L'enseignement de l'histoire en Russie

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Français
250 pages
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Description

En évoquant l'enseignement de l'histoire en Union soviétique, cet ouvrage met en lumière quelques-uns des mécanismes qui permettaient de consolider l'idéologie du régime alors en place et leurs prolongements dans la Russie d'aujourd'hui. Par-delà un panorama de près d'un siècle de l'enseignement de l'histoire, cette étude se veut une réflexion sur le totalitarisme et la manipulation. Fruit de plusieurs années de recherches, ces pages permettront d'appréhender les spécificités culturelles russes.

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Date de parution 01 avril 2005
Nombre de lectures 93
EAN13 9782296392939
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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L'enseignement de l'Histoire
en RussieCollection KU BABA
Série Monde moderne, Monde contemporain V
Annie T chernychev
L'enseignement de l'Histoire
en Russie
De la Révolution à nos jours
Association KUBABA, Université de Paris I, Panthéon-Sorbonne
12, Place du Panthéon, 75231 Paris cedex 05
L'Harmattan L'Harmattan ItaliaL'Harmattan Hongrie
5-7, rue de l'École-Polytechnique Via Degli Artisti, ISKonyvesbolt
75005 Paris 10124 Torino
Kossuth L. u. 14-16
FRANCE ITALIE
1053 BudapestReproduction de la couverture:
La déesse KU BABA ;
Souvenirs de Vertinski, huile sur toile
(V. Tchernychev)
Directeur de publication: Michel Mazoyer scientifique: Jorge Pérez Rey
Comité de rédaction
Trésorière: Christine Gaulme
Colloques: Jesus Martinez Dorronsorro
Relations publiques: Annie Tchernychev
Directrice du Comité de lecture: Annick Touchard
Comité de lecture
Brigitte d'Arx, Marie-Françoise Béai, Olivier Casabonne,
François-Marie Haillant,
Germaine Demaux, Rosalie Fernandes, Frédérique Fleck,
Hugues Lebailly, Eduardo Martinez, Paul Mirault,
Anne-Marie OehlschHiger, Nicolas Richer, Francisco de la Rosa,
Germaine Servettaz
Ingénieur informatique
Patrick Habersack (macpaddv(ü)free.fr)
Comité scientifique
Jean-Michel Aymes, Patrick Guelpa, Hugues Lebailly, George Martinowsky,
Jorge Pérez Rey, Annie Tchernychev, Richard Tholoniat
Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud
et Vladimir Tchernychev
Ce volume a été imprimé par
@ Association KUBABA, Paris
@ L'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-8105-5
EAN: 9782747581059Bibliothèque Kubaba
http.//www.kubaba.univ-parisl.fr
Revue Kubaba
L'Eau: symboles, croyances et réalités, 1998.
La Marginalité: entre l'exclusion et la transgression, 1999.
La utopie et réalité, 1999.
La Ville: fondation et développement (2 volumes), 2000.
Cahiers Kubaba (chez L'Harmattan)
Fêtes et Festivités, 2002
Rites et célébrations, 2002.
La campagne antique: espace sauvage, terre domestiquée, 2003.
La colonisée, 2003.
Barbares et civilisés dans l'Antiquité, 2005.
Collection Kubaba
Série Antiquité
Le forum brûle, Dominique Briquel (paris IV, EPRE 4e section),
2002.
Télipinu, le dieu au marécage, Michel Mazoyer, 2003.
Histoire du Mitanni, Jacques Freu, 2003.
Eloge mazdéen de l'ivresse, Eric Pirart, 2004.
Mélanges Lebrun, Ed. Mazoyer et Casabonne, 2004.
Suppiluliuma et la reine d'Egypte. Histoire d'un mariage manqué,
Jacques Freu, 2004.
Série Monde moderne, Monde contemporain
Un homme de désirs. Le poète islandais Einar Benediktsson, Patrick
Guelpa, 2003.
Toi qui écoutes, Jon Oskar, Traduction de Régis Boyer, 2004.
Série Actes
(Ed. Mazoyer, Pérez, Malbran-Labat, Lebrun)
L'arbre, symbole et réalité, Actes des lères Journées universitaires de
Hérisson, Hérisson, juin, 2002, Paris, 2003.
Ville et pouvoir: origines et développements.
Le pouvoir et à la ville à l'époque moderne et contemporaine.
Actes du colloque sur la ville au cœur du pouvoir, Premier Colloque
international de Paris organisé par les Cahiers Kubaba et l'Institut
catholique de Paris, Paris, décembre, 2000, Paris, 2002 (2 volumes).
La fête, la rencontre des dieux et des hommes.
La fête, de la transgression à l'intégration.
Actes du colloque sur La fête, la rencontre du sacré et du profane,
Deuxième Colloque international de Paris organisé par les CahiersKubaba et l'Institut catholique de Paris, Paris, décembre, 2002, Paris,
2004 (2 volumes).
Ouvrages en cours de publication (publication prévue en 2005)
Cahiers Kubaba
Collection Kubaba
Série Antiquité
La vie quotidienne du dieu hittite Télipinu, Michel Mazoyer.
La mutilation des ennemis chez les Celtes préchrétiens, Claude Sterkx
Série Monde moderne, Monde contemporain
Le Lys, Eysteinn Asgrimsson, Traduction de Patrik Guelpa.Pour mon petit-fils, AlexisSOMMAIRE
Avant-propos 11
Introduction 13
CHAPITRE I
Orientations officielles de l'enseignement de
l'histoire
1. Disparition de l'histoire 19
2. Utopie, pragmatisme ou démagogie? 24
3. Réintégration de l'histoire dans les programmes 29
scolaires
4. De Khrouchtchev à la stagnation 36
5. La perestroïka: coupure ou transition? 42
6. Après la chute de l'URSS 46
7. Le système éducatif au début du XXle siècle 51
CHAPITRE II
Formation et didactique: le rôle du professeur
d'histoire
1. Le professeur soviétique 59
2. Le d'histoire dans le début des années 67
2000
CHAPITRE III
Les manuels: grandes orientations
1. Quel manuel d'histoire? 75
2. «Périodisation» et féodalisme 80
3. post-soviétique 94
4. Le patriotisme 102
Patriotisme soviétique 103 post-soviétique 128
95. Athéisme d'Etat et religion orthodoxe 135
L'athéisme: une nouvelle religion 135
La religion en 2003 147
CHAPITRE IV
Des pages blanches comblées? 151
1. Lénine 154
Le mythe soviétique 154
La fin du mythe? 157
2. Octobre 1917 160
La « Grande Révolution» 160
La« crise» de 1917 163
3. La Seconde Guerre mondiale 169
« Grande Guerre Patriotique» 169
« Guerre mondiale» 176
4. Staline et le stalinisme 190
Staline: grand absent des manuels soviétiques 190
Le totalitarisme 194
5. Les noms célèbres 199
CHAPITRE IV
Etat et démocratie: deux notions clés
2091. La notion d'Etat
2. La démocratie 216
Conclusion 221
Transcription du cyrillique 225
Chronologie succincte 226
Bibliographie 229
10AVANT-PROPOS
En 1977, après des études de russe, je partais en
Union soviétique. Avec une représentation très vague de la vie
qui m'y attendait. Mis à part quelques cours d'économie qui
laissaient entrevoir certaines difficultés économiques en URSS,
la majorité du cursus universitaire se limitait à l'étude de la
langue classique, les cours de civilisation montraient la
révolution russe comme un pas en avant et un progrès pour
I'humanité. Les médias français ne présentaient pas une vision
plus nuancée: soit l'URSS était le pays du bien-être, l'avenir de
l'humanité, soit les critiques étaient assez polémiques pour que
leurs auteurs se voient accusés de faire de « l' anti communisme
primaire ». Pour moi, étudiante qui entendait se faire sa propre
opinion, sans a priori, le choc avec la réalité soviétique a été
violent. J'ai alors ressenti l'impérieux besoin de décrypter les
rouages de cette société qui apparaissait comme une énigme,
aussi bien aux observateurs occidentaux qu'à la plupart des
Soviétiques eux-mêmes. Il ne me semblait y avoir meilleure
approche que celle qui consistait à refaire une partie du chemin
parcouru par les Soviétiques sur les bancs de l'école, en
analysant la discipline fondamentale pour l'éducation
idéologique qu'est l'histoire. En rédigeant ma thèse, dans un
souci d'impartialité et pour échapper à des considérations qui
auraient pu paraître subjectives, je me suis attachée à citer de
larges extraits des manuels soviétiques, laissant le soin au
lecteur de se forger sa propre appréciation. Cependant, jusqu'à
la chute de l'URSS, le sujet restait trop «politique », trop
subversif. Aujourd'hui, la Russie a tourné cette page de son
histoire, et pour appréhender les mutations auxquelles elle est
confrontée, il s'avère instructif de revenir sur un passé récent,
en oubliant les stéréotypes encenseurs de l'époque soviétique
11tout comme les clichés actuels présentant une Russie au bord de
l'effondrement.
Cet ouvrage est fondé sur la thèse (soutenue en 1984),
intitulée L'enseignement de l 'histoire en URSS et la formation
des jeunes Soviétiques par l'étude de l'histoire. Le contenu en a
été remanié et actualisé.
J'adresse mes plus vifs remerciements à tous ceux qui
m'ont soutenue dans cette entreprise:
Michel Mazoyer qui m'a encouragée à réaliser cet
ouvrage et l'a relu avec attention.
Hélène Yvert-Jalu pour son soutien jamais démenti, et
pour sa relecture attentive.
Brigitte d' Arx pour ses corrections patientes.
Marc Ferro qui a apprécié mes recherches dans un
contexte contraire.
Et mon époux sans lequel je n'aurais jamais mené ce
travail à bien.
Abréviations: dans les notes et la bibliographie
Moscou: M.
Paris: P.
12INTRODUCTION
L'URSS n'existe plus, et l'on pourrait être tenté de
mettre la période soviétique entre parenthèses pour voir dans
l'histoire de la Russie actuelle le prolongement de la Russie
tsariste. Ce serait manifester peu d'intérêt pour le plus vaste
pays du monde, la Russie, qui, située entre Europe et Asie, peut
se tourner vers l'Europe - d'ailleurs, la Russie a toujours eu des
relations privilégiées avec la France - mais qui est à elle seule
ce continent nommé « Eurasie ». Ce serait oublier que
soixantedix années ne peuvent se gommer aussi facilement. De 1917 à
aujourd'hui, la Russie a connu des bouleversements sans
équivalents sur une période d'histoire aussi courte: deux
révolutions (février et octobre 1917) et la chute du tsarisme, une
guerre civile, le communisme de guerre, la NEP, le stalinisme et
le Goulag, la Seconde Guerre mondiale, la déstalinisation, des
années de stagnation brejnévienne (zastoj), la perestroïka et,
enfin, la chute de l'URSS, qui n'a cependant pas apporté la
stabilité espérée. Les générations qui se sont succédé se sont
imprégnées de l'idéologie marxiste, il serait néanmoins
simpliste de penser qu'il suffit de renoncer au communisme
pour voir immédiatement changer les mentalités. Or, ces
mentalités ont été modelées sur les bancs de l'école, et tous les
Russes adultes et jeunes adultes d'aujourd'hui sont passés par
cette école. Une école dans laquelle l'histoire tient une place de
première importance pour les possibilités qu'offre cette
discipline dans la formation idéologique. Car l'enseignement de
l'histoire à l'école est, de façon constante, considéré comme
fondamental pour la formation des citoyens. C'est une des
raisons qui font que se multiplient les textes officiels, que
l'enseignement de l'histoire a été interrompu pendant les
périodes charnières, que les articles publiés dans la revue
destinée aux professeurs d'histoire se font l'écho
13d'interrogations récurrentes sur la définition de l'Histoire, sur
les méthodes d'enseignement, sur la qualification des
professeurs.
On pourrait aussi clore le sujet en décrétant que
l'histoire enseignée à l'école soviétique n'était que propagande.
Ce serait reprendre les arguments avancés par les Soviétiques
pour caractériser les historiens «bourgeois ». Les choses
apparaissent beaucoup plus complexes en réalité. En effet, si
l'on étudie les textes et directives officiels, on n'y distingue pas
toujours un objectif de propagande, mais plutôt un certain
idéalisme, des intentions qui n'ont en soi rien de condamnable,
comme, notamment, la volonté de faire de l'histoire une
discipline scientifique et, de ce fait, de la rendre objective et
universelle.
On remarquera que, dans leur forme, les programmes
officiels ont assez peu changé depuis la chute de l'URSS: ils
sont directifs, caractérisés par une carence en outils
méthodologiques. Les objectifs sont définis, mais pas les
moyens de les atteindre, comme par exemple l'objectif numéro
un qui est le patriotisme, aussi bien à l'époque soviétique
qu'aujourd'hui. Cette notion de patriotisme demandera à être
éclaircie, tout comme d'autres notions telles que la démocratie,
l'Etat, la vérité, l'objectivité. En effet, on se trouve confronté à
des concepts emplis d'ambivalence.
La quête d'objectivité est évidemment primordiale pour
tout historien, et atteindre à l'objectivité est un souhait universel
autant qu'un besoin d'universalité. Cependant, il Y' a une
opposition cardinale entre l'objectivité de l'historicisme
marxiste-léniniste, et l'objectivité résultant de la subjectivité de
l'historien, la «bonne subjectivité» qui, selon Paul Ricoeur\
fait de l'histoire une science humaine, une science
herméneutique. Comment rendre à l'histoire enseignée à l'école
ce statut de science humaine? C'est un des objectifs fixés
d'abord durant la perestroika, et l'une des priorités aujourd'hui.
Les obstacles sont nombreux, la notion d'humanisme est, elle
aussi, chargée d'ambiguïté, et c'est en réalité toute l'ambiguïté
I
RICOEUR, P., Histoire et vérité, P. 1955, p.23-24.
14de la société soviétique qui fait surface à l'heure actuelle. Les
mêmes termes peuvent être employés, mais il n'ont plus le
même champ sémantique. Les histoires drôles qui circulaient en
URSS malgré la censure peuvent aider à résumer ces
ambivalences, c'est pourquoi nous en retiendrons
quelquesunes, les plus caractéristiques, pour éclairer notre propos.
Quelques questions essentielles se posent d'emblée:
Comment les Russes ont-ils vécu et assimilé les transformations
de la société? Quelles traces la formation idéologique a-t-elle
laissées dans les mentalités? En 1997, nous interrogions
plusieurs élèves russes pour savoir si leurs cours d'histoire
reflétaient les modifications apportées dans les manuels et dans
les directives données aux professeurs: leurs réponses ont
confirmé le décalage entre le contenu des nouveaux manuels,
les transformations sociopolitiques, et leur vision « soviétique»
de l'histoire alors que l'Union soviétique n'était plus depuis six
ans.
L'observation de l'enseignement de l'histoire sur
plusieurs années nous apporte de précieux indicateurs sur
l'évolution de la Russie. Nous mettrons en parallèle les
objectifs et les programmes de la période soviétique et de la
période post-soviétique, nous nous pencherons sur le contenu
des manuels soviétiques et post-soviétiques pour saisir les
mutations de la société de l'intérieur. En effet, il serait très
réducteur d'englober toute la discipline historique soviétique
dans les termes de falsification ou de « langue de bois », c'est
pourquoi les transformations doivent être profondes et qu'elles
prendront du temps. Si, pour citer Raymond Aron,
«l'impartialité qu'attend la science n'exige pas tant
l'apaisement des passions ou l'accumulation des documents que
la constatation des résultats2 », l'analyse rétrospective prouve
que le socialisme soviétique a conduit à une série d'erreurs. A
l'heure actuelle, les «taches blanches» n'ont pas entièrement
été comblées et de nombreuses pages noires de l'histoire de la
Russie font l'objet de remises en question et d'interprétations
divergentes. A l'époque soviétique, les manuels péchaient par
2 ARON, R., Introduction à la philosophie de l'histoire, Paris 1986, p.165.
15des omissions, les faits étaient présentés de façon orientée, mais
les élèves soviétiques apprenaient I'Histoire, les professeurs
d'histoire étaient formés autant au marxisme-léninisme qu'à
l'histoire, ils s'appuyaient cependant sur les dates, la
chronologie, les événements, comme tout professeur d'histoire.
Cela laisse présager combien la tâche de refonte des manuels
d'histoire et de requalification des professeurs sera lourde. Ce
ne sont pas seulement des notions à assimiler différemment
mais toute une conception de l'histoire à revoir, pas
exclusivement en termes de chronologie, d'histoire
événementielle ou d'approche par la civilisation.
Ce n'est pas l'historicité de l'historien qui est seule en
cause, mais l'orientation des cours d'histoire pour la formation
des futurs citoyens adultes. En Russie, comme en France et
ailleurs, l'enseignement de l'histoire ne peut être neutre, le
choix des faits ou des événements a autant d'importance que la
façon de les présenter, le cours d'histoire peut avoir pour
objectif d'expliquer, de faire comprendre ou d'interpréter le
passé pour former les citoyens qui construiront l'avenir, il peut
servir à interpréter ou à justifier le présent, il peut s'attacher à
développer l'esprit critique. Pour schématiser, on peut faire
apprendre des dates par cœur, ou essayer de faire comprendre et
interpréter les événements. L'élève qui connaît toutes ses dates
connaît-il l'histoire? Il en donne l'illusion, et c'est aussi
pourquoi l'école soviétique avait une réputation d'excellence,
parce que l'on s'efforçait de faire assimiler un maximum de
connaissances aux élèves, en les évaluant de façon objective. Le
choix des dates à retenir n'est pas neutre, de même que la
manière dont sont présentés les faits.
Prenons pour exemple le personnage de Jeanne d'Arc.
Symbole d'héroïsme, de patriotisme, de foi chrétienne? Jeanne
d'Arc peut être tout cela. Pourtant, suivant les orientations
politiques, l'accent peut-être mis sur l'un de ces points. Pour les
enfants français, dans les années soixante, Jeanne d'Arc était la
jeune bergère qui avait entendu des voix (il était courant de dire
à quelqu'un qui se fourvoyait qu'il «avait entendu des voix,
comme Jeanne d'Arc»), elle avait quitté son village pour
répondre à l'appel de son Dieu et défendre la France, et avait
16péri sur le bûcher, accusée d'hérésie. L'orientation religieuse
était manifeste. Le mythe de Jeanne d'Arc, héroïne guerrière,
symbole de patriotisme est largement utilisé par certains partis
politiques dans la France d'aujourd'hui. Peut-être le mythe de
Jeanne d'Arc s'estompe-t-il, comme le développe Edouard
Balladur dans Jeanne d'Arc et la France, le mythe du sauveur3,
Jeanne d'Arc n'en reste pas moins un symbole, même si, dans
les manuels français d'aujourd'hui, l'aspect religieux est
estompé. Dans les manuels soviétiques, Jeanne d'Arc servait à
exalter le patriotisme, il n'y avait aucune référence à la religion,
seuls le courage et l'héroïsme de Jeanne d'Arc étaient exposés,
pour que les élèves arrivent à la conclusion que « ce ne sont pas
les héros qui font l'histoire mais l'histoire qui fait les héros ».
Peut-on parler de falsification dans le cas où toute allusion à la
religion serait exclue? Si oui, ne peut-on parler aussi de
falsification dans le cas où seule la religion sous-tendrait les
exploits héroïques de Jeanne d'Arc? Il s'agit de présentations
différentes des événements, pour servir des objectifs différant
mais non moins idéologiques. Le personnage d'Alexandre
Nevski pourra appuyer des objectifs comparables dans le cadre
de l'histoire de la Russie. Dans la mesure où l'un des
fondements de l'analyse marxiste est que ce ne sont pas les
personnages historiques qui font l'histoire mais l'inverse, on
pourrait s'attendre à ne trouver que peu de noms propres; il
n'en est rien et l'on verra même que l'Union soviétique a créé
de nombreux personnages historiques, véritables mythes
soviétiques.
Un autre critère d'importance est le choix des faits ou
événements, termes pris comme synonymes en russe, même si
les faits (jakty) correspondent à des dates, et les événements
(sobytija) sont littéralement «ce qui s'est passé ». Durant la
période soviétique, la Commune de Paris est par exemple
l'événement le plus important dans l'histoire de la France
moderne, beaucoup plus que la Révolution française.
3 BALLADUR, E., Jeanne d'Arc et la France, P. 2003.
17Cette étude se veut une aide pour comprendre la période
soviétique: on ne peut se contenter de stéréotypes et de
jugements catégoriques. La société soviétique recèle de
nombreuses énigmes. C'est une société d'ambivalences, de
paradoxes et de contradictions que reflètent les cours d'histoire.
Sans comprendre cette société, sur les bases de laquelle
se construit la Russie actuelle, on ne peut appréhender les
difficultés auxquelles est confrontée la population russe. Nous
chercherons donc des pistes de réflexion pour répondre à des
questions récurrentes. Le destin de la Russie est-il spécifique?
Quelle est la place de la Russie dans l'histoire mondiale? Que
signifie la démocratie pour la Russie? Si cette étude peut lever
une part de l'énigme qu'est la Russie pour les étrangers, il
convient aussi de chercher les explications dans « l'âme russe »,
dans l'alliance entre l'autoritarisme du pouvoir politique et
l'esprit libertaire du peuple, illustrée par l'abondance d'histoires
politiques, dans les dichotomies, dans les extrêmes,
comparables à la géographie du pays.
Mais, par delà ces réflexions, il nous semble primordial
de mener une interrogation sur la manière insidieuse dont peut
se mettre en place un régime totalitaire, et sur les façons de
sortir du totalitarisme. Et, que la Russie soviétique ait été un
Etat totalitaire n'est pas nié dans les nouveaux manuels russes.
Il importe aussi de s'interroger sur les concepts véhiculés par
les mots, aussi sera-t-il souvent proposé de se pencher sur le
lexique pour y trouver des clés d'interprétations.
18CHAPITRE I
ORIENT ATIONS OFFICIELLES
DE L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE
1. Disparition de l'histoire
-Comment imaginez-vous l'avenir?
- Nous ne pouvons même pas
imaginer quel sera notre passé dans
quelques années4.
Pendant des années a prévalu la thèse selon laquelle les
bolcheviks auraient œuvré pour liquider l'analphabétisme,
rattraper le retard de la Russie dans le domaine de l'éducation,
un retard dû au poids du pouvoir tsariste. Cette version des faits
est à présent reconnue comme une déformation destinée à servir
la propagande communiste. En effet, ainsi que le signalent M.
Heller et A. Nekritch dans L'utopie au pouvoir5, le nombre
d'écoles ne cessait d'augmenter dès le début du XXe siècle.
Dans un manuel scolaire russe d'aujourd'hui, la liquidation de
l'analphabétisme6 est présentée comme «un mythe7 ». Le
manuel dresse un constat des plus négatifs en soulignant qu'en
« 1939, dans le pays du 'socialisme triomphant', une personne
4 STURMAN, D., TITKIN, S., Sovetskij sojuz v zerkale politiéeskogo
anekdota (Les histoires politiques, miroir de l'Union soviétique), Leningrad,
1985.
5 GELLER M., NEKRlC A, Utopija u vlasti (L'utopie au pouvoir), Londres,
1986, p.1l.
6 likbez, « liquidation de l'analphabétisme» était un des grands slogans des
années 20.
7 YOLOBUEY, O.Y., NENAROKOY, AP., STEPANISCEY, AT., Istorija
Rossii XXv., 9 kl., (Histoire de la Russie du XXe siècle), M. 2001, p.168.
19sur cinq ne savait ni lire ni écrire, environ 90% des actifs
n'avaient qu'une instruction primaire ou n'avaient même
aucune instruction8 ».
L'école primaire était obligatoire depuis 1908 (trois ans
d'études primaires obligatoires), alors que le pouvoir soviétique
ne rend l'enseignement primaire obligatoire qu'en 1930. Dès
1908, l'objectif du pouvoir tsariste était de liquider
l'analphabétisme.
La reconstruction du système éducatif entreprise au
lendemain d'Octobre 1917, la refonte des programmes, les
efforts pour augmenter la qualification des enseignants
n'obéissent donc pas au seul et louable objectif d'améliorer le
niveau d'enseignement.
Le 21 janvier 1918, est proclamée la séparation de
l'Eglise et de l'Etat. La nouvelle école sera laïque, gratuite et
unique. Les établissements d'enseignement religieux sont
interdits pour les moins de 18 ans. Ce sont alors de nombreuses
écoles ouvertes sur l'initiative de l'Eglise qui doivent fermer.
La nouvelle école ne sera pas à proprement parler « laïque »,
c'est-à-dire en dehors de toute confession religieuse, car elle
sera contre toute confession religieuse, elle sera athéiste, un
point que nous développerons plus loin. La nouvelle école sera
gratuite. Mais dans la Russie tsariste, l'école primaire était déjà
gratuite, dans les écoles religieuses comme dans les écoles
publiques. Les établissements d'enseignement secondaire ou
spécialisé privés, ainsi que certains établissements publics
étaient payants. La gratuité de l'école ne constitue pas une
innovation, et les dernières classes de l'école secondaire restent
payantes jusqu'en 19549 ! En revanche, la nouvelle école sera
bien unique, uniformisée.
Pourquoi l'histoire est-elle supprimée des programmes
scolaires en 1923 ?
8 Ibid.
9
La contribution financière était de 50 roubles par mois en 1954, pour un
salaire moyen de 800 à 1000 roubles. Même si cela reste accessible, ce n'est
pas pour autant gratuit.
20En 1920, Lénine inclut l'histoire en premier lieu parmi
les disciplines scolaires indispensables. Lounatcharski,
commissaire du peuple à l'Education de 1917 à 1929, et
Pokrovski, son adjoint de 1918 à 1929, prêtent une attention
particulière à l'histoire dans l'école en restructuration. En 1920,
Pokrovski publie un manuel qui sera l'ouvrage de référence
pour les dix années suivantes: Russkaja istorija v samom
siatom ocerke (Abrégé d'histoire de la Russie)lO. La même
année, une chaire d'histoire est créée à Leningrad.
L'année 1921 apporte des innovations importantes,
comme la création d'un Institut d'Histoire à l'Université d'Etat
de Moscou qui, en 1923 entre dans la RAmON (Association
Russe des Instituts de Recherche Scientifique de Sciences
Sociales), et, sous l'égide de Pokrovski, la création de l'IKP
(Institut des Professeurs Rouges) qui a pour tâche principale de
préparer des cadres marxistes, d'organiser le recyclage des
professeurs. De nouveaux programmes scolaires sont élaborés
par le Narkompros (Commissariat du Peuple à l'Education).
Des matières aussi diverses que la politique économique, le
droit et l'histoire seront réunies en une seule discipline: les
sciences sociales (obScestvovedenie). Le cours d'histoire
indépendant sera donc remplacé par un cours de sciences
sociales qui permettra aux élèves de se familiariser avec les
principes fondamentaux de la théorie du matérialisme
historique, avec l'économie politique, et même avec certains
faits d'histoire choisis pour illustrer quelques principes
théoriques du marxisme.
C'est en 1923/24 que débute l'enseignement des
II).sciences sociales pour le premier niveau (troisième classe Il
est mis en place en 1925 pour le deuxième niveau (de la
cinquième à la septième).
Ce cours de sciences sociales présente des thèmes
d'étude centrés sur la nature, le travail et la société, tels que
10 POKROVSKIJ M.N., Russkaja istorüa v samom siatom ocerke (Abrégé
d'histoire de la Russie), M. 1953,544 p.
Il La numérotation des classes est inverse de la numérotation française. La
classe de le correspondant à la première année d'école, nous garderons la
dénomination russe, soit 1.,2.,3., etc. (classes).
21l'agriculture, l'usine, les paysans, les ouvriers, etc. Des
excursions dans des villages ou dans des usines complètent ou
remplacent le cours.
Quand, en 1927, sont publiés les programmes scolaires,
ils ne sont plus donnés à titre d'exemples ou d'orientations,
mais sont obligatoires. Il n'y a toujours pas d'enseignement de
l'histoire, les sciences sociales remplaceront l'histoire pendant
encore quelques années, à raison de quatre heures par semaine
en cinquième, sixième, septième, neuvième et de cinq heures
par semaine en huitième.
La suppression de l'enseignement de l'histoire en 1923
n'est pas fortuite. Le 27 février 1918, un décret sur l'éligibilité à
tous les postes administratifs et pédagogiques permet de
renouveler le corps enseignant et de ne garder que les
enseignants qui suivent la ligne des bolcheviks. Le Narkompros
(Commissariat du Peuple à l'Education) organise des cours
pour la reconversion ou requalification des professeurs. Sur
fond de guerre civile et de réquisitions, le nouveau pouvoir se
consolide. La refonte du système éducatif est une priorité, mais
elle ne peut être mise en œuvre que lorsque toute opposition est
contenue. La chronologie de cette mise en place du régime est
clairement analysée dans le Livre noir du communisme: les
tensions restent fortes jusqu'à l'été 1922, et c'est la famine de
1921-1922 qui a raison des campagnes les plus agitées12. La
rébellion de Kronstadt est un événement clé ; une fois qu'elle
est vaincue, « le régime engage toutes ses forces dans la chasse
aux militants socialistes, la lutte contre les grèves et le
'laisseraller' ouvrier, l'écrasement des insurrections paysannes [...] et
la répression contre l'Eglisel3 ». Et, en 1922, Lénine expose son
plan « d'expulsion à l'étranger des écrivains et des professeurs
qui aident la contre-révolution» [...] «Il faut rassembler des
informations systématiques sur le passé politique, les travaux et
l'activité littéraire des professeurs et des écrivains14». Le
parcours de I'historien Pouchkarev illustre cette réalité:
12 COURTOIS S., WERTH N. Le livre noir du communisme, P. 1997, P. 156.
13
Ibid. p.164.
14
Ibid. pp.184-185.
22après la révolution, et s'est installé àPouchkarev a émigré
Prague. Il témoigne de l'afflux d'intellectuels émigrés en
Tchécoslovaquie:
Je pense qu'au début de l'année 1922, il Y
avait à Prague des représentants de toutes les
universités russes. En 1922, Lénine nous a envoyé
un grand renfort. Il a chassé de Russie environ 200
professeurs, écrivains, etc. qu'il savait ne pouvoir
transformer en admirateurs et propagandistes
serviles du marxisme-léninisme1s.
Cette «disparition de l'histoire» est édifiante:
l'histoire doit éduquer «I 'homme nouveau », construire le
bonheur mathématiquement parfait et uniforme qu'offre l'Etat
unique du roman de Zamiatinel6. Il faudra donc attendre que
soient formés les professeurs aptes à enseigner l'histoire selon
les bases du marxisme, afin que soit efficace la formation
idéologique que permet l'étude de cette discipline.
15
Puskarev (1888-1984), quitte la Russie en 1919, s'installe en
Tchécoslovaquie, puis émigre aux Etats-Unis où il enseigne l'histoire de la
Russie. Ses travaux ne seront édités en Russie qu'après sa mort. Les lignes
citées sont reprises de ses souvenirs publiés dans: Puskarev, Navy) iumal,
« Iz vospominanij 0 russkoj emigracii v Prage », 1982, N° 149, p. 153. in
PUSKAREV, S.G., Obzar russka) istarii, (Panorama de l'histoire de Russie),
SPb. 2002, p.12.
16ZAMJATIN A.I., My (Nous), P. 1994.
Contre-utopie écrite en 1921 et immédiatement censurée en Russie. N'est
publiée en Russie qu'en 1988.
232. Utopie, pragmatisme ou démagogie?
- Marx, Engels et Lénine, les
fondateurs du communisme
scientifique, sont-ils de vrais
scientifiques?
- Quels scientifiques?! De vrais
scientifiques auraient d'abord fait
des expériences sur des lapins!7.
Le commissaire du peuple à l'éducation et son adjoint
(Lounatcharski et Pokrovski), ainsi que Kroupskaïa (l'épouse
de Lénine), se sont particulièrement consacrés à la question de
l'enseignement de l'histoire. Leurs idées et théories sur
l'histoire et l'enseignement de l'histoire, ses buts, ses méthodes,
nous éclairent sur les directions prises dans l'enseignement dans
ces années vingt.
En 1918, Lounatcharski anime un cours pédagogique à
Petrograd, publié la même année sous le titre: L'enseignement
de l'histoire à l'école communistel8, dans lequel il fixe les
objectifs de l'enseignement de l'histoire à l'école.
En résumé, il reconnaît à l'histoire une teinte
involontaire « de classe» car « même la recherche historique la
plus objective est toujours la réunion originale de matériaux
desquels d'autres historiens auraient pu tirer des conclusions
opposées non moins fondées scientifiquement et
honnêtement ». De plus, Lounatcharski estime que l'éducation
est un sérieux outil de lutte de classes dans les mains du
prolétariat et qu'elle doit être utilisée dans un but de
propagande communiste. Une personne qui n'adhère pas aux
buts grandioses de la révolution est un mauvais professeur, la
politique doit imprégner l'enseignement. L'école doit donner à
!7
STURMAN, D., TITKIN, S, op.cif., histoire de 1960.
18 LUNACARSKIJ A. V., Prepodavanie isfarii v kammunisficeskoj skote,
(Enseignement de l'histoire à l'école communiste), M. 1976, p. 437 - 455.
24l'élève un amour passionné pour le communisme naissant, pour
sa Patrie socialiste, une haine des oppresseurs de I'humanité.
Quant à l'histoire, il ne fait aucun doute pour
Lounatcharski19 qu'elle doit être enseignée à l'école, mais la
question pour lui est de savoir comment. Il s'insurge contre
«l'histoire morte» enseignée avant la révolution (il fallait
retenir dates, faits, chiffres), or « l'important n'est pas le savoir
qu'acquiert l'élève, mais le développement formel de la pensée,
et pour cela le contenu n'a aucune importance, seule importe la
gymnastique de l'esprit », déclare Lounatcharski. En
conséquence, I'histoire surchargée de faits, chif&es,
chronologie doit être abandonnée dans la nouvelle école. Il
dénonce aussi les buts de l'ancienne école où l'on enseignait
l'amour de la patrie, proscrit le caractère nationaliste d'une
éducation qui inculque l'amour pour son propre passé, et prône
une éducation internationaliste. Rien de l'humanité ne devrait
être étranger, chaque homme, de quelque nation qu'il soit,
devrait être considéré comme un frère. A l'école socialiste,
l'histoire ne doit être enseignée que selon un principe
internationaliste, car l'éducation nationaliste est étroitement liée
au militarisme, forme un sentiment d'animosité envers autrui et
une dévotion exagérée envers soi. Or, l'histoire ne doit pas être
enseignée dans le but de donner une fierté populaire, des
sentiments nationaux en cherchant dans les exemples du passé
de « bons modèles» ; dans la nouvelle école, l'enseignement
doit être communiste et non individualiste, avoir pour base
l'histoire de l'humanité et la lutte de l'homme contre la nature
pour sa survie, l'histoire de la lutte des classes entre elles pour
le pouvoir sur le travail et le produit du travail, I'histoire du
travail et des outils de travail. De même, Lounatcharski critique
une certaine «falsification» de l'histoire: par exemple les
professeurs monarchistes réunissent tout ce qui est à la gloire
des rois et contre le régime républicain, et les professeurs
républicains, tout ce qui est pour le régime républicain alors « il
n'y a pas enseignement de l'histoire, mais volonté de forcer la
liberté et le développement naturel de l'adolescent ou de
19 -LUNACARSKIJ, A.v., 0 vospitanii i obrazovanii (Education et
formation), M. 1976,633 p.
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