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Je me souviens du Général

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Description

"Curieux et émouvant petit livre, à la fois retour sur l'Histoire, plongée sensible et drôle dans l'imaginaire gaullien, et inventaire de ce qui en demeure dans la mémoire et l'inconscient collectifs. C'est la manière dont Michel Testut se souvient de De Gaulle qui nous touche. À coups de petites touches intimistes, mélancoliques et amusées, il brosse le portrait le plus inattendu du Général".

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2013
Nombre de lectures 43
EAN13 9782336660172
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Michel Testut

Je me souviens
du Général

Un grand homme
sous le regard
ébloui et rêveur
d’un grand enfant

Je me souviens du Général

Illustration de couverture :Marcel Pajot

Michel Testut

Je me souviens du Général

Un grand homme sous le regard
ébloui et rêveur d’un grand enfant






















































































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00157-9
EAN : 9782343001579

à Yves Guéna

En notre temps, la seule querelle qui vaille est celle de l’homme.
C’est l’homme qu’il s’agit de sauver, de faire vivre et de développer.
Charles De Gaulle

L’exemple d’une vie moralement supérieure est invincible.
Albert Einstein

Au fond, vous savez, mon seul rival international, c’est Tintin !
Charles De Gaulle

Dieu, que la politique fait de tort à l’histoire !

Régis Debray

Il s’agit de choisir entre un homme de l’histoire qui a assumé la
France et que la France ne retrouvera pas demain, et les
politiciens que l’on retrouve toujours.
André Malraux

De Gaulle a l’étoffe de De Gaulle.

Alexandre Vialatte

Les grands hommes, Monsieur, sont aussi cons que les autres, mais
rien de grand ne peut être fait sans les grands hommes.
Charles De Gaulle

Rien ne se fait de grand sans poésie.

Jean de La Varende

Ce qui nous reste de meilleur d’un grand homme quand il est
mort, c’est le sourire ému qu’il nous inspire.
Robert Poudérou

Avertissement

Ce petit livre est à la fois un retour sur l’Histoire, une
plongée sensible dans l’imaginaire gaullien, mais aussi
une sorte d’inventaire de ce qui en demeure dans la
mémoire et l’inconscient collectif.
Un livre politique sans politique. Un livre d’histoire
qui se défend de l’être et qui ne l’est pas. Mais un livre
plein de nostalgie, de tendresse et d’ironie mêlées à
beaucoup de respect, un livre impressionniste qui oscille
entre introspection et fresque, entre réminiscences
communes et évocations personnelles.
Rien ne me prédisposait à un tel exercice, si ce n’est
la récurrence obstinée d’une émotion d’enfance.Je ne
suis ni historien, ni biographe, ni témoin, et me voilà
portant un regard sur l’une des plus grandes igures de
l’histoire de France. Ou plutôt trois manières de regard :
celui du garçonnet des années cinquante,puis celui de
l’adolescent des sixties et enin ce qu’en a retenu, avec le
recul, le sexagénaired’aujourd’hui.
Dans ce recueil, je cristallise mes impressions, éparses,
anciennes, confuses, je livre mes sentiments nimbés
d’admiration, de reconnaissance, de bonheur. Et voici,

JE ME SOUVIENS DUGÉNÉRAL- 9

avec ma liberté, ma mémoire, mon imagination, ma
désinvolture, à coups de petites touches intimistes,
mélancoliques et amusées, que je m’autorise un portrait
du général De Gaulle.
Que celui qui n’a jamais aimé d’admiration et admiré
d’amour, referme ce livre, il n’y comprendra rien.

10 - JE ME SOUVIENS DUGÉNÉRAL

M T

« Le général De Gaulle, c’est Jeanne d’Arc, en plus
osseux, en moins jeune ille.C’est un homme démesuré,
fait de toutes les façons, c’est cet homme inspiré qui
lance ses bras en V sur la place de la République, et ce
V signiie Victoire, et au bout de ses grands bras il brandit
une Victoire, une République, une Constitution, quelque
chose d’immense, d’énorme et de trop lourd pour les autres,
qu’il jette aux Français dans le besoin. »
Ces lignes ne sont pas de moi, mais j’aurais tant aimé
les écrire ! Elles sont d’Alexandre Vialatte.

Quand je me souviens de mon enfance, je me souviens
d’abord du bonheur. J’ai eu la grande chance de naître
du bon côté du monde : en France et dans une famille
aimante, unie et nantie.
Je ne me souviens pas de mon premier matin, à
Brive-la-Gaillarde, où je vis monter le jour pour la
première fois, à travers les rideaux de la chambre de mes
grands-parents. C'étaiten 1943, l'une de ces années
sombres de triste mémoire.Notre pays occupé, la colère,
le chagrin et la pitié. Et cependant, les témoins de ce
jour-là m'en ont toujours fait un récit ébloui.
Il faut dire que ce matin du 11 mai fut probablement
un matin clair et doux dont le joli mois a le secret. Mon

JE ME SOUVIENS DUGÉNÉRAL- 11

arrière-grand-mère, qui avait attendu ce moment, retrouva
l'autorité de l'institutrice de Jules Ferry qu'elle avait été
pour décréter que je serai un jour maréchal de France,
mais un maréchal républicain.
Grand-père se précipita au Grand Café de la place
hiers annoncer la bonne nouvelle à ses vieux compagnons
de chasse, ex-bécassiers émérites devenus manilleurs par
défaut. Ce matin-là, pour ces anciens Poilus,
demisoldes de l'Histoire, dépossédés tout à la fois de leur
Victoire et de leurscalibre 12Vernet-Caron, je fus le
héros du jour. Ils exultèrent de grand cœur – les occasions
étaient rares – et durent oublier la guerre, l'humiliation,
les privations et trinquer abondamment à la santé de la
France.
Grand-mère fit sortir de la clandestinité quelques
bocaux de conit rescapés des jours de profusion. Oncles
et tantes d'alentours furent conviés à fêter l'événement.
Et la famille serra les rangs et trinqua derechef à la santé
de la France et à la mienne, à De Gaulle et à nos soldats,
à la Victoire, et encore à moi, l'innocent prétexte de tant
de patriotisme bienheureux.
On trinqua si bien, que ce jour-là, chez nous, la radio
de Londres dut être plus brouillée qu'à l'accoutumée,mais
sans doute eut-elle comme jamais les intonations de
l'espérance.

J’ai eu la faveur de grandir dans une époque relativement
apaisée et comblée : l’aube lumineuse destrente glorieuses. Je
suis d’une génération qui n’a pas souffert, la première qui
n’eut pas à affronter la guerre. Enin, j’ai eu le privilège
d’appartenir à une famille sans préjugé ni frilosité,
éclectique et libre, parfois frondeuse, souvent compatissante

12 - JE ME SOUVIENS DUGÉNÉRAL

et vaguementaltruiste, accueillante aux êtres et aux idées.
Une famille dite de la bonne bourgeoisie, selon l’expression
consacrée à l’époque, qui compta quelques magistrats de
père en ils, deux préfets, trois ou quatre généraux qui
ont laissé leur nom à quelques rues. Un étonnant cercle
familial, affable et cultivé, imbibé de culture grecque et
latine et, terroir oblige, politiquement inspiré par le
radical-socialisme ambiant.
En 1940, la plupart des membres de ma famille
adhérèrent à l’analyse de l’Appel de Londres, optant très
vite pour une résistance active. (Mon père, engagé dès
février 1941, terminera la guerre avec le grade de
souslieutenant FFI).Mais après la Libération, rendant au
général De Gaulle ce qui appartenait au général en guerre,
se déiant des militaires en politique et rétifs à toute vision
providentialiste de l’histoire, ils furent insensibles aux
arguments de l’appel de Bayeux de 1950. AuRPFdu
Général, ils préférèrent laSFIOde Guy Mollet et Pierre
Mendès-France.

Ce livre est une suite de souvenirs, d’arrêts sur image
et de rélexions qui appartiennent au petit garçon, puis
à l’adolescent que je fus dans une France dominée par
la silhouette totémique du général De
Gaulle.Souvenirs, images et rélexions que ma mémoire a triés avec
cette sorte d’intuition qu’ont les enfants,cette innocente
intuition de la réalité des choses que les adultes croient leur
cacher ou leur travestir.
Je garde le souvenir d’images du Général bien avant
que ne s’éveille en moi la moindre conscience politique.
Les adultes qui les ont alors partagées ne peuvent en
avoir eu la même vision, ni bien sûr le même souvenir.

JE ME SOUVIENS DUGÉNÉRAL- 13

Ces images que je porte en moi, qui auraient dû soit
s’effacer, soit se modiier, lottent intactes à la surface de
ma mémoire, hors de toute chronologie et de toute analyse,
subjectives sans doute, car affectives ô combien ! donc
partielles et partiales.
Même si ma vision de ce singulier général, de cette
igure historique qui fait désormais légende est évidemment
orientée par tout ce qu’elle a fait naître plus tard en moi,
j’écris aujourd’hui ces pages sous l’emprise de cette intuition
première, née de l’enfance, dont Cocteau disait qu’elle
est une forme inconnue de la mémoire.

Je me suis toujours fait une certaine idée du général
De Gaulleà qui je voue une passion abusive et
possessive qui exaspéra parfois certains de mes amis,it rigoler
les autres et – parfois hélas ! – rendit agressifs des esprits
ombrageux. En effet, pasde jours sans que le Général
ne m’inspire, même à propos de sujets quotidiens ou
privés, pas de conversations sans que je ne fasse référence
à lui d’une manière ou d’une autre,même pour m’amuser
ou pour amuser. J’aime l’imiter, le parodier à tout propos.
Je peux ravir les admirateurs, captiver parfois les néophytes
sans pour autant convaincre les sceptiques. Parfois, je
crains de lasser ! Seuls mes amis les plus généreux, devant
mon regard si brillant quand je parle de lui, en arrivent
à partager mon éblouissement. J’aime le lire, relire ses
grands chapitres, ses discours, ses notes. J’ai tout lu de
lui, mais aussi tout lu sur lui, ou presque : mémoires,
biographies, hagiographies, pamphlets, caricatures,
brûlots… Ce n’est pas peu dire, car Dieu sait qu’il a écrit
et qu’on a écrit sur lui ! J’aime me rendre dans des lieux

14 - JE ME SOUVIENS DUGÉNÉRAL

où il est passé, alors je l’imagine et je me plais à marcher
là où il a peut-être marché. Depuis des années, je traque
et ile son fantôme avec une obstination heureuse. Oui,
j’en suis là ! Chez De Gaulle tout m’intrigue, m’exalte,
m’enchante. Je suis une sorte degaullomaniaque. Je
confesse qu’à présent, l’amour pour le Général est la
seule passion politique qui me reste.Tans pis ou tant
mieux !
De Gaulle, c’est ma quête du Graal.

Lui être idèle m’est une nécessité d’esprit. De cœur
aussi. Et toujours, lorsque j’ai des doutes, des angoisses,
des abandons, je vais vers lui. C’est une compagnie dont je
ne peux me passer. Il me donne tellement l’impression
d’avoir surmonté les faiblesses humaines, aboli les
mesquineries, d’être celui qui a vu plus haut, qui a passé
sa vie à voir plus grand et plus juste, qui a eu le génie de
voir plus loin et de discerner le monde autrement ! Le
Général fut ce voyant qui avait la vision prophétique et
le rêve éveillé au point de faire entrevoir un au-delà de la
condition humaine. En pensant à cette dimension de son
héritage, me vient à l’esprit ce beau vers de Rimbaud :Et
j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir.

On sait qu’avec le temps, l’Histoire juge de tout et de
chacun. Et le temps est passé. Désormais, le Général
appartient non seulement à l’imaginaire français, mais
il est, avec Louis XIV et Napoléon, l’un des rares dirigeants
français qui soit entré dans l’imaginaire universel.
Combien de chefs d’Etat,combien de grands leaders de
par le monde se référent à lui ! A tort ou à raison. De
Mandela à Allende et à Hugo Chavez, de Fidel Castro

JE ME SOUVIENS DUGÉNÉRAL- 15

à Yasser Arafat qui portait une croix de Lorraine autour
du cou.
Dès l’enfance, sans réelle conscience de son envergure
historique, dans une vision innocente et magniiée de
l’Histoire puisée dans l’imagerie de mes livres de contes
et légendes ou de mes romans de cape et d’épée, puis
dans monMalet et Isaacde la communale, spontanément
et intuitivement je plaçais le Général au premier rang
des idoles de mes premières années, des héros, réels ou
ictifs, de mes premières lectures. Il devançait Vercingétorix,
Robin des Bois, Ivanhoé, le Roi Arthur, Charlemagne,
Jeanne d’Arc, Bayard, d’Artagnan… Il était à la tête de
mes soldats de plomb.

Puis le Général conquit le sommet de mon panthéon
d’adulte, bien au-dessus d’HenriIV, de Bonaparte, de
Gambetta, de Clemenceau et de Blum, pour n’en plus
jamais redescendre. Il m’apparut être celui qui, comme il
réussira parfois à rassembler enin les Français – quel
exploit ! – réussit aussi une mise en perspective fulgurante
de l’histoire de France dépassant les contradictions et les
apparences immédiates de l’héritage. A ses yeux, l’histoire
de la France était faite de nœuds serrés qu’on ne pouvait
démêler, et par conséquent, elle n’était surtout pas une suite
de périodes et d’épisodes qui s’abolissaient successivement,
mais au contraire, au-delà des péripéties, des emballements,
des volte-face et des marches en avant,elle était faite de
périodes et d’épisodes qui s’entrelaçaient, se toléraient et
s’exaltaient, lumières et ombres confondues. Alors dans
l’instant, l’ensemble s’inscrivaitdans une prodigieuse
continuité et une harmonie héroïque pour se hisser à
une exceptionnelle grandeur. Ainsi, il réconciliait la France

16 - JE ME SOUVIENS DUGÉNÉRAL

avec son passé : L’Ancien Régime avec la Révolution, «la
dynastie qui a fait la France si grande» avec les «grandes
igures de 1793», les mousquetaires de Fontenoy avec les
soldats de l’an II, la République avec les Empires, les
préceptes de la chevalerie médiévale avec la Déclaration
des droits de l’homme,la grande bourgeoisie avec le petit
prolétariat, les communistes français avec la France
libre... Pour lui, rien de tout cela ne pouvait être séparé,
mais au contraire devait être embrassé d’un même élan
comme un tout éminent. Il donnait à contempler une vue
magniique sur une France tout à la fois bien réelle et
rêvée, présente et passée.

Et j’aime tellement les belles histoires bien racontées,
que je me suis toujours complu dans cette mise en
perspective du passé de mon pays. Une vision et une
analyse inspirées par Victor Hugo et Jules Michelet qui
expriment une permanence du génie national. Oh ! certains
prétendirent n’y voir que de la poudre aux yeux ! Mais
dans ce cas, c’était pour le moins de la poudre d’or dont
nous gardons l’éclat. Jean Daniel, le fondateur duNouvel
Observateur, considère que De Gaulle a «irradié l’histoire
du XXe siècle et paré la France d’une sorte d’habit de lumière».

C’est, paradoxalement, à l’âge dit ingrat, cet âge qui
refuse et conteste,qui oppose la liberté à la loi et associe
quadragénaire et antiquité, à cet âge où l’on fume en
cachette ses premières cigarettes avec des mines de
desperado furtif, que De Gaulle entra dans ma vie.
Ce fut une découverte toute personnelle, sans cesse
renouvelée, sans cesse approfondie, dans la tendresse et
l’éblouissement. Je me mis à vouer au Général une

JE ME SOUVIENS DUGÉNÉRAL- 17

vénération et une piété naïve qui ne me quitteraient
plus. Je l’ai suivi àla trace sur le théâtre de ses exploits,
j’ai consigné ses réparties, j’ai noté ses attitudes en
diverses circonstances, j’ai,bien entendu, lu tous ses livres
et collectionné beaucoup de photographies. Sans me lasser,
j’ai tourné en rond autour de lui. Et j’en suis ravi ! Et je
m’obstine ! C’est ma manière aujourd’hui d’être gaulliste,
elle me comble et je ne la crois pas indigne. Alors, quitte
à passer pour vieux jeu, je ne me corrige pas de mes
habitudes, car je ne me sens ni dépassé ni déplacé. La
fascination que le Général exerça sur moi fut assez forte
pour distraire la vie ordinaire d’un homme ordinaire et
faire que le spectacle du monde redevînt à la mesure des
rêves de l’enfant qui ânonnaitLa Légende des Siècles.

Peu d’hommes deviennent des légendes : certains
saints, certains grands conquérants et des artistes de
génie. De Gaulle n’était pas saint, mais sa foi de prophète
en la France lui valut d’être admiré jusqu’à la vénération ;
il n’était pas grand conquérant, mais le héros libérateur ;
il n’était pas créateur de génie, mais un génial artiste de
l’Histoire. En 1940, sa foi en la France, sa conscience et
l’idée qu’il avait de l’honneur, lui imposèrent un seul
chemin possible.Ce chemin, il l’a aussitôt imaginé hors
des sentiers battus, tracé et ouvert pas à pas en passeur
de murailles, déplaçant des montagnes, soulevant les
nuages au gré des orages, jetant à la face d’un monde en
feu les mots de passe de l’espérance dont l’écho résonne
encore.

Il eut été impossible d’imaginer un destin aussi
lourdement romanesque,même à un héros de roman.

18 - JE ME SOUVIENS DUGÉNÉRAL

Déjà, s’appeler De Gaulle, De Gaulle quel bonheur pour
l’oreille ! De Gaulle même écrit avec deuxLcomme
s’orthographiait la Gaule en vieux français, on ne peut
que penser qu’il le it exprès. Et avec un tel patronyme,
vouloir incarner la France ne pouvait être que l’idée d’un
fou, d’un poète ou d’un homme d’exception : elle le
vouait au ridicule ou à la gloire. Ce fut la gloire. Et
même un peu plus. Il entra sans préavis dans la légende.

Et me voilà à écrire une manière de livre sur De
Gaulle.Je me souviens très bien de la façon dont ça s’est
passé dans mon esprit.Quand depuis si longtemps on est
soumis à une sidération plus forte que soi,et si peu que
l’on soit extraverti, on est condamné à l’exprimer.Alors ce
livre, il était impossibleque je ne l’écrive pas. L’admiration
et la reconnaissance sont des sentiments trop faciles à
assumer : il faut se montrer à la hauteur de sa gratitude,
et écrire un livre est le moyen le plus honorable, le seul
compromettant.

La matière et la manière de ce livre ne sont constituées
que des souvenirs bien communs d’un contemporain
anodin du Général. Mais ce sont des souvenirs pour moi
très forts que j’ai gardés pieusement. Et comme j’en ai
beaucoup de souvenirs très forts, je les déroule à la
façon duJe me souviensde Georges Perec. J’ai travaillé
sans documentation préparatoire, selon le bon vouloir
de ma mémoire et sans grand souci d’ordre ou de hiérarchie.
J’ai dessiné mon héros selon l’idée que je me fais de lui.
L’essentiel est dans mon émotion,mes enthousiasmes.
Des instantanés intimes, une moire d’images voilées de

JE ME SOUVIENS DUGÉNÉRAL- 19

nostalgie, une palpitation de tendresse et des notations
personnelles avec lesquels j’essaye de dire ce que j’ai cru
saisir de cet homme, ce qui chez lui m’a subjugué, ébloui,
ému, marqué à jamais, et parfois m’aide à vivre. A côté
du plaisir du temps retrouvé, au sens proustien du terme,
je me suis aussi offert le luxe mirobolant de jubiler en
m’octroyant le privilège d’une proximité prestigieuse et
d’une complicité inespérée, ne fût-ce que sur le papier.
J’ai été tellement heureux avec le Général dont j’admire
tout, jusqu’aux caricatures ! Et admirer nous fait tellement
de bien !
Pendant des mois, cet ouvrage m’a diverti, m’a fait
rêver, m’a donné du bonheur à un point que vous ne
pouvez imaginer. Et puis un livre, ça crée des liens !
J’avais beau cacher ma copie, je sentais le Général qui
lisait par-dessus mon épaule. Il m’imposait, bourru et
taquin, des corrections, et moi j’obtempérais, intimidé,
rougissant, ravi. D’ailleurs avec lui, j’ai eu, et continue
d’avoir de mystérieux entretiens en quelque lieu très
secret qui ressemble au souvenir, au rêve et à l’enfance.
Le plus incroyable aujourd’hui, c’est que lorsqu’il me
visite à Mareynou – je vous sidère ! – il n’arrive jamais
en C6 Citroën bleu marine comme vous le présumiez,
mais toujours dans sa DS anthracite.

Alors, conidence pour conidence, maintenant que
j’ai terminé ce livre, je vais veiller à ce que les rêves qu’il
a fait naître chez moi conservent leur fraîcheur, et que
le tempsquiest un barbareetla vieillesse un naufrage
n’engloutissent leur miracle.

20 - JE ME SOUVIENS DUGÉNÉRAL

Les années 40

Je ne me souviens pas de l’Appel du 18 juin…

Je ne l’ai pas entendu. J’avais une bonne excuse. Je n’étais
pas encore né ! Et cependant, étrangement, il n’en init
pas de résonner en moi. Dés que j’en compris le sens,
l’Appel du 18 juin ne quitta plus ma mémoire. Son
souvenir réveillait la sempiternelle et douloureuse question,
peut-être la seule véritable question d’une vie
:Qu’auraistu fait ?Et savoir qu’ils ne furent qu’à peine un sur mille
à tout abandonner pour participer au combat ne m’apaise
pas. Au contraire.
18 juin 1940. Ce n’est pas dans mes pratiques d’accorder
beaucoup d’importance aux dates, mais on ne peut pas
ne pas se souvenir de celle-ci. Comme le 11 novembre
1918 et le 14 juillet 1789, comme le 1515 de Marignan,
l’an 800 du couronnement de Charlemagne ou le 732
de la bataille de Poitiers, le 18 juin 1940 est une date
mythique qui s’est incrustée dans la mémoire collective
française, et au-delà.

JE ME SOUVIENS DUGÉNÉRAL- 21

En 2005, l’UNESCOa inscrit l’Appel du 18 juinau
Patrimoine mondial de l’humanité, section mémoire.Y
igurait déjà laDéclaration des droits de l’homme et du citoyen.

L’Appel du 18 juin, l’événement passé presque inaperçu,
l’événement prodigieux qui incarne pour les siècles des
siècles, au-delà même du combat contre l’infamie nazie,
le oui à l’honneur toujours possible et le non à l’intolérable.
Il est et reste le cri de refus qui concentre tous les refus
d’une civilisation au service de l’homme, qui exprime
une exigence morale à la portée universelle absolue. Pour
Régis Debray, l’histoire de France a eu du génie en 1789
et en 1940.
Peut-on vraiment imaginer ce que fut l’Appel du 18 juin ?
Le pari le plus improbable et le déi le plus incroyable
de notre histoire. Alors que la France cédait à l’asservis
sement, que l’armée et ses chefs se débandaient sur les
routes de la débâcle et de l’exode, alors que le
sauve-quipeut était le seul mot d’ordre, il y eut ce général inconnu.
Le plus jeune général de l’armée française. Un général
insoumis et rêveur qui fit un rêve intelligent d’une
implacable cohérence, un général sans troupes et sans
armes qui osa promettre la victoire quand tout était
perdu. Et grâce à lui, contre tout espoir, la France défaite,
envahie, aliénée, se mit soudain à nourrir l’intuition
qu’une renaissance était possible, comprit de nouveau
où étaitl’honneur, où étaitl’intérêt, où étaitle bon sens.
Et elle se remettra à marcher du même pas que le monde
libre vers une lointaine espérance, jusqu’à la délivrance. La
liberté eut alors un nom : Charles De Gaulle.
Sur l’échiquier d’un monde en feu, le Général fut le
cavalier fou de la longue et terrible partie qui allait se

22 - JE ME SOUVIENS DUGÉNÉRAL