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Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nos jours

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Description

Ce livre propose un vaste panorama de l'histoire de l'Amérique hispanique contemporaine. Il s'ouvre sur les guerres d'indépendances et accorde une place privilégiée à l'épopée et à la pensée bolivarienne. Le processus historique, au XIXème siècle, de l'Argentine, du Chili, du Pérou, du Méxique et de Cuba est passé en revue en se fondant sur les apports fondamentaux de la recherche latino-américaniste. L'étude du XXème siècle met en exergue les grandes étapes de l'évolution de ce pays, du populisme au néo-libéralisme triomphant sous l'influence déterminante de l'impérialisme Nord-américain.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2003
Nombre de lectures 197
EAN13 9782296318878
Langue Français
Poids de l'ouvrage 25 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Histoire de l'Amérique hispanique
de Bolivar à nos joursCollection Horizons Amériques Latines
dirigée par Denis Rolland, Joëlle Chassin
Pierre Rqgon et Idelette Muzart Fonseca dos Santos
Déjà parus
BALLESTEROS Rosas L., La femme écrivain dans la société
latinoaméricaine, 1994.
GRUNBERG B., Histoire de la conquête du Mexique, 1996.
LECAILLON J.-F., Résistances indiennes en Amériques, 1989.
LECAILLON J.-F., Napoléon III et le Mexique. Les illusions d'un grand
dessein, 1994.
MINAUDIER Jean-Pierre, Histoire de la Colombie. De la conquête à nos
jours, 1996.
ROINAT C., Romans et nouvelles hispano-américains. Guide des oeuvres
et des auteurs, 1992.
ROLLAND D. (ss la dir.), Amérique Latine, Etat des lieux et entretiens,
1997.
ROLLAND D. (dir.), Les ONG françaises et l'Amérique Latine, 1997.
SARGET M..-Noëlle, Histoire du Chili de la conquête à nos jours, 1996.
SEQUERA TAMAYO L, Géographie économique du Venezuela, 1997.
CAMUS Michel Christian, L' Ile de la tortue au cœur de la flibuste
caraïbe, 1997.
ESCALONA Saul, La Salsa, un phénomène socioculturel, 1998.
CAPDEVILA Lauro, La dictature de Trujillo, 1998.
BOHORQUEZ-MORAN Carmen L., Francisco de Miranda. Précurseur
des Indépendances de l'Amérique latine, 1998.
LANGUE Frédérique, Histoire du Venezuela, de la conquête à nos jours,
1998.
LE GOFF, Marcel, Jorge Luis Borges: l'univers, la lettre et le secret,
1999.
RIVELOIS Jean, Drogue et pouvoir. Du Mexique des princes aux paradis
des drogues, 1999.
PROCOPIO Argemiro, L'Amazonie et la mondialisation. Essai
d'écologie politique, 2000.
De AlMEIDA Paulo Roberto et Katia de Queiros Mattoso, Une histoire
du Brésil, 2002.
LANGUE Frédérique, Hugo Chavez et le Venezuela, 2002.
PRADENAS Luis, Le théâtre au Chili: traces et trajectoires (XVIe - XXe
siècle), 2002.
ROLLAND Denis et Joëlle CHASSIN (coordonné par), Pour comprendre
la crise argentine, 2003.
COMBLIN José, Où en est la théologie de la libération, 2003.Charles Lancha
Histoire de l'Amérique hispanique
de Bolivar à nos jours
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALlE@ L'Harmattan, 2003
ISBN: 2-7475-4245-9Avant-propos
Ce livre est l'aboutissement de longues années de recherche. En témoignent un certain
nombre d'articles publiés plusieurs années en arrière et intégrés en partie à l'ouvrage.
La plupart des chapitres ont été conçus en vue de cours universitaires, dans le cadre de
programmes d'agrégation ou de troisième cycle. On ne s'étonnera donc pas de proposer
au lecteur une vision fragmentée de l'Amérique latine, centrée sur quelques thèmes
importants de la problématique ibéro-américaine et sur quelques pays: l'Argentine, le
Chili, le Pérou, le Mexique et Cuba. Aller plus avant aurait exigé de disposer de
beaucoup plus de temps; or, les universitaires, accaparés par de multiples
responsabilités, ne peuvent se consacrer à la recherche autant qu'ils le souhaiteraient. La
genèse de ce travail aurait pu aboutir à une vision hétérogène du continent. En réalité,
ainsi que le constatera sans doute le lecteur, au-delà des particularités de chaque pays,
on est frappé par les similitudes du processus historique des différentes nations
abordées. Dans chaque cas, depuis les guerres d'indépendance face au pouvoir colonial
espagnol jusqu'à nos jours, il s'agit d'un combat permanent pour conquérir et asseoir
une liberté sans cesse remise en cause, dans des conditions toujours extrêmement
difficiles.
Plus qu'aux spécialistes, cette étude s'adresse à un public sensible aux réalités
d'Amérique latine. Elle ne repose pas sur des recherches d'archives mais tente de
proposer une synthèse à partir des ouvrages fondamentaux dédiés à l'Amérique
hispanique. Pour la période actuelle, elle fait appel essentiellement aux données de la
presse, aux grandsjournaux argentins- Clarin, Pagina 12, La Nacion - mexicains - La
Jornada, Pro ces0, Excelsior - péruviens - La Republica, El Comercio,
Caretaschiliens - El Mercurio, La Tercera - cubains - Granma - colombiens - El Espectador,
El Tiempo - espagnols - El Pais - ou français - Le Monde, Le Monde
diplomatique7Introduction
L'Amérique latine au XVIIIe siècle
Ce n'est pas un hasard ou pur chauvinisme si les historiens hispano-américains ont
toujours accordé un intérêt privilégié à la période de l'Indépendance. Ils voient avec
raison dans l'Indépendance l'épisode fondateur des nouvelles nations, celui qui, à ce
titre, exige le plus d'attention. L'intelligibilité de ces années cruciales passe par une
connaissance approfondie du Nouveau Monde au XVIIIe siècle. Nul n'ignore en effet
qu'au cours du XVIIIe siècle l'Amérique latine admet des changements considérables
dans de nombreux domaines - politique, économique,culturel- qui vont conduire à la
rupture définitive avec la couronne espagnole, de 1808 à 1824. Une esquisse de ces
transformations va être ici proposée.
Si l'Amérique latine évolue au XVIIIe siècle, c'est avant tout à la suite des
bouleversements intervenus en métropole. À Madrid, la nouvelle dynastie des Bourbons
tente une régénération de l'Espagne. Sous le signe du Despotisme éclairé -
spécialement sous le règne de Charles III (1759-1788) - les Bourbons visent à
moderniser le pays, à modifier ses structures économiques et sociales, en vue de
promouvoir l'économie nationale, de mettre un terme au processus de la décadence.
Cette politique rénovatrice, ambitieuse, a de profondes répercussions dans l'empire
colonial. C'est que, pour réussir le redressement national, l'Espagne compte avant tout
sur les ressources de ses possessions d'outre-Atlantique. Jusqu'alors, les Indes étaient
considérées comme un royaume incorporé à la couronne de Castille et Léon et leurs
habitants comme des vassaux de la Couronne. Au XVIIIe siècle, elles changent de
statut. Elles sont désormais envisagées par l'Espagne comme des colonies. C'est ce que
souligne Guillermo Céspedes deI Castillo: « Il est clair que, après 1787, les documents
internes du gouvernement se réfèrent aux domaines américains comme à des colonies,
au sens le plus précis et rigoureux du terme 1.» Désireuse de faire face à ses concurrents
européens -l'Angleterre, la France, la Hollande -l'Espagne décide de reprendre à son
compte leurs politiques coloniales dont ils tirent tant de profits. Elle le fera avec une
1. Guillermo Céspedes del Castillo, Historia de Espana, VI América Hispanica (1492-1898),
Barcelone, 1983, p. 338-339.
9Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
certaine gêne2 mais avec résolution et opiniâtreté. Le « pacte colonial» institué par les
puissances européennes avait pour fmalité première de favoriser les intérêts des pays
colonisateurs. Les colonies étaient destinées à être exploitées par ce que l'on a appelé
depuis l'échange inégal. Productrices de matières premières achetées à bas prix, elles
devaient acquérir les produits manufacturés à la métropole, à des prix élevés. L'Espagne
va s'efforcer d'appliquer ces principes. Dans cette perspective, elle va tendre à
développer, en Amérique, par une série cohérente de moyens, l'exploitation des métaux
précieux et de l'agriculture et, pour exporter de son côté, dans les conditions les plus
avantageuses, elle va int~rdire à ses colonies de se doter d'industries ou de pratiquer
certaines cultures, comme la vigne ou l'olivier, qui auraient risqué d'entrer en
concurrence avec ses propres productions. Des consignes en ce sens furent données
avec insistance aux vice-rois par Madrid. En réalité, elles furent loin d'être appliquées à
la lettre.
Du point de vue administratif, deux types de mesures furent adoptés: la
réorganisation territoriale et la création des intendances selon l'exemple de la France, à
l'initiative de José de Galvez. Ce dernier connaissait bien la réalité américaine pour
avoir été visiteur général de la Nouvelle Espagne (1765-1771). Il cumula les charges de
secrétaire des Indes (1775-1787) et de président du Conseil des Indes. Dans un souci de
rationalité et avec des objectifs économiques et militaires de nouvelles vice-royautés
furent créées: la Nouvelle Grenade (1739) et Buenos Aires (1776) - Argentine,
; il s'y ajouta les capitaineriesUruguay, Paraguay, Haut Pérou (Bolivie actuelle) -
générales du Chili (1713), du Venezuela (1731), de Cuba (1777) suivies de celles de
Porto Rico, de Saint Domingue, de Floride et de Manille. Le système des intendants fut
introduit d'abord à Cuba, en 1764 et en Nouvelle Espagne, en 1768. Il fut généralisé à
l'ensemble de l'Amérique, dans les années qui suivirent, à l'exception de la Nouvelle
Grenade.Les intendants- 44 au total - disposaientde pouvoirs très étendus, surtout en
matière fiscale et économique.
Une autre réforme, capitale, fut adoptée dans le domaine commercial. Les Bourbons
introduisirent d'abord une brèche dans le monopole d'État du commerce avec
l'Amérique par l'autorisation de créer des compagnies commerciales. La première en
date fut la Real Compania de Comercio de Caracas, en 1728. De nombreuses
compagnies virent ensuite le jour. Par ailleurs, ils mirent un terme définitif aux flottes
d'État, en dépit des protestations des commerçants espagnols du Consulat de México.
Progressivement fut implanté ce qui a été nommé improprement le « commerce libre ».
En 1765, Cuba, Porto Rico, Saint Domingue, Margarita et Trinidad furent habilités à
commercer directement entre eux ainsi qu'avec neuf ports péninsulaires: Cadix,
Séville, Malaga, Alicante, Carthagène, Barcelone, Santander, La Corogne et Gij6n.
2. C'est ce qu'observe Céspedes deI Castillo: «On doit souligner que l'imitation du modèle
étranger fut une imitation honteuse, presque clandestine: le terme "colonie" est utilisé dans les
documents réservés au gouvernement, mais on l'évite s'ils sont publics. Aucune formulation
légale explicite et solennelle n'a aboli de jure la personnalité juridique et politique des anciens
royaumes... ». Ibid, p. 340-341.
10Introduction
L'expérience ayant donné de bons résultats, d'autres ports espagnols et américains
bénéficièrent de l'habilitation puis, en 1778, le nouveau régime commercial fut
généralisé à l'ensemble de la Monarchie, à l'exception de la Nouvelle Espagne et du
Venezuela, incorporés au système en 1789. Un progrès considérable avait été accompli
par rapport aux pratiques restrictives multiséculaires mais les échanges commerciaux
n'étaient pas totalement libres; pour conserver l'avantage sur le marché américain,
l'Espagne imposait des droits de douane aux marchandises étrangères nettement
supérieurs à ceux qui tax~ient ses propres produits.
Quels furent les résultats de toutes ces réformes? Du point de vue économique, il ne
fait pas de doute qu'ils furent bénéfiques. La production s'accrut dans des proportions
importantes, qu'il s'agisse de la production sucrière, de l'agriculture, de l'élevage, du
commerce ou de l'artisanat. En 1800, les mines hispano-américaines produisaient
approximativement 90 % de la production mondiale d'argent. Au début du XIXe siècle,
selon Humboldt, 800 tonnes d'argent et 10 tonnes d'or étaient extraites. L'élevage se
développa surtout dans le Rio de la Plata, spécialement près de Buenos Aires et de
Montevideo. Les bovins se chiffraient à dix millions de têtes. Le port de Buenos Aires
exportait chaque année 1 700 000 peaux. Au Mexique, la production agricole prit le pas
sur les revenus miniers, en dépit de l'essor de ceux-ci. À Cuba, la production de la
canne à sucre prit son envol, suivie du tabac. Au Venezuela et en Nouvelle Grenade, les
plantations de cacao prospérèrent. Le volume croissant des transactions commerciales
traduit avec éloquence les progrès économiques enregistrés. En 1753, les opérations
d'importation-exportation étaient évaluées à 172 millions de francs. En 1800, elles
atteignirent 638 millions3.
Les réformes économiques avaient atteint en partie leur but. En partie seulement car
l'Espagne ne fut jamais en mesure d'approvisionner le marché américain avec ses
propres produits. En dehors de quelques produits agricoles, elle dut, pour le reste,
recourir à l'étranger. Seule l'industrie textile catalane, naissante, trouva ses débouchés
en Amérique. La contrebande ne fut jamais endiguée4.
À la fin du XVIIIe siècle, la guerre contre l'Angleterre où l'Espagne se trouva
impliquée, menaça de rompre ses relations commerciales avec ses colonies. Pour éviter
ce péril, dont les conséquences risquaient d'être non seulement économiques, mais
politiques, l'Espagne autorisa des États neutres à commercer avec l'Amérique. Les
3. À la suite d'un examen détaillé des échanges entre l'Espagne et l'Amérique, M. Hernandez
Sanchez Barba conclut: « Les chiffres, toutefois, parlent clairement du grandiose mouvement
commercial qui a mobilisé d'énormes capitaux, si l'on compare ces résultats à ceux obtenus en
des temps antérieurs. » Historia de Espana y América social y economica, dirigida por J. Vicéns
Vives, vol. IV, Los Borbones, El siglo XVIII en Espana y América, Libros Vicéns-bolsillo,
re
Barcelone, 1 édition, 1972, p. 389-390.
4. Tulio Halperin Donghi insiste sur cet échec des réformes: «... le nouveau pacte colonial échoue
substantiellement parce qu'il permet seulement à l'Espagne de se transformer en intermédiaire
onéreux entre son empire des Indes et les nouvelles métropoles économiques de l'Europe
industrielle. »
IlHistoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
États-Unis en profitèrent pour se substituer à l'Espagne et, la paix revenue, la situation
antérieure ne put être rétablie.
La couronne obtenait de ses colonies d'Amérique un revenu net de 8 à 9 millions de
pesos annuellement. Ce chiffre est avancé par Humboldt et il est repris aussi bien par
Manfred Kossok que par Mario Hernandez Sanchez-Barba ou Guillermo Céspedes del
Castillos.
Si l'Espagne pouvait se satisfaire du bilan économique des réformes, il en allait
autrement du point de Vue politique. Les créoles, en effet, prirent conscience que la
libéralisation leur était profitable mais ils n'en admirent pas les limites fixées par la
métropole. Pénétrés de leurs intérêts, ils revendiquent une liberté commerciale totale.
Par ailleurs, ils s'insurgent contre le rôle que leur assigne le pacte colonial qui brise leur
développement économique et les maintient sous la tutelle de l'Espagne.
Les créoles formulaient un autre grief contre la couronne. Ils l'accusaient de
favoriser systématiquement les péninsulaires pour l'attribution des hautes charges
administratives. De fait, jusqu'en 1813, sur un total de 170 vice-rois, 4 uniquement
furent des créoles. Il en alla de même avec les capitaines généraux ou les évêques. La
puissance économique des créoles n'ayant fait que s'accroître au XVIIIe siècle, cette
discrimination leur parut de plus en plus insupportable. L'hostilité des créoles vis-à-vis
des péninsulaires s'accentua car le nombre de ces derniers, tout en restant faible, eut
tendance à augmenter. Pour Céspedes deI Castillo, «la tension péninsulaires-créoles
atteint son maximum au XVIIIe siècle, qui est l'époque d'immigration la plus
6importante» .
À la fin du XVIIIe siècle, la population hispano-américaine s'élevait à environ 15
millions d'habitants, ainsi répartis: 7 millions d'Indiens, 4,5 millions de métis,
3 de créoles, 600 000 Noirs et mulâtres, 150 000 Espagnols. Les créoles
constituaient les classes privilégiées. Ils détenaient les principales sources de la
5. Manfred Kossok, Walter Markov, L'Espagne et son Empire d'Amérique. Histoire des
structures politiques, économiques et sociales 1320-1824, Paris, ediciones hispanoamericanas,
1972, p. 81. Mario M. Hernandez Sanchez-Barba, ibid, p. 391. Guillermo Céspedes del Castillo,
ibid, p. 378. Ce dernier en tire la conclusion qu'il s'agissait d'une «exploitation coloniale »,
« assez modeste» (p. 378).
6. Ibid, p. 286. Pierre Chaunu apporte les précisions suivantes: « La prodigieuse montée dans la
seconde moitié du XVIIIe siècle de la population blanche de l'Amérique ibérique est due aussi en
partie à une brusque montée de l'immigration. De ce point de vue le niveau des années 1780-1790
est de 4 à 5 fois supérieur à celui de 1710-1730.» Il observe à ce propos un phénomène à
première vue paradoxal: « Malgré le nombre restreint au total des Péninsulaires, les Amériques
ibériques ont eu la sensation physique d'une invasion de godos, gachupines, chapetones, reinos
ou marinheiros. » Il remarque que ces immigrés furent d'autant plus mal ressentis qu'ils ne
provenaient pas, comme c'était le cas traditionnellement, du Centre et du Sud ibérique, mais de la
Cantabrique espagnole et du Nord portugais. «L'Indépendance, dans ces conditions, est un
mouvement de refus devant l'accélération et la modification d'un courant migratoire
traditionnel. »L 'Amérique et les Amériques, de la préhistoire à nos jours, Paris, Librairie Armand
Colin, 1964, p. 199.
12Introduction
richesse: la terre ou les mines. Dans toute l'Amérique latine prédominait le
latifundisme. À partir de 1720, le système de l'encomienda est aboli et remplacé par
celui du « peonaje ». Les ouvriers agricoles, les «péones », sont théoriquement libres
mais en réalité asservis aux grandes propriétés, exploitations de type semi-féodal.
L'essor du commerce avec l'Europe entraîna l'extension des cultures de plantations et,
corrélativement, l'importation accrue d'esclaves noirs dans les Antilles, en Terre Ferme
et au Brésil. Pour Manfred Kossok et Walter Markov: « Une des conséquences les plus
notables des réformes fut la consolidation de la bourgeoisie coloniale, créole et métisse.
Les centres les plus impbrtants de cette bourgeoisie locale étaient: Montevideo, Buenos
Aires, Santiago, Vera Cruz, Caracas, ainsi que d'autres ports. Tous ces commerçants,
fabricants et artisans formaient le noyau de l'opposition anti-espagnole 7. » Les créoles
haïssaient les Espagnols qu'ils considéraient comme des oppresseurs. Ils les désignaient
sous les termes méprisants de « godos », « gachupines », « chapetones ». La genèse de
leur pensée politique fut influencée par différents facteurs: la philosophie des lumières,
l'indépendance des colonies anglaises d'Amérique du Nord (1783), la Révolution
française, sur lesquels nous reviendrons.
D'après Rosenblat, la population comportait 46 % d'Indiens, 26 % de métis, 20 %
de blancs et 8 % de Noirs, très inégalement répartis selon les régions. Au Mexique, les
Indiens l'emportaient de beaucoup sur les métis, de même qu'en Amérique centrale ou
dans les pays andins. Au Venezuela, les métis, les mulâtres - les «pardos» et les
« zambos » croisement de Noirs et d'Indiens - représentaient la majeure partie de la
population. Au Rio de la Plata et au Chili, la population était majoritairement blanche;
en Argentine, existait une minorité noire qui fut décimée par les guerres
d'Indépendance. Dans les Caraïbes, le pourcentage des Noirs était très supérieur à celui
du reste du continent; à Cuba, les Noirs étaient plus nombreux que les blancs.
Les Indiens subissaient, depuis la Conquête, l'exploitation des créoles, spécialement
dans les grandes propriétés. Mario M. Hernandez Sanchez-Barba observe à ce propos:
« La situation des Indiens qui travaillent dans les grands domaines était pratiquement la
vie des esclaves sous le pouvoir constant et tyrannique des maîtres8. » Les Indiens
étaient par ailleurs l'objet des extorsions fiscales de l'État et du travail forcé pour
l'exécution des travaux publics: « la mita». La proportion des « mitayos » - Indiens
affectés par « la mita» - variait selon les pays: 117au Pérou, 114en Nouvelle Espagne,
1/3 au Chili et 1/12 dans le Rio de la Plata. Le chanoine espagnol Abad y Queipo écrit
en 1799, à propos des Indiens de la Nouvelle Espagne: « La couleur, l'ignorance et la
misère des Indiens les situent à une distance infinie d'un Espagnol. »
Les métis étaient également l'objet de discriminations. Depuis 1549, la loi leur
interdisait d'exercer des offices royaux ou publics ou de porter des armes - tout comme
les Indiens ou les mulâtres -. Ils ne pouvaient être greffiers, corregidors, maires ou
protecteurs d'Indiens. Il leur était prohibé de devenir prêtres ou d'accéder à l'Université.
7. Ibid., p. 89.
8. Op. cil., p. 289.
13Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
En réalité, ces interdits étaient fréquemment transgressés. Il suffisait d'obtenir du roi
une autorisation, contre rétribution préalable.
Les Noirs étaient, pour la plupart, esclaves. Les progrès économiques du XVIIIe
siècle eurent pour conséquence une recrudescence de la traite. À Cuba, à la fin du siècle,
20 000 Noirs étaient introduits annuellement. Le nombre des esclaves noirs, à Cuba,
passa de 44 000 en 1775 à 200 000 en 1817. Censés être plus résistants que les Indiens,
ils étaient affectés en général aux plantations où les conditions de vie et de travail
étaient particulièrement sévères.
Au XVIIIe siècle, les principales puissances européennes sont concernées par le
problème de l'esclavage des Noirs. L'Angleterre, la France, l'Espagne et la Hollande
tirent d'importants profits de leurs possessions aux Antilles, par l'exploitation des
Noirs. Il n'est donc pas étonnant que la question de l'esclavage ait été au centre d'une
vaste réflexion, aussi bien des hommes politiques que des philosophes.
On sait que Voltaire, Montesquieu et Rousseau condamnaient l'esclavage mais se
prononçaient seulement en faveur de sa suppression progressive9. Dans une thèse
publiée en 1971, sous le titre Anthropologie et Histoire au siècle des lumièreslO,
Michèle Duchet s'est employée à démontrer que leur anti-esclavagisme n'obéissait pas
à un pur idéalisme. Pour elle, « l'Humanisme des philosophes ne procède en effet ni
d'une exigence morale, dont on ne comprendrait pas qu'elle ne soit pas apparue plus tôt,
ni d'une réflexion théorique sur les droits de 1'homme et les rapports qu'il entretient
avec ses semblablesll. » À ses yeux, le phénomène décisif qui a déterminé l'intérêt que
l'on porte aux Noirs en Europe, aussi bien parmi les intellectuels que dans les cercles
officiels, c'est le développement considérable du marronnage, en Guyane surtout, en
Haïti, à la Guadeloupe et à la Martinique12. Vers 1760, il apparaît évident qu'une
solution urgente s'impose pour régler le problème de l'esclavage, devenu explosif.
Michèle Duchet établit un parallèle éloquent entre les rapports du Ministère de la
Marine sur la situation aux Antilles et les écrits des philosophes. Les uns et les autres
dressent un même réquisitoire contre la cruauté et l'ineptie des planteurs qui maltraitent
9. Dans une étude consacrée à un projet de constitution du patriote cubain Joaquin Infante,
Charles Minguet consacre quelques pages à la pensée du XVIIIe siècle sur le problème de
l'esclavage. Il s'attache, notamment, aux conceptions du fameux abbé Raynal qui,
souligne-t-ilen dépit de ses diatribes contre l'esclavage - n'est ni abolitionniste, ni favorable à la suppression
de la traite, et se borne à recommander I'humanisation du sort réservé aux hommes de couleur.
Les palinodies de l'abbé Raynal, en 1791, ne sont donc pas pour surprendre. Cf. « Les lumières,
l'esclavage et les problèmes de l'indépendance dans les Antilles (1810-1820) », Mélanges à la
mémoire de Jean Sarrailh, 1. Il, p. 177-192.
10. Michèle Duchet, Anthropologie et Histoire au siècle des Lumières, Paris, Bibliothèque
d'Anthropologie, Maspero, 1971.
Il. Ibid., p. 138.
12. «... le fait historique dominant, ce n'est pas l'esclavage, c'est le marronnage, qui en est la
négation: entre le discours de Moses Bom Saam, traduit par Prévost dans Le Pour et le Contre, et
le manifeste du "héros noir" dans I 'Histoire des Indes, ce qui a changé c'est l'aire d'extension
d'un phénomène, qui a peu à peu gagné en violence et en profondeur. »Ibid., p. 139.
14Introduction
la main-d'œuvre dont ils disposent, sans se soucier des préjudices économiques et
sociaux qui s'ensuivent. Les uns et les autres, pour atténuer les conflits et accroître la
production, se prononcent en faveur d'un adoucissement de l'esclavage et d'un
affranchissement progressif des Noirs. Cette coïncidence est particulièrement frappante
dans le cas de l'abbé Raynal, et elle n'a rien de surprenant puisque l'auteur de l 'Histoire
des Indes travaillait en étroite collaboration avec l'administration coloniale13. Michèle
Duchet en arrive à cette importante conclusion: «... tous les textes sur lesquels on s'est
fondé pour parler de l'aI}ticolonialisme et l'anti-esclavagisme des philosophes doivent
être en fait considérés comme l'expression d'une politique néo-colonialiste, qui sert les
intérêts de la bourgeoisie métropolitaine, et qui trouve dans la fraction "éclairée" de
l'opinion un appui immédiae4. » C'est également sous la pression des événements que
la Révolution française est conduite à abolir l'esclavage.
À l'Assemblée Constituante, Robespierre s'était dressé contre les colons qui
voulaient monopoliser aux Antilles le droit de vote. Jean Bruhat écrit à ce propos:
« Robespierre, homme de principes, ne fait aucune concession au racisme, auquel son
nationalisme est complètement étranger15.» Mais il convient de remarquer que
Robespierre ne reconnaissait des droits politiques qu'aux Noirs déjà libres, pour la
plupart d'ailleurs des propriétaires qui, à ce titre, méritaient l'attention de l'Assemblée.
Il ne soulève pas le problème de l'abolition de l'esclavage. Les révolutionnaires de 1791
ont le souci de ne pas porter atteinte au droit de propriété16.
C'est la révolte des esclaves, d'août 1791, qui va tout bouleverser. Alors en guerre
avec l'Angleterre et l'Espagne - vers qui se tournent les «grands blancs» - la
Convention se juge incapable de mater la rébellion et, sous l'empire de la nécessité, elle
décrète l'abolition de l'esclavage le 16 pluviôse an II (le 4 février 1794). En Angleterre,
le courant anti-esclavagiste était plus puissant qu'en France. En 1787, Thomas Clarkson
avait fondé une Société pour l'abolition de la traite dont le député William Wilberforce
se fit l'éloquent porte-parole. Quoique tous deux aient condamné l'esclavage, ils se
bornèrent, d'abord, à demander l'interdiction de la traite afin de ne pas exacerber
l'hostilité des propriétaires d'esclaves. En 1807, les deux Chambres du Parlement
britannique votèrent l'abolition de la traite. Le 2 mars de la même année, le Président
des États-Unis, Jefferson, adoptait une mesure identique.
13. Michèle Duchet en fournit la démonstration, p. 129-136 et p. 170-177. Elle conclut son
analyse par ce jugement: «Mais la voix qui en appelait au peuple nègre lui-même ne pouvait
rester sans écho, subordonnée politiquement à l'administration ou aux colons réformistes,
l'œuvre, dans sa partie philosophique, annonçait l'ère des révolutions. »Ibid., p. 177.
14. Ibid., p. 138.
15. Jean Bruhat, Un retour aux sources: colonialisme et anti-colonialisme au temps de
Robespierre, p. 52.
16. Jean Jaurès a pu écrire: « La bourgeoisie révolutionnaire recula devant la clameur des grands
intérêts soulevés et non seulement elle ne décréta pas l'abolition de l'esclavage mais elle n'étudia
pas les mesures de transition qui auraient pu la faciliter. » Cité par Jean Bruhat, ibid., p. 53.
15Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
En Espagne, également, le problème de l'esclavage fut amplement débattu. À titre
d'exemple significatif, retenons l'ouvrage de Isidoro de Antill6n, représentatif des
thèses libérales. Antill6n avait prononcé une conférence sur ce thème à l'Académie de
Santa Barbara en 1802, mais c'est seulement en 1811 qu'il put publier le texte de son
17allocution à l'occasion du débat des Cortès sur l'esclavage. Partisan passionné des
lumières, il condamne tout système esclavagiste. Avec douleur, il constate que la
servitude a toujours accompagné l'Histoire de l'humanité. La Grèce et Rome
ellesmêmes l'ont connue. Au début du XIXe siècle, certains pays européens se sontj
affranchis de la féodalité mais d'autres, la Russie notamment, maintiennent ce régime
d'oppression dans toute sa rigueur.
Ce qui afflige Antill6n c'est que, paradoxalement, les nations européennes, après
avoir mis un terme aux sujétions féodales, ont implanté l'esclavage à une vaste échelle
})18.dans le Nouveau Monde, en vertu des « intérêts sordides du commerce Un long
historique de la traite l'amène à dénoncer la barbarie d'un tel trafic et il condamne, de
même, la cruauté des propriétaires d'esclaves qui détermine chez les Noirs une grande
mortalité. En conclusion, il réclame la suppression de l'esclavage mais, rendu prudent
par l'exemple de Saint-Domingue, il propose une abolition partielle. Seuls seraient
concernés les jeunes Noirs ayant été scolarisés et la manumission n'interviendrait qu'à
l'âge de 25 ans.
Pour Anti116n,les Noirs sont tout aussi aptes que les blancs à devenir des citoyens:
il suffit qu'ils aient eu accès à l'instruction pour l'être de plein droit. Les Européens ont
tout intérêt à en finir avec l'esclavage: s'ils tardent à le faire ils courent le risque de voir
les Noirs se révolter et exterminer les blancs. Les Espagnols, pour leur part, auraient
tout à gagner à s'engager dans la voie de l'abolitionnisme car ils pourraient compter sur
la main-d'œuvre indienne. Le libéral aragonais a foi dans les capacités de l'Indien. Pour
lui, l'apathie des masses indigènes est le résultat de l'oppression à laquelle elles sont
soumises. Pour peu qu'on les instruise et qu'on ne leur extorque plus le fruit de leur
travail, elles s'intégreront à la vie économiquel9. Tels sont les principaux points de la
conférence d'Antill6n de 1802.
En note, dans l'édition de 1811, l'auteur cite longuement quelques interventions
d'Argüelles, de Garcia Herreros et d'Alcocer qui se situent dans le prolongement de ses
idées. Il se félicite de voir Argüelles proposer l'interdiction de la traite et Garcia
Herreros l'affranchissement des fils d'esclaves. En revanche, il ne se prononce pas sur
le point de vue un peu plus audacieux d'Alcocer2o. Comme on le voit, les idées
17. Isidoro de Anti1l6n, Disertaci6n sobre el origen de la esclavitud de los negros, Majorque,
1811.
18. Ibid., p. 9-10.
19. Ibid., p. 66-67.
20. Les huit propositions du député mexicain Miguel Guridi y Alcocer sont reproduites
intégralement dans l'ouvrage classique de José Antonio Saco, Historia de la esclavitud, Madrid,
Ediciones Jucar 1974, p. 217-218. L'écrivain cubain rappelle l'opposition de la Municipalité, de
la Société Patriotique et du Consulat de la Havane, aux projets anti-esclavagistes en discussion à
16Introduction
d'Anti1l6n coïncident parfaitement avec celles des philosophes du XVIIIe siècle ou des
révolutionnaires de 1789.
Ajoutons que les événements d'Haïti eurent une répercussion considérable dans la
Caraïbe où les esclaves noirs étaient nombreux. Les blancs sont pris de panique et Haïti
devient pour eux une véritable obsession, un cauchemar; les risques de guerre raciale
vont peser pendant longtemps sur les esprits, plus particulièrement à Cuba et au
Venezuela. Le célèbre roman du Cubain Alejo Carpentier, Le siècle des Lumières
(1962) propose une magnifique fresque des luttes des esclaves noirs dans les Antilles,
au temps de la Révolution française.
De tout ce qui précède se dégage une donnée majeure, fondamentale, de la réalité
latino-américaine: l'existence d'une société multiraciale, métisse.
Magnus Morner a souligné l'ampleur exceptionnelle du métissage dans l'Amérique
ibérique: « Aucune région du monde n'a enregistré un croisement de races aussi
gigantesque que celui qui s'est produit en Amérique latine et dans la Caraïbe depuis
21.» Le métissage des trois races fondamentalesavait abouti à une grande variété1492
de combinaisons qui avait donné lieu à une nomenclature d'une précision souvent
absurde. Les sang-mêlé étaient désignés sous le terme générique de « castes ».
Dès les débuts de l'époque coloniale, les Espagnols instituèrent une hiérarchie
sociale fondée sur des critères raciaux, sur la supériorité légale des blancs face aux
hommes de couleur, Indiens, Noirs ou castes. Les blancs occupaient le haut de la
pyramide sociale suivis d'abord par les métis, ensuite par les Indiens et enfin par les
Noirs. En réalité, il existait deux structures hiérarchiques, l'une conforme à la loi et
l'autre conforme à la réalité sociale. Selon la première, les Indiens jouissaient d'un
statut supérieur à celui des Noirs. Selon la seconde, les Indiens étaient au bas de
l'échelle sociale.
La stratification raciale eut d'importantes conséquences. Elle aiguisa les préjugés
raciaux. Le mépris des créoles à l'égard des hommes de couleur se manifestait de mille
façons et en particulier par les surnoms sous lesquels ils les désignaient. À titre
d'exemple, le terme de mulâtre, appliqué au métis des blancs et des Noirs, renvoyait à la
mule. La dénomination de « zambo» - métis de Noirs et d'Indiens - dérive
probablement d'un mot angolais qui signifie « singe». L'appellation de « cholo » -
métis de blanc et d'Indien - provient vraisemblablement d'un mot indien qui désignait
le chien. Les créoles s'enorgueillissaient de leur prétendue « pureté de sang» et
tentaient de transmettre aux métis le mépris que leur inspiraient les Indiens et les Noirs
tout en poussant le Noir à regarder l'Indien avec hostilité22.Par suite des contradictions
Cadix et l'influence décisive du manifeste de Francisco Arango adressé en leur nom aux Cortès
de Cadix. Il eut le don de mettre un terme au débat en cours. Ibid., p. 220.
21. Magnus Marner, La mezcla de razas en la historia de América Latina, Buenos Aires, Paidos,
1969, p. 15.
22. C'est ce que souligne José Carlos Mariâtegui dans Ideologia y polltica, Lima, Biblioteca
Amauta, 9 éd., 1978, p. 59.
17Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
sociales et raciales - intimement liées - ici évoquées, la société hispano-américaine se
caractérisait par la violence de ses tensions. Il n'est pas étonnant que, en de multiples
occasions, se produisent des soulèvements contre le système colonial. Il y eut en
particulier de nombreuses rébellions indigènes. La plus célèbre et significative eut lieu
au Pérou, entre 1781 et 1783 ; ce fut celle d'un descendant de l'Inca, Tupac Amaru. Les
soulèvements des esclaves noirs et les émeutes des créoles ne manquèrent pas
également.
L'influence des Lumières et de la Révolution française sur
l'indépendance hispano-américaine
Il est malaisé d'apprécier le rôle exact joué par les Lumières et la Révolution française
dans le processus de l'Indépendance car les historiens expriment sur ces deux points
essentiels des opinions contradictoires, au gré, souvent, de leurs choix idéologiques. On
observe tout d'abord des différences d'appréciations sur l'importance qu'ont revêtu les
Lumières en Amérique latine. Au cours de son long séjour en Nouvelle Espagne et au
Venezuela, en 1803, le baron Alexandre de Humboldt avait retiré une impression
favorable de la vie culturelle dans ces deux possessions espagnoles.
Charles Minguet a dégagé les trois conclusions auxquelles il était parvenu: «Le
niveau culturel, les connaissances, le savoir scientifique en certains points privilégiés
sont très semblables à ceux de l'Espagne du XVIIIe siècle et peuvent être comparés, en
certains aspects, avec ceux de la France et de l'Angleterre. Les Hispano-américains
possèdent une même capacité que les Européens pour faire des progrès dans les
Lumières. » Humboldt avait, par ailleurs, observé comment s'effectuait la réception des
Lumières parmi les créoles. Les grands propriétaires se montraient étrangers à toute
nouveauté, par peur des risques inhérents à tout changement. Les créoles partisans des
Lumières se répartissaient en deux groupes: un groupe de réformistes et l'autre de
révolutionnaires. De très nombreux témoignages confirment le point de vue de
Humboldt sur l'essor de la culture en Amérique latine au XVIIIe siècle, surtout durant la
deuxième moitié du siècle. D'autre part, ainsi que le note François-Xavier Guerra: « Il
est certain, cependant, que la Révolution suppose l'existence des Lumières puisqu'en
elles se trouve la matrice d'une grande partie des idées et de l'imaginaire qui
triompheront à l'époque révolutionnaire23. »
Pour corroborer ce point de vue, il suffirait de s'attacher à l'idéologie de la plupart
des leaders du séparatisme hispano-américain. On s'apercevrait sans difficulté combien
ils étaient pénétrés de la philosophie des Lumières. Pour ne prendre qu'un exemple, le
plus illustre, celui de Bolivar, on est frappé par sa connaissance approfondie des
principaux penseurs européens du XVIIIe siècle et par l'impact qu'ils ont eu sur ses
conceptions politiques et sur son action. C'est Montesquieu qui a exercé sur lui une
23. François-Xavier Guerra: «L'Amérique latine face à la Révolution française », C.MHL.B.
Caravelle, Toulouse, 1990, n° 54, p. 9.
18Introduction
influence déterminante. On retrouve chez Bolivar un concept-clef de l'auteur de l'Esprit
des lois, le concept de vertu. Selon lui, les Hispano-américains ne sont pas suffisamment
vertueux, leur esprit a été vicié par trois siècles de colonialisme, de despotisme. La
« tyrannie» a empêché la formation d'une authentique conscience civique24. Bolivar
cite nommément Montesquieu dont il retient ce jugement: «Il est plus difficile, dit
Montesquieu, de tirer un peuple de la servitude que d'en subjuguer un, libre. » À partir
de ce point de vue, il conclut: « L'Amérique n'était pas préparée pour se détacher de la
métropole. »
Bolivar retient deux autres principes de Montesquieu pour justifier ses options
politiques. Montesquieu considérait que les lois d'un pays devaient s'adapter à ses
différentes caractéristiques: le climat, l'extension, les ressources, I'histoire, la religion,
... Au sujet des systèmes politiques, il lui avait semblé que la démocratie reposait sur la
vertu, la monarchie sur le sentiment de I'honneur et le despotisme sur la crainte.
Examinant la réalité hispano-américaine à la lumière de ces deux principes, Bolivar en
déduit que ses compatriotes ne réunissent pas les qualités requises pour jouir d'un
régime pleinement démocratique25. La démocratie n'est pas un régime politique adapté à
l'Amérique latine. C'est sur cette conviction que se fondent les orientations politiques
conservatrices de Bolivar, notamment dans ses projets constitutionnels. La modération
bolivarienne, en matière politique, se résume en cette formule, très conforme au prudent
réformisme de Montesquieu: « Ne visons pas l'impossible26. »
Au sujet de la démocratie, Bolivar partage, par ailleurs, le pessimisme de Rousseau.
Celui-ci considérait que la démocratie était pratiquement inapplicable27. Ses analyses
s'achevaient par ce jugement désabusé: «S'il y avait un peuple de dieux, il se
gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des
hommes28. » Il est fort probable que Bolivar s'en inspira lorsqu'il écrivit: « Des anges,
non des hommes peuvent uniquement exister libres, tranquilles et heureux, en exerçant
tous la puissance souveraine29. » Aux yeux du Libertador, la République aura pour tâche
essentielle d'éduquer le souverain, d'inculquer au peuple les vertus civiques. Dans cet
esprit, il conçut, dans ses deux projets constitutionnels d'Angostura (1819) et de Bolivie
(1826) un quatrième pouvoir, le pouvoir moral. Celui-ci nous renvoie à Rousseau et à
un de ses disciples, Robespierre. Chez Rousseau, contrairement à Locke, la sphère de
24. S. Bolivar, Escritos politicos. Madrid, Alianza Editorial, 1969, p. 75. Relevons cette phrase
significative: «... nous sommes dominés par les vices qui se contractent sous la direction d'une
nation comme l'espagnole qui s'est surtout signalée par la cruauté, l'ambition, la vengeance et la
cupidité. » On retrouve le même pessimisme p. 105 : « les reliques de la domination espagnole
subsisteront longtemps avant que nous ne parvenions à les faire disparaître. »
25. Ibid., p. 75 et p. 101.
26. « No aspiremos a 10imposible », ibid., p. 115.
27. « D'ailleurs, que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce gouvernement!
Premièrement, un État très petit, où le peuple soit facile à rassembler... secondement, une grande
simplicité de mœurs...ensuite, beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes, enfin, peu ou
point de luxe... »Le Contrat Social, Paris, Messidor Editions Sociales, 1987, p. 148.
28. Ibid., p. 149.
29. Ibid., p. 114.
19Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
l'État ne se limite pas au domaine politique mais s'étend à la morale. Il en va de même
chez Bolivar. Il importe de recueillir une autre coïncidence capitale entre le Vénézuélien
et les philosophesfrançaisdu XVIIIesiècle - notammentMontesquieuet Voltaire - : la
condamnation de l'esclavage, pour son inhumanité et sa violation du principe de
l'égalité de tous les hommes3o.
Certains historiens tendent à minimiser l'importance des Lumières en Amérique
latine. C'est ainsi le cas de François Lopez3!. Ce dernier, après avoir rappelé que,
jusqu'en 1963, l'historiographie liait, en général, étroitement, le mouvement
d'indépendance à l'essor des Lumières, salue la nouvelle interprétation proposée par
Pierre Chaunu32. Chaunu estimait que le schéma classique d'interprétation n'était
valable qu'en partie, à 70 % et voyait dans les guerres d'Indépendance non un conflit
avec la métropole mais des guerres civiles. Il insistait sur le caractère inégal de la
participation de l'Amérique hispanique aux Lumières: forte au Venezuela et dans le
Rio de la Plata, «moins nette en Nouvelle Espagne », «moins profonde encore dans
tout l'axe andin de l'ex-vice royaume du Pérou33». François Lopez, se situe ainsi en
deçà de Pierre Chaunu qui reconnaissait une certaine consistance aux Lumières dans
l'Amérique espagnole et admettait leur influence sur le séparatisme vénézuélien ou
argentin. François Lopez récuse leur même sur les mouvements dits
précurseurs de l'Indépendance. Ce sont les circonstances historiques, non les idées, qui
ont eu raison de l'empire colonial.
Manfred Kossok soutient un point de vue opposé. Il affmne, pour sa part, l'influence
déterminante des idées européennes du XVIIIe siècle sur l'émancipation du Nouveau
Monde34. Un correctif important est introduit lorsqu'il signale que, dans l'empire
espagnol, les Lumières présentent « une physionomie coloniale ». Il entend par là que
les élites créoles combattirent en vue de la modernisation du continent d'un point de vue
institutionnel et idéologique mais en veillant au maintien des bases économico-sociales
30. Dans l'Esprit des lois, on peut lire: « Comme tous les hommes naissent égaux, il faut dire que
l'esclavage est contre nature... » (XV, 7). Bolivar a recours au même argument; invoquant
l'égalité, il déclare: « À ses pieds, j'ai mis, succombant à l'humiliation, l'infâme esclavage... Nul
ne peut enfreindre le dogme saint de l'égalité. »Ibid., p. 136-137.
31. Ilustracion e independencia hispanoamericana, Homenaje a Noël Salomon, Ilustracion
espanola e Independencia de América, Universidad Autonoma de Barcelona, 1979, p. 289-294.
Relevons cette affirmation: « De 1770 à 1800 nous dirons que commence à apparaître une timide
philosophie des Lumières hispanoaméricaine qui est loin d'avoir la relative vigueur de
l'espagnole. » (p. 291).
32. Pierre Chaunu : «Interprétation de l'Indépendance de l'Amérique latine », Bulletin de la
Faculté des Lettres de Strasbourg, 41, 1962-63, p. 403-421.
33. Ibid., p. 416
34. Ilustracion e independencia hispanoamericana, Homenaje a Noël Salomon, Ilustracion
espanola e independencia de América. Universidad Autonoma de Barcelona, 1979, p. 150. On
retiendra, en particulier, cette appréciation: «Une très riche documentation publiée ou pour le
moins accessible dans les centres d'archive les plus divers ne laisse plus aucun doute sur le rôle
énorme des idées éclairées avant et durant le processus de l'émancipation anti-coloniale. »
20Introduction
de leur domination. L'égalité, notamment, se réduisit à un simple concept
constitutionnel et n'admit aucune traduction sociale35.
On pourrait ajouter que cette « physionomie coloniale» se manifeste aussi au plan
religieux. Les audaces des philosophes français du XVIIIe siècle dans ce domaine n'ont
aucunement cours en Amérique latine. Deux exemples significatifs, à ce sujet, parmi
beaucoup d'autres. Le curé Hidalgo engage sa révolution politique et sociale en
brandissant l'étendard de la Vierge de Guadalupe. En Argentine, un des radicaux les
plus extrémistes, Mariano Moreno, supprime, dans sa traduction du Contrat Social de
Rousseau, les passages qui ont trait à la religion sous prétexte que «l'auteur eut le
malheur de délirer en matières religieuses36 ». Cette particularité tient certainement au
fait que l'Espagne fut la principale médiatrice des Lumières en Amérique latine.
Même controversée et ambiguë, l'influence des idées éclairées sur le cours de
l'émancipation ne fait aucun doute. L'empreinte de la Révolution française est tout
aussi patente même si, là encore, on se heurte à des interprétations contradictoires.
Jusqu'à une époque récente, l'historiographie hispano-américaine ou espagnole
attribuait une influence décisive à la Révolution française sur le processus séparatiste.
Ces dernières années, certains historiens - comme Joseph Pérez - minimisent cette
influence. Si l'on s'en tient à un ordre chronologique, on observe trois étapes dans la
réception de la Révolution française en Amérique latine. La première concerne les
événements de 1789, souvent bien accueillis dans certains secteurs37.José Luis Romero
parle même de « ferveur ». Joseph Pérez rappelle quelques exemples bien connus de cet
enthousiasme; il cite le cas du fameux Santa Cruz Espejo, à Quito, de Narmo, en
Nouvelle Grenade - traducteur de la Déclaration des Droits de l'Homme, en 1794 - du
soulèvement des esclaves noirs de Haïti et de la première république noire, en 1792, des
rébellions des noirs à Coro (1795) et Cariaco (1798) - durement réprimées -,
de la conspiration républicaine de Gual et Espana (1797), de la Lettre de Viscardo,
écrite en 1792 et publiée en 1799.
La deuxième étape s'ouvre à partir de la radicalisation de la Révolution française,
marquée par l'exécution de Louis XVI, en janvier 1793, et l'instauration de la Terreur,
par la Convention. L'immense majorité des créoles condamnent ces excès. C'est le cas
35. José Luis Romero a aussi relevé cette contradiction dans son prologue à son anthologie
Pensamiento politico de la Emancipacion (1790-1825), Caracas, Biblioteca Ayacucho, 1977,1. 1,
p. X. Dans le style éblouissant qui lui est propre, José Marti avait déjà déploré le divorce entre les
idéaux de liberté, d'égalité de la révolution et la réalité, dans son article célèbre «Notre
Amérique », publié le 30 janvier 1891 dans le journal mexicain El Partido Liberal. Ce texte a été
traduit remarquablement par André Joucla Ruau ; cf. José Marti, Notre Amérique, anthologie
présentée par Roberto Fernandez Retamar, traduction d'André Joucla Ruau, Paris, François
Maspero,1968.
36. José Luis Romero, ibid, 1.I, p. XXI.
37. Joseph Pérez indique: « De l'intérêt et de l'enthousiasme pour les idées de liberté, d'égalité et
pour les droits de I'homme subsistent des témoignages nombreux dans tous les territoires de
l'empire espagnol », dans l'ouvrage collectif: Revolucion, Contrarrevolucion e independencia.
La Revolucion francesa, Espana y América, Madrid, Turner, 1989, p. 115.
21Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
de Miranda, c'est celui de Bolivar ou du Mexicain, fray Servando Teresa de Mier38.Ils
sont d'autant plus portés à le faire qu'ils sont extrêmement préoccupés par Haïti où les
débordements révolutionnaires prolongent, à leurs yeux, ce qui a eu lieu en France.
La troisième étape se situe à l'époque des années cruciales, 1810-1813. C'est alors
que, au Venezuela et en Argentine, surtout, s'affirme le courant séparatiste. Dans ces
deux pays, les patriotes les plus radicaux n'hésitent pas à s'inspirer, sans toujours
l'avouer, de l'exemple jacobin de la Révolution française. Les deux cas les plus
représentatifs de l'extrémisme révolutionnaire sont alors Bolivar et Mariano Moreno.
On verra ultérieurement que, pour défendre l'indépendance en danger du Venezuela, le
libertador n'hésite pas à proclamer un décret de « guerre à mort» contre les Espagnols
et à appliquer ce décret impitoyablement. On verra aussi que c'est sous la pression de la
Société Patriotique, animée par Bolivar et Miranda que, finalement, le Congrès du
Venezuela se prononce pour l'Indépendance.
En Argentine, Mariano Moreno se montre tout aussi résolu. En juin 1810, une
conspiration contre-révolutionnaire fut découverte à Cordoba. L'ancien vice-roi Liniers,
qui s'était illustré en 1806 et 1807 en repoussant, à la tête des créoles, une invasion
anglaise massive, en faisait partie. La conspiration fut déjouée et ses principaux leaders
exécutés, y compris Liniers. Mariano Moreno fut chargé par la Junte de Buenos Aires
de rédiger un Manifeste destiné à convaincre l'opinion publique de la nécessité d'un tel
châtiment. Pour démontrer le caractère « inévitable» de la sentence, le secrétaire de la
Junte se fit l'apologiste des bouleversements intervenus depuis la «Révolution de
Mai », accusa les conspirateurs de vouloir rétablir l'ancien système, honni, et préconisa
l'usage de la terreur pour dissuader tout opposant potentiel. Mariano Moreno a l'audace
de recourir à l'exemple de la Révolution française pour justifier l'extermination de tout
contre-révolutionnaire39. Il soutient la thèse qu'un changement de société ne peut se
réaliser que par la violence. Aussi, nul ne doit se scandaliser s'il appelle à ce que « des
40.têtes soient coupées, que le sang soit versé et qu'à tout prix il y ait des sacrifices»
L'implantation de l'ordre révolutionnaire exige des mesures rigoureuses: l'éviction du
gouvernement de tous les pacifistes, même s'ils sont patriotes; l'adoption d'une
politique distincte vis-à-vis des différentes classes de citoyens - les partisans de la
révolution, les ennemis déclarés et les tièdes. La censure doit être imposée et la liberté
de la presse doit être limitée. Il importe de limoger les militaires trop influents et
38. Cf. José Luis Romero, ibid., p. XIX-XX.
39. Cf. l'anthologie de José Luis Romero où, dans son «Plan d'opérations (1810) », Moreno
exalte « les maîtres des grandes révolutions» et, immédiatement après, évoque « les annales des
histoires du Nord, de la France, etc. ». Ibid., 1. 5, p. 262. Pour certains historiens, le «Plan
d'opérations» ne serait pas dû à la plume de Moreno. Enrique de Gandia commente, à ce propos:
« Les historiens morénistes s'inscrivent en faux contre ce Plan pour soustraire Moreno à la tache,
au déshonneur d'en être l'auteur» (<< Manuel Belgrano », Revista Interamericana de Bibliografia
(Washington), 1971, n° 3 XXX, p. 291. Enrique de Gandia estime que, sans le moindre doute, la
paternité du Plan revient à Moreno.
40. Ibid., 1. 1, p. 262.
22Introduction
d'inféoder le système judiciaire au gouvernement. Bref, il est difficile de trouver un
texte plus jacobin que celui-ci, où tout est subordonné à la sauvegarde de la « patrie ».
Même si la tendance radicale incarnée par Moreno fut écartée du pouvoir, le recours à la
violence se transforma vite en une constante de la vie politique argentine, avant même
l'accession au pouvoir du dictateur Juan Manuel de Rosas.Pretnière partie
Le XIxe siècle,
de l'Indépendance à la formation de l'État Nation
dans le cadre du pacte néo-colonialChapitre I
Sitnon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
Le Venezuela pré-indépendantiste
En 1810, la Capitainerie générale du Venezuela comptait une population de 898 043
habitants41. La densité démographique était faible: elle ne dépassait pas 26,3 habitants
par lieue carrée. La population était surtout concentrée dans la province de Caracas où
s'était développée une économie agricole prospère. La production faisait appel à deux
types de main d'œuvre, l'une esclave, l'autre d'ouvriers agricoles, les « péones)} -
système du « peonaje » -. Comme dans pratiquement toutes les colonies espagnoles, la
structure raciale présentait une importance toute particulière compte tenu des
implications sociales de l'appartenance à telle ou telle ethnie. En 1800, elle se présentait
selon le tableau suivant:
Groupes ethniques Nombre d'habitants Pourcentage
I I
Blancs (péninsulaires et Canariens) I 12 000 I 1,3
ë :.................................................................
Blancs créoles i 172 727 i 19., .. .
Mulâtres (<< pardos ») I 407 000 I 45,..
Noirs libres et afftanchis i 33 362 i 4. .:
Noirs esclaves I 87 800 I 9,7, :.................................................................
Noirs marrons I 24 000 I 2,6,
8,4Indiens soumis à l'impôt I 75 564 I,
Indiens exonérés d'impôt I 25 590 I 3,3. .
...p.~p~i~ti~.~..i~digè~~...;~;gi~~ï~ r 60...00'0 1" 6.>7...........................
. .................................................................
1 1
Total 1 898 043 100
1
Les esclaves noirs constituaient une partie importante de la main-d' œuvre: 18 %.
Exploités, le plus souvent, dans les plantations, ils étaient soumis à un régime de travail
41. Ce chiffre est avancé par Federico Brito Figueroa, « La poblaci6n y la estructura social de
Venezuela en las primeras décadas deI siglo XIX ». Bulletin Hispanique, 1.LXIX, 1967, p. 348.
27Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
intensif. L'essor économique de la fm du XVIIIe siècle stimula la volonté de profit des
propriétaires latifundiaires et fit que leur sort empira. La législation coloniale régissait
les rapports maîtres-esclaves et recommandait aux premiers de faire preuve de
modération mais, en réalité, les esclaves étaient entièrement à la merci de leurs maîtres.
La loi admettait les châtiments corporels mais elle prescrivait d'éviter tout excès: ne
pas dépasser vingt-cinq coups de fouet et ne pas faire usage d'instruments contondants.
Ces prescriptions demeuraient lettre morte. Humboldt rapporte le cas d'un propriétaire
qui tua six de ses huit esclaves, de sa propre main, à coups de fouet. À la fm de l'époque
coloniale, il est significatif de voir les planteurs demander aux autorités de limiter les
jours fériés ou de repos obligatoire sous prétexte qu'ils favorisaient «le penchant
naturel des Noirs à la rébellion ou à l'insulte ».
Il est certain que les esclaves ne se résignaient pas à leur sort. Nombre d'entre eux
s'enfuyaient pour recouvrer la liberté ou se dressaient contre leurs exploiteurs. Les
rébellions se multiplièrent à la fin du XVIIIe siècle, stimulées par les événements
d'Haïti qui eurent une énorme répercussion dans toute la Caraïbe, aussi bien auprès des
Noirs que des blancs. Les uns y trouvèrent un motif d'espoir, un encouragement à se
révolter. Les autres virent leurs craintes redoubler. La propagande de la Révolution
française dans les Antilles, son exaltation de la liberté exercèrent une influence non
négligeable sur les esclaves, attisèrent leur sentiment de révolte. Les esclaves noirs
haïssaient leurs maîtres créoles. Les guerres d'indépendance allaient permettre à cette
haine de s'exprimer sans retenue au point que la minorité blanche craignit à certains
moments de connaître le même sort que les blancs d'Haïti.
Le secteur numériquement majoritaire de la population était constitué par les
« pardos » et les Noirs affranchis, au nombre de 440 362. Cette catégorie sociale était
vouée aux « offices bas et serviles », c'est-à-dire le petit commerce, l'artisanat; à la
campagne,ils étaient ouvriersagricoles- « péones »-.
Les préjugés racistes faisaient que les créoles méprisaient les mulâtres qui, à leurs
yeux, conservaient les stigmates infamants de l'esclavage de leurs pères. Légalement,
un statut inférieur était assigné aux mulâtres par rapport aux blancs. Blancs et mulâtres
évoluaient dans deux mondes à part. Ainsi, dans les églises, les prêtres tenaient à jour
« le registre des mulâtres» où ils les inscrivaient au moment de leur baptême. Certaines
corporations étaient réservées aux blancs. Les statuts du collège des avocats de Caracas
précisaient que, pour appartenir à cette institution, il fallait avoir des aïeux «vieux
chrétiens », « sans aucune souillure de sang noir, mulâtre ou quelque autre semblable ».
Les mariages interraciaux, blancs-noirs, étaient interdits. Les Noirs et les mulâtres
s'insurgeaient contre les discriminations qui les frappaient, contre les impôts qu'ils
étaient seuls à payer. En différentes occasions, la couronne donna satisfaction à leurs
revendications. Ainsi, en 1793, une cédule royale leur accorda certains droits, dont les
blancs avaient l'exclusivité. Cette mesure fut très mal accueillie par l'élite créole. En
mars 1808, à la veille de l'Indépendance, la municipalité- le « cabildo » - de Caracas
protesta avec indignation contre la décision royale qui allait ouvrir la vie publique à des
«hommes d'une lignée infâme et grossière, dépourvus d'éducation, portés aux plus
28Simon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
horribles excès... et dont on peut seulement attendre des actions scandaleuses et
subversives» .
Les 184 737 blancs ne formaient pas un groupe homogène. Au clivage essentiel
entre Espagnols et créoles s'ajoutaient des différenciations économiques. Au bas de
l'échelle, se situaient les « blancos de orilla» - l'équivalent des petits blancs - occupés
à des métiers manuels. Leur nombre était relativement important et leur statut
s'identifiait, dans la pratique, à celui des «pardos ». Une minorité blanche, les
latifundistes, disposaient! du pouvoir économique et recouraient à la main-d'œuvre
esclavagiste ou aux « péones ». Ils possédaient la majeure partie des terres mais
résidaient habituellement à la ville où, à la tête des municipalités, la politique urbaine
leur incombait. Cette caste dirigeante regroupait environ quatre mille personnes,
désignées sous le terme de « mantuanos », sans doute à la suite d'un privilège accordé
aux femmes les autorisant à porter la mantille dans les églises. En dehors des grands
propriétaires terriens - les «hacendados» -, l'élite comportait deux autres
composantes: les commerçants et les marchands. Les premiers s'occupaient de
l'exportation, vers l'Europe essentiellement, des produits agricoles. Les seconds
exerçaient des fonctions d'importateurs.
L'économie était fondée, avant tout, sur une agriculture d'immenses plantations où
les latifundistes exploitaient une main d'œuvre d'esclaves. La principale culture était le
cacao qui représentait les trois-quarts des exportations du Venezuela. Selon Humboldt,
la production s'élevait à 193 000 fanègues ; 145 000 étaient destinées à l'exportation.
Parmi les autres productions importantes, figuraient le tabac, le blé, l'indigo, le coton, le
café et les peaux. L'économie vénézuélienne était tournée vers l'extérieur; la majeure
partie de la production était écoulée sur le marché international, légalement ou
clandestinement par la contrebande. Dans ce contexte, plus qu'ailleurs - à l'exception
de Buenos Aires - la revendication de la liberté commerciale était formulée avec une
force toute particulière par les créoles. Jusqu'en 1781, le commerce entre le Venezuela
et l'Espagne avait été monopolisé par la Compagnie du Guipuzcoa. Après cette date, les
Espagnols maintinrent un monopole jusqu'à la fin du XVIIIe siècle où les guerres
internationales bouleversèrent le système.
Ce survol sur la situation du Venezuela pré-indépendantiste met à jour certaines
contradictions essentielles de la société coloniale. Tout d'abord une contradiction
économique. La croissance des forces productives et l'insertion du Venezuela dans le
marché capitaliste mondial rendent de plus en plus nécessaire la liberté des échanges.
Ensuite, une contradiction politique. L'influence hégémonique des créoles au niveau de
la vie économique ou même institutionnelle se heurte à la tutelle politique de l'Espagne,
de plus en plus mal supportée. Enfm, le Venezuela connaît de très fortes tensions
sociales, comme conséquence de l'esclavage et du système des castes. Ces différents
éléments vont jouer un rôle déterminant sur le cours du mouvement séparatiste.
29Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
La vie et l'œuvre de Bolivar
Simon Bolivar naît à Caracas, le 24 juillet 1783, quelques semaines avant la
reconnaissance par l'Angleterre de l'indépendance des États-Unis et quelques années
avant la Révolution Française, deux événements majeurs pour comprendre la genèse de
l'indépendance de l'Amérique espagnole. Il appartient à une famille créole enracinée
depuis longtemps au Venezuela puisque ses aïeux américains remontaient au
XVIe siècle. Ses parents, une famille de planteurs, disposaient d'immenses richesses et
faisaient partie de l'élite de l'aristocratie, la caste des « mantuanos ». Bolivar avait trois
aînés, un ftère, Juan Vicente, et deux sœurs, Antonia et Juana. Il perdit très jeune ses
parents; son père mourut en 1786 et sa mère en 1792. Les quatre enfants eurent alors
comme tuteur un de leurs oncles, Don Carlos Palacios.
La formation de Bolivar fut confiée à deux excellents précepteurs: Andrés Bello -
dont le nom deviendraplus tard célèbredans les lettres hispano-américaines- et Simon
Carrefio, connu sous le nom d'emprunt de Rodriguez, très imbu de la pensée de
JeanJacques Rousseau. À l'âge de 16 ans, Bolivar se rend en Espagne pour parfaire son
éducation. Il réside à Madrid de 1799 à 1802 chez le marquis de Ustariz et connaît
Teresa Rodriguez deI Toro dont il s'éprend et qu'il épouse en 1802. Les jeunes mariés
gagnent le Venezuela où Teresa meurt en janvier 1803.
Bolivar entreprend alors un nouveau voyage en Europe où il va effectuer un long
séjour de quatre ans, de 1803 à 1807. Au début de 1804, il se trouve à Paris. Ces années
parisiennes exerceront une grande influence sur le jeune aristocrate vénézuélien. Il
assiste au couronnement de Napoléon qui l'impressionne beaucoup et il retrouve son
ancien précepteur, Simon Rodriguez, qui l'incite à voyager. En sa compagnie, il se rend
en Italie et, à Milan, il est présent lors du couronnement de Napoléon comme roi
d'Italie. Les deux amis gagnent Rome où, au Monte Sacro, a lieu le fameux serment de
Bolivar de consacrer sa vie à la libération de l'Amérique espagnole. Simon Bolivar s'en
retourne alors à Paris puis entreprend de courts voyages en Hollande, en Allemagne et
en Angleterre jusqu'à ce que, en septembre 1806, il s'embarque pour les États-Unis en
vue d'y rejoindre son pays.
Lorsqu'il arrive à Caracas, en 1807, l'expédition séparatiste de son compatriote
Francisco Miranda avait complètement échoué, peu de temps auparavant. La
signification de cet échec a été bien dégagée par Joseph Pérez42. Dans son étude, ce
dernier s'attache aux différentes étapes du sentiment indépendantiste. Il évoque, bien
sûr, le soulèvement des « comuneros » du Socorro et de Mérida, en Nouvelle Grenade,
en 1781, mais lui refuse toute dimension politique et n'y voit qu'une émeute contre
l'excessive pression fiscale coloniale. Le mouvement de Tupac Amaru, au Pérou, ne lui
paraît pas présenter, non plus, d'intention séparatiste. En revanche, il attribue une
grande portée politique à la traduction et à la diffusion par Narifio, en 1794, de la
42. «Les mouvements précurseurs de l'épopée bolivarienne », Cahiers des Amériques latines,
1984, n° 29-30, p. 85-97.
30Simon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
déclaration des droits de l'homme de 1789, à Santa Fe de Bogota ainsi qu'à la
qui seconspiration sécessionniste, à Caracas, de Gual et de Espana - en 1797-1798 -
proposaient de fonder une république vénézuélienne indépendante sur la base des
principes de liberté et d'égalité.
L'expédition avortée et le débarquement au Venezuela, en 1806, de Miranda,
marquent un pas en avant dans le séparatisme, la volonté manifeste de la part de certains
créoles d'affronter le régime colonial. Toutefois, l'échec de Miranda est révélateur du
faible appui qu'il trouva iauprès des créoles. La majorité d'entre eux n'était pas encore
décidée à prendre les armes. Il faudra attendre une conjoncture favorable, l'invasion de
l'Espagne par Napoléon et l'affaiblissement corrélatif du pouvoir colonial pour qu'une
fraction plus importante des créoles s'enhardisse à écarter les autorités en place. C'est la
guerre d'Espagne qui déclenche le processus indépendantiste au Venezuela et dans
presque toute l'Amérique latine.
Dès 1808, un certain nombre de notables de Caracas, à l'initiative de don Antonio
Fernandez de Leon, auditeur honoraire et futur marquis de Casa Leon, demande la
constitution d'une Junte Conservatrice des droits de Ferdinand VII. Les partisans de
l'indépendance poussent à la roue, persuadés que la Junte favorisera leurs desseins. Le
Capitaine Général Emparan, pris de panique, se montre tout d'abord favorable à
l'installation d'une junte puis, à la suite des victoires militaires de l'Espagne en 1808, il
se ravise et se lance dans la répression contre les partisans de la junte. Les créoles
impliqués sont l'objet de poursuites; Fernandez de Leon, notamment, est expulsé en
Espagne pour y être jugé. À l'occasion du procès, on apprend que les frères Bolivar,
selon des déclarations d'un témoin - don José Benito de Austria - prirent une part
essentielle au mouvement.
Il est important de noter que, depuis l'enfance, de profonds sentiments patriotiques
avaient été inculqués à Bolivar. On ne saurait oublier que son père, Don Juan Vicente,
avait signé, avec d'autres «mantuanos »- en 1782 - une lettre adressée à Miranda où il
l'incitait à promouvoir la révolution d'indépendance. Vicente Lecuna écrit à ce propos:
« Bolivar entendait exprimer de telles idées chez lui et auprès de familles amies dès ses
premières années. Au cours de son adolescence, il cultiva l'amitié de Don Manuel
Matos, fanatique propagandiste de l'indépendance et futur agitateur en 180843.»
L'échec de 1808 n'est que provisoire.
En 1809, l'administration arbitraire, tyrannique du Capitaine Général, Emparan, met
le feu aux poudres. Emparan s'attire l'hostilité du clergé, de la municipalité et de
l'Audience. Il fait ainsi le jeu des séparatistes qui trament une conspiration, à partir de
novembre 1809. Celle-ci, orchestrée par les deux frères Toro, d'une riche famille, avorte
et le Capitaine Général se borne à confiner les comploteurs dans leurs propriétés. Ce fut
le cas des deux frères Bolivar, Juan Vicente et Simon.
43. Catalogo de errores y calumnias en la Historia de Bolivar. New York, 1956, 1. I, p. 204.
31Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
En avril 1810, les événements se précipitent. À l'annonce, à Caracas, de la débâcle
militaire et de la déconfiture politique de l'Espagne où la Junte Suprême se saborde et
transmet le pouvoir à une Régence, les patriotes reprennent l'initiative.
Le 19, la Municipalité tient une séance extraordinaire à l'issue de laquelle elle
décide de déposer le Capitaine Général et de former - à l'exemple de ce qui s'était passé
en Espagne, en 1808 - une Junte Suprême Conservatrice des droits de Ferdinand VII.
La révolution avait réussi, sans coup férir. Dans l'esprit de ses promoteurs, la Junte
n'était qu'une simple étape, l'occasion de gagner du temps pour préparer le peuple,
loyaliste dans sa masse, à la rupture avec la monarchie. De façon significative, presque
tous ceux qui sont à l'origine de la journée du 19 avril appartiennent à l'aristocratie des
« mantuanos » : le marquis de Toro, don Francisco, et ses frères, don Fernando et don
José Ignacio, don Martin et don José Tovar, don Juan Vicente et Simon Bolivar, don
Juan José et don Luis Ribas et don Juan German Roscio. Selon Vicente Lecuna, Simon
Bolivar participa à cette journée mémorable du 19 avril 1810 mais y joua un rôle
secondaire, en raison de ses divergences politiques avec les principaux responsables,
divergences qu'il devait exposer plus tard dans son Manifeste de Carthagène, du
15 décembre 181244.
La Junte de Caracas dépêcha immédiatement des émissaires dans les autres
provinces; celles-ci reconnurent son autorité, à l'exception de celles de Coro et
Maracaibo. Des chargés de mission furent également envoyés à l'étranger et Bolivar,
accompagné de Andrés Bello et de Luis Lopez Méndez, se rendit à Londres. Il s'agissait
d'une mission délicate étant donné que l'Espagne était l'alliée de l'Angleterre. Le
marquis de Welleslay, ministre d'État, se borna donc à souhaiter une solution de
conciliation entre les deux parties en présence. Le Venezuela n'obtint aucun résultat
pratique. Mieux, même, d'après Vicente Lecuna, la Grande-Bretagne interdit le
commerce des armes dans la Caraïbe et ce serait là la cause principale de la défaite de
Bolivar en 181445.
À Londres, Bolivar rencontre Miranda et le convainc de retourner au Venezuela. Les
deux hommes participent activement, à Caracas, aux réunions d'un club, la Société
Patriotique, récemment fondé et qui s'inspirait des clubs de la Révolution française. Les
relations avec l'Espagne s'enveniment. La Junte refuse de reconnaître l'autorité de la
Régence de Cadix, jugée, par elle, illégitime. La Régence tente de soumettre le
Venezuela par la force, en ordonnant le blocus de ses côtes. C'est dans ce climat
d'affrontement qu'ont lieu les premières élections, au niveau national. Le Congrès se
réunit le 2 mai 1811. À cette date, dans de nombreuses possessions espagnoles des
juntes ont vu le jour, à Buenos Aires, Santa Fe de Bogota, Quito et la répression
espagnole a commencé à s'exercer, non seulement au Mexique mais à Quito, où la Junte
44. Ibid., New York, 1956, t. I, p. 204.
45. Ibid., t. I, p. 210. Miguel Izard estime que la journée du 19 avril est due essentiellement « à
l'intention des insurgés de se défaire d'une autorité aussi suspecte que celle d'Emparân, nommé
par Napoléon ». El miedo a la revolucion. La lucha par la libertad de Venezuela (1777-1830),
Madrid, 1979, p. 139.
32Simon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
a été écrasée dans le sang. La Junte de Caracas voit la situation s'aggraver. Elle est
devenue impopulaire pour son incompétence et elle s'est montrée incapable de réduire
par les armes la sédition de Coro.
Le Congrès qui s'ouvre le 2 mai 1811 réunit 44 députés, tous issus des classes
privilégiées - patriciens, juristes, prêtres, grands propriétaires -. Certains étaient acquis
à l'idée de l'Indépendance et d'autres, non. Sous la pression de la Société Patriotique, le
5 juillet 1811, il vote l'Indépendance du Venezuela. Toutes les provinces approuvèrent
la déclaration d'indépendance sauf à Valence où les royalistes se dressèrent en armes
contre Caracas, le Il juillet. Le pouvoir exécutif - un triumvirat - confia le
commandement des troupes républicaines au général Miranda. Les factieux de Valencia
furent écrasés en août 1811. Mais Coro, Guyana, Maracaibo défiaient toujours le
nouveau pouvoir. Elles se voient renforcées par un corps expéditionnaire espagnol, en
provenance de Porto, sous les ordres de Domingo de Monteverde. Monteverde remporte
plusieurs succès militaires face aux patriotes. Une catastrophe naturelle, un tremblement
de terre qui ravage Caracas et provoque des milliers de morts, favorise son entreprise.
Comme Coro et Maracaibo avaient été épargnées, le clergé présenta le séisme comme
un châtiment du ciel à l'encontre des républicains.
Pour faire face à Monteverde, Miranda fut nommé généralissime et Dictateur absolu.
La place forte de Puerto Cabello fut confiée à Bolivar, alors colonel. Cette période est
marquée par deux épisodes dramatiques: la perte de Puerto Cabello par Bolivar le 30
juin 1812 et la capitulation de Miranda devant Monteverde, le 24 juillet. Ces deux
épisodes ont donné lieu à d'innombrables controverses sur la responsabilité des deux
Libertadores dans ces deux événements qui scellent la chute de la première république
vénézuélienne. Sans entrer dans cette polémique, on retiendra que la reddition de
Miranda semble obéir davantage à des considérations politiques que militaires. Il n'est
pas certain, contrairement à ce qu'avance Vicente Lecuna, que l'armée républicaine
était deux fois plus nombreuse que celle de Monteverde. Parra Pérez propose des
chiffres qui traduisent un affrontement plus équilibré46.
En réalité la position des patriotes vénézuéliens s'inscrivait dans un contexte
difficile: anarchie généralisée, effondrement économique, famine. Surtout, le
généralissime redoutait la guerre civile et ses conséquences inéluctables: les conflits
entre les différentes races. Il ne voulait pas payer l'indépendance à un tel prix. Tel est le
jugement de Parra Pérez: « Le prix de l'indépendance du Venezuela était si élevé que
seul Bolivar pouvait le payer; l'entreprise était si gigantesque que seuls le génie et
l'énergie surhumaine de Bolivar suffirent à la réaliser47.» La guerre avait déjà pris un
caractère d'une rare violence; à Caracas, le gouverneur militaire, Ribas, avait
emprisonné des centaines d'Espagnols, de façon systématique, n'épargnant même pas
ceux qui s'étaient prononcés pour la République. Les passions étaient si exacerbées que,
46. Selon Vicente Lecuna, l'armée républicaine comptait 6 000 hommes face aux 3 000 de
Monteverde. Pour Parra Pérez, ces effectifs se montaient à 3 879 fantassins - dont 2 277
seulement étaient armés de fusils - et à 493 esclaves. Op. cil., 1.II, p. 423.
47. Op. cil., 1.II, p. 417-418.
33Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
au lendemain de la capitulation, un groupe d'officiers - parmi lesquels Bolivar -
arrêtèrent Miranda, taxé de trahison, et furent amenés à le livrer aux Espagnols48.
Bolivar put s'échapper à Curaçao puis à Carthagène afin de poursuivre la lutte. À
Carthagène, en décembre 1812, il rédige un document politique important -le premier
d'une longue liste - Manifeste du colonel vénézuélien Simon Bolivar aux habitants de la
Nouvelle Grenade - où il analyse les causes de l'effondrement de la première
République et les orientations nouvelles à adopter pour renouer avec la victoire.
Bolivar reprend immédiatement le combat. Fort de l'appui de la Nouvelle Grenade,
il met sur pied une petite armée de 300 hommes à la tête de laquelle il mène une
offensive foudroyante. Le 30 mai 1813, il entre à Mérida où le peuple lui décerne son
plus grand titre de gloire, le titre de « Libertador ». À Trujillo, le 15 juin, il prend un
décret où il déclare la guerre à mort aux Espagnols, en représailles contre les milliers
d'exécutions commises par les royalistes. Monteverde avait décidé de fusiller tout
rebelle pris les armes à la main. La Régence approuva, le Il janvier 1813, sa ligne de
conduite qui fut maintenue par ses successeurs49.
Le 8 août 1813, au terme de la « campagne admirable », Bolivar entre à Caracas,
après de multiples défaites de Monteverde. Les royalistes ne se tiennent pas pour battus.
À Monteverde, succède Boves qui, au Sud, dans les plaines - les « llanos» - conduit
une guerre de guérilla et a entrepris l'extermination des blancs. Boves, quoique
d'origine asturienne, se pose en chef des « pardos » et, à la tête des redoutables gardiens
de troupeaux des plaines de l'Apure, les « Ilaneros », il déclenche une guerre raciale, au
nom du roi. Le 15 juin 1814, il met en déroute les patriotes à la bataille de La Puerta.
C'est dans ce contexte critique qu'a lieu l'exécution de 518 Espagnols à la Guaira et de
300 autres à Caracas, les 13, 14 et 15 février 181450.
Le 7 juillet 1814, Bolivar et ses troupes doivent abandonner Caracas suivis de
20 000 personnes terrorisées par l'arrivée de Boves dont les exactions s~maient partout
48. Sur la prison de Miranda, cf. Vicente Lecuna, ibid., t. 1, p. 374-375 ; Parra Pérez, op. cit., t. I,
p. 469-470. Miranda devait mourir dans un cachot, en Espagne, en 1816.
49. Le décret de Bolivar proclamait: «Espagnols et Canariens : comptez sur la mort même si
vous êtes indifférents, si vous n' œuvrez pas activement en faveur de la liberté de l'Amérique.
Américains, comptez sur la vie même si vous êtes coupables. » Le 8 décembre 1814, dans une
lettre à Juan Jurado, il tente de justifier la « guerre à mort» : « Serait-il juste de subir la guerre à
mort et de ne pas la pratiquer? ». Simon Bolivar, Dbras Completas, t. I, p. 105. Les citations du
tome I renvoient à l'édition Lex, La Havane, 1947. Les citations des tomes II et III renvoient à la
2e éd. Lex, 3 vol. 1950. Le 6 juillet 1816, Bolivar met fin à la guerre à mort: «Nous
pardonnerons à ceux qui se rendront, même s'ils sont Espagnols. » D.C., t. III, p. 636. En 1820, il
prend l'initiative de proposer au général espagnol Morillo un traité de régularisation de la guerre.
À la fin de sa vie, Bolivar déplora avoir pris un tel décret.
50. Bolivar avait proposé un échange de prisonniers qui ne fut pas accepté par les royalistes. Il
envisagea l'expulsion des Espagnols mais ce projet tourna court, faute d'argent. Pour affronter
Boves, les patriotes ne disposaient que des garnisons de Caracas et la Guaira. Il ne restait d'autre
solution que d'éliminer les prisonniers espagnols. Bolivar n'hésita pas. Telle est la version des
faits proposée par Vicente Lecuna.
34Simon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
l'épouvante. Ce désastre militaire entraîne l'effondrement de la deuxième république
vénézuélienne. Bolivar a très bien perçu la cause principale de cet échec: l'incapacité
des patriotes de gagner le peuple à leur causeSl. À cette date, les masses continuent à
être loyalistes. Bolivar voit son autorité bafouée par deux généraux vénézuéliens, Ribas
et Piar et doit se réfugier en Nouvelle Grenade où le Congrès lui confirme sa confiance.
Bolivar reprend la lutte et s'empare de Bogota; de retour à Carthagène, il se heurte à
l'hostilité de certains chefs patriotes et s'exile à la Jamaïque, le 9 mai 1815. C'est là
qu'il rédige de nombreux écrits en faveur de la cause de l'émancipation en vue
d'éclairer l'opinion internationale. De cette série de lettres, il y en a deux qui se
détachent: l'une, connue sous le nom de « Lettre de la Jamaïque» et une autre, adressée
au rédacteur ou à l'éditeur de la Gazette Royale de la Jamaïque, toutes deux datées de
septembre 1815. La première a été qualifiée de « Lettre prophétique» pour la
clairvoyance avec laquelle Bolivar prévoit quel devait être le destin de la plupart des
pays hispano-américains. La seconde, afm de rassurer l'Europe et les États-Unis,
propose une vision idyllique des relations entre les différentes races en Amérique latine.
La thèse de l'auteur est que rien ne s'oppose à ce que l'Indépendance ne donne
naissance à des sociétés stables.
Le 19 décembre 1815, Bolivar entreprend son premier voyage à Haïti et il a un
entretien avec le Président Pétion, le 2 janvier 1816. Grâce au soutien du Président de
Haïti - obtenu par la promesse de libérer les esclaves du Venezuela - Bolivar peut
organiser une expédition maritime, le 31 mars, qui échoue. Une autre expédition,
toujours avec l'aide de Pétion, a lieu le 28 décembre 1816. Deux ans et demi de combats
acharnés seront nécessaires avant que Bolivar obtienne des victoires décisives. Ce qui
décide du cours de la guerre, c'est pour une large part l'intelligence politique de
Bolivar. Ce dernier va au-delà de ses analyses antérieures. Il ne se borne pas à
considérer que le loyalisme des masses - des « pardos», des esclaves noirs - est le
résultat de plusieurs siècles de soumission. Il comprend que la politique conservatrice
des créoles durant les deux premières républiques est à rejeters2. Les créoles s'étaient
souciés, pour l'essentiel, de préserver leurs intérêts de classe. Tout en affirmant les
principes de la souveraineté populaire, de la liberté, de l'égalité civile de tous les
citoyens, tout en interdisant la traite, ils maintinrent l'esclavage et se réservèrent le droit
d'être élus et d'exercer le pouvoir, en tant que propriétaires. Le 14 mai 1812, dans un
exceptionnel accès d'audace, le généralissime Miranda offrit la liberté aux esclaves qui
rejoindraient l'armée républicaine et serviraient pendant dix ans.
51. Le 6 mai 1814, Bolivar déclare dans une proclamation: «Nos propres frères, unis par des
siècles d'esclavage à nos tyrans, retardent Dieu sait pour combien de temps, l'époque de la liberté.
L'armée a fait tout ce qu'elle pouvait: courageuse, disciplinée, inébranlable, partout elle a fait
preuve d'intrépidité et de compétence. Il n'était pas en son pouvoir de réaliser le miracle de
changer en un jour des habitudes immémoriales. » O.C., 1.III, p. 608.
52. Parra Pérez souligne que: « Le Congrès de 1811 est une assemblée de républicains, mais de
républicains blancs qui, nobles ou juristes, légifèrent pour eux-mêmes... ». Op. ci!., 1.II, p. 115.
35Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
Selon Parra Pérez, ce décret suffit à dresser contre Miranda et la République la
puissante caste des «hacendados »53. Il est significatif de voir Bolivar, en 1813,
54qualifier de «bandits» les esclaves qui grossissaient les rangs de l'armée loyaliste .
German Carrera Damas le rappelle: «La deuxième République, aussi, affronta
l'insurrection des esclaves comme une question de banditisme55. » Il souligne que les
républicains adoptèrent des ordonnances rurales - «ordenanzas de llanos» - qui
prévoyaient: « cent coups de fouet administrés publiquement... pour qui violeraient la
propriété privée ». Par ailleurs, contre les us coutumiers, ils tentèrent de « rattacher la de la terre et c~lle du bétail sauvage» transformant en délit l'usage d'un bien
considéré comme commun. Dans un souci de contrôle social des «péones », il était
prévu pour ceux-ci un livret où leurs différents employeurs apportaient une appréciation
et un juge devait autoriser les déplacements. Le travail était obligatoire. Les vagabonds
étaient enrôlés dans une ferme, la première fois et, en cas de récidive, un an de prison
leur était infligé. Des peines extrêmement sévères frappaient les vols de bétail. Bref, un
ordre social très rigoureux.
À partir de 1816, Bolivar va prendre le contre-pied de la plupart de ces mesures pour
gagner le peuple à la République. Il s'en prend tout d'abord à l'esclavage dans trois
décrets du 2 juin, 6 juillet et 31 décembre 1816. Dans le premier, il proclame l'abolition
de l'esclavage mais une abolition subordonnée à l'enrôlement des esclaves, âgés de 14 à
60 ans. Ceux qui ne s'enrôlaient pas restaient soumis à la servitude, ainsi que leurs
femmes, enfants et parents. Le décret du 6 juillet va plus loin: il proclame la liberté
totale, sans condition. Cette politique d'attraction des esclaves ne donna pas des effets
immédiats - au grand désespoir du caudillo - mais, au bout de quelques mois elle
correspondit à son attente. L'enrôlement des esclaves, à partir de 1816, fut une des
principales causes des succès républicains. Pour preuve, on peut citer le témoignage du
chef du corps expéditionnaire espagnol, le général Morillo. En octobre 1817, il signale à
ses supérieurs que Bolivar a pris l'avantage grâce au renfort des esclaves.
L'adhésion des esclaves se vérifia en particulier au cours des deux campagnes
décisives de l'Apure, lors du passage des Andes, campagne couronnée par la victoire de
Boyaca, le 7 août. La campagne de l'Apure avait vu la destruction d'une armée
56;espagnole de cinq ou six mille hommes la victoire de Boyaca se traduisit par
l'anéantissement de l'ennemi; 1 600 royalistes furent faits prisonniers. Le 10 août,
Bolivar entre à Bogota. Dès octobre 1818, la réunion d'un congrès constituant avait été
préparée. Élus à la fin de l'année, les députés se réunirent en février 1819. Le jour de
l'installation du congrès, le 15 février, Bolivar prononça un discours devenu célèbre à
plusieurs titres. Il y expose longuement ses idées constitutionnelles, ses conceptions sur
les différents régimes politiques et il exhorte le congrès, avec une véhémence
53. Op. cit., 1. II, p. 308.
54. Op. cit., 1. III, p. 563.
55. German Carrera Damas, Materiales para el estudio de la cuestion agraria en Venezuela,
1800-1830, p. XCVIII.
56. Bolivar, O.C., 1. I, p. 285.
36Simon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
pathétique, à abolir l'esclavage. Sur les instances du Libertador, le congrès approuva
l'union de l'ancienne capitainerie générale du Venezuela et de la Nouvelle Grenade.
Sous le nom de Colombie, le nouvel État était divisé en trois provinces: Venezuela,
Cundinamarca et Quito. Le congrès, en revanche, s'écarta de Bolivar sur la question de
l'esclavage.
Après la victoire de Boyaca, les patriotes préparent l'indépendance du Venezuela.
Le retour des libéraux en Espagne laisse entrevoir une solution pacifique. Le
25 novembre, Bolivar signe un armistice, pour six mois, avec le général Morillo.
Finalement, la guerre reprend et, par la victoire de Carabobo, où périrent 6 000
Espagnols, le 24 juin 1821, Bolivar scelle l'Indépendance du Venezuela.
Un autre facteur intervient dans la politique adoptée alors par Bolivar: les succès de
l'expédition du général argentin José de San Martin. Il est bien connu que, après avoir
franchi les Andes, San Martin - aux côtés de O'Higgins - avait libéré le Chili par ses
deux victoires de Chacabuco (1817) et de Maipu (1818). En août 1820, son corps
expéditionnaire débarque au Pérou et, tout comme Bolivar, l'Argentin croit que le
libéralisme espagnol triomphant annonce une ère de paix. Il signe donc un premier
armistice, avec le vice-roi Pezuela, en septembre 1820, qui est rompu en octobre. Le
2 mai 1821, un deuxième armistice est conclu avec le nouveau vice-roi La Sema, à
Punchauca. Sous réserve de la reconnaissance de l'indépendance par Madrid, San
Martin accepte qu'un Bourbon d'Espagne règne au Pérou. La Sema fut désavoué par ses
officiers et l'accord resta lettre morte. Bolivar était d'autant plus intéressé par les
événements du Pérou qu'il rejetait toute solution monarchique. En septembre, informé
de l'échec de Punchauca, il manifeste son intention de gagner le Sud.
Le latino-américanisme de Bolivar et la libération
de l'Équateur, du Pérou et de la Bolivie
L'ambition libératrice de Bolivar assume une dimension continentale dès le moment où
il s'exprime publiquement. Il est bien connu, en effet, que le fameux serment du Monte
Sacro, à Rome, ne vise pas seulement l'émancipation du Venezuela mais de
l'Amérique. Par la suite, Bolivar donnera toujours une portée continentale à son combat
pour l'indépendance. Quelques exemples. Selon J.L. Salcedo Bastardo, « dans un article
publié dans le Morning Chronicle de Londres, le 15 septembre 1810... on trouve le
premier témoignage de son idéal unioniste »57.D'autres témoignages du même ordre
apparaissent en 1811 et 1815. Dans une lettre au Président de la Nouvelle Grenade, du
27 mai 1815, on lit : « J'aime la liberté de l'Amérique plus que ma propre gloire et pour
la conquérir je n'ai épargné aucun sacrifice58.» Dans une proclamation aux troupes
1er janvier 1817, il s'écrie: « Mais une fois cecivictorieuses de P. Briceno Méndez, du
57. J. L. Salcedo Bastardo, Vision y revision de Bolivar. Caracas, 3e éd. p. 136.
58. S. Bolivar, O. C., La Havane, Ed. Lex, 1. 1, p. 136.
37Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
accompli, n'allez-vous pas voler briser les fers de nos autres frères qui subissent la
tyrannie ennemie? Oui, oui, vous volerez avec moi jusqu'au riche Pérou. Nos destins
59. »nous appellentaux extrémitésdu mondeaméricain
L'expérience révolutionnaire le confirma très vite dans l'idée d'envisager
nécessairement d'une façon globale l'émancipation. Ainsi, en 1812, après l'occupation
du Venezuela par Monteverde, il se met à la disposition du gouvernement insurgé de la
Nouvelle Grenade. Réfléchissant sur les causes de la chute de la première république
vénézuélienne, il considère que c'est pour ne pas avoir détruit les bases royalistes de
Coro, Valencia et Maracaibo que les patriotes subirent cet échec; à partir de ces bases,
l'offensive de la contre-révolution put se déployer. Il en tire la conclusion que les
autorités de Bogota ne sauraient se désintéresser du sort du Venezuela et se doivent de
contribuer à sa libération. Elles éviteraient, par là même, que les Espagnols, depuis
Caracas, ne compromettent l'indépendance de la Nouvelle Grenade.
Pour Bolivar, les Américains avaient une même cause et la défense de celle-ci devait
être unitaire. Cette thèse selon laquelle le despotisme espagnol ne renoncerait jamais à
l'intégrité de l'empire et que l'indépendance définitive exigeait d'abattre par la violence
le pouvoir péninsulaire dans toute l'Amérique le conduirait jusqu'au lointain Pérou,
principal bastion royaliste dans le sous-continent60. Notons que son appel aux Grenadins
fut entendu, ce qui permit la« Campagne admirable» de 1813 et le rétablissement de la
République au Venezuela. Quelques années plus tard, par la victoire de Boyaca, Bolivar
restaure l'indépendance de la Nouvelle Grenade. Ces relations privilégiées entre les
deux nations aboutissent à la création de la Colombie, le 17 décembre 1819, sur
proposition du Libertador.
Dès la naissance de la Colombie, son fondateur va faire l'impossible pour consolider
son existence. Par la victoire de Carabobo, il anéantit la menace royaliste, à l'Est. Sans
retard, il entreprend la campagne du Sud. Après la victoire de Pichincha - 24 mars 1822
- et la capitulation de Quito, il fond sur Guayaquil, incorporée à la Colombie. Après la
fameuse entrevue de Guayaquil avec le libertador argentin, José de San Martin, le 27
juillet, et le retrait politique définitif de ce dernier, l'émancipation du Pérou dépend
entièrement de l'intervention des troupes colombiennes. Bolivar désire avec véhémence
engager l'offensive finale, conscient de l'importance vitale, pour la Colombie et pour
l'Amérique, d'en finir avec cet ultime bastion61. En avril 1823 et dans les mois qui
59. S. Bolivar, O.C., t. 1, p. 223-224.
60. Augusto Mijares affirme, à juste titre: «par rapport à l'Amérique, il considéra toujours que
tant qu'il y aurait des troupes espagnoles dans une quelconque nation, l'indépendance de toutes
les autres nations américaines serait en danger. »El Libertador, p. 266.
61. De Trujillo, Bolivar écrit à Santander - vice-président de la Colombie le 16 mars 1824 : « Je
vous assure que nous sommes au Pérou dans une situation quasiment infernale. Ma confiance
réside seulement dans l'armée de la Colombie et dans la certitude de recevoir des secours pour
disposer de 8 000 à 10 000 Colombiens et être ainsi en mesure de parvenir au triomphe de nos
armes. Sans cette armée, soyez assuré que la Colombie court au désastre. » Le Libertador marque
l'importance décisive de l'émancipation du Pérou: « Si le Pérou venait à être perdu, c'est tout le
38Simon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
suivent, il insiste sans cesse auprès de Santander pour l'envoi de nombreux renforts.
Son point de vue ne faisait pas l'unanimité. Le Congrès colombien, durant plusieurs
mois, lui refuse l'autorisation de se rendre au Pérou à la tête de l'armée libératrice. Cette
lefautorisation ne lui parvient que le 2 août 1824. Le septembre, il touche le Callao.
Santander, lui-même, s'opposa d'abord résolument à la campagne péruvienne62. Il fmit
par céder aux instances du Libertador et lui envoya tous les renforts nécessaires.
La campagne du Pérou marque le point culminant de l'effort de Bolivar pour
}.Oconstituer, autour de armée colombienne, une force intemationaliste
hispanoaméricaine constituée de Péruviens, de Chiliens, d'Argentins et de Hauts Péruviens.
Une fois le pays émancipé, il soulignera, devant le Congrès constituant de Lima,
l'importance capitale de la solidarité interaméricaine et la nécessité du Congrès de
Panama63.
Avant d'aborder l'action de Bolivar au Pérou, il convient de s'interroger sur la
situation qui y régnait. Depuis 1808, les autorités espagnoles en place avaient surmonté
la crise à laquelle était confrontée la monarchie avec une grande efficacité. Non
seulement la vice-royauté ne fut pas ébranlée par les événements mais elle intervint
militairement hors de ses frontières administratives pour maintenir l'ordre colonial. Le
Pérou devint le principal rempart de l'empire espagnol en Amérique du Sud. Au Nord, il
étouffa dans le sang la junte révolutionnaire de Quito, instituée le 9 août 1809. Le
soulèvement de La Paz, avec à sa tête un officier métis du nom de Murillo, fut écrasé en
octobre 1809 ; il en alla de même des révolutions de Cochabamba et d'Oruro en
septembre et octobre 1810 et d'une révolte indienne, à l'automne de 1811, dans la
province de La Paz. Le vice-roi Abascal s'opposa également aux révolutionnaires de
Buenos Aires, dans le haut Pérou. Une première offensive des Argentins fut stoppée par
le général Goyeneche, le 30 juillet 1811. Une deuxième offensive, de Belgrano, fut
Sud de la Colombie qui serait perdu... Une seule victoire au Pérou et c'est la fin de la guerre en
Amérique alors qu'en Colombie, quatre n'y suffiraient pas ». O.C., 1.I, p. 933-934.
1er62. C'est ce qui apparaît dans une lettre du mars 1824 : « J'appartiens aux gouvernants de la
Colombie et non du Pérou; les lois qui m'ont été prescrites pour me diriger et gouverner la
République n'ont rien à voir avec le Pérou et leur nature n'a en rien changé parce que le Président
de la Colombie commande, en ce moment, une armée sur un territoire étranger. Je n'ai que trop
fait en envoyant quelques troupes au Sud; aucune loi ne m'en faisait obligation, pas plus qu'il n'y
a de loi pour que je me mette à vos ordres, ni de lois m'enjoignant d'envoyer au Pérou tout ce qui
vous est nécessaire et demandez. » Cité par V. Lecuna, Catalogo de calumnias y errores en la
historia de Bolivar, 1. Il, p. 100.
63. «Nos relations avec la République de Colombie nous ont pourvus d'abondants secours. Notre
alliée confédérée ne nous a rien refusé: elle a employé son trésor public, sa marine, son armée
pour combattre l'ennemi commun, comme s'il s'agissait de sa propre cause. Le Congrès sera
sensible, au vu de ces témoignages de la Colombie, au prix infini, dans l'ordre américain, de la
fédération intime et étroite des nouveaux États. » De ces prémisses, il tire cette conclusion
capitale: «Persuadé de l'immensité du bien qui découlera pour nous de la réunion du Congrès
des représentants, j'ai pris les devants et invité au nom du Pérou nos confédérés pour que, sans
perte de temps, ait lieu dans l'isthme de Panama l'auguste assemblée qui doit sceller notre
alliance perpétuelle », O.C., 1. 111, p. 745-746.
39Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
erégalement repoussée par le général espagnol Pezuela, le 1 octobre et le 4 novembre
1813. Une dernière offensive vit les troupes du général Rondeau anéanties par Pezuela,
à Sipe-Sipe, le 28 novembre 1815. À chaque fois, les royalistes ne purent pousser leur
avantage, arrêtés à leur tour par la guérilla du caudillo de Salta, don Martin Güemes. De
la sorte, l'affrontement entre les royalistes de Lima et les séparatistes portègnes se
trouvait au point mort. Il appartint à José de San Martin de résoudre le problème posé
aux indépendantistes. Puisqu'il était impossible de franchir l'obstacle du haut Pérou, il
le contournerait en francpissant les Andes et porterait les armes de la Révolution au
Chili d'abord puis, par une expédition maritime, au pays des Incas.
Le vice-roi Abascal pouvait d'autant mieux mettre sur pied d'importantes armées
contre-révolutionnaires que la situation intérieure, au Pérou, demeura calme, pendant
plusieurs années. De 1808 à 1810, il n'eut à réprimer qu'une modeste conspiration, du
docteur Anchoris, dignitaire de la cathédrale. Il n'hésita pas à censurer la presse et
apporta un concours fmancier considérable à l'Espagne en guerre64. À la faveur de la
promulgation de la Constitution de Cadix, les créoles péruviens se manifestent au cours
des élections municipales et législatives. Les quelques avantages obtenus sont annulés
par la restauration de l'absolutisme. C'est alors qu'intervient le premier soulèvement
indépendantiste au Pérou, celui des frères Angulo, en août 1814, à Cuzco. L'appui du
chef indien Pumacahua au mouvement a pour effet, selon Brian R. Hamnett, d'amener
les créoles à ne pas s'y associer65. Les créoles gardaient le souvenir de la révolte de
Tupac Amaru, en 1780, et n'avaient aucunement l'intention de favoriser une révolution
sociale. Pumacahua, vaincu par les royalistes, fut exécuté le 17 mars 1815 ; les frères
Angulo furent fusillés le 29 mars.
À partir de 1815, les difficultés économiques considérables auxquelles se heurte le
vice-roi limitent gravement sa capacité d'intervention. Le soutien qu'il apporte aux
royalistes du Chili est trop faible pour que ceux-ci soient en mesure de résister aux
patriotes alliés aux Argentins de l'armée de San Martin. Le 12 février 1817, O'Higgins
et San Martin triomphent à Chacabuco et l'emportent définitivement à Maipu, le
5 avril 1818. Le 8 septembre 1820, l'expédition maritime de San Martin, forte de 4 000
soldats, débarque au Pérou, près de Pisco.
La démoralisation apparaît dans les rangs de l'armée royaliste. Beaucoup d'officiers
créoles, comme don Agustin Gamarra - appelé à un destin politique important -
rejoignent les insurgés. Un groupe d'officiers supérieurs espagnols reprochent au
viceroi Pezuela son incapacité. Le 29 janvier 1821, à Aznapuquio, près de Lima, ils exigent
de lui sa démission. Ayant obtempéré, De la Sema le remplace. Les divisions royalistes
se manifestent aussi dans le haut Pérou où le général Olafieta, affectant de considérer La
Sema comme un libéral, refuse de lui obéir et mène son propre combat. Au mois de
mars 1821, l'armée patriote est supérieure en nombre aux loyalistes, 9 000 hommes
64. Cf. sur ce point Brian R. Hamnett, Revolucion y contrarrevolucion en México y el Peru
(Liberalismo, realeza y separatismo 1800-1824), México, Fonda de Cultura Econ6mica, 1978,
p. 35-36.
65. Ibid., p. 193.
40Simon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
d'un côté, 8 300 de l'autre. Pour recruter des esclaves noirs, San Martin leur rend leur
liberté et La Sema est obligé de suivre son exemple. À l'instigation des Cortès, des
négociations s'engagent entre San Martin et le nouveau vice-roi, à Punchauca. San
Martin propose, en vain, la reconnaissance de l'indépendance et l'attribution du trône à
un infant d'Espagne. L'armistice est dénoncé et, à l'initiative du vice-roi, les hostilités
reprennent. Le 6 juillet 1821, La Sema abandonne Lima pour les Andes; il entre à
Cuzco, le 30 juillet 1822. Pour sa part, San Martin occupe Lima le 14 juillet 1821 où,
sous le titre de « Protect~ur de la liberté du Pérou », il assume l'essentiel des pouvoirs
avec, à ses côtés, plusieurs personnalités péruviennes: le docteur Hip6lito Unanue, -
ministre des finances-, José de la Riva-Agüero- présidentdu départementde Lima-et
le marquis de Torre Tagle, commandant de la nouvelle milice. La proclamation de
l'indépendance du Pérou, le 28 juillet, n'eut pas l'effet mobilisateur escompté par le
Protecteur.
En 1822, l'armée royaliste compte de 7 000 à 8 000 hommes alors que San Martin
ne dispose que de 4 000 hommes. La situation semble évoluer à l'avantage de la
contrerévolution. Le 27 juillet 1822 a lieu l'entrevue de Guayaquil à l'issue de laquelle San
Martin s'efface. À son départ, il est remplacé par une junte et le système républicain est
adopté. Mais la confusion ne tarde pas à gagner du terrain. Aussi, par le coup d'État de
Balconcillo, du 27 février 1823, le général Andrés Santa Cruz et le colonel Agustin
Gamarra, commandants des forces patriotes à Lima, imposent Riva-Agüero, comme
président de la République, au Congrès. Riva-Agüero fait alors appel à Bolivar qui
délègue Sucre avec 3 000 hommes. Les royalistes remportent plusieurs victoires et
s'emparent à nouveau de Lima en juin 1823. Le 22 juin, le Congrès dépose
RivaAgüero qui se réfugie dans le Nord, à Trujillo, où il constitue un gouvernement
autonome. La situation des patriotes se dégrade encore davantage avec la déroute, près
d'Arequipa, de Santa Cruz: sur 7 000 hommes, 1 000 seulement regagnent Lima,
abandonnée par les royalistes.
1erC'est dans ces circonstances catastrophiques que Bolivar rejoint Lima, le
septembre 1823. Il Y assume les pleins pouvoirs et, par son action, il va décider du sort
de la révolution, suppléant aux carences des dirigeants péruviens comme Riva-Agüero
ou Torre Tagle. Ceux-ci, supportant mal l'hégémonie colombienne, n'hésitent pas à
entrer en négociations avec l'ennemi. Riva-Agüero, taxé de trahison, est expulsé du
pays. Torre Tagle s'enfuit chez les royalistes, au Callao. Selon Mariategui, la fragilité
du mouvement indépendantiste, au Pérou, correspond à la faiblesse de la bourgeoisie66
66. « La révolution trouva le Pérou attardé dans la formation de sa bourgeoisie. Les éléments
d'une économie capitaliste étaient dans notre pays plus embryonnaires que dans d'autres pays
d'Amérique où la révolution compta sur une bourgeoisie moins larvaire, moins récente. » José
Carlos Mariâtegui, 7 ensayos de interpretacion de la realidad peruana, Lima, Biblioteca Amauta,
trigésima quinta ed., 1977, p.66. Brian R. Hamnet propose, pour sa part, l'interprétation
suivante: « Les mois écoulés entre le départ de San Martin et l'arrivée de Sucre avaient aussi
démontré que l'aristocratie péruvienne était incapable de gouverner, et Bolivar arriva rapidement
à la conclusion que l'élite liménienne était aussi indifférente aux forces de libération
argentinochiliennes qu'aux forces royalistes de la Sierra. », ibid., p. 353.
41Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
incapable d'impulser l'émancipation, contrairement à ce qui eut lieu au Venezuela ou en
Argentine. Mariategui met l'accent sur le rôle fondamental joué, au Pérou, par la
solidarité latino-américaine, sous l'égide du Libertador67. Effectivement, ce sont deux
victoires, l'une de Bolivar, à Junin, le 6 août 1824 et l'autre de Sucre, à Ayacucho, le
9 décembre suivant, qui portent le coup de grâce à la domination espagnole68. Le Pérou
était définitivement libre. Le dernier chef royaliste, Olafieta, fut assassiné peu après et
Sucre put occuper le Haut Pérou, devenu, rapidement, la Bolivie.
Au lendemain de la victoire d'Ayacucho, sa mission accomplie, Bolivar prolonge
son séjour au Pérou et en Bolivie jusqu'au 3 septembre 1826 où il quitte Lima. S'il
demeure loin de la Colombie pendant près de vingt mois, c'est qu'il considère que sa
mission n'est pas vraiment achevée. Dans le désir passionné de préserver
l'indépendance latino-américaine, il se voue totalement à la réalisation de son idéal
unioniste. À cette fin, il s'adonne sans relâche à la mise en œuvre du Congrès de
Panama et il s'efforce de resserrer les liens entre le Pérou, la Bolivie et la Colombie. Il
vise à harmoniser les institutions de ces trois nations, en donnant une constitution à la
Bolivie et en la faisant ensuite adopter par le Pérou; en Colombie, sa tentative
d'imposer la charte bolivienne échoue. Il fortifie, par ailleurs, l'union par la signature de
traités d'alliance. Il pensait favoriser ainsi le succès du Congrès de Panama qui, dans
son esprit, devait prévoir une défense commune des pays hispano-américains.
Le Libertador n'avait qu'une confiance limitée dans l'appui hypothétique de
l'Angleterre ou des États-Unis. Ses sentiments vis-à-vis de ces deux pays sont
complexes et parfois contradictoires. Il admire profondément la Grande-Bretagne, « la
maîtresse des nations », et il souligne à diverses reprises la nécessité, pour l'Amérique
espagnole, de se concilier son amitié; en même temps, il craint ses ingérences et ses
tendances hégémoniques69. Quant aux États-Unis, s'il exalte leurs institutions
démocratiques, il déplore leur égoïsme qui les pousse à prendre le parti des Espagnols
s'ils y trouvent leur intérêt. C'est ce qui explique sa vive polémique avec le chargé
d'affaires nord-américain B. Irvine où Bolivar repoussa avec fermeté ses prétentions
abusives. De façon significative, il s'oppose à ce que les deux puissances
anglosaxonnes fassent partie de la fédération ibéro-américaine dont il rêve.
67. Ibid., p. 67.
68. A Ayacucho, bataille décisive de l'indépendance hispano-américaine, l'armée de Sucre était
nettement inférieure en nombre: 6000 hommes face aux 9 300 hommes de l'armée du vice-roi,
De La Sema - 600 Espagnols seulement -. La bataille dura une heure; 1 400 royalistes furent
tués et 370 patriotes. De La Sema capitula. Des centaines d'officiers espagnols - dont le vice-roi
- furent faits prisonniers, ainsi que 3 200 soldats.
69. Deux citations significatives à ce sujet. Le 21 octobre 1825, il écrit: «... chaque jour elle se
prépare davantage à assumer sa position naturelle dans le monde: le dominer. », D.C., t. II,
p. 251. Dans la même lettre, il critique la rapacité économique des Anglais. En revanche, le 22
janvier 1826, il considère: « L'alliance de la Grande-Bretagne est une victoire, en politique, plus
grande que celle d'Ayacucho et si nous l'obtenons, considérez que notre bonheur sera éternel. »,
D.C., t. Il, p. 298.
42Simon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
Deux points du latino-américanisme de Bolivar auxquels, ci-dessus, il a été fait allusion
appellent un développement particulier: la constitution bolivienne de 1826, et le
Congrès de Panama de 1826.
Lorsque, au lendemain d'Ayacucho, Sucre se rendit dans le Haut Pérou, les habitants
de cette région avaient déjà proclamé leur indépendance, manifestant ainsi leur volonté
de n'être rattachés ni à Buenos Aires, ni à Lima. Placé devant le fait accompli, Bolivar
dut en prendre son parti. Il tenta malgré tout de nouer des liens entre cette nouvelle
nation et le Pérou et la Colombie en la dotant d'une constitution appropriée. La
constitution bolivienne fut conçue par Bolivar comme devant être applicable à la
Fédération des Andes qu'il envisageait de créer. L'élément unitaire essentiel concernait
l'exécutif, attribué à un président à vie et à un vice-président. Cette disposition
constitutionnelle lui semblait fondamentale: « Le Président de la République est, dans
notre Constitution, comme le Soleil qui, ferme en son centre, donne vie à l'Univers.
Cette Autorité suprême doit être perpétuelle, car dans les systèmes sans hiérarchies on a
besoin, plus qu'en d'autres, d'un point fixe autour duquel se meuvent les Magistrats et
les citoyens: les hommes et les choses70.» La présidence à vie apparaissait déjà dans la
« Lettre de la Jamaïque» de 1815. Bolivar imposa cette forme présidentielle en vue
d'éviter de fréquentes élections dont il se méfiait, y voyant un ferment d'agitation.
Outre la perpétuité du mandat du Président, ce qui frappe c'est qu'il ne jouit
pratiquement d'aucun pouvoir71. On se heurte ici à une contradiction car, auparavant,
Bolivar s'était toujours déclaré en faveur d'un exécutif fort. Cette contradiction est
levée si on prend garde que, dans l'esprit de Bolivar, le Président de la Fédération des
Andes ne pouvait être que lui. Or, du fait de son charisme, il jouissait d'une autorité
naturelle; il n'avait pas besoin que la constitution définisse ses pouvoirs. En revanche,
la présidence devait être à vie afin de donner davantage de prestige au Président,
symbole de l'union.
L'ambitieux projet de Fédération des Andes auquel Bolivar tente de donner vie à
partir de 1825 illustre une évolution capitale de sa pensée. Dans sa Lettre de la
Jamaïque, le caudillo vénézuélien, après avoir rêvé à l'union de l'Amérique latine,
reconnaissait qu'elle était irréalisable et que quinze États indépendants se
72.constitueraient
C'était en 1815. Dix ans plus tard, Bolivar a changé d'avis. Il lutte ardemment en
faveur de la Fédération des Andes et du Congrès de Panama. À quoi est dû un tel
changement? Victor Andrés Belaunde y voit deux raisons: psychologique et politique.
Du point de vue psychologique, il est normal que le simple caudillo, vaincu, de 1815,
sacrifie au réalisme. De même, on s'explique très bien que Bolivar, en 1825, au sommet
de sa gloire, adulé partout, se laisse séduire par l'utopie. Le visionnaire l'emporte, alors,
sur le pragmatique. Du point de vue politique, Bolivar se montre très préoccupé par la
70. Simon Bolivar: Escritos politicos, Madrid, Alianza Editorial, 1969, p. 130.
71. Bolivar insiste là-dessus: « On l'a décapité pour que nul ne redoute ses intentions, et on lui a
lié les mains pour qu'il ne porte préjudice à personne. », ibid., p. 130-131.
72. Ibid., p. 76-77.
43Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
conjoncture internationale. Le rétablissement de l'absolutisme de Ferdinand VII rend
redoutables de possibles tentatives de reconquête espagnole, avec l'appui de la Sainte
Alliance. Bolivar est sensible aussi au danger brésilien. Pour conjurer ce double péril, il
ne voit qu'une parade: l'unité hispano-américaine.
Belaunde, tout en saluant la grandeur de l'entreprise bolivarienne, ne masque pas
son erreur d'appréciation. La création d'un État multinational exigeait, préalablement, la
consolidation des États nationaux73. La Fédération des Andes avorte très vite. Bolivar
est le premier conscient de son échec. À peine a-t-il quitté le Pérou que, le 26 octobre
1826, il écrit à Santa Cruz le déliant de tout engagement vis-à-vis de la Confédération.
Le 26 janvier 1827, des troupes colombiennes, stationnées au Pérou, se soulèvent pour
le maintien de la Constitution colombienne et contre la Constitution bolivienne. Les
plus hautes autorités colombiennes, notamment le vice-président Santander, n'hésitent
pas à les approuver, ce qui entraîne la rupture de Bolivar et de Santander. Non
seulement la Fédération des Andes se désintègre mais un conflit ouvert oppose très vite
le Pérou et la Colombie pour la possession de Guayaquil. Les Péruviens s'en emparent
1erle février 1829. Vaincus à deux reprises par les Colombiens, ils sont contraints de
signer un traité de paix, le 22 septembre 1829, aux termes duquel Guayaquil retourne à
la Colombie.
Cette guerre est l'illustration même de l'échec du Congrès de Panama, tenu en 1826.
L'unionisme latino-américain était une idée fort répandue au temps de l'Indépendance.
C'est ce qui apparaît dans de nombreuses manifestes de dirigeants révolutionnaires qui
s'adressent, comme ce fut déjà le cas dans la lettre écrite par le jésuite Juan Pablo
Viscardo - en 1792 - aux «Espagnols américains». Ce qui semble significatif,
également, c'est la fréquente participation des créoles de telle partie de l'empire aux
luttes de telle autre partie. Une fois la victoire acquise, il n'est pas rare de voir ces
mêmes hommes, qui ont quitté leur contrée d'origine, occuper de hautes charges dans
les nouveaux États. Plusieurs leaders séparatistes envisagèrent des projets de
confédération. Tel fut le cas de Miranda, des Chiliens Martinez de Rozas et Juan Egafia,
du Hondurien José Cecilio deI Valle ou de l'Argentin Bernardo Monteagudo dans son
Essai sur la nécessité d'une fédération générale entre les États hispano-américains et
plan de son organisation.
C'est Bolivar, bien sûr, qui exprime avec le plus d'éclat cet esprit unitaire qui
culmine en 1826. Deux jours avant Ayacucho, Bolivar prit l'initiative d'adresser une
circulaire à tous les gouvernements hispano-américains pour les inviter à participer au
Congrès de Panama. Il n'envoya pas d'invitation au Brésil, en raison de sa forme
monarchique de gouvernement, pas plus qu'aux États-Unis. Toutefois, le gouvernement
colombien, alors dirigé par Santander, celui du Mexique et de l'Amérique centrale,
transmirent l'invitation à Washington. Les États-Unis la déclinèrent et dépêchèrent deux
observateurs qui arrivèrent trop tard à Panama. Bolivar se félicita de leur défection. Il
73. «Des gouvernements nationaux forts étaient la base véritable de toute future alliance ou
confédération. » Victor Andrés Belaunde, Bolivar y el pensamiento politico de la Revolucion
hispanoamericana, Madrid, Ediciones Cultura Hispânica, 1959, p. 308.
44Simon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
est donc discutable de voir en Bolivar un précurseur du panaméricanisme. Le
Libertador, en revanche, insista pour que l'Angleterre fût présente. Non point qu'il
souhaitât la voir intégrer la fédération mais afin qu'elle lui accordât sa protection. Il y
eut effectivement des observateurs anglais. Le Congrès se déroula à Panama, du 22 juin
au 15 juillet 1826. Y étaient représentés le Pérou, les Provinces Unies de l'Amérique
centrale, le Mexique et la Grande Colombie. La Bolivie n'y fut pas représentée car elle
venait à peine de se constituer. Le Chili et l'Argentine, par défiance vis-à-vis de la
Colombie, s'abstinrent d'envoyer des représentants. Comme il se doit, le Paraguay du
docteur Francia se récus~.
Les plénipotentiaires souscrivirent plusieurs documents: un « traité d'union, ligue et
confédération perpétuelle », un accord pour constituer une armée de 60 000 hommes et
une marine destinées à la défense commune de l'Amérique espagnole. L'engagement
fut pris d'une nouvelle réunion, huit mois plus tard, à Tacubaya, près de México. Des
réunions biannuelles furent prévues, en temps de paix et annuelles, en temps de guerre.
En fait, étant donné les difficultés dramatiques auxquelles durent faire face les nouvelles
nations, il n'y eut plus de réunion. En dépit de son échec, le Congrès de Panama est un
événement important pour l'Amérique latine. Il est l'expression d'un idéal unioniste
bolivarien toujours vivant.
Un autre aspect du latino-américanisme de Bolivar mérite d'être abordé: sa fonction
interne. L'émancipation une fois acquise, le Libertador vise avant tout à conjurer
l'anarchie qui se répand sur tout le continent. S'il prolonge durant plusieurs années son
séjour dans le sud c'est pour tenter d'écarter la menace du chaos. Tous ses efforts seront
vains et il en aura conscience. Dès son départ du Pérou, il pressent que le désordre va
prévaloir74, que l'élite créole va s'entre-déchirer dans la lutte pour le pouvoir. Dans les
années qui suivent, l'instabilité chronique, généralisée, conduit Bolivar au désespoir.
Retenons, parmi tant de documents qui en témoignent, cette lettre d'avril 1829 à José
Fernandez Madrid: « Je vous avoue franchement que je suis épouvanté par la situation
de l'Amérique. Il n'est pas un seul État qui ne subisse chaque année des changements
plus ou moins cruels. Ceci ne saurait durer ou, en tout cas, je ne puis l'admettre75. »
Retenons surtout un article bien connu, intitulé « Un regard sur l'Amérique espagnole »,
écrit à Quito en 182976.Après avoir passé en revue chaque pays hispano-américain et
avoir analysé sa situation anarchique, il en tire la conclusion que la révolution a échoué
et en arrive même à regretter l'époque coloniale! En réalité, surmontant son amertume,
ses désillusions, Bolivar lutta jusqu'à son dernier souffle pour juguler les forces
centrifuges.
74. Le 7 juin 1826, à Lima, il prophétise: «Tout ce monde s'effondrera dès que je regagnerai la
Colombie. » D.C., 1. II, p. 406. Un an plus tard, le 8 juin 1827, à Caracas, c'est l'Amérique tout
entière qui le désespère: « En un mot, ce Nouveau Monde n'est qu'une mer déchaînée qui tardera
de nombreuses années avant de s'apaiser. » D.C., 1.II, p. 631.
75. D.C., 1.III, p. 183.
76. D.C., 1.III, p. 841-847.
45Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
Dans ce combat, la formation, à son initiative, d'une fédération des Andes regroupant la
Grande Colombie, le Pérou et la Bolivie, constituait une pièce maîtresse. Dès 1820,
Bolivar avait assigné à la création de la Colombie un rôle stabilisateur, unificateur: « la
cause unique, pour ainsi dire, qui m'a conduit à proposer la création de la Colombie a
}}été l'idée de détruire pour toujours les motifs de haine, de discorde et de dissolution77.
En 1825, au moment où le séparatisme vénézuélien s'affirme et que l'État
colombien se montre incapable d'en venir à bout, Bolivar fonde tous ses espoirs sur le
Congrès de Panama pour dissuader les séparatistes. À l'évocation de la grande nation
hispano-américaine, il s'enthousiasme et il envisage d'assister au congrès. Il projette
une fédération avec un pouvoir central doté de larges pouvoirs, capable de maintenir la
sécurité intérieure et extérieure. En fait, il dut subir une nouvelle déception. Le Congrès
de Panama aboutit à une alliance vague, stérile.
Bolivar comptait sur le Congrès pour contribuer à la stabilité du continent. Il essuya
une totale déconvenue. Cela nous amène à nous interroger sur l'idée que se faisait
Bolivar de la stabilité politique. De toute évidence, une idée conservatrice. Aussi bien
son projet de constitution d'Angostura (1819) que sa constitution bolivienne (1825)
instaurent un régime libéral nettement autoritaire. L'exercice du pouvoir est l'apanage
d'une minorité mais, à la différence des régimes bourgeois européens de l'époque, le
droit de vote n'est pas subordonné à la richesse mais à l'instruction. Une telle
discrimination, savoir lire et écrire, écartait de la vie politique l'immense majorité de la
population.
Salcedo Bastardo tient malgré tout Bolivar pour un modèle de démocrate78.Pour lui,
le suffrage universel était alors inapplicable en Amérique et, en conséquence, le suffrage
restreint ne contredit pas les convictions démocratiques du Libertador. Ce dernier s'est
exprimé très clairement à propos de la démocratie. Dans le discours d' Angostura, il
l'identifie au meilleur régime possible, à celui qui s'accompagne d'une absolue liberté
mais, se fondant sur I'Histoire, il le juge utopique. Il lui apparaît que les systèmes
aristocratiques et monarchiques ont connu au cours des siècles la permanence et la
prospérité alors que l'unique expérience démocratique, celle d'Athènes, a échoué.
Bolivar ajoute que, en Amérique, la démocratie serait d'autant plus inapplicable que le
colonialisme a avili l'esprit civique des Hispano-américains durant trois siècles, les
rendant inaptes à une société de liberté.
Épousant la conception de Montesquieu, il pose en principe que l'exercice de la
liberté exige des citoyens vertueux. Dans cette perspective, il assigne un rôle
fondamental à l'éducation: inculquer les vertus civiques aux futurs citoyens. Il rappelle
77. O.C., 1.I, p. 452.
78. « Ce qui est permanent et essentiel chez Bolivar c'est son révolutionnarisme intégral et son
esprit démocratique. Ce qui est transitoire et accidentel ce sont quelques aspects discutables du
traitement quotidien des affaires et deux institutions: le sénat héréditaire et la présidence à vie ».
José Luis Salcedo Bastardo, Bolivar: un continent et un destin. Paris, La Pensée Universelle,
1976, p. 124.
46Simon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
qu'il a dû libérer le peuple par la force79. Les masses lui inspirent une méfiance
instinctive. Il lui semble qu'elles tendent spontanément vers l'anarchie. Aussi se
prononce-t-il pour un État fort, en mesure de réprimer leurs assauts. Par ailleurs,
l'immensité du Nouveau Monde lui paraît un obstacle supplémentaire à la démocratie
en Amérique80. Ses dures attaques à la constitution espagnole de 1812, jugée par lui trop
avancée, sont significatives81. Il est également intéressant de constater qu'il attribue un
rôle contre-révolutionnaire à son projet d'alliance entre la Colombie, le Pérou et la
Bolivie82.Dans une lettre/à sa sœur Maria Antonia, il lui conseille de ne pas se mêler de
politique et il manifeste la même exigence à l'égard de son neveu, considérant que la doit être seulement du ressort de ceux qui perçoivent un traitement de 1'État83.
Les critiques de la presse lui semblent parfois si insupportables qu'il n'hésite pas à la
bâillonner84.
Une série de circonstances historiques poussaient Bolivar à s'écarter de la
démocratie. Il n'ignorait pas, évidemment, l'esprit conservateur des gouvernants
britanniques et la nécessité, pour lui, d'apparaître comme un leader modéré pour gagner
leur confiance. Les menaces de la Sainte Alliance et du Brésil l'incitaient aussi à la
prudence. Il rend responsables les libéraux espagnols du désastre du Triennat pour ne
pas avoir su limiter leurs réformes. Pour sa part, il évite de provoquer la réaction
européenne et les gouvernements traditionalistes du Pérou et du Mexique85. L'extension
de l'anarchie entraîne chez lui une évolution droitière. Deux signes méritent d'être
relevés, très révélateurs. Dans le domaine constitutionnel, il envisage en 1826
86. Dans led'importants changements« dans le sens des bons principes conservateurs»
domaine religieux, l'agressif anticlérical de 180487s'est converti en un ardent défenseur
79. « Pourquoi dois-je me sacrifier pour des peuples ennemis qu'on a dû contraindre par la force à
défendre leurs droits et qu'on doit aussi contraindre par la force à faire leur devoir? », écrit-il le
1er juin 1829. o. C., 1.III, p. 207.
80. O.C., 1.II, p. 875.
81. O.C., 1.II, p. 9.
82. « La ligue entre la Colombie, le Pérou et la Bolivie est chaque jour plus nécessaire comme
remède à la gangrène de la révolution de plus en plus maligne et complexe alors que l'Amérique
toute entière se transforme de façon accélérée en un tableau épouvantable de désordre
sanguinaire. » o. C., 1.III, p. 226.
83. o. C., 1.II, p. 458.
84. O.C., 1.II, p. 496.
85. O.C., 1.II, p. 722.
86. O.C., 1.II, p. 323.
87. En 1804, Bolivar estimait: « Le désir de dominer et d'occuper le premier rang dans l'État est
la pensée de tous les ecclésiastiques. » O.C., 1.I, p. 25. Cf. aussi sa lettre sévère à l'archevêque de
Caracas, du 10 août 1813, où il dénonce la responsabilité du clergé dans l'échec de la première
république vénézuélienne et où HIe met en demeure de soutenir l'émancipation. O.C., 1. I, p.
5960. Le 8 novembre 1819, il engage Santander à obliger l'Église à prendre le parti de la
Révolution. O.C., 1. I, p.399-400. Le 25 juin 1825, H incite encore le général Gutiérrez de la
Fuente, à Cuzco, à traiter l'évêque sans ménagement: «si l'évêque ne veut publier sa pastorale,
exigez son départ du pays et confisquez les biens d'un de ses frères qu'il a en Espagne. » O.C.,
1.II, p. 153.
47Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
des droits de l'Église catholique88. Sa haine de l'anarchie est telle qu'il n'hésite pas à
conseiller au gouvernement colombien de solliciter une médiation anglaise ou
nordaméricaine pour étouffer les soulèvements populaires89.
Si, comme on vient de le constater, Bolivar rejette la démocratie, on peut affmner
qu'il rejette tout aussi fermement toute forme de gouvernement tyrannique. Durant la
guerre de libération, il fut amené à exercer les pleins pouvoirs mais il se refusa toujours
à être un despote. C'est ce qu'il déclare le 7 juin 1826 : « Pour sauver la patrie, j'ai dû
être un Brutus et, pour mettre un terme à la guerre civile, je devrais être un Sylla. Ceci
ne me convient pas et je préférerais tout perdre, la vie même, plutôt que de le
devenir9o.» Il reçut toujours la charge de dictateur de façon transitoire et en s'obligeant
à rendre compte de sa gestion devant les représentants du peuple. Son légalisme
s'exprime dans de multiples déclarations91.
Apparemment, en une seule occasion, il accepta le pouvoir d'une sédition, en juin
182892,mais avec l'intention arrêtée de restaurer rapidement l'autorité de l'assemblée
nationale93.
En résumé, Bolivar rejette tout autant la tyrannie que la démocratie. On ne saurait
douter de son libéralisme, conservateur, même si les libéraux les plus avancés de son
temps voyaient en lui un liberticide. Son idéologie libérale s'incarne dans la
reconnaissance de la souveraineté nationale, dans son exaltation de la liberté, son
affmnation des droits individuels, notamment l'égalité.
Bolivar et le problème de l'esclavage
C'est sous une double approche, de l'idéologie et de la praxis, que la problématique de
l'esclavage chez Bolivar doit être envisagée. On doit tout d'abord s'interroger sur sa
position vis-à-vis de l'esclavage, antérieurement à ses décrets abolitionnistes de 1816. À
la lecture de ses écrits, on constate qu'avant cette date, apparemment, il ne se prononce
pas sur la question. C'est seulement dans un document de 1815, la fameuse Lettre de la
Jamaïque, envoyée à des fins de propagande à l'Éditeur de The Royal Gazette de
88. Le 30 juin 1828, il éclaire ainsi Pâez sur ses intentions: «Mon projet est d'asseoir mes
réformes sur la base solide de.la religion. » D.C., t. II, p. 905. Le 22 novembre 1829, il écrit dans
le même esprit: « La religion doit jouir d'une protection absolue de la part du gouvernement. »
D.C., t. III, p. 365 ; cf. aussi D.C., t. II, p. 927 et p. 952.
89. Cf D.C. t. II, p. 240, 242, 244 et 246. Cf. aussi t. III, p. 166-167. De façon contradictoire,
après avoir souhaité une médiation yankee au Pérou, il déclare à propos des États-Unis, le 5 août
1829 : «... ils semblent destinés par la Providence à accabler l'Amérique de misères au nom de la
liberté. » D.C., t. III, p. 279.
90. D.C., t. II, p. 403.
91. D.C., t. II, p. 403.
92. D.C. t. II, p. 897.
93. D.C., t. II, p. 955.
48Simon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
Kingston, qu'on a connaissance de ses vues. Bolivar y décrit la situation de l'esclave
dans l'Amérique espagnole de façon idyllique. À l'en croire, les esclaves vivent
paisiblement dans les haciendas, contents de leur sort. Les chefs espagnols, comme
Boves ou Morales, ont cherché à les dresser contre leurs maîtres mais, pour y parvenir,
ils ont dû recourir à la force94.Ce tableau ne correspond évidemment en rien à la réalité
vénézuélienne. Entre 1770 et 1799, dix importantes révoltes d'esclaves avaient eu lieu
au Venezuela où, à la fin du XVIIIe siècle, on comptait 30 000 nègres marrons. C'est
spontanément que les esclaves apportèrent leur soutien aux autorités espagnoles contre
les séparatistes créoles. Bolivar le savait mieux que personne mais il lui convenait, à
cette date, de rassurer les Anglais sur la situation sociale dans son pays pour obtenir plus
facilement leur concours.
Dans la vie de Bolivar, le moment décisif à propos de l'esclavage se situe à la fin de
1815, au cours de son séjour à Haïti. À ce moment crucial, le caudillo vénézuélien
réfléchit sur les causes de l'effondrement des deux premières républiques. Il perçoit le
manque d'adhésion des masses populaires - des esclaves, pour une large part - à la
cause patriotique et, pour surmonter cet obstacle majeur, il opte pour l'abolitionnisme. Il
est d'autant plus porté à le faire que le président haïtien Petion est tout disposé à l'aider
militairement sous réserve qu'il supprime l'esclavage. Bolivar se montrera fidèle à la
parole donnée ainsi que l'attestent ses trois décrets du 2 juin, 6 juillet et 31 décembre
1816 d'affranchissement des esclaves. Le premier décret stipulait un affranchissement
conditionnel. La liberté serait rendue aux seuls esclaves, de 14 à 60 ans, qui
rejoindraient les rangs des patriotes. Ceux qui ne s'enrôleraient pas, tout comme leurs
familles, resteraient soumis à la servitude. Par le décret du 6 juillet, avant son offensive
contre Caracas, Bolivar tenta d'attirer davantage à lui les esclaves en proclamant une
émancipation totale, sans condition préalable. L'objectif militaire des décrets - grossir
les rangs de l'armée - ne fut pas immédiatement atteint. Dans une lettre au général
Marion, Bolivar se plaint de la passivité des esclaves et l'attribue à « la stupidité» à
laquelle ils ont été réduits par des siècles de tyrannie espagnole. Au bout de quelques
mois, l'abolitionnisme bolivarien devait porter ses fruits et, pour une très large part,
c'est la contribution des Noirs qui assura les succès décisifs de l'armée patriote.
Du point de vue idéologique, l'antiesclavagisme de Bolivar s'exprime avec
beaucoup de netteté et de force dans le discours qu'il prononça devant le Congrès
d'Angostura, le 15 février 1819. Le passage sur l'esclavage s'achève par cette
péroraison véhémente: «J'implore la confIrmation de la liberté absolue des esclaves
comme j'implorerais ma vie et la vie de la république95. » Le Congrès tarda dix mois
avant de répondre à l'appel passionné du Libertador. Le Il janvier 1820, il prit un
décret qui prescrivait une émancipation graduelle et ce même décret ne s'appliquerait
qu'à partir du moment où le prochain Congrès aurait adopté une législation appropriée.
En d'autres termes, l'assemblée d'Angostura, dominée par les propriétaires terriens, ne
suivit pas Bolivar.
94. D.C., 1. I, p. 180.
95. D. C., 1. III, p. 694.
49Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
Dans son article, « La place de Simon Bolivar dans le procès de destruction du système
esclavagiste aux Caraïbes », Orono D. Lara, après avoir souligné l'accent pathétique du
discours d' Angostura, déclare: « On peut d'ailleurs s'interroger sur la sincérité de
Bolivar à cette occasion, car il se contenta d'évoquer l'abolition dans son discours sans
chercher à l'imposer dans la pratique économique et sociale96.» Selon Orono D. Lara, le
leader vénézuélien disposait alors d'un pouvoir sans partage et il aurait pu imposer
l'affranchissement s'il l'avait voulu97. Cette opinion n'emporte guère l'adhésion. En
fait, l'expérience prouve que le Congrès jouissait de prérogatives dont il savait user.
C'est ainsi que d'autres propositions de Bolivar, auxquelles il tenait particulièrement,
comme - dans son projet constitutionnel - le sénat héréditaire et le pouvoir moral,
furent repoussées. Il est donc faux de prétendre, ainsi que le fait Orono D. Lara, que:
« c'est lui qui leur présenta le 15 février 1819 un projet de constitution qui fut adopté en
août98...»
En 1821, un nouveau Congrès se réunit, le Congrès de Cucuta et le problème de
l'esclavage fut à soulevé. Le 14 juillet, Bolivar demanda la liberté des enfants
qui naîtraient de parents esclaves99. La loi d'affranchissement du 21 juillet admit
96. Cahiers des Amériques latines, 1984, n° 29-30, p. 232.
97. «Bolivar avait alors tous les atouts dans sa main... il restait encore l'homme fort de l'État
vénézuélien. »Ibid., p. 232.
98. Ibid., p. 233. À propos du Congrès d'Angostura, Augusto Mijares a pu écrire à juste titre, au
vu du rejet de certaines propositions du Libertador : «Ce Congrès ne fut pas une farce
personnaliste, ni un arrangement politique pour présenter à l'opinion publique internationale une
apparence de constitutionnalité. Ce fut l'installation d'un véritable gouvernement délibératif qui
intervint en toute indépendance et, qui, plus tard, au lieu de se soumettre après les victoires du
Libertador, se montra, au contraire, extrêmement soucieux de ne pas fléchir sous son prestige. »
El p. 348.
99. C'est avec beaucoup de fermeté que Bolivar avance cette proposition. «Les enfants
d'esclaves qui, désormais, naîtront en Colombie doivent être libres, car ces êtres appartiennent
seulement à Dieu et à leurs parents, et ni Dieu ni leurs parents désirent leur malheur... De cette
façon, on concilie les droits possessifs, les droits politiques et les droits naturels. » Il adjure le
Congrès de donner suite à sa demande, en récompense à la victoire de Carabobo «remportée par
l'armée libératrice, dont le sang a été versé seulement pour la liberté ». O.C., t. III, p. 718.
Dans cette analyse, trop rapide, de l'attitude de Bolivar face à l'esclavage, on ne saurait passer
sous silence un long développement du message du Libertador au Congrès constituant de la
Bolivie, du 25 mai 1826, où, avec une véhémence exceptionnelle, ill' exhorte à un abolitionnisme
total: «législateurs, l'esclavage est l'infraction de toutes les lois. La loi qui assurerait son
maintien serait la plus sacrilège qui soit. Quel droit alléguer pour son maintien? Sous quelque
aspect qu'on examine ce délit, je suis persuadé qu'il n'y a pas un seul Bolivien, aussi dépravé
soit-il, qui ose légitimer la plus flagrante violation de la dignité humaine. » Il poursuit avec une
éloquence tout aussi passionnée: « Un homme possédé par un autre homme! Un homme objet de
propriété! Une image de Dieu sous le joug ainsi qu'un animal! Dites-moi: où sont les titres des
usurpateurs de I'homme? La Guinée nous les a envoyés parce que l'Afrique, dévastée par des
luttes fratricides, n'offre plus que crimes. » Il conclut: « Transmettre, proroger, éterniser ce crime
entaché de supplices est le plus choquant des outrages. Fonder un principe de possession sur le
plus féroce délit ne pourrait se concevoir sans un bouleversement des éléments du droit et sans la
perversion la plus absolue des notions du devoir. Nul ne peut enfreindre le dogme saint de
l'égalité. L'esclavage pourrait-il exister là où règne l'égalité? ». O.C., t. III, p. 768..769.
50Simon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
seulement une abolition graduelle en vue de ne pas léser les droits des propriétaires. La
« liberté des ventres» fut approuvée mais les enfants d'esclaves devraient travailler
pour les maîtres de leurs mères jusqu'à l'âge de 18 ans. Alors, seulement, la liberté leur
serait concédée.
Afin de favoriser la libération progressive des esclaves adultes, un mécanisme
complexe fut mis en place. Des juntes provinciales furent chargées de percevoir les
impôts frappant les héritages et de réunir ainsi des fonds pour le rachat des esclaves. En
janvier 1822, Bolivar continua à recruter des esclaves pour l'armée mais, conformément
à la loi, les propriétaires reçurent une indemnisation. Cette fois, il ne put leur promettre
la liberté car le Congrès lui en dénia le droit. Le système légal d'émancipation s'enlisa
en raison de l'inefficacité des juntes. La province de Bogotâ n'affranchit que
22 esclaves en 1822, un seul en 1823 et 33 en 1824. Dans cette province, le nombre des
esclaves s'élevait à 1 935 en 1821.
La confrontation entre le secteur progressiste - conduit par Bolivar - partisan de
l'affranchissement et le secteur conservateur s'aiguise à partir du moment où le sort des
armes tourne à l'avantage des indépendantistes. Le Venezuela et la Colombie une fois
libérés, les esclavagistes refusent de nouvelles levées d'esclaves pour les campagnes
militaires du sud. Parallèlement, le processus abolitionniste s'affaiblit et cela apparaît à
travers divers décrets de Bolivar. En 1827, ce dernier promulgue une longue résolution
pour réglementer la loi de 1821 où il reconnaît qu'elle «n'a pas été efficace dans la
pratique ». Il y affirme que « le bien public» demande « que la fin sacrée proposée ne
devienne pas illusoire». Grâce à ses pressions, le fonctionnement de certaines juntes
provinciales s'améliora et des centaines d'esclaves recouvrèrent la liberté. On ne saurait
donc suivre Oruno D. Lara lorsqu'il considère que, en 1827, Bolivar a contribué à la
restauration du système esclavagiste: «Bolivar, par son décret de 1827, participa
directement à la remise en marche de la machinerie esclavagiste. Ce jugement surprend
d'autant plus que l'auteur de l'article lui-même signale que Bolivar s'efforça
d'améliorer l'organisation fiscale, amélioration qui profitait directement à
l'affranchissement. De toutes manières, on ne saurait parler de «remise en marche de la
machinerie esclavagistelOo.» À partir des guerres d'indépendance, de façon irréversible,
on assiste en effet à la décomposition croissante de l'esclavage. Quelques statistiques
suffisent à le prouver. Au Venezuela, les esclaves étaient au nombre de 87 800 en 1810 ;
en 1829, ils étaient 50 000 ; 36 000 en 1834 et 12 000 en 1854.
Pour sa part, jusqu'à la fin de sa vie, Bolivar s'efforça d'accélérer le mouvement
d'émancipation. On connaît de lui un décret en ce sens, de juin 1828. En raison de
l'anarchie politique, ses effets furent minimes. On retiendra aussi que Bolivar lutta
contre la traite. En 1825, le Congrès décida que les négriers seraient exécutés. Ayant été
informé en 1828 que cette loi était fréquemment violée, Bolivar ordonna la mise en
liberté de tous les esclaves importés et vendus depuis 1821. On se souvient, enfin, que
Bolivar fut un des premiers à rendre leur liberté à ses milliers d'esclaves.
100. Op. cil., p. 234.
51Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
Sur la politique de Bolivar vis-à-vis de l'esclavage, on peut opposer deux conclusions:
l'une, négative, de Oruno D. Lara - « Simon Bolivar n'a qu'une face de libertador.
L'autre, la plus importante, tournée vers les nègres, restera à jamais voilée. Libertador
face aux Espagnols, mais pas face aux nègres}}(p. 236). - l'autre, positive, de Harold
Bierck. Ce dernier, à l'issue d'une substantielle étude considère que Bolivar « avait
œuvré plus que personne en faveur des Noirs de la Colombie depuis l'époque du saint
Pedro Claver, le saint patron des NoirslOl. }}À notre avis, ce jugement de Harold Bierck
correspond davantage à, la vérité historique. Contrairement aux allégations de Lara,
toutes les mesures adoptées par Bolivar - on l'a vu - contribuèrent, non à
l'affermissement de la servitude en Colombie mais à son effondrement. Ce n'est pas un
hasard si l'abolition totale, au Venezuela, intervient en 1854 alors que, à Cuba et au
Brésil, il faudra attendre trois décennies supplémentaires. Il est hors de doute que, par sa
dénonciation permanente de l'esclavage, par l'affmnation répétée de l'égalité de tous
les hommes, Bolivar a précipité la disparition du système esclavagiste. Seuls les intérêts
des planteurs et la nécessité d'instaurer un nouveau régime économique freinèrent le
processus.
Évidemment, il serait abusif d'attribuer à Bolivar un rôle déterminant dans
l'élimination de l'esclavage. Deux motifs essentiels méritent d'être mis en avant. Tout
d'abord, une raison politique: la lutte tenace, obstinée, permanente, multiforme des
esclaves eux-mêmes. Ceux-ci ne se résignèrent jamais à leur servitude et manifestèrent
leur protestation par des évasions individuelles, des rebellions et une active participation
aux conspirations d'autres catégories sociales. Le combat incessant des esclaves
contraignit les planteurs à renoncer, progressivement, à leur infâme privilège. Le mérite
de Bolivar est d'avoir été le représentant le plus lucide de la classe dominante. Il a été le
premier à comprendre que la paix sociale était subordonnée à l'abolition de l'esclavage
et le premier à vouloir mettre en accord la réalité avec ses principes de liberté.
Des considérations économiques expliquent également la désintégration du régime
esclavagiste. Le processus d'affranchissement traduit la crise de l'agriculture de
plantation fondée sur la main-d'œuvre servile. Les propriétaires prirent conscience que
les esclaves étaient moins productifs qu'une main-d'œuvre salariée et qu'ils avaient
donc intérêt à les transformer en «péones}} ou en fermiers, plus rentables. Si
l'émancipation se prolongea jusqu'en 1854, cela est dû avant tout à l'exigence des
planteurs d'être indemnisés. Il y avait là un problème financier difficile à résoudre.
Économiquement, il était admis que deux travailleurs libres produisaient autant que trois
esclaves. Les systèmes esclavagistes n'étaient viables qu'autant que la concurrence ne
s'exerçait qu'entre eux. Avec l'essor du capitalisme, le régime de travail forcé devint
une anomalie aussi bien économique que sociale.
De l'article de Oruno D. Lara, précédemment cité, un autre point de vue appelle un
commentaire, par l'importance de ses implications. L'enjeu de la guerre
d'indépendance, au Venezuela, s'y trouve ainsi défmi : «La question du pouvoir -
101. «Bolivar y la esclavitud », Boletin de la Academia Nacional de la Historia (Venezuela),
t. XXXVI, avril-juin 1953, n° 142, p. 133.
52Simon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
pouvoir blanc, pouvoir noir - domine la problématique et les solutions retenues par les
oligarchies en présence dépendent du rapport de force» (p. 236). Cette approche
purement ethnique des affrontements politiques au Venezuela, de 1810 à 1820, met
l'accent sur un aspect effectivement essentiel. Toutefois, on ne peut s'en tenir à la
contradiction entre blancs et Noirs. Parmi les blancs, un clivage important séparait les
créoles des péninsulaires et, parmi les Noirs, différentes options politiques
s'exprimaient. Il importe surtout d'observer que, pour Bolivar, l'alternative ne se
résumait pas à «pouvoir blanc ou pouvoir noir» mais se défmissait en ces termes:
indépendance nationale sous l'hégémonie créole ou pouvoir noir et extermination des
blancs. Dans le premier cas, la nation vénézuélienne pouvait naître par l'intégration de
toutes ses composantes ethniques. Dans le deuxième cas, à l'exemple de Haïti, un État
noir aurait pu s'instaurer sous la domination des mulâtres.
La vision intégrationniste de Bolivar prévalut. Cette intégration bénéficia avant tout
aux créoles, dépositaires du pouvoir, mais elle bénéficia aussi à l'ensemble du peuple
vénézuélien. En mettant un terme à la guerre raciale - une des principales dimensions
des guerres d'indépendance - Bolivar eut le mérite d'endiguer l'épouvantable
hécatombe de la guerre civile. Selon un historien, Codazzi, les victimes directes (morts
sur le champ de bataille) ou indirectes (victimes d'assassinats, du tremblement de terre,
de la faim ou de la peste) occasionnées par le conflit doivent être évaluées à
262 000 personnes pour une population de 800 000 habitants. Environ le tiers de la
population disparut. Les pertes affectèrent surtout la minorité blanche. German Carrera
Damas souligne « la quasi destruction de la classe dominante blanche» à l'issue de la
guerre102.La victoire de la République mit fm pratiquement à la guerre raciale au
Venezuela; elle ne réapparut momentanément qu'au cours de la guerre fédérale
(18591863). Les conflits politiques perdirent toute dimension ethnique.
La pensée politique du Libertador
au cours des dernières années de sa vie
La dernière période de la vie de Bolivar a donné lieu à d'âpres controverses. Les
historiens divergent sur le sens à donner aux orientations politiques de Bolivar, de 1826
à 1830. L'historien vénézuélien Gil Fortoul oppose le Bolivar maître d'œuvre de
l'indépendance à celui qui serait « l'auteur des décrets réactionnaires de 1828». En
revanche, selon Salcedo Bastardo, si Bolivar, en août 1828, assume des pouvoirs
dictatoriaux, c'est dans l'intention de donner un nouvel élan à la révolution en vue de
mener à bien des réformes anti-oligarchiques. Salcedo Bastardo rappelle que, dans le
message de Bolivar au Congrès Constituant de la République de Bolivie, de même que
dans son discours au d' Angostura, le principe de l'égalité était affirmé avec
102. « Bolivar y el proyecto nacional venezolano », Cahiers des Amériques latines, 1984, n°
2930, p. 168.
53Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
vigueur. Effectivement, il avait déclaré: « J'ai conservé intacte la loi des lois - l'égalité -
sans elle périssent toutes les garanties, tous les droits. »
Fréquemment, les historiens établissent un parallèle entre Bolivar et Santander.
L'affrontement entre le président de la Colombie, Bolivar, et son vice-président,
Santander, est souvent perçu comme l'expression de la lutte entre le militarisme et le
civilisme. De 1826 à 1830, les ennemis de Bolivar, partisans de Santander, affirmaient
que tel était l'enjeu du bras de fer entre les deux hommes. Ils accusaient Bolivar de
vouloir rétablir l'ancien régime colonial et le présentaient comme un démagogue.
La rivalité entre Bolivar et Santander culmina à l'occasion de la Convention
d'Ocana (avril-juin 1828), convoquée en vue de modifier la Constitution de Cucuta,
de 1821. Profitant du fait que seuls cinq pour cent de la population étaient habilités à
voter, les santandéristes obtinrent la majorité à la Convention. Les militaires bolivaristes
dénonçaient à la tribune l'enrichissement d'une minorité et l'appauvrissement de la
majorité du peuple. Ces déclarations furent très mal accueillies par les santandéristes.
Elles leur rappelaient les excès honnis de la Révolution française, des jacobins et des
montagnards. Au cours des débats, certains en vinrent à qualifier Bolivar de Robespierre
colombien et cette accusation sembla corroborée par la dictature révolutionnaire
provisoire instituée par Bolivar, le 27 août 1828.
Cette dictature ne présentait pas pour lui un caractère exceptionnel. Durant la guerre
d'indépendance, à différentes reprises, il avait assumé tous les pouvoirs, au nom
d'impératifs militaires. Cette fois-ci, ce fut au nom de considérations politiques qu'il
confisqua le pouvoir, afm de conjurer la crise qui menaçait l'existence même de la
Grande Colombie. Depuis 1826, Bolivar était convaincu que, en dépit de ses efforts, ses
projets d'union allaient échouer et que, dans chaque pays, l'anarchie entraînerait la
tyrannie des caudillos. Les témoignages de son désespoir à ce sujet sont légion.
Retenons ici cette phrase d'une lettre à Santander, du 5 novembre 1826 : «Tout me
confirme dans l'idée que la Colombie est perdue pour toujours... nous ne pouvons
sauver ce nouveau monde des serres de l'anarchie qui déjà le dévorelO3.» Bolivar
attribuait la responsabilité du désastre aux nouvelles lois adoptées par les congrès et il
proposait d'en adopter de nouvelles, plus adaptées à la réalité hispano-américaine104.
Conscient de l'échec de la grande fédération sud-américaine, le Libertador conseille aux
présidents du Pérou et de l'Équateur, Santa Cruz et Flores, de renoncer à l'union
103. D.C., 1.II, p. 489.
104. Sa condamnation des nouvelles législations est sans appel: «J'ai combattu les lois de
l'Espagne et je ne combattrai pas pour des lois aussi pernicieuses que les autres et plus absurdes
en raison de leur spontanéité... Un congrès d'animaux aurait été, comme celui de Casti, plus
sage. » 8 octobre 1826, D.C., 1. II, p. 479. Cf. aussi 1. II, p. 617 et, p. 957, sa lettre au général
Paez: «Je crois que le nouveau gouvernement que se donnera la république devra être fondé sur
nos coutumes, sur notre religion et sur nos penchants; en définitive, sur notre origine et sur notre
histoire. La législation de la Colombie n'a pas eu d'effet salutaire, parce qu'elle a consulté des
livres étrangers, entièrement étrangers à nos réalités et à notre existence. »
54Simon Bolivar, le Libertador (1783-1830)
105.puisqu'elle ne correspondpas à la volontépopulaire Pour sa part, le 26 octobre 1826,
il envisage de se consacrer au Venezuela. Mais il ne parviendra jamais à renoncer à son
rêve d'une Grande Colombie.
Minoritaires à la Convention d'Ocana, les bolivaristes décidèrent de s'en retirer ce
qui entraîna sa dissolution. Après quoi, ils prirent les armes et proclamèrent Bolivar
dictateur, le 27 août 1828. Mis devant le fait accompli, Bolivar assuma malgré tout le
pouvoir car il lui parut que ce pronunciamiento exprimait la volonté populaire et qu'il
106.serait ainsi en mesure de résoudre la crise Le danger bonapartistede sa décision ne
lui échappait pas. Pour sa part, il n'avait jamais cessé de dénoncer le despotisme de
Napoléon.
La dictature de Bolivar exaspéra les passions. Le 25 septembre 1828, le Libertador
fut même l'objet d'un attentat auquel il échappa par miracle, grâce au sang-froid de sa
maîtresse, Manuela Saenz. Les libéraux européens eux-mêmes prirent position. Alors
107,qu'ils avaient toujours porté aux nues le héros vénézué lien ils rompent avec lui.
Benjamin Constant traita Bolivar dans la presse de liberticide. Les attaques des libéraux
français causèrent une vive amertume à Bolivar108qui s'efforça de dissiper ce qu'il
considérait comme un malentendu. Il transmit une vaste documentation à son délégué à
Paris, Leandro Palacios, afm de lui permettre de faire pièce à la propagande libérale et
109.c'est en termes passionnés qu'il lui confie cette mission La vivacité des réactions
émotionnelles de Bolivar est compréhensible. Alors qu'il avait consacré sa vie à
l'émancipation de l'Amérique, il n'admettait pas d'être considéré comme un tyran. Il
promit que sa dictature serait provisoire, qu'un nouveau congrès se réunirait en 1830 et
il tint parole.
105. D.C., t. II, p.486.
106. C'est ce qui ressort de cette déclaration: « Je ne pus m'opposer au torrent populaire qui, en
ce moment terrible, m'acclamait comme le sauveur et m'a mis, à l'évidence, dans une position
assurément avantageuse pour la république en me donnant les moyens de la réformer en tout ce
qui est indispensable... ». D.C., t. II, p. 897.
107. À propos de la Bataille d'Ayacucho, Benjamin Constant avait écrit: «En Amérique, un
homme extraordinaire s'est détaché qui, durant plus de dix ans, a été l'âme de la révolution. Qu'il
s'agisse des initiatives politiques ou des combats, Bolivar occupe toujours la première place. »
108. « Toute l'Amérique - déplore-t-il - retentit de déclamations contre moi et mon unique espoir
était que l'Europe me rendrait justice; mais, maintenant, celle-ci a trompé mon attente par la
déception que m'a infligée M. Constant. » O.C.,t. III, p. 263.
109. « J'attache à cette faveur que je vous demande autant de prix, ou même davantage, que si
j'implorais la vie à un bourreau. Je déclare franchement que si mon honneur n'est pas lavé de
cette abominable imputation, j'abandonne pour toujours le commandement et l'Amérique
entière... J'ai combattu pour la liberté et pour la gloire; aussi, m'accuser ignominieusement de
tyran ajoute à ma douleur. » D.C., t. III, p. 261. Une autre lettre au général Urdaneta, du 30 juillet
1829, manifeste aussi combien Bolivar était sensible aux attaques dont il était l'objet de la part
des libéraux: «... je suis presque désespéré en voyant si bien payé par l'opinion publique mon
zèle pour la liberté et la patrie. Les auteurs de toutes ces calomnies et infamies sont les
Colombiens. » O.C., t. III, p. 266.
55Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nosjours
Ce qui irritait le plus les libéraux c'était la nouvelle tentative de Bolivar d'imposer la
présidence à vie. Ce projet divisait d'ailleurs ses propres partisans car, étant donné son
état de santé précaire, Bolivar désigna son successeur, le maréchal Sucre, suscitant par
ce choix la jalousie des généraux. Ce problème de la présidence à vie allait de pair avec
une autre solution institutionnelle avancée par beaucoup: la solution monarchique.
Nombre de libertadors, comme San Martin ou Iturbide, se prononçaient pour le
rétablissement de la royauté. En revanche, Bolivar y était opposé. Lorsque Pâez, le
1eroctobre 1825, lui suggéra de restaurer le trône en Colombie et d'assumer la couronne,
110.il s'attira un cinglant refus Santanderse vit opposer un refus tout aussi catégorique,
lorsque, à son tour, près d'un an plus tard, il proposa le sceptre à Bolivar111.La réponse
à Pâez mérite un intérêt particulier car Bolivar explicite les motifs politiques de son rejet
de la royauté. Il considère que, en Colombie, celle-ci ruinerait l'idée même d'égalité et
porterait atteinte aux intérêts des gens de couleurl12.Dans une lettre à Patrice Campbell
- chargé d'affaires de la Grande-Bretagne- ce même point de vue est énoncé. À
Campbell qui, à son tour, lui conseillait le retour à la monarchie, Bolivar oppose
plusieurs objections: l'hostilité de l'Angleterre si le prince choisi était un Bourbon, les
réticences des nations hispano-américaines et des États-Unis, les appréhensions des
113.généraux et des masses On retrouve la plupart de ces idées dans une dépêche au
général Daniel O'Leary, du 13 septembre 1829. Bolivar y insiste notamment sur l'esprit
démocratique qui prévaut désormais en Colombie, incompatible avec les privilèges
114.propres à la monarchie Celle-ci serait mal accueillie par le peuple et des agitateurs
risqueraient d'exploiter le mécontentement et de semer l'anarchie.
À l'évidence, la contradiction insurmontable - aux yeux de Bolivar - entre la
démocratie et la monarchie apparaît excessive. Mais cet excès révèle l'adhésion
profonde du Vénézuélien à l'idéal de liberté. Pour lui, la royauté s'identifie
inévitablement à l'absolutisme espagnol sous le joug duquell' Amérique a vécu durant
trois siècles. S'y opposer revient à manifester son anticolonialisme radical. Son rejet du
110. « La Colombie n'est pas la France et je ne suis pas Napoléon... Je ne suis pas Napoléon et je
ne veux pas l'être; je ne veux pas imiter César et encore moins Iturbide. De tels exemples me
semblent indignes de ma gloire. Le titre de libertador est supérieur à tous ceux que l'orgueil
humain s'est vu décerner. Aussi est-il impossible de le dégrader. » D.C.,t. II, p. 322.
111. Le 19 septembre 1826, il rétorque: «Libertador ou mort est mon ancienne devise.
Libertador est au-dessus de tout et, en conséquence, je ne me dégraderai pas à accepter un trône. »
D.C., t. II, p. 474.
112. «Un trône effraierait autant par sa hauteur que par son éclat. L'égalité serait brisée et les
hommes de couleur verraient tous les droits confisqués par une nouvelle aristocratie. » D.C., t. II,
p. 323.
113. « Qui pourra apaiser l'ambition de nos officiers supérieurs et la peur de l'inégalité chez le
bas peuple? » D.C., t. III, p. 279.
114. «Je ne conçois même pas qu'il soit possible d'établir une royauté dans mon pays qui est
constitutivement démocratique car les classes inférieures et les plus nombreuses réclament cette
prérogative avec des droits incontestables compte tenu que l'égalité légale est indispensable où
existe l'inégalité physique, pour corriger dans une certaine mesure l'injustice de la nature. » D.C.,
t. III, p. 315.
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