ 00 ″ est. Cette région où se concentre une mosaïque
d’ethnies est située à cheval entre deux écosystèmes à savoir la forêt et la
savane, dont l’impact sur la recherche archéologique est évident.
Contrairement à la région de l’Extrême-Nord où la recherche archéologique
est ancienne et date des années 30, avec les fouilles des Français Jean-Paul et
40 Annie Lebeuf dans les anciens habitats sao, suivies des travaux des Canadiens
Nicholas David et Scott MacEarchen ; du Belge Pierre de Maret ; des Français
Alain Marliac, Jean-Gabriel Gauthier, Michèle Delneuf, Gérard Quéchon, Jean
Rapp, Olivier Langlois ; des Camerounais Joseph-Marie Essomba, Claude
Digara, Augustin Holl, Datouang Djousso, Akoum Aïchatou et Sakalfoussou
Danga (cf. références dans la bibliographie à la fin de l’ouvrage), celle de
l’Adamaoua est demeurée marginale en matière de recherche archéologique
avec pourtant un sol potentiellement riche en vestiges au regard de son histoire.
Des recommandations avaient été pourtant prises à Garoua en 1979 au cours de
la réunion des archéologues travaillant au Cameroun, de même qu’à Yaoundé
en janvier 1986, lors du premier colloque international de l’archéologie
camerounaise afin que le territoire camerounais dans son ensemble bénéficie
d’une couverture archéologique équitable. Ces recommandations (Essomba,
1992 : 361-363) stipulaient entre autres :
1- Harmonisation des recherches archéologiques et concertation
méthodologique et technique entre les différentes équipes de recherches
opérant au Cameroun ;
2- Planification des prospections archéologiques sur l’ensemble du pays ;
3- Formation des chercheurs camerounais ;
4- Exploitation des résultats des recherches en vue d’une meilleure
vulgarisation auprès des consommateurs camerounais ;
5- Mise sur pied des structures d’appui à la recherche archéologique
(musées, laboratoire d’analyse et de datation, base de réception et de
stockage des objets) ;
6- Élaboration d’une charte archéologique au Cameroun.
Ces recommandations, pour l’essentiel, sont restées lettres mortes. L’agenda
de leur exécution est reporté aux calendes grecques. En dehors de la création
d’un département d’Archéologie et des Arts à l’université de Yaoundé 1 dans le
cadre de la « formation des chercheurs camerounais », aucun point contenu
dans cet ambitieux programme n’a jamais été véritablement mis en pratique.
C’est à juste titre si Bah Thierno observait en 1993, longtemps après l’adoption
de ces recommandations, que « l’archéologie dans l’Adamaoua reste la grande
inconnue ».
L’Adamaoua est dotée d’un riche couvert végétal qui rend difficile la
lisibilité du sol et complique par conséquent la prospection archéologique. C’est
tout à fait le contraire dans les régions du Nord et de l’Extrême-Nord, à la
végétation clairsemée, au sol souvent dénudé, où les vestiges des anciennes
civilisations comme celle des Sao affleurent quelquefois et orientent les
prospections et les fouilles. C’est pourquoi ces régions ont très tôt capté
41