Gracchus Babeuf, Robespierre et les tyrans

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Français
378 pages
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Description

Babeuf, pendant l'épisode qui suivit la chute de Robespierre, écrivit contre les tyrans, ironisa contre les Jacobins et maudit le système de gouvernement révolutionnaire. Qu'a montré Babeuf ? Que la révolution en thermidor an 2 est loin d'être achevée ; que les riches, les ambitieux, les intrigants y ont prévalu depuis 1789 ; que la République est à fonder, qu'on est toujours en travail de liberté ; que les crimes commis résultent de la désappropriation du peuple souverain.

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Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 67
EAN13 9782296801318
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Gracchus Babeuf,
Robespierre et les tyrans

A la recherche des sciences sociales
Collection dirigée par Philippe Riviale et Bruno Péquignot

Cette collection veut faire connaître au lecteur d’aujourd’hui,
étudiant, enseignant, chercheur, ou curieux des chemins divergents pris
par cet ensemble, que nous nommons aujourd’hui sciences sociales, des
ouvrages, et donc des auteurs méconnus.
Que ces ouvrages soient méconnus ne veut pas dire qu’ils sont
médiocres. Encore moins sont-ils dépassés. Car une discipline, science ou
pas, se bâtit sur une succession de bifurcations. Elle laisse de côté des
pensées, qui avaient fait sens dans un contexte socio-historique basculé
depuis dans le bas-côté. Là, parmi les vestiges innombrables du passé, on
peut reconstituer, à la façon de l’archéologue, des voies ébauchées, des
espoirs perdus, des tentatives trop précoces pour leur temps, des cris de
révolte au nom de principes, que jamais on n’aurait dû oublier. On
trouvera aussi les précurseurs de la liberté du commerce, de l’apologie de
la propriété, des apôtres de la différence sociale. Ceux-là avaient été mis
au placard pour la gêne qu’ils auraient causée, parce qu’il est des choses
qu’on fait, et qui ne sont pas à dire.
Ces auteurs, ces pensées, ne s’inscrivent pas dans unehistoire des
idées,entreprise perdue d’avance par ses présupposés mêmes : qu’il y ait
un sens et une continuité dans les idées, que l’histoire sociale résulte
d’une accumulation intellectuelle, chaque contribution appelant la
suivante. Des auteurs ont été en vérité retenus, parce qu’ils convenaient.
On entendra par là que le savoir académique pouvait s’édifier sur ces
piliers-là. Aussi ont-ils été métamorphosés en lieux de mémoire, en
patrimoine commun, en convention.
L’objectif de cette collection est de rappeler à nous les pensées
écartées, les auteurs qu’on ne connaît que par leurs critiques, c’est-à-dire
généralement leurs censeurs, qui les ont pesés et jetés à la fosse, trop
légers pour la lourdeur dugros animalqu’est le social ou trop lourds pour
être soutenus par la légèreté d’un temps insouciant, qui ne voulut pas
porter son fardeau.

Philippe RIVIALE,Lamennais, de la différence en matière de
religion, 2006
Philippe RIVIALE,Les infortunes de la valeur, 2006.
Philippe RIVIALE,Le gouvernement de la France 1830 - 1840,
2005.
Philippe RIVIALE,L’État réformateur, État conservateur, 2005.

Philippe Riviale

Gracchus Babeuf,
Robespierre et les tyrans

suivi de
Du systême de dépopulation
ou la vie et les crimes de Carrier
par
Gracchus Babeuf





















Remerciements à Laurence Riviale
et Xavier Legrand-Ferronnière




© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54204-4
EAN : 9782296542044

Ce gouvernement fera disparaître les bornes, les haies, les murs,
les serrures aux portes,
Les disputes, les procès, les vols, les assassinats, tous les crimes;
Les tribunaux, les prisons, les gibets, les peines,
Le désespoir que causent toutes ces calamités;
L’envie, la jalousie, l’insatiabilité, l’orgueil, la tromperie, la
duplicité,
Enfin tous les vices ;
Plus, le ver rongeur de l’inquiétude générale, particulière, perpétuelle
de chacun de nous,
Sur notre sort du lendemain, du mois, de l’année suivante,
De notre vieillesse, de nos enfants et de leurs enfants.
gracchus babeuf

Présentation

Lors de la publication de mes deux principaux ouvrages
consacrés à Gracchus Babeuf,La Conjurationen 1994
etL’Impatience du bonheur2001, de bons esprits ont attiré mon en
attention sur le péril totalitaire. Babeuf premier communiste
agissant :le motcommuniste, devenu synonyme de criminel,
suffit. À peu près personne n’a lu ce que Babeuf écrivit au péril
1
de sa vie. On croit le connaître par “l’histoire des idées”, ce
catalogue des penseurs réduits aux normes du savoir académique,
quand ce n’est pas simple bavardage de petits pédants. Ainsi
Babeuf va avec Fourier, Cabet, Marx, Lénine, Staline et Mao
Zedong (je passe les petits-maîtres):communistesousocialistes,
c’est selon et c’est tout comme. De l’autre côté du miroir, celui
deshonnêtes gens,Tocqueville va avec Thiers, Guizot, Constant,

1. J’apprendsla parution aux éditions du Cerf d’un livre de Reynald Secher,
Noël Brégeon, Stéphane Courtois “spécialiste du communisme” (bien connu
pour ses travaux presque scientifiques), au titre évocateur :Gracchus Babeuf. La
guerre de Vendée et le systême de dépopulation.Babeuf est présenté comme «père du
communisme ».Sans doute fut-il le commanditaire descrimes du communisme ?
Monsieur Courtois ne vaut pas la peine de s’indigner, pas plus du moins que
Diafoirus. Son tape-à-l’œil grotesque lui a assuré l’estime des sots et des
traînesavates de la pensée. Quant à la thèse de Secher sur le supposé “ethnocide”, elle
a été suffisamment critiquée, et ce débat académique n’a guère d’intérêt, pas
plus que ladite thèse. (Voir Jean-Clément Martin, «Un génocide? »,L’Histoire,
n° 311,etContre-Révolution, Révolution et Nation en France, 1789-1799, Seuil,
1998, p. 218). Les éditeurs en général aiment faire remuer l’air du temps bref
par les petits-maîtres polyvalents qui plaisent au public. Leurs ouvrages pieux
servent à rappeler la moralité ambiante entre gens de bon ton, ceux quisavent
quoi penser pour en parler.

1

1

gracchus babeuf, robespierre et les tyrans

1
Stuart Mill, les “libéraux”. C’est une imposture grossière, mais
on lui demande de donner l’idée de continuité par plaques,
si précieuse aux découpes qu’opère lacommunauté scientifique;
non la vérité des hommes, qui n’est que discords et
mésententes. Ainsi le sinistre Cabet, poltron malfaisant, se réclama
de Babeuf; il est donc son disciple! C’est aussi simple que cela.
Sans élaborer ici une archéologie dusavoir faire comme, je dirai
seulement que, depuis trois décennies, nos penseurs officiels
sont issus d’un courant “marxiste”, sous la forme la plus grave,
c’est-à-dire structuro-trotskiste. Ils ont fini par échouer sur la
grève, d’où l’institution leur tendait des bras, métaphoriques
certes, mais secourables; car on cherchait des talents nouveaux,
des nouveaux philosophes, des cracheurs sur tombe, en un
2
mot le paradigme de la normalité retrouvée . Faut-il dire que
le présent écrit ne s’inscrit pas dans cette belle et riche
perspective ?Je n’entre pas ici dans le débat interne des historiens.
Brièvement, leur souci est estimable, mais j’y lis trop souvent
des clichés tels que «l’évolution bien connue de Babeuf» :
non, Babeuf n’a pasévolué,et c’est par méconnaissance du sens
qu’on en arrive à ces platitudes. Les historiens s’interdisent de
connaître de la vertu. Que les intrigants, ambitieux, faufileurs
en postes et autres avides de réussite se tiennent à l’avant-plan,
je le comprends; mais on ne peut rien connaître tant qu’on
fait abstraction de l’éthique. Les philosophes qui prétendent
écrire l’histoire dans une clôture d’abstractions sont bien pires.
Que dire? Babeuf n’entre pas dans les catégories : ni politique
ni théoricien, il fut un voyant, qui porta la parole de la dignité

1. Tocquevilleéprouvait à l’endroit de Thiers, notamment, une aversion et
un mépris sans retenue; il contredit absolument Constant, sasphère privée, ses
capitaux fugitifs, sa liberté libérale.Et on enseigne sans sourciller, dans les écoles,
la “pensée libérale”, magnifiée par Karl Popper, herborisée par M. Pierre
Manent, décoincée par MM. Gauchet & Rosanvallon.
2. Désigné-jeici des individus transfuges en particulier? Oui, sans doute;
les nommer est inutile, ils parlent suffisamment d’eux-mêmes, ainsi que les
nouveaux cuistres. Par opposition, MM. Luc Ferry & Alain Renaut avaient
désigné l’ennemi dans leur bel ouvrageLa pensée 68,dont on m’assure qu’il est
sérieux.On me dit même que c’est un réquisitoire contre lesoupçon: voilà qui
manquait, en effet.

12

présentation

humaine. Il ne vécut que pour cette pensée, et mourut pour
elle.
Le présent essai vise à reconstituer le vrai sens des écrits que
Babeuf fit paraître contre les tyrans; le véritable genre de
tyrannie, à quoi on associe le nom terrifiant de Robespierre; la
portée de la dénonciation par Babeuf des crimes commis en
leur nom et à leur profit, et notamment en Vendée, avant
l’épisode dit deGrande Terreur.Je le fais suivre duSystême de
dépopulation, qu’il rédigea après la chute de Robespierre, pour
donner à voir quel système de gouvernement produisit les
massacres, les dénonciations, les spoliations et les accaparements.
Fixons l’époque: après la mort du roi, une levée de 300000
hommes est décrétée; le Tribunal révolutionnaire (mars), puis
le Comité de salut public (avril) sont mis en place, mais aussi
les comités de surveillance révolutionnaire; le 4mai, un
premier maximum des grains et farines est décrété; la Vendée
est en guerre, Lyon en révolte, les fédéralistes soulevés à
Bordeaux et en Normandie; les journées insurrectionnelles des
er
31 mai et 1et 2 juin, aboutissent à l’arrestation des Girondins
(on dit alors Brissotins); des décrets sont pris, qui punissent de
mort les accapareurs. Robespierre entre au Comité de salut
public le 27 juillet. Un an après, exactement, le 9 thermidor, il
est mis hors-la-loi ainsi que son frère, Saint-Just, Couthon et Le
Bas. Entretemps, après les journées des 4 et 5septembre, la
Convention met “la Terreur à l’ordre du jour” et le 19 ven dé-
1
miaire (10octobre), sur le rapport de Saint-Just, le
gouvernement est déclaré “révolutionnaire jusqu’à la paix”. Après
Thermidor, les députés démissionnaires du 2juin, puis les
brissotins, sont rappelés; deux tentatives de soulèvement
populaire à Paris sont réprimés dans le sang (12 germinal, 1 au
3 prairial); la répression “antiterroriste” s’installe; l’assignat,
puis les mandats territoriaux subissent un dépréciation ruineuse

1. L’année révolutionnaire commence en vendémiaire (22septembre) et
s’achève en fructidor. Gilbert Romme présenta ce calendrier à la Convention
le 20septembre 1793.C’est pourquoi on date en v.s. (vieux style) jusqu’au
5 octobre, 14 vendémiaire, date d’entrée en vigueur du nouveau calendrier.

1

3

gracchus babeuf, robespierre et les tyrans

pour les pauvres; depuis le 17 fructidor anII (cinq semaines
après la chute de Robespierre), Babeuf commence la publication
duJournal de la liberté de la presse.
Un mot d’explication : ce n’est pas le lieu d’une étude
historique ;mais il ne s’agit pas non plus de plaquer des “théories”
1
échevelées surde l’abstrait (le Peuple, la Terreur, la
contrerévolution, etc.). Il s’agit de tâcher de montrer des événements,
de s’efforcer d’en comprendre le sens pour aboutir à la lecture
que fit Gracchus Babeuf de cette période. Je prie le lecteur de se
reporter à mesImpatience du bonheur, apologie de Gracchus Babeuf
etProcès de Babeuf devant la Haute Cour de Vendôme, ou la vertu
coupable, pour juger de l’immense importance de cet homme
de bien.

1. Il faut reconnaître à Raymond Boudon d’autrefois son intervention
salutaire contre ces “théories” oiseuses. Mais quelle platitude que les “effets
émergents”, qui saturent les sciences sociales! on se débarrasse du sens comme
on peut.

Première partie

Babeuf dans la Révolution

«! J’étais tout à la fois satis-que cette joie me faisait malOh !
fait et mécontent; je disais tant mieux et tant pis. Je comprends
que le peuple se fasse justice, j’approuve cette justice lorsqu’elle est
satisfaite par l’anéantissement des coupables, mais pourrait-elle
aujourd’hui n’être pas cruelle? Les supplices de tous genres,
l’écartèlement, la torture, la roue, les bûchers, le fouet, les gibets, les
bourreaux multipliés partout, nous ont fait de si mauvaises mœurs!
Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares,
parce qu’ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils
ont semé, car tout cela, ma pauvre amie, aura, à ce qu’il paraît,
1
des suites terribles . »

1. Cettelettre à sa femme, écrite après le 14 juillet – Babeuf était à Paris
dès le 17juillet – est citée par V. Advielle,Histoire de Gracchus Babeuf et du
babouvisme,Paris 1884, p. 55. Voirinfra.

la terreur, le bonheur et les tyrans

La monarchie est une tyrannie éternelle: tout ce qui s’y
rapporte est tyrannie; chaque citoyen a droit de vie et de mort
contre les tyrans. La Révolution, impulsée par une succession
de vagues de transgression, jusqu’au point où le heurt du flux
et du reflux, attentes des citoyens et prétentions des dirigeants,
aboutit à la Terreur, peut-elle être lue, commel’Iliade, un
poème de la force? On comprend qu’il y a ambiguïté sur
la notion deforce. Une extrême violence met en scène des
acteurs, placés en permanence à l’avant-plan, qui cherchent la
gloire, dans la mesure où elle se monnaie en butin. Pensons à
lalectureque fait Simone Weil del’Iliade: la force n’est pas la
puissance mais le dépassement de la puissance. Par le manque
dont toujours souffre le puissant, il va jusqu’à affronter la
force qui le terrasse : Achille, vaillant batailleur, meurt d’une
blessure au talon, son point faible. Hamlet, réfugié dans une
folie verbale, refusant de s’emparer de la puissance, déchaîne
la force aveugle, sans maître, qui dévaste et désole le royaume
de Danemark où il y a quelque chose de pourri: le crime y
règne en public. Dans la Révolution française, nous voyons
apparaître des personnages, qui n’ont plus rien de privé; nul
ne peut préserver lesecretson intériorité, car tous vivent de
la domination de la force, métaphore de l’espace vertigineux
ouvert aux ambitions, plus encore à la quête du butin. Chacun
se plaint de la tyrannie; tous se dénoncent les uns les autres.
Nul bonheur immédiat n’est permis, nulle joie espérée à
portée dupeuple en révolution, dans ce monde de transgression,
où sans cesse la vengeance poursuit le crime, qu’elle engendre

1

7

gracchus babeuf, robespierre et les tyrans

aussitôt :car les rancunes privées se jouent de la vengeance
publique.
Prenons garde aux mots:Freude futun mot de Schiller.
Heine parle deGlückseligkeit: félicité, béatitude. Ni “poursuite
du bonheur” ni “prospérité”. La Révolution française ouvrit
un espace et un temps, nouveaux l’un et l’autre, tous deux à
construire. Mais, comme le prononça Saint-Just, si le
gouvernement fut républicain, l’état-civil était resté aristocrate :
l’arrièreplan est toujours celui du pays de cocagne, pour les prédateurs
soudain déchaînés. La révolution victorieuse eut peut-être
renouvelé ce printemps du paganisme: Rome, républicaine
autant qu’impériale qui anéantit des civilisations au nom de
sa propre élection devant l’Histoire, cet empire, qui s’empara
du christianisme pour en faire un instrument d’oppression.
Rome qui réduisit l’humanité non romaine à la soumission la
plus vile, qui fit, des lettrés grecs, des précepteurs pour les fils
barbares et parvenus des riches. Rome, où les Gracques, pour
avoir prôné la loi agraire, furent massacrés par des idiots rendus
furieux – et il n’est que trop aisé de faire des idiots —ses
ambitieux, ses intrigants, ses proconsuls véreux, dont le peuple, jadis
plèbe orgueilleuse, dépouillé de toute dignité fut gavé de pain et
de sang, de spectacles sanguinaires, et qui se mit elle-même en
spectacle comme puissance invulnérable, et que terrassa
pour1
tant la Force. «Combien était aveugle la liberté de Rome! »Ce
que combattirent, dans l’ambiguïté du politique, Robespierre et
Saint-Just, et que dénonça Babeuf, dans la clarté : “les patriotes
n’ont pas de secret”; la tyrannie de ceux qui établissent leur
domination, qui crurent s’emparer de la force; l’oppression
enfin, à quoi aboutit toute dénégation de laliberté souveraine, au
nom des intérêts privés et de la puissance publique.
Ce dont il est question ici est d’expliquer, en dépit de
l’historiographie tracée par les gagnants – à dessein, je ne dis pas les

e
1. Saint-Just,L’esprit de la révolution et de la constitution de la France,5 partie,
p. 457, 1791, inSaint-Just, Œuvres complètes,édition établie par Anne Kupiec et
Miguel Abensour, Gallimard, «Folio», 2004. Je recommande la préface aux
Œuvres complètes», de Miguel Abensour.Lire Saint-Just, «

18

babeuf dans la révolution

vainqueurs, ce que couvrit la Terreur, qui tira parti de la Terreur,
qui en assuma la responsabilité, pourquoi et comment
Robespierre incarna la figure du tyran; comment les gens de pouvoir,
dont il refusa d’être le pair, l’éliminèrent afin de s’emparer de
la république, pour la remettre entre les mains desintérêtsqui,
comme on le sait, sont par essence privés, et, comme nous
l’apprend l’économie politique bien tempérée, ne s’épanouissent
que par la propriété privée; ce pourquoi une fois établis, les
dirigeants entendirent se débarrasser de l’encombrantcitoyen
et voilèrent sous l’habit religieux – Tocqueville n’écrit-il pas
que cette révolution fut comme une guerre de religion? – les
crimes de ceux qui, de tyranneaux, voulaient passer maîtres.
Je ne présente pas Babeuf à l’instant; il se présente lui-même à
la lecture du présent essai. Je mets en garde contre les
biographies, nécessairement trompeuses, en ce qu’elles surestiment le
quotidien, les incidents, et ignorent ce qui persiste, ce qui ne se
montre pas dans l’existence, ni même dans les retournements
de situation. Il suffira de dire que Babeuf passa de prison en
prison, sous le coup d’une condamnation à 20 ans de fer, puis à
la proscription pour ses écrits. Puisque la calomnie est la forme
la plus adéquate de la persuasion, citons Barras, «symbole de
1
la pourriture du temps» :selon Barras, Babeuf, acquitté par
défaut de forme du jugement, «était empêché de suivre une
carrière politique.» Il ajoute : «Ce sont ces difficultés qui, faites
pour désoler une âme honnête, doivent produire une double
réaction sur une âme ambitieuse. On voulait que Babeuf fût
dans la position dont parle l’historien de Catilina “qui ont
2
besoin de nouveauté” pour réparer leurs affaires. » Barras donne
à comprendre que l’ambitieux Bonaparte n’était pas
indiffé

1. Cejugement est de Jean Massin; c’est aussi celui de Taine. LesMémoires
de Barras furent publiées en 1892 chez Hachette. Le préfacier, Georges Duruy,
ne cache pas son dégoût. L’affaire Babeuf est évoquée au t. II, p. 117sq.
2. Barras,Mémoires,t. II, p. 118. L’abjection du style suffit à donner idée
de l’esprit de cet homme. Je signale que Babeuf est cité couramment, de nos
jours, comme “homme politique”, et j’ignore ce qu’on entend par là. Si Jésus
vivait en ce temps, on dirait de lui : homme politique; Spinoza et François
d’Assise, même chose. La politique n’est-elle pas le Grand Œuvre?

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gracchus babeuf, robespierre et les tyrans

rent à ce nouveau Catilina: «à la différence près du costume
et de la profession militaire, Bonaparte n’était pas moins que
Babeuf dans la position d’un Catilina». Mais Bonaparte en
Vendémiaire, «placé entre la Convention et les sections, avait
choisi la Convention, qui le fit général de division; placé entre
Babeuf et le Directoire, il avait donné la préférence au
Direc1
toire, qui pouvait le faire et l’avait fait général en chef. »Le tout
en termes exquis et longanimes. Ce n’aurait aucun intérêt, si
nos penseurs à patente ne s’étaient laissé séduire par ces paroles
mielleuses et fourbes.
Je dois commencer par une réfutation : non, Babeuf n’a pas
2
“évolué”, comme l’affirment les historiens . Il n’a pas été anti
jacobin et pro thermidorien, puis pro Robespierre et anti
thermidorien. Babeuf a détesté la tyrannie sanglante des

1.Ibid., p. 119.
2. AinsiFrançoise Brunel, «Mélanges sur l’historiographie de la réaction
thermidorienne ;pour une analyse politique de l’échec de la voie jacobine»,
AHRF, 1979, vol.237, n°1 p.454-474 . Cet écrit repose sur une confusion
totale entre Robespierre et Convention jacobine ; l’auteur commence d’ailleurs
par écrire : «Nous avons, en premier lieu, délibérément choisi de ne pas traiter
des problèmes de la crise économique, qui dépasse largement les cadres
chronologiques de l’an III» (p. 455) J’avoue ne pas saisir le sens de ce texte, qui
écarte comme “crise économique” l’abandon du maximum, des réquisitions,
des distributions, la multiplication des indigents, des suicides, de la
prostitution; ce qu’elle met sur le même plan que les difficultés du transport liées au
dégel !Si c’est problématiser, je reconnais que je n’y entends rien. Et enfin :
« Encoreconviendrait-il de périodiser l’évolution de Babeuf : on connaît
l’attitude anti-jacobine de ses amis du Club électoral. […] Ce n’est qu’en pluviôse
an III que Babeuf, comme nombre de montagnards, comprit le véritable sens
de cette fameuse «révolution du 9 thermidor» qu’il avait d’abord célébrée.»
(p. 460) Elle s’appuie sur les n° 31 et 32 du Tribun du peuple. Dans un compte
rendu des AHRF (j’ai égaré la référence) à propos du livre de Bronislaw Baczko,
Comment sortir de la Terreur; Thermidor et la Révolution, Gallimard 1989, on
déplore que l’auteur «situe mal l’évolution bien connue de Babeuf […] dont
les brochures anti-jacobines paraissent au moment même où il se détourne des
thermidoriens qui l’ont initialement aidé (Guffroy, Tallien, Fouché).» C’est
une énorme erreur de jugement: Babeuf n’a pas changé, Tallien est passé
de l’extrême agitation à la plus ignoble posture, Fouché a changé de camp.
Babeuf le lui a écrit. Voir monImpatience du bonheur, apologie de Gracchus Babeuf,
Paris, Payot, «Critique de la politique», 2001.

20

babeuf dans la révolution

robespierristes, ainsi que ce qui lui parut la dictature de
Robespierre. Il a toujours été fidèle à ses principes: seul le
peuple est souverain; en aucun cas il ne doit se fier à ses
mandataires, guidés par l’ambition et le goût de la puissance;
1
on se référera à sa lettre du 7 mai 1793, à Chaumette, contre le
projet de Déclaration des droits, que la Convention examinait,
et où la propriété était qualifiée de “droit naturel imprescriptible”.
Dans cette lettre, on trouve ces propos : «Bientôt, en vertu de
la Déclaration des droits de l’homme, vous serez parvenus à
élever le prix de la livre de pain… Qui peut mesurer où s’arrêtera
votre criminelle cupidité! Délégués! vous ne comptez pas
parmi vous de vrais sans-culottes!…. presque aucun ne sort du
véritable tiers-état! le tiers-état n’est pas représenté dans
l’aréopage. Non, presque aucun de vous, on le voit, n’a jamais
ressenti les angoisses déchirantes des besoins.» Il y invoque
Robespierre :«Mais pourtant, toi, Robespierre, qui as
précisément défini la propriété, qui as tracé les bornes dans
lesquelles ce droit doit être resserré, pour l’empêcher d’être
pernicieux à la grande majorité sociale, toi qui as dit “Le droit
de propriété ne peut pas préjudicier à l’existence de nos
semblables. La société est obligée de pourvoir à la subsistance
de tous ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en
assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de
travailler”. Viens, tu es notre législateur! » Aussi est-il absurde
d’écrire que Amar, Vadier, Lindet, Laignelot, Ricord furent
compromis dans la conjuration de Babeuf; «S’ils n’y prirent
aucune part, leur fidélité aux principes jacobins était
suffisamment assurée pour que le Directoire les amalgamât aux
2
Égaux .» D’abord, Babeuf ne voulut pas de ces gens-là, qu’il
maltraita assez dans sonTribun du peuple; ensuite, ces “hommes

1. Lettre conservée auxArchives de l’Institut du marxisme-léninisme de
Moscou, cote f.223, inv. 1, n°368-375. Babeuf voulut alors voir en
Chaumette le “tribun du peuple” qu’il devint lui-même: dira-t-on que Babeuf a
“évolué” ?
2. FrançoiseBrunel,op.cit., p. 459. Elle ne fait que reprendre
l’historiographie usuelle, de Mathiez à Soboul. Je ne parle pas ici de la secte Furet et de sa
révolution copernicienne deshonnêtes gens.

21

gracchus babeuf, robespierre et les tyrans

politiques” ne furent même pas inquiétés; enfin, voir un conflit
de principes entre le Directoire et ces gens est bien illusoire.
Babeuf ne réhabilita que la pensée de Robespierre, et non le
régime de Terreur, qu’il n’accepta jamais, et auquel Amar,
Vadier, Barère et autres contribuèrent sans en porter la charge;
car cette Terreur fut inaugurée, au nom de la vengeance du
peuple contre ses oppresseurs, et Isnard, qui parla plus tard
de rayer le Paris révolutionnaire de la carte, voulut cette
1
“voix foudroyante”. La terreur, mise à l’ordre du jour le
5 septembre 1792,légitimée comme châtiment d’une oppression
immémoriale, par là même imprescriptible, fut à double effet :
un, assujettir le “peuple” dans sa misère, d’abord intellectuelle,
lorsque, abruti de sang et de crimes, il sera tourmenté par la
question : qu’avons-nous fait, en nous attaquant à ces victimes
sacrées ?Et la réponse: l’irréparable! Massacres, pillages et
saccages resteront l’opprobre du “peuple”. Deux, assurer le
passage irréversible, par quoi les hommes nouveaux pouvaient,
dans le «silence et l’union», instituer l’ordre à venir : la Terreur
instituée, ce fut l’interdit mis sur les actions désordonnées, les
impulsions irraisonnées, qui troublent la république : dénoncer
les ennemis est le substitut à la vengeance populaire; mais cette
arme devient aussi moyen de gouvernement; la dénonciation
des criminels, suffisamment qualifiés de contre-révolutionnaires
suppose une autorité, au-dessus de l’institué, comités,
administrations, armées. À quelle condition la Convention
pouvaitelle incarner l’autorité du souverain? Il fallait que sa pureté
révolutionnaire soit au-dessus du soupçon; un arbitre de la
vertu s’imposait, et l’arbitre est sans pouvoir. Sous Robespierre,
la terreur fut associée avec le pain, dont le peuple ne manqua
pas ;aussi la disette fut-elle perçue comme un effet de l’arrêt du

1. Voir l’ouvrage de Sophie Wahnich,La longue patience du peuple. 1792,
naissance de la politique,:Paris, Payot, «Critique de la politique», 2008
« L’amnistieou les silence des lois», p.127sq. Lorsqu’elle invoque lajustice
souveraineselon Walter Benjamin, tout comme lorsqu’elle entend rendre
raison des motifs de Marat criant au massacre, il me semble qu’elle fait du
“peuple” et même du conflit, des sujets en soi. Je rends toutefois justice à son
étude scrupuleuse et très exacte.

22

babeuf dans la révolution

châtiment des coupables. Le peuple ne naît pas philosophe; ses
dirigeants ne deviennent pas philanthropes, et savent utiliser
les passions : quand donc le peuple fut-il souverain, si jamais il
ne parvint à accéder ausentiment humain? Lorsqu’il vit à l’œuvre
les successeurs, Babeuf comprit que le mal avait empiré; et ce
n’était pas une “crise économique”! Ainsi écrit-il, au n° 42 du
Tribun du peuple:

Amis !je ne devais point vous parler aujourd’hui. J’interromps
un travail de plus longue haleine pour vous adresser à la hâte
quelques paroles bien urgentes. Ecoutez-les: elles vous intéressent
infiniment.
La vérité triomphe. Tous les oppresseurs pâlissent. Les yeux
du Peuple sont déssillés par ses amis. L’armée voit clair aussi. Le
torrent de l’énergie ne peut plus être arrêté par aucune digue. Nos
dominateurs ont vu tout cela, et ils viennent de changer de batteries
pour éviter la chute dont l’attente nous console et fait leur
désespoir.
Depuis dix à douze jours, ils ont jugé que la persécution et les
outrages envers les meilleurs citoyens n’étoit plus une arme efficace
dans leurs mains. Ils y ont substitué l’astuce et les dégoûtantes
cajoleries. Les loups furieux se sont transformés en renards souples
et prévenans. Ne vous y trompez pas. Ce sont toujours des animaux
carnassiers ;ils n’ont point changé de nature, et n’en changeront
jamais. Ils vous font aujourd’hui patte de velours ; demain ils vous
dévoreront.
Voici sur quoi je dois vous prémunir: Les émissaires des
Tallien, des Legendre, des Barras, et ces honnêtes-gens eux-mêmes
se trémoussent et sont en grand travail pour tâcher de vous faire
tomber dans le plus abominable des pièges. Ils profitent de vos
dispositions contre tous les coupables artisans de vos malheurs
parmi lesquels ils ont figuré au premier rang; ils ont l’impudeur
de feindre que ce n’a plus été eux, ou du moins qu’ils se séparent
aujourd’hui de la troupe des persécuteurs qui n’alla que sous leurs
ordres et d’après leurs inspirations; ils osent vous faire entendre
qu’ils sont prêts maintenant à se constituer les vengeurs des forfaits
qu’ils ont commis et fait commettre. Il faut vous démontrer où
leurs vues tendent, quel profond nouvel abîme ils creusent sous vos

23

gracchus babeuf, robespierre et les tyrans

pieds ;mais avant il est nécessaire de vous donner la marche de
1
leurs intrigues.[…]

L’écrit que je donne ici intégralement en seconde partie se
conclut par une méditation qu’il livre : que ferais-je, demande
Babeuf, si je devais rendre justice, dans un procès politique?
On verra qu’il annonce son propre jugement :

Dépouillé de toute impression de ces empoisonneurs de l’opinion
publique, qui ne présentent jamais qu’un côté des affaires les plus
compliquées, en les isolant de toutes les circonstances qui leurs sont
propres, je me recueille dans ce principe si connu et si inhérent aux
révolutions :La justice est relative. Je me pénètre que, sans lui,
l’institution du juri serait inutile; il suffirait d’une loi bien roide,
bien inflexible, également applicable à l’adolescence, à la vieillesse,
à la bergère, au soldat irrité par des blessures, à l’homme dirigé par
la froide raison, ou animé de terreur, de crainte ou de toute autre
passion. Considérant ensuite cette grande et déplorable affaire sous
le côté politique, reconnaissant qu’il s’est agi ici d’une lutte de parti
à parti; que des Français, le bandeau du ressentiment sur les yeux,
ont poursuivi d’autres Français, et qu’après cette mêlée, si l’on veut
encore voir couler le sang, rien n’assure que la vengeance aura un
terme, je me suis demandé qui pouvait, sans frémir, jetter un regard
sur l’avenir, et voir de ses propres mains la France, déchirant ses
entrailles, expirer aux cris de joie et de triomphe des tyrans et des
esclaves ?Alors je me suis dit :
Spécialement chargé de prononcer au nom du peuple dans la
cause de la révolution, la sainte cause de l’humanité ; je n’oublierai
jamais que la première de toutes les loix, celle où toutes les autres
viennent se centraliser, est le salut du peuple. Je n’oublierai jamais
qu’à lui seul, artisan laborieux de notre régénération,
appartiennent les fruits de ce grand œuvre comme il en mérite toute la gloire.
Afin que mes jugemens soient dans l’esprit de ma mission, mes
yeux seront toujours fixés sur le spectacle des grandes crises
révolutionnaires, sur leurs causes, sur leurs effets. J’aurai toujours présent
à ma mémoire et dans mon cœur, les constans et pénibles travaux,

1. J’endonne l’intégralité dans monImpatience du bonheur.

24

babeuf dans la révolution

1
le dévouement des hommes populaireset désintéressés, qui se sont
trouvés dans ces populaires et indomptables circonstances. Le
sacrifice qu’ils ont fait à la Patrie de leurs goûts et de leurs plus chères
affections, serait-il méconnu?
Si je n’écoute point les cris de vengeance que poussent les mânes
de mes frères morts en combattant pour la République, leurs cris
de douleur retentissent encore et à jamais dans mon ame! leurs
compagnons d’armes, couverts de cicatrices honorables, mutilés par
le fer et le feu des royalistes et fanatiques, me rappellent
journellement leurs vertus, leur courage et la barbarie de leurs assassins.
Sans cesse attentif aux sourdes menées des détracteurs de la
démocratie, que le malheur n’a pu corriger; excusant les erreurs
de l’ignorance, les préventions et les écarts des hommes passionnés,
l’irritation des victimes de l’injustice, je frapperai de la peine
capitale, que le législateur croit encore nécessaire, tous les ennemis du
peuple, soit qu’ils le ruinent dans sa fortune, qu’ils l’affament par
de sordides spéculations, qu’ils l’assassinent par la trahison ou par
le fer, et sur-tout s’ils méconnaissent sa souveraineté, s’ils attentent
2
à sa liberté.

J’attire spécialement l’attention sur deux points: la peine
capitale «que le législateur croit encore nécessaire» et contre
3
quoi s’éleva Babeuf, tout comme Saint-Justprévoyait sa
disparition dans la société future (Saint-Just, envoyé extraordinaire
à Strasbourg avec Le Bas, ne prononça ni ne demanda aucune
condamnation à mort); le «peuple »,non pas ce corps glorieux
dont nous ont accablés les tyrans en tout genre, mais ces
« hommespopulaires et désintéressés», ruinés, affamés, trahis
par leurs maîtres, spéculateurs et détracteurs de la démocratie,
leurs complices. Comment abolir la peine capitale? C’est
SaintJust (et, un peu plus tard Fichte, dans lesdiscours à la nation
alle

1.L’homme politiqueest pour nous l’homme populaire, au sens où l’est tout
homme de spectacle. Babeuf veut parler des gens du peuple, ordinaires en
somme et qui, on le sait, n’ont rien d’exceptionnel. Voir lesSocial Scientists.
2.Du systême de dépopulation…,p. 187.
3. L’idéede Saint-Just, “l’hibernation de la révolution”, «il ne reste plus
que des bonnets rouges portés par l’intrigue», témoigne, ce me semble, de sa
clairvoyance ;la voie est ouverte à la tyrannie.

25

gracchus babeuf, robespierre et les tyrans

mande) qui en fixe le terme : «Les institutions ont pour objet de
mettre dans le citoyen, et dans les enfans mêmes, une résistance
légale et facile à l’injustice; de forcer les magistrats et la jeunesse
à la vertu, de donner le courage et la frugalité aux hommes; de
les rendre justes et sensibles, de les lier par des rapports
généreux ;de mettre ces rapports en harmonie, en soumettant le
moins possible aux lois de l’autorité les rapports domestiques
et la vie privée du peuple; de mettre l’union dans les familles,
l’amitié parmi les citoyens; de mettre l’intérêt public à la place
de tous les autres intérêts; d’étouffer les passions criminelles;
de rendre la nature et l’innocence la passion de tous les cœurs,
et de former une patrie. Les institutions sont la garantie de la
liberté publique; elles moralisent le gouvernement et
l’étatcivil ;elles répriment les jalousies, qui produisent les factions;
elles établissent la distinction délicate de la vérité et de
l’hypocrisie, de l’innocence et du crime; elles assoient le règne de la
1
justice .»
Mais il est nécessaire de dire ce que j’entends partyrans,parce
que, au temps de la Révolution, il s’écrivit là-dessus une
littérature aussi abondante que dénuée de signification : chacun y
2
allait de sa harangue contre les tyrans, sans parler des “amis du
peuple”. Babeuf est d’une autre hauteur de vues : «Ambitieux
de tous les systèmes! vous en aurez encore menti. Vos plans
ne réussiront pas, et leur atrocité, poussée à son dernier
développement, servira à mettre un terme à des forfaits qui ne sont

1. Saint-Just, «Projet pour des institutions», inHistoire parlementaire de
la Révolution française, ou Journal des assemblées nationales depuis 1789 jusqu’en
1815, précédée d’une introduction sur l’histoire de France jusqu’à la convocation des
États-Générau, Paris, Paulin, 1837, t. XXXV, p. 275, de Philippe Buchez &
PierreCélestin Roux-Lavergne (par la suite abrégé enHistoire parlementaire; cette
publication eut 38 volumes publiés entre 1834 et 1838). On liraSaint-Just,
Œuvres complètes…, op. cit.,p. 1085sq.
2. Pourprendre un exemple, Billaud-Varenne a fait publier des ouvrages
tels queLes élémens du républicanisme,puis, après la chute de Robespierre,
Principes régénérateurs du système social.La lecture en est fastidieuse: des
généralités sur la vertu, Lycurgue et Solon; l’ignorance et l’ambition. Cette
littérature nourrissait les esprits républicains éclairés, au même titre que les
moralités des penseurs de la modernité disent aujourd’hui lecomme il faut.

26

babeuf dans la révolution

1
modelés sur nul autre. »Puis ceci : «Le peuple doit-il faire une
insurrection ?Cela ne fait nul doute. […] Qui l’en empêchera?
Croyez-vous que parce que vous avez tout usurpé; parce que
vous avez tout peuplé de vos vils suppôts;… parce que vous
avez mis en tête de tous les rouages civils et militaires la boue
de la nation; parce que vous avez déshonoré tous les outils
propres à exploiter dès le temps, la saison et le premier moment
qu’il l’eût fallu, la résistance à votre infâme oppression…; et
parce qu’à la faveur de cette violation impunie, vous avez pu
prendre certain degré de force contre le peuple…; croyez-vous
2
que le rempart de votre tyrannie soit impénétrable? »Tyrans
désigne un moteur: l’ambition dévorante de conquérir le
pouvoir, d’exercer une domination sur les hommes; mais ce
moteur ne fonctionne pas dans l’éther, il est alimenté par la
soif de possession. Si Robespierre fut nomméincorruptible; si
Saint-Just mérite d’être dit pur, c’est qu’ils négligèrent et même
repoussèrent le pouvoir et la richesse. Pourtant, dans l’écrit que
je présente ici, Babeuf les accuse de crimes. Qui accuse-t-il? Le
3
gouvernement révolutionnaire , exactement lesdecemvirs(en
fait, il y eut 12 membres au second comité de salut public) du
temps du Comité de salut public, et donc Robespierre. Mais,
on le verra à la lecture de son écrit,Du système de dépopulation,
ce qu’il juge criminel est l’institution desreprésentants en mission,
c’est-à-dire le démembrement de la Convention et la tyrannie
de cesvice-rois, protégés, par leur titre de députés et garantis

1. Écritpar Babeuf à la fin de l’automne de l’an III, un peu avant qu’il se
résolve à laconjuration.
2.Le Tribun du Peuple,n° 31, 9 pluviôse an III.
3. C’est à tort qu’Augustin Cochin,La crise de l’histoire révolutionnaire,
Taine et M. Aulard,1909, dit du gouvernement révolutionnaire qu’il est une
démocratie directe «aux mains du peuple». Son regard très critique lui permet
cependant de relever l’essentiel: «le souverain est immédiatement dans les
sociétés populaires», ce qu’affirment les Jacobins de Lyon
(Moniteur,Convention, 28 sept. 94, lettres de Charlier & Pocholle). Certes, mais c’est un
souverain dispersé, que la loi Le Chapelier voulut supprimer en sept. 91. Bien sûr,
le peuple n’est pas tenu par le droit, en tant qu’il est «juge de la justice», mais
ce souverain de principe est aisément dupé par les postulants tyrans, et il sera
dispersé par la force armée, en germinal et prairial an III!

27

gracchus babeuf, robespierre et les tyrans

dans leurs persécutions, par les Comités et les Jacobins, dans
leur soif effrénée d’épuration. Babeuf, s’il condamne ce que
fut la réalité du gouvernement révolutionnaire, reconnaît dans
cet écrit la clairvoyance de Robespierre. S’il a d’abord applaudi
à la chute de la “tyrannie” de Robespierre, c’est en se servant
des arguments mêmes de celui-ci: «Chez un peuple libre et
éclairé, le droit de censurer les actes législatifs est aussi sacré
que la nécessité de les observer est impérieuse. C’est l’exercice
de ce droit qui répand la lumière, qui répare les erreurs
politiques, qui affermit les bonnes institutions, amène la réforme des
mauvaises, conserve la liberté, et prévient le bouleversement
des Etats. La dénonciation des vices d’une loi ne la détruit pas,
mais elle prépare doucement l’opinion publique à en désirer
l’abrogation ;elle dispose insensiblement l’autorité souveraine
à la réaliser. La loi n’est que l’expression de la volonté générale;
la volonté générale n’est que le résultat des lumières générales,
et les lumières générales ne peuvent être formées et accrues
que par la libre communication des pensées entre les citoyens.
Quiconque met des entraves à ce commerce sublime détruit
l’essence même de la loi, il en étouffe le germe qui est la raison
publique ;il paralyse la puissance législative elle-même.»(Le
Défenseur de la Constitution, par Maximilien Robespierre, n°5,
page 224). Si Babeuf par la suite, après avoir pu juger les
exactions des Thermidoriens, l’affreuse misère des gens ordinaires,
les guerres de conquête pour faire payer les vaincus, l’ignoble
affaire des assignats, entendit réhabiliter la mémoire de leur
illustre victime, ce fut en expliquant l’écart entre l’homme
intègre, capable, résolu, et le culte robespierriste, qui ne fut
que le masque de l’effroi des gouvernants à l’encontre dupeuple
encoléré,l’hommage contraint rendu à la vertu par l’intrigue et
1
l’ambition, qui fit sombrer la Révolution . Il faut distinguer
en Robespierre deux hommes, écrit-il, l’un sublime législateur
de la liberté, celui qui déclare: «C’est précisément cet objet
que les législateurs ont oublié: ils se sont tous occupés de la

1. Jedonne dansL’Impatience du bonheur,le texte de sa lettre à Bodson sur
cette question.

28

babeuf dans la révolution

puissance du gouvernement; aucun n’a songé au moyen de le
ramener à son institution; ils ont pris des précautions infinies
contre l’insurrection du peuple, et ils ont encouragé de tout
leur pouvoir la révolte de ses délégués. J’en ai déjà indiqué les
raisons : l’ambition, la force et la perfidie ont été les législateurs
du monde; ils ont asservi la raison humaine en la dépravant,
1
et l’ont rendue complice de la misère de l’homme .» L’autre
vulgaire tyran, auquel il attribue cette pensée: “Mettons ma
volonté particulière à la place de la volonté générale; étouffons
la voix de l’opinion publique, seul frein de mon ambition”.
Ainsi écrit-il :

Si ce sont là des vérités et des principes solides, j’invite encore
à ce qu’on ne les méprise pas, par cela seul qu’ils viennent d’un
homme qui fut le plus cruel ennemi de la liberté; il en étoit l’ami
lorsqu’il les écrivit; ce qui a été bon une fois l’est toujours, et c’est
encore une des franchises de la presse d’en tirer éternellement parti,
au lieu que c’en est une de l’inquisition de mentir atrocement à
une nation contre l’évidence même. Je demande pourquoi l’on a
décidé dernièrement aux Jacobins qu’il ne falloit pas laisser dire
que le gouvernement révolutionnaire étoit de l’invention et du
faire de Robespierre, de peur de faire tomber ce gouvernement
dans le mépris? Je demande pourquoi l’on a fini par affirmer
que ce gouvernement n’étoit pas réellement son ouvrage, quand le
contraire est constant? Directeurs de l’esprit public! croyez-vous de
bonne foi le mener à la lisière ? croyez-vous n’avoir affaire qu’à une
peuplade générale d’idiots? Croyez-vous qu’il n’y ait rien d’écrit
et qu’on ne lise plus rien? Et ce rapport de Robespierre précédent
la loi du gouvernement révolutionnaire, n’existe-t-il pas toujours
pour prouver, malgré vous, qu’avec son influence à laquelle vous
convenez bien que rien ne savoit résister, il n’y a pas peu concouru ?
Et qu’importe si le gouvernement révolutionnaire est une
conception heureuse et salutaire! Il ne faut voir que la chose et non pas
l’inventeur, et être au moins de bonne foi avec la nation française,

re
1. Le Robespierre apôtre de la liberté se trouve dans sa 1Lettre à ses
commettanset, ici, dans le discours du 10 mai 1793, à propos de la constitution.
Cf.Histoire parlementaire,t. XXVI, p. 432.

29

gracchus babeuf, robespierre et les tyrans

s’il est définitivement vrai qu’on veuille qu’elle soit libre. Elle est
trop éclairée pour être dupe, et elle perdra confiance dans ceux
qui la voudront tromper. Ne sait-elle pas bien aussi, quand vous
voudriez encore lui persuader le contraire, que notre déclaration des
droits est également la production de Robespierre? qu’il l’a
consignée en projet dans le numéro X, du 15 mars 1793, des lettres à ses
commettans ?et que, sur sa présentation, vous l’avez adoptée avec
enthousiasme aux Jacobins par un arrêté de la séance du 21 avril,
comme un antidote merveilleux contre le poison de Condorcet et
bande. Tout cela se connoît et est encore imprimé. Il n’est pas moins
vrai que notre déclaration des droits, si elle n’est point parfaite, est
encore sublime, quoique ce soit de Robespierre que nous en avons
reçu le présent. Nous estimerons, nous admirerons l’ouvrage, et
nous oublierons quel fut l’ouvrier; ou bien, comme je l’ai déjà dit,
nous distinguerons dans Robespierre deux hommes, Robespierre
apôtre de la liberté, et Robespierre le plus infâme des tyrans. […]
Écoute, universel Audouin: “Sous le gouvernement représentatif
sur tout, c’est-à-dire, quand ce n’est point le Peuple qui fait les loix,
mais un corps de représentans, l’exercice de ce droit sacré et la seule
sauvegarde du Peuple contre le fléau de l’oligarchie. Comme il est
dans la nature des choses que les représentans peuvent mettre leurs
volontés à la place de la volonté générale, il est nécessaire que la
voix de l’opinion publique retentisse sans cesse autour d’eux pour
balancer la puissance de l’intérêt personnel et des passions
individuels, pour leur rappeler et le but de leur mission et le principe de
leur autorité. Là plus qu’ailleurs, la liberté de la presse est leSEUL
FREIN de l’ambition, leSEUL MOYENramener le législateur de
à la règle unique de la législation; si vous l’enchaînez, les
représentans déjà supérieurs à toute autorité, délivrés encore de la voix
importune des censeurs, éternellement caressés par l’intérêt et par
l’adulation, deviennent les propriétaires ou les usufruitiers
paisibles de la fortune et des droits de la nation. L’ombre même de la
souveraineté disparoit, et il ne reste plus que la plus cruelle, la plus
indestructible de toutes les tyrannies.” Le Défenseur de la
Constitu1
tion ;n° 125, page 124 et 125.

e
1. Du17 Fructidor, an 2de la République. Journal de la liberté de la presse
n° 1;premier journal de Babeuf. Robespierre: «Jusqu’ici l’art de gouverner
n’a été que l’art de dépouiller et d’asservir le grand nombre au profit du petit

30

babeuf dans la révolution

La “tyrannie” de Robespierre fut requise, en l’anII, un
moment critique où la force du reflux commençait à l’emporter.
Ce fut un magistère sur la crainte des conventionnels, divisés
et irrésolus; sur l’intranquillité des possédants, redoublée par
l’origine sacrilège des fortunes mobilières et immobilières,
dont l’origine cachée se trouve dans l’acquisition, souvent
frauduleuse – on en jugera par la soudaine fortune de nombre
d’administrateurs et de représentants en mission — des biens
nationaux, mais aussi de ce qui fut volé, par pillage, spoliation
1
ou détournement. Sous couvert de “pureté révolutionnaire”,
assumée parl’Incorruptible, les gens de pouvoir, ambitieux,
intrigants, accapareurs, se faisaient des places aux enchères,
partageaient les dépouilles. Les nantis s’impatientaient despatriotes
aventuriers qui disputaient leurs parts; la parole révolutionnaire
risquait à tout instant d’être retournée, laissant voir son double
obscur : le désir de faire main basse sur le bien public. Fouché,
à l’approche du terme, avait été accusé par Robespierre devant
les Jacobins : le 26 messidor, on fait lecture d’une lettre où il

nombre, et la législation le moyen de réduire ces attentats en système. […]
Parcourez l’histoire : vous verrez partout les magistrats opprimer les citoyens,
et le gouvernement dévorer la souveraineté; les tyrans parlent de séditions; le
peuple se plaint de la tyrannie quand le peuple ose se plaindre, ce qui arrive
lorsque l’excès de l’oppression lui rend son énergie et son indépendance. Plût
à Dieu qu’il pût les conserver toujours! Mais le règne du peuple est d’un jour;
celui des tyrans embrasse la durée des siècles.» In Buchez & Roux,Op. cit.
p. 433-434.
1. Le Trésor public avait à traiter avec les “créanciers” des émigrés et
condamnés. On est étonné de voir comme ces gens étaient accablés de
créanciers, et quels titres fournirent ceux-ci pour que l’État les rembourse. Le
28 messidor an II, Mallarmé du Comité des finances, demanda à la
Convention de régler les litiges entre directeurs des domaines et administrations des
districts. Le comité de liquidation eut à régler, sur présentation des titres, pour
plus de 493millions sur les offices de judicature et ministériels de plus de
3 000livres. Ceci n’est qu’une indication des fortunes qui transitèrent alors et
des remboursements énormes opérés par l’État. Le 9 ventôse, après que Oudot
(voirinfra) eut fait adopter la loi sur les accapareurs, la Convention fixa par
décret les conditions dans lesquelles les créanciers d’émigrés ou d’étrangers
pourraient faire valoir leurs droits.

31

gracchus babeuf, robespierre et les tyrans

demande que les Comités de salut public et de sûreté générale
fassent rapport sur lui. Robespierre intervient : «Je commence
par faire la déclaration que l’individu Fouché ne m’intéresse
nullement. J’ai pu être lié avec lui, parce que je l’ai cru patriote;
quand je l’ai dénoncé ici, c’était moins à cause de ses crimes
passés que parce qu’il se cachait pour en commettre d’autres,
et parce que je le regarde comme le chef de la conspiration
que nous avons à déjouer. J’examine la lettre qui vient d’être
lue, et je vois qu’elle est écrite par un homme qui, étant accusé
pour des crimes, refuse de se justifier devant ses concitoyens.
C’est le commencement d’un système de tyrannie: celui
qui refuse de répondre à une Société populaire dont il est
membre est un homme qui attaque l’institution des Sociétés
populaires. Ce mépris pour la Société des Jacobins est d’autant
plus inexcusable que Fouché lui-même n’a point refusé son
suffrage lorsqu’il fut dénoncé par les patriotes de Nevers, et
que même il se réfugia au fauteuil des Jacobins. Il y fut placé
parce qu’il avait des agents dans cette Société, lesquels avaient
été à Commune-affranchie [Lyon, où Fouché s’illustra par ses
crimes]. Il vous débita un grand discours sur sa conduite dans
la mission dont il avait été chargé. […] L’obligation de rendre
compte de sa mission aux comités de salut public et de sûreté
générale, qui sont le gouvernement, et à la Convention, qui en
est la source, ou plutôt qui est le gouvernement par essence;
cette obligation, dis-je, ne détruit pas celle de paraître aux yeux
d’une Société respectable, et ne l’excuse pas d’avoir l’air de la
mettre en contradiction avec la Convention. Un représentant
est responsable à la Convention de ses actions; mais un bon
citoyen ne balance pas à paraître devant ses concitoyens. Si le
système de Fouché pouvait dominer, il s’ensuivrait que ceux qui
ont dénoncé des complots hors de la Convention ont commis
un crime; telle fut la marche de tous les conjurés, qui, dès le
moment où on a voulu les juger, ont fui cette Société et l’ont
dénoncée aux différentes assemblées nationales comme un
rassemblement de factieux. J’appelle ici Fouché en jugement :
qu’il réponde et qu’il dise qui, de lui ou de nous, a soutenu plus
dignement les devoirs de représentant du peuple, et foudroyé

32

babeuf dans la révolution

1
avec plus de courage toutes les factions? »Qu’est cela, sinon
l’affirmation par Robespierre du droit du peuple à juger ses élus,
ses agents; du refus de l’impunité des gens en place, assurés de
n’être entendus que par leurs pairs. On le verra, c’est le thème
de Babeuf: que le peuple puisse toujours contrôler ceux qui
gouvernent. Voilà pourquoi Robespierre finit par fuir le Comité
de salut public. Ce n’est pas la Terreur, qui lui fut reprochée,
mais sa prétention à juger les gouvernants.
Le 7 thermidor an II, Dubois-Crancé est accusé par les
Jacobins d’avoir trahi, lors du soulèvement de Lyon; il est exclu du
club. Il en appelle à la Convention, et déclare que Robespierre
s’est trompé sur son compte. Juste après cet épisode, Barère paraît
à la tribune : il s’est fait jusque là le porte-parole des victoires
républicaines contre les tyrans étrangers; cette fois,
l’annonciateur des gloires nationales vient dénoncer de nouveaux
troubles. Il rappelle comment Hébert voulait “un nouveau 31 mai”,
pour semer le désordre dans l’intérêt du “parti de l’étranger”;
or, déclare-t-il, «Nous devons éclairer les citoyens que nous
pouvons croire égarés par un faux zèle ou trompés par des
propos insidieux. Nous devons venir au secours de ces patriotes
qu’un amour ardent de la liberté peut quelquefois porter trop
loin, ou qu’un oubli de la majesté du peuple et des égards dus
à ses représentants pourraient conduire à des fautes funestes ou
à des dangers réels. Hier quelques citoyens disaient autour de
la Convention, et répétaient dans des groupes : “Il faut faire un
31 mai”.» Et il dénonce les citoyens de bonne foi, mais faibles et
crédules, derrière lesquels se cachent les “patriotes hypocrites”,
les “agioteurs de révolution”, les “intrigants impunis” et les
“modérés” ;enfin tous les ennemis du peuple. Il faut,
déclaret-il, défendre le “chêne majestueux” menacé par les divisions;
il évoque “l’époque de maturité où se trouve la révolution”,

1.Réimpression de l’ancien Moniteur, seule histoire authentique et inaltérée de la
Révolution française,Paris, Plon, vol. 21, p. 261 (plus loin abrégé enRéimpression
du Moniteur). Les volumes de cette réimpression furent publiés sous la
direction de Léonard Gallois (voir mon essaiUn revers de la démocratie, 1848, Paris,
L’Harmattan, «À la recherche des sciences sociales», 2005) de 1840 à 1845. Le
Moniteur universelavait été fondé en 1789 par Charles-Joseph Panckouke.

33

gracchus babeuf, robespierre et les tyrans

et les trames ourdies par «les Roland et les Brissot, les Hébert
et les Danton, les Chaumette et les Ronsin» :qui, à présent,
menace la révolution dans sa maturité? Barère esquisse
l’historique des convulsions passées; Paris et la République désormais
prospèrent : qui donc veut de nouveaux désordres? Ce ne sont
pas des citoyens opprimés; et il prononce le nom, alors haï, de
Cromwell. Mais qui serait ce Cromwell? On remarque qu’il ne
prononce pas le nom de Robespierre ; il cite « un représentant du
peuple qui jouit d’une réputation patriotique méritée» qui «a
senti lui-même le danger dont on entoure les intentions les plus
civiques ».Mais ces intentions mêmes, qui oublient la “majesté
du peuple” – abstraction inoffensive – et les “égards dus à ses
1
représentants” – idée générale, apodictique sans prémisses–
mènent aux “dangers réels”; elles briseraient «la Convention
[qui] a besoin de maintenir l’attitude imposante qu’elle a
prise, et les deux comités de remplir les engagements qu’ils ont
contractés devant elle». Un “ver rongeur”, «la manie de détruire
et de bouleverser, quand il faut régénérer et construire», voilà
ce qui menace la république, victorieuse des tyrans étrangers. Il
y a eu, dit Barère, deux époques : depuis le 21 septembre 1792
jusqu’au 31 mai 1793; puis, depuis le 3 juin jusqu’au moment
présent. «On prépare aujourd’hui sourdement des propos et
des murmures analogues à la fin de la première époque; nous
verrons si ces inquiétudes conviennent à la fin de la seconde.
On parle, on injurie, on menace, comme du temps des
brissotins audacieux et des girondins coupables; et c’est aux
exterminateurs de l’aristocratie, aux juges incorruptibles du tyran
qu’on ose tenir ce langage.» Et Barère exposeà la nation «son
état de bonheur et de consolation dans le moment actuel» :

1. Voilàle péril pour l’esprit, dessocial scientistsdonneurs de leçons : qui
manie l’abstraction et donne vie à des êtres de raison? Barère, c’est-à-dire celui
qui parle pour la tyrannie et appelle à lamajesté du peuple,aurespect dû à ses
représentants.; ils parlentRobespierre et après lui Babeuf ne disent rien de tel
pourceux qu’ils nomment : les citoyens qui ont en vue la patrie. Que lesgens
de bien, honnêtes et modérés, disputent sur la qualité de “bons citoyens” est une
chose ;que ce vocable désigne effectivement ceux qui souffrent de la tyrannie
en est une autre. Et je ne parle pas des âneries sur “l’intérêt national”.

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babeuf dans la révolution

l’union des deux comités (salut public & sûreté générale); la
gloire militaire; les ateliers en vigueur, les travaux en activité,
la mendicité abolie; le colosse commercial anglais brisé; «une
constitution, la plus populaire qui fut jamais, éclose tout à
coup des conceptions du génie français» ;la France préservée
de la famine qui menaçait; le gouvernement révolutionnaire
établi jusqu’à la paix, «qui seul pouvait apporter la liberté».
Il nous suffit de nous demander : qui est injurié et menacé, à
ce moment? Et qui trame ces menaces et ces injures, sinon les
1
perfides Robespierre et Saint-Just? Et le discours de Barèrefut
souvent interrompu par les applaudissements :!Plaudite, cives
Le lendemain, au club des Jacobins, Couthon s’explique:
« Quandje dis qu’il faut poursuivre les fripons, selon la volonté
du peuple, quelque part qu’ils se trouvent, qu’on ne me fasse pas
dire, comme on l’a déjà fait, que c’est la représentation
nationale que je veux entamer. Personne, plus que nous, ne respecte
et n’honore la Convention.» Et Robespierre le jeune: «Je

1. Ilsera beaucoup question de Barère. Pour être équitable, je citerai ici
Pierre Serna, «Barère, penseur et acteur d’un premier opportunisme
républicain face au directoire exécutif»,AHRFavril-juin 2003, n° 332.
« Enréalité, même si le personnage a semblé offrir, au gré des
circonstances et des transformations violentes de gouvernement ou de régime, tous les
stigmates du reniement, il n’en apparaît pas moins que du journaliste du Point
du Jour qui commente les conditions d’organisation du veto, premier grand
débat constitutionnel sur le pouvoir exécutif, en 1789, jusqu’à l’homme vieilli
qui prend la parole le 5 juillet 1815, encore sur la question du veto et de la
sanction de la loi, cette fois conjointement partagée par le monarque et les
assemblées, une vraie continuité et une réelle cohérence de pensée s’imposent,
au moins sur ce thème. Entre le porte-parole du Comité de salut public qui
réfléchit sur la notion d’esprit public et le clandestin sans papiers, proscrit du
Directoire, qui, en l’an V, disserte sur Montesquieu et la construction d’un
esprit public dans une république ancienne, l’affinité est grande. Dans son
immense bibliographie, Barère n’a cessé de produire des textes sur le pouvoir
exécutif, fasciné qu’il était par ce côté obscur de la chose républicaine. Très tôt
si l’on en croit ses Mémoires, largement corroborés par les débats d’assemblée,
Barère a insisté sur la nécessité d’élaborer, sans crainte, un pouvoir exécutif
fort : «Il ne faut pas s’abuser : en matière d’organisation des pouvoirs
politiques, le pouvoir exécutif a, de sa nature, une telle action que, s’il ne se trouve
pas suffisamment doté, il ne cherche qu’à étendre sa prérogative; si vous le
rendez impuissant, il devient usurpateur. » On verra que je ne partage pas cette
lecture de l’homme d’État soucieux du statut de l’exécutif.

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gracchus babeuf, robespierre et les tyrans

m’interroge moi-même, et je juge de la situation des patriotes.
J’éprouve qu’il faut du courage pour dire la vérité : donc il y a
oppression. Tout est confondu par la calomnie; on espère faire
suspecter tous les amis de la liberté; on a l’impudence de dire
dans le département du Pas-de-Calais, qui méritait d’être le plus
tranquille, que je suis en arrestation comme modéré. Eh bien,
oui, je suis modéré, si l’on entend par ce mot un citoyen qui ne
se contente pas de la proclamation des principes de la morale
et de la justice, mais qui veut leur application; si l’on entend
un homme qui sauve l’innocence opprimée, aux dépens de sa
réputation. Oui je suis un modéré en ce sens; je l’étais encore
lorsque j’ai déclaré que le gouvernement révolutionnaire devait
être comme la foudre, qu’il devait en un instant écraser tous
les conspirateurs, mais qu’il fallait prendre garde que cette
institution terrible devînt un instrument de contre-révolution
et de malveillance qui voudrait en abuser, et qui en abuserait au
point que tous les citoyens s’en trouveraient menacés:
extrémité cruelle qui ne manquerait pas de réduire au silence tous
les amis de la liberté qui voudraient dévoiler les mouvements
et les crimes des conjurés. Je provoque donc en cet instant le
courage de tout républicain prêt à affronter la mort pour sa
patrie :qu’on sache que ce n’est pas en sauvant un individu
qu’on la sauve; c’est en coupant le mal par la racine, et en
frappant jusqu’aux autorités qui abuseraient de leur pouvoir pour
écraser le peuple qu’elles doivent défendre.» Couthon enfin:
« J’invitemes collègues à présenter leurs réflexions à la
Convention nationale. Elle est pure, elle ne se laissera pas subjuguer
par quatre ou cinq scélérats; quant à moi, je déclare qu’ils ne
me subjugueront pas. Quand ils disaient que Robespierre était
usé, ils disaient aussi que j’étais paralysé. Ils savaient pourtant
bien que ce n’était pas mon cœur qui était paralysé; jusqu’à ce
que le poignard l’atteigne dans mon corps débile, il ne sera pas
une minute sans se mettre en ébullition contre les scélérats et
1
les traîtres. »

1. Réunion aux Jacobins (Société des amis de la liberté et de l’égalité), 8
thermidor an II. Publié le 9 auMoniteur universel,dans son n° 309. Couthon avait les
jambes paralysées.

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babeuf dans la révolution

Cambon attaque Robespierre, le 8 thermidor, qui l’a critiqué
sur son plan de finances «qui désole les citoyens pauvres.»
Nous ne pouvons écarter l’hypothèse que Robespierre, qui
s’était retiré du Comité de salut public, avait jugé qu’il avait
accompli ce qu’il pouvait; qu’il ne pouvait plus rien pour la
marche de la Révolution, et qu’il se livrait à ses ennemis. J’en
veux pour indice ses propos du 8 thermidor : «Mon opinion est
indépendante : on ne tirera jamais de moi une rétractation qui
n’est point dans mon cœur; en jetant mon bouclier, je me suis
présenté à découvert à mes ennemis; je n’ai flatté personne, je
ne crains personne, je n’ai calomnié personne. – Et Fouché?
– On me parle de Fouché, je ne veux pas m’en occuper
actuellement ;je me mets à l’écart de tout ceci; je n’écoute que mon
devoir ;je ne veux ni l’appui, ni l’amitié de personne; je ne
cherche point à me faire un parti; il n’est donc pas question de
me demander que je blanchisse tel ou tel. J’ai fait mon devoir;
1
c’est aux autres à faire le leur .» Quel devoir? Celui que traçait
le rapport fait à la Convention par Saint-Just, au nom du comité
er 2
de salut public, le 19 du 1mois de l’an II:

Si les conjurations n’avaient point troublé cet empire, si la
patrie n’avait pas été mille fois victime des lois indulgentes, il serait
doux de régir par des maximes de paix et de justice naturelle : ces
maximes sont bonnes entre les amis de la liberté; mais entre le
peuple et ses ennemis il n’y a plus rien de commun que le glaive. Il
faut gouverner par le fer ceux qui ne peuvent l’être par la justice : il
faut opprimer les tyrans.
Vous avez eu de l’énergie; l’administration publique en a
manqué. Vous avez désiré l’économie; la comptabilité n’a point
secondé vos efforts. Tout le monde a pillé l’État. Les généraux
ont fait la guerre à leur armées; les possesseurs des productions et
des denrées, tous les vices de la monarchie, se sont ligués contre le
peuple et vous. Un peuple n’a qu’un ennemi dangereux, c’est son
gouvernement ;le vôtre vous a fait constamment la guerre avec
impunité. Nos ennemis n’ont point trouvé d’obstacles à ourdir des

1.Ibid., vol. 21, p. 330.
2.Ibid., vol. 18, p. 106sq.

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