Aventuriers de la France libre
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Description

Dans les suites de la débâcle de la campagne de France, quatre jeunes officiers de marine se retrouvent à Londres en juillet 1940. Refusant la défaite, ils décident de poursuivre la lutte dans les rangs de la "légion de Gaulle" et forment l'ossature du 1er bataillon de fusiliers marins de la France libre. L'engagement de Robert Détroyat, Hubert Amyot d'Inville, Élie-France Touchaleaume et Jean des Moutis symbolise à lui seul le destin d'une partie de ces jeunes Français qui n'ont pas voulu céder à la résignation et au défaitisme.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2012
Nombre de lectures 58
EAN13 9782296499645
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Aventuriers de la France libre
Quatre garçons pour l’honneur de la Marine
Graveurs de Mémoire


Cette collection, consacrée essentiellement
aux récits de vie et textes autobiographiques,
s’ouvre également aux études historiques

*


La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
Éric BROTHÉ


Aventuriers de la France libre
Quatre garçons pour l’honneur de la Marine


Préface de Fred Moore


L’Harmattan
Du même auteur :

Des canonnières sur la Bidassoa , éditions Atlantica, 2011 .
Linois, le vengeur d’Aboukir , éditions Atlantica, 2010.
Prélude à la Paix , éditions Atlantica, 2010.
L’île des faisans , éditions Atlantica, 2010.
Duperré, mousse, capitaine, amiral (1775-1846) , éditions Le Croît vif, 2006.

En collaboration :
Charente-Maritime, Vendée, 1939-1945 , éditions Patrimoines et Médias, 1997 (coauteur).


© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-99150-7
EAN : 9782296991507

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
« Jamais un homme n’est plus un homme que lorsqu’il
se trouve devant un grand choix. Pas entre le Bien et le Mal.
Entre plusieurs biens qui s’offrent à lui et dont seul
l’avenir lui dira s’il a eu raison ou non »

Pierre Schoendoerffer
(1928-2012)
REMERCIEMENTS

J’adresse mes plus vifs remerciements à :
Messieurs Roland Détroyat, frère de Robert, Bruno Détroyat, son neveu et, en particulier, François Bacot, son filleul, pour le temps qu’il a bien voulu me consacrer à évoquer la mémoire de son parrain et pour le prêt de ses archives personnelles.
Madame Alyette Touchaleaume, fille d’Élie-France, en qui survit dignement sa mémoire, pour son accueil chaleureux, son témoignage et ses encouragements.
Madame Jackie des Moutis, épouse de Jean, monsieur Jean-Louis Compain et madame, née des Moutis, son gendre et sa fille pour leur précieux concours, ainsi que monsieur Philippe des Moutis et madame Maïckie Palluat de Besset, née des Moutis, nièce de Jean des Moutis.
Au commandant Marc de Saint-Denis, second d’Élie-France Touchaleaume sur la corvette FNFL Lobelia (1943-1944), pour son témoignage.
Au commandant Étienne Schlumberger, l’un des premiers « Free French Volunteers », pour l’honneur qu’il a bien voulu me faire de m’apporter son approche de cette période.
Au colonel Fred Moore, chancelier de l’Ordre de la Libération, pour l’honneur de sa préface et à Monsieur Wladimir Trouplin, conservateur du Musée de l’Ordre, pour son concours et l’autorisation de reproduction d’éléments de son fonds iconographique.
Enfin, je voudrais associer mes proches, ma famille, mon entourage, toujours fidèles dans leurs encouragements, avec une mention particulière pour Jacques Drouineau.


Illustration de couverture : Drapeau du 1 er BFM à Qastina
(Musée de l’ordre de la Libération)
PRÉFACE

En juin 1940, le général de Gaulle répondait à la dramatique conjoncture d’une France occupée, meurtrie et démoralisée, dont l’armée avait subi, sur son propre sol, une des plus cuisantes et des plus rapides défaites de toute son histoire… Face à une telle adversité, sans soutien d’importance, il fit le choix « d’assumer la France » et de tout entreprendre pour la ramener dans la guerre, aux côtés de ses alliés. Il s’agissait pour cela de mettre sur pied – et cela fut tout sauf facile – une organisation, la France Libre, de la doter de moyens militaires, et de redonner l’espoir de la victoire aux Français. C’est aussi pour cela qu’il créa, dès novembre 1940 à Brazzaville, capitale de l’Afrique française libre, l’Ordre de la Libération, destiné à récompenser autant qu’à encourager et, en définitive, à représenter tout ceux qui, comme lui-même, n’avaient pas renoncé.
Les Compagnons de la Libération ne furent choisis qu’en raison de leurs actions en faveur du but même de l’Ordre : la libération du territoire national. Éric Brothé nous rapporte ici brillamment le parcours de quatre d’entre eux, quatre marins qui se mirent au service de la France Libre pour poursuivre un combat, que la majorité avait renoncé à mener. Le choix de ces « héros très discrets » n’est pas le fait du hasard. En effet, tous les quatre, Robert Détroyat, Hubert Amyot d’Inville, Jean des Moutis et Elie Touchaleaume, servirent ensemble au sein du prestigieux 1 er Bataillon de fusiliers marins, s’y lièrent d’amitié et, même, pour trois d’entre eux, se succédèrent à la tête de cette unité d’élite qu’ils avaient eux-mêmes mise sur pied, à Londres, à l’été 1940.
Ces « héros très discrets » comptent quand même, pour leurs faits d’armes de la Seconde Guerre mondiale, pas moins de quatre croix de la Libération, quatre Légion d’honneur, quatre médailles de la Résistance avec rosette et 16 citations…
Ces destins croisés – et tragiquement partagés pour deux d’entre eux – méritaient amplement d’être l’objet de cette étude aussi sérieuse qu’agréable à lire, et qui contribuera à ce que les valeurs d’engagement, de don de soi et de refus de la fatalité qui furent celles de ces quatre combattants restent un exemple à méditer et à suivre…

Colonel (H) Fred Moore
Chancelier de l’Ordre de la Libération
AVANT-PROPOS

Qui se souvient encore aujourd’hui que des Français se battaient en juin 1941, à plusieurs milliers de kilomètres de leur patrie, un an après la débâcle et l’armistice humiliant sur le sol national. Certains soumis aux conditions humiliantes du vainqueur allemand, désiraient sauvegarder ce qui restait d’unité nationale au pays, quand d’autres, une poignée, étaient prêts à payer de leur propre vie pour restaurer sans concession l’honneur et la liberté de la patrie. Mais qui sont finalement ces hommes qui se sont engouffrés dans le vent de la liberté, au moment où ses idéaux étaient bafoués, et ont su donner une impulsion à l’esprit de résistance ? Comme il est de tradition dans l’Histoire de France, il n’y a pas de grands événements sans aventure humaine, et celle de la France libre en est l’un des témoignages les plus éclatants. À la genèse de cette étude, Robert Détroyat devait constituer le principal sujet, avant de découvrir les liens étroits qui l’unissaient à ses trois camarades, Hubert Amyot d’Inville, Élie-France Touchaleaume et Jean des Moutis. En découvrant la nature de leurs relations, il ne pouvait donc y avoir meilleur moyen de comprendre les débuts de la France libre.
Dans cette lutte pour relever la faillite intellectuelle et administrative de notre organisation, deux d’entre eux ont payé ce choix de leur vie, les deux autres poursuivant cet effort avec leur esprit. Ce quatuor symbolise ainsi l’action de ces Français libres qui, loin de céder à la résignation, ont réussi à renverser une tendance nettement défavorable. Prendre la voie difficile du combat avec une telle foi et un tel enthousiasme, en agissant en véritable apôtre de « la religion de l’honneur », ne pouvait laisser indifférent. Il faut en effet avoir été fermement convaincu que la liberté devait exister dans une France où le fatalisme de la défaite l’avait emporté, pour vouloir la rétablir dans une telle adversité.
D’un extrême l’autre, on ne pourra que constater la complexité de la situation, forçant la majorité à choisir la cohésion, dans une discipline devenue pour eux la seule parade pour tenter de préserver l’identité nationale, et ce au-delà des considérations d’amour-propre. L’avenir démontrera que ce choix pour le régime de Vichy n’était qu’une illusion. Pire, il va parfois cautionner certaines exactions d’un occupant désireux d’imposer son idéologie, entre la répression impitoyable des hommes coupables d’être nés comme de s’être engagés et l’asservissement d’une nation qu’il a toujours enviée sans se l’avouer. En faisant ainsi irruption dans sa sphère intime, il va imposer au peuple français une remise en question sur son identité personnelle et nationale, faisant de cette question l’une des clés de cette période charnière pour l’Histoire de France.
La trajectoire de ces quatre jeunes hommes réunis par les circonstances mérite donc que l’on s’y attarde, car elle présente un sujet de réflexion d’un grand intérêt, que ce soit à titre personnel ou, plus globalement, pour son contexte historique. En effet, si l’on considère leur personnalité et ses fondements, autant que leur environnement personnel et professionnel, l’ensemble fournit une approche cohérente de leur action et apporte quelques éléments sur leur adhésion commune. Quel mécanisme a pu les conduire au choix d’une voie alors qualifiée de dissidente pour suivre un idéal sans concession et sans compromis, celle de la France libre. Il y a, avant tout, une aventure humaine, avec la rencontre de quatre garçons, issus d’origines différentes, mais partageant chacun de nombreux points communs. On pourra citer la vocation maritime et les valeurs fortes qu’elle porte en elle, mais aussi un creuset familial dans lequel la représentation nationale et l’esprit chevaleresque dominent. À un moment où les intérêts supérieurs de la patrie sont menacés dans leur intégrité et ou les repères identitaires volent en éclat, ils considèrent n’avoir plus qu’un seul parti à prendre, celui de rallier les adversaires d’un envahisseur peu fréquentable. Bien plus qu’une envie de se battre, il s’agit d’une responsabilité individuelle liée à la survie de l’honneur du pavillon, symbole de liberté et d’indépendance. La synergie de ces quatre volontés ne pouvait que générer un formidable dynamisme auprès de ceux qui partageaient cet état d’esprit. Sans oublier que leur participation active à la campagne de France est loin d’avoir été passive et que les sacrifices qu’ils y ont consentis, à l’instar de nombre de leurs camarades, ne sauraient être balayés par un armistice discuté.
De ce fait, l’activité du quatuor au sein de forces navales françaises libres va s’avérer déterminante, puisque l’amiral Muselier va les charger de rassembler et d’entraîner sans attendre les premiers volontaires désireux d’en découdre avec l’ennemi, pour les engager aux côtés des alliés. L’enthousiasme et la foi qu’ils mettront dans cette mission permettra à la marine de se tenir aux avant-postes de la reconquête du sol national, leur bataillon de fusiliers marins constituant le noyau du futur régiment que l’on retrouvera à Bir-Hakeim puis aux côtés de la 2 ème division blindée de Leclerc. Au prix, malheureusement, d’affrontements franco-français… Qui devaient être normalement exclus au départ, mais que la confusion des valeurs et les orientations politiques rendront inéluctables. Au-delà de l’affrontement factuel, il s’agit bien ici de l’opposition de deux conceptions du service. L’une, conservatrice, légitimée par son statut d’« armée d’armistice », va s’efforcer de perpétuer la tradition militaire avec sa structure séculaire et son organisation inchangée à celle d’avant-guerre, bien que sur un format plus réduit. L’autre, révolutionnaire et portée depuis le milieu des années 20 par des officiers novateurs, dont un certain Charles de Gaulle, qui appuieront leur concept sur l’implication personnelle, l’honneur et la liberté du choix des officiers pour responsabiliser les hommes dans l’exécution des missions.
Le sacrifice de Robert Détroyat entraînera la dissolution du quatuor, comme si l’alchimie du groupe était rompue, mais chacun poursuivra sa mission avec la même volonté, Hubert Amyot d’Inville reprenant l’œuvre du bataillon de fusiliers marins (BFM), Élie-France Touchaleaume et Jean des Moutis repartant servir à la mer. À l’instar de cette jeune génération devenue adulte au cours de ce conflit, ils formeront les rangs des combattants d’Indochine et d’Algérie.
Si l’année 2011 a vu le centenaire de la naissance de Robert Détroyat, il y a également 70 ans que ce jeune officier a disparu en Syrie au nom de l’idéal de la liberté. À ce jour, le sujet reste toujours aussi sensible, très probablement à cause de l’absurdité de sa conclusion et du grand traumatisme de cette période, mais il conserve plus que jamais son actualité. Il est peut-être temps aujourd’hui, toute passion apaisée, d’essayer de comprendre l’un des drames de notre histoire collective, celui qui a vu s’affronter des Français partageant parfois les mêmes valeurs, mais dont l’interprétation avait été perturbée par les distorsions et les remous de l’Histoire, à une époque où tout s’est subitement emballé.
Au-delà de toutes considérations, le noyau formé par ce quatuor de d’hommes jeunes mués par le même idéal ne peut que forcer le respect. Et si, demain, l’histoire se répétait et qu’il fallait prendre un parti engageant sa vie, celle de ses proches ou de ses frères d’armes, pour préserver son identité nationale, quelle voie choisirions-nous ? La complexité de cette question s’exprime peut-être aujourd’hui par la difficulté des jeunes générations à l’aborder. Pourtant, le temps n’est pas si loin, où la jeunesse de France prenait les armes pour tenter de sauver la patrie en péril, menacée dans son existence par l’invasion. Les pages qui vont suivre n’ont d’autre ambition que de permettre l’immersion dans une période qui pourrait aujourd’hui sembler courte, mais qui fut pourtant déterminante pour notre pays, quel que soit le parti que l’un ou l’autre des acteurs aient pris. Il serait en effet trop facile de ne parler que de vainqueurs fustigeant les vaincus sans chercher à comprendre les motivations des uns et des autres. Puisse cette étude s’inscrire comme un instrument de réflexion pouvant inviter simplement chacun à effectuer son travail personnel de mémoire. Puisse-elle permettre de s’interroger sur des thèmes d’une actualité toujours vivante, comme la responsabilité, l’identité, individuelle ou collective, ou la liberté, valeurs constituant finalement les fondements de la citoyenneté.
Chapitre premier AU RENDEZ-VOUS DE L’HISTOIRE
« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous »
Paul Éluard


Septembre 1939 : après plusieurs années de provocations, l’Allemagne a franchi le seuil de l’inacceptable en lâchant ses armées à la conquête de la Pologne le 1 er . Les atermoiements et autres arrangements de Munich ne sont plus que de lointains souvenirs qui ne peuvent laisser que des remords, tant le prix des compromis est aujourd’hui cher à payer. La France bat le rappel de ses troupes. Sûre de sa puissance, elle mobilise ses capacités pour préserver une Europe menacée par les velléités de l’Allemagne national-socialiste. Des renforts arrivent de l’empire colonial, des classes de la réserve viennent grossir les rangs des forces armées. Passée l’effervescence des premières semaines, une longue attente va ensuite s’installer, pendant laquelle les ardeurs guerrières vont peu à peu s’atténuer. Si certains se complaisent dans cette attente, propre à leur conserver un peu de cette vie d’avant-guerre, d’autres, rongent leur frein, notamment cette génération de jeunes officiers prometteurs qui cherchent un théâtre où ils pourront s’exprimer.
En cette fin d’octobre 1939, le lieutenant de vaisseau Robert Détroyat, officier de marine entré il y a tout juste dix ans à l’École navale, découvre la réalité de cette guerre immobile en arrivant en métropole, après avoir fait campagne pendant deux ans dans les mers de Chine. Véritable témoin de cette montée des extrêmes, ayant pu se confronter depuis son plus jeune âge aux nombreuses manœuvres de déstabilisation italiennes et japonaises notamment, il a toujours pensé qu’il ne pouvait y avoir d’autre issue qu’un conflit ouvert. Lorsqu’il parvient à Lorient avec le croiseur Primauguet, il fait le constat pessimiste que, si un dispositif défensif important a été mis en place aux abords du port Breton et, de manière générale, sur l’ensemble du territoire, on semble se figer dans un attentisme qui commence à être surnommé la « drôle de guerre ». Face à cette inactivité, il demande un commandement à la mer sur petit bâtiment, ce que ses états de service et ses excellentes notations lui permettent d’obtenir. Son premier commandement sera celui du Chasseur 5 à Cherbourg, en remplacement du capitaine de corvette Robillard. Celui-ci a été nommé au commandement de l’aviso Lassigny, dont il a d’ailleurs déjà été le second.
De son côté, à Brest, l’enseigne de vaisseau Jean des Moutis, officier de réserve en situation d’activité (ORSA) depuis trois ans, est affecté sur le torpilleur le Frondeur depuis le mois d’octobre 1936. Cet « ancien » de la marine marchande navigue depuis le même temps sur des torpilleurs, à bord desquels il a pu affiner ses talents d’officier de manœuvre. Lorsque la guerre a éclaté, son bâtiment a été employé dans des missions d’escorte de navires et à la protection des approches nationales. Cependant, las de ces activités, certes nécessaires mais routinières, il aspire maintenant à commander à la mer. Bien avant qu’il sollicite l’état-major de la marine pour cela, sa volonté est exaucée grâce à ses excellents états de service. Il obtient ainsi de prendre le commandement du Chasseur 6, dont il est reconnu officiellement commandant en décembre 1939, au cours de la traditionnelle cérémonie de prise de fonctions. Après avoir mené les essais du bâtiment et quelques missions de soutien, il rejoint le groupe des chasseurs de Dunkerque, au sein duquel il rencontre un certain Robert Détroyat.
Cette rencontre entre deux jeunes officiers, l’un « Bordache » {1} , l’autre ORSA, va s’avérer être le point de départ d’une aventure déterminante pour les débuts des forces navales de la France libre (FNFL). Sans évoquer le hasard du destin, si leur vécu respectif les avait tout simplement amenés à se trouver et à se réaliser dans ces heures tragiques…



Robert Détroyat
(collection privée)



Jean des Moutis
(Musée de l’ordre de la Libération)
ROBERT DÉTROYAT, « L’ARTISTE ENGAGÉ »
Entre tradition et ouverture
Lorsqu’il naît à Tours le 8 janvier 1911, Robert est le deuxième enfant du couple que forment André Détroyat, 19 ans, et Suzanne Guichard, 30 ans. Sa sœur Gisèle a déjà 5 ans et demi, ce qui expliquera peut-être ses relations étroites avec ce petit frère, toute sa vie durant. Le nouveau-né entre dans une famille qui porte depuis plusieurs générations un sens élevé pour la carrière des armes, et en particulier pour la cavalerie. Son père {2} est capitaine de cavalerie au 8 ème régiment de cuirassiers, alors que son oncle {3} Pierre, intime de Weygand dont il est camarade de promotion de Saint-Cyr, est grand écuyer au Cadre noir de Saumur, tandis que nombre de ses ancêtres ont servi les armes de la France, dans l’armée ou la marine.
Le jeune homme évolue dans un environnement très conservateur, dans lequel la religion chrétienne tient une place centrale, entre tradition militaire, côté paternel, et nouvelle bourgeoisie industrielle, pour l’héritage maternel. Avant de faire du Pays basque son point d’ancrage, la famille Détroyat est originaire du Dauphiné. L’arrivée de Pierre à Bayonne en 1774 va y implanter une branche importante, dont l’essor va progressivement se constituer sur les armements en course et le commerce local. Ses descendants prendront eux aussi leur part au renom du patronyme, en s’intégrant à la vie de la cité bayonnaise. Parmi eux, Émile, qui deviendra un personnage éminent dans la société bayonnaise en jouant un rôle déterminant dans la création de la Caisse d’épargne de Bayonne, dont il devient l’un des directeurs (1834), et en participant, en tant que délégué à la Chambre de commerce, à la mise en place d’un comptoir national d’escompte (1848). Il crée sa propre entreprise en 1859, en association avec son fils Arnaud {4} , qui reprendra la direction de la banque en octobre 1892. Arnaud, banquier devenu notable, fréquente beaucoup les cercles intellectuels et artistiques du début du XX ème siècle, au rang desquels on peut citer le peintre Bonnat ou même l’écrivain Prosper Mérimée, lors de ses passages dans la région. Mais, accumulant de lourdes pertes, celui-ci doit céder son fonds de commerce en 1906. Quelques légèretés, mais surtout la déroute des emprunts russes, viendront mettre son patrimoine en péril, au point que son patrimoine immobilier soit aussi touché. De ce fait, les demeures familiales « Bouheben » « Porteny » et « Cam de Prats » à Mousserolles ou celle de « Haou » à Saint-Pierre d’Irube, devront être vendues, ainsi que quelques hectares de terres dans les Landes. Seule la propriété familiale que son père avait fait bâtir à Pey (40) en 1824 pourra être sauvée. Ses deux fils, Pierre et André, se tourneront quant à eux vers Saint-Cyr, pour évoluer ensuite dans la cavalerie, arme de tradition chez les Détroyat.
Les Guichard, branche maternelle de Robert, ont pour leur part des racines dans la région de l’Yonne. Les ancêtres, propriétaires terriens, ont souvent occupé des responsabilités politiques, comme Guillaume Guichard, ami du secrétaire intime de Napoléon Bonaparte, Louis-Antoine Fauvelet de Bourrienne (1769-1834). Celui-ci a bien servi quelque temps comme officier de marine, mais il est finalement devenu membre du Conseil des Cinq-Cents en 1797. Son fils, Victor, sera maire de Soucy (89) en 1848 puis député de l’Yonne de 1871 à 1884. Quant à Jules, son petit-fils, il sera élu sénateur dans l’Yonne en 1895 et en 1891 sous la III ème République Ce dernier s’inscrit volontiers dans la génération des « industriels dynamiques » du début de siècle, en s’associant dans le projet du canal de Suez au côté de Ferdinand de Lesseps. Les deux hommes se sont en effet rencontrés en 1861, puis sont devenus intimes, au point que Lesseps investisse son camarade de la mise en valeur des terres attenantes au canal. Ce projet se concrétisera par la création du domaine de l’Ouaddy, propriété s’étendant sur 10 000 hectares, entre le Nil et Suez. Fortement impliqué dans ces affaires, Jules Guichard devient l’administrateur de la compagnie du canal de Suez, puis en est nommé président de 1892 à 1896. Dans la famille, ce lien familial aura souvent la réputation d’illustrer le côté artiste de Robert, qui se révélera progressivement et qui le fera même remarquer à l’École navale.
Son enfance et son adolescence sont rythmées par les aléas de cette vie de nomade qu’implique la condition militaire paternelle, la Première Guerre mondiale venant cependant constituer une parenthèse. Quelques mois après le début de la guerre, le chef d’escadron Détroyat passe au 2 ème régiment de Cuirassiers, son unité participant aux offensives alliées d’Artois et de Champagne, puis à celle de la Somme en 1916. L’année suivante, elle se bat contre les Allemands sur le canal Crozat, puis va stationner au nord de Soissons, pour terminer ensuite ce conflit en repoussant les trois grandes offensives de l’ennemi en mars, mai et juillet 1918. André Détroyat sert un moment à l’état-major du général Foch, lorsque Maxime Weygand en devient le chef d’état-major général. Ce qui lui donne l’occasion de se rendre régulièrement en permissions auprès de sa famille, et même d’y fêter sa promotion de lieutenant-colonel le 8 juillet 1918. Jusqu’à ce si attendu 11 novembre… L’Allemagne vaincue signe l’armistice, la guerre est enfin terminée. Du haut de ses sept ans, le petit Robert comprend bien qu’il se passe quelque chose d’historique, il décide de composer une chanson pour l’événement. Sous sa plume innocente, le 2 ème couplet sonne déjà d’une teinte bleue marine : « Les enfants se couchent, les malades se mouchent et un petit mousse grimpe sur un mât et un matelot dans un p’tit bateau prit son gros tonneau pour faire son repas dans le lointain. {5} »
Quelques mois plus tard, à l’automne 1919, son père est désigné pour le poste d’attaché militaire près l’ambassade de France à Rome. La famille le rejoint et s’installe dans la capitale italienne en mars 1920. André Détroyat va œuvrer pendant quatre ans au palais Farnèse, sous l’autorité de Son Excellence, monsieur l’ambassadeur Camille Barrère, au sein d’une équipe constituée du conseiller d’ambassade François Charles-Roux {6} et de l’attaché naval, le capitaine de vaisseau Joseph Frochot. Cet officier de marine s’est déjà distingué dans ses commandements à la mer, sur torpilleurs ou sous-marins, ainsi que lors de l’évacuation de l’armée serbe en 1916. Quant au jeune Robert, il entre à l’École Chateaubriand, une institution dépendant du ministère des Affaires étrangères qui accueille aussi bien les enfants de diplomates ou originaires de pays francophones, que des familles italiennes. C’est une école laïque et mixte de surcroit, ce qui est un élément notable à l’époque. Ce choix familial témoigne certes d’une certaine ouverture d’esprit, un établissement religieux dans la capitale des Catholiques aurait en effet pu accueillir le jeune homme. Mais, on peut attribuer cette volonté au fait que la situation intérieure du pays est particulièrement tendue à cause de la montée du mouvement de Benito Mussolini, qui va d’ailleurs prendre la mainmise sur les institutions religieuses. D’autre part, réputée pour constituer un lieu de culture internationale, cette école va apporter au jeune homme un regard différent sur les cultures et une curiosité d’esprit, en plus de l’adaptabilité qu’il lui aura fallu pour trouver son équilibre. Même s’il se trouve dans un environnement que l’on peut considérer comme privilégié, la situation dans la capitale romaine reste instable. N’ayant pas obtenu le pouvoir par les urnes, le parti de Mussolini veut maintenant s’imposer dans la rue. Profitant des querelles existant entre communistes et socialistes, les fascistes parviennent enfin à obtenir des sièges à la Chambre aux élections de 1921, Mussolini est élu à Milan et multiplie les provocations de ses Chemises noires du Parti national fasciste (PNF) pour parvenir à un gouvernement de coalition. Dans ses attributions, le colonel Détroyat et des membres de l’ambassade vont même se trouver en plein milieu de l’une d’elles. En septembre 1921, une célébration de la fraternité d’armes franco-italienne est organisée par le député démocrate Luigi Gasparotto. Cette commémoration prend la forme d’une tournée d’une délégation française dans le nord du pays, dans les lieux où les troupes françaises sont passées ou ont séjourné en 1917-18. L’ambassadeur, accompagné des attachés naval et militaire, ainsi que d’anciens commandants de 1914-1918 des unités françaises concernées, sont ainsi reçus du 21 au 25 septembre à Turin, Milan, Vicence, Mont Tomba et Venise. Lors de la dernière étape, la délégation « a été outrageusement sifflée par la foule amassée sur la place [Piazetta]. L’injure a été flagrante. Il est de toute évidence qu’ici comme à Milan, il y a eu un coup monté par les fascistes, qui continuent à s’imposer à la faiblesse des autorités ». La tension ne retombera pas, puisque le soir au banquet, « La musique municipale, qui avait commencé à jouer la Marseillaise, est assaillie et dispersée {7} » . Ces manœuvres d’intimidation atteindront leur paroxysme avec un mouvement de partisans devenu célèbre : la Marche sur Rome. Dans les suites de cette démonstration, le leader fasciste obtiendra la charge de constituer un gouvernement le 30 octobre 1922. Pendant deux ans, le PNF va progressivement, sans changer les institutions ou l’organisation économique et sociale du pays, s’emparer de tous les pouvoirs. La réforme du scrutin proportionnel et les intimidations de sa nouvelle milice lui permettent de remporter les élections en avril 1924, dernière étape avant le régime dictatorial qu’il imposera l’année suivante. Sur le plan diplomatique, l’action de Camille Barrère, diplomate très populaire en Italie, parvient à conserver les relations franco-italiennes lors de cette période de tensions. C’est dans cette atmosphère particulière que les Détroyat évoluent durant ces quatre années, qui resteront malgré tout un excellent souvenir pour tous.
L’appel de la mer
Lorsqu’il revient en France à la rentrée de 1924, Robert devient alors interne à l’École Sainte-Croix de Neuilly, dans la continuité d’une scolarité sans problème. Cette institution humaniste a été fondée par les Pères de Sainte-Croix, dont la réputation n’est plus à faire. Elle a même a déjà vu défiler des hommes devenus célèbres, comme l’écrivain académicien Henry de Montherlant, même si ce dernier fût renvoyé de l’établissement en 1912. Les périodes scolaires sont entrecoupées par les vacances, en partie dans la propriété familiale landaise de Pey ou dans la maison de sa tante Catherine, à Ossès, dans les montagnes du Pays basque, à une trentaine de kilomètres de Bayonne. Depuis ses premiers souvenirs d’enfant, l’enfant apprécie particulièrement les balades sur le mont Baïgourra avec son père.
En fin de cycle traditionnel, Robert a, désormais, un objectif concret, celui de devenir officier de marine. Issu d’une famille où la tradition militaire est importante, avec un attachement particulier pour la cavalerie, son père et son oncle servent dans cette arme, l’ancêtre Léonce occupe certes une place à part dans ce Panthéon. Cet officier de marine est une figure atypique, qui a tout de même occupé des fonctions de chef de cabinet de l’empereur Maximilien ou bien encore celles de sous-secrétaire d’État à la marine mexicaine. Puis il est devenu par la suite écrivain, journaliste, directeur d’un journal et d’un théâtre. Il a même fini par être nommé général auxiliaire à La Rochelle pour la guerre de 1870 {8} . Mais, il y a un autre officier de marine, aux états de service peut-être moins fantasques mais à la dimension affective plus importante, qui s’est érigé comme un modèle à ses yeux, en la personne de son cousin germain Antoine Sala {9} . Élevé en partie par André et Suzanne Détroyat, celui-ci a toujours eu des liens d’affection forts avec Robert, et son parcours remarquable aura très certainement constitué une référence. Engagé volontaire pour la Grande guerre, Antoine est parvenu à intégrer la « Baille », pour ensuite devenir pilote de dirigeable de l’aéronautique navale. En alternant affectations embarquées et service aéronautique, en métropole ou en outre-mer, il est maintenant commandant des escadrilles de bombardement (1B1) et de patrouille maritime (1R1) à Cherbourg depuis 1926. Estimé comme une personnalité hors de pair, il est même déjà titulaire de l’insigne de chevalier de la Légion d’honneur, en outre décoré de la médaille d’honneur pour son action lors de l’incendie de Smyrne, pour avoir sauvé de nombreux civils. Ce cousin a décidément l’étoffe d’un héros.
L’attirance du jeune Robert pour ces deux profils trouve peut-être son origine avec l’ouverture d’esprit qui lui a été inculquée jusqu’à présent. En tout cas, c’est en août 1927, à Pey, qu’il prend formellement la décision de devenir marin : « Je juge que tout garçon sérieux doit avoir une idée directrice et des principes généraux qui le guideront partout dans la vie future et qu’il aura à changer et à perfectionner. Comme idée directrice je mets le ciel à conquérir. Les moyens de le conquérir. Voilà dès lors l’intéressant. J’ai choisi la vie de marin. Car j’ai jugé qu’elle me convenait. Dans son idéal, et dans ses austérités. Mais un homme, un vrai, doit avoir une vie intérieure, ce qui suppose réflexion. Un de mes principes sera donc la réflexion dans tous mes actes, et une plus longue réflexion de temps en temps… Réflexion en tout et méditation de temps en temps. {10} » Des pensées aux actes, il devient « Flottard » en octobre 1927, lorsqu’il est admis au cours préparatoire à l’École navale de l’École Sainte-Geneviève à Versailles, plus connue sous son surnom « Ginette ». L’établissement religieux est depuis de nombreuses années le berceau de carrières prestigieuses, des marins comme Pierre Savorgnan de Brazza ou des maréchaux, comme Hubert Lyautey et Jean de Lattre de Tassigny. Il y rencontre des camarades qui préparent également Navale, comme Georges Rossignol {11} ou Antoine Pugliesi-Conti {12} . Robert résumera ces premiers moments passés à « Ginette » en quelques mots, simples mais réfléchis, « Vie intérieure, personnalité. Former. Arts à cultiver. Maths à travailler. Camarades très chics, surtout Antoine (Pugliesi Conti) {13} ». Son sérieux et sa motivation lui permettent d’être admissible à Navale en juin 1928, pour être finalement recalé à l’oral. La deuxième année sera toujours aussi studieuse, car le jeune homme reste on ne peut plus enthousiaste pour son projet : « Éducation de la volonté : L’héroïsme, cela se prépare. Donc petits sacrifices réguliers. Amour de l’activité que mon caractère a, à un certain point. Enfin, en bouquet : réflexion et méditation {14} » .
Dans un autre registre, son cousin, Michel Détroyat {15} , qui commence à acquérir une renommée internationale d’expert en voltige aérienne, vient de quitter l’armée de l’Air après quatre années de service militaire, pour voler vers d’autres challenges. Il deviendra incontournable dans le domaine aéronautique au cours de ces années 30, en s’illustrant dans de périlleux exercices lors de meetings internationaux.
Petit « fistot » deviendra grand
Après ces deux années passées à « Ginette », Robert est admis à l’École navale en septième position (sur 137), fruit d’un travail sérieux, même si le jeune homme semble posséder un certain potentiel : « J’ai le sabre. Je suis dans les 10 premiers. Je suis à vrai dire un peu honteux de mon rang, et à la fois flatté et ennuyé d’avoir le sabre. Enfin on accepte toujours ces choses-là. {16} » Alors qu’il part vers son avenir, son père, colonel, vient de prendre le commandement de la 3 ème brigade de cavalerie à Batna, dans l’arrondissement de Constantine, en Algérie. Le temps de savourer ce succès dans le sud-ouest, il rejoint le deuxième dépôt des équipages de la flotte à Brest le 30 septembre, première étape pour ensuite intégrer les baraquements du plateau de Laninon à la rentrée scolaire de 1929 {17} . L’École attend en effet toujours, depuis 1915, la construction de bâtiments à terre pour remplacer les vaisseaux-écoles ancrés en rade, les Borda ou Intrépide, qui accueillaient auparavant les élèves-officiers. Si le projet avance, le ministre de la Marine, Raphaël Georges-Leygues, ne posera la première pierre non loin de là, à Saint-Pierre, que le 14 novembre de cette année. Robert n’aura donc pas le privilège de connaître le confort du futur « Versailles de la mer ».
L’arrivée dans ce nouvel environnement, avec ses traditions séculaires, constitue pour Robert un tournant culturel important, même s’il retrouve ses camarades Antoine Pugliesi-Conti et Georges Rossignol. Sacrifiant aux traditionnels « rites » d’entrée, notre élève-officier de première année, notre « fistot », évolue sous les auspices d’un « ancien » qui devient son « père ». Jean Philippon, futur résistant, fait partie de ces « anciens ».
Les premiers jours passés à l’école semblent ne pas l’avoir dissuadé de vouloir aller au bout de son projet, même si les débuts sont difficiles. Il signe un engagement volontaire de six ans à compter du 28 octobre. Si sa tenue et sa conduite pendant l’exercice 1929-1930 sont jugées excellentes, en revanche, « les résultats ne correspondent pas à l’effort », car il « s’est trouvé désorienté à son arrivée à l’École et s’est adapté trop lentement » . Le corps enseignant plaide surtout sur un « caractère très jeune, un peu lent {18} », ce qui ne l’empêche pas de passer en seconde année avec un classement dans le premier tiers (40/136). En mai, il part en Algérie pour y passer quelques semaines de vacances. Le début de la deuxième année et, surtout, l’arrivée des « fistots », parmi lesquels on trouve Henri de Pimodan, lui font maintenant endosser le rôle d’« ancien ». De ce fait, le jeune homme va s’affirmer davantage au cours de l’année scolaire 1930-1931, il sera même perçu comme ayant un « caractère franc mais un peu léger […] intelligent et cultivé ». Ce dernier point suscite en lui bien des réflexions, car il accorde à l’art une importance particulière, qu’il tente de concilier depuis plus d’un an avec un métier très technique : « J’aborde le sujet qui me tourmente depuis quelque temps, à savoir : concilier art et devoir – Énergie et délicatesse – Foi et dilettantisme qui dégénère en scepticisme, or, scepticisme est contraire de foi. D’autre part, qu’est-ce que l’Art et en quoi peut-il être utile ? Il fait appel à de nobles aspirations de l’homme et je crois qu’on doit aimer l’art, dans la mesure où il vous élève l’âme. C’est l’art qui distingue l’homme éduqué du sauvage brutal… Comment mener de front une vie énergique et une vie d’artiste ? {19} » Malgré tout, son enthousiasme reste inchangé, même si son encadrement juge qu’il « manque un peu de maturité d’esprit {20} » . Il se rend de nouveau en Algérie en avril 1931, pour de nouvelles vacances en famille, « Papa est un vrai chef. Il s’occupe de sa tâche avec calme et maestria ; toujours prêt à organiser une excursion, à être gai avec les gens {21} ».
À la fin de son séjour de deux ans à la « Baille », alors que son frère Arnaud est admis à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr (promotion « du Tafilalet »), l’enseigne de vaisseau de 2 ème classe Détroyat quitte les cours pour aller faire son année d’application à bord du croiseur école Jeanne d’Arc (capitaine de vaisseau Marquis). Campagne certes traditionnelle mais sur un bâtiment neuf qui vient d’être admis au service actif et va effectuer sa première croisière. Ce n’est certes plus « l’ancienne Jeanne », emblématique vétéran des Dardanelles à la silhouette caractéristique, avec ses six cheminées, mais une unité moderne déplaçant 9 200 tonnes, avec un équipage de 648 hommes et 156 officiers-élèves. Le ministre de la Marine, Raphaël Georges-Leygues, « a voulu que dès leur entrée dans la carrière active, tous les officiers profitent de la croisière d’application pour acquérir une vue d’ensemble des grands intérêts français répartis dans le monde » . En somme, au-delà des préceptes et des grandes théories développés en cours, les futurs officiers doivent naviguer et s’ouvrir au monde, dans la pure tradition des marins diplomates. À bord, les « loufiats » de poste, ces lieutenants de vaisseau expérimentés chargés d’encadrer les officiers-élèves, font référence par leur écoute et leurs conseils, aussi bien que par leur autorité. On retrouve ainsi parmi eux des hommes qui s’illustreront lorsque la patrie sera en danger, comme Toulouse-Lautrec {22} (poste 2), avec son torpilleur Jaguar devant Dunkerque, ou d’Estienne d’Orves {23} (poste 5, les « X »), ancien de « Ginette », qui deviendra Martyr de la Résistance. Au sein du poste 6 {24} , sous l’œil bienveillant du lieutenant de vaisseau du Cos de Saint Barthélémy, Détroyat va consacrer cette année à la mise en application des règlements et théories inculqués durant les deux ans passées à terre, dans une campagne dont la croisière s’établira autour de l’Amérique du Sud puis sur les contours de la Méditerranée. L’ambiance du groupe est importante car il faudra passer du temps ensemble dans un espace restreint, mais le fidèle Georges Rossignol fait partie du même poste. Le 10 octobre, la « Jeanne » appareille de Brest pour traverser l’Atlantique et faire le tour de l’Amérique du Sud, avec la découverte de lieux mythiques tels que Bahia, Rio, Montevideo ou Buenos Aires, les chenaux de Patagonie ou Valparaiso. Après une tournée dans les Caraïbes (Antilles, Haïti), on repasse par l’Afrique, avant d’entrer en Méditerranée, dont on va faire le tour (Ajaccio, Venise, Corfou, Athènes, Istanbul, Constantza, Rhodes, Beyrouth, Bizerte, Alger). Puis, il faut revenir à Brest, avec tellement de souvenirs le 4 juillet 1932, près de cinq mois après en être parti. Le camarade Pierre Chavanat {25} termine premier de l’école d’application, les meilleurs, comme Étienne Sicard, choisissent l’Extrême-Orient. Robert termine avec une moyenne de 14,452, devant Guy Ducorps {26} , qui suit à un millième de point, les deux enseignes choisissent de rejoindre le Levant. Durant cette campagne, son caractère, sortant un peu du cadre parfois rigide du service, lui vaut d’être taxé d’ « artiste », sujet « cultivé » à l’« intelligence vive, mais un peu de fantaisie » . Il faut dire que Robert a pris l’habitude de consigner ses souvenirs sur un carnet, s’essayant à retranscrire ses émotions par des croquis, qui viennent illustrer des lignes dans lesquelles il note ses impressions. Le jeune homme a également pris de l’assurance dans un environnement où il se sent maintenant à son aise, sa nature « sympathique, franche et droite » et sa « bonne humeur constante {27} » en font un jeune homme rayonnant qui fait déjà l’unanimité. Cette première expérience lui donne l’envie de partir en campagne outre-mer, pour prolonger sa soif de découverte.
Troubles en Abyssinie
En sortie de « Jeanne », son vœu est exaucé, Robert Détroyat est affecté sur l’aviso Vimy (capitaine de corvette Dupont de Dinechin {28} ), ayant Beyrouth pour port-base, cité antique de la Méditerranée qu’il a pu découvrir durant son escale de juin dernier. Son bâtiment opère au sein de la division navale du Levant, sous les ordres du contre-amiral Henri Joubert, avec l’aviso Ypres (capitaine de corvette Favier) et le remorqueur Djebel Sannin, regroupés autour du navire-amiral, le yacht Diana. En général, le « yacht très élégant » Diana, « aussi mauvais marin que de bel aspect {29} » effectue une croisière annuelle dans les îles et ports grecs, à Chypre et en Égypte. Cette destination satisfait à ses attentes, puisqu’il va pouvoir bénéficier d’une première campagne outre-mer, sur un bon bateau et dans un pays intéressant. Il rallie Brest le 5 septembre, où il retrouve son camarade de promotion Guy Ducorps, désigné lui aussi pour le Vimy. Le bâtiment est en grand carénage, avant de regagner son port d’attache dans les prochains jours. Ses premiers pas à bord n’échappent pas au classique échange de grades et de fonctions, traitement réservé en général aux « midships » pour leur premier embarquement. Quand, en plus, le rôle du commandant est joué par l’officier canonnier, André Ploix, un personnage original, le stratagème fonctionne à merveille : « À 11 heures, commence un déjeuner mémorable au cours duquel un maître d’hôtel, deux enseignes et un capitaine se conduisent d’une manière pour le moins étrange. À 12 heures, profondément écœurés, Ducorps et moi faisons nos confidences sur un ton lamentable, au Docteur, seul membre du carré demeuré à table. " Et toutes les fois, c’est comme cela "… dit-il. À ce moment, le voile se déchire, et nous présentons nos respects (!) à l’enseigne de vaisseau de I° classe André Ploix {30} . {31} ». Tradition oblige ! L’échange de galons ou de fonction a déjà piégé plusieurs générations de « midships ». Cette épreuve initiatique permet au jeune homme et à son camarade de prendre leur place au sein de l’état-major du bord : le commandant, capitaine de corvette Dupont de Dinechin, dit Jules, le second, lieutenant de vaisseau Verdier, dit le Russe, l’officier « transmissions », lieutenant de vaisseau JV, l’officier canonnier, l’enseigne de vaisseau Ploix, dit Oscar, l’officier de manœuvre, enseigne de vaisseau Lazennec, dit Lazo, le médecin de 2 ème classe Boineuf, dit le toubib, et l’officier mécanicien de 2 ème classe Pédron {32} , dit Bidroun ou l’irrésistible. L’ambiance du carré est plutôt bonne, le fantasque Oscar, en particulier, se démarquant par ses frasques.
En 1932, la Diana se rend à plusieurs reprises avec le Vimy en Mer Rouge jusqu’à Djibouti. Ce qui permet au jeune officier de découvrir les populations riveraines des ports du Moyen-Orient et leurs cultures, dont Al-Lohaya et Al-Hodeidah (Yémen), Djeddah (Arabie Saoudite), Assab, Massaouah et Souakim (Érythrée), comme l’avait fait Arthur Rimbaud plus de cinquante plus tôt. Dans un autre registre, l’île Périm, les golfes de Tadjourah et d’Aden, ainsi que les charmes de l’Éthiopie n’échappent pas à sa curiosité, déjà aiguisée par les écrits d’un certain Henri de Monfreid. Robert remplit à bord du Vimy les fonctions de chef de service du corps de débarquement et d’officier de détail, sans oublier les quarts en passerelle. Son sérieux et sa droiture en font un élément apprécié, qui prend progressivement de l’assurance. Son commandant le considère d’ailleurs comme « bien doué, […] très discipliné et dévoué », faisant remarquer qu’il a une « excellente influence sur le personnel subalterne {33} ».
Il va d’ailleurs avoir l’occasion de revenir dans le golfe d’Aden, puisque des troubles éclatent en janvier 1933 à la frontière entre Djibouti et l’Éthiopie, laissant craindre une volonté d’extension régionale du roi d’Éthiopie, le Négus Tafari Makonnen. Car, l’empire éthiopien est dans une importante dynamique de modernisation depuis la fin de l’année 1931, avec la création de nombreuses écoles, l’apparition de l’aviation ou le développement de son réseau de communication, routier ou ferré. Djibouti, pays aride brûlé par le soleil, où subsiste un bon équilibre entre Européens et indigènes, partagés entre les deux ethnies rivales, les Afars et les Issas, est occupée par les Français depuis 1862, à la suite de la signature d’un traité entre les chefs locaux et Napoléon III. Site stratégique, il sert de base arrière de ravitaillement et s’est imposé dans les débuts de la conquête de l’Indochine. L’ouverture du canal de Suez en 1869 lui a donné une importance supplémentaire, qui a motivé la présence d’une station navale sur la Côte française des Somalis. La protection de ce point de communication sensible va néanmoins retomber au début des années 30, les capacités d’intervention dans la zone étant progressivement confiées au Levant. Les incidents provoqués à la frontière éthiopio-djiboutienne sont plutôt le fait de tribus dissidentes qui, en se livrant à des pillages, menacent la stabilité régionale. Les moyens défensifs locaux étant insignifiants, cette menace alerte le gouvernement français, qui dépêche en mars les avisos Vimy et Ypres à Djibouti.
Depuis l’arrivée récente du nouveau commandant, le capitaine de corvette Bourgeois, intervenue le 24 décembre 1932, Robert Détroyat a progressé au sein de l’état-major du Vimy, il est maintenant chef des services conduite du navire, artillerie, transmissions, armes sous-marines et électricité. Et il réussit plutôt bien dans ses divers rôles, ayant même davantage d’assurance, puisque son commandant le juge comme un « excellent officier […] dévoué, aimant son métier, discipliné sous des dehors parfois un peu frondeurs {34} ». Cette dernière remarque lui avait déjà été faite par le « pacha » précédent. En outre, il se démarque par son aptitude à la pratique des activités sportives d’éducation physique. Il lui faudrait maintenant une affectation sur un grand croiseur pour acquérir de l’expérience, le contre-amiral Joubert précisant même qu’il « a l’étoffe d’un officier d’élite et sera certainement à pousser {35} » par la suite. Mais, pour l’heure, le service prime sur l’intérêt personnel. Le Vimy arrive à Djibouti le 1 er février à 8 heures, « Le soir même, nous tâtons la main de l’Empereur d’Éthiopie. Un jour, tout de même, l’Empereur se décide et reçoit, sur la coupée du Vimy, les résidus cendrés de vingt et une charges de salut ». De tradition ancienne, le salut au canon est exécuté selon un protocole immuable depuis des siècles, par des tirs à blanc de l’artillerie du bord. Bruyant et par conséquent remarqué, le nombre de coups révèle l’importance de celui que l’on accueille, seuls les chefs d’État peuvent prétendre à vingt et un coups. C’est la pièce de 75 mm du Vimy qui a été chargée d’appliquer le cérémonial, comme de coutume en le respectant à la lettre, chaque coup partant à intervalle régulier. Malheureusement, la pièce est placée sur la plage avant, à quelques mètres de la coupée. Le vent étant contraire ce jour-là, les résidus du tir ne s’évacuent pas comme on l’aurait souhaité, « La petite poussière vole, s’accroche dans les poils de la barbe, reste sur la cape de velours ; l’Empereur ne bronche pas. C’est un lion, le véritable Lion vainqueur de la tribu de Juda. Jules, toujours très ému, reçoit le monarque et ne sait trop où le fourrer : En désespoir de cause, il le dirige vers l’avant, catastrophe ! {36} »
L’arrivée du renfort militaire français dans le golfe d’Aden ne passe pas inaperçue pour d’autres raisons. On débarque ainsi à Djibouti une section de fusiliers marins avec deux mitrailleuses et deux fusils-mitrailleurs pour renforcer la protection de la frontière. En parallèle, le transport d’aviation Commandant Teste (capitaine de vaisseau Cellier) a appareillé de Toulon le 26 mars avec l’escadrille embarquée de surveillance maritime 7S2, des troupes, une compagnie de tirailleurs sénégalais de deux-cents hommes environ et du matériel. Le Commandant Teste est en fait une grande base flottante de soutien, dédiée à la mise en œuvre des hydravions qui y sont embarqués. Déplaçant 11 500 tonnes, il dispose en effet d’un vaste hangar, de quatre catapultes, une rampe d’amerrissage et de cinq grues électriques. Avant de rallier le golfe d’Aden, le transport fait un bref passage à Beyrouth pour y embarquer un détachement de trois appareils de l’escadrille de bombardement 3B1 {37} . Ce renfort doit apporter à la force une capacité d’intervention aérienne polyvalente. De ce port, le bâtiment, accompagné par l’ Ypres, rejoint le Vimy à Djibouti le 5 avril 1933. Durant une quinzaine de jours, les aéronefs vont effectuer de nombreux vols de surveillance et de démonstration de force dans le secteur, présence militaire qui parvient finalement à faire cesser ces troubles. D’autre part, le gouvernement éthiopien réaffirme sa volonté amicale vis-à-vis de la France, d’autant plus qu’elle craint la pression italienne. Les relations franco-éthiopiennes sont au beau fixe, « l’Empereur vient passer la « revue » de l’équipage. On a prévenu celui-ci de la chose extraordinaire qui allait se passer, et tous le regardent comme une bête fauve. Qu’ils aient été crasseux ou impeccables, le cadeau n’en aurait pas moins été quelques soixantaine (sic) de sacs de café, de l’excellent café éthiopien, marqué au nom de l’Empereur : « Négus neghe » , le Roi des Rois. Les officiers ont aussi leur récompense : D’abord une banane, dont l’ordre varie avec la classe : Mr Pédron, qui est II° est rattaché à la catégorie « midships » . C’est pourquoi, à son grand désespoir, il n’est que « Chevalier de l’Étoile d’Éthiopie » . Ensuite, nous avons le droit à une pièce d’or, dont le diamètre est fonction directe du grade. Enfin, l’Empereur quitte le bord, et nous ne le verrons plus qu’au bal offert par lui, et au bal du gouverneur {38} ». Décoration « exotique » qui le fait officier de l’Étoile d’Éthiopie, cet ordre étant destiné à récompenser les services exceptionnels civils et militaires, nationaux et étrangers.
La mission est remplie, il n’y a donc plus lieu de conserver ces moyens d’intervention sur la zone. Le Commandant Teste et le Vimy quittent Djibouti le 20 avril pour Port-Saïd, l’ Ypres le 25. Quelques mois après cet épisode, en octobre 1933, Robert Détroyat obtient sa promotion à la première classe de son grade. Malheureusement, la situation sur la corne de l’Afrique de l’ouest va de nouveau se dégrader avec la prétention des Italiens sur l’Éthiopie, qui se manifeste concrètement en novembre 1934 par des incidents à la frontière du Somaliland. Une crise s’ouvre bientôt à la Société des Nations, le terrain politique montrant Français et Britanniques soucieux de ne pas intervenir pour conserver l’Italie comme allié face à l’Allemagne de Hitler. Néanmoins, la France assiste discrètement l’Éthiopie en participant à son soutien aérien, sous prétexte de vouloir se montrer vigilante sur la surveillance de la ligne de chemin de fer de Djibouti à Addis-Abeba et de la côte française des Somalis. Cette présence n’empêchera pas l’attaque italienne sur l’Éthiopie à partir de l’Érythrée l’année suivante.
Du canon au mousqueton
Le Vimy rentre ainsi à Beyrouth, puis reprend ses tournées en Méditerranée, plus particulièrement dans les îles Grecques, en Tripolitaine ou en mer Rouge. Découverte des charmes du bassin méditerranéen, perfectionnement de ses compétences dans les domaines de la manœuvre et de la navigation, le jeune homme profite de sa campagne. Seul écueil, en avril 1934, le Vimy échoue sur le Cox Reef devant l’île de Kunfidah, les hélices sont faussées et nécessiteront un passage au bassin. Heureusement, il n’était pas de quart… Le bâtiment étant laissé aux soins du chantier de Beyrouth, Robert part en escapade à « Damas : Charmant à cette époque {39} » le 9 mai. Au moment de débarquer de l’aviso, il a maintenant une certitude pour sa projection professionnelle, il va se spécialiser comme canonnier. Profitant de ses derniers instants dans le Levant, il prend congé du petit réseau qu’il s’était constitué, puis c’est le retour en métropole. Embarquant à bord d’un paquebot le 22 septembre, il arrive à Marseille le 30, avec une permission de quatre mois à la clé pour aller rejoindre sa famille. Du 23 novembre 34 au 8 janvier 35, il navigue entre Paris et Ossès, part s’adonner à la pratique des sports d’hiver en Suisse et en Autriche. Le 13 février, il rallie Toulon pour se retrouver temporairement à la Préfecture maritime, avant d’être affecté sur le croiseur Duquesne (CV Landriau), où il sera attaché au service artillerie, en attendant son cours de canonnier. Son service lui donne l’opportunité de revoir ses camarades de promotion, Lévis-Mirepoix {40} , Pistre {41} ou Sirony. Lorsqu’il embarque enfin sur le Duquesne, il se retrouve chef de section de la tourelle 2, chef de la deuxième escouade et chargé de l’école élémentaire. En somme, de la grosse artillerie, du 203, du matériel et du personnel, de l’entraînement et de l’entretien, « cela m’intéresse au plus haut point {42} ». Puis, sans attendre, il rédige sa demande pour l’École des canonniers, tout en s’imprégnant du programme. Il prend vite ses marques à bord, au sein d’un carré accueillant {43} . En somme, l’avenir s’annonce sous les meilleurs auspices. Jusqu’au soir où il apprend sa désignation pour le cours de fusilier, « Catastrophe ! Ma carrière de marin, ma vie, sera toujours marquée par ce fait, cette spécialité : fusilier. Et moi qui avais fait de si beaux plans escomptant me lancer sur le Duquesne dans l’artillerie, afin d’arriver à l’École, fanatique et possédant quelques notions {44} ». Il faut rappeler que la spécialité de fusilier souffre d’une mauvaise réputation à l’époque et ne constitue aucunement une voie royale pour une carrière. Enfin, l’artillerie de marine s’étant considérablement renforcée sur les grands bâtiments, il y voyait déjà un moyen de progresser. Face à sa déception, le commandant tente de relativiser cette désignation, en lui disant que « la « police » , c’était le commandement » . Mais, rien n’y fait et le jeune homme décide de faire entendre sa voix à l’État-major général de la marine à Paris. Là-bas, il apprend que sa désignation résulte du fait que le prochain cours souffre de deux défections. L’officier qui le reçoit lui fait même la confidence qu’il est jugé comme un élément prometteur : « – Vous avez été choisi par l’amiral, qui a demandé les feuilles de notes, et vous a désigné entre tous ! […] Mais, n’allez pas vous imaginer que c’est une brimade, bien au contraire {45} ». En somme, il est consolant de savoir que l’on est bien vu à l’État-major, mais enfin quand même…
1 er mars 1935 : embarquement à l’École des fusiliers marins à Lorient, sur le Condé, pour suivre les cours du brevet d’officier fusilier. Cet ancien croiseur cuirassé, amarré à la rive gauche du Scorff, a été transformé en bâtiment-caserne et accueille l’École depuis 1926. Robert retrouve ses camarades de promotion Sauvy, Moreau et Mérian. Et le 2 mars, après avoir effectué toutes les formalités, les épreuves physiques, « Ce n’est guère brillant, quoique dans l’ensemble, je sois supérieur à mes camarades […] Le physique doit étaler la secousse, reste le moral […] Et puis un effort peut durer facilement 6 mois, car il faut évidemment que je sorte dans un bon rang, et quand on est six, on sait ce que cela veut dire. Courage, courage, sourire aux lèvres {46} » . Et du courage, il va en déployer, sachant même trouver de l’humour dans les activités ancillaires et rébarbatives. Enfin, le 18 août, le dernier examen est passé. Il obtient de très bonnes notes, avec une moyenne de 16,11, mais termine second de la promotion, à deux points de Sauvy, recueillant en outre le prix de tir et de sport. Durant cette période, il aura appris les rudiments de l’infanterie et les spécificités marines du combat à terre, pour lesquelles il présente, quoiqu’il en dise, des qualités, dont son « caractère sportif et plein d’allant » et son « autorité naturelle {47} ». Le 2 septembre, il obtient son brevet mais le choix de sortie de cours ne lui permet cependant pas de repartir en campagne lointaine ou de rejoindre un contre-torpilleur en escadre.
Parenthèse en escadre
Un poste d’officier fusilier, chargé en sous-ordre du corps de débarquement, lui est ainsi attribué sur le croiseur l’Algérie (capitaine de vaisseau Bouxin), unité impressionnante de 11 100 tonnes admise au service actif depuis un an et demi seulement et dont Toulon est le port d’attache. Au sein de l’état-major, des hommes dont le destin connaîtra des horizons différents dans les événements de juin 1940 : le capitaine de corvette Henri Dalmas de Lapérouse {48} , chef du service intérieur, son camarade de promotion le lieutenant de vaisseau « Jacquot » Lasvigne {49} et l’enseigne Bernard Dufay {50} , son adjoint.
Robert part en permission pour quelques semaines, ce qui lui permet de revoir son frère Arnaud, qui s’apprête à rejoindre Parme blindée cavalerie, prolongeant ainsi la tradition familiale. Puis, il revient s’installer à Toulon. Au sein de la 1 ère division légère (DL) de l’escadre, en cette année 1936, l’ Algérie, bâtiment-amiral, enchaîne les manœuvres et fait une croisière en Méditerranée du 4 mai au 3 juillet. Les premiers mois à bord sont très difficiles, tant Robert est poursuivi par le doute, « Spleen – inoccupé – sans intérêt {51} » . L’application des préceptes inculqués durant sa formation n’est pas aisée, tant il se rend compte que sur un bâtiment de guerre, « cela marche tout seul […] Non, non et non, je ne marche pas, ou je ne marche que dans la mesure où il est question d’obéir, d’être discipliné, et en cela, faire son métier. Je ferais mon possible, mais malheureusement ce ne sera pas le sourire aux lèvres {52} » Durant cette navigation, un incident survient à Casablanca le 10 juin. Alors qu’il appareille de nuit, le croiseur est abordé par un autre, le Colbert, ce qui lui occasionne des avaries entre les deux écubiers tribord avant. Des réparations provisoires permettront au bâtiment de poursuivre sa croisière. Malgré ses débuts difficiles, après quelques semaines, Robert confirme à bord qu’il est « un excellent officier à tous égards », ayant une « conception élevée de son rôle d’officier » . Son commandant, le capitaine de vaisseau Bouxin, juge qu’il se « donne entièrement à son service avec beaucoup de dévouement, de zèle et d’intelligence {53} ». L’ Algérie entre à l’arsenal de Toulon le 3 août et ne sortira pas du bassin avant le 20 novembre, pour reprendre finalement du service le 28 février 1937. Le bâtiment effectue une série d’exercices qui l’amènent à Brest à la fin mai. Mais, au cours d’une école à feu entre Quiberon et Brest, une fêlure dans une turbine entraîne une indisponibilité à l’arsenal, ce qui n’empêche pas son retour à Toulon un mois plus tard. L’ Algérie entre ensuite en carénage le 17 août.
Robert a désormais bien pris sa place à bord et s’y plaît, il s’est d’ailleurs fait remarquer par son nouveau commandant, le capitaine de vaisseau de Blic, qui le juge comme ayant « de l’imagination et du sens artistique. Plein d’entrain et de bonne humeur, toujours sur la brèche […] il connaît les hommes, sait les conduire, en est aimé {54} ». Il semble être parvenu à concilier l’Art et la Technique, utilisant sa créativité pour le bien du service, probablement son adaptation personnelle pour sortir d’une spécialité qu’il n’a pas choisie. Les évolutions d’escadre, se limitant principalement à des tournées en Afrique du Nord, n’ont fait qu’augmenter son désir de repartir en campagne outre-mer, il souhaite même particulièrement partir pour la Chine.
La poudrière des mers de Chine
Au bout de deux ans passés à bord de l’ Algérie, Robert Détroyat apprend qu’il devra rallier le contre-torpilleur Chevalier Paul (capitaine de corvette Geldreich) en septembre prochain. C’est une affectation qu’il accueille avec un enthousiasme modéré, certes sur la plus belle unité de son type au sein de l’escadre, mais pas en campagne… Peu pressé de mettre le pied à bord, il parvient à rester un mois supplémentaire sur l’ Algérie, ce qui lui permet de passer la suite du service intérieur au nouveau second, son cousin, le capitaine de corvette Antoine Sala. Depuis que Robert est entré dans la marine, ce dernier a servi comme attaché naval adjoint à Londres, puis sur les croiseurs Suffren, Foch et Jeanne d’Arc. Après avoir commandé la 3 ème escadrille de bombardement à Berre, il a été affecté au cabinet militaire du ministre de la Défense nationale et de la Guerre à Paris. Il retrouve aujourd’hui un service à la mer.
Mais, loin de cette carrière trépidante, Robert doit finalement se résoudre à embarquer sur le Chevalier Paul. Quand, coup du sort ou du destin, son avenir va prendre une toute autre tournure dans la soirée du 1 er au 2 octobre. Alors qu’il est sorti se détendre dans Toulon, il s’apprête à rentrer à bord en canot, il vient attendre la « barcasse » à l’appontement de l’escadre sur le port. Il y rencontre alors un matelot qui le guide au fond d’un bar, où il découvre son camarade Duval, dont il a pris la suite sur l’ Algérie. Celui-ci, attablé, lui apprend qu’il doit partir prochainement avec le croiseur léger Primauguet pour rejoindre les forces navales françaises en Extrême-Orient (FNFEO). Cette optique ne le réjouit pas vraiment et, dans la discussion, un arrangement est passé entre les deux hommes : ils vont permuter. Le lendemain, réjoui par cette opportunité, Robert se présente à bord du Primauguet, il est reçu par le commandant qui accepte sa candidature. Malheureusement, son commandant, Geldreich, lui, s’y oppose et, malgré tous ses arguments, il voit l’Asie s’éloigner. Finalement, vers 18 heures, coup de théâtre ! On vient lui porter un télégramme qui lui donne l’ordre d’embarquer immédiatement à bord du Primauguet. Geldreich n’étant pas à bord, il évite ainsi des explications et part vite régler ses affaires à Toulon, en prévision de ce long déploiement. Il rejoint ensuite son nouveau bord le 4 octobre, peu de temps avant l’appareillage du croiseur. N’ayant pas pu récupérer toutes ses affaires sur son ancien bâtiment, à 7 heures, « à tribord milieu, un bout ramasse ma valise de linge que mon fidèle ordonnance gabier m’envoie par une vedette du Chevalier Paul {55} ».
Le Primauguet (capitaine de vaisseau Pavie) est un beau bâtiment de 7 240 tonnes, qui vient de bénéficier d’une importante refonte. Il est rapide, pouvant tenir une vitesse de 30 nœuds, bien profilé, bien armé, avec ses huit pièces de 155 mm, et dispose d’un hydravion type Gourdou-Leseurre GL-832 catapultable. Il reste néanmoins du travail à bord, aussi bien dans le détail (tôles à nu, peintures mal faites) que dans le rôle d’équipage. Quant à la gestion du service… De quoi occuper l’officier-fusilier pour quelques semaines. Au sein du bord, il intègre un état-major composé de 27 officiers, pour un équipage de 551 hommes.
L’envoi anticipé du Primauguet en Extrême-Orient est en fait le reflet d’une certaine tension en Indochine, puisqu’en août 1937, au début des affrontements sino-japonais, la concession française à Shangaï, que protégeait le croiseur Lamotte-Picquet, a été menacée par les tirs des moyens de débarquement de la III ème flotte japonaise. Si l’invasion des troupes du Soleil levant marque le pas face à la résistance chinoise, l’Indochine, qui possède une frontière commune avec la Chine, reste impliquée dans ce conflit. Cependant, le Japon entend bien faire plier son adversaire en l’asphyxiant par un blocus de ses côtes. Mais, il ne parvient pas à le rendre hermétique, puisque des puissances occidentales, dont la France, continuent toujours de fournir à la Chine du ravitaillement et des matériels. Afin de protéger ses intérêts personnels, la France réagit début octobre, en y transférant les sous-marins Achéron et Fresnel, le croiseur Primauguet et le croiseur-école la Jeanne d’Arc en décembre, puis la 4 ème division de croiseurs, avec le Georges-Leygues, le Montcalm et la Gloire en janvier 1938.
On apprend au cours du transit, que le commandant sera remplacé par le capitaine de vaisseau Constantin en début d’année. De Bizerte, on rejoint Port-Saïd le 11, pour atteindre Djibouti huit jours plus tard. Puis, ce seront les escales à Aden, Colombo et Penang. En arrivant à Singapour, on se met au courant des derniers éléments survenus en Chine, « Grande discussion au carré pour savoir si nous devons garder la face à Shangaï malgré nos faibles effectifs, ou renoncer dès le début à la lutte. Je suis, avec le commissaire, pour le bluff à outrance. Je sais que l’expérience m’a donné raison {56} ».
Mais, toutes les suppositions, tous les scénarios ne sont que spéculations, la réalité sur le terrain est toute autre et dépasse même l’imagination. Les forces japonaises ont réduit Pékin en juillet 1937, Shangaï est tombée en novembre, Nankin est le théâtre d’une lutte sans merci. Le souci du gouvernement de préserver les intérêts français dans la région souligne ici l’importance de la mission qui incombe à la station permanente devant les côtes chinoises. « Marine Indochine » est placée sous les ordres du contre-amiral Terreaux. À partir de l’arsenal de Saïgon et de la base navale d’Haïphong, elle dispose de faibles moyens pour un secteur étendu et difficile, avec l’aviso la Marne et cinq canonnières fluviales, l’ Avalanche, le Commandant Bourdais, la Vigilante, le My-Tho et le Tourane. Trois navires hydrographiques y sont également affectés, le Lapérouse, l’ Octant et l’ Astrolabe {57} . Indépendamment de cette force territoriale, on trouve les forces navales françaises en Extrême-Orient, dont le commandement a été confié au contre-amiral Le Bigot. Celles-ci disposent de deux éléments maritimes : une force de haute mer basée à Shangaï, composée des croiseurs légers Lamotte-Picquet et Primauguet, et de quatre avisos, le Dumont-d’Urville, le Savorgnan de Brazza, l’ Amiral Charner et le Tahure, et deux flottilles fluviales, dont une basée à Yang-Tsé-Kiang, avec le Balny, le Doudard de Lagrée, le Francis Garnier et le La Grandière, l’autre à Si-Kiang, avec l’ Argus.
Un équilibre international instable
Le Primauguet appareille de Saïgon tôt dans la matinée du 13 décembre, cette dernière escale précédant un long déploiement à Shangaï qui devrait aller jusqu’en mai prochain, pour relever le Lamotte-Picquet. Elle aura permis un peu de détente et de nombreuses rencontres, notamment avec la population, puisque « l’Amirauté a autorisé le public à visiter le croiseur avant son départ et une foule nombreuse, composée de Français, d’Annamites et de Chinois a afflué à bord du navire {58} ». Là-bas, la situation reste toujours marquée par les prétentions japonaises sur la Chine. Prétextant la protection de leurs ressortissants, les Nippons ne cessent de provoquer les Chinois et leur imposent des vexations. En arrivant à Shangaï, on découvre réellement l’étendue de cette menace, surtout lorsque l’on aperçoit les ruines des combats d’août 37 : un peu au sud de l’embouchure du Yang-Tsé, « la rive gauche [de la rivière Huangpu ou Wang-Poo] nous offre un spectacle frappant. Tout le long de la rivière sont répartis les transports Jap. qui débarquent des quantités énormes de matériel : voitures, wagonnets, sampans à moteur, caisses à munitions, vivres. Le long des quais, ou de ce qu’il en reste, des petits Jap. en kaki, transis, dans les coins. Et enfin… derrière, le spectacle-type de la guerre : ruines, ruines, maisons écroulées, canonnées, ou à peine écorchées, quartiers ravagés succédant à des bâtisses intactes, quais défoncés, etc. Les drapeaux japonais, longuement emmanchés sur des bambous, semblent flotter timidement. Ici, des chars d’assaut neufs, là une cheminée d’usine bel et bien trouée dans le bas, etc. Et tout cela, dans cette pluie glaciale, au milieu de la vase fangeuse, sous un ciel gris, gris… {59} » La vision est encore plus cauchemardesque en mettant le pied à terre, « la traversée de Nantao est bien ce qu’on a dit : un affreux désert détruit, brûlé. Les Jap. demandent, stupidement nos passes. Derrière eux, c’est la mort, et la ruine. On passe brusquement dans la concession française extrêmement animée, à une rue brûlée de la cité chinoise {60} ». Certes, l’empire du Soleil levant a imposé sa force guerrière à Shangaï, mais l’occupation de ses troupes reste plutôt attentiste, ce qui peut laisser penser que l’on s’en tiendra là. Compte tenu de l’évolution de l’ambiance sur place, la France s’en tiendra à un geste symbolique visant à renforcer sa position en Extrême-Orient, puisque la Jeanne d’Arc et la division de croiseurs n’y resteront que trois semaines. Les sous-marins ne resteront pas plus de six mois, mais ils seront relevés régulièrement. La station à Shangaï prend fin en mai. Le 18, on retrouve le Lamotte-Picquet, qui sort de carénage, devant l’ile de Putu pour aller prendre son poste à Shangaï. Le Primauguet appareille le lendemain pour Hong-Kong, où il doit subir également la même opération. Puis, on se retrouve en baie d’Along le 27 juillet pour des exercices communs, avant de se séparer à nouveau. La situation à Shangaï s’est maintenant détendue et n’impose plus de station permanente. Aussi, le Lamotte-Picquet rejoint Saïgon, quant au Primauguet, il rallie Hong-Kong. L’occasion de réunir les deux croiseurs se réalise un mois et demi plus tard lors d’une escale à Manille avec les sous-marins Le Tonnant et Le Conquérant en croisière d’endurance.
Dans les carrés, la situation politique fait l’objet de toutes les discussions, surtout lorsque l’on apprend que la tension a atteint un degré proche du conflit en Europe. Ils sont nombreux à penser qu’il s’y joue probablement le prologue du prochain conflit mondial, par un épisode que l’Histoire retiendra comme la démission des démocraties, la signature des « Accords de Munich ». En attendant, lors du discours de clôture du dernier congrès du parti national-socialiste (NSDAP) à Nuremberg le 12 septembre, Hitler a réclamé, au nom des Allemands des Sudètes, le droit à leur auto-détermination et les appelle à s’insurger. La France et l’Angleterre lâchent la Tchécoslovaquie qui, tout en cédant, appelle le 23 septembre à la mobilisation, « Et le 1 er octobre, les troupes allemandes entrent en Bohême ! Pourquoi nous sommes-nous dégonflés ? Hitler se serait-il dégonflé si nous avions eu une attitude ferme. Ce dernier point n’a rien de sûr. Quant à nous, ou bien, c’est que l’Angleterre ne voulait pas marcher, ou bien, nous ne sommes pas prêts. Dans les deux cas, c’est triste […] Quels que soient nos futurs ennemis, il parait inévitable d’entrer, un jour ou l’autre, pour une raison ou pour une autre, dans la bagarre. Mieux nous serons armés, en surface et en profondeur, plus l’idée de France demeurera longtemps sur cette Europe destinée à se déchirer {61} ». Le jeune homme le pressentait depuis longtemps. À cause de ces événements, les bâtiments sont restés en posture d’alerte jusqu’au 30 septembre, jusqu’à la signature des « Accords de Munich ». La détente des relations internationales leur permet de quitter Manille pour repartir en tournée dans les mers de Chine.
Pendant leur absence, les Japonais ont pris Canton le 21 octobre. L’entraînement des forces reprend sa place, de nouveaux exercices ont lieu entre les deux bâtiments du 2 au 16 décembre en baie d’Along. La pression étant retombée, on considère à Paris que la situation est suffisamment stable en Indochine pour détacher des moyens afin de rétablir l’ordre en océan Indien. C’est la raison pour laquelle le Primauguet appareille le 13 février 1939 pour se rendre à Djibouti, où la souveraineté française pourrait être menacée, « l’après-midi sur le quai, la musique joue le « Chant du départ » . Il n’y a pas de doute, nous allons nous battre {62} ». Deux jours avant d’appareiller, Robert Détroyat a appris qu’il avait été promu lieutenant de vaisseau.
Prétentions italiennes sur Djibouti
Les « Accords de Munich » ont malheureusement matérialisé une fragilité de la France dans le domaine diplomatique, provoquant même une surenchère italienne dans le registre des concessions pour régler des différends anciens. Ainsi, dès novembre 1938, le ministre des colonies, Georges Mandel a du faire face à une campagne de Mussolini, qui visait à rattacher les territoires de Nice, la Corse, la Savoie, la Tunisie et la Côte française des Somalis à l’Italie. Au sujet de ce dernier point, le ministre des Affaires étrangères italien, le comte Ciano, a même prononcé un discours belliqueux le 30 novembre, suivi de manifestations à Rome et Addis-Abeba, qui demandaient la cession de Djibouti. Pour régler ce contentieux, Daladier suggérera bien à Mandel de faire de Djibouti un port franc pour satisfaire la demande italienne, mais ce dernier s’y oppose, cette solution n’aurait selon lui d’autre résultat que de pourvoir au ravitaillement des troupes de Mussolini. D’autant plus que, localement, une contre-manifestation est organisée le 18 décembre, rassemblant beaucoup de monde avec pour leitmotiv : « Djibouti, terre française, doit rester Français ». Il faut rappeler que Mussolini avait déjà manifesté ses vues sur Djibouti en janvier, s’appuyant sur la définition abstraite du traité de 1897, qui déterminait vaguement le tracé de la frontière entre l’Éthiopie et la Côte française des Somalis. Ses soldats avaient même pris position dans la plaine de Hanlé pour y installer un camp militaire. Il devenait donc plus que jamais urgent de s’impliquer davantage dans la protection de ce territoire d’outre-mer français, véritable verrou d’une route maritime stratégique. D’autant plus que, depuis le 18 septembre, le gouverneur de Djibouti s’était adressé à Mandel pour réclamer des renforts : « Contre les bombardements aériens, nous sommes désarmés. L’invasion est inévitable. Ce sera, pour peu que les Italiens veuillent s’en donner la peine, le massacre de nos troupes et la prise de la ville […] Je pense préférable, si possible, de nous pourvoir en moyens de défense suffisants, afin de conserver ce territoire dont la position sera loin de manquer d’intérêt dans une guerre générale. {63} » Si le gouvernement avait répondu par la désignation du général Legentilhomme comme commandant supérieur des troupes de la Côte française des Somalis, ce dernier ne prend ses fonctions que le 12 janvier. Reconfigurant le dispositif, il fait édifier sans attendre des avant-postes dans la plaine de Hanlé, fait fortifier les abords de Djibouti et augmente le volume des troupes à 15 000 hommes. Quant au Primauguet, il effectue une traversée par mer calme sous brise, chacun à bord étant persuadé de jouer un rôle important dans ce renforcement des moyens français, ne serait-ce que par sa présence dans ces eaux. Après voir longé le Somaliland, espace peu défendu et constitué de vastes plaines, le bâtiment arrive à Djibouti fin février, dans une atmosphère comme l’on ne retrouve que dans le golfe d’Aden, « l’ Épervier avait d’abord jappé vers 3 heures du matin autour de nous, comme un vrai petit torpilleur d’escadre ; Monfreid appareillait avec son yacht ; tout était en place {64} ». Les sous-marins Souffleur et Caïman sont également arrivés sur zone.
Fort heureusement, la manœuvre d’intimidation a bien fonctionné. La mission ne dure que quelques semaines, l’envoi de renforts et les aménagements défensifs du territoire ont suffi à empêcher une invasion italienne. Le but est atteint, il faut maintenant retourner à Saïgon. On appareille le 25 mai de Djibouti, avec une escale à Colombo le 5 mai, puis à Nah-trang, le Primauguet revient à Saïgon le 16 juin. Depuis le 12 mai dernier, le vice-amiral Jean Decoux a remplacé l’amiral Le Bigot à la fonction de commandant en chef des FNFEO. On apprend également la tragédie survenue la veille au sous-marin Phénix, disparu corps et biens au cours d’exercices avec les autres bâtiments des FNFEO en baie de Cam-Ranh et qui a jeté la consternation chez les marins. 71 camarades ont perdu la vie alors que le Phénix simulait une attaque du Lamotte-Picquet, sans que l’on ait pu leur porter assistance, ils reposent maintenant par 105 mètres de fond. Cette catastrophe ne fait rien pour arranger un climat devenu délétère au fil des semaines. D’autant que la menace d’invasion japonaise se fait aujourd’hui plus pressante sur la Chine et les nouvelles de la métropole sont négatives. Chacun pressent que l’Europe est sur une poudrière menacée par des artificiers prêts à passer à l’acte. À plusieurs milliers de kilomètres de la métropole, une atmosphère défaitiste plane sur la communauté des marins. Cette morosité suscite même l’inquiétude de l’amiral Decoux, ainsi qu’il l’écrit à l’État-major général au cours de l’été 1939, constatant que, des officiers à l’équipage, les demandes de rapatriement sont nombreuses, que ce soit pour une maladie ou un motif personnel. Sur certains bâtiments, plus d’un tiers des équipages a du être renouvelé. Dans ce contexte, Robert Détroyat semble jouer un rôle important à bord, ainsi qu’en témoigne son commandant, le capitaine de vaisseau Constantin, qui déclare qu’il « apprécie beaucoup ce jeune officier qui, à tous égards, est un officier modèle pour un bâtiment en campagne en pays étranger », qui « s’occupe en particulier de façon remarquable de l’équipage du Primauguet {65} ». Quoi de plus rassurant en effet que de pouvoir se reposer sur un chef à l’écoute de ses subordonnés, à plus forte raison dans cette atmosphère dégradée.
Échos de guerre en métropole
Pour couper court aux atermoiements, on apprend que le bâtiment doit regagner la métropole où il vient d’être rappelé. On appareille ainsi le 17 juillet pour regagner la France, « Grands adieux au Lamotte qui pousse des hip hip hourrahs qui remplacent notre dernier chant du départ. L’Amiral est là, qui nous a, jusqu’au dernier moment, couvert de fleurs {66} » . Cette expérience au FNFEO aura révélé Robert Détroyat comme un officier « doué » , un « meneur d’hommes à pousser {67} » comme le déclare le vice-amiral Le Bigot, précédent commandant en chef des FNFEO, dans sa notation pour l’année 1938, remarques confirmées par son successeur, Decoux, l’année suivante. Le trajet du retour vers la métropole est plus long qu’à l’aller, puisque le canal de Suez est fermé, il faut donc passer par le cap de Bonne-Espérance. Colombo est quitté le 8 août, Diego-Suarez le 14, puis Le Cap le 29.
Ainsi que l’on s’y attendait, on apprend en pleine mer que la France et l’Angleterre ont déclaré la guerre à l’Allemagne le 2 septembre, « nous sommes enfin fixés, il y a une détente chez tous. Depuis deux ou trois jours, ce devait être la guerre et ça ne l’était pas encore {68} ». La situation en Europe n’avait en effet pas cessé de se dégrader au lendemain de Munich, au point qu’un conflit apparaisse enfin pour tous inévitable. À Dakar, le Primauguet est intégré à la 5 ème escadre, avec le croiseur Duguay-Trouin et l’aviso D’Entrecasteaux, qui se trouvent également dans ce port. Après un court passage au bassin du 14 au 19 septembre, le croiseur fait dix jours à la mer entre le Cap Vert et les Canaries, d’abord chargé de la protection éloignée d’un convoi, puis de l’arraisonnement de bateaux neutres. Au cours de cette opération, il prend part à une mission de recherche du cuirassé de poche allemand Admiral Graf Spee, censé opérer dans cette zone pour harceler le trafic commercial allié, mais sans cependant jamais parvenir à le trouver. Et pour cause. Le bâtiment ennemi s’est en effet mis en position d’attente entre les îles de l’Ascension, Sainte-Hélène et Trinité, des parages peu fréquentés. De retour à Dakar le 27, on découvre un beau matin, que l’escadre est arrivée « imposante, majestueuse : le Strasbourg beau comme un sou neuf, le Dupleix, ma chère Algérie, deux Fantasque, deux Maillé-Brézé, et un « Hermès » affreux, celui-là. Dès lors, l’atmosphère fut changée {69} » . Robert est loin d’imaginer à quel point. Le 15 octobre a lieu une explosion dans la chaufferie du Primauguet, les cinq marins brulés par le jet de vapeur résultant d’une rupture de joint d’un collecteur ne survivront pas à leurs blessures. Il est chargé d’organiser les obsèques de ces victimes, qui se déroulent à la cathédrale de Dakar deux jours plus tard, sous la présidence de l’amiral Duplat, commandant l’escadre. Le soir de cette catastrophe, « une bonne nouvelle cependant nous parvenait, pure coïncidence, et nous donnait du courage : le retour en France était décidé {70} ». Le 19, le Primauguet appareille pour la France, devant escorter, avec le Maillé-Brézé et le Vauquelin, un convoi qui n’en finit pas de se traîner. On atteint enfin Lorient le 28 octobre, où l’on découvre l’atmosphère étrange de la « drôle de guerre ». Robert apprend que son frère, le lieutenant Arnaud Détroyat, a été engagé à l’est de Thionville à la mi-septembre, puis transféré dans la région de Verdun avec le 15 ème bataillon de chars de combat. Affecté à la 3 ème compagnie, celui-ci est chef d’une colonne de chars B1 bis. Avec l’idée de rattraper tout ce qu’il n’a pu faire durant sa campagne asiatique, il prend quarante jours de permissions « dans une France qui semble ignorer la guerre (sports d’hiver, etc.) {71} » .
Vers le 2 février, il apprend qu’il est nommé au commandement du Chasseur 5 et d’un groupe de chasseurs de sous-marins en construction. Obtenant davantage de renseignements en se rendant à l’État-major général de la marine, « J’étais rudement content, car je venais d’échapper à d’autres postes éventuels moins intéressants {72} ». Il rejoint le port de Cherbourg le 5 février et découvre son bâtiment dans l’arsenal, « Je lui trouve une cheminée sympathique, avant tout mouvement. Puis je considère les nombreux arceaux qu’il porte derrière. Il est gris foncé, je devais m’y attendre, mais je ne sais pas pourquoi je le rêvais gris clair. Le capot vert de son projecteur flambant neuf, est aussi une de mes premières impressions […] Je prends activement la suite. Je n’ai pas le temps de penser si l’impression est bonne. Je trouve la chambre-carré un peu petite, après m’être cogné plusieurs fois la tête au même endroit. {73} ». La prise de commandement se déroule le mardi 6 février à 9 heures, Robert Détroyat est reconnu solennellement commandant, « pour le bien du service et le succès des armes de la France » , de ce chasseur construit au Havre, qui vient d’être accepté en novembre dernier en recette par la marine {74} . Cérémonie rapide, mais qui laisse néanmoins le jeune commandant sur sa fin, « Je trouve les matelots assez mal tenus, avec des pattes et des cheveux énormes, et pas rasés. Il parait cependant que ce sont des crèmes. Les crèmes auront les cheveux courts {75} » . Il ne pouvait rien lui arriver de mieux pour connaître son bâtiment que d’en assurer l’armement et de le conduire aux essais avec son équipage. Ce n’est que vers le 18 février qu’il peut enfin quitter le quai, « Les premières palpitations de cette grande chaloupe furent un peu émouvantes. Mais je fais bien attention, et tout va bien. J’ai bien dû y penser quatre jours à l’avance, à cette première manœuvre d’appareillage… Je traverse la rade, fier comme un caban. Il y a un vague soleil, mon cœur bondit de joie, ça y est, je suis parti avec mon bâtiment. La houle entre par la passe et le chasseur se soulève lentement. {76} ». Quelques essais sont menés, notamment pour la qualification de remorquage des hydravions, avec les aéronefs de la base aéronavale de Chantereyne. Puis, vient le mois de mars, le Chasseur 5 est enfin admis au service actif et ne tarde pas à apporter son concours aux patrouilles de surveillance du littoral. Il est ainsi sollicité dans le secteur cherbourgeois le 8 mars 1940, alors que l’on pense avoir aperçu un sous-marin allemand dans les parages. C’est l’occasion pour lui de retrouver son ami Yves Drogou {77} , qui commande le patrouilleur auxiliaire la Lorientaise. Puis, il faudra un temps établir une permanence sur le coffre de la baie de Sainte-Anne, « Le mois se termine avec ce même genre d’existence. Cherbourg est affreux. Ma distraction est d’en sortir en voiture, à toute vitesse, de foncer sur les routes droites et de retrouver d’excellents camarades {78} ».
Dès le 3 avril, les chasseurs 6 et 41 arrivent à Cherbourg, « le premier groupe de chasseurs se meuble » . C’est l’occasion de faire la connaissance d’un jeune officier qui semble partager son dynamisme, l’enseigne de vaisseau Jean des Moutis, et de retrouver « le bon commandant de Presles {79} ».
« L’INTRÉPIDE » DES MOUTIS
Honneur et devoir
Originaire d’une vieille famille appartenant à la noblesse de l’ancienne élection d’Argentan en Normandie {80} , Jean des Moutis naît le 11 août 1911 à Saint-Cloud, dans les Hauts-de-Seine, fils de Robert des Moutis et Magdeleine Terrasse.
Dans cet environnement, à l’extraction chevaleresque attestée par des procès-verbaux de 1463, 1561 et par un jugement de 1666, la tradition des armes est très ancienne, on compte même de nombreuses icônes, puisque l’on peut remonter à Guillaume des Moutis, seigneur de la Morandière, qui, en 1124, a combattu à Terraube avec le comte de Montfort. Le chevalier Jean des Moutis reçut quant à lui en 1294 un sauf-conduit du roi d’Angleterre Édouard I er et assista en 1302 à l’assemblée de la noblesse du comté d’Alençon. Claude des Moutis, écuyer, seigneur de la Morandière, a reçu en 1594, du roi Henri IV, une commission pour lever une compagnie de chevau-légers pour son service. Charles-Henri des Moutis a pris part aux assemblées de la noblesse du bailliage d’Argentan en 1789. La branche de Boisgauthier perpétue la tradition militaire, Pierre-Jacques-Philippe des Moutis est chevau-léger de la Garde ordinaire du Roi en 1780, François-Ambroise, est officier dans la Garde royale, chef de la Maison de la Légion d’honneur en 1819. Durant la guerre de 1870, le lieutenant-colonel des Moutis s’illustrera au combat de La Fourche, dans l’Orne, le 20 novembre 1870, commandant les bataillons d’Argentan et de Domfront, chargés de la protection du flanc droit des défenseurs du village. En 1915, le capitaine des Moutis commande le 3 ème escadron du 5 ème régiment de hussards. Son escadron reçoit une citation à l’ordre de l’Armée le 25 septembre 1915 en Champagne, à la suite d’un assaut sur le fortin de Beauséjour. En chargeant sur les tranchées allemandes, il fait la capture de 600 prisonniers. Cette action permettra au 160 ème régiment d’infanterie de reprendre sa progression. Blessé, le capitaine des Moutis devra être évacué le 8 octobre 1918, alors qu’il est en ligne autour de Verdun.
Ces hauts faits d’armes illustrent bien que la cavalerie, à l’instar des Détroyat, est une tradition familiale fortement ancrée, que suivra d’ailleurs Joseph, le frère cadet de Jean. Atavisme familial militaire mais également religieux, puisque l’on compte également dans ses rangs des religieux, dont Hugues des Moutis de Boisgauthier au XII ème siècle, prieur des Bénédictins à l’abbaye de Saint-Martin-de-Séez.
Lieutenant au long cours
L’enfance de Jean des Moutis se déroule dans un milieu privilégié, au château de Préfontaine, à Lézigné dans le Maine-et-Loire. Suivant une scolarité sans difficulté, il obtient un Bac Sciences et Lettres, puis prépare pendant deux ans le concours de l’École Navale. Il a démontré très tôt qu’il avait des aptitudes intellectuelles qu’il souhaitait mettre à profit pour réaliser son unique souhait : devenir marin, avouant lui-même plus tard, qu’il n’a « jamais envisagé d’autre état que celui d’officier de marine ». Aussi, quelle n’est pas sa joie lorsqu’il est déclaré admissible au concours d’entrée de Navale en juillet 1931. Malheureusement, il échoue aux épreuves orales et ne peut s’aventurer à tenter une troisième année.
Déterminé à naviguer, il parvient à intégrer la formation maritime offerte par la marine marchande, en étant admis au concours du navire-école Jacques Cartier, de la Compagnie générale transatlantique (CGT), à la session de septembre (13 ème promotion). Ses bons résultats lui ont permis d’accéder à cette opportunité, très recherchée, puisqu’elle permet de préparer le programme théorique pour l’obtention des deux premiers brevets de la marine marchande pendant une année scolaire de 9 mois, alors que les écoles d’hydrographie classiques demandent deux scolarités. Au sein de la section « pont préparatoire », Jean va fréquenter les ports de la côte est des États-Unis et ceux d’Afrique du Nord de la ligne d’Algérie, assurant le service normal à bord d’un cargo. Il participe en effet par roulements aux différentes manœuvres du bord, ayant à travailler avec tout l’équipage, et très probablement avec son aîné, Amyot d’Inville, lieutenant au long cours alors intégré à la section « perfectionnement du pont » sur ce même navire.
Sorti 4 ème de sa promotion sur 44 avec une mention honorable, en juin 1932, celui que le corps enseignant qualifie de « bon élève » est reçu à l’examen d’élève-officier de la marine marchande un mois plus tard. Et il ne tarde pas à embarquer le 26 juillet sur le paquebot M/S Lafayette, de la même CGT, la « French Line ». Unité au style très moderne, jaugeant 25 178 tonnes, le Lafayette a été mis en service deux ans auparavant, sur la ligne Le Havre-New-York, effectuant même régulièrement des croisières au départ de New-York vers les Antilles et les Bermudes. Au cours de ses navigations, il affine ses connaissances et son sens marin, au point d’être reçu aux examens de lieutenant au long cours (théorie en 1933, pratique en 1934). Puis, il lui faut satisfaire aux obligations du service militaire.
À la manœuvre
À 22 ans, le 15 octobre 1933, il rejoint la « Royale » et rallie le 5 ème Dépôt des équipages de la Flotte à Toulon, pour y effectuer les opérations d’incorporation, avant de passer à bord du navire-école le Rhin, où lui seront dispensés pendant six mois les cours d’élève-officier de réserve (EOR).

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