Congo (1940-1963)

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La Seconde Guerre mondiale va modifier profondément les rapports entre les expatriés et les autochtones dans la colonie et l'attitude du roi va désorganiser l'entente jusque-là parfaite des trois piliers de la colonisation, l'administration, les missions et les entrepreneurs. L'effort de guerre éxigé du Congo par les alliés va mettre littéralement à genoux les populations noires et blanches. La rupture est inévitable ; les Belges ne voulant pas d'une guerre coloniale, choisiront d'autres voies.

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Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 66
EAN13 9782296465534
Langue Français

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CONGO (1940-1963)
Fracture et Conséquences © L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55219-7
EAN : 9782296552197 André-Bernard ERGO
CONGO (1940-1963)
Fracture et Conséquences
L’Harmattan
Du même auteur, aux éditions l’Harmattan.



Des Bâtisseurs aux Contempteurs du Congo belge.
L’odyssée coloniale. (2005)

L’Héritage de la Congolie.
Naissance d’une nation en Afrique centrale. (2007)

Congo belge.
La colonie assassinée. (2009)












































Celui qui rame dans le sens du courant fait rire les crocodiles.

Proverbe africain.




Le devoir de mémoire doit respecter les deux règles de Cicéron :
- ne rien dire de faux,
- oser dire ce qui est vrai

De Oratio II XV 62.



Le mensonge donne des fleurs, mais pas de fruits.

Proverbe haoussa. Niger.




Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernières parutions
Théodore Nicoué GAYIBOR, Sources orales et histoire
africaine, 2011.
Jean-Christophe BOUNGOU BAZIKA, Entrepreneuriat et
innovation au Congo-Brazzaville, 2011.
Papa Momar DIOP, Guide des archives du Sénégal colonial,
2011.
Pius NGANDU Nkashama, Guerres africaines et écritures
historiques, 2011.
Alphonse AYA, La fonction publique congolaise. Procédures et
pratiques, 2011.
e eDieudonné MEYO-ME-NKOGHE, Les Fang aux XIX et XX
siècles, 2011.
Mohamed Lamine.GAKOU, Quelles perspectives pour
l’Afrique?, 2011.
Olivier LOMPO, Burkina Faso. Pour une nouvelle planification
territoriale et environnementale, 2011.
Hamidou MAGASSA, Une autre face de Ségou. Anthropologie
du patronat malien, 2011.
Mohamed Lemine Ould Meymoun, La Mauritanie entre le
pouvoir civil et le pouvoir militaire, 2011.
Marc Adoux PAPE, Les conflits identitaires en « Afrique
francophone », 2011.
Claudine-Augée ANGOUE, L’indifférence scientifique envers
La recherche en sciences sociales au Gabon de Jean Ferdinand
Mbah, 2011.
B. Y. DIALLO, La Guinée, un demi-siècle de politique,
19452008, 2011.
Ousseini DIALLO, Oui, le développement est possible en
Afrique, 2011.
Walter Gérard AMEDZRO ST-HILAIRE, PhD, Gouvernance
et politiques industrielles. Des défis aux stratégies des Télécoms
d’État africains, 2011.
Avant Propos
Dans l’Antiquité, les premières créations de colonies
furent le fait des peuples méditerranéens qui éprouvaient le
besoin ou le désir d’occuper des terres nouvelles, qu’elles soient
habitées ou non. Expliquer l’histoire de cette manière en faisant
de la Méditerranée le centre du monde c’est ignorer les grandes
civilisations qui ont germé ici et là sur tous les continents bien
avant celles de la Méditerranée, qui ont colonisé des régions
voisines et qui nous ont laissé des témoignages écrits évidents.
La Mésopotamie, l’Inde, la Chine et probablement les
Amériques ont connu des civilisations qui pratiquaient des
écritures et l’usage des chiffres bien avant les civilisations
méditerranéennes, lesquelles s’en sont d’ailleurs largement
inspirées.
1 Si l’on peut dire avec H. Piéron que le langage
caractérise l’Homme, on doit ajouter que, dans l’esprit des
Européens du XVe siècle, c’est l’écriture qui fait le civilisé.
Remarque essentielle, l’écriture est née de la volonté de fixer la
pensée, de la conserver et de la transmettre ; en un mot de défier
le temps. L’écriture et le chiffre permettent d’accéder à
l’ensemble du monde de la pensée, mais aussi d’ordonner et
d’organiser celui-ci, de le nourrir et de l’élargir indéfiniment.
Le langage par contre permet surtout la communication,
l’établissement de rapports d’après des codes préétablis, c’est
l’expression de la pensée. Il a très peu de prise sur le temps. Par
la conjonction du langage et de l’écriture, qui ensemble
permettent la réflexion et l’étude, l’homme peut accéder à la
formation sociale et intellectuelle qu’on appelle la culture qui,
lorsqu’elle s’élargit à l’universalité, devient la civilisation.
Il peut donc y avoir plusieurs formes de culture et de
civilisation mais aucune n’échappe à l’écriture et aux nombres.
Elles peuvent avoir des rayonnements intellectuels et matériels
différents mais toutes doivent avoir impérativement le droit
naturel comme socle. Dans l’Antiquité les non civilisés
s’appelaient les barbares ce qui voulait dire les étrangers ; dès le
début de la colonisation européenne, les indigènes d’un pays

1 H. Piéron. L’Homme, rien que l’Homme.
7
non civilisé sont appelés les sauvages, c’est-à-dire les êtres de la
forêt, les hommes des silvas.
L’intelligence n’a rien à voir de prime abord avec la
culture ou la civilisation ; c’est la capacité de résoudre par la
pensée des problèmes nouveaux, mais aussi la faculté de
s’adapter de manière rapide et rationnelle à des circonstances
modifiées. On peut donc être très intelligent et non civilisé.
Toutes ces notions évoquées de manière succincte sont
importantes lorsqu’on parle de la colonisation, qui est le fait
d’occuper des territoires (où vivent des gens), mais surtout d’y
établir un type d’autorité de manière permanente. Cependant
l’essence du mot colonie est toute différente ; le colon, à
l’origine, est un cultivateur ou un exploitant agricole. Dans
l’acception de l’établissement d’une autorité, on comprend de
suite que la colonisation des pays de l’Afrique du Nord, où il
existe déjà une culture, sera différente, dans sa nature et ses
objectifs, de la colonisation des régions au sud du Sahara, où
l’écriture n’existe pas. Dans le premier cas, on impose une
nouvelle culture à une culture préexistante, qu’on suppose
inférieure, avec des risques de conflits ou de confusion. Dans le
second on introduit une culture créée et établie autre part pour
d’autres peuples.
Lorsque les Belges sont arrivés en Afrique centrale, ils
ont de suite été confrontés à d’importants problèmes de
communication aggravés par le fait que l’occupation du
territoire entier, où 200 langues étaient parlées, s’est réalisée en
relativement peu de temps. Beaucoup de conflits sont nés de
cette difficulté de communication. Il a fallu, dans toutes ces
langues, faire le choix des quelques principales qui étaient
comprises par le plus grand nombre des autres, le plus souvent
pour des raisons de contacts et d’échanges commerciaux. C’est
ainsi que 4 langues ont émergé et ont été choisies : le tshiluba,
le bakongo, le swahili et le lingala. Le problème était simplifié
mais pas résolu. Des lexiques ont dû être créés et des syntaxes
ont dû être découvertes d’abord, comprises, étudiées et
structurées ensuite avant de pouvoir passer de la langue parlée
au phonétisme. Il faut reconnaître que ce sont les missions qui
ont fait la majeure partie de ce travail, mais il faut reconnaître
également que la toute grande majorité des pionniers et de ceux
qui les ont suivis se sont fait un point d’honneur de parler une
8
de ces langues alors que la langue administrative imposée était
celle de la métropole et de la diplomatie à l’époque, le français.
C’est une première particularité de la colonisation belge et, il
est très important de le souligner car c’est un fait unique dans
l’histoire des colonisations d’initiative européenne.
On imagine mal aujourd’hui l’effort qui a dû être produit pour
former des pédagogues européens aux langues et aux mentalités
coutumières africaines, lesquels ont dû former ensuite des
enseignants congolais avec pour objectif final la formation
d’une grande proportion de la population à la lecture, à
l’écriture et au calcul.
Le premier enseignement a été donné en langue
vernaculaire mais la lecture, l’écriture et le calcul y occupaient
une place prépondérante. C’est la première fois que des mots et
des pensées bantous étaient associés à des signes graphiques et
pouvaient assurer, autrement que par la parole, leur
conservation et leur transmission. La voie était timidement
ouverte vers l’émergence et le rayonnement possibles d’une
culture bantoue, préservée par l’écriture et transmissible
autrement que par voie orale.
C’est un aspect éminemment positif de la colonisation qu’on
mentionne rarement, pour ne pas dire jamais, alors que la masse
de la population congolaise qui avait reçu cette formation fut,
dans des proportions élevées, nettement plus importante que
celles des autres colonies, anglaises ou françaises.
La connaissance de la langue française, parlée et écrite,
intervenait plus tard pour ceux qui devaient avoir des contacts
avec l’administration ou pour ceux qui devaient utiliser les
nombreux mots techniques qui n’existaient pas dans les langues
locales.
Une autre caractéristique de la colonisation belge fut
d’avoir conservé le droit coutumier, pour les conflits mineurs,
de telle sorte que les personnes jugées l’étaient dans leur propre
langue par les notables de leur clan. Par contre les expatriés
relevaient tous de la justice écrite, de laquelle relevaient
également les autochtones coupables de délits graves. La justice
écrite y fut fondée sur le droit civil qui est d’application en
Belgique ; elle épousa donc l’esprit du Code civil Napoléon,
lequel détermine le statut des personnes, celui des biens et celui
des relations entre les personnes privées.
9
Certains conflits avec les expatriés d’origine anglo-saxonne,
dont quelques missionnaires protestants, ont trouvé leur origine
dans la méconnaissance chez ceux-ci de l’esprit de ce code. Il
faut préciser que les décrets relatifs à la justice ordinaire n’ont
été promulgués qu’en avril 1889 et qu’avant 1885, c’est-à-dire à
la naissance de l’État Indépendant du Congo, rien n’existait.
En 1893, chaque membre du personnel administratif de
l’État Indépendant du Congo possède un petit livre de 120
pages intitulé « Justice répressive », qui contient les différents
décrets et arrêtés en application, comprenant 503 articles, ainsi
qu’un index pour en faciliter la consultation. On y trouve
l’essence de ce que Léopold II souhaitait faire dans la colonie.
Et si l’esprit de ces décrets n’a pas été suivi dans les actes par
certains, on ne peut pas logiquement en rendre responsable le
souverain. Si on n’y parle pas de la chicotte, qui est une peine
applicable en droit coutumier, on prévoit néanmoins des peines
et des amendes pour les coups et blessures portés
volontairement à autrui, y compris aux autochtones, et pour les
viols. Ces quelques feuillets qui régentent la vie communautaire
en apprennent plus sur la véritable histoire de l’État
Indépendant du Congo, du moins sur la volonté qui guide la
naissance de celui-ci, que la majorité des livres qui prétendent
en écrire l’histoire. Mais la plupart des bibliographies en taisent
l’existence.
2 Les Belges, ceux qui dirigent réellement la colonie , ne
se rendent pas compte que les vrais contestataires voire les
ennemis d’une société, ce ne sont jamais ceux que celle-ci
administre, dirige, qu’elle exploite ou même tyrannise parfois,
mais que ce sont toujours ceux qu’elle humilie, de manière
volontaire ou non. L’émergence des partis politiques congolais,
après cinquante années de colonisation, est sans aucun doute, la
prise de conscience de cette humiliation, adroitement mise en
lumière et soulignée par des éléments hostiles extérieurs.
La colonisation développée par les Belges fut néanmoins
atypique en ce sens qu’au lieu de choisir et de former des élites
extraites d’une masse en grande partie ignare comme dans les
autres colonies, elle a préféré élever, dans la mesure du

2 Je ne parle pas ici des Belgolais, les Belges résidant au Congo, mais
de ceux qui dirigent le Congo depuis la métropole.
10
possible, la masse entière à la connaissance de l’écriture, de la
lecture et du calcul, avec l’espoir et le souhait que des élites
émergeraient d’elles-mêmes de cette masse. Les Belgolais qui
avaient vu ces élites émerger pendant la seconde guerre
mondiale, en avaient informé les décideurs en métropole pour
qu’ils prennent à l’égard de celles-ci les mesures que justifiait
cette nouvelle situation. L’avertissement ne fut pas compris ni
même entendu. La gestion du Congo fut identique, après la
seconde guerre, à ce qu’elle avait été avant celle-ci et les mises
en garde des Belgolais furent noyées dans l’enthousiasme de la
masse des nouveaux arrivants, dont plusieurs administrateurs
mal préparés à diriger une colonie, leur brillant diplôme obtenu
3dans une université étant inadéquat pour leur permettre
d’affronter les réalités d’un pays en développement, avec la
connaissance acquise et comprise de son évolution progressive.
La fracture date de cette époque ; les forces vives des
trois piliers de la colonisation, l’administration, les missions et
les milieux d’affaires, ne seront plus appliquées au même
endroit ni dans une direction identique et la force résultante sera
nettement inférieure à l’ensemble des efforts déployés.
L’évidence de cette fracture apparaît durant la seconde guerre
mondiale et va se concrétiser à la fin de celle-ci, au moment où
des forces extérieures développées habilement par les deux
grands blocs à l’ONU, dans les pays voisins ou dans les
ambassades, vont venir troubler la gestion du Congo.
Les plus lucides des Belgolais avaient anticipé les effets
de l’indépendance ; les plus aveugles et les plus naïfs furent
surpris ; les hommes politiques belges qui sortaient de l’affaire
royale, d’une guerre scolaire et qui entraient dans la période des
revendications linguistiques et nationalistes, furent largement
dépassés.
Les élus politiques congolais apprirent très vite la différence qui
existe entre un tribun et un gestionnaire, mais ne purent jamais
la combler. Pourtant le Congo indépendant pouvait envisager le
futur avec un énorme avantage sur les autres colonies : une
infrastructure récente et moderne ; des finances en équilibre
s’appuyant essentiellement sur des productions locales,

3 Certains de ceux-ci n’étaient pas passés dans une école spécialisée
en administration coloniale.
11
manufacturées sur place ou faisant l’objet d’exportations
importantes sur des marchés diversifiés ; une nombreuse
population jeune et en bonne santé, formée dans un système
éducatif complet ; une administration solide et compétente et
une Force publique disciplinée.
Le système de gestion de la colonie mis en place par les Belges
ayant fait la démonstration de son efficacité, la logique aurait
voulu qu’il se fossilise lentement en commençant par les
services de l’État où on aurait remplacé petit à petit et de
manière progressive, une cellule blanche par une cellule noire.
Mais les tribuns congolais avaient fait des promesses
inconsidérées, farfelues parfois, dangereuses souvent pour
l’économie du pays. Dans le Voyage au bout de la nuit, Céline
prétend qu’il n’existe pas de vanité intelligente.
Cinq jours après l’indépendance, Patrice Lumumba lui-même
Premier Ministre et Ministre de la Défense nationale ne peut
4rien faire pour stopper les troubles créés par la Force publique
et deux jours plus tard, le Sénat, où les partis favorables au
Premier Ministre détiennent cependant la majorité absolue, va
voter une augmentation de salaire stupéfiante au profit des
5sénateurs.
L’administration va se désagréger très vite par le départ massif
des expatriés désireux d’échapper aux troubles et conscients
que la garantie de leur carrière n’est plus assurée dans un avenir
proche.
Le financement de l’enseignement devient aléatoire ; l’ONU
décide qu’elle ne peut supporter financièrement la politique de
santé publique mise en place par la Belgique, que la République
démocratique du Congo ne peut pas la supporter davantage et
qu’il convient d’aligner cette politique sur celles des autres pays
africains indépendants, c’est-à-dire lui donner un sérieux coup
de frein. La FAO qui est sollicitée pour sauvegarder la
recherche agronomique du Congo est moins soucieuse de ce
problème que d’organiser l’engagement des chercheurs du
Congo pour étoffer ses propres cadres. Dans ce domaine, une

4 Le fait que les Bangalas étaient nombreux dans l’armée et que le
Ministère de la Défense nationale revendiqué par Jean Bolikango ne
lui a pas été attribué, explique peut-être cela.
5 Leur rémunération mensuelle passe de 100.000 francs à 500.000
francs.
12
africanisation anarchique des cadres va complètement
désorganiser puis atomiser la recherche et précipiter la
paysannerie congolaise dans un déclin préoccupant.
En lui accordant des droits qu’il ne peut maîtriser, on accroît
souvent la servitude de l’homme !
On ne peut pas séparer les problèmes qui suivent
l’indépendance, du moins jusqu’à l’émergence de Mobutu, de
ceux apparus dans la période qui précède celle-ci. Ils ont la
plupart du temps les mêmes raisons. La dégénérescence de
l’administration était apparue dès l’évidence du souhait
d’indépendance et des atermoiements des politiciens de la
métropole. L’évacuation et la sauvegarde des capitaux étaient
un signe évident des doutes qui habitaient les gestionnaires des
entreprises, baromètres du niveau de confiance. Des
compagnies de droit belge anticipaient l’indépendance en
devenant de droit colonial pour leurs composantes africaines.
D’autre part, peu de Belgolais étaient des coloniaux
convaincus ; la plupart étaient des contractuels spécialisés qui
exerçaient leur métier dans la colonie, parce que les conditions
de travail y étaient avantageuses, parce que, à compétence
égale, le niveau de responsabilité qu’on pouvait atteindre y était
nettement plus élevé qu’en Belgique, parce qu’ils avaient, plus
qu’en métropole, la sensation et le sentiment d’être socialement
utiles et indispensables, et parce que le pays était calme et beau
et le peuple attachant. Qu’une ou plusieurs de ces raisons
disparaissent, l’intérêt et le charme rompus, leur présence là-bas
n’était plus justifiée à leurs yeux.
Il y avait bien sûr, parmi les expatriés, une minorité de
colonialistes convaincus mais également, dans une proportion à
peu près égale, des anti colonialistes, des anarchistes, des anti
belges. J’y ai même rencontré parmi ces derniers des
collaborateurs de la dernière guerre qui se reconstruisaient une
identité au Congo, mais ruminaient leur vengeance envers la
métropole par un activisme soutenu.
Cette petite minorité agissante participant surtout à la fracture
est, en général, restée dans les centres urbains du Congo après
l’indépendance.
Ces centres urbains, au nombre d’une petite trentaine,
vont d’ailleurs être les lieux de l’émergence des revendications
sociales d’abord, politiques ensuite. Le Congo rural, plus ancré
13
dans la coutume, restera, quelques années encore, étranger à
cette mutation de la société jusqu’à ce que certains propagent
l’idée d’indépendance, c’est-à-dire de l’autonomie, de la
disposition de soi-même dans un premier temps, puis du droit
de se gouverner par ses propres lois.
Voltaire disait que la politique consiste surtout dans le
mensonge ; mais peu de personnes parmi les Congolais, étaient
aptes, à l’époque, à pénétrer le menteur.
Dans un centre rural important, avant l’indépendance,
un parti politique congolais avait promis aux travailleurs les
femmes européennes du poste et des listes avaient été dressées,
reprenant les noms des travailleurs et ceux correspondants des
femmes qui leur étaient attribuées.
Quelques semaines avant l’indépendance, il a fallu qu’un des
travailleurs vienne se plaindre au chef du personnel parce que la
femme qui lui était attribuée était trop vieille à son goût, pour
que cette histoire rocambolesque, mais véridique, soit dévoilée.
Au demeurant, d’autres listes furent également
dressées, notamment celles qui reprenaient les noms des
expatriés qui devraient obligatoirement quitter le Congo après
le 30 juin.
L’évacuation massive et non prévue de l’administration va
déstabiliser complètement le pays et surprendre les milieux
onusiens, incapables de prendre la relève.

14
Chapitre 1
On dit que les héritiers s’accommodent mieux
des médecins que des confesseurs
Montesquieu, Lettres persanes.

Quel fut l’héritage de la République Démocratique du
Congo, le 30 juin 1960 lorsque la colonie du Congo belge
accède à l’indépendance ? En d’autres mots, quels sont les
bilans de 80 années de présence européenne dans les domaines
culturel, économique et social qui vont être gérés dorénavant
par les autorités congolaises elles-mêmes, au profit unique de
leur peuple. Ces bilans doivent être largement positifs quand on
constate, lorsqu’on mentionne le Congo, l’effervescence des
grands pays que sont les États-Unis et l’URSS et qu’on entend
Couve de Murville, le ministre français, rappeler à la Belgique
que la France est prête à prendre sa place comme cela avait été
proposé à la conférence de Berlin trois quarts de siècle plus tôt.
Les Belgolais, qui ont été les maîtres d’œuvre, sont
conscients que le travail n’est pas terminé, que les équilibres
économiques et sociaux atteints sont encore fragiles et que leur
tâche de tuteurs, si un souhait congolais se manifeste, peut
encore être très utile, sinon nécessaire. Ils savent aussi que les
intérêts du portefeuille ne couvrent plus la dette comme ce fut le
cas les cinquante années précédentes ; que le nombre de
chômeurs en ville est en hausse ; que le taux de croissance de la
population autochtone va amplifier tous ces problèmes dans un
futur proche et que le budget de l’État, en 1960, n’est présenté
en équilibre que grâce à quelques artifices financiers.
La République Démocratique du Congo a néanmoins de sérieux
atouts pour envisager un avenir serein.
Une population jeune (plus de 40 % de moins de 15
ans), massivement scolarisée (1.682.195 enfants en 1959-1960)
dans des réseaux d’enseignement gratuits et complets
(enseignement primaire, secondaire, technique et supérieur)
dont l’organisation était si bien pensée, que l’UNESCO en
1961, entreprenant une réforme pour pallier au départ des
Belges, choisira les mêmes objectifs et la même ligne de force
que ces derniers avaient mis en place : donner très rapidement
15
au pays des cadres moyens et supérieurs par la promotion d’un
enseignement supérieur de type technique utilisant des
6programmes et des structures inspirées du modèle occidental.
D’autre part, l’enseignement bénéficie d’infrastructures
récentes et modernes mises en place durant le plan décennal
71948-1958, dont plus de 500 écoles secondaires et 2
universités qui sont parmi les premières sur le continent africain
et les premières de l’Afrique noire francophone et dont une fut
dotée d’un réacteur de recherche nucléaire, le seul en Afrique
noire. Les diplômes délivrés y sont d’ailleurs équivalents à ceux
des universités belges.
Une population relativement saine grâce à une
infrastructure sanitaire unique en Afrique noire, comme elle
l’aurait été aussi dans la plupart des pays émergents, et grâce à
une politique de santé publique gratuite pour les autochtones.
Un hôpital public dans chacun des 136 territoires, auquel il faut
ajouter les institutions médicales des missions et celles des
entreprises privées, soit un total de 86.000 lits disponibles,
8c’est-à-dire un lit par 160 habitants. Dans cette politique de
santé publique, la prévention avait une place primordiale ; des
équipes itinérantes circulant à travers le pays, examinaient

6 Pyramide des âges de la population autochtone en 1958
Âges calculé % M/Total M % F/Total F
0-4 2.255.531 17,80 17,32
5-9 1.723.87713,1512,96
10-14 1.236.076 10,78 8,01
15-19 897.159 6,42 7,19 (nés en 40-45)
20-24 1.023.987 7,16 8,36
25-29 1.193.550 8,76 9,35 (nés pdt. la crise 30)
30-34 1.230.757 8,10 10,53
35-44 1.619.528 12,09 12,96
45-54 1.072.839 9,64 7,87
>55 746.792 6,05 5,31
7 Katanga (91), Équatoriale (58), Orientale (95), Léopoldville (164),
Kivu (43) et Kasai (68).
8 525 établissements de médecine générale ou spécialisée.
Province état missions et privés total
Katanga 21 41 62
Équateur 30 45 75
Orientale 35 33 68
Léopoldville 40 79 119
Kivu 43 30 73
Kasai 44 84 128
16
9chaque année près de la moitié de la population. La maladie
du sommeil était pratiquement éradiquée, la lèpre était traitée
dans plus de 2.000 centres de soins. Les traitements de la
malaria étaient complétés par une lutte contre les moustiques
dans les centres urbains et dans les zones rurales à risque. Des
traitements contre la tuberculose et la poliomyélite étaient
également élaborés et suivis. La conséquence la plus évidente
de cette politique peut être observée dans la comparaison des
taux moyens de natalité et de mortalité, respectivement de
3,5 % et de 1,8 % en 1959. La population est non seulement
jeune, mais elle est également en croissance permanente.
Une population dans laquelle près de 1.500.000
personnes sont assujetties à un contrat de travail : dans leur
territoire d’origine (55,7´%), hors de leur territoire mais dans
leur district d’origine (17,9 %), hors de leur district mais dans
leur province d’origine (12,6 %) et dont 8,3 % sont occupés
hors de leur province d’origine. Le Congo belge offre même du
travail à près de 65.000 Africains (5,5 %) des pays limitrophes.
Tous ces travailleurs bénéficient d’une législation sociale
inspirée de celle de la métropole.
Les avantages garantis sont : une journée de travail de 8 heures,
le repos dominical et aux jours fériés légaux, les soins médicaux
et pharmaceutiques gratuits, des congés payés et le voyage aller
et retour vers leur lieu d’origine payé, des allocations familiales,
une pension de vieillesse, des allocations aux veuves et aux
orphelins, une indemnisation des accidents de travail et des
maladies professionnelles, des allocations d’invalidité, l’accès à
une bourse du travail. Ils bénéficient en outre d’un système de
protection légale (une assistance sociale, des inspections du
travail et de l’hygiène au travail, d’un livret du travail, d’un
code du travail, de règlements d’entreprise, d’une police du
travail, de contrats d’apprentissage). Ils profitent également de
la liberté syndicale, du droit de grève et sont protégés par des
unions professionnelles et par des organismes de contact tels
que les conseils indigènes d’entreprises, les comités locaux de
travailleurs et par le TEPSI (commissions régionales et
provinciales du travail et du progrès social). Il existe enfin des

9 Cas dépistés, traités et soignés : trypanosomés (12.314), tuberculose
(23.904), lèpre (267.226), syphilis (57.329), pian (141.096).
17
procédures de conciliation et d’arbitrage des conflits collectifs
du travail. Aucun travailleur d’aucune autre colonie au monde
ne bénéficie d’une telle protection sociale, que pouvaient envier
également les travailleurs des nombreux pays récemment
indépendants et qui ferait même le bonheur de beaucoup de
pays dits civilisés. Il suffit de constater comment les travailleurs
de la Chine communiste sont traités aujourd’hui !
C’est le gouverneur de province qui fixe le salaire minimum
global, éventuellement les rations en contre-valeur, la gratuité
des logements ou d’autres indemnités.
Pour donner une idée de l’importance des salaires, une enquête
de 1955 révèle qu’un travailleur, marié et père de 4 enfants
gagne en moyenne par jour 6,2 € actuels en pouvoir d’achat,
mais les cadres moyens congolais (comptables, contremaîtres)
gagnent, à l’époque, l’équivalent de 250 € actuels par mois. Les
salaires du Congo sont, de très loin, les plus élevés de toute
l’Afrique subsaharienne. Le produit intérieur brut (P.I.B.)
annuel moyen par habitant était, à l’époque de l’indépendance,
de 4.500 francs belges, soit en pouvoir d’achat actuel,
l’équivalent de 670 €.
Une population qui peut bénéficier aussi de nombreuses
œuvres sociales comme le Fonds d’avance qui effectue des
prêts (11.720 prêts en 1957 pour un montant de 711.342.824
francs) ; comme le Fonds du Roi dont 4.427.622 francs de
libéralités sont accordés à 3.491 bénéficiaires la même année ;
comme l’accession à la propriété privée pour 11.058 familles
qui ont acheté un des 27.220 logements construits entre 1952 et
1957 ; comme l’accession aux très nombreuses fondations
d’entreprises, notamment :
- la fondation Symétain pour l’amélioration du bien-être
des indigènes ;
- le fonds social Linea ;
- fondation Elakat pour le bien-être indigène (compagnie
d’élevage et d’alimentation au Katanga) ;
- la fondation Tabacongo pour l’amélioration du
bienêtre des indigènes ;
- la fondation du bien-être indigène de la société
Utexléo ;
- le fonds social du Kivu ;
18
- la fondation Marcel Costier pour l’amélioration du
bien-être des indigènes ;
- la fondation du groupe Cotonco pour l’amélioration du
- sans oublier le fonds du Bien-Être indigène dont on a
longuement parlé dans une autre publication.
Une politique sociale réfléchie, unique, exemplaire que certains
se plaisent à appeler du paternalisme.
En fait, la Belgique est un pays qui préfère privilégier
les opérations commerciales à la domination stérile et avoir une
attitude qui, sur le plan international, favorise ses affaires. Sa
ligne de force à l’époque est celle de la bourgeoisie catholique
qui la dirige : favoriser le développement harmonieux de la
famille, l’éducation correcte des enfants et la conduite saine et
honnête des affaires. Elle estime que sa mission au Congo est
celle d’une tutelle des indigènes, en garantissant leur éducation
avec une chance égale pour tous, sans le préjugé élitiste
intéressé des autres systèmes de colonisation, en protégeant leur
santé et en gérant leur patrimoine uniquement pour leur compte.
Mais c’est néanmoins sans problème de conscience qu’elle
estime pouvoir recueillir, à l’extérieur du Congo, les fruits de sa
bonne gestion intérieure.
Une population congolaise qui prend également de
bonnes habitudes d’épargne. On en précisera l’importance au
chapitre suivant.
Nous parlerons également dans d’autres chapitres, de la
population rurale et du portefeuille de l’État.
La République Démocratique du Congo bénéficiera
également, après le 30 juin 1960, à côté d’organisations
administratives et judiciaires exemplaires, de nombreux
services spécialisés notamment :
- un service météorologique (3 centres, 899 stations) ;
- un service de l’urbanisme (24 plans approuvés, 51 à
l’étude) ;
- un service postal (71 millions de correspondances,
600.000 colis postaux, 531.000 mandats, 963.000
chèques postaux, 1.600 tonnes de courrier aérien) ;
- un service télégraphique (201 bureaux, 257 stations
radios, 5,6 millions de transmissions annuelles) ;
19
- un service téléphonique (19 réseaux, 35 circuits
radiophoniques) ;
- d’écoles organisées par les services spécialisés (42
écoles des postes, une école des douanes, une école de
spécialisation de l’aéronautique, une école de
météorologie, 2 écoles de télécommunication, 4 écoles
d’arpentage).
De nombreux organismes parastataux viennent compléter les
activités officielles et courantes de l’État dans les domaines
sociaux, économiques et scientifiques, médicaux ou culturels.
Parastataux à objectifs sociaux :
- Office des cités africaines (O.C.A.) ;
- Fonds du Roi déjà mentionné précédemment ;
- Fonds colonial des invalidités (FONCOLIN) ;
- Fonds du Bien-Être indigène (F.B.I.) ;
- Fonds des victimes militaires des campagnes
d’Afrique ;
- Fonds spécial d’allocations pour employés ;
- Fonds colonial d’allocations pour employés ;
- Caisse des pensions des travailleurs du Congo belge ;
- Caisse coloniale des pensions et allocations familiales
pour employés.
Parastataux à objectifs économiques, dont les trois premiers
cités* sont à pouvoir concédant :
- *Comité spécial du Katanga (C.S.K.) ;
-ité National du Kivu (C.N.Ki) ;
- *Compagnie des chemins de fer du Congo supérieur
aux Grands Lacs africains (C.F.L.) ;
- Office des Produits agricoles du Kivu (O.P.A.K.) ;
- Office des produits agricoles de Stanleyville (O.A.A.S.)
- Office des produits à Costermansville (OPAC)
- Office du café robusta (O.C.R.) ;
- Caisse de réserve cotonnière ;
- Office d’exploitation des transports coloniaux
(OTRACO) ;
- Régie des distributions d’eau et d’électricité
(REGIDESO) :
- Caisse d’épargne du Congo belge ;
- Banque centrale du Congo belge ;
- Office du tourisme ;
20
- Institut national d’études pour le développement du Bas
Congo (ISTITINGA)
- Société de crédit au colonat et à l’industrie.
Parastataux à objectifs scientifiques, médicaux et culturels dont
certains* étaient localisés en Belgique :
- *Académie Royale des Sciences Coloniales
(A.R.S.C.) ;
- *Institut Universitaire des territoires d’Outre-Mer
(INUTOM) ;
- *Institut de médecine tropicale Prince Léopold ;
- La Croix Rouge du Congo ;
- La Fondation médicale de l’Université de Louvain au
Congo (FOMULAC) ;
- Le Centre médical et scientifique de l’Université de
Bruxelles au Congo (CEMUBAC) ;
- La Fondation Père Damien (FOPERDA) ;
- Le Fonds Reine Elisabeth pour l’assistance médicale
aux indigènes du Congo belge (FOREAMI) ;
- Le Fonds social du Kivu ;
- L’Université officielle du Congo belge ;
- L’Institut des Parcs Nationaux du Congo belge
(I.P.N.C.B.) ;
- L’Institut national pour l’étude agronomique au Congo
belge (INEAC) ;
- L’Institut pour la recherche scientifique en Afrique
centrale (I.R.S.A.C.) ;
- L’Institut géographique du Congo belge ;
- L’Office d’information et des relations publiques pour
le Congo belge (INFORCONGO).
Mais l’héritage du Congo c’est aussi un commerce extérieur
florissant : 495.750.000$ d’exportations en 1959 pour des
importations atteignant un montant de 299.880.000$. C’est
également, à la même époque, une position importante sur les
èmemarchés mondiaux : 4 producteur mondial de cuivre, premier
producteur de cobalt, premier producteur de diamants
industriels, sixième de zinc, neuvième d’étain, sixième d’huile
de palme et troisième producteur de coton pour l’Afrique. C’est
aussi un producteur de tonnages important d’or, d’argent, de
coltan, de manganèse et de charbon en ce qui concerne les
21
ressources minières ; de bois, de café, de caoutchouc et de
tourteaux en ce qui regarde les produits agricoles exportables.
10C’est également un réseau routier de 200.000 kilomètres, un
réseau ferroviaire de 5.250 kilomètres dont plusieurs centaines
électrifiés, 15.000 kilomètres de voies navigables, des ports, des
aérodromes, des ouvrages d’art qui doivent être entretenus et
gérés.
Il concerne aussi une monnaie distincte émise par une Banque
centrale congolaise et liée par des accords de parité avec la
monnaie belge.
On parle rarement de l’héritage culturel et de la
sauvegarde des cultures africaines émergentes, qui furent un
souci constant de la colonisation belge. Il existait au Congo un
important enseignement artistique dispensé dans deux
Académies des Beaux-Arts et dans sept écoles artisanales
réparties dans tout le pays. On y enseignait la sculpture, la
céramique, la peinture, le travail du cuivre et les dinanderies, le
dessin d’architecture et le dessin publicitaire, la sérigraphie, la
vannerie et la reliure.
L’art et la vie indigène étaient mis en valeur dans six musées à
Léopoldville, Coquilhatville, Stanleyville, Luluabourg, Wanie
Rukula et Niangara
Il existait à la veille de l’indépendance, 332 publications de
presse (109 d’état et 223 privées), 9 quotidiens et 30
hebdomadaires, 3 émetteurs de radio d’état, avec des émissions
en langues vernaculaires et même en dialectes locaux, 6
émetteurs radio privés.
Pour être complet il faut citer les nombreuses activités de
l’Office d’Information et des relations publiques du Congo
belge, dont des expositions et des participations à des foires,
réalisation de films, de reportages, de photos ; conférences et
propagande touristique ; éditions, documentation générale
information scolaire, presse, bibliothèques, etc.
Cette immense organisation était gérée par un nombre
relativement restreint d’expatriés et l’ordre, garant d’un

10 On ne tient pas compte dans ce total des nombreuses routes privées.
Ainsi, la plantation de Yaligimba (13.500 hectares) a un réseau routier
entretenu de près de 800 kilomètres.
22
développement serein, était parfaitement garanti par une Force
11publique qui comptait à peu près 25.000 hommes en 1959 .
L’organisation judiciaire de la colonie a été améliorée
par des décrets de 1958 et de 1959. Elle comporte des
juridictions de droit coutumier qui appliquent les coutumes et
dont la compétence est limitée aux autochtones. On y trouve des
tribunaux de chefferie, des tribunaux principaux et secondaires
de secteurs, des tribunaux de centre, de commune, de territoire
et de ville. Les 1.575 tribunaux de ces types jugent au civil
12(239.000 jugements) et au pénal (202.000 jugements) au
premier et au second degré.
Elle comporte également des juridictions civiles et pénales de
droit écrit dans lesquelles Congolais et Européens relèvent, pour
les faits soumis, des mêmes tribunaux.
Dans les juridictions civiles on trouve des tribunaux de district
(25), des tribunaux de première instance (6) et une cour d’appel.
Dans les juridictions pénales, on trouve des tribunaux de police
(138), des tribunaux de district (25), des tribunaux de première
instance (6), une cour d’appel, des conseils de guerre (25) et
une cour militaire qui juge les infractions commises par les
membres de la Force publique à partir du grade de major et qui
sert de cour d’appel au Conseil de guerre. Les tribunaux de ce
type jugent au civil (9.500 jugements) et au pénal (85.000
jugements) au premier et au second degré.
Le Congo n’a jamais été une colonie de peuplement.
L’ensemble des colons et leur famille ne représentent que 18
13pour dix mille de la population totale et parmi ceux-ci les
colons agriculteurs et éleveurs ne sont que 3 pour dix mille,
dont 82 % de Belges. La répartition de ces derniers est très
inégale par province ; ils se trouvent généralement dans les

11 Ce nombre, qui paraît important, est en réalité très faible si on
considère la superficie du pays. Rapporté à la taille de la Belgique,
cela fait, au total, 312 soldats et policiers. En 2010, le Congo a
120.000 hommes sous les armes et la MOLUC omniprésente possède
un contingent de 20.000 hommes dans le pays.
Soit 7 fois plus, et l’ordre y est ce que l’on sait !
12 Les chiffres proposés sont ceux de l’année 1957.
13 La totalité des expatriés représente 9 pour mille de l’ensemble de la
population congolaise en 1960.
23
provinces les plus tempérées comme le Kivu (38,4 %), la
province Orientale (28,5 %) et le Katanga (15,6 %)
Les missions chrétiennes sont une composante
essentielle de la société congolaise.
Les missions catholiques sont représentées par 119
congrégations missionnaires, dont 30 congrégations de prêtres,
6 de frères enseignants et 83 de religieuses. Elles comptent
5.650 expatriés et 1.531 Congolais auxquels il faut ajouter
26.500 catéchistes. Réparties dans 579 stations, elles desservent
24.482 localités et ont établi 45 noviciats, 25 petits séminaires
et 5 grands séminaires.
Au moment de l’indépendance, il y a un peu moins de 400
prêtres congolais et près de 800 religieuses.
Les missions catholiques dirigent 12.677 établissements
d’enseignement, dont 85 dans l’enseignement officiel, 11.806
dans l’enseignement subsidié et 786 qui ne sont pas subsidiés.
Ces établissements comptent ensemble 1.060.000 élèves.
Les missions protestantes sont représentées par 42 sociétés
missionnaires comptant 1.556 expatriés et 1.076 Congolais
auxquels il faut ajouter 15.058 catéchistes. Réparties dans 263
stations, elles desservent 17.564 localités et ont établi 33 écoles
de pasteurs.
Les missions protestantes dirigent près de 8.000 établissements
d’enseignement dont 1.054 subsidiés et 6.934 non subsidiés.
Ces établissements comptent ensemble 346.650 élèves.
Environ 4 Congolais sur 10 sont chrétiens et l’ensemble des
religieux expatriés représente 6% de la totalité des expatriés.
Par souci d’être complet en ce qui regarde
l’enseignement, il faut préciser que l’enseignement officiel
gouvernemental compte 325 établissements scolaires pour
61.950 élèves et que l’enseignement organisé par les sociétés
privées et qui n’est pas subsidié, compte 410 établissements
pour 65.378 étudiants.
Un héritage important que les nouvelles autorités vont devoir
gérer.

24
Chapitre 2
La fracture
En 1940, la capitulation de la Belgique voulue par le roi
et le repli de certains membres du gouvernement belge en
Angleterre, vont créer au Congo une situation paradoxale. Le
ministre des colonies et celui des Affaires étrangères sont à
Londres et, sur place à Léopoldville, le gouverneur général
Ryckmans comprend de suite que, vu son importance
économique, le Congo belge ne peut pas rester neutre dans ce
conflit au risque d’être annexé par les colonies anglaises
voisines. Bien avant l’appel du général de Gaule aux Français,
le gouverneur du Congo belge va donc décider de garder
celuici dans la guerre au côté de l’Angleterre et de la France qui se
bat encore. Cette prise de position qui s’apparente à une
14rébellion , va créer au Congo, parmi la population des
expatriés, des comportements contradictoires.
Le primat de Belgique, le cardinal Van Roy, soutient le
roi et la position qu’il a prise quant à l’armistice avec
l’Allemagne et quant à sa volonté de rester dans la métropole.
On ne s’étonnera donc pas de voir une majorité des
15missionnaires catholiques suivre son exemple et critiquer
ouvertement les prises de position du gouverneur général.
Une conséquence importante de cette décision de rester en
guerre oblige l’administration congolaise à placer sous stricte
surveillance, dans un premier temps, les ressortissants
allemands et autrichiens présents au Congo, puis les Italiens
lorsque leur pays se mettra au service des puissances de l’axe et
que les troupes congolaises entreront en campagne, contre elles,
en Éthiopie. C’est la première fois dans la colonie que les

14 En réalité, le 28 mai 1940, le premier Ministre Pierlot avait
prononcé une déclaration par laquelle il déliait les fonctionnaires,
officiers et diplomates de leur serment de fidélité au roi … qui s’était
placé sous l’autorité de l’envahisseur. Plus tard il adoucira la formule
en précisant que le roi était prisonnier.
15 C’est notamment la position affirmée d’une personnalité
missionnaire et coloniale forte, Monseigneur de Hemptinne.
25
autorités arrêtent des expatriés pour d’autres raisons que celles
dépendant de la justice répressive.
Dans le haut commandement de la Force publique
certains officiers veulent marcher immédiatement au combat,
d’autres estiment que cette option n’est pas justifiée, puisque le
Congo n’est pas menacé directement et que, d’autre part, il ne
s’est pas préparé à entreprendre et à soutenir une campagne en
dehors de ses frontières, Il en résulte un conflit entre certains
officiers supérieurs, conflit qu’on a curieusement appelé, en
exagérant un tantinet, le putsch de Stanleyville. Le problème
16sera d’ailleurs résolu très vite ; les principaux « putschistes »
seront mis à la disposition des troupes belges en Angleterre et la
guerre sera déclarée avec l’Italie, dont l’aviation vient de couler
17un bateau belge et dont les importants effectifs alignés en
Abyssinie pourraient menacer le nord de la colonie. Puisque le
Congo est en état de guerre, les jeunes expatriés susceptibles
d’un rappel sous les armes sont contactés par l’armée que
certains, objecteurs de conscience avant la lettre ou réfractaires,
18refusent de rejoindre au risque de représailles. D’autres par
contre, souvent très jeunes, quittent leur famille, parfois contre
le gré de celle-ci, pour rejoindre les troupes combattantes des
colonies anglo-saxonnes voisines ou comme élèves pilotes en
Afrique du Sud.
Dans le personnel administratif européen également, les
tendances extrémistes ou nationalistes de certains font
brusquement surface, entraînent suspicion et méfiance et
dérangent, quelquefois de manière volontaire, les rapports
hiérarchiques et la bonne gouverne. Le cercle européen de
Coquilhatville semble être un modèle en la matière. La présence
au Congo, durant cette période de guerre, de nombreux
politiciens réfugiés a, pour conséquence néfaste, de faire se
déchaîner des querelles politiques dans les clubs et les cercles.
Le gouverneur général va être rapidement confronté à d’autres
difficultés, notamment la dévaluation injustifiée du franc

16 Le colonel Mauroy et le capitaine Met den Ancxt qui feront leur
devoir respectivement sur le front de Hollande et à Tobrouk
17 Le cargo Kabalo.
18 C’est notamment le cas de certains jeunes religieux mentionnés
dans la littérature. Il semble évident que les milieux catholiques de
Coquilhatville ont défrayé la chronique dans ce domaine.
26
congolais (30%) par rapport à la livre sterling, suite à un ukase
de Churchill soucieux de s’approprier les matières premières du
Congo à un prix moindre que ceux pratiqués dans les colonies
britanniques ; mais aussi à une perte des marchés traditionnels
de l’Europe, ce qui à terme devrait provoquer une récession
économique importante dans la colonie, récession qu’il va
falloir éviter en travaillant davantage et en cherchant d’autres
débouchés pour les productions congolaises.
Matières premières minières tout d’abord, fournies à des prix
préférentiels, pour lesquelles les alliés exigèrent d’exploiter en
priorité et à leur seul profit, les gisements les plus riches, en
dépit du souhait des firmes belges d’user d’une gestion plus
rationnelle et d’éviter le dépeuplement de certaines régions par
un recrutement excessif de main d’œuvre.
Cette attitude des Anglais va créer un climat de
méfiance entre ceux-ci et les responsables belges tandis que les
intérêts privés, au Congo, vont être particulièrement déçus par
les exigences des accords passés.
Plus tard, un effort de guerre, sur certaines productions
19agricoles ciblées, va, en plus, être exigé des populations
expatriées et autochtones. Effort d’autant plus drastique que la
colonie est sans tutelle et que le nombre d’Européens au travail
est amputé de ceux qui ont dû rejoindre l’armée. La remise en
vigueur de la saignée des millions de lianes à caoutchouc,
plantées à l’époque de Léopold II et jamais exploitées, ainsi que
l’augmentation des heures de travail obligatoire et des journées
corvéables, vont ramener, dans la population africaine,
l’obsession de ces pratiques imaginées et initiées durant l’État
Indépendant. En fait, chez les expatriés comme chez les
autochtones, on travaillait beaucoup plus et on vivait nettement
moins bien, car la rareté de certains produits avait augmenté le
prix de ceux-ci, alors que les salaires payés pour les tâches
rurales étaient dérisoires en comparaison de ceux payés dans le
secteur minier. Cette situation va provoquer une érosion rapide
de l’ordre rural qui sera dénoncée par la territoriale, elle va

19 Les produits agricoles ciblés (caoutchouc, fibres, quinquina, huiles)
vont bouleverser toute l’organisation de l’agriculture notamment en
détournant vers la production de ceux-ci une partie importante de la
paysannerie congolaise et en réduisant les travaux d’amélioration des
plantes vivrières.
27
favoriser l’exode des ruraux et des mouvements d’humeur
sporadiques éclateront çà et là parmi les paysans, mais aussi
chez les mineurs autochtones et dans certaines garnisons. À
cette situation, il faut ajouter l’émergence et le développement
de nouvelles religions africaines d’origine protestante,
notamment le mpadisme créé par le protestant salutiste Simon
Mpadi que nous citons ici pour son enseignement nettement
xénophobe. Fait curieux, toutes ces religions, au lieu de
s’annuler les unes et les autres, se renforcent au contraire en
provoquant la création de nouvelles.
Le gouverneur général et l’administration de la colonie
auront d’autres soucis majeurs. Notamment la renaissance d’un
mouvement syndical au Katanga, influencé d’une part par les
idées du collaborateur de Man et d’autre part par le pacte
germano-soviétique passé au début de la guerre. Les deux
leaders Heynen et Dutron seront emprisonnés, le premier pour
avoir souhaité publiquement la victoire de l’Allemagne, le
second pour avoir prôné l’instauration immédiate du
communisme au Congo, lorsque la victoire se dessinait pour les
alliés. Les grèves déclenchées par ces deux leaders furent très
suivies et très populaires. Dans la foulée, certains journaux
prirent des positions extrémistes innocentant même Hitler
d’avoir voulu la guerre ou traînant les responsables coloniaux
dans la boue.
On imagine facilement l’impact de ces propos et de ces écrits
violents sur les autochtones, observateurs discrets mais lucides.
Durant toute la durée de la guerre, la colonie va devoir
aussi supporter financièrement le gouvernement belge en exil à
Londres mais également les nombreuses représentations
20diplomatiques belges dans le monde.
Le manque de personnel européen va obliger l’état et
les compagnies privées à mettre au travail certaines épouses
d’expatriés dans un premier temps puis à utiliser des cadres
congolais dans certaines fonctions à responsabilité réservées
aux Européens avant le conflit, ce qui va induire, chez ces
évolués, plus de confiance en eux-mêmes.

20 Les finances du Congo et de la Belgique ont toujours été strictement
séparées, sauf à deux occasions, pendant la crise des années 30, durant
laquelle la Belgique a dû aider le Congo, et pendant la seconde guerre
mondiale comme mentionné dans le texte.
28
On doit à la vérité de souligner que les colonies
anglaises et celles ralliées à la France libre ont été bien moins
sollicitées pour l’effort de guerre que ne le fut le Congo belge et
ce constat, fait par les expatriés du Congo, va susciter chez
ceux-ci, une certaine rancœur et un sentiment d’injustice, que le
gouverneur général va tenter de gommer dans un de ses
discours de guerre : « … nous ne sommes pas là pour nous
vendre comme des mercenaires mais pour mettre toutes nos
ressources en commun, comme des alliés. On peut même teinter
de noblesse des accords financiers et des accords
économiques ».
Économiquement, la colonie ne s’en sort pas trop mal,
21elle a trouvé d’autres marchés et est certaine de retrouver,
après le conflit, l’essentiel de ses marchés antérieurs. Le
personnel européen fin de terme a pris ses congés en Afrique du
Sud ou sur place, au Kivu, participant de la sorte au
développement d’un embryon d’activités touristiques.
Des élites congolaises émergentes ont fait la preuve de leur
disponibilité et de leur savoir-faire.
On comprend aisément que la colonie du Congo belge
et les pays sous mandat ne sortent pas indemnes du conflit
mondial. La première réaction ne vient pas des populations
autochtones mais des expatriés qui souhaiteraient et proposent
un autre type d’administration du pays où les projets et les
décisions seraient initiés et pris en Afrique même et plus
22nécessairement par le Conseil Colonial à Bruxelles, ce qui
impliquerait un droit de vote pour les expatriés et, dans un
premier temps, pour certains éléments des populations locales,
ceux qui pendant le conflit ont fait la démonstration qu’ils
pouvaient occuper des postes à responsabilité. Les expatriés
universitaires du Congo, coupés de leurs contacts scientifiques
métropolitains, qui ont dû résoudre des problèmes techniques,
scientifiques et financiers au départ de leur propre initiative,
vont être convaincus que cette voie est la meilleure solution
pour la gestion future de la colonie dans les domaines de la
formation, de la recherche et des entreprises. Ils vont se

21 Notamment en Afrique du Sud.
22 Ce Conseil Colonial, formé de 14 personnes, dont certaines
nommées par le roi, d’autres par le Ministère, est composé de juristes
mais aussi d’anciens d’Afrique et parfois même de missionnaires.
29