Juifs de Martinique et Juifs portugais sous Louis XIV

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Louis XIV déclara : « L’État, c’est moi ! », il aurait pu ajouter : « La conscience, c’est moi ! ». Au xviie siècle, les Juifs vivaient en toute quiétude à la Martinique, alors hollandaise. Mais devenue française, ils seront chassés de l’Île par suite d’un Édit royal. C’est le cas de Benjamin d’Acosta, celui qui implantera la canne à sucre à la Martinique. Et si Colbert défend les Juifs, c’est uniquement au nom de leur « utilité ».
En 1609, les quelques Marranes qui résidaient à Rouen avaient déjà connu le même sort, quelquefois la mort, perpétrée cette fois-ci par d’autres : l’Inquisition portugaise.
L’auteur des Juifs de Saint-Domingue (Haïti) poursuit ici son exploration généalogique des Juifs dans ce qui fut appelé alors l’Amérique française.
Enseignante et historienne née à Jérémie (Haïti), Elvire MAUROUARD est romancière et poète. Son roman La Joconde noire dénonçant l’oppression d’une adolescente haïtienne a été saluée par la critique. Elle est l’auteur de plusieurs articles dont Kwame Nkrumah et l’Amérique ou Martin Luther King et la diaspora noire. Elle est membre du Pen Club Français et de la commission scientifique en vue de la préparation du Fesman III : Festival Mondial des Arts Nègres de Dakar. Son œuvre lui a valu de nombreux prix littéraires.

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Date de parution 01 janvier 2009
Nombre de lectures 4
EAN13 9782849241363
Langue Français

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Juifs de Martinique et Juifs portugais
sous Louis XIVCollection « Memoriae »
Dans la même collection :
Affaire Ilan Halimi : les clés du procès
de Jérôme Deneubourg
Les Juifs de Saint-Domingue (Haïti)
de Elvire Maurouard
La bonne étoile
de Séverine Bastien-Schmit
Les veuves de la Grande Guerre : d’éternelles endeuillées ?
de Stéphanie Petit
Survivre à Auschwitz : Rosa, matricule 19184
de Édith-France Arnold
Illustration de couverture : © Laetitia Bouaziz - Fotolia.com
© Éditions du Cygne, Paris, 2009
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-136-3Elvire Maurouard
Juifs de Martinique et Juifs portugais
sous Louis XIV
Éditions du CygneDu même auteur :
Coquillages africains en terre d’Europe (poésie), Éditions du Cygne, 2009
Les Juifs de Saint-Domingue (Haïti), Éditions du Cygne, 2008
La Joconde noire (roman), Éditions du Cygne, 2008
Jusqu’au bout du vertige (poésie), Éditions du Cygne, 2007
Haïti, le pays hanté (essai), Ibis rouge, 2006
Les beautés noires de Baudelaire (essai), Karthala, 2005
L’alchimie des rêves (poèmes), L’Harmattan, 2005
Contes des îles savoureuses – l’hymne des héros (contes et poèmes),
Éditions des Écrivains, 2004
La femme noire dans le roman haïtien (essai), Éditions des Écrivains, 2001Préface
L’histoire des communautés juives et noires, pourtant
parallèles, se croisent dans un certain nombre de points de
l’espace et du temps. Les conditions de destin, longtemps
semblables, des luttes souvent communes, les ont
rassemblées par exemple aux États-Unis dans les années soixante où
Martin Luther King et Abraham Heschel luttent côte à côte.
À leur combat commun s’ajoute le ciment de l’amitié. Le
point de départ de l’esclavage puis de la libération se trouve
dans le livre fondateur du Judaïsme, la Bible ; et l’exode est
chanté par les Noirs d’Amérique comme en témoigne Jéricho,
de Louis Armstrong.
Dans nos pays de culture française et catholique, le point
de rencontre se situe aux Caraïbes, à Saint-Domingue, (plus
tard Haïti) par exemple où des soldats polonais chrétiens et
juifs se rallient à la cause de la libération des esclaves aux
côtés de Jean-Jacques Dessalines, qui deviendra le premier
président haïtien. On se souvient d’Haïti, pays d’accueil des
Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Elvire Mauroaurd,
après avoir retracé l’histoire des Juifs de Saint-Domingue
(Haïti), éclaire maintenant le passé des Juifs de la Martinique.
D’origine sépharade, portugais pour la plupart, chassés de la
mère patrie, certains s’établissent en Martinique, loin leur
semble-t-il d’éventuelles persécutions. Dans cette île où l’un
d’eux, Benjamin D’Acosta apporta la canne-à-sucre, d’autres
êtres humains sont et seront opprimés de manière impitoyable.
Le travail d’Elvire Maurouard permet de comprendre le
regard de l’homme de pouvoir catholique et français sur celui
5qui est autre, Juif en l’occurrence, par essence « mauvais
dangereux et nuisible ». Le Juif n’a de valeur que s’il est utile
au commerce et au développement des îles françaises.
Colbert, protecteur éclairé, et ses lieutenants ne les défendent
qu’en fonction de ses arguments.
De la même manière, le Code noir ne reconnaît aux
déportés d’Afrique qu’une valeur marchande. Juifs et Noirs
ne sont pas tout à fait des êtres humains. Et dans leur quasi
totalité les courriers les plus positifs qui sont exposés dans
Juifs portugais et Juifs de Martinique sous Louis XIV ne sont
jamais une défense d’une commune humanité, ou
l’expression d’une compassion.
Toutefois, il y avait déjà d’autres regards et on perçait déjà
les fissures de l’édifice. À la fin du seizième siècle
Shakespeare, génie visionnaire, explorateur de l’âme
humaine, ne met-il pas successivement en scène le Juif, le
Noir, interrogeant ainsi leur humanité Shylock le marchand
juif de Venise : « Un Juif n’a-t-il pas des yeux, un Juif n’a-t-il
pas des mains, des organes... Si vous nous piquez ne
saignons-nous pas, si vous nous bafouez ne nous
vengeonsnous pas ? »
Parlons de la souffrance d’Othello qui, faisant allusion au
malaise de Desdemone, déclare : « Peut-être parce que je suis
noir, je n’ai pas les manières doucereuses des courtisans.. »
En France, trois textes sont à nos yeux significatifs de ce
e eque le XVII et XVIII siècle ont pu produire de meilleur et de
pire. Commençons par le pire élaboré par Colbert et ses
successeurs. Il s’agit du Code noir. L’objectif est d’obtenir
une place dominante dans le commerce du sucre en Europe
e(le sucre n’est-il pas le pétrole du XVII siècle ?) L’importation
et l’utilisation la plus efficace des esclaves africains est un des
outils essentiels pour cette réussite commerciale. Il faut
entretenir « l’outil », le nourrir, veiller à ce qu’il se reproduise,
6mais l’écraser ou le mutiler s’il se souvient qu’il est un être
humain.
En réaction à ces oppressions et à d’autres, deux auteurs
produisent deux écrits pertinents. Faisant référence à la
servitude des Noirs, Montesquieu écrit : « Ceux dont il s’agit sont
Noirs depuis les pieds jusqu’à la tête, et ils ont le nez si écrasé
qu’il est presque impossible de les plaindre. Il est impossible
que ces gens là soient des hommes... Pourtant des traitements
qui leur sont infligés, on commencerait à croire que nous ne
sommes pas nous-mêmes chrétiens. »
Parlant des Juifs dans Les Lettres Persanes et l’Esprit des Lois,
le même Montesquieu renouvelle le regard du philosophe qui
comprend et fonde l’esprit de tolérance.
Un peu plus tard, l’Abbé Grégoire, partie prenante de la
révolution française produit nécessairement un Essai sur la
régénération physique et morale des Juifs (1788) préparant ainsi la
citoyenneté des Juifs français. Puis deux ouvrages De la traite
et de l’esclavage (1789), Écrits sur les Noirs (1808), textes
fondateurs et militants de l’abolition de l’esclavage.
Les observations de l’Histoire, les textes évoqués positifs
ou négatifs montrent le parallélisme des destins juifs et noirs.
Un des mérites d’Elvire Mauroaurd est de faire connaître
l’Histoire des Juifs en terre caraïbe, de s’intéresser à ce peuple
voisin du sien par son histoire, de continuer à suivre, puis de
prolonger le fil de cette recherche d’humanité commune que
l’on trouve dans ce n œ ud particulier de l’espace et du temps
explicité dans Juifs de Martinique et Juifs portugais sous Louis XIV.
Claude GOZLANIntroduction
Ni Descartes, ni la science expérimentale ne seront
enseignés en ce début de règne. Partout l’instruction se modèle sur
celle des Jésuites. Le pouvoir ne pouvait souffrir la moindre
critique, même inspirée par l’intérêt national. L’ère des
grandes conversations va finir. C’est l’époque où Jurieu
s’attarde à chercher dans le droit historique des arguments pour
condamner le despotisme de Louis XIV dans Soupirs de la
1France esclave . Il oppose le tableau de l’ancienne monarchie
élective, soumise aux assemblées et aux États au
gouvernement arbitraire qui opprime la France. C’est aux actes du
pouvoir royal qu’il convient de recourir pour comprendre
toute la puissance de l’État sur la pensée et la parole. S’il se
défend en fermant les frontières aux feuilles subversives de
l’étranger, en condamnant des écrivains à la prison, il ne fait
qu’exaucer les v œux des « Assemblées générales du Clergé »
ou des évêques, et les doléances des Académies de
l’Université ou du Parlement, bref de corps officiels qui
réclament la répression. L’État n’a qu’une doctrine
philosophique, scientifique, littéraire artistique qui lui soit propre.
Selon les recommandations de l’Église, il empêche telle
doctrine de se répandre, telle œuvre qui s’en inspire de se
publier ; tel enseignement qui l’expose de se poursuivre. Et
pour que la surveillance soit plus étroite, il établit un régime
de la presse extrêmement rigoureux, réduit le nombre des
imprimeurs en vue de restreindre celui des auteurs. « L’État,
c’est moi », disait Louis XIV et il eut pu ajouter : « La
conscience c’est moi ». Devant certains massacres liés à la
9persécution religieuse, le Prince Albert de Broglie s’écria :
« Tout à coup, en pleine paix, on vit une opération d’un genre
inouï, qui n’avait pour excuse, ni l’appareil de la justice, ni les
emportements de la guerre. Ce fut une sorte de chasse
humaine, une partie de plaisir, exécutée par les soldats et les
Intendants contre les populations réformées de la France. La
population elle-même se mit à la poursuite des familles sans
défense. On fit un tarif des consciences d’homme, comme
des têtes d’animaux. On vit dans un pays qui se vantait de
m œ urs polies et brillantes, on vit des maisons tout d’un coup
mises au pillage, des femmes errantes dans les champs, saisies
au fond des bois des douleurs de l’enfantement... » Dans
cette atmosphère le destin du Juif est déjà scellé.
Pourtant en 1660, la misère est si grande dans la
principauté d’Orange qu’on décide par délibération expresse
d’envoyer une députation au roi Louis XIV pour obtenir la
permission de rappeler en masse les Juifs qu’on avait chassés.
Ce ne sera pas le cas des Juifs de la Martinique.Chapitre I
Les Juifs et la nouvelle présence française
eLes Juifs de la Martinique ont eu au XVII siècle une courte
période de prospérité, suivie bientôt d’une expulsion, et cela
dans les cinquante premières années de l’occupation
française. Dans l’Histoire des sectes religieuses de l’abbé Grégoire, on
peut lire :
« Vers 1650, un Juif français, Benjamin d’Acosta introduisit la
culture de la canne à sucre à la Martinique. Ce bienfait fut
payé d’ingratitude envers ses coreligionnaires car un ordre du
roi du 24 septembre 1683 enjoignit de chasser les Juifs des
possessions françaises d’Amérique et l’Édit du mois de mars
1685, connu sous le nom de Code noir réitéra cette
injonction, à peine de confiscation de corps et de biens. Moreau de
Saint-Méry dans sa vaste collection de lois et ordonnances
pour les colonies françaises a inséré celles qui concernent les
Juifs. Les mesures prises à leur égard sont incohérentes,
contradictoires et vexatoires. »
La tolérance de l’abbé Grégoire à l’égard des Juifs s’est
manifestée en toutes circonstances. Il s’est montré un de
leurs défenseurs les plus zélés. Il aurait pu ajouter que les
mesures prises à l’égard des Juifs étaient iniques, s’il avait
connu la lettre suivante dans laquelle le Ministre de la Marine
refuse le séjour à la Martinique à Benjamin d’Acosta qui avait
si richement doté le pays.
11À la date du 25 février 1693, le Ministre de la Marine
écrivait à M. le Comte, gouverneur général des Îles d’Amérique :
« Sa majesté le Roy ayant refusé au sieur Benjamin d’Acoste,
Juif, les lettres de naturalité qu’il a demandées pour pouvoir
demeurer à la Martinique et être dispensé de la rigueur des
Ordonnances faites contre ceux de sa nation. Sa Majesté lui
a accordé la permission d’en retirer sa famille que vous y avez
fait passer, après la prise de saint-Christophe et son intention
est que vous lui donniez le secours de votre autorité dont il
aura besoin pour en sortir et ramasser ses effets, en
considération des services que vus en avez tirés. »
Ainsi, le roi sait que le comte de Blénac, gouverneur
général doit de la reconnaissance à Benjamin d’Acosta pour
des services qui lui ont été rendus, et la récompense qu’il lui
permet d’accorder à d’Acosta, c’est de le contraindre à quitter
le pays, en l’autorisant toutefois à emmener les siens. C’était
là une des conséquences des édits intolérants qu’on avait
promulgués contre les Juifs.
Cependant l’incohérence et la contradiction que l’abbé
Grégoire signale ne sont qu’apparentes. En parcourant la
correspondance échangée entre les ministres et les
administrateurs des colonies, nous avons trouvé quelques lettres qui
expliquent ces obscurités et font comprendre jusqu’à un
certain point l’incohérence signalée par l’auteur de l’Histoire
des sectes religieuses. À cette époque, la politique intérieure de la
France avait elle-même ces contradictions selon que
l’influence gouvernementale était exercée par Colbert ou par
Louvois. C’est aussi dans cette différence de direction et dans
cette diversité d’influences qu’il faut chercher l’explication de
la conduite gouvernementale à l’égard des Juifs de la
Martinique.
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