Ceux du 10 juillet 1940
221 pages
Français

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Ceux du 10 juillet 1940

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Description

En 1940, l'auteur se trouvait à Vichy avec son père, alors député, lorsque fut tramée l'instauration d'un régime totalitaire. Elle a perçu le trouble de certains esprits, entendu des discussions enfiévrées et senti l'importance du vote de l'Assemblée nationale prévu le 10 juillet. Sur les 80 parlementaires qui refusèrent leur voix à Pétain, cinq ont péri dans les camps de concentration nazis. Leurs itinéraires illustrent les conséquences tragiques d'un événement longtemps occulté ou minimisé et la complicité entre Pétain et Hitler.

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Date de parution 02 février 2006
Nombre de lectures 41
EAN13 9782336280516
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d’un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant principalement par le biais des réseaux de l’auteur.
La collection Rue des Ecoles a pour principe l’édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique, politique, etc .
Déjà parus
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Geneviève TOUQUETTE, Chronique hospitalière d’un autisme ordinaire , 2006.
Raymonde WEIL, Une petite mal élevée, 2006.
Georgette RICHARD-MARTIN, Le temps revisité, 2005.
Hanania Alain AMAR, Mémoires d’un psychiatre (dé)rangé, 2005.
Michel LUCAS, L’urbanisation à la lumière de la doctrine sociale de l ’ Eglise , 2005.
Odette LAPLAZE-ESTORGUES, Des friches et des chiffres , 2005.
Huguette MAX-NICARD, La passagère, 2005.
Alexandre TIKHOMIROFF, La tasse de thé, 2005.
Jean-Placide TSOUNGUI, Cette France qui refuse notre intégration, 2005.
Alban JUTTEAU , Evasion tropicale, 2005.
www.librairieharmattan.com diffusionharmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296001732
EAN : 9782296001732
Ceux du 10 juillet 1940
Le vote des quatre-vingts

Anny Malroux
Sommaire
Rue des Ecoles Page de Copyright Page de titre Remerciements Tartufes, fantoches et rebelles
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18
Les Quatre-vingts In memoriam - Léonel de Moustier Joseph Rambaud Isidore Thivrier Claude Jordéry Augustin Malroux
Léonel DE MOUSTIER Joseph RAMBAUD Isidore THIVRIER Claude JORDÉRY Augustin MALROUX
Du même auteur
Avec mon père Augustin Malroux , RDT Collection Rives du Temps, 1991 (Préface de Lionel Jospin), 2 e édition, 1997.
Remerciements
Je tiens à exprimer ma vive reconnaissance à Mademoiselle Suzanne Jordéry et à Messieurs Henri de Moustier, Pierre Rolinet et André Touret pour le concours qu’ils m’ont apporté et les informations qu’ils ont bien voulu me donner.
Que Monsieur Jean Marielle, Président du Comité en l’honneur des Quatre-vingts parlementaires du 10 juillet 1940, trouve ici le témoignage de ma gratitude pour son infatigable travail en vue de faire connaître les circonstances du vote du 10 juillet 1940 et le courage des « Quatre-vingts ».
Illustration de couverture : Marina Poole
Tartufes, fantoches et rebelles
Un représentant du peuple n’est pas élu uniquement pour déposer un bulletin de vote dans une urne, pour parler à la tribune, pour s’occuper de ses électeurs et pour recevoir son indemnité parlementaire à la fin du mois. Quand les circonstances l’exigent, il doit, comme un soldat, passer de la vie de garnison au champ de bataille et risquer sa liberté et sa vie pour remplir le mandat qu’il a lui-même sollicité. Là est l’honneur d’un élu du peuple et c’est cette conscience du devoir qui compense, qui rachète toutes les médiocrités du régime parlementaire.
Léon Blum, Mémoires
1
Le 17 juin 1940, le maréchal Pétain, Président du Conseil, annonce, depuis Bordeaux, qu’il a demandé à «l’adversaire » de chercher « avec nous, entre soldats, après la guerre et dans l’honneur», les moyens de mettre un terme aux hostilités.
Un militaire s’adresse à un autre militaire. La France sollicite de l’Allemagne de lui proposer ses conditions de paix. D’avance elle fait un geste de soumission. Les troupes françaises rendent les armes. Les troupes allemandes continuent d’avancer. Un million neuf cent mille soldats sont faits prisonniers. « Jamais, dira Vercors, si peu de mots ne coûtèrent aussi cher à tant d’hommes » 1 .
À Paris, Jean Guéhenno, écrivain et professeur, pacifiste, entend l’allocution radiodiffusée de Pétain. Il note dans son Journal personnel: « Voilà, c’est fini. Un vieil homme qui n’a même plus la voix d’un homme, mais parle comme une vieille femme, nous a signifié à midi trente que cette nuit il avait demandé la paix.

« Je pense à la jeunesse. Il était cruel de la voir partir à la guerre. Mais est-il moins cruel de la contraindre à vivre dans un pays déshonoré? «Je ne croirai jamais que les hommes soient faits pour la guerre. Mais je sais qu’ils ne sont pas non plus faits pour la servitude » 2 .
Ce même 17 juin, un autre écrivain, Julien Green, arrive à Bordeaux, d’où il souhaite s’embarquer pour rejoindre son pays d’origine, l’Amérique. Le radeau en perdition du gouvernement présidé par Paul Reynaud, reculant devant les blindés allemands après avoir abandonné Paris, a terminé là sa course peu glorieuse. Puis, le 16, Reynaud a brusquement démissionné car ses velléités de poursuivre les combats rencontraient beaucoup de réticences chez certains ministres. Albert Lebrun, Président de la République, a désigné à sa place Pétain, jusqu’alors vice-président du Conseil – une désignation non entérinée par les Chambres.
Julien Green consigne ses observations dans un carnet à couverture noire qu’il égarera au cours de ses voyages mais retrouvera longtemps après. Il en publiera le contenu sous la forme d’un récit au titre et au sous-titre éloquents: La Fin d’un monde Juin 1940. Il découvre, révolté, l’existence d’une « France allemande ». L’épouse du ministre de l’Intérieur nommé par Pétain exalte l’ordre et la correction des Allemands entrés dans la capitale et lui jette à la figure: « Sachez que nous aimons mieux être allemands qu’américains! » Un haut fonctionnaire lui déclare qu’il faut «des cadres pour maintenir l’Etat ». Comme si, se dit Julien Green, « l’Allemagne n’était pas toute prête à prendre le pays sous sa coupe avec ses propres hommes». Green comprend que l’Administration française s’arrangera avec l’envahisseur. «L’ambition de quelques-uns, l’avachissement de milliers d’autres, voilà ce que trouvait sur son chemin l’armée allemande (...) Et déjà Pétain se poussait en avant, homme néfaste que son grand âge aurait dû mettre à l’abri des ambitions, mais l’ambition sénile est la plus redoutable, elle remplace les autres vices. La soif du pouvoir a ceci de particulier que rien ne l’étanche et que cette soif abstraite s’abreuve aussi de biens matériels » 3 .
Julien Green réussit, malgré ou grâce à ses origines américaines, à quitter la France. Il débarque le 17 juillet à New York. Entre-temps, un événement aux conséquences désastreuses s’est produit de l’autre côté de l’Atlantique: le 10 juillet, la très grande majorité du parlement réuni à Vichy a voté en faveur d un projet de loi rédigé et présenté par Pierre Laval, sénateur devenu ministre d’État:

« L’Assemblée Nationale donne tous pouvoirs au Gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain, à l’effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle constitution de l’État Français. Cette constitution devra garantir les droits du Travail, de la Famille et de la Patrie.
«Elle sera ratifiée par la Nation et appliquée par les assemblées qu’elle aura créées ».
Pétain a constamment assis sa prétendue légitimité sur cette loi, et à son procès encore il affirmait avoir gouverné en vertu des pouvoirs que lui avaient conférés les représentants du peuple français. Propagée et entretenue par ses zélateurs, l’idée s’est ancrée que le parlement avait aboli la République. Il s’agit d’une contrevérité : le texte adopté contenait les mots «Gouvernement de la République».
Les quatre-vingts opposants ne s’y sont pourtant pas trompés : ils ont compris que l’abolition de la République ne tarderait pas et en effet, dès le 11 juillet, Pétain, par l’Acte constitutionnel n° 1, instaurait une dictature:

« Nous, Philippe Pétain, Maréchal de France,
Vu la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940
Déclarons assumer les fonctions de Chef de l’État français».
S’appuyant sur ladite « loi », il allait pendant quatre longues années étouffer les libertés et servir l’Occupant nazi. Aussi cette date du 10 juillet 1940 revêt-elle une importance factuelle et une valeur symbolique capitales.
2
Deux figures émergent de la pagaille régnant à Bordeaux en juin 1940 : celles de Philippe Pétain et de Pierre Laval. Un traumatisme national offre souvent à des ambitieux l’occasion inespérée de s’emparer des commandes de l’État. Ils surgissent sur le devant de la scène et l’occupent bientôt tout entière. Leur appropriation du pouvoir étonnera ceux-là même qui avaient concouru à leur avènement. Par la suite, ils affirmeront n’avoir agi que pour le salut de leur patrie et en pleine connaissance des périls encourus par leurs humbles personnes.
Sans doute un mythe avait-il été forgé autour de Pétain «sauveur de la France », à partir de 1918. Toutefois, des anciens combattants opposaient à l’image répandue du grand soldat fraternel, économe de vies humaines, celle d’un officier supérieur réprimant sans pitié les prétendues mutineries de 1917. Dans son ensemble, la gauche, antimilitariste et pacifiste, ne distinguait pas Pétain des autres généraux qui avaient envoyé à la mort des dizaines de milliers de jeunes gens, chaque jour, pour reprendre un moulin perdu la veille, une colline, quelques mètres de terrain. Le corps enseignant lui reprochait les déclarations offensantes qu’il avait faites, en 1934, comme ministre de la Guerre, contre les instituteurs laïques coupables, d’après lui, d’avoir perverti la jeunesse et formé de petits antipatriotes. On se moquait de cette vieille culotte de peau indécrottablement réactionnaire, de cet éternel rentier de l’armée qui ne jurait que par l’obéissance au chef. Qui aurait imaginé, au milieu des années trente, qu’il se doterait un jour de pouvoirs monarchiques ? À la veille de la Seconde guerre mondiale, l’extrême droite avait appelé de ses vœux la fin de la République et son remplacement par un gouvernement autoritaire ayant à sa tête un militaire à poigne, le maréchal Pétain précisément; celui-ci ne lui avait pas emboîté le pas, mais il n’avait pas protesté non plus. On lui connaissait des accointances avec des mouvements factieux et de l’admiration pour les dictateurs Salazar et Franco. Son image en souffrait. Puis, quand Paul Reynaud, en mai 1940, l’avait appelé auprès de lui, ainsi que le général Weygand, certains avaient cru à un miracle: Pétain, avec son expérience inégalée de la chose militaire, trouverait les moyens de repousser les Allemands. Or, son mutisme et son apparente atonie avaient consterné ceux qui attendaient tout de lui, à commencer par P. Reynaud. Contrairement à ce que les hagiographes de Pétain ont raconté, il n’avait pas toute la population derrière lui.
Comme beaucoup de gens très âgés – il était né en 1856 – Pétain rejetait le changement, le progrès, le nouveau contexte social, les nouvelles théories politiques. Il souhaitait un retour au passé, à la France de jadis: un passé mythifié, une France intemporelle. Il ne se détachait pas du « stock de représentations légué par le nationalisme fin de siècle », s’accrochait à la mémoire d’« un monde social en voie de disparition, de valeurs morales et politiques contestées » 4 . De l’effacement de ce monde idéalisé et abstrait il rendait responsable le socialisme. Son ennemi s’appelait Front populaire. Ses idées maîtresses : culte du chef, obéissance aux élites, rejet du suffrage universel, exclusion de l’autre, de l’étranger, s’apparentaient au fascisme.
Coupé des réalités par sa formation et sa carrière militaires, il croyait qu’un chef n’a qu’à parler pour être suivi. Si les Français s’inclinaient devant sa volonté, il sauverait de lui-même le pays dégénéré et alors, de la souffrance et de l’humiliation surgirait une France neuve. Les médias sous influence, opportunistes ou serviles, se gardèrent de souligner ce qu’avait de bouffon l’idée qu’un homme de quatre-vingt-quatre ans rajeunirait la nation déchue en nageant à contre-courant. Couvert d’honneurs et de médailles, il ne mettait pas en doute son ascendant, non seulement sur tous les Français mais aussi sur les Allemands. Malheureusement, il était, dira Jules Jeanneney, le Président du Sénat, «politiquement inculte» 5 , défaut irrémédiable pour un dirigeant en toutes circonstances et plus encore dans une situation de catastrophe.
Pierre Laval appartenait à une autre espèce, détestée, d’ailleurs, par Pétain : celle des vieux routiers de la politique. Habitué des assemblées parlementaires dès 1911, plusieurs fois ministre, Président du Conseil à deux reprises (en 1921 et 1935), il avait été relégué par le Front populaire à l’arrière-plan et depuis lors on le croyait politiquement fini. Tout le monde ou presque avait applaudi à sa chute.
Renégat du socialisme, arriviste, affairiste, il inspirait méfiance, mépris, voire répulsion. Après 1936, il s’était rapproché de l’extrême droite, avait milité en sous-main pour le renversement d’Édouard Daladier devenu Président du Conseil en 1938 et ambitionné de former un gouvernement avec Pétain, dont il voyait monter l’étoile. Aigri par sa traversée du désert, il demeurait convaincu d’avoir toujours raison, au besoin contre tout et contre tous, malgré ses échecs.
On le créditait d’une intelligence politique hors pair à cause de sa science manœuvrière, grâce à laquelle il s’était fait des alliés dans de nombreux milieux et assuré des complicités à divers niveaux. Il possédait plusieurs journaux, chose bien utile pour manœuvrer l’opinion. La béance creusée par le désastre favorisa son projet de reconquérir la célébrité perdue et de se venger de ses anciens adversaires. Arrivé le 14 juin à Bordeaux et travaillant d’abord en coulisse, comme à son habitude, il se plaça très vite à la tête du clan de ceux qui allaient saisir, « dans la boue de la défaite, les hochets du pouvoir, leur seule chance de gouverner » 6 .
De même que Pétain, Laval se surestimait. Il se prenait pour l’homme de la situation, un négociateur sans égal. Il était sûr de pouvoir rouler tout le monde dans la farine, y compris Pétain à qui il réservait le rôle de porte-drapeau, de potiche, en attendant de lui succéder, y compris Hitler. Il manquait pour le moins de psychologie : Pétain accepta son soutien parce qu’il semblait capable de manœuvrer le parlement, puis essaya de s’en débarrasser. Hitler méprisa toujours le petit politicard au faciès d’Asiate qui prétendait l’embobeliner.
En d’autres circonstances, le couple formé du vieillard sermonneur et du politicien le plus discrédité de France eût prêté à caricature. Leurs tempéraments et leurs passés respectifs étaient inconciliables, leurs ambitions se faisaient concurrence. Pendant toute l’Occupation, chacun d’eux s’employa sans relâche à contrarier les plans et les visées de l’autre.
Outre la soif de gouverner, leur rapprochement se fit sur la base d’une analyse commune et totalement erronée de la situation : la Grande-Bretagne capitulerait très vite, la victoire allemande était imminente et serait totale, une Europe allemande se mettrait en place où la France pourrait s’intégrer en tant que province et jouir d’un statut privilégié – à condition de donner suffisamment de gages de sa volonté de coopération avec le vainqueur.
Ni Pétain ni Laval, ni l’omniscient chef militaire ni le politicien subtil, ni le pseudo-Rédempteur ni le pseudo-Talleyrand, ne comprirent qu’Hitler n’était pas un stratège infaillible, que la guerre durerait car d’autres puissances interviendraient dans le conflit et qu’à longue échéance une défaite allemande était possible. Le général de Gaulle, à Londres, l’affirmait. Beaucoup de Français très simples prédisaient une entrée en guerre salvatrice de l’Amérique, comme en 1917, mais Pétain et Laval s’étaient mis des œillères, de sorte qu’ils ne virent pas qu’Hitler avait intérêt à laisser un fantôme de pouvoir à des hommes peu susceptibles de s’opposer à ses projets : ainsi, le territoire français deviendrait une base d’attaque pour la continuation de la guerre contre sa nouvelle cible, le pays de Churchill.
Churchill qui déclarait le 18 juin à la Chambre des Communes, tandis que la France abdiquait toute volonté de résistance : « Hitler sait qu’il lui faut nous vaincre sur notre île, ou perdre la guerre. Si nous parvenons à lui tenir tête, toute l’Europe pourra être libérée et le monde pourra s’élever vers de larges horizons ensoleillés. Mais si nous succombons, alors le monde entier, y compris les États-Unis, et tout ce que nous avons connu et aimé, sombrera dans les abîmes d’un nouvel âge des ténèbres, rendu plus sinistre encore et peut-être plus durable par les lumières d’une science pervertie » 7 .
Que le monde risque de sombrer dans les ténèbres avec le triomphe des nazis ne préoccupait guère Pétain et Laval. Leur vision se limitait à l’Hexagone et à ses relations avec l’invincible Allemagne.
3
Fallait-il se battre jusqu’au bout sur le sol national? Fallait-il arrêter l’effusion de sang? Pouvait-on poursuivre la lutte à partir d’un territoire français situé hors de la métropole? Aujourd’hui encore, ces questions suscitent des réponses diverses. À Bordeaux, les militaires, qui faisaient la loi, imposèrent l’armistice.
Maxime Weygand, le généralissime, prit position pour l’armistice dès le 12 juin. Pétain partageait sa façon de penser et il réussit à convaincre des officiers supérieurs comme l’amiral Darlan, responsable de la Flotte, d’abord très hostile à cette perspective, de s’y rallier. La hâte avec laquelle, immédiatement après sa désignation comme Président du Conseil, Pétain s’adressa à Hitler surprit même certains de ses proches: elle est en effet surprenante pour qui connaît la lenteur du maréchal. Si les historiens contemporains rejettent la thèse de la trahison préméditée, ils admettent que Pétain a vu dans l’armistice le moyen de réaliser un projet longuement mûri : la Révolution Nationale.
Quant aux deux autres possibilités, la capitulation et la poursuite des hostilités contre l’Allemagne nazie, les militaires les exclurent. La première solution fut abandonnée presque sans discussion : elle aurait humilié le haut commandement. Ils traitèrent de ridicule la seconde.
Afin d’apaiser le parti de la résistance à l’ennemi, une sorte de formule transactionnelle fut adoptée par les instances gouvernantes le 18 juin: le Président de la République, les Présidents des Chambres, les membres des deux Assemblées qui souhaiteraient les accompagner et plusieurs ministres s’embarqueraient pour l’Afrique du Nord, où ils étudieraient les conditions fixées par les Allemands. Si elles se révélaient inacceptables, ils seraient compétents pour les rejeter. Pétain et les autres ministres resteraient en France afin de négocier de leur côté.
Ce compromis, bancal comme tous les compromis censés concilier des positions divergentes, présentait pour Pétain et pour Laval un vice majeur : le pouvoir serait divisé. En particulier, si le Président de la République partait en Afrique du Nord c’est la République elle-même, dont il était l’incarnation suprême, qui partirait avec lui. Ne risquerait-on pas alors de parler d’un gouvernement français en exil, comme il y avait un gouvernement polonais en exil à Londres? Un revirement très rapide survint donc en haut lieu et tout fut fait pour remettre à plus tard – c’est-à-dire empêcher – le départ du Président de la République, des ministres et des Présidents Herriot et Jeanneney. Des proches de Pétain n’hésitèrent pas à répandre de fausses informations dans ce but. Pierre Laval, qui n’occupait pas encore de fonctions officielles, se permit de menacer le Président Lebrun : si vous quittez le pays, vous n’y remettrez plus les pieds. Consterné, effrayé par tant de violence, le malheureux plia. Au fil des jours, il avait vu son autorité fondre comme neige au soleil. On l’isolait, on le bousculait, on le mettait devant le fait accompli. Pétain dédaignait de le consulter, les Présidents des Chambres ne le soutenaient que modérément. É. Herriot avait obtenu de Pétain que Lyon, où les Allemands s’apprêtaient à pénétrer, soit déclaré ville ouverte, et se sentait donc astreint à la réserve. Jules Jeanneney se laissait paralyser par son formalisme juridique. Quoique favorable au transfert en Afrique du Nord, ils ne prenaient pas position avec vigueur.
En répondant dès le 19 juin à la demande d’armistice, Hitler seconda utilement les tenants du maintien en métropole des principaux représentants de la République.
Concernant les parlementaires désireux de partir aussi, un texte signé de l’amiral Darlan et affiché dans les locaux appropriés précisa qu’ils embarqueraient sur le navire Massilia le 20. Suivirent des heures d’intense confusion, avec ordres, contrordes et changements de lieu d’embarquement, de sorte que vingt-sept parlementaires seulement prirent la mer, sans être informés de l’évolution de la situation. Comme il s’agissait de gens attachés à la résistance à l’Allemagne, leur éloignement tombait à point nommé. Le Massilia appareilla le 21 juin – bon vent! – et arriva le 24 à Casablanca. L’armistice était déjà conclu.
4
Au plan extérieur, l’armistice entraînait un renversement complet des alliances. L’Angleterre, avec laquelle nous nous étions engagés à ne pas conclure de paix séparée, restait seule face à l’Allemagne. La flotte française ne serait pas livrée – c’était une des seules exigences françaises -, mais elle devrait être désarmée et rassemblée dans des ports français. Ainsi, l’Angleterre, privée d’appui, perdait la maîtrise des mers et se retrouvait en très grand danger. L’anglophobie des chefs militaires français, notamment dans la Marine, et leur certitude orgueilleuse que les Britanniques ne tiendraient pas plus de huit jours puisque nous avions été vaincus, amenèrent les généraux négociateurs et le gouvernement à ratifier cet abandon de l’ancien allié. Tout le drame de Mers-el-Kébir découlera de là.
Au plan intérieur, l’armistice liait la France à son vainqueur et occupant plus que ne l’aurait fait une capitulation pure et simple. Son article 3 énonçait en toutes lettres le principe de la collaboration: «Le gouvernement français invitera immédiatement toutes les autorités et toutes les administrations françaises en territoire occupé à se conformer aux réglementations des autorités allemandes et à collaborer avec ces dernières d’une manière correcte». La Wehrmacht exercerait sur ce territoire occupé «tous les droits de la puissance occupante» ; or, il représentait les trois-cinquièmes du pays et englobait les régions industrielles les plus productives. Économiquement, donc, le partage était on ne peut plus inégal. De plus, l’article 18 stipulait que les frais d’entretien des troupes d’Occupation seraient à la charge du gouvernement français : en conséquence, les Allemands procédèrent à un pillage systématique. Ruinée, la France se trouvait aussi privée d’une main-d’œuvre dont elle avait un immense besoin, car les prisonniers français restaient captifs en Allemagne. L’établissement de zones interdites et l’annexion de l’Alsace-Lorraine réduisirent à très peu de chose la zone non occupée, que les troupes allemandes allaient envahir en novembre 1942 sans que Pétain n’élève de protestation.
Quand le Président Lebrun prit connaissance du diktat allemand, il le qualifia d’exorbitant. Léon Blum trouva terribles les conditions imposées, Vincent Auriol « humiliantes, atroces » 8  : ils pensaient notamment à la clause qui prévoyait la livraison « sur demande » de tous les ressortissants allemands se trouvant en France et dans les possessions françaises. L’abbé Desgranges fut « bouleversé, écrasé » 9 . Joseph Paul-Boncour, informé par Jules Jeanneney, nota dans son agenda un seul mot: « Affreux ! » 10 .
Pétain, en revanche, estima qu’Hitler se montrait moins exigeant que l’on n’aurait pu le craindre. Le 25 juin, il prononçait un discours fameux se terminant par les mots «Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal», discours qui, relu aujourd’hui, abasourdit tant il est en contradiction avec les termes de la convention d’armistice et avec les faits : « Les conditions auxquelles nous avons dû souscrire sont sévères (...) Du moins l’honneur est-il sauf (...) Le gouvernement reste libre, la France ne sera administrée que par des Français ».
Quel honneur? Celui de l’armée battue à plate couture par la faute de ses chefs ? Quelle France ? Le morceau de territoire cerné par des forces d’Occupation? Et de quelle liberté jouirait un gouvernement contraint, pour assurer sa souveraineté, de se montrer de plus en plus conciliant et accepterait ou même irait au-devant des desiderata du vainqueur?
5
Entre la démission de P Reynaud en faveur de Pétain et la signature de l’armistice, il s’est écoulé à peine plus d’une semaine. En à peine plus d’une semaine, le sort de la France a été réglé. Par combien de personnes? Moins d’une vingtaine.
Pétain ne prêtait l’oreille qu’à un premier cercle formé de proches conseillers. Et souvent, quoique donnant l’impression d’écouter avec attention son interlocuteur, ou tout en affectant une neutralité marmoréenne, il suivait obstinément sa propre idée. Il n’aimait pas les politiques et abhorrait les parlementaires, discoureurs impénitents, depuis qu’en 1917 quelques-uns avaient essayé de tempérer sa sévérité envers de malheureux poilus indignés de servir de chair à canon. Laval tenait lui aussi pour médiocre le monde parlementaire, spécialement le parlement qui l’avait rejeté en 1935. Devant quelques confidents il laissait percer sa rancœur contre Herriot et son mépris pour le terne Président du Sénat. Adrien Marquet, le maire de Bordeaux, lui avait offert un bureau proche du sien dans les locaux municipaux. Il y tissait sa toile et construisait en pensée un avenir où il jouerait un rôle primordial. Accessoirement, la défaite lui fournissait un tremplin pour assouvir ses rancunes et régler ses comptes. Vers lui se tournait une clique limitée mais fort agissante d’hommes partisans de l’entente avec l’Allemagne nazie. Il parlait ici ou là à l’un d’eux, mais ne tenait pas de réunion. Aux débats d’idées il préférait les entretiens individuels.
Il y avait à Bordeaux, selon un pointage officiel, cent trente et un parlementaires. C’était peu par rapport à la totalité du parlement, mais ils auraient pu donner des avis ou faire des suggestions... si on les avait consultés. En quittant Paris le 10 mai, Paul Reynaud avait notifié aux Présidents des Chambres la décision de faire se replier en province une partie de son Cabinet et le parlement. Quelques députés et sénateurs l’avaient suivi, les autres étaient rentrés dans leurs circonscriptions pour prendre les mesures imposées par les circonstances et réconforter les populations inquiètes. Laval avait regagné Châteldon. Beaucoup de députés de gauche, alarmés par la dérive du gouvernement vers la droite après la chute du second Gouvernement Blum, se tenaient délibérément à l’écart. Toutefois, quand l’équipée du Cabinet Reynaud s’était achevée à Bordeaux, des parlementaires, surtout du sud de la Loire, s’y étaient rendus. Les Présidents des Assemblées étaient là aussi, mais ils ne présidaient rien. Sollicité, à titre personnel, par Vincent Auriol de convoquer la Chambre des députés, Herriot leva les bras au ciel : quel spectacle affligeant ne donnerait-on pas au public! De plus, ni Herriot ni Jeanneney n’avaient l’honneur d’être tenus au courant des décisions prises tout en haut, en petit comité. Les parlementaires, même les pro-gouvernementaux, en ignoraient à peu près tout. «À Bordeaux, écrira Joseph Paul-Boncour, ce fut supérieurement monté. Jusqu’à notre errance à travers une ville où rien n’avait été prévu pour nous recevoir, jusqu’au choix des cinémas comme seuls lieux où, faute d’un parlement qu’on ne réunissait pas, les parlementaires pouvaient se rencontrer, tout semblait calculé pour souligner notre futilité et notre importunité d’être là, où cependant on nous avait fait venir » 11 .
Désemparés, désinformés, déresponsabilisés, ils devaient se contenter de rumeurs glanées dans les couloirs de la mairie. Anatole de Monzie, le 17 juin, note avec ironie: «Cet Hôtel de Ville où nous sommes dix, quinze, vingt parlementaires, en résidence comme dans un hôtel d’émigrants, offre un spectacle original qui vaut relation. Quelques-uns pénètrent jusqu’ à Marquet – César communal. La plupart aménagent ces couloirs bordelais en Pas-Perdus du Palais-Bourbon» 12 .
De petits groupes se formaient parfois, rapprochés ici par une commune origine régionale, là sur la base d’anciennes alliances politiques, mais les problèmes de l’heure brisaient les liens noués en d’autres temps. Au sein d’une même formation parlementaire s’affrontaient durement des visions opposées de l’avenir. La coterie des renégats de la République faisait beaucoup de bruit. Ils se gargarisaient des mots « Ordre nouveau ». La République trop tolérante, trop ouverte aux juifs et aux étrangers, allait enfin laisser la place à un État fort, sinon calqué sur les États fascistes, du moins proche d’eux. Dans ce clan, les plus acharnés étaient ceux que Jean-Pierre Azéma, appelle «les ultra-munichois de la droite musclée» 13 , entre autres Jean Montigny, ancien radical vouant une haine féroce aux socialistes et notamment à Léon Blum, à qui il rendait sans le savoir le plus bel hommage en disant que, depuis l’assassinat de Matteoti par les fascistes italiens, il avait «fait de l’antifascisme son affaire personnelle» 14 . Et encore Jean-Louis Tixier-Vignancour, militant venimeux de l’Action Française, et Jean Ybarnegaray, représentant des Croix de Feu à la Chambre. À ceux-ci se joignait Gaston Bergery, ex-pacifiste rallié à la Pax Germanica, dévoré du désir de laisser son nom dans l’Histoire, et le sémillant Jean Mistler, promenant partout ses raffinements vestimentaires et ses ambitions politiques.
Surprenante était la présence, auprès des avocats d’une gouvernance fascisante, de Charles Spinasse, socialiste chrétien envahi par le meaculpisme ambiant, qui déclarait: «Nous n’aurions pas dû nous lancer dans cette guerre. Nous l’avons perdue. Inclinons-nous. Edifions un régime d’autorité, un monde nouveau. Que Dieu nous donne la force d’y parvenir» 15 .
Des modérés, des indécis, écoutaient ces excités qui, tels des rats quittant un navire, abandonnaient le régime auquel ils devaient leur carrière. Depuis plusieurs décennies, l’ultra-droite avait traîné dans la boue la République, son personnel, ses institutions et ses principes même. Elle avait empoisonné les esprits, attisé les peurs de la bourgeoisie lors de l’arrivée au pouvoir du Front populaire et les avait dirigées contre le prétendu ennemi intérieur, le juif, le socialiste, le communiste, souvent réunis en un seul épouvantail mythique. Les classes moyennes avaient fini par s’accommoder d’un Hitler qui, lui, s’était montré capable d’éliminer les porte-parole de la redoutable classe ouvrière et de mettre au pas les juifs fauteurs de guerre. Elles se prenaient à rêver d’un régime susceptible de leur rendre leurs privilèges menacés et de rétablir l’ordre. Pétain ne serait-il pas, à cet égard, l’homme providentiel?
Un parlementaire cristallisait ressentiments et détestations: Léon Blum. Il était arrivé à Bordeaux dans la nuit du 14 au 15 juin, en compagnie du fidèle Marx Dormoy, sur les instances de Georges Mandel, le plus farouche des opposants à l’armistice. Au début d’une réunion qui groupa une soixantaine de députés dans une salle d’école, le 18 juin, à l’initiative d’Adrien Marquet, Bergery dit à un collègue: « je vais aller lui serrer la main. Peut-être qu’il n’a pas beaucoup de temps à vivre» 16 . Il daigna même lui proposer de participer à la réforme des institutions. C’était la première fois que Blum entendait chanter l’hymne à l’Ordre nouveau. Sans engager de discussion sur le fond, Blum répondit que rien ne pourrait se faire dans ce domaine tant que la France n’aurait pas recouvré son indépendance et sa sécurité. Indépendance, sécurité, quelles notions grotesques, à l’heure de l’Europe allemande!
Malgré la présence de quelques amis solides, Léon Blum se sentait très isolé à Bordeaux. Même des socialistes se détournaient de lui. Quand il apprit que les corps de l’État se transporteraient en Afrique du Nord, il n’hésita pas: il les accompagnerait. Il tenait à participer à « un départ collectif, organisé par le gouvernement légal », pour «continuer la guerre française » 17 . Une série de contretemps et de contrordres l’en empêcha. Il parvint au lieu d’embarquement pour découvrir que le navire était déjà parti... et que le gouvernement ne partirait pas. Néanmoins, les médias allaient bientôt faire courir le bruit que «l’homme qui n’avait pas de terre à la semelle de ses souliers» (Jean Montigny) avait fui loin de la vieille patrie.
D’importuns qu’ils étaient dans les premiers temps du Gouvernement Pétain, les parlementaires devinrent rapidement des parias. E. Herriot et J. Jeanneney, un peu mieux introduits dans le saint des saints que leurs collègues, se rendaient compte que le courant antiparlementaire s’intensifiait de jour en jour. Ils s’en plaignirent à Pétain, sans résultat. Herriot analysait ainsi la motivation profonde de cette animosité croissante: «Les chefs militaires qui ne veulent accepter aucune responsabilité (pas même celle d’avoir refusé l’armée mécanisée réclamée par de Gaulle ou la prolongation vers l’ouest de la ligne Maginot demandée par la Commission de l’Armée du Sénat) cherchent un bouc émissaire » 18 .
Le sinistre épisode du Massilia révèle assez les sentiments de la petite équipe dirigeante envers «ces gens-là», comme disait Pétain. Les hommes partis sur instructions régulières du gouvernement furent présentés par la presse, dès leur arrivée à Casablanca, comme des vendus, des fuyards et des traîtres. Les représentants de la France en Afrique du Nord firent immédiatement arrêter et incarcérer Georges Mandel. On accusa de désertion quatre députés, engagés volontaires en septembre 1939, Pierre Mendès France, Pierre Viénot, Alfred Wiltzer et Jean Zay, alors qu’ils avaient reçu l’assentiment de leurs autorités militaires avant leur départ.
Malgré leur requête pressante, les parlementaires ne purent revenir en France à temps pour participer à la session extraordinaire du parlement. Le 8 juillet, le gouvernement demanda qu’une information contre X soit ouverte devant le tribunal militaire de Casablanca, pour atteinte à la sûreté de l’État. Il y aurait ainsi vingt-sept opposants probables de moins à l’Assemblée nationale. Le 23, une loi ôtait la nationalité française aux passagers du Massilia: «Tout Français qui a quitté le territoire français métropolitain entre le 10 mai et le 30 juin 1940 (le général de Gaulle était aussi visé) pour se rendre à l’étranger, sans ordre de mission régulier émanant de l’autorité compétente ou sans motif légitime, sera regardé comme ayant entendu se soustraire aux charges et devoirs qui incombent aux membres de la communauté nationale et, par conséquent, avoir renoncé à la nationalité française. Il sera, en consé-quence, déchu de cette nationalité par décret. Cette mesure (...) pourra être étendue à la femme et aux enfants qui ont suivi l’intéressé».
Les quatre députés «sous les drapeaux» allaient passer devant des tribunaux militaires. D’autres parlementaires rapatriés après la session de l’Assemblée Nationale furent appréhendés. Certains vécurent en prison les quatre années de l’Occupation. Pour deux des passagers, Georges Mandel et Jean Zay, ancien ministre du Front populaire, l’affaire du Massilia eut un dénouement affreux : ils furent assassinés par la Milice en 1944.
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Le 27 juin, la Wehrmacht, malgré les assurances données, pénètre dans Bordeaux. Le gouvernement remballe ses affaires en toute hâte. Laval propose qu’il s’installe à Clermont-Ferrand : en Auvergne, il est resté une grande figure même pendant son éclipse politique. Des consignes sont transmises aux services ministériels et aux parlementaires : on prendra la route le lendemain à 5 heures. Donc, « au petit jour, un petit jour sale de guillotine» – c’est Paul-Boncour qui décrit la scène –, la caravane s’ébranle, précédée d’un véhicule arborant le fanion allemand. «À l’inverse des préséances, derrière les voitures du Sénat puis celles de la Chambre, venaient les voitures du gouvernement et les échelons des ministères, qui l’avaient suivi. Et le cortège (...), déroulant son long ruban à travers les plaines de Gascogne et les montagnes d’Auvergne, par son ordre comme par sa destination ressemblait un peu à un convoi de funérailles: les funérailles de la République » 19 .
On arrive, le soir, à Clermont-Ferrand, sur les talons de l’armée allemande qui vient d’en partir. Jean Guéhenno écrit dans son Journal : «Les Allemands ont quitté Clermont cette nuit. Le Maréchal peut faire son entrée. Son lit laissé libre par l’Oberkommandant est prêt à la préfecture. Inutile de changer les draps » 20 .
Pierre Laval accède au rang de vice-président du Conseil.
Albert Lebrun ne résidera pas près du gouvernement, mais à Royat. Le Président de la République est un homme seul. Cinquième roue du carrosse, le corps législatif est disséminé dans les environs de Clermont. Jules Jeanneney et une cinquantaine de sénateurs sont logés à trente kilomètres. Herriot repart aussitôt pour Lyon, son premier souci.
La campagne de dénigrement des parlementaires s’accentue. Des juifs plus encore que des autres. Blum, affirme-t-on « de source sûre», a cherché refuge à New York, ou bien à La Havane, ou bien à Londres... C’est faux: justement, il se trouve à Clermont, où Le Populaire est provisoirement hébergé. Ses amis, inquiets pour sa vie, ont vainement essayé de le persuader de s’éloigner du sol français, mais autant il avait souhaité partir avec le gouvernement en Afrique du Nord, autant sa conscience et son sens de la dignité lui interdisent aujourd’hui de suivre leurs conseils. Peu importe : plus la calomnie est énorme plus elle marche. L’apparition de Blum à Vichy stupéfiera bien des parlementaires crédules.
Pour diverses raisons – dont l’existence de faubourgs ouvriers à Clermont-Ferrand –, le gouvernement décida bientôt de transporter ses pénates à Vichy, ville fréquentée par la haute société et mieux dotée en lieux de séjour et de réunion, dans l’espoir chimérique de revenir un jour prochain à Paris. L’étape de Clermont fut très brève, mais c’est là que fut enclenché le processus devant aboutir au « suicide par persuasion des Chambres», selon l’expression de J. Paul-Boncour.
Le parlement représentait un obstacle majeur pour ceux qui voulaient en finir avec le régime ancien. S’il restait en activité il exercerait un contrôle sur les projets et décisions du Président du Conseil. La Révolution Nationale ne verrait peut-être jamais le jour; Laval et Pétain n’auraient pas les mains libres pour négocier. Lors des deux conseils des ministres tenus le 30 juin, des solutions furent avancées en vue de se débarrasser de la fâcheuse institution. Le général Weygand parla, comme il se doit, de faire arrêter manu militari les parlementaires. qui s’opposeraient à une direction autoritaire de l’État. Raphaël Alibert, maître à penser et familier provisoire de Pétain, et les jusqu’auboutistes du même acabit suggéraient de dissoudre le parlement sans autre forme de procès. Ces mesures par trop radicales ne satisfaisaient pas Pétain car elles risquaient de nuire à sa popularité. Quelques ministres plus modérés préconisaient de différer la convocation des Chambres jusqu’en 1941, comme la Constitution l’autorisait, mais qu’y gagnerait-on? Entre temps, Pétain serait toujours contraint de demander sa signature au Président de la République pour les décrets qu’il entendrait mettre en application: il n’aurait pas les coudées franches.
Alors l’ingénieux Laval présenta une proposition jugée d’abord très irréaliste: les Chambres seraient convoquées en Assemblée Nationale et il se chargerait de les amener à voter en faveur d’un projet de loi conférant à Pétain le pouvoir d’élaborer une nouvelle constitution. Pétain doutait qu’une opération aussi scabreuse réussisse; toutefois cet emploi de la manière douce avait bien des avantages, notamment celui de garder intacte son image. Si l’affaire aboutissait il en tirerait tout le profit, si elle capotait le blâme retomberait sur Laval. Il laissa donc à ce dernier carte blanche pour exécuter le projet tandis que lui-même demeurerait dans son empyrée. Il ne déplaisait pas aux ministres pétainistes de voir Laval aller au feu... et peut-être s’y brûler les ailes.
En attendant, le Président de la République devrait être informé et son assentiment obtenu. C’était là, d’après Laval, la moindre des difficultés. Lebrun ne lui résisterait pas. En fin d’après-midi Pétain et Laval allèrent rendre visite à l’exilé de Royat. Celui-ci a relaté l’entrevue en quelques lignes révélatrices : « Dans un propos très bref, il (Laval) me met au courant de la loi qu’il élabore et qui sera bientôt soumise au Conseil des ministres. Le Maréchal ne dit rien. Il est comme absent. Il semble se désintéresser de cette grave question» 21 .
Le Président de la République s’inclina encore une fois. Il ne releva pas une irrégularité que Laval, parlementaire de longue date, ne pouvait ignorer: selon les règles, les Chambres auraient dû accorder leur investiture au Gouvernement Pétain formé à Bordeaux avant d’examiner un quelconque projet de loi présenté au nom de ce gouvernement. Laval brûla l’étape, sachant que le temps comptait.
Il va désormais se jeter dans l’action, mais tout en laissant planer un doute commode sur sa tactique et sur le texte du projet de loi en préparation. Quelques réticences s’expriment lors des deux conseils des ministres restreints tenus les 2 et 3 juillet Vichy : il les balaie. Certes, la partie n’est pas gagnée d’avance mais il a une totale confiance dans le succès. Des journaux annoncent en termes vagues que les Chambres seront convoquées sous peu et qu’on leur demandera de réviser la Constitution. Survient le drame de Mers-el-Kebir, à la fin de l’après-midi du 3, un facteur de réussite inattendu. Mers-el-Kebir, ignoble et lâche agression, clament les médias, «enfant de l’armistice» 22 , écrira J.-P. Azéma. Le général de Gaulle expliquera un peu plus tard que Churchill avait eu malheureusement de bonnes raisons de vouloir neutraliser le gros de la flotte française, mais la destruction de nos bâtiments et la mort de plus de mille marins seront exploitées à fond pour dresser les Français contre la perfide Albion et, par ricochet, les réconcilier avec les Allemands.
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Les parlementaires invités à se rendre d’urgence à Vichy par un communiqué du ministère de l’Intérieur dans la nuit du 3 au 4 juillet ne purent pas tous se mettre en route immédiatement. Certains n’apprirent la convocation que grâce au bouche à oreille. Quelques-uns, maires ou conseillers généraux, voulurent d’abord régler les problèmes dus à l’afflux de réfugiés et d’unités battant en retraite, ou encore consulter leurs amis et alliés politiques. Routes impraticables et désorganisation générale transformèrent en périples harassants des trajets aujourd’hui aisés. Il fallait se procurer de l’essence, denrée rare, et le cas échéant trouver un gîte pour la nuit, ou les nuits, dans des villes surpeuplées depuis l’exode. Située au coeur d’une contrée montagneuse, Vichy n’était pas d’accès facile. Ainsi, Louis Noguères et deux sénateurs partis le 4 juillet à 6 heures du matin des Pyrénées-Orientales n’atteignirent la ville qu’à 10 heures du soir. Faute de mieux, Noguères dormit dans sa voiture. On imagine les tracas rencontrés par les élus des régions lointaines, et a fortiori des régions occupées: ils avaient dû obtenir des autorités allemandes hostiles la permission d’aller remplir leur mandat. Les autorités françaises ne manifestaient pas non plus beaucoup de bienveillance envers les parlementaires: quelques jeunes députés portant encore l’uniforme arrivèrent à Vichy... juste à temps pour participer au vote. L’un d’eux, Émile Fouchard, découvrit le 9 dans l’après-midi que la chambre qu’on lui avait en principe attribuée était déjà occupée; il passa la nuit sur la banquette d’un wagon immobilisé dans la gare et lut le projet de loi rédigé par Laval en prenant son petit déjeuner, le 10, à la terrasse d’un café où il venait de procéder à une toilette sommaire dans les lavabos.
Le décret déclarant close la session du parlement ouverte le 9 janvier 1940 ne parut au Journal Officiel que le 7 juillet. Sénateurs et députés arrivèrent pour la plupart après le 7. Ils ignoraient presque tous ce qui s’était passé à Bordeaux – affaire du Massilia, circonstances de la signature et clauses de l’armistice, montée en puissance de la droite fascisante – ou ne le savaient qu’à travers les comptes rendus d’une presse tendancieuse. Édouard Herriot ne vint que le 7, pour des raisons indépendantes de sa volonté: la Kommandantur de Lyon l’avait convoqué, le 5, avec quatre de ses concitoyens, et les avait désignés comme otages pour la protection et la sécurité des ressortissants de langue allemande.
Les derniers arrivants eurent bien du mal à trouver un hébergement dans une ville envahie, dit Jean Montigny, par « une cohue inouïe : réfugiés dont les autos encombraient les places et les rues, blessés au visage creusé, baigneurs surpris par l’invasion, ahuris par les événements, officiers de toutes armes, fonctionnaires civils remplissant les trottoirs et les chaussées », à quoi s’ajoutait « un essaim malsain qui s’efforçait de bourdonner autour du régime nouveau » 23 . Ils résidaient donc loin des casinos et des grands hôtels d’où l’on avait délogé flambeurs, curistes et vacanciers pour y installer à la va-vite des services administratifs complètement débordés et dépourvus du matériel le plus élémentaire. Des informations circulaient par voie orale, mais les élus ne disposaient d’aucun texte imprimé qu’ils aient pu étudier. Ne pas laisser le temps nécessaire à la réflexion faisait partie des moyens mis en œuvre pour les démobiliser.
On a beaucoup dit et répété qu’à leur arrivée ils avaient encore dans les yeux le spectacle de milliers de civils errant sur les routes mêlés à des soldats hagards, qu’ils étaient amorphes, découragés, perdus loin des salons douillets de la Chambre et du Sénat. Que les petites bandes de loubards qui parcouraient les rues avoisinant le Casino en scandant des slogans hostiles aux parlementaires en général et aux parlementaires juifs en particulier, l’usage de divers moyens d’intimidation personnels, la rumeur selon laquelle les opposants éventuels ne repartiraient pas libres ou même repartiraient de Vichy les pieds devant, les avaient terrifiés et rendus abouliques. Indubitablement, Laval et ses « artificiers » 24 firent peser sur eux une pression croissante jusqu’au 10 juillet. Selon Emmanuel Berl, la peur était partout : peur des Allemands, des troupes cantonnées à Clermont-Ferrand sous le commandement de chefs aigris par la défaite, peur des émeutiers, des voyous et même peur des communistes, peur causée par l’affaire de Mers-el-Kebir 25 . On a répété aussi que les promesses de bonnes places séduisirent beaucoup d’indécis. « L’hébétude, la résignation, la veulerie de la classe parlementaire » 26 auraient été, d’après Jean-Pierre Azéma, les principaux atouts de Laval.
Pourtant d’éminents témoins ont vu autre chose qu’un troupeau de notables rassis «pétrifiés de trouille » 27 . J. Paul-Boncour décrit les parlementaires avec lesquels il s’entretint à leur arrivée à Vichy comme des hommes courageux qui avaient honorablement tenu tête aux autorités d’Occupation et protégé les populations contre des « fantaisies » qui n’étaient pas toutes allemandes. Certains avaient eu un avant-goût de l’arbitraire, ainsi que de l’ingérence des militaires dans l’administration. Ils paraissaient « fort peu détachés de cette préoccupation des libertés individuelles dont on devait faire si bon marché quelques jours après. Amis de l’ordre, oui. Sûrement pas de l’ordre nouveau. Vraiment, dans ces premiers contacts, je ne me souviens pas d’en avoir rencontré, au moins au Sénat, qui parussent souhaiter un renversement du régime auquel ils devaient s’associer quelques jours plus tard » 28 . «Tous arrivaient, a dit de son côté Paul Ramadier, le cœur serré, pleurant les malheurs de la Patrie avec d’autant plus de sincérité que ces malheurs entraînaient leur propre détresse. Beaucoup, cependant, surtout ceux du Midi, voulaient réagir, refuser, résister. Ils se cherchaient, ils cherchaient une voie, ils cherchaient un chef» 29 .
Dans l’après-midi du 4, Laval ouvrit le cycle de réunions informelles qui allaient aboutir au «hara-kiri» du parlement (le mot est de J. Paul-Boncour), réunions tenues sans secrétaire, sans enregistrement d’aucune sorte, sur lesquelles on ne possède que les comptes rendus des témoins. Un conseil des ministres avait eu lieu le matin. Laval avait exposé le contenu du projet de loi à soumettre à l’Assemblée Nationale. Il ne l’avait pas fait distribuer.
Cette première rédaction, où figuraient les mots «Président du Conseil» qui disparurent dans les moutures suivantes, se lisait ainsi :

L’Assemblée Nationale donne tous pouvoirs au Gouvernement de la République, sous la signature et l’autorité du maréchal Pétain, Président du Conseil, à l’effet de promulguer par un ou plusieurs actes, la nouvelle Constitution de l’État français. Cette Constitution devra garantir les droits du Travail, de la Famille et de la Patrie. Elle sera ratifiée par les Assemblées qu’elle aura créées.
Comme chacun sait, Travail, Famille, Patrie étaient empruntés à la terminologie du lieutenant-colonel de La Rocque, fondateur d’un parti d’extrême droite, le Parti Social Français. Il y avait beaucoup plus grave: le pouvoir constituant était conféré à un seul homme. Pour Léon Blum, on préparait ainsi non pas même la restauration de la monarchie mais l’instauration d’une tyrannie, au sens propre du terme. Le socialiste Félix Gouin employait pour sa part le mot de dictature, puisqu’il suffirait au gouvernement de créer n’importe quelle assemblée dont chacun des membres aurait été nommé par lui pour ratifier lui-même son œuvre par personne interposée.
Laval réserva la première réunion à ses collègues du Sénat. L’auditoire était restreint: une cinquantaine de sénateurs. J. Jeanneney ne présida pas: sa conception rigoriste de ses fonctions lui commandait de ne pas participer à des séances informelles. Cet après-midi-là, il reçut Léon Blum, dont il écrit dans son Journal politique: «Il ressent pleinement l’indignité des chefs du gouvernement et la vilenie de leur manoeuvre politicienne. Mais il ne réagit aucunement... À la vérité, il serait en médiocre posture pour prendre la tête d’une contre-attaque» 30 . Blum était en effet muselé par la présence de deux socialistes dans le Cabinet Pétain, où il les avait laissé entrer en tant qu’observateurs et modérateurs, et par son statut de bouc émissaire juif.
Aux sénateurs avides d’informations, Pierre Laval exposa son credo: le régime ancien, responsable de la plus terrible défaite jamais subie par la France, devait être remplacé par un gouvernement autoritaire, sans quoi Pétain ne pourrait traiter avec l’Allemagne en position de force. Il fallait aligner le régime de la France sur celui du vainqueur, sinon l’Allemagne occuperait tout le territoire. Un mouvement de surprise agita la salle. J. Paul-Boncour manifesta son indignation. Laval, habitué par son métier premier d’avocat et sa longue carrière parlementaire à saisir les émotions d’un public, s’aperçut de la mauvaise impression qu’il avait produite. Il s’empressa d’atténuer « la brutalité humiliante » de ses propos, mais « c’est bien à cela, ajoute J. Paul-Boncour, qu’on tendait, soit que les autorités allemandes aient laissé entendre qu’elles auraient des égards particuliers pour un gouvernement à leur image; soit que le prestige du vainqueur opérât par lui-même ».
Le lendemain 5 juillet, devant quelque quatre-vingts députés, Laval employa un langage encore plus rude : il savait trouver parmi eux des prosélytes, les mêmes qu’à Bordeaux. Louis Noguères, futur opposant, et Jean Montigny, converti de la première heure, ont rapporté de manière à peu près identique son discours : « Il ne s’agit pas pour le gouvernement d’appliquer je ne sais quel remède, ou de procéder à je ne sais quelle réforme, en conservant, dans l’ensemble, ce qui existe. Non. Nous voulons détruire la totalité de ce qui est (...) Ensuite, cette destruction accomplie, créer autre chose, qui soit entièrement différent de ce qui a été, de ce qui est (...) De deux choses l’une : ou bien vous accepterez ce que nous vous demandons, et vous vous alignerez sur la Constitution allemande et sur la Constitution italienne, ou bien Hitler vous l’imposera» 31 . La France devait se ranger sans réserve aux côtés de l’Allemagne et cesser de jeter l’anathème sur le fascisme. Laval fit ensuite le procès en règle du parlementarisme et de la démocratie, qui avaient livré notre pays à l’odieuse Angleterre. En passant, il eut des mots très durs pour les hommes partis sur le Massilia. Puis il reprit sa formule « raser pour reconstruire » sous la férule de Pétain. Que se passera-t-il, demanda le socialiste Georges Monnet, si «un accident» nous privait du maréchal? «Nous y avons songé, répondit Laval, et voici ce qui a été prévu. Ce que nous vous demandons, c’est que, par l’Assemblée Nationale, le maréchal Pétain soit investi de la totalité des pouvoirs constitutionnels. Le lendemain (...), le maréchal procédera non pas par lois ou par décrets, mais par «actes». Aux termes d’un premier acte, il se donnera à lui-même tous les droits actuellement exercés par le Président de la République, le Président du Conseil, les ministres. Puis, par un second acte, il désignera la personne qui, dans le cas où il serait empêché d’exercer le pouvoir, l’exercera à sa place » – c’est-à-dire, les députés le comprirent, Laval lui-même.
Comme la veille, la phrase qui heurta le plus ses auditeurs fut: il faut aligner notre régime sur les régimes des pays qui nous ont vaincus. Elle jetait, selon Félix Gouin, «une lueur aveuglante» sur l’acte de Vichy : « Qui ne voit que l’expérience à laquelle on nous a conviés aboutit tout droit au renversement complet de la base politique de ce pays depuis 1789? Liberté de penser, liberté d’écrire, liberté de s’associer, suffrage universel, neutralité de l’État en matière religieuse, enseignement laïque, c’est tout cela qui est voué à la destruction par l’alignement recherché sur les régimes totalitaires» 32 .
Il est grand dommage que tous les parlementaires n’aient pas entendu Laval le 4 ou le 5 juillet: c’est alors qu’il exprima toute sa pensée, sans prendre de gants. Jamais, dans les réunions « préparatoires » suivantes, il n’utilisa le même vocabulaire. À l’âpre franchise il substitua la persuasion, les cajoleries. Il évoqua les terribles conséquences que pourrait avoir une rébellion des Chambres, les représailles qu’Hitler risquerait d’exercer sur la nation tout entière. Il toucha la corde sensible en soulignant la nécessité d’unir les efforts afin de relever la France, d’assurer la stabilité dans le cadre d’une paix « honorable ». Il fit miroiter la perspective d’une voie médiane entre capitalisme et socialisme. Il parla de retour à l’ordre, à l’harmonie, au calme après la tempête. Ces notions avaient de quoi séduire à gauche comme à droite et plus encore au centre. Les sénateurs y furent très sensibles. On peut faire la grâce, ou du moins la charité, à beaucoup de parlementaires d’admettre que le sort de leurs compatriotes les préoccupait autant que le leur propre.
En fait, Laval n’eut pas grand mal à entraîner tout un bloc hétéroclite de parlementaires. Personne ne niait qu’il n’existe pas de régime capable de résister à une catastrophe nationale de l’ampleur de celle connue par la France. «Aucune crise de l’histoire, écrit Léon Blum, ne laisse un peuple dans son équilibre antérieur» 33 . Or, l’équilibre antérieur avait atteint un point de rupture dès avant la catastrophe. La III e République délabrée ne tenait plus sur ses fondations. Trop de coups lui avaient été portés de l’intérieur comme de l’extérieur. Au lendemain de la défaite, la cohésion sociale, l’identité nationale déjà infiniment précaires s’étaient désintégrées. Les partis politiques, les structures anciennes avaient volé en éclats. On avait exploité à satiété le thème de la culpabilité des institutions et du personnel républicains. La haute hiérarchie catholique attribuait le désastre à un châtiment divin et allait jusqu’à y voir la base d’un renouveau. À Vichy, le 6 juillet, le socialiste Spinasse déclarait: «Notre devoir est de faire une révolution sans que coule le sang. Si l’autorité du maréchal Pétain rend possible cette tâche, alors le don qu’il nous a fait de sa personne n’aura pas été vain ». Et le maurrassien Xavier Vallat d’enchaîner: « Les institutions ont corrompu les hommes; il faut changer les institutions. Mais les hommes ont aussi corrompu les institutions; il faut aussi changer les hommes pour que revive la France» 34 ,
Ainsi, tout poussait vers la création d’un gouvernement fort, groupé autour de l’homme providentiel, invisible mais admirable, et seul capable, d’après Laval et ses acolytes, d’obtenir des adoucissements dans l’exécution des clauses de l’armistice, si les Chambres lui faisaient confiance.
Est-ce à dire que les cinq cent soixante-neuf parlementaires qui ont voté pour le projet de loi gouvernemental le 10 juillet subissaient la contagion des États totalitaires voisins et triomphants ? Qu’ils étaient décidés, en venant à Vichy, à jeter à bas la République et ses principes fondateurs ? Certainement pas. Il n’y en avait pas cinquante, écrit Paul-Boncour, « qui eussent cette intention, ni même qui y fussent résignés ». Laval devrait jouer serré, mais sans la caution de Pétain tous ses efforts, toute son habileté ne lui auraient servi à rien.
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Paul-Boncour bouillait encore d’indignation sous sa célèbre crinière blanche lorsqu’il écrivit dans ses Mémoires: «L’histoire dira que c’est une idée monstrueuse et sans précédent que d’avoir prétendu façonner une France nouvelle, quand son vainqueur la tenait sous son joug» 35 .
Le 4 juillet, à l’issue de la réunion des sénateurs, il décidait de barrer la route à « Bougnaparte » – surnom donné à Laval par Marcel Déat. Son influence était grande au Sénat : il présidait le Groupe de la gauche démocratique, radicale et radicale-socialiste, soit cent quarante-six sénateurs sur un total de trois cent deux.
Que des pouvoirs très étendus soient conférés à Pétain pour gérer la situation créée par un armistice dont il avait pris la responsabilité, Paul-Boncour l’admettait et même le souhaitait : ainsi Pétain disposerait des moyens nécessaires pour gouverner au mieux des intérêts de la France jusqu’à sa libération, mais que ces pouvoirs servent à détruire les institutions républicaines et à établir un régime fasciste, c’était inadmissible. Ancien combattant, Paul-Boncour conservait de la vénération pour Pétain, malgré ce qu’il avait vu à Bordeaux. Il le dissociait encore de Laval, comme l’immense majorité des parlementaires: ainsi Léon Blum, instruit par ses amis des intentions de Laval, se demanda dans un premier temps comment «le « noble soldat» s’était laissé entraîner dans une équipée aussi misérable » 36 . Cette distinction entre les deux cerveaux de la conjuration de juillet 1940 n’a pas peu contribué à forger la légende d’un Pétain aux intentions pures victime des agissements du diabolique Laval. Or, en la circonstance, qui manipulait qui ?
À l’initiative de Paul-Boncour, Jean Taurines réunit le groupe des sénateurs anciens combattants qu’il présidait. Cette formation très soudée pourrait, pensait-il, constituer « un élément de résistance et de relèvement » dans un temps de confusion générale et de dislocation des partis. Ses collègues partageaient son désir de maintenir le régime républicain et de juguler les ambitions trop évidentes de Laval. Mais avant d’entamer une action, ils voulaient connaître la pensée profonde du chef de l’État. On le disait mieux disposé envers les sénateurs, hommes d’âge mûr, pondérés et conservateurs, qu’envers la Chambre trop remuante. Un ancien combattant, ami personnel de l’officier d’ordonnance de Pétain, lui fit demander de recevoir une délégation du groupe.
La grande force de Pétain, a dit Emmanuel Berl, « était de donner à tout interlocuteur qu’il voulait bien recevoir l’impression d’être frappé par ses conseils, très disposé à les suivre (...) Pétain se montrait différent avec chacun, mais tous ont cru que leur Pétain était le vrai » 37 . Son profil de médaille, son beau visage olympien, ses yeux bleu de mer, bleu de ciel, bleu horizon, bleu de France, et cetera, ont ébloui les hommes les plus intelligents. E. Herriot a écrit : « La qualité qui lui manquait le plus, c’était la franchise.