Histoire des anciennes populations de montagne

-

Français
394 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Très tôt dans son histoire, l'Homo Sapiens s'est aventuré dans les montagnes, puis s'y est installé. Au coeur des montagnes, des sociétés humaines se sont formées : chasseurs-cueilleurs, éleveurs, agriculteurs... Protégées par le relief mais rarement véritablement isolées, ces sociétés sont organisées en communautés souvent fortement attachées à leur indépendance. Malgré leur réputation d'arriération et de conservatisme, les montagnards ont tenu une place importante dans l'aventure humaine.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2011
Nombre de lectures 18
EAN13 9782296470750
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

HISTOIRE DES ANCIENNES
POPULATIONS DE MONTAGNE
Des origines à la modernité
Essai d’histoire comparéeHistoriques
dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland
La collection "Historiques" a pour vocation de présenter les
recherches les plus récentes en sciences historiques. La
collection est ouverte à la diversité des thèmes d'étude et des
périodes historiques.
Elle comprend deux séries : la première s'intitulant "Travaux"
est ouverte aux études respectant une démarche scientifique
(l'accent est particulièrement mis sur la recherche
universitaire) tandis que la seconde, intitulée "Sources", a
pour objectif d'éditer des témoignages de contemporains
relatifs à des événements d'ampleur historique ou de publier
tout texte dont la diffusion enrichira le corpus documentaire
de l'historien.
Série Travaux
Fernando MONROY-AVELLA, Le timbre-poste espagnol et
la représentation du territoire, 2011.
François VALÉRIAN, Un prêtre anglais contre Henri IV,
archéologie dune haine religieuse, 2011.
Manuel DURAND-BARTHEZ, De Sedan à Sarajevo.
18701914 : mésalliances cordiales, 2011.
Pascal MEYER, Hippocrate et le sacré, 2011.
Sébastien EVRARD, Les campagnes du général Lecourbe,
1794-1799, 2011.
Jean-Pierre HIRSCH, Combats pour lécole laïque en
AlsaceMoselle entre 1815 et 1939, 2011.
Yves CHARPY, Paul-Meunier, Un député aubois victime de
la dictature de Georges Clemenceau, 2011.
Jean-Marc CAZILHAC, Jeanne dEvreux et Blanche de
Navarre, 2011
André FOURES, Lécole du commissariat de la Marine
(Brest 1864-1939), Regard sur soixante-dix promotions et un
millier danciens élèves, 2010.
Nenad FEJIC, Dubrovnik (Raguse) au Moyen-Age, espace de
convergence, espace menacé, 2010.Fabrice Mouthon
HISTOIRE DES ANCIENNES
POPULATIONS DE MONTAGNE
Des origines à la modernité
Essai d’histoire comparéeDU MÊME AUTEUR
Les Bauges médiévales, Université de Savoie, Chambéry, 2009
Savoie médiévale, naissance d’un espace rural, Société savoisienne d’Histoire
et d’archéologie, Chambéry, 2010.
Avec Nicolas Carrier :
Paysans des Alpes. Les communautés montagnardes au Moyen Âge, Presses
universitaires de Rennes, 2010.
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56336-0
EAN : 9782296563360Remerciements
Je dédie cet ouvrage à mes proches ainsi quà mon père, grand rêveur de
montagnes et qui, jespère, aurait aimé le lire.
La montagne est aussi lun des centres dintérêt majeurs pour les chercheurs
de luniversité de Savoie : scientifiques, géographes, historiens, sociologues
et civilisationistes. Aussi, parmi mes collègues, mes remerciements vont tout
particulièrement à Fabienne Jagou pour sa relecture, ses encouragements et
ses conseils bibliographiques touchant aux sociétés dExtrême-Orient quelle
connaît si bien, à Susanne Berthier, à Fabien Arnaud et à Nicolas Carrier
pour les conversations stimulantes que nous avons eues. Enfin grand merci,
comme toujours, à Fabrice Delrieux pour ses excellentes cartes.INTRODUCTION
« Le vrai, cest quil ny a pas une sorte dunité de la montagne qui se
retrouverai avec constance partout où se rencontrent, sur le globe, des reliefs
montagneux [.]
Simplement, de place en place, se rencontrent des possibilités analogues
qui ont été exploitées de la même façon et des civilisations par suite
comparables si lon néglige leurs traits individuels et vraiment
caractéristiques. Lorsque les analyses auront été assez poussées et assez
multipliées ; lorsquaux monographies concernant lEurope, se seront
adjointes des monographies aussi étudiées concernant les régions
montagneuses des autres continents, peut-être sera-t-il possible de
déterminer un certain nombre de types dadaptation des sociétés humaines
aux possibilités des diverses espèces de montagnes ».
Lucien Febvre, La Terre et lévolution humaine. Une introduction
géographique à lhistoire, 1922.
Comparer lincomparable
Si pour Lucien Febvre, fondateur de lécole historique des Annales,
létude des relations entre les sociétés humaines et le milieu naturel dans
lequel elles se développent et évoluent constitue un véritable sujet historique,
il estime encore insuffisant le volume et lampleur de la littérature
1scientifique permettant de laborder . Et pourtant, lidée de vouloir
embrasser, dans un volume unique, lhistoire de toutes les sociétés de
montagne, même limitée aux temps précédant la modernité venue des
plaines de lEurope, peut paraître, presque un siècle après La Terre et
lévolution humaine, soit sans objet soit trop précoce. Comme le souligne
fort justement Lucien Febvre, les montagnes du monde constituent des
environnements fort différents et les sociétés qui les occupent ou les ont
occupées, appartiennent à des cultures éloignées les unes des autres dont
lévolution nobéit à aucun synchronisme apparent. Lidée même, dailleurs,
quun environnement similaire ou seulement comparable ait pu couler dans
un moule unique des sociétés séparées par la distance et les siècles semble
relever dun déterminisme déjà hors de saison à lépoque de La Terre et
lévolution humaine.
Et pourtant, depuis une trentaine dannées, la montagne est bien devenue,
en France et ailleurs, un objet de recherche historique valorisé par un nombre
non négligeable de publications. Dès les années quatre-vingt, les éditions
toulousaines Privat ont proposé plusieurs synthèses à la fois historiques et

1 HUGHES 2008, pp. 32-33.
7géographiques sur nos montagnes proches. Avec comme sous-titre commun,
De la montagne à lhomme, naquirent ainsi louvrage sur les Alpes (pour
lequel Privat sest associé avec la maison Payot-Lausanne), celui sur les
Pyrénées, ceux sur les monts dAuvergne et les Cévennes, celui enfin sur le
2Jura . Plus tard, les associations françaises dhistoire ancienne, dhistoire
médiévale et dhistoire moderne ont, chacune à son tour, consacré aux
montagnes un de leurs congrès annuels. Enfin, en 2003, un ambitieux
colloque dhistoire moderne et dhistoire contemporaine sest penché sur la
question de la religion des montagnes, à vrai dire des montagnes
européennes uniquement. De fait, limaginaire, spécialement limaginaire
religieux, a longtemps constitué le thème principal de lhistoire comparative
edes montagnes. Au tout début du XX siècle, John Carteret-Grand avait livré
sur lhistoire des montagnes une véritable somme, dont le premier tome
nous emmène au cur de notre champ chronologique, cest-à-dire « des
e 3temps antiques à la fin du XVIII siècle » . Du fait de la bibliographie
disponible à lépoque, mais aussi des penchants de lauteur, alpiniste
émérite, il sagit surtout dune histoire des représentations de la haute
montagne, principalement dans les Alpes et, dans une moindre mesure, les
autres massifs européens. Le reste du monde et notamment les montagnes
dAsie sont plus largement représentés dans le fameux essai de Samivel
4Hommes, cimes et dieux, publié en 1972 ., et également dans louvrage, plus
récent, mais consacré au même thème, proposé en 1999 par lhistorien
5orientaliste Jean-Paul Roux, Montagnes sacrées, montagnes mythiques .
eFaut-il pour autant considérer quen ce début du XXI siècle, comme le
souhaitait Lucien Febvre, « les analyses ont été assez poussées et assez
multipliées » et « quaux monographies concernant lEurope, se sont
adjointes des monographies aussi étudiées concernant les régions
montagneuses des autres continents » ? En se gardant de sous-estimer
létendue des zones dombre, car celles-ci restent immenses, force est de
constater que, depuis 1922, du chemin a été fait dans la connaissance des
anciennes sociétés de montagne. Cest ce progrès dans la connaissance,
progrès qui, on sen convaincra en consultant la bibliographie de cet
ouvrage, pourtant non exhaustive, a été particulièrement soutenu ces quinze
dernières années, qui semble justifier lentreprise dun premier essai portant
sur lhistoire ancienne des montagnes. Celui-ci, disons-le tout de suite et
sans fausse humilité, nest pas la somme à la méthodologie irréprochable,
dont avait rêvé Lucien Febvre. Il sagit bien dun essai.

2 GUICHONNET 1980, TAILLEFER 2000, BRESOLETTE 1983, JOUTARD 1985,
BOICHARD 1986.
3 GRAND-CARTERET 1983, 1.
4 SAMIVEL 2005.
5 ROUX 1999.
8Cet essai historique est aussi le travail dun historien, car, force est de
constater que, jusquici, seuls des géographes ont tenté dembrasser
lensemble des sociétés de montagne dans une synthèse couvrant plusieurs
champs des sciences humaines : un effort de croisement des données mais
aussi de théorisation qui est dans la logique de leur discipline. Après lessai
précurseur dÉlysée Reclus, Histoire dune montagne (1869), ouvrage à la
fois de vulgarisation et de réflexion morale sur le mode du récit
autobiographique, cest Jules Blache qui, en 1934, publie, dans la collection
de Géographie humaine, dirigée par Paul Deffontaines, LHomme et la
6montagne, dont le titre a été partiellement repris pour ce présent travail .Il
sagissait, comme lexplique dans la préface un autre grand géographe des
montagnes, Raoul Blanchard, « de considérer lensemble des rapports de
lhomme avec les montagnes qui hérissent le globe », en proposant en même
7temps une typologie des sociétés de montagne . Dans la logique de lécole
vidalienne qui fit la gloire de la géographie française, LHomme et la
montagne se déploie autour de la notion de « genre de vie », dans une
perspective nettement contemporaine, même si les perspectives historiques
ne sont pas absentes. Beaucoup plus près de nous, en 1997, luniversité des
Nations unies commanditait un autre tour dhorizon géographique des
montagnes, centré sur la notion, alors nouvelle, de développement durable.
Le rapport, paru sous le titre Mountains of the World, a Global Priority,et
publié deux ans plus tard en français, était dirigé par deux géographes, le
professeur Jack D. Ives, de luniversité de Carleton, au Canada, et le
8professeur Bruno Messerli, de luniversité de Berne . En partie suite à ses
conclusions, lannée 2002 fut proclamée « année internationale de la
montagne » par lAssemblée générale des Nations unies. En France, lune
des conséquences de cette marque dintérêt pour les hautes terres fut
linscription de la montagne à la question dagrégation de géographie pour la
période 2002-2004, initiative qui suscita la rédaction de plusieurs manuels de
qualité sur ce thème. Le plus remarquable, de notre point de vue, parce quil
fait une place de choix à la géographie culturelle et à lHistoire, est celui
dIsabelle Sacareau, paru en 2004. De fait, la lecture de La montagne, une
approche géographique, servit de déclencheur à la mise en chantier de ce
9présent essai .
La montagne en elle-même est donc depuis longtemps, et plus encore
depuis quelques années, un objet dintérêt pour les chercheurs en sciences
humaines parmi lesquels les historiens sont de plus en plus nombreux.
Malgré la diversité des cultures humaines et des milieux montagnards, la
notion de société de montagne apparaît donc relativement bien étayée, au

6 RECLUS 1999, BLACHE 1934.
7 Sur louvrage de Jules BLACHE, voir SGARD 2001.
8 MESSERLI et IVES 1999.
9 SACAREAU 2003. Voir également BORDESSOULE 2002.
9moins pour le monde contemporain. Restait à savoir comment lexploiter
dans une perspective historique centrée sur la « longue durée ».
Comment comparer ?
Travaillant depuis une quinzaine dannées sur les Alpes médiévales et ses
communautés paysannes, je me suis rapidement intéressé, à titre de
comparaison, aux autres montagnes. Lidée étant au départ de mieux
comprendre les Alpes, il sagissait de rechercher, dans lhistoire des
anciennes sociétés montagnardes, à la fois des ressemblances et des
différences avec le monde alpin. Peu à peu, sest imposée lidée dobserver
pour elles-mêmes ces anciennes sociétés afin de comprendre dans quelle
mesure lenvironnement montagnard y avait imposé sa marque. Alors certes,
on la dit plus haut, lidée na jamais été de proposer ici un nouveau
déterminisme et cest plutôt dans le vieux possibilisme français, celui de
Lucien Febvre justement, que jentends me situer. Cependant, la conviction
sest vite imposée que les spécificités montagnardes existent, même si elles
ne sont jamais globales (une société de montagne nest jamais que
montagnarde), et si elles ne valent jamais pour toutes les montagnes ni pour
toutes les époques. Sur lopportunité quil pouvait y avoir à comparer des
sociétés fort éloignées dans le temps et lespace, mes scrupules ont été
balayés par la lecture de louvrage de lhelléniste Marcel Détienne, appelant
10justement à « comparer lincomparable » . Une autre source dinspiration a
été la montée en puissance de lHistoire globale et de ses différents
11courants . Je songe ici à lhistoire environnementale comparée, telle quelle
sest illustrée dans les pays anglo-saxons, avec des auteurs comme Charles
L. Redman, Sing A. Chew, D. Hughes, John F. Richards, Kenneth
Pomeranz, ou encore par Jared Diamond, qui a formidablement contribué à
renouveler la vieille idée de linfluence du milieu sur les sociétés humaines.
De fait, sintéresser aux anciennes sociétés montagnardes suppose de faire de
fréquentes incursions dans lEnvironmental History, discipline qui na pas
manqué de sintéresser à limpact des activités humaines sur les hautes
terres. Ainsi, il y a presque vingt ans, lAméricain John R. McNeill proposait
déjà un essai solidement étayé sur lhistoire environnementale récente des
12montagnes méditerranéennes . En France, létude des interactions entre
lhomme et lenvironnement est en plein essor, par exemple chez les
préhistoriens à la suite de Jean Guilaine, chez les antiquisants, autour de
Philippe Levau, ou encore chez les médiévistes, autour de Joëlle Burnouff.

10 DETIENNE 2000.
11 Sur ce thème, on verra louvrage collectif des éditions Sciences Humaines, Histoire
globale, un autre regard sur le monde (2008), notamment les contributions de Caroline
DOUKI et Philippe MINARD, de René-Éric DAGORN, de Christian GRATALOUP et de
Marcel DETIENNE.
12 McNEILL 2002.
10Un autre courant de lhistoire globale particulièrement stimulant pour un
sujet comme celui-ci, est la géohistoire, telle quelle est promue en France
par Christian Grataloup, une approche dont le comparatisme systématique
13constitue lune des méthodes de travail .
Depuis les Alpes, la quête des anciennes sociétés de montagne ma
dabord conduit vers les autres massifs européens, et notamment les plus
accessibles à un Français, à savoir les Pyrénées, le Massif central et le Jura,
puis vers les montagnes non européennes, des Andes à lHimalaya, en
passant par les Carpates, le Causase, lAtlas, la Kabylie et bien dautres
massifs encore. Pour des raisons de pratique personnelle, la bibliographie
française et anglo-saxonne a été privilégiée et lon regrettera, à côté de
références en italien ou en espagnol, la quasi-absence douvrages écrits dans
la langue de Gthe, la langue de Gogol ou celle de Confucius, autrement
que sous la forme de traductions. Lautre défaut de cette bibliographie est
son caractère très éclaté, à la fois entre les lieux, les thèmes et les disciplines.
Si lon dispose aujourdhui dhistoires générales couvrant une bonne partie
des régions de montagnes examinées ici, seules les montagnes dEurope ont
suscité suffisamment détudes historiques et archéologiques pour envisager
une histoire à la fois continue et globale. Autrement dit, depuis Lucien
Febvre, la connaissance a progressé partout, mais le déséquilibre entre les
zones étudiées ne sest guère réduit ! Doù le recours aux autres sciences
humaines, spécialement la géographie, notamment celle, réputée un peu
dépassée aujourdhui, des « genres de vie », et surtout lanthropologie. Les
anthropologues ont été grandement sollicités, parce quil leur arrive souvent
de parler dhistoire, mais aussi parce quavant 1970, une partie des vallées
quils parcourent entament tout juste leur entrée dans la modernité. À côté de
ces regards contemporains portés sur les anciennes sociétés de montagne,
une large place a été faite aux témoignages directs légués par les hommes du
passé eux-mêmes, voyageurs, savants, annalistes et chroniqueurs, pèlerins et
administrateurs.
Comme il ne pouvait être question de me limiter à ma période dorigine
le Moyen Âge, ce qui, dans loptique choisie, naurait eu aucun sens, jai
délibérément opté pour cette longue durée qui, depuis la lecture dÉconomie,
civilisation matérielle et capitalisme, ne cesse de me fasciner. Jai donc fini
par inclure dans mon champ chronologique la totalité du passé précédant
lentrée des montagnes dans la « modernité », notion ambiguë jen ai bien
conscience. Cette tranche de passé sétend par conséquent de la fin du
Paléolithique, jusquà la veille de la révolution industrielle (en Europe),
voire, pour lHimalaya, plus encore pour la Nouvelle-Guinée ou lÉthiopie,
jusquaux années 1950-1960. Paradoxalement, notre champ chronologique

13 GRATALOUP 2011.
11se confond presque entièrement avec un temps où, tout du moins en Europe,
la montagne comme paysage ou comme objet dinvestigation na pas encore
été « inventée » par les élites urbaines. Ces dernières la découvrent
14précisément à la veille de la révolution Industrielle .
Un autre problème de méthode vient de limpossibilité de proposer une
histoire synchronique des montagnes, à la fois parce que celles-ci ont été
occupées par des cultures humaines évoluant sur des bases et à des rythmes
différents, et parce que la connaissance de lhistoire des unes et des autres de
ces cultures nest de rien moins que symétrique. Par ailleurs, le dessein de
comparer les sociétés de montagne dabord sur la question de leur adaptation
à lenvironnement a très vite suggéré une approche thématique. Cest
pourquoi, après quun premier chapitre a posé le cadre des fameuses
contraintes montagnardes, notre enquête commence par la question de
linvestissement de la montagne par lhomme, ce qui conduit à étudier le
peuplement, lhabitat, mais aussi les représentations et les croyances propres
aux régions de montagne. Le thème de lexploitation de la montagne fait,
bien entendu, la part belle à lagriculture et au pastoralisme, mais évoque
également la quête du gibier, du minerai ou du bois, qui, souvent, a conduit
lhomme à sy installer. Les relations entre la montagne et la plaine sont
examinées par le biais de la question des routes, de leur tracé, de leur
entretien, de lenjeu représenté par leur contrôle, par la façon dont les
montagnards traitent les voyageurs qui les parcourent. Enfin, le versant
politique de lhistoire des sociétés montagnardes est dabord abordé par
langle des communautés locales, puis par celui de la dissidence
montagnarde, lun des grands mythes de lhistoire des montagnes, et enfin
par la question de lexistence de véritables États de montagne et de leurs
éventuels caractères communs.
Anciennes sociétés montagnardes
Même aux géographes, la définition de la montagne pose problème. Pour
le dictionnaire, par exemple le Robert, la montagne se définit comme une
élévation de terrain « importante », ce qui reste assez vague, et/ou comme
15une zone daltitude « élevée », ce qui ne lest pas moins . La raison
principale de ce flou est que les milieux montagnards sont très différents de
par le monde, notamment en fonction de la latitude. Malgré cette diversité,
ces mêmes milieux ont en commun dopposer aux sociétés humaines des
contraintes qui, pour être de degrés différents, sont de nature comparable, et
que lon peut regrouper sous les notions de pente et daltitude. En 1975, une

14 À propos de « linvention de la montagne », on relira bien sûr JOUTARD 1986, mais aussi
le numéro spécial de la Revue de Géographie Alpine, « Les Géographes inventent les Alpes »,
2001.
15 Imprécision qui est à la base du roman et du film de Christopher Monger, LAnglais qui
gravit une colline et redescendit une montagne (1995).
12directive européenne, reprenant en partie la loi française de 1961, place en
zone de montagne toute commune ou partie de commune qui respecte deux
conditions : 1- être située à une altitude dau moins 700 mètres (600 mètres
dans les Vosges, 800 en zone méditerranéenne), supposant des conditions
climatiques difficiles. 2- Posséder sur au moins 80 % du territoire des pentes
16supérieures à 20 %. 3- Une combinaison des deux facteurs . Certes cette
définition quelque peu arbitraire a été conçue à des fins techniques, mais les
notions choisies se retrouvent dans toutes les tentatives faites pour cerner la
notion de montagne.
Au vu de ce qui précède, on considérera ici quune population peut être
dite « de montagne » lorsque ladaptation au relief et/ou à laltitude suffit à
différencier substantiellement son mode de vie de celui des sociétés des
plaines environnantes, une définition qui, jen ai bien conscience, frise un
peu la tautologie qui suffit pour servir de point de départ à cet ouvrage. Pour
autant, toute population de montagne, même importante, constitue-t-elle une
authentique société montagnarde ? Les choses sont évidemment un peu plus
complexes et, afin déviter toute ambiguïté, mieux vaut, dès maintenant,
distinguer deux réalités. Certaines sociétés du passé, tout en entretenant des
rapports économiques, culturels ou politiques avec les basses terres, se sont
effectivement formées et développées en montagne, et parfois même en
haute montagne. Cest le cas, parmi bien dautres, des civilisations andines,
de celle du Tibet, ou encore de lÉthiopie. Mais dautres populations vivant
en montagne et qui ont développé les spécificités liées à lenvironnement
montagnard nen revendiquent pas moins leur appartenance à des ensembles
culturels plus vastes, des ensembles dont le cur bat en plaine. Cest bien le
cas des populations alpines et pyrénéennes, parfaitement intégrées à la
civilisation européenne depuis au moins un millénaire, ou encore des
sociétés de montagne se réclamant de lislam. Or, le choix a été fait ici de
considérer les unes comme les autres comme des « sociétés montagnardes ».
Les quelques remarques qui précèdent visent à montrer que cet ouvrage
est bien un essai à étayer plus et non une somme, et que la combinaison
dimpressions issues de lectures multiples, mais forcément hétérogènes, lui a
tenu lieu de méthode.

16 JACQUET-MONTSARRAT 2002, p. 25.
13CHAPITRE PREMIER. TERRE DE CONTRAINTES
« Aurait-on pu ouvrir cette étude des rapports de lHomme et des
montagnes en les définissant dabord dune manière générale ? []
Lactivité humaine peut, elle aussi, quand on sélève, se teinter dune
couleur spéciale. Il sagit de savoir laquelle ; si ce fond est léger, auquel cas
les changements régionaux le masquent entièrement ; ou si nous pouvons
reconnaître partout sans effort une économie montagnarde entrant dans le
cadre mondial ».
17Jules Blache, LHomme et la montagne, 1934 .
Si linfluence du milieu montagnard a pu teinter les sociétés humaines
« de cette couleur spéciale » dont parle le géographe, cest, a priori,parce
que les caractéristiques de la montagne constituent des contraintes objectives
pour la vie et les activités des êtres humains.
Laltitude
Laltitude est la plus évidente des caractéristiques des milieux
montagnards, celle qui vient immédiatement à lesprit, et aussi la plus lourde
de conséquences pour les populations humaines. La montée en altitude
entraîne une baisse de la pression atmosphérique (elle est réduite de moitié à
5000 mètres), ainsi quune raréfaction de loxygène dans lair. Ce
phénomène est à lorigine de ce que lon appelle les gradients altitudinaux
cest-à-dire la transformation en fonction de laltitude des conditions
naturelles qui simposent aux êtres vivants.
La limite du peuplement humain permanent se trouve aux alentours de
5500 mètres au-dessus du niveau de la mer et elle na guère varié au cours
18des cinq derniers millénaires . Or, à partir de 2500 mètres environ,
lhypoxie, cest-à-dire la baisse de pression de loxygène dans lair, pose de
19redoutables problèmes aux organismes . Ces problèmes se manifestent dès
la formation de lembryon et des travaux ont montré que les bébés nés à
haute altitude ont, jusquà deux ans, une taille et un poids inférieurs à ceux
des plaines. Le poids moyen dun nouveau-né diminuerait ainsi de 63
grammes, en moyenne, tous les 500 mètres. De même, dautres études ont

17 BLACHE 1934, p. 163-164.
18 SACAREAU 2003, p. 3-17.
19 FACCHINI, 2003, p. 429.
15permis de constater que la maturité sexuelle des jeunes nés à plus de 3000
20mètres serait retardée dun ou deux ans environ .
Lorsquun individu est amené à séjourner ou à sinstaller en haute
montagne, son organisme sacclimate, il répond au manque doxygène, mais
cette transformation est réversible et ne se transmet pas à ses descendants.
Au contraire, si une population entière évolue durablement à des latitudes
supérieures à 2500 mètres, son métabolisme sadapte, siècle après siècle, à
des conditions extrêmes, on parle dadaptation génétique. Là encore, de
nombreuses études anthropologie biologique ont mis en évidence de telles
adaptations chez les indiens Quechuas ou Aymaras qui habitent les Andes
péruviennes et boliviennes, chez les Éthiopiens des hautes terres, chez les
Tibétains et les habitants des hautes vallées du Népal, de lHimalaya indien
ou du Pakistan. En revanche, chez les Kirghiz, anciens nomades des steppes
installés depuis deux siècles seulement dans le Pamir, les modifications du
métabolisme sont encore faibles. Chez les groupes humains où elle a été
21mise en évidence, ladaptation génétique peut prendre plusieurs formes .
Les Indiens des Andes ont un volume sanguin plus élevé que les habitants
des basses terres : ils produisent plus dhémoglobine. Ce nest pas le cas des
Tibétains, qui ont acquis, en revanche, un rythme respiratoire nettement plus
rapide. Toutes ces populations, y compris les Kirghiz, tendent également à
être dotées dune cage thoracique et donc dune capacité respiratoire plus
grande que celle des populations de plaine. La plupart des groupes étudiés
présenteraient aussi un ventricule gauche hypertrophié et manifesteraient,
même à un âge avancé, une pression artérielle plus faible. Enfin, ladaptation
à lhypoxie peut être de type culturel. Cest ainsi que lon a pu observer,
dans certaines régions des Andes et du Tibet oriental, la coutume consistant,
pour les femmes, à descendre passer la fin de la grossesse et les premiers
22mois de la vie de lenfant dans des villages moins élevés en altitude .
En réalité la baisse de pression en fonction de laltitude est moins
marquée aux latitudes tropicales quaux latitudes tempérées, ce qui, en
dehors du facteur climatique, explique que les populations les plus hautes du
monde vivent dans les Andes (5200 mètres), dans lHimalaya (4200 mètres)
ou encore en Éthiopie (3800 et, plus récemment, 4000 mètres).
Dans lAtlas marocain, la limite du peuplement permanent est à 2400
mètres, au village dAgoudal, semble-t-il, cest-à-dire sensiblement au même
niveau que dans le Caucase, par exemple à Ouchgoul en Svanétie (Géorgie),
à louest de la chaîne, ou bien dans le Daghestan (Russie), à lest. Dans les
Alpes, cette même limite est à un peu plus de 2000 mètres, par exemple à
Saint-Véran, dans les Hautes-Alpes (2040 m), ou bien à Juf, dans les Grisons

20 Ibid., p. 431.
21 Ibid., p 431-433.
22 Ibid., p. 431.
16(2133 m). Elle sabaisse à 300 mètres dans les Highlands dÉcosse ou dans
les montagnes de Norvège, mais pour des raisons non pas physiologiques
23mais essentiellement climatiques . Il est toutefois à remarquer que dautres
facteurs que le climat et la physiologie humaine se conjuguent pour freiner
ou stopper la montée du peuplement. Il y a la possibilité de lagriculture,
bien sûr, liée à la pente et aux sols, mais aussi la culture qui expliquerait que
certaines montagnes raisonnablement fertiles et au climat « chaud » soient
restées inoccupées bien en dessous de la limite théorique du peuplement.
Ainsi, dans les montagnes de lAfrique centrale ou de la Nouvelle-Guinée,
on ne trouve aucun village à plus de 2000 mètres daltitude. Aller plus haut
aurait signifié, pour les éventuels pionniers, accepter un changement de
société assez radical et sans doute inacceptable ; alors même, sans doute, que
les étages inférieurs nétaient pas encore saturés du point de vue du
peuplement.
Laltitude est aussi lune des causes des faibles aptitudes agricoles des
espaces montagnards. Du fait de lérosion, souvent accentuée par les
activités humaines, les sols des montagnes sont peu épais, mais du fait de
24laltitude, ils sont aussi souvent mal décomposés . Le froid, conséquence de
laltitude, inhibe en effet lactivité bactérienne. Cest lune des raisons de la
moindre fertilité des terroirs montagnards, avec cependant de très
nombreuses exceptions, dont la plus remarquable est celle des sols
volcaniques. Celle-ci explique la densité de peuplement et la mise en valeur
intensive constatée très tôt sur les pentes de certains volcans, notamment en
25Asie du Sud-Est . Mais cette décomposition plus lente des éléments
organiques explique aussi la présence de nombreuses tourbières daltitude
qui, si elles peuvent représenter une ressource pour les populations,
constituent aussi une bénédiction pour le paléoenvironnementaliste. Car cest
dans ces tourbières que se retrouve piégé le pollen fossile dont létude
permet la reconstitution des couverts végétaux du passé. La palynologie est
26ainsi devenue un des points forts de larchéologie en milieu montagnard .
Par ailleurs, là où les tourbières couvrent des surfaces importantes, comme
dans les Highlands dÉcosse ou sur les hauts plateaux du Jura, la tourbe a pu
servir de combustible aux populations. Dans le Jura français, ce fut le cas à
lépoque moderne, lorsque la déforestation, puis les ordonnances de Colbert
(1669) visant à protéger la forêt au bénéfice de la marine royale ont limité
27les possibilités de ramasser le bois .

23 SACAREAU 2003, p.37-9.
24 ROUGERIE 1990, p. 28-40.
25 LAVIGNE 2001.
26 CUBIZOLLE 2009, p. 29-32.
27 GAUTHIER 2004, p.41.
17La montagne expliquée par le théologien dominicain Albert le Grand, à
ela fin du XIII siècle.
Esprit encyclopédique, Albert de Bollstaerdt (1193-1280), né en Souabe,
enseignant à Paris et à Cologne, sinspire des conceptions dAristote et de
celle du savant musulman Avicenne pour proposer sa propre vision de la
géologie.
« Les montagnes naissent dun tremblement de terre, là où la surface de la
Terre est solide, compacte et ne peut se briser ; alors, un vent fortement
multiplié et agité élève ce lieu vers le haut et crée les montagnes. Et parce
que le tremblement de terre a fréquemment sa matière près de la mer et des
eaux qui ferment les pores de la Terre, si bien que lexhalaison terrestre
enfermée dans les entrailles de la terre ne sévapore pas. Cest près des eaux
et de la mer que naissent, le plus souvent, les plus hautes montagnes ».
De causis proprietatum elementorum.
« La terre molle et rare est facile à aplanir et cest pourquoi les vallées se
forment plus souvent dans ce type de terrain, et, à côté delles, se trouvent
les montagnes là où la terre est plus dure, plus résistante et ne peut être
érodée ».
Ibidem.
« Dans les hautes montagnes règne un froid perpétuel et extrême dont la
cause a été mise en évidence dans le Livre des Météores (autre ouvrage
dAlbert le Grand). Ce froid chassant lhumide sempare de leau glacée
provenant de la neige et lui infuse les propriétés du sec comme cela est
dans la nature du grand froid et par cette sècheresse, coagule la glace en
cristal de roche ou en autre pierre transparente ».
De Minervois.
Extraits proposés par J. Ducos, « Entre terre, air et eau : la formation des
montagnes », La montagne dans le texte médiéval. Entre mythe et réalité,
2000, p.19-52.
Le froid
Si la limite du peuplement humain descend au fur et à mesure de la
montée en latitude cest bien avant quinterviennent les difficultés
respiratoires liées au froid.
La baisse de pression amène la baisse des températures car lair, moins
dense, nassure plus son rôle de protection thermique. Cest ce que lon
1828appelle le gradient thermique . Il est en moyenne de 1 degré Celsius tous les
200 mètres, avec des variations suivant les lieux et les saisons (il est plus fort
en hiver). Cette baisse des températures est accentuée par leffet du vent qui,
en raison dune moindre résistance des couches atmosphériques, tend à être
plus violent à partir de 1000 mètres daltitude. Les hauts plateaux sont ainsi
des lieux où les vents dhiver, porteurs de givre et formateurs de congères,
constituent des handicaps importants pour les populations. On connaît lécir
et la burle, ces redoutables blizzards du Massif central français, qui peuvent
enfouir une route sous huit mètres de neige, comme ce fut le cas dans lhiver
2005, et causer la mort des voyageurs imprudents. Les « croix des morts »
dressées sur les plateaux ou sur les cols, tel le col de la Croix-Morand, dans
29le massif du Sancy, rappellent leur souvenir . Bien sûr, il y a des exceptions
au principe de gradient thermique, les plus connues étant les phénomènes
conjoncturels dinversion des températures qui piègent le froid dans les
fonds de vallée. Il nen demeure pas moins que labaissement des
températures est le plus grand défi relevé par les sociétés montagnardes.
Dun point de vue général, lisotherme 0° est fondamentale pour ces
30sociétés, agricoles pour la plupart, car cest celui du gel . Elle varie
évidemment selon les latitudes et les saisons. Il se trouve, en moyenne sur
lannée, à 2100 mètres daltitude dans les Alpes du Nord, 2750 mètres dans
les Alpes du Sud, 5000 mètres dans les montagnes équatoriales et vers 600
mètres en Laponie. En zone tropicale, laltitude et le gel occasionnel ont
lavantage de faire disparaître la plupart des maladies endémiques qui
rendent la plaine insalubre : malaria, fièvre jaune, paludisme, mouche
tsétsé. En Afrique, les hautes terres du Rwanda et du Kenya sont considérées
comme particulièrement saines, les secondes ont été pour cette raison
privilégiées par les colons européens.
Plus généralement, laltitude accroît le risque de gel. Celui-ci a pour effet
de réduire considérablement la période de végétation des plantes. Dans les
Alpes, cette période est de huit mois à 1000 mètres, de 6 mois à 1500, de
deux mois à 2500 mètres. Cela explique que, pour une même zone
climatique, par exemple les milieux tempérés, on trouve des variétés de
plantes différentes suivant les altitudes. Cest le phénomène de létagement,
universel, mais variable suivant les latitudes. Létagement fut théorisé par le
naturaliste Alexandre Von Humboldt, daprès les observations faites lors de
son passage sur lîle de Ténériffe, dans les Canaries, en 1799, et trois ans
plus tard, sur les volcans de la cordillère des Andes. Dans les Alpes,
géographes et biologistes ont défini cinq étages possédant chacun ses
associations végétales types : étage collinéen, étage montagnard, étage

28 FISCHESSER 1998, p. 46-48.
29 M. DERUAU, dans BRESSOLETTE 1983, p. 58.
30 FISCHESSER 1998, p. 48-49.
19subalpin, étage alpin, étage nival. Aujourdhui on tend à nuancer cet
31étagement qui varie beaucoup suivant les conditions climatiques locales .
Bien évidemment, la réduction de la période végétative pose de
redoutables problèmes aux agricultures de montagne. Certes, le phénomène
est variable suivant la latitude : lorge a été cultivée dans les Alpes jusquà
2100 mètres daltitude, jusquà 3800 mètres en Éthiopie et à plus de 4000
mètres au Tibet. La vigne, qui survit jusquà 1200 m dans les Alpes du Sud
et le Valais, vient jusquà 3200 mètres en pays Hunza, dans le nord du
Pakistan. Ses conséquences sont pourtant inéluctables. On estime ainsi que
le rendement en herbe des prairies diminue de 40 % tous les 1000 mètres. De
même, les céréales cultivées en haute montagne nont-elles pas toujours le
temps darriver à maturité avant la fin de lété. Il fallait jadis soit moissonner
en automne, jusquà la Toussaint, soit moissonner « vert » et laisser les
gerbes sécher sur les galeries des maisons (Alpes occidentales), sur des
séchoirs en bois (Alpes orientales), ou, encore, dans lAtlas et dans certaines
vallées du Népal et du Tibet, sur le toit des habitations. Pire encore, à partir
une certaine altitude, le gel peut revenir à nimporte quel moment de lannée
32ou presque, par exemple à la fin du printemps, et geler les récoltes sur pied .
En contrepartie de la baisse des températures, la raréfaction de lair
accroît le rayonnement solaire direct, notamment les ultraviolets. Plus
courte, la saison végétative est aussi plus intense. À Briançon, dans les
Hautes-Alpes (1300 m), le rayonnement hivernal est 4 fois plus fort quau
niveau de la mer et le rayonnement estival 2 fois plus important. En altitude,
les variations de température au cours de la même journée peuvent être
extrêmement fortes. Encore faut-il tenir compte de lexposition : sur les
versants exposés au sud ou au sud-ouest (adret / adroit, dans les Alpes,
soulane dans les Pyrénées, dag au Tibet), on estime que la quantité de
chaleur emmagasinée au cours dune journée est 8 à 10 fois plus forte en
moyenne que sur les versants regardant vers le nord ou le nord-est (ubac,
revers ou envers alpins, ombrée pyrénéenne, sib tibétain). Conséquence,
lensoleillement y est plus long, plus intense, la variété des espèces végétales
plus importante (de 20 % en Briançonnais), lenneigement hivernal plus
court et la limite des neiges persistantes plus élevée de 150 à 500 m. Cest
sur les versants orientés au sud et possédant une pente à 45 % que
lensoleillement est maximum. Ces données conditionnent en grande partie
limplantation humaine : en Valais, dans la haute vallée du Rhône, 87 % des
villages et des exploitations agricoles traditionnelles étaient situés sur le
versant regardant vers le sud. Là encore, pourtant, il faut faire sa place à la
variabilité des conditions naturelles : lexposition joue beaucoup moins aux
basses latitudes car le soleil donne toute lannée à la verticale.

31 ROUGERIE 1990, p. 66-90.
32 SACAREAU 2003, p. 40.
20Leau et la neige
Laltitude a enfin pour effet général daccroître la pluviométrie, ceci
jusquà 3000 mètres dans les Alpes centrales, jusquà 2000 mètres dans les
Préalpes, et jusquà 2000-2500 mètres en zone tropicale. Lair humide que le
vent amène depuis la plaine bute contre les versants, sélève et se condense.
33Les montagnes constituent donc de véritables châteaux deau . Ceci
explique quelles soient, dans les zones arides ou désertiques, des espaces
très favorables à limplantation humaine. Dans le Sud-Ouest des États-Unis,
région au climat particulièrement aride, les cultures indiennes des zones
basses ou moyennes nont pu développer lagriculture quen étendant et
eentretenant avec difficulté un savant réseau dirrigation. Entre le III siècle
eavant J.-C. et le XV siècle après J.-C., les habitants de la sierra Mogollon,
dans le sud du Nouveau-Mexique, ont, au contraire, fait le choix dune
34 eagriculture pluviale, permise par le climat montagnard .Au XIII siècle, sur
le site troglodyte de Gila Cliff Dwellings, situé à environ 1800 mètres
daltitude, une dizaine de familles Mogollon a pu ainsi cultiver le maïs, les
haricots, lamarante et le coton. Au Yémen, lancienne Felix Arabia, le cur
des massifs montagneux qui forme ce quon appelait parfois le « Yémen
vert », reçoit, grâce aux vents de mousson, de 600 à 800 millimètres de pluie
par an, ce qui lui permet de pratiquer une agriculture pluviale. La
montagnarde Sanaa, capitale du nord, se trouve elle-même, avec une
35moyenne de 250 millimètres par an, à la limite inférieure du dry farming .
En revanche, Marib, capitale de lancien royaume de Saba, située dans les
basses terres de lest, na pu se développer quen captant et en retenant leau
descendue de la montagne au moyen de digues et de réservoirs
36monumentaux . Même au cur du Sahara, les massifs de lAïr, du Hoggar
et du Tibesti représentent, au même titre que les oasis, les derniers lieux de
37très relative concentration humaine depuis lassèchement du grand désert .
Ces massifs doù partent les oueds dont leau se perd dans les sables du
désert, où les points deau sont nombreux et les pluies moins rares
quailleurs, sont, sans doute depuis la fin de lAntiquité, les bases arrière des
38grands nomades que sont les Touaregs et les Toubous .
Fonction de laltitude, la pluviosité peut également varier en relation avec
le rôle de barrière joué par une montagne. Les versants dits « aux vents »

33 J. BANDYOPADHYAY, J-C. RODDS, R. KATELMANN, Z.-W. KUNDZEWICZ, D.
KRAEMER, dans MESSERLI et IVES 1999, p.117-137.
34 HOUK 1992, p. 2-4.
35 DRESH, 1993, p. 8-10.
36 BRETON 1998, p. 23-33. CHARBONNIER 2008.
37 Pour lAïr, MOEL et GIAZZI 2001, p. 66.
38 BLANGUERNON 1955, p. 32-37 et p. 78-90. MOREL et GIAZZI 2001,
BAROUIN 2003, p.25-27.
21sont souvent humides, telles les Préalpes du Nord, alors que les vallées
internes, Maurienne, Tarentaise, Valais, Val-dAoste, et les versants dits
« sous le vent » sont plus secs et soumis à leffet de fhn. Dans lHimalaya,
la mousson venue de locéan Indien arrose le versant sud, et ce, de façon
croissante à mesure que lon se dirige vers lest : depuis la haute Birmanie au
climat hyper humide jusquau Karakoram pakistanais beaucoup plus sec. Le
versant tibétain est, en revanche, particulièrement aride et soumis à un climat
continental extrême.
Dans les montagnes sèches, comme les Alpes du Sud, la pratique de
lagriculture nécessite le recours à des techniques souvent sophistiquées
dirrigation. Ce sont les bisses du Valais, les rus du Val-dAoste, les béals
des Hautes-Alpes et des Alpes-de-Haute-Provence dont les sources écrites
e 39nous parlent depuis le XIII siècle environ . Au Maroc, les communautés
agricoles de lAtlas et de lAnti-Atlas, pratiquent depuis des siècles trois
types dagricultures : une agriculture sèche, très précaire du fait du manque
deau, une agriculture de fond de vallée, menacée par les crues, mais surtout
une agriculture irriguée, alimentée par de très anciens réseaux de séguias
communautaires. Il en était de même dans lAzerbaïdjan iranien, par
exemple à Lighwan, un village de la région du Sahend, perché à 2175 mètres
daltitude, qui, dans les années 1950, fut méticuleusement étudié par le
40géographe Xavier de Planhol . Sur les hauts plateaux dAfghanistan, les
anciens coqs de village nétaient pas de gros propriétaires fonciers, mais les
possesseurs des canaux dirrigation, les maîtres de leau dont ils louaient
41lusage aux autres paysans . Un peu plus à lest encore, dans les hautes
vallées arides du nord du Pakistan, la pluviométrie nest généralement pas
suffisante pour pratiquer une agriculture régulière. Aussi, les populations
Hunzas et Baltis vont-elles capter leau de fonte des glaciers, en aval
desquels sont établis les villages, pour lamener ensuite, au moyen de canaux
42ou kuls, vers les prés et les champs . Dans la plupart des sociétés de
montagne, si les canaux peuvent être construits par la communauté
dhabitants, ils sont gérés et entretenus par lassociation des propriétaires des
champs, des jardins et des prés quils permettent dirriguer. Chacun dispose
dun tour darrosage soigneusement délimité. Ce tour se définit comme le
laps de temps, journalier ou hebdomadaire, durant lequel le propriétaire est
autorisé à dévier leau du canal vers ses terres. En Valais, les quartiers de
Lens et de Chermignon sont arrosés par le bisse de la Rioutaz. Une liste de
1457 donne le nom de tous les consorts, cest-à-dire dusagers du bisse, avec

39 Pour une vue densemble sur lirrigation alpine et des points de comparaison avec dautres
massifs (Andes, Karakoram, Himalaya), BODINI 2002. Pour le Dauphiné médiéval,
SCLAFERT 1926, p. 301-302, (Diois), 659-661 (Briançonnais), 695-697 (Embrunais).
40 DE PLANHOL 1960 p.400.
41 BARRY 1974, p.53-56.
42 RIZVI 1993, p. 26-27. SIDKY 1996.
2243le nombre de droit deau dont chacun dispose .Pour Chermignon,le tour
hebdomadaire dure 4 jours et 4 nuits, et se trouve, dans la pratique, divisé en
51 parts de 1 heure 50. La liste attribue à chaque consort entre un quart de
droit et quatre droits, soit entre une demi-heure et près de huit heures
darrosage. Dans les Andes précolombiennes, les communautés locales ont
très tôt mis sur pied leurs propres réseaux dirrigation, en amenant leau des
44rivières dans les rigoles desservant les terrasses cultivées . Par ailleurs, la
création de structures politiques centralisées, telles que lEmpire inca, la plus
récente dentre elles, a permis la réalisation douvrages collectifs dune
grande ambition, dont témoignent encore, au Pérou, les terrasses irriguées de
Pisac et de Tipón, ainsi que les canaux taillés dans le roc de Cumbe Mayo,
près de Cajamarca.
Irrigation et sacrifice dans les Andes préhispaniques
Si lon en croit le récit du chroniqueur Hernandez Principe, qui écrit en
1622 : le curé dOcros, au Pérou, trouva un jour, dans une tombe souterraine,
la momie dun ancien curaca, chef de lancienne communauté
préhispanique. Elle était placée en position centrale et entourée de celles de
ses descendants et de ses ancêtres. Deux raisons expliqueraient son haut
rang.
La première est quil avait construit un nouveau canal dirrigation,
organisant ainsi la force de travail des villages environnants. En effet à
chaque village revenait la construction dune section à laquelle il
sidentifiait
Lautre raison était que sa fille fut une accla, une vierge du soleil. Son père
en avait informé linca et celui-ci avait ordonné que la jeune fille soit
conduite à Cuzco. Après les rituels du solstice, elle fut renvoyée chez elle et,
conformément aux ordres de linca, enterrée vivante sur des terres proches
du village, mais appartenant au souverain. Ces terres se trouvaient en haut
dune montagne qui « gardait » le canal dirrigation. Il semble dailleurs que
le sacrifice de la fille ait facilité le creusement du canal, rendu problématique
par la présence dénormes rochers.
Désormais, les villages qui avaient contribué à la construction du canal la
vénérèrent comme ancêtre et comme déesse de la fertilité agricole. On la
compara à Mama Huaco qui, avec son frère Manco Capac, avait été la
fondatrice mythique de Cuzco. La momie de Mama Huaco à Cuzco jouait un
rôle similaire à celle de laccla dOcros.
Daprès R-T Zuidema, « Lieux sacrés et irrigation : tradition historique,
mythes et rituels au Cuzco », dans Annales ESC, 1978, 5-6, p. 1041. [L1]

43 REYNARD 2002.
44 METRAUX 1983, p. 56-57.
23En montagne, une forte proportion de la pluie tombe sous forme de neige.
Dans les Alpes françaises, cette proportion est, en moyenne, de 50 %
audessus de 2000 mètres, ceci pour la période récente. Aux latitudes
tempérées, le manteau neigeux recouvre maisons et cultures pour des durées
variables suivant le lieu et lannée, qui vont de quelques semaines à cinq
mois. En milieu tropical en revanche, les saisons sont moins marquées et la
neige descend rarement, et pour peu de temps, au niveau des zones habitées.
Si dans les Préalpes du Nord, à 1000 mètres, le manteau neigeux tient en
moyenne de 60 à 90 jours, dans le Haut-Atlas marocain, les villages situés
entre 1500 et 1700 mètres restent rarement plus de deux semaines sous la
neige. Quant aux villages dÉthiopie ou des Highlands de Nouvelle-Guinée,
jamais ils ne reçoivent le moindre flocon.
Pour les habitants des montagnes qui la subissent, la neige est surtout une
45contrainte . En Europe, notamment dans les Alpes, la neige pose partout des
problèmes de communication. Il est vrai que contrairement à celles du Grand
Nord, les populations des montagnes ne paraissent que rarement sêtre
inquiétées de développer des matériels susceptibles de les aider à progresser
dans la poudreuse ou sur la glace. Depuis la Renaissance, et peut-être avant,
les voyageurs des Alpes usent de bâtons ferrés, de lunettes protectrices, de
crampons et, parfois, de raquettes rudimentaires. Aucun témoignage
cependant ne confirme lutilisation de tels équipements par les montagnards
eux-mêmes dans leur vie quotidienne. Tout juste peut-on supposer que les
rustiques raquettes en bois, de forme quadrangulaire, que lon trouve encore
dans les vide-greniers de lArc alpin, doivent avoir une origine ancienne. La
seule exception est représentée par ces skis de bois à bout carré, utilisés par
les Slovènes de la région de Bloke, et dont la première mention, dans une
46description du duché de Carniole, date de 1689 . Pour expliquer leur
présence, les ethnologues hésitent entre une origine nordique, liée à
dhypothétiques contacts entre soldats slovènes et soldats suédois durant la
guerre de Trente ans, et une origine slave, antérieure même à larrivée des
tribus slovènes dans les Alpes carniques.
Dans dautres montagnes, la neige a suscité dingénieux bricolages. Les gens
du Transhimalaya se protègent les yeux avec des sortes de filtres en poil de
yak. Les raquettes, ou quelque chose dapprochant, se retrouvent dans le
erCaucase occidental, où si lon en croit Strabon, les Ibères du 1 siècle
utilisent sur la neige, « des semelles de peaux de bufs garnies de pointes,
47larges et plates comme des tambourins » . Quant aux Hazaras du centre de
lAfghanistan, selon le voyageur Wilfred Thesiger qui les visite en 1954, ils
chaussent eux aussi, en hiver, une version locale des raquettes. De forme
ronde et dune trentaine de centimètres de diamètre, elles sont fabriquées en

45 DEBARBIEUX 1991.
46 SMERDEL 1994.
47 STRABON, XI, 5, 6, p. 72.
24ployant de jeunes tiges de saules et comportent deux barres transversales
48mais pas de filets . Quant aux skis, sils sont indéniablement dorigine
scandinave et sils ne parviennent dans les Alpes et les Pyrénées que dans le
edernier quart du XIX siècle, les populations ossètes, qui occupent le
Caucase central, semblent utiliser, au moins depuis le Moyen Âge,
49détranges bâtons, en forme de patin et munis de poignées .
eDans les Alpes du XV siècle, les révisions des feux des paroisses du
Haut-Dauphiné se font lécho des problèmes de communication liés à la
neige : on souligne notamment la difficulté éprouvée par les habitants des
villages isolés pour se rendre à léglise paroissiale afin dentendre la messe
50ou denterrer les morts . En 1532, Bonneval-sur-Arc, en haute Maurienne,
se sépare de Bessans pour devenir une paroisse autonome, dotée de son
propre lieu de culte et de son cimetière. Lacte de fondation de la nouvelle
église évoque les avalanches et les crues qui, emportant les ponts, empêchent
les habitants de se rendre à léglise de Bessans, située sept kilomètres plus
bas. Les morts, dit le texte, doivent alors être conservés plusieurs jours dans
la neige avant dêtre emmenés au cimetière. Dans dautres hautes vallées
alpines également, des chapelles de village disposent dun charnier où sont
conservés les morts de lhiver. Au printemps, ils sont descendus au cimetière
paroissial du chef-lieu pour y être enterrés.
Au Ladakh, dans la partie indienne du Cachemire, les habitants du
Zanskar ne peuvent sortir de leur vallée en hiver quen empruntant le cours
51gelé de la rivière, les cols étant bloqués par la neige . Ce périlleux trajet,
effectué notamment pour aller vendre le beurre à Leh, dure environ trois
jours, avec des bivouacs dans les grottes des falaises qui enserrent le cours
de la rivière.
Autant que le gel, la neige oblige à rentrer le bétail à létable et à ly
nourrir, un casse-tête pour tous les éleveurs montagnards qui nont eu de
cesse de trouver des solutions alternatives, quil sagisse de transhumance
descendante ou de mise en pension des bêtes auprès des populations de
laval. Mais la neige forme aussi, pour les habitations et les semences, un
manteau isolant, ce qui explique que pour les populations anciennes,
labsence de neige en hiver annonçait souvent une année de misère. De fait,
dans les Alpes, les années 1629, 1731, 1819, 1873 ont laissé un souvenir
terrible : la végétation, grillée par le gel, avait mis plusieurs années à
52repousser . À linverse, les chutes de neige trop précoces, là où les moissons
se font très tard, ou bien trop tardives lorsque le blé est levé ou bien les

48 THESIGER 1998, p. 100.
49 KHETAGOUROV 2005, p. 43.
50 MOUTHON 2007.
51 RIZVI 2002, p. 132.
52 P. GUICHONNET, dans GUICHONNET 1980, 1, p. 38-39.
25arbres en fleurs, peuvent avoir des conséquences catastrophiques sur les
récoltes. À Orcières, dans le haut Champsaur, où, du fait de laltitude, on
moissonne dans les quinze jours précédant la Toussaint, les commissaires de
la chambre des comptes du Dauphiné, qui se présentent le 14 octobre 1446
pour mener une enquête fiscale, peuvent voir de leurs propres yeux les blés
53du pays dévastés par les neiges précoces tombées en septembre .Dans le
même ordre didées, mais au Népal cette fois, lethnologue Christoph Von
Fürer-Haimendorf cite lexemple de la vallée de Humla, où des chutes de
neige intervenues en octobre 1972 ont causé la perte de lessentiel des
récoltes des gens du village de Kangalgaon, seuls les champs orientés au
54sud, où la neige disparue au bout de quelques jours, ont pu être sauvés .
eLunettes de glaciers et crampons au XVI siècle
En 1561, le médecin Bergamasque Grataroli décrit léquipement du
voyageur alpestre.
« Il arrive parfois que les voyageurs soient obligés de traverser des champs
étendus de neige. Or, comme la blancheur exerce un fort mauvais effet sur
les nerfs optiques, le voyageur qui, sans se soucier, regarde les neiges
pendant quelque temps, sent les fonctions et la puissance de ses yeux fort
affaiblis [] afin déviter cet inconvénient, les voyageurs mettent quelque
chose de noir sur les yeux [] Ce nest pas là lunique inconvénient que la
vue des neiges cause aux yeux. Ces organes sont si délicats et tendres quils
souffrent beaucoup si on les expose à un froid trop vif et trop continu. Il faut
donc se munir de lunettes de verre ou de cristal dont on couvre les yeux, ce
que font toujours les gens qui sont habitués à de tels inconvénients. Les
marchands colporteurs vendent des lunettes de ce genre à de vils prix et ce
moyen est très efficace contre lun et lautre inconvénient quentraîne la
présence des neiges.
Sil faut passer sur des rochers, quon fasse attacher comme les Turcs de
minces lamelles de fer aux semelles des souliers
Si nous sommes forcés de franchir des cols de montagne et de marcher sur la
glace où lon nest pas seulement exposé au danger de tomber mais à celui
de glisser vers des précipices, il y a un moyen très facile, ajouté à une stricte
attention, qui peut nous garantir très sûrement contre tout danger. Il faut faire
attacher aux souliers des pointes dacier sur des lames de fer qui forment une
espèce de quadrilatère ; elles sont en vente à peu près partout ».
Cité par Philippe Joutard, Linvention du Mont-Blanc, 1986, p. 62-63.

53 Archives départementales de lIsère, révisions de feux, B2744, folio 358.
54 VON FÜRER-HAIMENDORF, 1975, p. 245.
26Le relief
Les éléments de relief sont évidemment caractéristiques de la montagne.
Ainsi quon la vu, ils influencent le climat, notamment lhumidité,
lensoleillement et le régime des vents. Mais pour les communautés
humaines, le relief se traduit dabord par la présence de la pente et par le
55compartimentage de lespace .
La pente
En réalité, la pente ne constitue pas toujours un problème majeur, sur les
hautes terres. Sur les hauts plateaux, en effet, la déclivité nest souvent pas
plus forte quen plaine. Sur le plateau tibétain, lAltiplano andin, ou en
Anatolie centrale, la faiblesse du peuplement sexplique, certes un peu par
laltitude, mais surtout par laridité et peu ou pas par le relief. Laridité nest
évidemment pas le problème du Massif central français, présenté
métaphoriquement par les géographes comme un « château deau ». Aussi
possède-t-il, à altitude égale et pour un climat tout aussi rude, voire
davantage, un réseau de villages et surtout de petites villes, remontant pour
la plupart à la période médiévale, plus dense que celui des Alpes ou des
Pyrénées. Dans les Pyrénées orientales, justement, la seule ancienne ville
daltitude digne de ce nom est Puigcerdá, qui compte peut-être 6000
e 56habitants au milieu du XIV siècle . Or, Puigcerdá se trouve en Cerdagne,
une plaine céréalière, surélevée entre 1000 et 1500 mètres daltitude,
pourvue elle aussi dun très ancien et dense réseau de villages.
Sur les hauts plateaux, le caractère peu tourmenté de la topographie favorise
donc limplantation des établissements humains ainsi que lextension des
cultures qui les font vivre. Ailleurs, les populations doivent, pour le pire et
pour le meilleur, faire avec la pente.
Dans la vie des populations de montagne, la pente représente le plus souvent
une malédiction, à la fois parce quelle réduit lespace cultivable et habitable
et parce quelle complique les travaux agricoles : le labour attelé, par
exemple, est impossible sur des pentes trop accentuées. Il faut travailler la
57terre à la houe ou à la bêche . Dans certaines vallées des Alpes ou du
Caucase, on raconte encore comment les hommes sencordaient pour faucher
lherbe précieuse poussée dans des zones de forte pente ou au-dessus de
58vires aériennes . Partout, on plaisante de la pente, on invente des histoires

55 JEUDY 2006, p. 40-43.
56 DENJEAN 2004, p. 293.
57 Voir par exemple, FRAGNO, GALLI, JAJJRENOU, SIBILLA 2001, p. 17-20.
58 KHÉTAGOUROV 2005, p. 41.
27de poules ferrées comme des mulets, de chiens qui doivent sasseoir pour
59aboyer ou de dahus aux pattes plus courtes à lamont quà laval .
La pente est mauvaise également du fait des effets de la gravité. Elle
entraîne vers le bas la terre des champs et les remplit périodiquement de
pierres dévalées de la montagne. Il faut donc tous les ans ou tous les deux
ans épierrer, ce qui explique la présence le long des chemins et à proximité
des champs de ces tas de pierres appelés murgiers, en Savoie, ou clapiers
dans les Hautes-Alpes. Il faut également récupérer une partie de la terre
descendue avec leau et la remonter à dos dhomme ou danimal au sommet
du champ. Ce rechaussage obligatoire se faisait tous les deux ans dans
e e 60lOisans du XV siècle, tous les trois ans en Val-dAoste au XVIIII siècle .
Une solution alternative à cette exténuante obligation consiste à supprimer la
pente, au prix il est vrai de gigantesques et précaires travaux de terrassement.
De par le monde, de nombreux versants de montagne ont donc été
entièrement transformés en terrasses, soutenues par des murets de pierres et
séparées par des rigoles pour lécoulement des eaux. Du fait de la violence
des pluies, ces terrasses sont particulièrement présentes dans les montagnes
de la zone méditerranéenne et dans celles de la zone tropicale. En milieu
montagnard aride, les terrasses protègent les sols de lérosion, facilitent
lirrigation et permettent de préserver et de mieux répartir la chaleur du
soleil en modifiant langle selon lequel celui-ci donne sur les cultures. Les
exemples les plus spectaculaires daménagements de versants se trouvent
dans les montagnes dAsie du Sud, au Népal, en Chine, en Indonésie, pour la
culture du riz, et dans les Andes centrales, pour la culture du maïs propagée
par les Incas. Les andenes, les terrasses aménagées par les populations
préhispaniques, ont justement donné leur nom à lensemble de la cordillère.
Dans le sud du Pérou, une étude pédologique portant sur les terrasses de la
vallée de Colca a montré que le terrassement des versants par les populations
préhispaniques avait permis de les protéger de lérosion et de maintenir une
61agriculture intensive pendant près de quinze siècles . En Europe, les
terrasses se rencontrent surtout dans la zone méditerranéenne, par exemple
dans les Apennins, en Ligurie, dans les Alpes du Sud, dans les Cévennes ou
encore dans les Pyrénées orientales. En Grèce et en Afrique du Nord, il
semble bien que la tradition consistant à aménager les versants remonte à
62lAntiquité . Ailleurs, la question fait débat. Si dans les Pyrénées
esurpeuplées, le XI siècle a mené à bien lédification de nombreuses
63terrasses, notamment dans le haut Aragon , dans les Alpes, cette uvre
serait relativement récente et, de fait, les mentions[L2] médiévales de

59 JEUDY 2006, p. 44.
60 Pour lOisans, voir, plus bas, le texte des révisions de feux de Saint-Christophe, publié dans
ALLIX 1929, p. 186-187.
61 REDMAN, p. 123-124.
62 HARFOUCHE 2004.
63 P. BONNASSIE, dans TAILLEFER 2000, p. 140.
28terrasses, bancels, traversiers, ou encore faïsses, y sont rares. Selon Philippe
e eBlanchemanche, cest entre le XVI et le XIX siècle que le gros de cette
uvre daménagement a été accompli, cest-à-dire à lépoque où, devant le
danger de surpopulation, de nouvelles terres cultivables doivent sans cesse
64être gagnées contre la pente . Les terrasses sont dailleurs rarement
destinées à recevoir des cultures céréalières, mais bien plutôt de la vigne, des
châtaigniers et entre les rangées darbres et darbustes, des cultures
65maraîchères .
Enfin, la pente est négative parce quelle donne à plusieurs phénomènes
naturels un caractère souvent hautement catastrophique. Il est bien connu
que, nées de la rencontre ou du frottement de deux plaques tectoniques, les
montagnes constituent souvent des zones de risque extrêmement élevé en
66matière de tremblement de terre . Moins spectaculaires, mais plus fréquents,
les épisodes dérosion catastrophique se traduisent par des éboulements,
glissements de terrain, coulées de boues et crues torrentielles qui peuvent
emporter hommes, bétail, habitations et cultures. Il en est de même des
avalanches. La mémoire humaine a conservé le souvenir de quelques
catastrophes exceptionnelles, depuis la chute dune montagne dans le
eLéman, décrit par lévêque dAvenche, Marius, au V siècle leffondrement
du mont Granier, en Savoie, en 1248, ou encore léboulement qui, en 1618,
67anéantit la bourgade de Plurs, dans les Grisons . Plus récemment, des villes
entières, comme Khait (Tadjikistan), dans le Pamir, en 1949, ou bien
Yungay (Pérou), dans les Andes, en 1970, ont été anéanties par des
glissements de terrain ou des coulées de boue provoquées par des séismes.
eOn sait, par dinnombrables témoignages, quentre le milieu du XIV et le
e emilieu du XV siècle, puis, à nouveau, au cours du XVII siècle, les
68phénomènes dérosion ont été particulièrement intenses dans les Alpes .En
Savoie, dans le Haut-Dauphiné, ainsi quen haute Provence, les textes
parlent continuellement, à partir de la fin du Moyen Âge, de champs et de
prés emportés, de maisons et déglises détruites. On a longtemps tenu les
déboisements et le surpâturage responsables de cette intensification de
lérosion et des crues, mais il semble aujourdhui quelle soit surtout
69dorigine naturelle, notamment climatique . Les populations de montagne
enétaient pas inactives face à ces dangers : dans les Alpes, depuis le XIV
siècle, et sans doute plus tôt, on tentait de se protéger des crues en renforçant
les rives des torrents avec des coffrages en bois remplis de terre nommés

64 BLANCHEMANCHE 1990, pp. 182-190.
65 Ph. BLANCHEMANCHE dans GUILAINE 1991, pp. 274-277.
66 K. HEWITH, dans MESSERLI et IVES 1999, pp.333-365.
67 P. GUICHONNET dans GUICHONNET 1980, p. 169.
68 Voir notamment SCLAFERT 1926, p.163-189. SCLAFERT 1959, pp. 167-171.
69 BRAVARD 1996, pp. 177-179.
2970« arches » . Ailleurs on érige des digues en terre, en pierre et en bois. De
même des lambeaux de forêts étaient volontairement préservés au-dessus des
villages afin de les protéger des avalanches, protection dailleurs en grande
partie illusoire. Ceci sans parler des protections de type surnaturel dont on
reparlera.
eLe rôle protecteur des forêts dans le Népal du XVII siècle.
Édit du roi de Gorkha, Ram Shah (1606-1636), inclus dans le premier code
juridique concernant le Népal des montagnes.
« Lédit suivant est proclamé : les forêts doivent être préservées près des
points deau. Si les arbres font défaut, il ny aura pas deau lorsquon en
cherchera. Les points deau seront à sec. Si les forêts sont abattues, il y aura
des éboulements. Si les éboulements sont nombreux, cela causera des
victimes. Les accidents népargneront pas les parcelles irriguées. Sans forêt,
le travail du maître de maison ne pourra être accompli. Cest pourquoi, celui
qui coupera du bois dans la forêt près des points deau sera puni de cinq
roupies ».
Cité par Philippe Ramirez, « LÉtat népalais et la transformation des
e epaysages, daprès les documents administratifs des XVIII et XIX siècles »,
dans Histoire et devenir des paysages en Himalaya, 2003, pp. 317-318.[L3]
En regard des contraintes quelle impose, la pente peut parfois jouer un
rôle positif. Elle favorise ainsi lirrigation parce quelle permet de capter
leau très haut en montagne. Elle facilite aussi, au moyen de luges, la
descente du foin (parfois des billots de bois) stocké en été dans les fenils
daltitude. Elle permet enfin un débardage rapide des troncs darbres,
dabord précipités dans la vallée par des couloirs tracés dans la forêts, puis
conduits sur leurs lieux de vente par le flottage, en grumes ou en radeaux,
sur les rivières des montagnes.
Le compartimentage
Un autre effet du relief est quil partage lespace en petits compartiments,
vallées ou plateaux, tendant à vivre de façon plus ou moins autonomes.
Sinspirant des travaux de Jean Brunhes sur le val dAnniviers, Lucien
71Febvre compare dailleurs le val à une île ou à une oasis . À leur tour, ces
petites cellules sont fragmentées en minuscules unités topographiques,
séparées par des ravines, des rochers ou des barres rocheuses. Des villages

70 Pour le Dauphiné, SCLAFERT 1926. Pour la Savoie, MOUTHON 2010.
71 FEBVRE 1970, p.221-222. À propos de Jean Bruhnes et du caractère « insulaire » du val,
voir ROBIC 2001.
30pourtant proches à vol doiseau peuvent être distants de plusieurs heures de
marche parce quils sont séparés par le lit encaissé dun cours deau. Les
terroirs eux-mêmes sont émiettés en une infinité de lieux-dits, reliés par des
sentiers sur lesquels sétirent les heures de marche et les centaines de mètres
72de dénivelé .
Cest un fait, le relief isole. Il sépare les vallées par des crêtes plus ou
moins abruptes, franchissables uniquement par des cols daltitude. Il isole
lamont des vallées par des gorges, des cluses et des verrous glaciaires,
comme dans les Alpes les gorges de lUbaye, qui isolent la vallée de
Barcelonnette du Gapençais, le défilé du Siaix, qui coupe en deux la vallée
de la Tarentaise, en amont de Moûtiers, ou bien, en Suisse centrale, les
gorges des Schllonen, qui séparent le canton dUri de la vallée dUrseren.
De même, entre Himalaya et Karakoram, ce ne sont pas les cols, mais bien
les gorges qui, de tout temps, ont constitué le plus dur obstacle aux
communications entre, dune part lInde et le Cachemire et, de lautre, les
communautés des hautes vallées de lIndus (Ladakh, Baltistan et Gilgit) et
73de la Hunza . Lhiver, saison des basses eaux, est le moment le plus
approprié pour franchir ces gorges, parfois, on la vu à propos du Zanskar,
sur leau gelée des rivières, le reste du temps sur des sentiers suivant au plus
près les cours deau, les franchissant à maintes reprises sur de précaires
passerelles. Lété donne la préférence aux itinéraires daltitude. Les gorges
servent souvent de limites entre des unités politiques ou administratives. Au
Moyen Âge, la haute Tarentaise constitue ainsi, du comté puis duché de
Savoie, la « métralie » dau-delà du Siaix, subdivision de la châtellenie de
Salins. Le relief isole aussi parce que les routes de fond de vallées sont
dangereuses : éboulements et glissements de terrain les menacent en
permanence tandis que les crues des torrents emportent sans cesse les ponts
qui les traversent.
Le relief isole enfin parce que le dénivelé allonge la distance à parcourir
et le temps nécessaire pour aller dun point et un autre. Et cette contrainte
peut se révéler très forte et lourde de conséquences. Si certaines montagnes
renferment une variété presque invraisemblable de langues, cest en partie
parce que des groupes humains apparentés ont pu sy retrouver isolés les uns
des autres durant de très longs laps de temps, au point que leurs langages
respectifs leur sont devenus parfaitement incompréhensibles. Cest ce qui
sest passé dans bien des secteurs des hautes terres de Nouvelle-Guinée, une
région qui compte presque un millier de formes de communication orale.
Autre conséquence de lisolement, le milieu montagnard aurait, plus que

72 JALLA 1992.
73 RIZVI 2006, p. 26.
31dautres, tendance à favoriser les mariages consanguins. Cest du moins ce
74que tendent à montrer plusieurs études de démographie historique .
Les montagnards au péril de la route den bas
eAu XV siècle, les commissaires de la chambre des comptes du Dauphiné
parcourent les paroisses de la principauté pour recueillir les doléances des
habitants et étudier déventuelles mesures de dégrèvement dimpôts. Leurs
rapports sont souvent de véritables petits morceaux dethnologie, même si,
comme ils le savent parfaitement, la règle du jeu pour les habitants quils
interrogent est de noircir lexposé de leurs conditions de vie. Dans cet
extrait, daté de 1433, les habitants du Queyras (Hautes-Alpes) décrivent aux
commissaires lisolement qui est le leur en hiver, lorsque les principaux cols
sont inaccessibles aux bêtes de somme et que les gorges du Guil constituent
le seul itinéraire empruntable.
« Parce que leur pays est situé dans des montagnes très élevées et
escarpées où il ne croît rien si ce nest du blé et du foin en quantité modique,
et (parce qu) ils ne recueillent pas le blé suffisant à leur provision annuelle,
tous les habitants achètent chaque année la moitié ou environ du blé qui leur
est nécessaire. Ils récoltent assez peu de foin pour nourrir leur bétail, si ce
nest en petit nombre. Ils ne peuvent en hiver sortir ni rentrer, du moins avec
des animaux, si ce nest par la combe du Veyer qui conduit à Guillestre et
dans lEmbrunais dun accès difficile, périlleux et terrible, longue denviron
trois lieux, étroite, et au fond de laquelle il y a leau de Guillestre (le Guil)
qui y coule et le chemin qui la longe ; de nombreux ravins et rochers
lobstruent. Il y a quatorze grands ponts difficiles à maintenir à la charge des
habitants du lieu ces ponts sont souvent à reconstruire. Dans cette combe,
les ruines et avalanches tombent des hauteurs, plusieurs personnes jusquà
présent furent tuées et chaque année y périssent. Et quand il faut sortir de la
vallée, les ruines et les neiges obstruent les chemins et nul ne peut sortir avec
du bétail et, toujours pendant cinq mois, quavec grand péril et difficulté ».
Archives départementales de lIsère, B 2736, folio 173 verso.
Lisolement créé par le relief est toutefois à relativiser. Les grandes
vallées, en effet, ont toujours été des voies de pénétration de la montagne.
Lorsquelles se prolongent vers lamont par des cols relativement
accessibles, elles deviennent, pour les civilisations riveraines, des voies de
communication de première importance et des enjeux économiques et
politiques convoités. De barrière, la montagne devient interface. Entre les

74 Pour la Maurienne, entre 1561 et 1958, RAMBAUD 1963, not. p. 177-180.
32vallées elles-mêmes également, les cols transversaux jouent aussi un rôle
fondamental pour les échanges locaux, quils sagissent déchanges
économiques, déchanges matrimoniaux ou dalliances politiques. On se fait
aussi parfois la guerre sur les cols, de vallée à vallée ; guerre pour le contrôle
des alpages le plus souvent. Tout ceci explique que les villages situés en
amont de ces vallées, qui nous semblent donc les plus enfoncés dans la
montagne, sont généralement plus ouverts sur lextérieur, grâce à ces cols,
que ceux de laval où, on la dit, cluses et verrous glaciaires gênent
davantage les communications. Aujourdhui, le fait quun grand nombre de
ces très anciens cols ne soient pas ouverts à la circulation automobile fausse
lidée que lon peut se faire de lenclavement des vallées. Lieux de passage,
les cols sont également des lieux de rencontre entre deux ou plusieurs
vallées. Le prétexte peut être la célébration dun rituel religieux, ou bien la
tenue dun marché ou de foires. Au Moyen Âge, le col des Saisies, qui
sépare le Beaufortain du val dArly, en Savoie, voyait ainsi se tenir tous les
75printemps une importante foire au bétail .
Dune façon générale, les difficultés de communication nont jamais
empêché la traversée des chaînes de montagnes ni même la grande mobilité
des très nombreuses populations montagnardes pour qui migrations
saisonnières et émigration définitive ont été question de survie collective ou
de réussite individuelle. Ces questions seront examinées plus en détail aux
chapitres suivants.
Du fait du relief qui compartimente lespace, une communauté
montagnarde ne peut occuper et exploiter régulièrement quune partie
souvent minoritaire de son territoire, le reste étant occupé par le minéral (la
roche, la glace, leau) ou de trop fortes pentes. Encore ce finage utile est-il
lui-même morcelé en un grand nombre de sites plus ou moins favorables,
mais dispersés et séparés les uns des autres par un versant abrupt, le lit dun
torrent, une combe ou des éboulis. Chacun de ces sites offre des conditions
particulières en termes de pente, dexposition, de microclimat, de sol qui
font quil nest pas interchangeable avec un autre site voisin. Une
communauté montagnarde exploite donc le plus souvent une mosaïque de
microterroirs dont léclatement spatial oblige souvent ses membres à
parcourir des grandes distances pour se rendre dun village à lautre, du
village à tel champ, à tel pré ou à tel alpage. Le relief impose donc aux
paysans de montagne des déplacements incessants, à la fois dans le sens
horizontal et dans le sens vertical. Dun autre côté, cette dispersion des
exploitations dans le sens vertical est aussi un moyen de synchroniser les
différents travaux agricoles ; la maturité des parcelles situées à des étages
différents étant le plus souvent décalée dans le temps. Ainsi, la
fragmentation des exploitations et des terroirs est une réponse des sociétés

75 VIALLET 1993.
33agricole aux contraintes du milieu montagnard. À la fin du Moyen Âge et à
lépoque moderne, en Queyras, les habitants de Ceillac ont leur exploitation
dispersée entre 1000 et 2500 mètres daltitude : les alpages entre 2000 et
2500 mètres, les champs, les jardins et quelques prés entre 1500 et 1800
mètres autour du village, enfin quelques rangs de vignes entre 900 et 1000
mètres, sur le territoire de la petite ville de Guillestre. Pour les populations,
tirer parti dun tel étagement nécessitait lexistence de familles nombreuses
pratiquant souvent lindivision entre frères. La dépense en temps et en
énergie, toutefois, était ahurissante.
eLa vie des vallées alpines au XV siècle vue par un observateur extérieur
Vers 1450, lhumaniste Enea Silvio Piccolomini, futur pape Pie II, reçoit en
bénéfice léglise paroissiale du val Sarentina, dans le Trentin. Dans ses
Commentaires, il décrit ses habitants comme de bons sauvages aux
conditions de vie difficiles.
« Située dans la partie des Alpes qui sépare lAllemagne de lItalie, cette
vallée qui noffre quun seul accès de surcroît fort difficile et situé très
haut dans la montagne , est couverte de neige et de glaciers pendant les
trois quarts de lannée et le froid y est très vif.
Les habitants restent chez eux tout lhiver, ils sont habiles à fabriquer des
coffres de bois quils vendent lété à Bolzano et à Trente. Ils passent la
majeure partie de leur temps à jouer aux échecs et aux dés et ils sont très
habiles. Nulle crainte de la guerre ne les habite, le désir des honneurs ne les
tourmente pas, la soif de lor ne les atteint pas. Leurs richesses sont leurs
troupeaux quils nourrissent de foin en hiver et dont ils vivent. []. Les gens
qui vivent loin de léglise laissent en plein air les cadavres de ceux qui
meurent pendant lhiver et les gardent jusquen été, raidis par le gel : à ce
moment-là, le prêtre fait le tour de la paroisse suivi dun long cortège
funèbre et, récitant les dernières prières, accueille au cimetière plusieurs
cadavres en même temps : les habitants accompagnent les funérailles les
yeux secs.
Bienheureux mortels si, connaissant leur bonheur, ils mettaient un frein à
leurs débauches ! Mais ils passent leurs jours et leurs nuits dans le plaisir,
permettent ladultère et les jeux de lamour et, chez eux, pas une jeune fille
narrive vierge au mariage ».
Pie II, Commentarii, ed. 2001, p. 61-62
Pour reprendre les conclusions de Jules Blache, la montagne na pas
produit de race particulière dhomme, encore moins un genre de vie
spécifique. Il nen demeure pas moins que le milieu montagnard, façonné par
laltitude et le relief, a imposé sa marque sur les sociétés qui lont choisi. Or,
34pour le grand géographe, cest bien ce dernier élément qui est déterminant et
qui autorise à comparer des sociétés humaines très éloignées dans lespace et
le temps : « Mais les caractères montagnards peuvent se reporter sur les
modes de lactivité humaine, de culture, délevage ; sur la préférence
accordée à tel ou tel mode dexploitation. Moins par lintermédiaire de la
contrainte climatique, essentiellement variable suivant les latitudes, que par
celle du relief qui impose partout à lhomme, à ses champs, à son troupeau,
des servitudes analogues, ou leur procure des avantages comparables tout
76autour du globe » .
Laction de lhomme
Faut-il le préciser ? Linteraction entre la montagne et lhomme na
jamais été à sens unique, car lhumanité ne sest jamais contentée de
sadapter aux contraintes environnementales. Dotée dune technologie de
plus en plus sophistiquée, Homo sapiens, issu des plaines de lAfrique
équatoriale, sest, dès le Néolithique, attelé à la transformation des paysages
montagnards. Il a commencé à y amener des espèces animales qui ny étaient
pas autochtones et qui ont pu parfois revenir à létat sauvage, comme le
mouflon corse, issu des moutons domestiques introduits dans lîle au
Néolithique, puis implanté, pour les besoins de la chasse, dans les autres
77massifs européens . Développant lagriculture, le nouveau montagnard sest
attaché à transformer des plantes locales pour les plier à ses besoins, ainsi la
pomme de terre ou le quinoa dans les Andes, ou bien à importer des plantes
étrangères pour tenter de les adapter au milieu montagnard, ce qui fut fait
dans les Alpes, avec le blé, le seigle, le châtaignier, le noyer et, plus tard, la
pomme de terre. Laction sur les paysages sest aussi traduite par des
aménagements de grande ampleur. On a parlé plus haut du terrassement des
versants, spectaculaire dans les Andes, sur le flanc de certains volcans
dIndonésie ou des Philippines, sur les versants sud et sud-est de lHimalaya,
ou encore dans certains secteurs des Alpes ligures. Leur fonction essentielle
est dassurer la conservation des sols montagnards, particulièrement
vulnérables à lérosion, une fois la forêt éliminée par les défricheurs. Mais,
récemment, cest la multiplication des études paléoenvironnementales qui a
permis déclairer à la fois la chronologie et les modalités de lanthropisation
78 e edu milieu montagnard . Dans les Alpes et les Pyrénées, pour le V et le IV
millénaire avant J.-C. les archéologues retrouvent les traces dincendies, qui,
ayant eu pour objet louverture des pâturages daltitude, ont aussi eu pour
conséquence la descente de la limite de la forêt daltitude et la modification

76 BLACHE, 1934, p. 166.
77 DE PLANHOL, p. 309.
78 Sur les méthodes mises en uvre par ces recherches, CUBIZOLLE 2009.
3579des structures de la forêt des versants . Dans les Alpes et les Pyrénées, par
eexemple, cela sest traduit, dès la fin du IV millénaire, par lexpansion du
hêtre, aux dépens de la sapinière, une évolution liée à une meilleure
résistance au feu de cette essence, une tendance qui, amplifiée aux périodes
historiques, a largement contribué à la mise en place des paysages forestiers
80actuels . Par la suite, linstallation de villages dagriculteurs et de
métallurgistes annonce le début dune phase plurimillénaire de déboisement,
entrecoupée de périodes plus courtes de déprise. La forêt de montagne
méditerranéenne, très largement entamée dès lâge des métaux, surexploitée
à la fin des temps modernes, aurait pu disparaître il y a deux siècles.
Lutilisation massive des combustibles fossiles, en lieu et place du bois, ainsi
que les grands reboisements de lépoque industrielle sont venus inverser le
81cours de son destin .
La fin du Néolithique et linstallation de communautés de paysans et de
pasteurs amorcent lanthropisation profonde des montagnes. En mars 1933,
alors quils survolent pour la première fois la vallée de Waghi, sur les hautes
terres de Nouvelle-Guinée, lexplorateur M.Leahy, le pilote I. Grabowski et
leurs compagnons découvrent avec stupéfaction un paysage entièrement
modelé par lhomme, entièrement tapissé de villages et de jardins, là où
lopinion commune ne pensait trouver quune maigre population dessarteurs
82forestiers . À propos du Népal, Joëlle Smadja parle de « paysages
83artificialisés de longue date » . Dune façon générale, en montagne, le
maintien dune agriculture très peu productive et le développement dun
pastoralisme extensif ne pouvaient guère se réaliser quaux dépens de la
84nature sauvage . Aussi, au-dessous de létage nival, les paysages
montagnards traditionnels, sauf dans les massifs vides dhommes ou
presque, nont-ils, depuis bien longtemps, cest-à-dire au moins deux
85millénaires et souvent plus, plus grand-chose de naturel . Cultivant avec
ténacité leurs carrés de culture, les paysans de montagne ont également
contribué à modifier les sols, apportant ici de la terre, là de lengrais, ou
accélérant au contraire le lessivage par la coupe abusive ou le surpâturage.
En Grèce ancienne, la déforestation, liée à lagriculture, à la construction
navale et au besoin de combustible, ajoutée aux pluies torrentielles dhiver
propres au climat méditerranéen, a engendré une précoce érosion des sols sur

79 Pour les Alpes et, dans une moindre mesure, les Pyrénées, bilan historiographique et
synthèse des résultats dans SEGARD 2009, p. 157 à 224. Pour le Massif central,
CUBIZOLLE 2009, p. 209-237.
80 GALLOP 2005.
81 VERNET 1997, notamment p. 240-242.
82 LEAHY et CRAIN 1937, p. 150-151. Voir aussi 2000, p. 265-272.
83 J. SMADJA, dans SMADJA 2003, p. 530-531.
84 Sur la fragilité du milieu montagnard au regard des pratiques agricoles, N. S. JODHA, dans
MESSERLI et IVES 1999, p. 286-288.
85 Par exemple, pour lhistoire des paysages savoyards, voir F. MOUTHON dans SORREL
2006, p. 8-41.
36toutes les hautes terres du sud du pays et contribué à un assèchement du
86climat régional .
Agriculture, démographie et transformation du milieu sur les hautes
terres de Nouvelle-Guinée
« La pratique dune agriculture durable sur les hautes terres de
NouvelleGuinée se heurte à de nombreux problèmes, non seulement de fertilité des
sols, mais aussi dapprovisionnement en bois car les forêts furent autrefois
déboisées pour faire place aux jardins et aux villages. [].
Le mode de vie traditionnel sur les hautes terres requérait la présence
darbres qui étaient employés à des fins très variables, comme le bois de
construction pour les habitations et les barrières, pour la fabrication des
outils, des ustensiles domestiques et des armes, et comme combustible pour
la préparation des aliments et pour chauffer la hutte lorsque les nuits étaient
froides. À lorigine, les hautes terres étaient recouvertes de forêts de chênes
et de hêtres, mais, après des milliers dannées de culture, les zones les plus
densément peuplées (notamment la vallée de Waghi, en
Papouasie-NouvelleGuinée, et la vallée de Baliem, en Nouvelle-Guinée indonésienne) sont
aujourdhui totalement déboisées jusquà une altitude de deux mille cinq
cents mètres ».
Jared Diamond, Effondrement, 2006, p. 339-340.
Précisons. Laction de lhomme sur la montagne est depuis bien
longtemps une réalité, à tel point quaucun paysage montagnard abritant une
population permanente ne peut, au bout de quelques siècles, être encore
qualifié de naturel. Alors certes, lhumanisation du milieu montagnard est
apparue, jusquà lépoque contemporaine, plus limitée que celle, par
exemple, des grandes plaines céréalières. Laltitude, le froid, parfois la
sismicité, font que la montagne reste, presque partout, un milieu extrême
pour Homo sapiens, dont les entreprises paraissent ici bien modestes au
regard des forces naturelles. Cependant, dans ce type de milieu, à la fois les
sociétés humaines et leur environnement sont particulièrement fragiles.
Lagriculture, notamment, y est plus exposée et plus sensible aux accidents
climatiques (gel précoce ou tardif, pluviosité excessive), comme aux
phénomènes dérosion catastrophique (crues torrentielles, avalanches,
87éboulement, glissements de terrain), en montagne quen plaine . Pour une
majorité de chercheurs en Environmental History, cette fragilité naturelle
explique une dégradation précoce des milieux montagnards humanisés. Pour
dautres, tel John McNeill qui évoque les montagnes du pourtour de la

86 CHEW, 2001, p. 69. HUGHES 1996, p. 73-96.
87 K. HEWITT, dans MESSERLI et IVES 1999, p. 333-365.
37Méditerranée, cette même fragilité a longtemps contribué à limiter lintensité
de lexploitation, tout au moins jusquà ce que laugmentation de la
population et lintégration définitive au marché mondial, qui interviennent
entre 1800 et 1950 selon les massifs, ne hissent la déforestation et lérosion
des sols à un niveau jusque-là inconnu et nentraîne labandon dune partie
88des villages de montagne .
Par ailleurs, il est certain que les agricultures anciennes étaient, davantage
encore que les nôtres, vulnérables aux variations climatiques de longue
durée, spécialement les phases de refroidissement, dont les conséquences en
montagne peuvent aller, nous le verrons plus loin, jusquà remettre en cause
89la présence même de lhomme en altitude . Les anciennes sociétés
montagnardes nont donc pu survivre quen engageant avec la nature, nen
déplaise à tout romantisme écologique, un véritable corps à corps, luttant
contre elle, mais aussi sadaptant à elle, sattachant à en retourner les
contraintes pour en faire des opportunités. Ce faisant, et même si la
périodisation de cette transformation reste un chantier ouvert, ces sociétés
ont profondément transformé le milieu montagnard, à savoir ses paysages, sa
topographie, parfois le climat local. Alors certes, ce mélange de soumission,
dalliance et de confrontation avec la nature a été le lot de lhumanité tout
entière, mais il a en montagne, comme dailleurs dans dautres milieux
extrêmes, un goût plus âpre que dans des environnements a priori plus
favorables à lactivité humaine.

88 McNEILL 2002, p. 2-11.
89 M F. PRICE et G. BARRY, dans MESSERLI et IVES 1999, not. P. 385-390.
38CHAPITRE II. TERRE DESPOIR
À partir de traditions locales, le voyageur et écrivain Jean-Claude Legros
a imaginé lexploration puis la colonisation dune haute vallée de montagne
par un couple venu de la vallée voisine. Nous sommes vers lan 900, à
Shimshal, à 3000 mètres daltitude, dans le massif du Karakoram, dans
lextrême nord de lactuel Pakistan. Les pionniers sont Mammhud shah,
90prince de Hunza, et son épouse, la Whaki Zalidja . Mais nous pourrions être
dans les Alpes ou les Pyrénées à lâge du bronze.
Aujourdhui, les zones de montagnes recueillent entre 10 et 15 % de la
population de la Terre, alors que celles-ci représentent à peu près 40 % de
91lkoumène, cest-à-dire de lespace habitable par lhomme . Apriori, les
montagnes sont donc des zones de basse intensité démographique. On verra
que cet axiome est loin dêtre toujours vérifié, et que les montagnes doivent
plutôt être regardées comme des espaces de discontinuité, opposant des
zones de faible peuplement et des zones de peuplement relativement dense.
Si les données manquent pour faire lhistoire du peuplement montagnard sur
une longue durée, larchéologie et les données textuelles sont daccord pour
nous dire que celui-ci est très ancien, cest-à-dire le plus souvent
préhistorique. La question ici posée est de savoir si lon peut, ou non,
observer des caractères communs dans la façon dont les hommes ont peuplé
les massifs montagneux, et dans quelle mesure ces facteurs peuvent être
reliés à linfluence du milieu montagnard lui-même.
Aux origines du peuplement
Parce quelles offraient des ressources intéressantes à lhomme, les
montagnes ont été peuplées avec un décalage assez faible par rapport aux
régions de piémont. Lexploration préliminaire à létablissement durable
remonte, pour les montagnes tempérées, à la fin de la dernière glaciation. Il
peut être plus précoce pour les montagnes équatoriales ou tropicales. Pour
des raisons climatiques, les plus anciennes sociétés de montagne se sont sans
doute constituées sur les hautes terres de lÉthiopie et de la
NouvelleGuinée. Les hauts plateaux dÉthiopie révèlent une forte diversité génétique.
Si lune des explications avancées par les anthropologues fait de cette zone
difficile un carrefour dinfluences diverses et de migrations, lautre suggère
une séparation très précoce des premières populations éthiopiennes davec le
génome collectif. Autrement dit des groupes de chasseurs-cueilleurs auraient

90 LEGROS 1995. Sur la légende de Shimshal, BENESTAR et NEYRET 2005, p. 36.
91 L. RIEUTORD dans BORDESOULE 2002, p. 47-72.
39