La Belgique

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Le royaume de Belgique s’inscrit dans un territoire qui déborde largement ses étroites frontières actuelles et constitua un ensemble relativement cohérent jusqu’à la fracture résultant de la révolution politico-religieuse du XVIe siècle. Aujourd’hui, la Belgique est un État fédéral composé de trois communautés (flamande, française et germanophone) et de trois régions (flamande, wallonne et de Bruxelles-Capitale). C’est la constitution de cette nation, à travers ses évolutions, ses révolutions et ses crises, que cet ouvrage étudie, afin d’éclairer la particularité du modèle belge de fédéralisme.


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Date de parution 18 mai 2011
Nombre de lectures 118
EAN13 9782130610038
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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QUE SAIS-JE ?
La Belgique
hier et aujourd’hui
GEORGES-HENRI DUMONT
de l’Académie royale
Cinquième édition mise à jour 18e mille
Du même auteur
La table ronde belgo-congolaise (janvier-février 1960), Paris-Bruxelles, Éditions Universitaires, 1961. La vie quotidienne en Belgique sous le règne de Léopold II, Paris, Hachette, 1974, réédition par Le Cri. Histoire de la Belgique, Paris, Hachette, 1977, réédition par Le Cri.
Marie de Bourgogne, Paris, Fayard, 1982.
Élisabeth de Belgique ou les défis d’une reine, Paris, Fayard, 1986.
Léopold II, Paris, Fayard, 1990.
Histoire de Bruxelles, Bruxelles, Le Cri, 1997. Marguerite de Parme, bâtarde de Charles Quint, Bruxelles, Le Cri, 2000. L’épopée de la Compagnie d’Ostende, 1723-1727, Bruxelles, Le Cri, 2000.
978-2-13-061003-8
Dépôt légal – 1re édition : 1991 5e édition mise à jour : 2011, mai
© Presses Universitaires de France, 1991 6, avenue Reille, 75014 Paris
Sommaire
Page de titre Du même auteur Page de Copyright Chapitre ILes fleuves et les communes I. –Le fleuve de la mer II. –Le fleuve de la forêt III. –La soif de libertés et du partage de pouvoir Chapitre IILe fédéralisme provincial sous les ducs de Bourgogne I. –Un siècle d’or Chapitre IIILes dix-sept provinces de charles quint et leur rupture I. –Indépendants au cœur de l’Empire II. –La métropole de l’Occident III. –Face à l’absolutisme de Philippe II, la volonté de liberté IV. –La passion religieuse à la base de la rupture Chapitre IVL’humanisme, la Renaissance et le baroque Chapitre VLe champ de bataille de l’Europe I. –Le sursaut des révolutions brabançonne et liégeoise II. –L’empreinte du régime français III. –Les charmes désuets du XVIIIe siècle Chapitre VILa naissance de l’État belge I. –L’impossible amalgame II. –À Bruxelles comme à Paris : une révolution bourgeoise III. –Les assises d’une monarchie constitutionnelle et parlementaire IV. –La fin de l’unionisme Chapitre VIILa colonisation du Congo Chapitre VIIILe réveil culturel de 1880 et ses prolongements Chapitre IXDeux avant- et après-guerres I. –La Première Guerre mondiale et l’immédiat après-guerre II. –L’autre avant-guerre et le second conflit mondial III. –Les questions royale et scolaire IV. –La décolonisation V. –L’unité européenne, objectif majeur de la politique extérieure belge Chapitre XLes débuts des mouvements flamand et wallon Chapitre XILa marche vers le fédéralisme Chapitre XIILes rouages du modèle belge de fédéralisme I. –Le pouvoir central II. –Les communautés et les régions III. –Les Conseils et les exécutifs IV. –La concertation et la coopération V. –L’arbitrage des conflits d’intérêt et la résolution des conflits de compétence
Conclusion Orientation bibliographique Notes
Chapitre I
Les fleuves et les communes
Le royaume de Belgique s’inscrit dans un territoire qui déborde largement ses étroites frontières actuelles et constitua un ensemble relativement cohérent jusqu’à la fracture résultant de la révolution politico-religieuse du XVIe siècle. Sa caractéristique majeure réside dans la présence de deux grands fleuves navigables – l’Escaut et la Meuse – qui le traversent du midi au septentrion. À l’inverse de maints fleuves en Europe, ils n’ont jamais opposé leurs riverains. Tout au contraire et en dépit de la frontière politique instaurée par le traité de Verdun de 843, ils ont agi comme des artères porteuses de vie culturelle et économique commune.
I. – Le fleuve de la mer
Prenant sa source en France, à Gouy-le-Catelet, près des ruines d’une abbaye norbertine, l’Escaut est, par excellence, le fleuve de la mer. Quasi sans interruption, il a répandu les idées, les fantasmes et une certaine volonté de puissance. Il a vu surgir sur ses rives des passions parfois débridées, mais rarement les fantaisies de l’âme. C’est dans la contrée du Haut-et-Moyen-Escaut, ainsi que de la Scarpe, que sont nés le plus de monastères mérovingiens. Sans doute parce que saint Amand s’y dépensa longtemps à l’évangélisation de populations demeurées fidèles à leurs anciens dieux celtiques et germains. Mais aussi parce que la région, dépourvue de grandes forêts, était desservie par plusieurs routes romaines. Faut-il le rappeler ? C’est à Tournai, sur la rive nervienne de l’Escaut, qu’après la mort de Childéric Ier, en 481, Clovis fut élevé sur le pavois et proclamé roi des Francs saliens. Le mouvement d’évangélisation s’étendit aux rives septentrionales, dès le VIIe siècle, par la fondation des deux abbayes gantoises de Saint-Pierre-au-MontBlandin et de Saint-Bavon ainsi que par celle des abbayes de Tronchienne et de Renaix. La création de l’abbaye de Torhout fut plus tardive ; elle date de 834. Entre-temps, la restauration des évêchés avait consolidé l’œuvre des communautés monastiques, notamment en établissant des églises dans les agglomérations rurales. Aucun de ces évêchés ne tenait compte de la répartition entre parlers romans et germains. La démarcation ne s’amorcera, d’ailleurs, qu’à partir du Xe siècle. Après l’effondrement de la puissance carolingienne et la fin des dévastations normandes, le pays scaldien bénéficia pleinement de sa situation géographique privilégiée. Les progrès des techniques agricoles, la conquête de nouvelles terres par l’édification de digues et par les défrichements allèrent de pair avec les débuts de l’expansion urbaine. Plus que jamais, l’Escaut et ses affluents servirent d’axes de communication aux marchandises comme la laine, la pierre de Tournai, les bois et les produits alimentaires, mais aussi aux courants artistiques. Significatif à cet égard apparaît le rayonnement du groupe scaldien de l’architecture religieuse romane. Nul ne le conteste : la cathédrale de Tournai constitue le monument tout à la fois le plus parfait et le mieux conservé de ce groupe. Par la volonté d’horizontalité, l’inspiration anglo-normande y domine les influences rhénanes persistantes, notamment dans la forme triconque qui évoque Sainte-Marie-au-Capitole de Cologne. Mais si certains rapprochements s’imposent, ils n’atténuent pas l’originalité de l’édifice. La verticalité du transept s’apparente à une seconde cathédrale posée en travers de la première et dont la lanterne va chercher la lumière à plus de 50 m du sol. À l’extérieur, où se marient les droites et les courbes, l’architecte a imaginé une galerie
de circulation au niveau des fenêtres hautes comme à l’abbaye-aux-Dames de Caen mais avec plus d’audace. Quant au faisceau des cinq tours – les « chéoncq clotiers » –, il forme à lui seul, selon les mots de Focillon, « une composition architecturale qui se suffit » et qui a la netteté d’une épure. La cathédrale de Tournai a fait souche, et ses rameaux se sont abondamment développés dans la ville même, puis en Flandre à Gand, Ypres, Bruges et Dudzele. Épanoui tardivement au XIIIe siècle, l’art roman scaldien se transforma tout naturellement en gothique, durant la première moitié du XIIIe siècle. Les églises de cette époque, lorsqu’elles utilisent la pierre de Tournai, taillée et sculptée sur place, ont en commun un ensemble d’éléments architecturaux comme les piliers et les arcs trapus, les fenêtres hautes divisées par deux montants, la tour centrale accentuant la croisée du transept comme à Saint-Nicolas de Gand. En revanche, l’utilisation de la brique en Flandre maritime donne au gothique primaire de cette région d’autres caractéristiques propres : d’une part, la tour unique occidentale étagée par des contreforts qui se réduisent d’étage en étage comme à Notre-Dame de Bruges ; d’autre part, l’apparition du type « halle » comme à Saint-Martin de Courtrai et à Notre-Dame de Damme. Humble servante de l’architecture médiévale, la sculpture scaldienne s’est affirmée d’emblée maîtresse de son art dans les trois portes trilobées de la cathédrale de Tournai. Les choses visibles y sont le reflet d’un monde invisible et souvent inquiétant. Mais la production la plus répandue des ateliers scaldiens est celle des fonts baptismaux en pierre de Tournai. De forme carrée et d’esthétique quasi paléochrétienne – colombes, grappes de raisin, lions porteurs de croix, etc. –, ils ont été exportés dans la vallée et dans le Nord de la France mais aussi, très largement, en Grande-Bretagne. Leur expressionnisme typiquement scaldien est irrigué par une vigueur populiste et une inspiration profondément mystique.
II. – Le fleuve de la forêt
Tout comme l’Escaut, la Meuse naît en France, au cœur paisible de l’ancien pays de Bassigny, au nord-est du plateau de Langres. En Lorraine, elle arrose Domrémy d’où partit de sa « maison de pierre forte » Jeanne d’Arc la Pucelle, puis elle pénètre dans l’Ardenne légendaire des quatre fils Aymon avant de s’insinuer dans la botte de Givet. À l’inverse de l’Escaut, la Meuse est, dans sa majeure partie, le fleuve de la forêt, des buées qui adoucissent les traits et invitent l’âme à s’attacher plutôt qu’à s’agiter. Culturellement, les terres mosanes ont longtemps appartenu à une région profondément marquée par l’empreinte romaine et baignée par trois cours d’eau : la Meuse, bien sûr, le Rhin et la Moselle. Éginhard, le biographe de Charlemagne, qui bénéficia de l’abbatialité laïque de la collégiale Saint-Servais à Maestricht, l’appelle lepagus Ripuaria par allusion à l’origine de son occupation franque. Celle-ci, à partir des Pippinides, favorisa la fortune de la vallée mosane et de Liège où saint Hubert avait transféré l’évêché de Tongres-Maestricht. Les Carolingiens possédaient, d’ailleurs, de vastes domaines à Jupille, à Chèvremont, à Theux et à Herstal. Aix-la-Chapelle, que Charlemagne avait choisi comme résidence permanente, devint la capitale du Royaume, puis de l’Empire, mais elle faisait partie du diocèse de Liège. Après la mort de Louis le Pieux, Cologne prit le relais d’Aix-la-Chapelle comme foyer de vie et de civilisation qui, au IXe siècle, englobait dans son orbite Trèves, Toul, Liège, Prüm, Utrecht, Nimègue, Stavelot, Nivelles, Aix et Strasbourg. L’archevêque de Cologne conciliait son pouvoir ecclésiastique avec le pouvoir temporel de duc de Lotharingie. C’était le signe de la mainmise des souverains germaniques sur l’Église. Celle-ci se trouvait incluse dans le système politique impérial dont elle constituait un des rouages les plus fiables. Si l’empereur Otton Ier nomma le noble Souabe Notger au siège épiscopal et princier de
Liège, c’est qu’il savait pouvoir compter sur son dévouement à la maison de Saxe. Par la suite, quatre empereurs le comptèrent parmi leurs conseillers les plus écoutés. Ils l’aidèrent à faire de Liège non seulement la ville la plus peuplée d’entre Meuse et mer du Nord, mais aussi la plus florissante par son activité intellectuelle et culturelle. Les écoles de la cité ne tardèrent pas à accueillir les humanistes de Germanie, de Bohème, de Lorraine, de Lotharingie. Ce qui fera dire par l’empereur Henri II qu’elle méritait d’être appelée l’Athènes du Nord. La culture mosane prenait forme. La principauté ecclésiastique de Liège en figurait la tête et le tronc, les membres étant tendus vers Nimègue, au nord, et Verdun, au sud. Sur le sol de cette principauté ne florissaient pas seulement des villes comme le siège épiscopal, Maestricht, Huy, Namur, Tongres, Louvain et Nivelles, mais aussi de nombreuses abbayes, foyers quasi permanents de civilisation, dont les plus anciennes dataient des VIIe et VIIIe siècles – Eyck, Thorn, Susteren, Saint-Trond, Malmédy, Stavelot, Celles, Malonne, Fosses, Nivelles, Lobbes, Aulnes – et d’autres des Xe, XIe et XIIe siècles, dont Brogne, Gembloux, Waulsort, Florennes, Saint-Hubert, Oignies, etc. À n’en point douter, la « translation du savoir » se serait opérée beaucoup plus lentement sans l’impulsion, au XIe siècle, des grands abbés bénédictins Richard de Saint-Vanne, Poppon de Stavelot et Otbert de Gembloux. De l’architecture mosane du XIe siècle, il subsiste heureusement quelques monuments bien conservés. Les églises de Celles et d’Hastière sont exemplaires à cet égard. Construites sur un plan basilical simple, elles ont, à l’occident, un massif-tour carré, flanqué de deux tourelles semi-circulaires, qui précède la nef aux piliers maçonnés, divisée en cinq travées. Le transept bas est peu saillant, et le chevet s’arrondit en une abside que jouxtent deux absidioles. Plus impressionnante et plus élaborée, l’abbatiale Sainte-Gertrude de Nivelles, récemment restaurée, se compose également d’une basilique du type ottonien, mais elle comporte deux transepts bas comme à Lobbes. L’avant-corps occidental est unWestbau, amplification de l’avant-corps carolingien. On le retrouve notamment à Saint-Barthélemy et à Saint-Jacques de Liège comme à Notre-Dame de Maestricht où il s’élargit aux étages inférieurs et se trouve coiffé de tours carrées. Par la silhouette, à la fois robuste et étirée en hauteur, qu’elles découpent sur le ciel, les églises mosanes frappent encore par l’unité de leur conception architecturale. L’unité que l’on peut qualifier de rhéno-mosane caractérise également la sculpture et l’orfèvrerie. Les ivoires liégeois de l’époque ottonienne, au Xe siècle et au début du XIe, conjuguent avec originalité les traditions carolingiennes de l’École de Metz et les influences rhénanes, tandis que lesSedes Sapientiaerévèlent la vitalité de la dévotion mariale au XIIe siècle. Mais l’incomparable chef-d’œuvre de l’art mosan a été réalisé, vers 1107-1108, par Renier de Huy ; ses fonts baptismaux sont sans antécédents directs et atteignent une perfection technique exceptionnelle dans l’art du métal. Les hauts reliefs de la cuve d’airain (actuellement en l’église Saint-Barthélemy de Liège) puisent leur source d’inspiration dans l’esthétique hellénistique transmise par Byzance sans négliger la tradition ottonienne de la miniature mosane et des ivoires liégeois. Le style de Renier de Huy fit école dans l’espace rhéno-mosan et s’étendit dans toutes les directions, atteignant même la Scandinavie et la Pologne comme en témoignent les portes de bronze de Gniezno. Humanius, « plus humain », était le maître mot du prince-évêque Henri de Verdun. Le fait est que l’art mosan, également respectueux de Dieu et de ses créatures, a restitué à celles-ci l’humanité et la beauté qui s’étaient perdues, comme elles se perdent chaque fois que l’emportent l’inculture et la brutalité.
III.Lasoifdelibertésetdupartagedepouvoir
III. – La soif de libertés et du partage de pouvoir
Les civilisations scaldienne et mosane auraient poursuivi leur développement parallèle et distinct si les impératifs économiques et les communications qui en résultaient n’avaient imposé la multiplication des échanges et des liens en tous domaines. S’ajoutant aux transports fluviaux, les transports terrestres reprirent l’importance qu’ils avaient partiellement perdue après l’époque romaine. En particulier, la route reliant Cologne à l’opulente ville portuaire de Bruges força la Flandre à ne plus se préoccuper uniquement de la mer du Nord et la principauté ecclésiastique de Liège à se tourner vers l’ouest. Établi sur le parcours de cette route dont il contrôlait la partie médiane, le duché de Brabant jouait un rôle majeur parmi les principautés féodales : le comté de Flandre qui relevait du roi de France jusqu’aux rives de l’Escaut, le comté de Hainaut, le marquisat d’Anvers, le comté de Namur, le comté de Looz, le comté de Limbourg et le duché de Luxembourg qui, eux, relevaient du Saint-Empire de la nation germanique. Toute tentative d’expansion de celui-ci par le biais de Siegfried de Westerburg, prince-évêque de Cologne, fut d’ailleurs brisée grâce à la victoire décisive du duc Jean Ier de Brabant, à la bataille de Worringen, le 5 juin 1288. En ce temps-là, le territoire d’entre Rhin et mer du Nord se trouvait couvert de villes, nées suivant des processus variables, mais devant toutes leur croissance au développement du commerce et de l’industrie, lui-même favorisé par un puissant essor démographique. Le phénomène était propre à l’Occident tout entier, mais c’est singulièrement en Belgique et dans le Nord de la France – comme aussi en Italie septentrionale – que le mouvement communal, associé à l’urbanisation, a obligé les princes féodaux à partager leurs pouvoirs. Spontanément ou à la suite de conflits. Originellement, la commune était une association de bourgeois, fondée sur un serment mutuel, visant à la défense commune des « conjurés », à l’acquisition de droits et libertés et au renforcement de la puissance collective par la réunion de toutes les actions individuelles. Les franchises et libertés concédées aux communes comprenaient généralement la liberté individuelle des bourgeois, l’inviolabilité de leur domicile et le droit de propriété, la suppression des entraves à la circulation des biens et des personnes, la libre organisation et fréquentation des foires et marchés, le droit de détenir une cloche – signe matériel et sonore d’indépendance –, bientôt suivi de celui d’ériger un beffroi ou un perron. À l’intérieur même des communes médiévales, la prospérité de l’industrie drapière avait promptement donné naissance à une classe dirigeante nouvelle : le patriciat dont ne pouvaient faire partie que les « hommes héritables », c’est-à-dire nantis d’une propriété. Non contents d’exploiter les salariés, les patriciens s’emparèrent de tous les leviers de commande politiques. De violentes révoltes de la plèbe urbaine – ouvriers et artisans groupés en métiers – éclatèrent dans les diverses villes de Flandre, en même temps qu’en Brabant et dans la principauté de Liège. En Flandre, l’affrontement social coïncidait avec la mainmise du roi de France, réalisée par Philippe Auguste qui, en 1214, avait écrasé à Bouvines les armées coalisées des Flamands, des Brabançons, des Anglais et des Allemands. Huit décennies plus tard, lorsque le comte Gui de Dampierre prit résolument le parti du commun contre les patriciens, ceux-ci s’étaient tournés vers le parlement de Paris. Philippe le Bel en profita pour placer les patriciens flandriens sous la bannière fleurdelisée (d’où le nom de Leliaerts qui leur sera donné). Peu de temps après, Guy de Dampierre refusa de rompre toute relation commerciale entre la Flandre et l’Angleterre, puis se jeta dans l’alliance dirigée contre le roi de France. Mal lui en prit : il fut emprisonné tandis que son comté était annexé au domaine royal et occupé militairement. Mais trop confiant dans l’appui des Leliaerts, Philippe le Bel avait sous-estimé la capacité de résistance des Klauwaerts (ainsi nommés par allusion aux griffes du lion héraldique des comtes de Flandre). À l’aube du 18 mai