La guerre de Corée et ses enjeux stratégiques de 1950 à nos jours

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Le 25 juin 1950 éclatait la guerre de Corée. Celle-ci a durablement modelé le destin de la péninsule coréenne et a eu un impact décisif sur les politiques étrangères et de défense des grandes puissances mondiales et régionales. Elle n'a pourtant pas eu la place qu'elle méritait dans l'historiographie française des relations internationales contemporaines. Cet ouvrage permet d'éclairer l'actualité d'une péninsule régulièrement déchirée par les crises.

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Date de parution 15 janvier 2014
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EAN13 9782336335209
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LA GUERRE DE CORÉE ET SES ENJEUX
STRATÉGIQUES DE 1950 À NOS JOURS
Le 25 juin 1950 éclatait la guerre de Corée ou, plus exactement, la phase
conventionnelle d’un confit qui, depuis 1945, avait déjà provoqué la mort
d’une centaine de milliers de Coréens… Trois ans plus tard, l’armistice
signé dans le village frontalier de Panmunjom en proclamait la fn, sans
pour autant rétablir la paix. Éclairée désormais par les archives, cette
guerre, si destructrice et si coûteuse en vies humaines, a durablement
modelé le destin de la péninsule coréenne. Elle a eu un impact décisif sur
les politiques étrangères et de défense des grandes puissances mondiales
et régionales. Première guerre entreprise sous la bannière onusienne,
tournant majeur de la Guerre froide, elle n’a pourtant pas eu la place qu’elle
méritait dans l’historiographie française des relations internationales
contemporaines.
L’objectif poursuivit par les auteurs de cet ouvrage collectif est de
réhabiliter la guerre de Corée comme objet historiographique susceptible
d’être abordé sous des angles variés – essentiellement politico-stratégique,
mais aussi économique et social – et selon une chronologie large
Sous la direction de
permettant de mieux comprendre l’histoire et l’actualité d’une péninsule
Pierre JOURNOUD régulièrement déchirée par les crises.
Inspiré par un colloque international organisé par l’IRSEM, avec la collaboration
en partenariat avec le Sénat, l’ouvrage réunit les contributions de : d’Antoine BONDAZ, Jeanne BRIAND et Laurent QUISEFIT
Claude D’ABZAC-EPEZY, Dominique BARJOT, Patrick BEAUDOUIN,
Antoine BONDAZ, Donald W. BOOSE, Jeanne BRIAND, Ivan CADEAU,
Alain DELISSEN, Jean DUFOURCQ, Loïc FROUART, Ilya GAIDUK (†), LA GUERRE DE CORÉE
Michel GOYA, Pierre GROSSER, Michel GUERRY, Han Jae YEONG, Pierre
JOURNOUD, Jean-Marc LE PAGE, Hajimu MASUDA, Alain NASS, Rang-Ri ET SES ENJEUX STRATÉGIQUES
PARK-BARJOT, Tae Gyun PARK, Marianne PERON-DOISE, Laurent
QUISEFIT, Jenny RAFLIK, Claire SANDERSON, Nicolas VAICBOURDT, DE 1950 À NOS JOURSJacques VERNET et Kathryn WEATHERSBY.
Préface d’Alain DELISSEN
Couverture : 1952, des réfugiés de la guerre de Corée recueillis
par un destroyer américain.
ISBN : 978-2-343-02456-1
46 e
INTER-NATIONAL
Sous la direction de
LA GUERRE DE CORÉE ET SES ENJEUX
INTER-NATIONAL
Pierre JOURNOUD
STRATÉGIQUES DE 1950 À NOS JOURS
INTER-NATIONAL




LA GUERRE DE CORÉE
ET SES ENJEUX STRATÉGIQUES
DE 1950 A NOS JOURS














Collection « Inter-National »
dirigée par Denis Rolland,
Joëlle Chassin et Françoise Dekowski

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les
institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l’œuvre
aujourd’hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des
relations internationales, de l’histoire et de l’anthropologie, elle se propose, dans une
perspective pluridisciplinaire, d’éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne.

Série générale (dernières parutions) :
Jean-Yves PARAÏSO, La perception de la théologie latino-américaine de la libération
en République Fédérale d’Allemagne. L’exemple du cercle d’étude « Eglise et
libération » (1973-1978), 2013.
Edouard BOINET, Hydropolitique du fleuve Sénégal. Limites et perspectives d’un
modèle de coopération, 2013.
Eric DICHARRY, L’écologie de l’éducation. Un anthropologue à l’école du
bertsularisme en Pays basque, 2013.
Sébastien BARRERE, Les Etats-Unis face au franquisme. 1936-1956, la croisée des
chemins, 2013.
Marc PAVE, La pêche côtière en France (1715-1850). Approche sociale et
environnementale, 2013.
Marianne GUILLEMIN, Femmes officiers de communication dans l’armée de Terre. Le
parcours des combattantes, 2013.
Ariane LANDUYT & Denis ROLLAND (org.), Construire l’espace politique
européen. Historiographies, politiques et territoires, 2012.
Julien GYGAX, Olympisme et guerre froide, 2012.
Daniel AARÃO et Denis ROLLAND (dir.), Modernités nationales, modernités
importées. Entre Ancien et Nouveau monde (XIXe-XXIe siècle), 2012.
Jean-Luc GRANDRIE, avec Nathalie COSTA et Denis ROLLAND, Les Tréteaux de
France, 2001-2011. Récit d’une reconquête théâtrale, 2012.
Dominique VILLEMOT, Marc-Aurèle et le gouvernement de soi-même, 2012.
Danièle HENKY et Michel FABRÉGUET (sous la dir.), Grandes figures du passé et
héros référents dans les représentations de l’Europe contemporaine, 2012.
Charles SITZENSTUHL, La diplomatie turque au Moyen-Orient. Héritages et
ambitions du gouvernement de l’AKP 2002-2010, 2011.
Georges CONTOGEORGIS, De l’Europe politique. Identités et citoyenneté dans le
système européen, 2011.
Germán A. DE LA REZA, L’invention de la paix. De la République chrétienne du duc
de Sully à la Société des nations de Simón Bolívar, 2011.
Claudine HERODY-PIERRE, Robert Schnerb, un historien dans le siècle (1900-1962).
Une vie autour d’une thèse, 2011. Sous la direction de
Pierre JOURNOUD

avec la collaboration
d’Antoine BONDAZ, Jeanne BRIAND et Laurent QUISEFIT






LA GUERRE DE CORÉE
ET SES ENJEUX STRATÉGIQUES
DE 1950 A NOS JOURS






Préface d'Alain DELISSEN




















































© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-02456-1
EAN : 9782343024561 LA GUERRE DE COREE
SOMMAIRE



Préface
Alain DELISSEN 11
Introduction
Pierre JOURNOUD 13

LES ORIGINES, LE CONTEXTE ET LES ENJEUX DIPLOMATIQUES 41

The Decision for War in Korea:
The Strategic Context in Pyongyang, Moscow, and Beijing
Kathryn WEATHERSBY 43

L’autre guerre de Corée : les États-Unis et l’expérience de l’atlantisme
Nicolas VAICBOURDT 65

The Soviet Union, the United Nations and the Korean War
Ilya GAIDUK 81

Les enjeux diplomatiques de la guerre de Corée vus de Londres
Claire SANDERSON 103

La « paix indivisible » ? La diplomatie française,
la fin de la guerre de Corée, et l’issue de la guerre d’Indochine
Pierre GROSSER 119

Le travail humanitaire et la guerre de Corée :
la Croix rouge internationale dans le camp de Kojedo
Jeanne BRIAND 139

L’arrestation et l’internement des civils étrangers de Séoul
en Corée du Nord pendant le conflit coréen, 1950-1953
Laurent QUISEFIT 157

LES INNOVATIONS
ET ENSEIGNEMENTS TACTIQUES ET STRATEGIQUES 169

US Army Amphibious Operations in the Korean War
Donald W. BOOSE, Jr. 171

7
LA GUERRE DE COREE
Les lendemains d’Inchon (septembre-octobre 1950)
Jacques VERNET 185

Les surprises de la guerre de Corée (1945-1950)
Michel GOYA 197

Culture aérienne et stratégie.
Les enseignements aériens de la guerre de Corée
Claude D’ABZAC-EPEZY 203

L’état-major des Forces terrestres de l’ONU en Corée (1950-1951) :
une tentative originale de retour d’expérience
Ivan CADEAU 227

Le renseignement français et la Corée (1950-1965)
Jean-Marc LE PAGE 239

L’IMPACT REGIONAL ET INTERNATIONAL 257

La guerre de Corée et ses conséquences sur l’alliance atlantique
et la construction européenne
Jenny RAFLIK 259

The Korean War’s Impacts on Society and Politics in Japan:
The Making of Anti-war Activism and Politics of Memory in Postwar Japan
Hajimu MASUDA 273

L’impact de la guerre de Corée sur le redécollage économique du Japon
(1950-1961)
Dominique BARJOT 283

Les conséquences économiques de la guerre :
la Corée du Sud de 1950 à 1979, de l’économie assistée au take off
Rang-Ri PARK-BARJOT 303

De la guerre à la paix. Les relations vietnamo-coréennes depuis 1950
Pierre JOURNOUD 319





8
LA GUERRE DE COREE
LA MEMOIRE ET L’ACTUALITE STRATEGIQUE 339

Mémoires de guerre et guerre de mémoires dans les relations
entre les deux Corées
Jae Yeong HAN 341

Chine : la mémoire ambiguë, voire impossible,
de la guerre de résistance à l’agression américaine et d’aide à la Corée
Loïc FROUART 347

Characteristics and Changes in the Korean Armistice System since 1953
Tae Gyun PARK 357

La situation sécuritaire dans la péninsule coréenne.
La perte de la corvette sud-coréenne Cheonan
Colonel (e.r.) Alain NASS 377

La prochaine guerre de Corée sera-t-elle nucléaire ?
Marianne PERON-DOISE 385

Provoquer pour survivre : la stratégie nord-coréenne
face à un environnement hostile
Antoine BONDAZ 393

Postface
Contre-amiral (2s) Jean DUFOURCQ 407

Annexes Allocutions de MM. Patrick BEAUDOUIN et Michel GUERRY 413
Chronologie 417
Cartes 4 21
Bibliographie 425
Résumés anglais des contributions 451
Notices biographiques des auteurs 463
Table des matières 473


9
LA GUERRE DE COREE

LA GUERRE DE COREE
PRÉFACE

Alain DELISSEN


« Korea is a very labeled war, and it is so in part
because its significance is so ambiguous
1to so many people ».

Comme pour beaucoup de Français, j’imagine, l’unique fait dont j’ai
longtemps – et vaguement – eu conscience à propos de l’histoire de la
péninsule tenait en trois mots : guerre de Corée.
Au fil de mes années de lycée, de classe préparatoire et d’université, ce
mince savoir s’est étoffé de dates plus précises (1950-1953), de noms de
elieux (38 parallèle, Panmunj ŏm), de formules mystérieuses (« Ridgway la
peste »), d’images puissantes (Picasso 51) et de cartes faciles à mémoriser
(entre Pusan et Yalu, le grand mouvement d’essuie-glaces des troupes
déployées). Avant mon grand saut dans l’inconnu des études coréennes, une
littérature épaisse – et à mon goût légèrement ennuyeuse – était venue y
ajouter les détails d’un récit international passablement compliqué
qu’ordonnait de façon hégémonique le seul cadre d’analyse d’une « guerre
froide », vue de Paris.
Sur tous les plans – sinon la complication – les choses ont bien changé.
Si j’en sais aujourd’hui davantage, il me faut toutefois continuer à
reconnaître une certaine ignorance. Bien qu’il soit tout à fait central à la
compréhension du monde coréen actuel et que je me sois fait une spécialité
ede son douloureux XX siècle, l’événement qu’a su brasser l’ouvrage très
riche qu’on découvrira ci-après est, je l’avoue, resté en marge de mes
recherches d’historien. J’en ai certes travaillé les échos – tonitruants et
amortis à la fois – qui résonnent aujourd’hui dans les manuels scolaires de
Séoul et de Pyongyang ; j’en ai un peu abordé un épisode intrigant – la
rébellion qui, en 1952, agite les 170 000 prisonniers du camp de Koje-do – ;
j’en ai enfin suivi un autre, hautement symbolique – le massacre de Nog ŭl-li
[alias No Gun Ri] – dans ses circulations internationales et générationnelles
par romans, films et BD interposés.

1 William Stueck, « In Search of Essences: Labelling the Korean War » in Philip West and
Suh Ji-moon (éd.), Remembering the « Forgotten War » – The Korean War through
Literature and Art, Armonk, M. E. Sharpe, 2001 p. 188.
11
LA GUERRE DE COREE
Issu d’une rencontre internationale, à Paris en 2010, des meilleurs
spécialistes du sujet, on doit donc se féliciter de voir paraître ce livre qui
offre tant d’aperçus sur une historiographie foisonnante, en français et en
anglais. Il rend bien compte des grands déplacements de problématique
accomplis depuis trente ans. Dans la foulée des travaux pionniers de Bruce
Cumings, l’histoire multinationale controversée de la « guerre de Corée »
oscille désormais entre deux grandes approches : a-t-on affaire à une guerre
civile post-coloniale ou à un conflit international, expression de la Guerre
froide globale ? Elle mobilise par ailleurs deux grands espaces d’analyse, en
appréhendant cette crise tantôt à l’échelle du monde entre Moscou,
Washington ou Pékin, tantôt au ras du sol : naguère celui des combattants,
aujourd’hui celui des populations civiles de la péninsule.
On doit surtout se féliciter de ce que les contributions ici réunies
procèdent d’une visée fermement assumée. Parce que cette tâche serait
assurément prématurée et l’ambition déraisonnable, il s’est agi ni d’épuiser
un sujet ni de tout évoquer superficiellement du grand conflit coréen.
L’approche choisie par l’angle stratégique a donc eu pour vertu essentielle, à
1la suite des visions pénétrantes d’un Camille Rougeron , de revisiter
profondément histoire diplomatique et histoire militaire en les complétant et
en les prolongeant. Rendues possibles par l’ouverture d’archives neuves, des
perspectives renouvelées font désormais la part belle à des enjeux – comme
l’économie – ou des géographies – la façade Pacifique de l’Asie – trop
longtemps absents des récits standards de cette guerre meurtrière. On lira
donc ailleurs et souvent en coréen tout ce qu’il faudra savoir aussi d’une
histoire de la guerre de Corée telle qu’elle s’écrit aujourd’hui – telle qu’elle
s’écrit enfin – du point de vue des individus ordinaires – civils ou
militaires –, des enfants, des femmes et des hommes dont elle ravagea
durablement les existences et les mémoires.
2Sur le grand chantier international multilingue où s’écrit aujourd’hui
cette nouvelle histoire de la guerre de Corée, la petite trentaine d’auteurs
rassemblés dans les pages qui suivent vient poser une solide pierre de
touche.


1 Camille Rougeron, Les enseignements de la guerre de Corée, Paris, Berger-Levrault, 1952.
L’exemplaire que j’en possède porte l’ex-libris d’un lieutenant français et la mention
« Hanoï 54 ».
2 On pourra commencer par Heonik Kwon, The Other Cold War, New York, Columbia
University Press, 2010.
12
LA GUERRE DE COREE
INTRODUCTION

Pierre JOURNOUD



2010-2013. LE SPECTRE DE LA GUERRE

En 2010, déjà, quelques semaines avant la commémoration du
soixantième anniversaire du déclenchement de la guerre de Corée qui avait
motivé le colloque international à l’origine de cet ouvrage, la péninsule
coréenne effectuait son « retour » dans l’actualité internationale, sans l’avoir
d’ailleurs jamais totalement quittée depuis plus d’un demi-siècle. Le
26 mars, la corvette militaire sud-coréenne Cheonan, en patrouille dans des
eaux de la mer Jaune contestées par la Corée du Nord, était littéralement
coupée en deux et coulée par une torpille de 250 kg. Quarante-six marins
périrent dans ce naufrage. La responsabilité nord-coréenne fut aussitôt
dénoncée par Séoul, mais démentie par Pyongyang le 17 avril. Sollicitée par
les autorités sud-coréennes, une enquête internationale composée d’experts
civils et militaires, américains, australiens, britanniques et suédois, confirma
un mois plus tard que le bâtiment sud-coréen avait été coulé par une torpille
nord-coréenne. Cette conclusion, récusée par Pyongyang, ne mit pas un
terme aux rumeurs propagées sur Internet d’un tir ami provoqué,
délibérément ou par accident, par l’un des bâtiments de guerre qui participait
alors aux exercices navals américano-sud-coréens que l’état-major
nordcoréen avait d’ailleurs dénoncé comme une provocation, dès le 25 février.
Prudent, le Conseil de sécurité des Nations unies condamna, début juillet,
« l’attaque ayant conduit au naufrage », sans citer nommément la Corée du
Nord comme les alliés américains et sud-coréens. Bien qu’inscrites dans le
cadre d’exercices annuels, les manœuvres conjointes que ceux-ci
inaugurèrent en mer Jaune, le 25 juillet, mobilisèrent les forces les plus
importantes depuis les années 1970 : un porte-avions nucléaire, le George
Washington (ultérieurement déplacé pour apaiser l’inquiétude de Pékin),
deux-cents avions de combat et des avions furtifs, une vingtaine de navires et
de sous-marins, et 8 000 soldats. L’avertissement ne pouvait être plus clair,
d’autant qu’il fut suivi par de nouvelles manœuvres, cette fois-ci
exclusivement sud-coréennes mais d’une ampleur tout aussi inhabituelle.
Pendant cinq jours, une trentaine de navires, dont un sous-marin et un
destroyer, une cinquantaine d’avions et 4 500 soldats, s’entraînèrent dans la
zone du naufrage située à proximité de la frontière maritime, en prenant soin
13
LA GUERRE DE COREE
1toutefois de diriger leurs tirs vers le sud pour éviter tout dérapage . À cette
version à peine feutrée de la diplomatie de la canonnière, Pyongyang opposa
d’abord sa traditionnelle rhétorique guerrière. Mais, en novembre, après
avoir réclamé en vain la cessation de nouveaux exercices
américano-sudcoréens organisés dans la zone de sécurité de 50 miles nautiques revendiquée
par elle, son artillerie se mit à marteler l’île de Yeonpyeong, située dans le
voisinage de la Northern Limit Line (NLL), une ligne de démarcation
maritime imposée unilatéralement par l’ONU mais rejetée par la Corée du
2Nord . La réplique de Séoul fut immédiate. Nouvel avatar de la « guerre du
crabe », ainsi surnommée en raison de la richesse des crustacés dans cette
zone maritime litigieuse dont Pyongyang dispute la souveraineté à son
adversaire, ces échanges d’artillerie ont entraîné la mort de plusieurs civils et
militaires, et la destruction d’habitations. Mais ils n’ont pas, bien au
contraire, fait cesser les tensions.

Moins de trois ans plus tard, la péninsule a semblé à nouveau plongée
dans une crise dont les risques d’escalade militaire ont mobilisé une fois de
plus les chancelleries. Le 30 mars, un communiqué du gouvernement
nordcoréen annonce qu’« à partir de maintenant, les relations intercoréennes sont
en état de guerre et toutes les questions entre les deux Corées seront traitées
selon un protocole adapté à la guerre ». Le 9 avril, Pyongyang menace de
déclencher une « guerre thermonucléaire », tout en exhortant les étrangers à
quitter le territoire au plus vite. Plusieurs missiles, notamment des Musudan
à moyenne portée (3 000 à 4 000 km), mais vraisemblablement aussi des
Rodong (un peu plus d’un millier de km) et des Scud (quelques centaines de
km), ont été installés sur sa côte orientale, puis déplacés pour tromper la
surveillance des services adverses. Pyongyang retire les 53 000 employés
nord-coréens qui travaillaient encore sur le centre industriel intercoréen de
Kaesong, situé sur son sol et dont elle a déjà interdit l’accès aux travailleurs
3sud-coréens .
Directement ciblés par le nouveau leader nord-coréen Kim Jong-un, la
Corée du Sud, le Japon et les États-Unis rehaussent leur niveau d’alerte face
à une menace qualifiée de « vitale ». Washington et Séoul n’hésitent pas à
envisager des représailles coordonnées et massives. Les ministres des
Affaires étrangères du G8 condamnent fermement les développements
intervenus dans les programmes nucléaires militaires et balistiques de la

1 RFI, 5 août 2010.
2 Laurent Quisefit, « Les Tensions en Mer jaune », in Bertrand Badie et Dominique Vidal
(dir.), Nouveaux acteurs, nouvelle donne. L’état du Monde 2012, Paris, La Découverte, 2011,
p. 211-216. Voir aussi les contributions plus loin dans ce volume.
3 Dépêche AFP, 10 avril 2013.
14
LA GUERRE DE COREE
1Corée du Nord, à laquelle ils demandent de s’abstenir de toute provocation .
Inquiet du niveau « très dangereux » de ces tensions susceptibles de
s’enflammer à tout moment, le secrétaire général de l’ONU, le Sud-Coréen
Ban Ki-moon, lance un appel à l’apaisement, cependant que le ministre des
Affaires étrangères russe se déclare en plein accord avec les Américains sur
ce dossier et met en garde contre les conséquences des « manœuvres
militaires » dans la péninsule coréenne. Aux États-Unis, où le problème
coréen semblait avoir été éclipsé par l’Asie du Sud-Est et son environnement
maritime – cœur de la stratégie du « pivot » avancée par l’administration
Obama –, les émissions de télévision se succèdent sur la Corée du Nord, que
le président George W. Bush avait en son temps rejetée dans « l’Axe du
Mal ». Des experts militaires rassurent les journalistes sur les capacités de
neutralisation des missiles nord-coréens au cas où ils seraient effectivement
tirés. Le Pentagone fait savoir que les défenses anti-missiles ont été
renforcées, aux États-Unis comme dans les bases américaines de
l’AsiePacifique. Diplomates et experts des relations internationales s’épuisent au
décryptage de la stratégie nord-coréenne. L’on s’accorde à reconnaître que
Kim Jong-un a réagi, certes avec beaucoup moins de prudence que son père,
mais dans un contexte intérieur et international qui favorise les crispations.
Le vote de nouvelles sanctions par le Conseil de sécurité après le tir réussi
d’une fusée assimilé par les États-Unis à celui d’un missile balistique, a
conduit le dirigeant nord-coréen à effectuer, le 12 février, le troisième essai
2nucléaire de la Corée du Nord depuis 2006 . Il signifiait ainsi sans ambiguïté
que le programme nucléaire de son pays n’était pas négociable. L’imposition
de nouvelles sanctions par le Conseil de sécurité l’a alors entraîné dans une
surenchère verbale, aggravée par le déroulement d’exercices militaires
américano-sud-coréens dans lesquels furent engagés, non seulement les
bombardiers stratégiques B-52 à long rayon d’action, mais aussi les B-2
furtifs, capables de réaliser des frappes massives, rapides et à longue
distance. Aussi, l’accord d’armistice qui avait mis fin à la guerre de Corée
3fut-il déclaré nul par Pyongyang, le 11 mars . Le vœu que le successeur de
Kim Jong-il avait formulé dans son premier grand discours télévisé, le
er1 janvier 2013, de « cesser la confrontation entre le Nord et le Sud » pour
4prendre « un virage radical afin de construire un géant économique » , est-il
définitivement enterré ?

1 Dépêche AFP du 30 mars 2013 ; AFP, 9 avril 2013 ; Reuters, 11 avril 2013.
2 La dénonciation unilatérale des essais nord-coréens dans les médias occidentaux a largement
occulté les lancements sud-coréens et, d’une façon plus générale, la course à l’espace engagée
entre les deux Corées (voir, par exemple, « South Korea catches up to North Korea on the
space race », Christian Science Monitor, 9 février 2013).
3 Le Nouvel Observateur et AFP, 28 mars 2013.
4 er Le Figaro, 1 janvier 2013.
15
LA GUERRE DE COREE
Sur la scène intérieure, qui échappe très largement aux experts en raison
de la culture du secret dans laquelle elle est soigneusement corsetée et du
1faible nombre d’observateurs sur place , le leader nord-coréen semble avoir
entrepris de consolider d’emblée une autorité fragilisée par sa jeunesse et son
inexpérience. Les purges auxquelles il a procédé au sommet de la hiérarchie
militaire peuvent se lire comme un moyen de consolider à la fois l’autorité
du Parti sur l’Armée et la sienne. La crise s’est intensifiée à l’approche du
premier anniversaire de son investiture au poste de premier secrétaire du
Parti des travailleurs de Corée (11 avril), et de celui de la naissance de son
grand-père Kim Il-Sung (15 avril), le fondateur de la République populaire
démocratique de Corée (RPDC). A-t-il cherché à rassurer les chefs d’une
armée qui demeure malgré tout la colonne vertébrale d’un régime
particulièrement isolé et paranoïaque, et à conforter ainsi son statut de
gardien de l’orthodoxie idéologique nationale, avant d’engager le pays sur la
voie de réformes économiques à la fois vitales et très risquées pour la survie
de son pouvoir ? Fondée sur une confiance sans doute excessive dans son
efficacité, cette posture de défiance vis-à-vis des « grands » et de la
« communauté internationale » pourrait ainsi faciliter, selon certains
observateurs, l’indispensable mobilisation de son appareil politique et de sa
population pour concrétiser un plan de réformes économiques conçu comme
indissociable de la politique de dissuasion nucléaire, seule garante de la
2sanctuarisation du territoire . Si tel était le cas, la crise constituerait,
paradoxalement, un pas supplémentaire vers le rapprochement entre les deux
Corées auquel semblent aspirer de plus en plus les acteurs privés. Même s’il
ne peut évidemment s’agir que d’une perspective à long terme, compte tenu
du poids des différences et des inégalités entre les deux modèles de société,
le développement d’une économie de marché naissante en Corée du Nord,
attesterait de la plasticité idéologique de son régime dans le domaine
économique et autoriserait quelques espoirs à plus long terme dans le
3domaine politique . D’autres observateurs pensent, au contraire, que Kim
Jong-un, aussi obnubilé que ses prédécesseurs par sa propre survie politique,

1 On trouvera sous la plume de François Guilbert une petite bibliographie critique, mais non
exhaustive, des productions françaises et étrangères sur la Corée du Nord (« Que lire sur la
Corée du Nord », article initialement paru sur le site Internet Diploweb en ligne sur :
http://www.huffingtonpost.fr/franaois-guilbert/livres-coree-du-nord_b_2882780.html),
à laquelle on peut ajouter notamment l’ouvrage de Pierre Rigoulot, Corée du Nord, Etat
voyou, Paris, Buchet-Chastel, nouvelle éd. actualisée, 2007 (édition originale : 2002).
2 Bruno Hellendorff et Thierry Kellner, « Vers une nouvelle guerre de Corée ? », Note du
GRIP, 8 avril 2013 (http://www.grip.org/fr/node/854).
3 Commentaire de Ruediger Frank dans le compte rendu du séminaire « Péninsule coréenne et
Asie du Nord-Est », FRS et Asia Centre, Paris, 18-19 janvier 2006 :
(http://www.frstrategie.org/barreFRS/publications/colloques/20060119.pdf) ;
Alzo David-West, « North Korea and the Contradiction of Inversion: Dictatorship, Markets,
Social Reform », North Korea Review, vol. 9, n° 1, printemps 2013, p. 100-113.
16
LA GUERRE DE COREE
se refusera à des réformes économiques qui, en introduisant des éléments
1capitalistes, risquent d’en menacer les assises .
Sur la scène internationale, l’épreuve de force permet à Kim Jong-un de
rappeler aux États-Unis qu’il faut désormais compter avec une Corée
nucléarisée, prête à assumer une plus grande autonomie vis-à-vis de son
principal soutien, la Chine, encombrante à certains égards.
Cette stratégie, pour autant que l’on puisse en juger, s’avère pour le
moins risquée. Elle conduit mécaniquement à un renforcement de la
présence américaine dans la région, comme l’illustrent déjà le retour des
bombardiers stratégiques dans l’espace aérien de la péninsule, ainsi que les
visites à Séoul, le 12 avril, du secrétaire d’État John Kerry et du secrétaire
général de l’OTAN Anders Rasmussen. Certains intellectuels conservateurs
vont jusqu’à exhorter les décideurs à des frappes préemptives sur la Corée
du Nord, pour éviter d’avoir à gérer une situation plus difficile et plus
2dangereuse encore à l’avenir . Nul doute qu’au Pentagone, ces plans sont
3prêts depuis de longues années . Plus raisonnable, l’administration Obama
choisit d’annuler un tir d’essai de missile balistique intercontinental à partir
de la Californie, avant que John Kerry ne renonce à visiter, en Corée du Sud,
le village frontalier de Panmunjom où fut signé l’armistice en 1953. En visite
au Japon, après Séoul et Pékin dont il a obtenu le soutien, le secrétaire d’État
déclare que les États-Unis sont prêts au dialogue avec Pyongyang, mais à
condition que celle-ci entame le démantèlement de son arsenal nucléaire. Il
relaye ainsi la main tendue en Corée du Sud par la présidente Park
Geunhye, pourtant issue d’une droite conservatrice et farouchement hostile au
4régime communiste , qui s’est déclarée prête à « écouter ce que la Corée du
Nord a à dire », à développer avec elle les échanges et la coopération pour
créer un « cercle vertueux au travers du processus de paix dans la
péninsule ». Ces signes d’apaisement relatif de la diplomatie américaine
s’accompagnent néanmoins d’un discours de fermeté face aux menaces
d’escalade nord-coréenne et de réassurance des alliés asiatiques de
5Washington .
Les agissements de Pyongyang, qui réaffirment le caractère non
négociable de son programme nucléaire, semblent également contrarier les
dirigeants chinois, dont l’un des principaux objectifs est au contraire de
réduire l’engagement des États-Unis dans la région. Tiraillée entre ses
obligations de partenaire historique envers un pays dont elle craint par-

1 Yongho Kim, « North Korea’s Threat Perception and Provocation Under Kim Jong-un: The
Security Dilemma and the Obsession with Political Survival », North Korea Review, vol. 9,
n° 1, printemps 2013, p. 16-17.
2 The New York Times, 12 avril 2013.
3 Christian Science Monitor, 15 avril 2013.
4 La mère de Park Geun-hye fut assassinée par un agent nord-coréen en 1974.
5 Reuters, 13 et 15 avril 2013 ; Le Monde, 13 avril 2013 ; AFP, 15 avril 2013.
17
LA GUERRE DE COREE
dessus tout la déstabilisation, et sa volonté de renforcer sa position dans le
concert régional et mondial, la Chine, apparemment impuissante à faire
entendre raison à Kim Jong-un, serait-elle « la grande perdante » de son
1coup de poker ? Forte d’une influence multiséculaire sur la péninsule
2coréenne dont elle abrite d’ailleurs une importante minorité , de ses
1 400 km de frontières communes avec la Corée du Nord, et de sa puissance
commerciale (premier partenaire commercial de la Corée du Sud dont elle
détient une part importante de la dette), Pékin, peu pressé d’abandonner la
profondeur stratégique qu’il lui procure à peu de frais face au triangle
Washington-Tokyo-Séoul, a jugé opportun de rappeler à l’ordre son
turbulent « vassal » par la voie de son plus haut dirigeant, Xi Jinping :
« Personne ne devrait être autorisé à précipiter dans le chaos une région, et à
plus forte raison le monde entier, par égoïsme »… Concession symbolique ?
Quelques jours plus tard, le haut état-major nord-coréen fait savoir que la
dénucléarisation de la péninsule coréenne débutera lorsque les États-Unis
retireront les armes nucléaires qu’ils ont déployées dans la région et mettront
un terme aux exercices militaires tels que les manœuvres
américano-sudcoréennes de mars-avril, considérées comme un obstacle au dialogue. La
porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères répète alors que la
dénucléarisation de la péninsule est de l’intérêt de tous et qu’elle ne se
3concrétisera que par le dialogue et la consultation . Le reste se déroule en
coulisse mais la crise semble éprouver durement la relation
PékinPyongyang. Quant au Japon, après avoir déployé défensivement des missiles
Patriot dans et autour de sa capitale, et des intercepteurs sur l’île méridionale
d’Okinawa, son Premier ministre Shinzo Abe envoie à Pyongyang, aussitôt
après la retombée des tensions en mai, l’un de ses proches collaborateurs,
Isao Iijima, pour faciliter la résolution d’un dossier qui compte parmi les
principaux obstacles au rapprochement diplomatique entre Tokyo et
Pyongyang : le sort des Japonais enlevés par des agents nord-coréens entre
1977 et 1983, dont Abe a fait une priorité. Peu appréciée par les alliés
américains et sud-coréens, en raison des récentes tensions, cette initiative
4autonome est encouragée par la Chine . Or, à force de discrètes pressions,
Pékin réussit finalement à ramener Pyongyang à la table des Pourparlers à
Six (les deux Corée, la Chine, les États-Unis, le Japon et la Russie). C’est du
moins ce qui est annoncé par la presse chinoise, le 24 mai, à l’issue de la
première rencontre bilatérale de haut niveau en six mois de crise, entre le
vice-maréchal nord-coréen Choe Ryong Hae, envoyé spécial de Kim Jae-un,
et Liu Yunshan, le numéro cinq du PCC. La nouvelle est bienvenue, à

1 Le Point, 10 avril 2013.
2 Le Monde, 11 avril 2013.
3 Reuters, 18 avril 2013.
4 Reuters, 16 mai 2013 ; Christian Science Monitor, 17 mai 2013.
18
LA GUERRE DE COREE
quelques jours de la première rencontre officielle entre Barack Obama et Xi
Jinping, en Californie, et à la veille de réformes économiques importantes,
en Chine, nécessaires pour réorienter la croissance vers la demande
1intérieure … Elle confirme en même temps la conversion identitaire
impulsée par le leadership chinois dans les années 2000, entre la posture
relativement passive, prudente et accommodante (cautious accommodator),
à laquelle il s’était astreint jusqu’alors sur la scène internationale, et le rôle
d’acteur constructif plus engagé (active constructor) qu’il souhaite
désormais jouer et qu’il a commencé à concrétiser, dès le début de la
2deuxième crise nucléaire nord-coréenne en 2002 .
Les incidents graves dans la zone « démilitarisée » lors de l’armistice de
e
1953, le long du 38 parallèle, n’ont jamais cessé depuis la fin de la guerre de
Corée, même après la fin de la Guerre froide. D’après les sources
américaines, ils auraient provoqué, jusqu’en 2000, la mort de 889 Coréens
3du Nord, 388 Coréens du Sud et 90 Américains . Ils ne se sont pas limités
non plus à cette zone. En 1987, un attentat attribué à des agents nord-coréens
fut perpétré contre un Boeing de la Korean Airlines, provoquant la mort de
115 personnes. En 1996, 24 agents nord-coréens et quatre Sud-Coréens
furent tués lors d’une tentative d’infiltration d’un sous-marin de poche en
Corée du Sud. En 1999, un affrontement naval dans la zone contestée de la
mer Jaune coûta la vie à une vingtaine de marins nord-coréens. Deux ans
après la rencontre historique entre les deux leaders coréens, Kim Jong-il
(Nord) et Kim Dae-jung (Sud), et le prix Nobel de la Paix attribué à ce
dernier pour ses efforts en faveur d’un rapprochement pacifique avec
l’adversaire, un nouvel accrochage naval coûta encore plusieurs vies sud et
4
nord-coréennes en 2002 …
La récurrence de ces accrochages souvent mortels, dont les
responsabilités exactes ne sont pas toujours bien établies, n’est qu’un
symptôme. Telle une zone sismique que le frottement de plaques tectoniques
rend hautement instable, la péninsule coréenne semble vouée à des secousses
chroniques. Si la sismologie permet de comprendre les phénomènes de
subduction, l’histoire et la science politique s’avèrent indispensables pour
éclairer les origines et le contexte des tensions et des crises actuelles.
Carrefour stratégique entre la Chine, la Russie et le Japon, dont le contrôle
est traditionnellement recherché par les puissances en quête d’une influence

1 Associated Press, 24 mai 2013.
2 Hochul Lee, « China in the North Korean Nuclear Crises: “interest” and “identity” in foreign
behavior », Journal of Contemporary China, vol. 22, n° 82, p. 312-331.
3 Conrad Crane, « Killing Vultures, Containing Communism, and Venting Pressure:
International Impacts of the Korean War », Senshi kenkyu nenpo, vol. 10, n° 3, 2007, p.
88114 (http://www.nids.go.jp/publication/senshi/pdf/200703/7.pdf).
4 Cf. chronologie des tensions et accrochages entre les deux Corées dans une dépêche AFP
citée par Le Point, 20 mai 2010.
19
LA GUERRE DE COREE
dominante sur l’Asie du Nord-Est, la Corée a toujours souffert de la rivalité
1des puissances continentales et maritimes, asiatiques ou occidentales . Bien
mal nommée en Asie, la Guerre froide a poussé cette rivalité à son
paroxysme et a convaincu chacun des deux régimes qui l’ont à la fois subie
et instrumentalisée, de ne renoncer à aucun prix à l’objectif d’une
réunification à son bénéfice. Certains officiels et analystes américains
n’admettent-ils pas désormais, à l’instar de l’ancien secrétaire à la Défense
William Perry, que le programme nucléaire nord-coréen est une conséquence
directe de la guerre, en particulier de la campagne aérienne dévastatrice que
les États-Unis ont conduite en Corée du Nord en l’accompagnant de menaces
d’un recours à l’armée atomique ? L’après-Guerre froide n’a-t-il pas non
plus conforté la dictature communiste dans une perception – non dénuée de
rationalité – d’une insécurité permanente et d’une menace toujours actuelle ?
Tandis que Pyongyang perdait l’assurance de ses soutiens politico-militaires
traditionnels, de plus en plus tentés par le rapprochement avec Séoul,
Washington resserrait son alliance militaire avec la Corée du Sud, dans le
cadre d’un Combined Forces Command à la tête duquel se trouve un général
américain à quatre étoiles prêt à assumer, en cas de conflit, le
commandement de l’ensemble des forces américano-sud-coréennes… Plus
que la trentaine de milliers de soldats américains restés sur place, qui ne
représentent pas en tant que tels une menace, le risque d’une attaque-surprise
des États-Unis et de la Corée du Sud, fondée sur leur supériorité
technologique, continue d’inquiéter Pyongyang. D’autant que le retrait des
armes nucléaires tactiques de la Corée du Sud et des porte-avions du
Pacifique (mais pas des sous-marins), décidé par le président George
W. Bush, en 1992, n’a pas fait disparaître la menace héritée de la guerre de
Corée d’un recours aux armes nucléaires, en cas d’invasion terrestre de la
2Corée du Sud par les troupes nord-coréennes .
Ainsi l’actualité contribue-t-elle à éclairer l’un des paradoxes de l’impact
d’une guerre de Corée inachevée : à la fois source de graves tensions entre
les deux États rivaux ; mais aussi facteur inhibant de toute velléité

1 On trouvera d’utiles éléments de contextualisation historique des (dés)équilibres de
puissance en Asie du Nord-Est dans l’étude de Pierre Grosser : « L’Asie du Nord-Est face à la
montée en puissance de la Chine », Laboratoire de l’Irsem, n° 1, 2012
(www.defense.gouv.fr/.../file/Labo_2012_n1_ASE_Chine.pdf), et pour une approche
complémentaire, issue des sciences politiques : Antoine Bondaz, « An Unprecedented Power
Shift and the Revival of East Asia », Laboratoire de l’Irsem, n°5, 2012
(www.defense.gouv.fr/.../Labo_2012_n5_Powershift_ASE-.pdf).
2 Selig Harrison, « The Missiles of North Korea: How Real a Threat ? », World Policy
Journal, vol°17, n° 3, automne 2000, p. 13-24.
20
LA GUERRE DE COREE
d’escalade militaire sérieuse, en raison de l’acuité de la mémoire collective
1des drames qu’elle a nourrie chez tous les Coréens .


LA GUERRE DE COREE, PIERRE DE TOUCHE DE LA GUERRE FROIDE, AU CŒUR
D’UN RICHE DEBAT HISTORIOGRAPHIQUE

Cette prégnance et cette ambiguïté de l’héritage de la guerre de Corée
rendent plus impérieuses encore l’analyse et la recherche historiques. Or,
voilà un pan de l’histoire de la guerre froide singulièrement négligé en
France. Heureusement abordée dans les grandes et incontournables synthèses
2 3sur la Guerre froide, la Corée ou la Chine , l’historiographie de la guerre de
Corée proprement dite se trouve réduite à une maigre poignée d’ouvrages
d’histoire – anciens ou déconnectés des évolutions de l’historiographie
4 5internationale – et de géopolitique . D’une manière générale, l’Asie n’est
pas le continent de prédilection des spécialistes français des relations
internationales ou de l’histoire militaire qui, à l’exception peut-être de la
guerre d’Indochine, ont privilégié les théâtres européen et africain. Et
encore, les synthèses de quelque ampleur sur les conflits indochinois
ontelles souvent été abandonnées à des observateurs extérieurs au monde
académique – et parfois témoins directs des convulsions de cette région – ou
aux spécialistes venus des aires régionales.

1 Plus que les médias occidentaux ne le donnent à voir, bien des Coréens du Sud, liés en dépit
de tout à une même communauté de souffrances, réalisent sans doute que l’escalade verbale
de la Corée du Nord est peut-être surtout destinée à la scène intérieure : Keeseok Kim, « Why
South Korea downplays the North Korean threat », 18 avril 2013 ;

(http://www.eastasiaforum.org/2013/04/18/why-south-korea-downplays-the-north-koreanthreat/).
2 Alain Delissen, « Chapitre IV. Un demi-siècle de division (1945-1998) : Guerre froide,
guerre civile et réunification », in Hartmut O. Rotermund (dir.), L’Asie orientale et
e eméridionale aux XIX et XX siècles. Chine, Corée, Japon, Asie du Sud-Est, Inde, Paris, PUF,
coll. « Nouvelle Clio », 1999, p. 197-210 ; André Fabre, Histoire de la Corée, Paris,
L’Asiatèque, 2000 ; Pascal Dayez-Burgeon, Histoire de la Corée, des origines à nos jours,
Paris, Tallandier, 2012.
3 Dont celles de Philippe Richer et Jean-Luc Domenach, et de François Joyaux.
4 Claude Delmas, Corée 1950. Paroxysme de la Guerre froide, Bruxelles, Complexe, 1982 ;
Patrick Souty, La guerre de Corée 1950-1953. Guerre froide en Asie orientale, Lyon, Presses
universitaires de Lyon, coll. « Conflits contemporains », 2002.
5 François Joyaux, Géopolitique de l’Extrême-Orient, t. II, Frontières et stratégies ;
Bruxelles, Complexe, 1993 ; Yoo Jung-hwan, « Séoul », in Yves Lacoste (dir.), Dictionnaire
de géopolitique, Paris, Flammarion, 1993 ; Hérodote, « Géopolitique de la péninsule
ecoréenne », n° 141, 2 trimestre 2011.
21
LA GUERRE DE COREE
Il en va tout autrement aux États-Unis. Certes, la guerre de Corée est
1longtemps restée dans ce pays aussi une guerre sinon « oubliée » ou
2« inconnue » , du moins souvent mal comprise et fortement marginalisée
dans la mémoire collective des Américains, telle une strate vite recouverte
entre les victoires planétaires de la Seconde Guerre mondiale et l’humiliante
défaite au Vietnam. Victime collatérale de la polarisation et du dynamisme
de l’historiographie de la guerre du Vietnam, celle de la guerre de Corée a
pourtant produit des travaux nombreux et importants. Les divergences qui
ont animé leurs auteurs, auxquels l’ouverture partielle des archives des pays
communistes a fourni de nouvelles armes, s’expliquent aisément : la guerre
de Corée est l’une des pierres de touche de la Guerre froide. Elle se révèle
fondamentale pour comprendre la nature et le sens de la rivalité qui a déchiré
les grandes puissances après la Seconde Guerre mondiale.
L’une des grandes questions en débat a porté sur les origines de la guerre
et l’opportunité de l’intervention occidentale en Corée – essentiellement des
États-Unis.
La vision historiographique longtemps dominante faisait de Kim Il-sung
et de Staline les complices cyniques d’une agression caractérisée, qui a
commencé par la violation d’une frontière internationale par l’armée
nordcoréenne. Contre cette thèse « traditionnelle » ou « orthodoxe » d’une guerre
3nécessaire pour mettre au pas les velléités supposées expansionnistes et
belliqueuses de Moscou et de Pékin, s’est érigée celle des « révisionnistes »
qui ont mis en évidence la responsabilité américaine dans l’engrenage et la
poursuite d’une guerre civile qui, selon eux, auraient abouti bien plus vite à
la victoire nord-coréenne sans leur intervention. Déjà, parmi les rares
journalistes occidentaux qui avaient pu se rendre en Corée juste après la
Seconde Guerre mondiale, Edgar Snow avait publié, dans le Sunday Evening
Post du 30 mars 1946, un article peu connu qu’il commençait ainsi : « When
everything has been said about our occupation of Korea, probably the most
significant thing is that we stopped a revolution here. » Le coût en fut élevé :
à la veille du déclenchement officiel de la « guerre de Corée », le 25 juin
1950, la répression anticommuniste et la guerre de guérilla avaient déjà

1 Clay Blair, The Forgotten War: American in Korea, 1950-1953, New York, Crown
Publishing Group, 1987.
2 Jon Halliday et Bruce Cumings, Korea: The Unknown War, New York, Pantheon Books,
1988.
3 Cette thèse a été défendue très tôt par des historiens tels que David Rees (Korea: The
Limited War, New York, St. Martin’s, 1964) ou, plus tard, par le Britannique Max Hasting
(The Korean War, New York, Simon & Schuster, 1987). Ses partisans se sont félicités que
l’intervention américaine eût contrecarré avec succès « l’agression communiste », tout en
regrettant qu’elle n’eût pas permis d’infliger une défaite décisive à la Chine populaire ni de
réunifier la Corée.
22
LA GUERRE DE COREE
1provoqué la mort d’une centaine de milliers de personnes ! Pour Bruce
2Cumings, le chef de file de l’école qualifiée aux États-Unis de révisionniste ,
la guerre de Corée fut essentiellement une guerre civile, comparable à la
guerre d’Espagne, née dans les années 1930 alors que la Corée était sous le
joug colonial du Japon. Mais la responsabilité des États-Unis – et de son
allié sud-coréen – lui semble déterminante dans l’internationalisation,
l’aggravation puis la prolongation du conflit. L’inflation des incidents
précédant le déclenchement de l’offensive nord-coréenne, en 1950, ne peut
se comprendre sans tenir compte de la brutalité de la répression
anticommuniste. En menant alors une véritable guerre contre le Parti
communiste, non sans de graves amalgames, les États-Unis, dont les troupes
de combat occupaient la péninsule, suscitèrent les premières velléités
d’invasion nord-coréenne dès 1946. Ils présidèrent parallèlement à la
naissance d’un gouvernement conservateur dont la direction fut confiée à un
patriote en exil, Syngman Rhee – candidat de l’OSS (Office of Strategic
Affairs ou Bureau des services stratégiques) mais non du Département d’État
– que son anticommunisme aveugle conduisit à une véritable chasse aux
sorcières. À la veille de l’invasion nord-coréenne, l’État sud-coréen pouvait
s’apparenter à un véritable État colonial. Bruce Cumings souligne d’ailleurs
que son interprétation a été relayée, dans la dynamique du processus de
libéralisation du régime sud-coréen après 1987, par les nombreux travaux de
jeunes intellectuels sud-coréens sur les forces de résistance à la dictature
sud-coréenne, les soulèvements qu’elles ont organisés et les massacres dont
3les acteurs ont pu être les victimes, entre 1945 et 1948 .
Né dans le sillage de la « nouvelle histoire » de la Guerre froide inspirée
4
par John G. Lewis , un troisième courant incarné par William Stueck, «
néotraditionnaliste » ou « néo-orthodoxe », s’est efforcé à une synthèse plus
équilibrée. Tout en reconnaissant l’importance des facteurs internes à la
Corée, ses défenseurs considèrent que la guerre de 1950-1953 a été modelée
d’emblée par les facteurs internationaux et, par conséquent, que la réponse
des États-Unis était adaptée. Après la défaite de la Chine nationaliste
(ressentie comme une perte par les Américains) et le succès croissant des
Occidentaux dans le blocage de l’expansion du communisme en Europe
(perte pour les Soviétiques), aucun des deux Grands n’était prêt à accepter la

1 Jon Halliday, « Anti-Communism and the Korean War (1950-1953) », The Socialist
Register, vol. 21, 1984, p. 130-163.
2 Bruce Cumings (éd.), Child of Conflict: The Korean-American Relationship, 1943-1953,
Seattle, University of Washington Press, 1983 ; Bruce Cumings, The Origins of the Korean
War: Liberation and the Emergence of Separate Regimes 1945-1947, Princeton, NJ,
Princeton University Press, 1981 (réédition 1990).
3 Interview de Bruce Cumings dans L’Histoire, n° 385, mars 2013.
4 John L. Gaddis, We Now Know: Rethinking Cold War History, New York, Oxford
University Press, 1997.
23
LA GUERRE DE COREE
« perte » de la Corée. Quant à la Chine, qui n’est pas tenue pour responsable
de ce conflit, William Stueck pense que son intervention fut motivée par des
raisons à la fois internes et géostratégiques : la volonté de mobiliser les
forces révolutionnaires en Chine, mais aussi d’empêcher une hégémonie
1potentielle des États-Unis en Asie, en cas de défaite de la Corée du Nord .
Les travaux de Chen Jian avaient montré précédemment que les
communistes chinois s’étaient préparés à un conflit armé avec les États-Unis
bien avant le déclenchement de la guerre de Corée. Les sachant farouches
adversaires de sa révolution, Mao savait qu’ils étaient susceptibles de frapper
militairement son pays. Aussi, lorsque MacArthur lança la contre-offensive
contre les troupes nord-coréennes, à l’automne 1950, le Bureau politique,
craignant qu’elle ne fût le prélude à une attaque contre la Chine, ne fut pas
long à décider l’intervention des troupes chinoises dans le conflit,
2intervention à laquelle s’était refusé Staline … Mao redoutait apparemment
moins que ce dernier un conflit avec les États-Unis et resta jusqu’à la fin
convaincu qu’ils ne déclencheraient pas une troisième guerre mondiale pour
un territoire aussi modeste. Il caressait aussi l’espoir d’exploiter à son profit
3la rivalité avec l’URSS . Plus récemment, Hajimu Masuda a réévalué
l’importance des facteurs internes, en soulignant que la persistance d’une
opposition interne à l’engagement militaire en Corée, largement influencée
par la mémoire de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre civile, avait
conduit Mao, malgré le sursaut patriotique consécutif aux premières
victoires, à politiser sa stratégie militaire. C’est donc aussi avec l’intention
de consolider un régime à peine établi et encore contesté que Mao aurait
ordonné aux volontaires, contre le vœu de leur commandant en chef, le
4
maréchal Peng Dehui, d’envahir la Corée du Sud en décembre 1950 .

1 William Stueck, The Korean War: An International History, Princeton, NJ, Princeton
University Press, 1995 ; Rethinking the Korean war: a new diplomatic and strategic history,
Princeton, NJ, Princeton University Press, 2002. Sur les responsabilités de Staline, voir aussi :
Kathryn Weathersby, « Korea, 1949-50. To Attack, or Not to Attack? Stalin, Kim II Sung,
and the Prelude to War », Cold War International History Project Bulletin, n°5, printemps
1995 (http://www.wilsoncenter.org/sites/default/files/ACF1B1.pdf) ; et sa contribution à ce
volume quelques pages plus loin.
2 Jian Chen, China’s Road to the Korean War: The Making of the Sino-American
Confrontation, New York, Columbia University Press, 1994; Mao’s China and the Cold War,
Chapel Hill, NC, University of North Carolina Press, 2001 ; « In the Name of Revolution:
China’s Road to the Korean War Revisited », in W. Stueck (éd.), The Korean War in World
History, Lexington, KY, The University of Kentucky Press, 2004, p. 93-125.
3 Les bulletins n° 5, 6 et 7 du Cold War International History Project (1995-1996)
contiennent une sélection de documents, puisés dans le fonds des archives présidentielles
russes, sur le rôle des Soviétiques et des Chinois dans la guerre de Corée et les négociations
de Panmunjom.
4 Hajimu Masuda, « The Korean War through the Prism of Chinese Society: Public Reactions
and the Shaping of ‘Reality’ in the Communist State, October-December 1950 », Journal of
Cold War Studies, vol. 14, n° 3, été 2012, p. 3-38.
24
LA GUERRE DE COREE
Quoi qu’il en soit, l’intervention directe des troupes chinoises dans le
1conflit contribua à différer pour longtemps le rapprochement sino-américain .

Que l’on souscrive à l’une ou l’autre des thèses en présence, on ne saurait
lire les événements qui ont conduit à la guerre de Corée sans tenir compte
des travaux majeurs que ces historiens anglo-américains ont produits. Tous,
au demeurant, s’accordent à reconnaître que la guerre de Corée fut un
moment décisif de la Guerre froide qu’elle a contribué à militariser, et dont
elle a figé une série de divisions, en Corée, en Allemagne comme au sein de
l’Europe, en Indochine comme en Chine. Deux d’entre elles ont survécu à la
fin de la Guerre froide : la Chine et la Corée… Si la guerre de Corée a
2suscité dès les années 1980 des publications utiles en Chine , c’est en Corée
du Sud qu’elle nourrit la quantité la plus importante de travaux scientifiques
et mémoriels. Comment s’en étonner ? Le conflit, avec ses deux à trois
millions de morts civils et militaires et ses innombrables destructions, y a
laissé des cicatrices profondes. Il n’a pas permis la réunification d’une
péninsule qui demeure, aujourd’hui plus que jamais, une source majeure de
souffrance, de tension et d’inquiétude. Les historiens y privilégient une
explication combinant étroitement, comme dans le cas vietnamien, les
facteurs internes et les facteurs externes. Lors d’un séminaire de l’Asia
Centre et de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) sur la
péninsule coréenne, en 2006, le professeur Yoo Jung-hwan avait opposé une
vision de l’histoire « sud-coréenne », fondée sur la mise en valeur des
facteurs internationaux dans la lecture de l’histoire comme dans la recherche
des solutions à apporter au problème coréen, à une vision « nord-coréenne »,
3insistant au contraire sur les divisions internes . C’était occulter la diversité
de l’historiographie sud-coréenne et la volonté d’une partie de ses auteurs de
regarder en face, comme Bruce Cumings, les racines civiles du conflit, sans
en exclure les responsabilités sud-coréennes. Ceux-ci n’hésitent pas à en
situer le point de départ au printemps 1949, qui marque la recrudescence des
ecombats le long du 38 parallèle, ni par conséquent à relativiser la rupture du
25 juin 1950. Sans nier la responsabilité directe de Kim Il-sung, ils
soulignent en effet que son action, peut-être inspirée par l’exemple de la
guerre civile chinoise, n’a pas déclenché la guerre, mais qu’elle en a

1 Rosemary Foot, The Wrong War: American Policy and the Dimensions of the Korean
Conflict, 1950-53, Ithaca, Cornell University Press (CUP), 1985 ; A Substitute for Victory: the
Politics of Peacemaking at the Korean Armistice Talks, Ithaca, CUP 1990 ; The Practice of
Power: U.S. Relations with China Since 1949, Oxford, Clarendon Press, 1995.
2 Michael Hunt, « Beijing and the Korean Crisis, June 1950-June 1951 », Political Science
Quarterly, vol. 107, n° 3, automne 1992, p. 453-478.
3 Compte rendu en ligne sur :
http://www.frstrategie.org/barreFRS/publications/colloques/20060119.pdf
25
LA GUERRE DE COREE
seulement changé la nature, en précipitant le passage de la guérilla à la
1guerre conventionnelle .
Le soixantième anniversaire du « déclenchement » de la guerre, en juin
2010, a encore accru la visibilité des recherches coréennes qui lui ont été
consacrées, notamment lors du colloque international accueilli par
l’Université de Séoul, en mai 2010. Qu’il s’agisse des bombardements
américains sur les villes, les industries et les barrages d’irrigation ; de la vie
quotidienne, des réfugiés et des réactions de la diaspora ; des soldats blessés
et des familles séparées ; des pressions subies par certains prisonniers
communistes au moment du choix du pays de rapatriement ; de la mémoire
et de son utilisation diplomatique par les acteurs politiques, et même des
massacres perpétrés par les différents acteurs (entre plusieurs centaines de
milliers et un million de victimes civiles coréennes, selon les sources, de
1946 à 1953, dont une majorité attribuée aux forces de sécurité et
paramilitaires sud-vietnamiennes), les thématiques abordées sans tabou ont
montré que les historiens sud-coréens s’étaient déjà affranchis depuis
longtemps d’une histoire officielle longtemps monopolisée par l’État
sud2coréen, comme de la classique polarisation sur les origines du conflit .


LA NECESSITE D’UN RENOUVEAU DE L’INTERET POLITIQUE ET
HISTORIOGRAPHIQUE FRANÇAIS POUR LA PENINSULE COREENNE

Les Français ne pouvaient rester plus longtemps aussi indifférents à ce
foisonnement historiographique et mémoriel. D’abord, parce qu’ils ont
apporté à l’époque une contribution directe, bien que dans une mesure
inversement proportionnelle à leur présence en Indochine, à l’engagement
militaire de la coalition onusienne dans la guerre de Corée. Alors qu’il faisait
face à une situation difficile en Indochine, où combattaient déjà 150 000 de
ses hommes, c’est au nom de la rhétorique de la crédibilité et du
resserrement des liens avec l’allié américain que le gouvernement Pleven –
investi le 11 juillet après une énième crise gouvernementale – s’est décidé à
soutenir l’intervention onusienne sous commandement américain, puis à
mobiliser ses réserves pour y envoyer un aviso et un bataillon. La
combativité de ses hommes et l’ampleur des pertes – les plus importantes
parmi les forces des Nations Unies : au moins 262 morts et plus d’un millier
de blessés sur 3 400 combattants, relèves comprises – ont suscité

1 Shin Bok-ryong, « Kim Il-sung’s Intention to Begin the War », The Review of Korean
Studies, vol. 7, n° 3, 2004, p. 133-166.
2 Laurent Quisefit, compte rendu du colloque international « The Actors, the Korean War,
60 years after the Outbreak », 13-14 mai 2010, Séoul national University (Lettre de l’Irsem,
2010).
26
LA GUERRE DE COREE
l’admiration des alliés américano-sud-coréens. Ce premier engagement de
troupes sous mandat onusien inaugurait aussi une pratique française appelée
à une longue postérité, celle des opérations militaires au service de l’ONU.
Toutefois, Paris s’est aussi efforcé de jouer un rôle modérateur pour tenter de
edissuader le franchissement du 38 parallèle par les troupes
américano-sudcoréennes, puis, une fois celui-ci réalisé, d’éviter la désagrégation des
alliances et l’élargissement du conflit à la Chine – acteur qu’il entendait
1ménager pour faciliter une éventuelle conciliation sur l’Indochine .
Si l’engagement militaire de la France dans la guerre de Corée continue
de jouer un rôle positif dans les relations franco-sud-coréennes, qui a justifié
en 2007 la création d’un « chemin de la mémoire » sur les lieux mêmes des
2
combats du bataillon français , il ne saurait les résumer à lui seul. La France
eet la Corée ont développé des relations dès la fin du XIX siècle, dans le
contexte de l’expansion européenne en Asie-Pacifique. Depuis 1886, date de
la conclusion du premier traité d’amitié et de commerce, et plus encore à
partir des années 1970, après la longue rupture due à la période de
colonisation japonaise (1905-1948) puis à l’engagement de la Corée du Sud
dans la guerre du Vietnam, les relations entre Paris et Séoul se sont
développées dans tous les domaines, à la faveur du décollage économique de
3la Corée du Sud . Bien que la part de leurs échanges soit toujours demeurée
très modeste (inférieure à 2 %), la Corée du Sud est aujourd’hui le quatrième
partenaire asiatique de la France. Une décennie de négociations a permis de
mettre fin, en 2010, au vieux contentieux des archives royales coréennes
détenues depuis 1866 par la France et réclamées par la Corée du Sud, sous
forme d’un prêt renouvelable de cinq ans. Scellée depuis 2004 par un
« partenariat global », la relation bilatérale est marquée par des échanges de
visites de haut niveau et un dialogue régulier sur les grandes questions

1 Laurent Quisefit, « Le rôle de la France dans la guerre de Corée », communication au
colloque « 120 ans de relations diplomatiques entre la France et la Corée. 1886-2006 », Paris,
er1 et 2 juin 2006 ; « Le rôle de la France dans le conflit coréen (1950-1953), contribution à
une histoire diplomatique et militaire des relations franco-coréennes », thèse de doctorat Asie
Orientale et Sciences humaines, Université Paris 7-Denis Diderot, 2006 ; « The Korean War
as seen from France : Public Opinions and Political Perceptions », Seoul Journal of Korean
Studies, vol. 24, n° 1, juin 2011, p. 137-158. Sur l’engagement du bataillon français de Corée,
voir aussi : Jacques Vernet et Pierre Ferrari, Corée 1950-1953. L’héroïque Bataillon français,
Panazol, Lavauzelle, 2001 ; Ivan Cadeau, Le bataillon français de l’ONU en Corée,
19501953 : le combat méconnu des volontaires français, Vincennes, Service historique de la
Défense, 2010.
2 Laurent Quisefit, « The French Participation in the Korean War and the Establishment of a
“Path of Memory” in South Korea », Societies, 2013, à paraître.
3 e Sur les relations franco-coréennes au XIX siècle : Pierre-Emmanuel Roux, La croix, la
ebaleine et le canon. La France face à la Corée au milieu du XIX siècle, Paris, Cerf, 2012 ; et
sur les relations commerciales entre la France et la Corée du Sud : Jung Sang-chun, Les
relations commerciales franco-coréennes, vues d’Asie, Paris, L’Harmattan, 2004. Voir aussi
les synthèses mises en ligne sur le ministère français des Affaires étrangères.
27
LA GUERRE DE COREE
internationales, y compris les questions de sécurité, la non-prolifération des
armes nucléaires et la sécurité régionale. Elle semble appelée à se
développer encore.
En revanche, bien qu’un bureau de coopération culturelle et humanitaire
eût été ouvert à Pyongyang, en octobre 2011, la France demeure aujourd’hui
l’un des rares pays de l’Union Européenne à ne pas avoir accordé sa
reconnaissance diplomatique à la République populaire démocratique de
Corée à l’issue de la Guerre froide, à maintenir un niveau très faible de
relations politiques, économiques et culturelles.
Or l’incertitude stratégique dans laquelle la péninsule coréenne s’est
progressivement enfoncée ces dernières années, en dépit des velléités
ponctuelles de rapprochement entre les deux États rivaux et des épisodes de
négociations dans le cadre des Pourparlers à Six engagés à partir de 2003,
commande à des pays comme le nôtre de lui prêter une plus grande attention,
equi ne soit pas exclusivement tournée vers le sud du 38 parallèle. Les
auteurs du dernier Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité nationale
rappellent à juste titre qu’« une crise majeure en Asie aurait des
conséquences économiques, commerciales et financières très sérieuses pour
l’Europe », que « la péninsule coréenne reste divisée par l’une des dernières
frontières issues de la Guerre froide, qui est aussi la frontière la plus
militarisée du monde et l’une de celles autour de laquelle les incidents sont
les plus nombreux » ; et enfin, que la France, sans être « directement
menacée par des conflits potentiels entre puissances asiatiques, n’en est pas
moins très directement concernée à de multiples titres », notamment comme
membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies et de la
Commission d’armistice militaire du Commandement des Nations Unies en
Corée (UNCMAC) ; puissance présente dans l’océan Indien et dans le
1Pacifique ; et alliée des États-Unis . On serait tenté d’ajouter également :
comme puissance nucléaire, tant la posture nucléaire de la Corée du Nord
2« secoue l’équilibre de la terreur » , en précipitant le débat mondial sur la
viabilité de la théorie de la dissuasion nucléaire dans un monde post-Guerre
froide, où un nombre croissant d’États se familiarisent avec la technologie
des missiles et du nucléaire, où les risques de prolifération s’accroissent, et
avec eux celui que l’un des acteurs possédant la bombe atomique soit tenté
de s’affranchir d’une rationalité qui ne peut la concevoir autrement que
3comme une arme de non-emploi .

1 Livre Blanc Défense et Sécurité nationale 2013, Paris, La Documentation Française, 2013,
p. 32 et suiv.
2 Le Monde, 4 avril 2013.
3 Sur les mutations de la réflexion stratégique sur la dissuasion consécutives à la fin de l’ordre
bipolaire : Jean-Christophe Romer et Thierry Widemann (dir.), « La dissuasion », Les
Champs de Mars, La Documentation Française, n° 25, hiver 2013 (en particulier la
contribution de l’amiral Dufourcq dont la réflexion sur « l’intimidation stratégique,
28
LA GUERRE DE COREE
En 2010, à l’occasion du soixantième anniversaire du déclenchement de
la guerre de Corée, le jeune Institut de recherche stratégique de l’École
militaire (Irsem) avait rassemblé des spécialistes français et étrangers de
l’histoire des relations internationales, de la Guerre froide et de la guerre de
Corée. Le colloque international qui a été organisé sous son impulsion, avec
le soutien des comités d’amitié France-Corée du Sud de l’Assemblée
nationale (alors présidés par le député-maire de Saint-Mandé Patrick
1Beaudouin) et du Sénat (présidé par le sénateur Michel Guerry) , a permis de
mieux comprendre l’histoire, la mémoire et l’actualité de cette guerre. À la
vingtaine de participants sollicités venus de France, de Corée du Sud, des
États-Unis et de Russie, il a paru opportun d’ajouter ultérieurement une
poignée d’autres auteurs pour faire découvrir de nouvelles recherches et
renforcer les thématiques politico-stratégiques privilégiées dans le colloque,
notamment sur la période la plus contemporaine. Au moment où ce livre
collectif voit enfin le jour, je veux exprimer ma gratitude aux auteurs pour
leur contribution et pour leur patience, et mes remerciements chaleureux aux
membres du petit secrétariat éditorial qui a permis de parfaire ce manuscrit :
Antoine Bondaz, Jeanne Briand et Laurent Quisefit, par ailleurs auteurs de
ce volume, et Élodie Brissaud, étudiante en stage à l’Irsem pendant l’été
2013. Sur les origines, les modalités et les conséquences de la guerre de
Corée, les confirmations et les apports historiographiques des auteurs sont
riches. On se contentera, pour clore cette introduction, d’en résumer les plus
importants.

Les origines, le contexte et les enjeux diplomatiques

Le processus de décision au sein du camp communiste se trouve au cœur
de plusieurs contributions. Grande spécialiste de ce conflit aux États-Unis,
Kathryn Weathersby revient sur l’historiographie des origines en prenant à
rebours les thèses de Bruce Cumings. Non seulement l’occupation soviétique
en 1945 a figé la Corée du Nord dans un système économique autarcique qui
l’a en grande partie coupée de ses liens traditionnels avec la moitié
méridionale de la Corée, le Japon et la Mandchourie ; mais les décisions de
Staline, révélées par de nombreuses archives soviétiques déclassifiées, ont eu
un effet déterminant sur le déclenchement de la guerre, en particulier sur les
choix stratégiques du jeune Kim Il-sung qui était encore profondément
dépendant de Moscou. Inquiet d’une résurgence de la menace japonaise, puis
de la présence d’un gouvernement anticommuniste à Séoul et du risque
nettement surestimé d’une guerre prématurée avec les États-Unis – lesquels

affrontement déterminé de la volonté adverse » éclaire, sans traiter cette question
expressément, la posture nord-coréenne).
1 On trouvera le texte de leurs interventions au colloque en annexe de ce volume.
29
LA GUERRE DE COREE
s’étaient pourtant efforcés de dissuader les velléités belligènes des dirigeants
sud-coréens – ; soucieux de défendre son statut de leader encore incontesté
du mouvement communiste mondial pour éviter un relâchement de l’alliance
sino-soviétique au profit d’un rapprochement sino-américain, Staline a
d’abord refusé de donner son feu vert à Kim Il-sung qui le pressait, depuis sa
visite de mars 1949 à Moscou, de l’autoriser à réunifier la péninsule
coréenne. Il s’est finalement laissé convaincre en janvier 1950, après le
retrait des troupes d’occupation américaines de Corée du Sud (juin 1949,
après avoir été plusieurs fois repoussé), l’explosion de la première bombe
atomique russe (août 1949), puis surtout, la prise de pouvoir des
communistes en Chine sans réaction militaire des États-Unis (octobre 1949)
et la lecture de rapports secrets américains dérobés par ses espions à
Washington, qui anticipaient de quelques jours l’exclusion officiellement
annoncée par l’administration Truman, le 12 janvier 1950, de l’Asie
continentale – et donc de la péninsule coréenne – du périmètre de défense
américain. En somme, démontre Kathryn Wethersby, sa perception d’un
changement du rapport de forces international en faveur du camp
communiste a été le facteur décisif du retournement du maître du Kremlin.
Partageant avec Kim Il-sung le même espoir d’une guerre courte et la même
relative confiance dans la non-intervention des États-Unis, il a donné son
accord au changement de stratégie réclamé au dernier moment par le leader
nord-coréen, en faveur d’une offensive terrestre massive à travers le
e38 parallèle. Il s’est sans doute montré prompt à accorder une aide militaire
à la Corée du Nord, dont le secret engagement de pilotes soviétiques est resté
1le symbole, pour ne pas la voir perdre . Mais, dans l’esprit du dictateur

1 L’aide aérienne des Soviétiques a été réclamée avec insistance par le général Peng Duhai,
qui commandait l’Armée des volontaires du peuple chinois, pour soutenir son offensive.
Staline a donc envoyé 13 divisions aériennes en Chine et livré près de 600 avions à son allié.
Cependant, échaudés par l’ampleur de leurs pertes en mission offensive, les Chinois, faute
d’expérience suffisante, n’en ont fait qu’un usage purement défensif : Xiaomong Zhang,
« China and the Air War in Korea, 1950-1953 », The Journal of Military History, vol. 62, n° 2,
avril 1998, p. 345, cité par Jean-Christophe Noël, « L’armée de l’air chinoise », in
P. Journoud (dir.), L’évolution de la puissance et de l’influence de la Chine depuis la guerre
froide, Paris, L’Harmattan, à paraître. Outre cette aide massive qui a permis à la Chine
epopulaire de forger la 3 armée de l’air du monde, Staline a accepté d’engager des pilotes
soviétiques dans le ciel coréen, en première ligne contre les Américains. Parmi ces vétérans
de la Seconde Guerre mondiale figuraient des as de l’aviation. Ils ont créé une surprise –
peutêtre aussi grande chez leur adversaire que l’acquisition de la bombe atomique un an
auparavant – en pilotant pour la première fois des avions de chasse Mig 15, capables de voler
plus haut et plus vite que leurs concurrents, le F-86 « Sabre ». Ces pilotes démontrèrent leur
supériorité dans plusieurs grandes batailles aériennes, en 1951, infligeant aux B-29 des dégâts
tels qu’il fallut renoncer à faire voler ces bombardiers de jour et envisager plus vite que prévu
le développement des armes nucléaires tactiques. L’aviation américaine eut plus de succès, en
revanche, dans la destruction du potentiel industriel de la Corée du Nord et de la Mandchourie,
et dans la réduction du ravitaillement des troupes terrestres communistes : Mark O’Neill,
30
LA GUERRE DE COREE
soviétique, l’effort principal devait être – et sera effectivement – supporté
par la Chine de Mao.
Passé la double surprise stratégique et tactique de l’offensive terrestre
nord-coréenne, les Occidentaux, encore marqués par le syndrome de
Munich, ont décidé de relever ce qui leur est apparu comme un véritable défi
alors que, dans l’esprit de Staline, il n’aurait pas dû être interprété ainsi.
Comme le montre Nicolas Vaicbourdt, l’administration Truman, revenue
d’une période de flottement dans la définition de sa politique asiatique, a
décidé de faire la guerre de Corée un test de la capacité des États-Unis et des
membres de la jeune Alliance atlantique à contenir le communisme, et à
concrétiser leur première coopération miliaire sous le leadership américain.
Bien que la Corée du Nord fût considérée comme un ennemi « secondaire »,
selon le terme de Dean Acheson, la Corée du Sud allait désormais être traitée
comme un avant-poste de l’Europe occidentale inclus dans la stratégie de
l’endiguement. La guerre permit aussi le renforcement de la présence
militaire américaine en Europe – priorité constante des États-Unis – et la
consolidation de l’OTAN, non sans fortes tensions, entre le Pentagone et le
département d’État ; entre les Américains, prêts à risquer une guerre
nucléaire contre la Chine, et leurs alliés européens de l’OTAN, partisans de
contenir le conflit.
Cette guerre fut aussi – paradoxalement, pour une organisation censée la
prévenir – la première de l’ONU, puisqu’elle a impliqué sous sa bannière les
forces de 16 États membres, aux côtés des troupes et sous le commandement
1des États-Unis . Les combats sur le terrain se sont accompagnés d’intenses
batailles diplomatiques, notamment au sein du Conseil de sécurité, dont
notre regretté collègue et ami russe, Ilya Gaiduk, nous dévoile une partie
des coulisses. L’URSS a délibérément pris pour cible la jeune organisation
internationale, en lui déniant toute légitimité d’intervenir militairement dans
cette « guerre civile », sans avoir pris la peine de recourir aux bons offices.
Or, profitant de sa politique de chaise vide au conseil de sécurité, que

« Soviet Involvement in the Korean War: A New View from the Soviet-era Archives », OAH
Magazine of History, vol. 14, n° 3, printemps 2000, p. 20-24 (article tiré notamment de sa
thèse : « The Other Side of the Yalu: Soviet Pilots in the Korean War », Florida State
University, 1996). Et sur la stratégie aérienne des États-Unis : Conrad C. Crane, American
Airpower Strategy in Korea, 1950-1953, Lawrence, University Press of Kansas, 2000.
1 En juillet 1953, au moment de la signature de l’armistice, les effectifs nationaux des 932 000
soldats placés sous les ordres du Commandement des Nations Unies se répartissaient ainsi,
par ordre décroissant : 590 911 soldats de la République de Corée, 302 483 Américains,
14 198 Britanniques, 6 146 Canadiens, 5 453 Turcs, 2 282 Australiens, 1 496 Philippins,
1 385 Néo-Zélandais, 1 271 Éthiopiens, 1 263 Grecs, 1 204 Thaïlandais, 1 119 Français,
1 068 Colombiens, 826 Sud-Africains, 819 Néerlandais, 900 Belges et 44 Luxembourgeois.
Quelques autres pays ont fourni une assistance médicale (chiffres du United Nations
Command indiqués sur le site Internet du commandement des United States Forces Korea :
http://www.usfk.mil/usfk/content.united.nations.command.68).
31
LA GUERRE DE COREE
l’auteur considère comme une erreur tactique, les États-Unis parvenaient à
mobiliser une large majorité des membres derrière eux. Ultérieurement, la
jeune organisation internationale a pu néanmoins jouer un rôle temporisateur
dans les relations américano-soviétiques, par le truchement de certains États
membres, qui prouve que ni les États-Unis ni l’URSS n’étaient prêts à
sacrifier la diplomatie multilatérale sur l’autel de leurs ambitions
conflictuelles.
Parmi ces États membres, deux puissances européennes étaient déjà en
guerre en Asie du Sud-Est : la Grande-Bretagne – plus important
contributeur à l’effort de guerre en Corée, après les États-Unis – et la France.
Londres, aux prises avec une insurrection communiste en Malaisie, et Paris,
engagé dans une guerre difficile et incertaine en Indochine, pensaient que
leur participation à la guerre en Corée les aiderait à protéger leurs intérêts en
Extrême-Orient qu’ils considéraient comme une garantie de leur statut de
puissance asiatique et donc mondiale. Inquiètes, cependant, des risques
d’internationalisation du conflit, elles ont tenté de peser, parfois avec succès,
sur les décisions américaines, et amorcé un changement de perception de
leur propre puissance. Ainsi, la Grande-Bretagne, dont Claire Sanderson
analyse les motivations et le rôle dans ce conflit, a cherché, en faisant le
choix d’une importante participation militaire, à renforcer la relation
angloaméricaine, à accroître l’aide des États-Unis pour la sécurité du continent
européen, et à consolider son statut de puissance internationale. Mais,
prenant conscience des limites (notamment économiques) de ses ambitions,
elle a ensuite contribué à atténuer le caractère agressif de certaines
formulations américaines, comme à dissuader Washington de concrétiser des
projets militaires plus agressifs vis-à-vis de la Chine. Quant à la France,
Pierre Grosser montre, dans une réflexion sur les interactions entre les
conflits coréen et indochinois, qu’elle sut jouer, d’abord de cette
interdépendance globale et de la rivalité sino-américaine pour obtenir une
forte augmentation de l’aide américaine et revendiquer sa part dans la
définition de la stratégie globale des Alliés (avec moins de succès sur ce
dernier point), puis de l’armistice coréen pour favoriser la paix en Indochine.
Or la menace d’une intervention américaine et le risque d’un échec des
négociations, comme dans le conflit coréen, ont effectivement incité la
Chine à adopter une posture coopérative sur l’Indochine.
Enfin, pour les adversaires coréens comme pour leurs alliés, la question
des prisonniers de guerre est vite devenue un enjeu diplomatique majeur. De
fait, l’étude des archives du Comité international de la Croix-Rouge dans
l’un des plus importants camps de prisonniers détenus par le commandement
des Nations Unies, Kojedo, permet à Jeanne Tak de confirmer que la
politique officielle de « rapatriement volontaire », qui a conduit 130 000
prisonniers de guerre chinois et nord-coréens à choisir l’exil en Corée du
32
LA GUERRE DE COREE
Sud et à Taiwan, et contribué à propager l’image d’une victoire des
ÉtatsUnis, a en réalité masqué nombre de dérives ségrégationnistes et de
pratiques violentes perpétrées par les gardiens sud-coréens à l’encontre des
prisonniers communistes. Les graves incidents que celles-ci ont parfois
suscités, dénoncés par le Comité international de la Croix Rouge (CICR), ont
mis en évidence des failles dans les conventions de Genève sur les
prisonniers de guerre. Laurent Quisefit restitue, quant à lui, le sort d’une
catégorie méconnue de prisonniers, celui des quelque 70 résidents français et
étrangers (missionnaires, nonnes et diplomates, pour la majorité d’entre eux)
qui ont été détenus par la Corée du Nord, d’abord à Pyongyang lors de
l’occupation du Sud en juin-juillet 1950, puis à proximité de la frontière
chinoise, au terme de longues marches dont beaucoup ne sont jamais
revenus.

Les innovations et enseignements tactiques et stratégiques

Plusieurs auteurs développent les aspects stratégiques et tactiques d’une
guerre qui restera dans l’histoire comme le seul affrontement militaire direct
entre les États-Unis et leur allié coréen, d’une part, les Nord-Coréens, les
Soviétiques et les Chinois de l’autre. Sans craindre d’égratigner les
mémoires héroïsantes de ce conflit, ils insistent plus particulièrement sur les
erreurs commises dans les deux camps et sur les divergences entre alliés.
Du point de vue américain, le débarquement d’Inchon – la plus connue
des quatre grandes opérations amphibies des six premiers mois de la guerre,
dont le colonel Boose rappelle les grandes étapes et les principales leçons
qui en ont été tirées par l’armée américaine – a certes constitué une initiative
stratégique audacieuse, décidée par le général MacArthur contre l’avis
presque unanime des généraux concernés. Mais, comme le montre Jacques
Vernet, le succès de cette manœuvre n’a pu être ensuite exploité, faute
d’une entente étroite entre les principaux commandants américains, d’un
plan d’opérations cohérent, et d’une juste appréciation des signaux
diplomatiques et militaires émis par les Chinois. Ces défaillances
opérationnelles ont provoqué de graves désillusions lors de la
contreoffensive en Corée du Nord, trop tardivement engagée et mal préparée par le
général MacArthur auquel les grands responsables militaires américains
n’ont pas osé s’opposer.
Aguerris par trente ans de guerre civile et contre les Japonais, les quelque
1 700 000 « volontaires » chinois ont conduit la contre-offensive jusqu’à la
prise de Séoul, en janvier 1951, en faisant preuve d’un grand courage et de
beaucoup d’habileté dans le combat mobile. Sans doute, leur succès ne
doitil pas occulter le coût humain des opérations, ni les défaillances dont les
responsables militaires chinois ont discrètement tiré les leçons. Mais il a de
33
LA GUERRE DE COREE
facto acculé les troupes américaines à la retraite la plus longue de toute leur
histoire militaire – et donc à leur première grave et humiliante défaite – dont
Michel Goya recense les principales causes. Aussi, pour sauver la face, les
États-Unis n’ont-ils eu d’autre choix que de recourir à la mobilisation d’une
force militaire considérable.
Dans le domaine aérien, en particulier, ils ont opté pour des
bombardements massifs, notamment au napalm et avec la nouvelle bombe de
500 livres, d’abord sur les objectifs industriels, puis sur les villes et les
villages, et même sur les digues, en 1953. Après avoir rappelé les grandes
étapes de la guerre aérienne et le développement de sa mémoire héroïsante
dans le double contexte de la Guerre froide et de la défense des théories de
l’Airpower, Claude d’Abezac-Epezy souligne, en s’appuyant sur les
conclusions formulées dès 1952 par le théoricien français Camille Rougeron,
que les bombardements stratégiques ont connu un rendement marginal
décroissant et que les bombardements de terreur se sont avérés inefficaces,
voire contre-productifs.
Au sein de l’institution militaire française, les leçons tactiques et
techniques du conflit ont été tirées à chaud par une petite équipe d’officiers
d’état-major exhumée de l’oubli par Ivan Cadeau. Celle-ci fut envoyée en
Corée du Sud en 1950, parallèlement au bataillon de volontaires, par un
gouvernement français soucieux de préparer l’armée française à l’éventualité
d’un conflit avec l’URSS et ses alliés. Fondée tant sur l’observation directe
que sur la traduction d’une abondante documentation américaine, cette
mission, bien qu’elle n’ait guère pu être exploitée, fut l’un des premiers
« retours d’expérience » de l’armée française sur un conflit de haute intensité
postérieur à la Seconde Guerre mondiale. Jean-Marc Le Page nous rappelle
que ce conflit fut aussi une guerre du renseignement à laquelle les services
efrançais ont pris toute leur part. Ainsi ont-ils pu, grâce au 2 bureau en Corée
du Sud et à leurs autres sources, à Tokyo ou en Indochine, apporter des
informations utiles aux autorités françaises, à Paris comme à Hanoi, et les
partager avec leurs homologues américains. Peu connues des alliés, les
forces chinoises, en particulier, sont restées un objet de renseignement – et
d’échanges de renseignements – au moins jusqu’à la fermeture de la dernière
source française en Corée, en 1965.

L’impact régional et international

La guerre de Corée n’a pas seulement eu un impact déterminant sur la
politique étrangère et de défense des États-Unis qu’elle a contribué à
remilitariser, au profit de la constitution d’un Cold War national security
34
LA GUERRE DE COREE
1state , elle a eu des conséquences directes sur les relations transatlantiques et
sur la construction européenne. Comme le montre Jenny Raflik, l’offensive
nord-coréenne, perçue en Europe comme une diversion destinée à masquer
une offensive soviétique à l’Ouest, a accéléré la réorganisation de l’OTAN,
avec l’apparition d’un secrétaire général permanent et l’adhésion de deux
nouveaux pays en 1952, la Grèce et la Turquie. Elle a précipité le
réarmement de ses membres, tout en contraignant la France à accepter celui
de l’Allemagne de l’Ouest (RFA) et son intégration ultérieure dans
l’Alliance. D’une façon plus inattendue, elle a stimulé de nouvelles
initiatives dans le processus de construction européenne destinées à souder
l’Allemagne à l’Europe, comme en témoigne le projet – finalement avorté –
d’une armée européenne.
En Asie, la guerre a imprimé une marque profonde sur les rapports de
force entre puissances. Elle a renforcé la Chine dans sa crainte d’être
encerclée par des puissances hostiles et, par conséquent, dans sa quête de
2sécurité . Hajimu Masuda révèle ici l’impact politique et sociétal important
qu’elle a eu sur le Japon. Les risques d’extension du conflit et les pressions
de l’allié américain ont, certes, contribué à mettre un terme au débat sur la
fermeture des bases américaines et à lever le tabou entretenu autour du
réarmement depuis la défaite de 1945. Soutenu alors par une majorité de
l’opinion, le Premier ministre Ashida a créé, le 26 août 1950, une force
d’autodéfense de l’île – la National Police Reserve, prélude aux futures
forces d’autodéfense. Mais, ce processus de réarmement, en réveillant la
mémoire traumatique de la Seconde Guerre mondiale, a dû être interrompu
face à la renaissance d’une opposition active du parti démocrate, des femmes
et des étudiants, redevenue majoritaire en 1953.
La guerre de Corée a directement contribué à l’ascension internationale et
au décollage économique du Japon, dont Dominique Barjot analyse les

1 Ce concept renvoie à une série de décisions prises à Washington pendant ou après la guerre
de Corée, telles que l’augmentation des budgets et des effectifs militaires ; le renforcement
des alliances militaires autour de l’URSS et de la Chine, l’introduction d’un « programme de
loyauté » destiné à débusquer les menaces sécuritaires pour le gouvernement fédéral ; etc. :
Daniel Yergin, Shattered Peace: The Origins of the Cold War and the National Security State,
New York, Houghton Mifflin, 1977 ; Spencer Tucker (ed.), Encyclopedia of the Cold War: a
epolitical, social, and military history, Santa Barbara, Calif., ABC-CLIO, 2010 (2 ed.). Sur les
origines et la persistance de la culture de sécurité nationale de Guerre froide dans le discours
des réalistes américains : David Grondin, « (Re)Writing the “National Security State”: How
and Why Realists (Re)Built the(ir) Cold War », Occasional Paper n°4, Center for United
States Studies, UQAM, 2004
(http://www.ieim.uqam.ca/IMG/pdf/rewriting_national_security_state.pdf).
2 Chen Jian, China’s Road to the Korean War: The Making of the Sino-American
Confrontation, New York, Columbia University Press, 1994 ; Mao’s China and the Cold
War, Chapel Hill, NC, University of North Carolina Press, 2001, et se reporter à la
bibliographie pour ses autres publications.
35
LA GUERRE DE COREE
grandes caractéristiques. Entre 1951 et 1953, les Japonais ont rapidement
bénéficié des nombreuses commandes de l’US Army et de l’accroissement
du commerce mondial. Malgré l’apparition précoce de certaines faiblesses
structurelles, telles qu’un fort endettement bancaire, le pays a même connu
un « boom légendaire » – son premier boom pacifique, entraîné par un fort
taux d’exportations et d’investissements –, avec une croissance activement
soutenue par l’Etat, de 15 % en moyenne entre 1952 et 1971. L’aide
américaine n’a pas seulement facilité le décollage du Japon : versée
massivement, entre 1950 et 1960, elle a permis aussi à la Corée du Sud,
comme le montre Rang-Ri Park-Barjot, de s’affranchir progressivement de
la pauvreté dans laquelle l’avait plongé la guerre. Avec un PNB nettement
inférieur à 100 dollars/hab. tout au long de la décennie 1950, un manque
criant de produits de première nécessité et une hausse des prix, la Corée
était, en 1953, l’un des pays les plus pauvres de la planète. Pourtant, grâce au
choix d’une stratégie d’exportation, elle a connu une croissance économique
aussi forte que le Japon, bien que plus tardive. Au tournant des années
197080, elle est devenue à son tour une puissance exportatrice, dont le succès de
Samsung constituait, déjà, l’une des meilleures vitrines.
Ces performances économiques remarquables l’ont rendue plus attractive
auprès de ses anciens adversaires : ainsi a-t-elle, dès après la fin de la guerre
froide, normalisé ses relations avec la Chine et le Vietnam, en 1992. Pierre
Journoud revient sur l’histoire du rapprochement entre Hanoi et Séoul,
engagé malgré le douloureux souvenir laissé au Vietnam par la participation
de 312 000 soldats sud-coréens à l’engagement militaire des États-Unis, et
des massacres que certains d’entre eux ont commis sur les civils. Intéressés
moins par la redécouverte d’un héritage commun (la colonisation, la
division, la guerre) que par des intérêts économiques et stratégiques
croissants, ces deux pays nourrissent des relations de plus en plus étroites, à
l’échelle bilatérale comme multilatérale, notamment au sein de l’ASEAN + 3
(les dix membres de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est + la Chine,
la Corée et le Japon), dont Séoul s’est fait l’ardent avocat.

La mémoire et les prolongements stratégiques du conflit

Étroitement liée à la guerre civile qui les opposait depuis 1945, la guerre
a éprouvé très durement les deux Corées (env. 3 millions de morts, au total)
et les a renforcées durablement dans leur antagonisme. L’ampleur des
souffrances des populations coréennes liées aux bombardements et aux
combats font l’objet, depuis le milieu des années 2000, d’enquêtes
minutieuses par les commissions « vérité et réconciliation » auprès des
familles de victimes qui réclament un droit à réparation. Ayant participé à
l’une de ces commissions, Han Jae Dong apporte un témoignage inédit sur
36
LA GUERRE DE COREE
le difficile processus de réconciliation mémoriel au sein de la Corée du Sud,
dont elle conditionne à la fois la cohésion interne et le rapprochement avec
1celle du Nord . En Chine, les anciens combattants ont contribué à figer une
mémoire héroïque de cette guerre perçue comme juste et victorieuse contre
les États-Unis, et qui figure encore à ce titre en bonne place dans
l’enseignement militaire chinois. Mais Loïc Frouart dresse le portrait d’une
mémoire beaucoup plus ambiguë que les autorités civiles rechignent à
évoquer : non seulement l’intervention des « volontaires chinois » a été bien
davantage motivée par le souci de défendre le territoire chinois contre la
menace américaine, que par une quelconque solidarité aveugle avec la Corée
du Nord, partenaire plutôt qu’allié dont le traité d’assistance mutuelle de
1961 est encore officieusement considéré comme un fardeau. Mais, son coût
humain excessif n’a pas entraîné les réformes qui eussent permis à l’Armée
populaire de s’adapter aux nécessités de la guerre moderne. De fait, la
mémoire de la guerre de Corée a été progressivement dissoute dans les
conflits politiques internes avant d’être battue en brèche par les nécessités du
rapprochement sino-américain.
Si elle continue au contraire d’être un frein au rapprochement intercoréen,
Park Tae Gyun montre que la mémoire n’est pas seule en cause. Les
défaillances inhérentes à un accord d’armistice exclusivement militaire,
négocié trop vite par des belligérants trop peu attentifs au problème politique
et à la définition des instruments de contrôle, sont aussi à incriminer, de
même que les évolutions que ceux-ci ont fait subir ultérieurement au système
d’armistice. Après l’échec de la conférence de Genève en 1954, aucune
conférence n’a été réunie pour tenter de rechercher des solutions au
problème politique coréen. Dans le domaine militaire, les violations se sont
multipliées. L’introduction de têtes nucléaires par les États-Unis en Corée du
Sud, en 1958, s’est faite en violation de l’article 13 (d) de l’accord
d’armistice que le commandant de l’UNC avait précédemment invalidé, en
arguant de l’impossibilité de contrôler les aéroports. Ainsi progressivement
considérée comme vidée de sa substance, la Commission militaire
d’armistice, pourtant responsable des enquêtes sur les violations de l’accord
d’armistice, n’a joué aucun rôle utile dans le traitement des nombreux
incidents intercoréens, en particulier lors du torpillage du Cheonan survenu
en mars 2010, à proximité de la Northern Limit Line (NLL) que le
Commandement des Nations Unies avait imposée, le 30 août 1953, sans le
consentement des armées communistes. Proposant une analyse à chaud de
l’actualité stratégique de la péninsule, au printemps 2010, Alain Nass

1 Sur la perception de la Corée du Nord : Balazs Szalontai, « Captives of the past. The
question of responsability and reconciliation in North Korea’s narratives of the Korean War »,
in Kwak Jun-Hyeok et Melissa Nobles (ed.), Inherited Responsibility and Historical
Reconciliation in East Asia, New York, Routledge, 2013, p. 165-181.
37
LA GUERRE DE COREE
rappelle que, dans les années 2000, les efforts des libéraux sud-coréens pour
mettre en place des mécanismes de coopération et de confiance avec les
Nord-Coréens dans la zone de la NLL n’ont pas résisté à la pression des
conservateurs, revenus au pouvoir en 2008 en conditionnant la reprise du
dialogue à la dénucléarisation de la Corée du Nord. D’où une radicalisation
de cette dernière, à l’origine de l’incident – prévisible – du Cheonan,
survenu dans cet espace maritime contesté et situé au cœur des dispositifs
militaires des deux pays. Bien que l’enquête internationale ait, après des
déclarations contradictoires, conclu qu’un sous-marin nord-coréen était à
l’origine de ce torpillage, l’incident a cruellement mis en lumière, non
seulement les défaillances des mécanismes de contrôle et de sécurité
sudcoréens et américains dans la zone, mais aussi les doutes des Sud-Coréens
eux-mêmes sur l’efficacité des choix politiques de leurs dirigeants vis-à-vis
de la Corée du Nord.
Comment interpréter, enfin, la posture nord-coréenne ? Pour Marianne
Péron-Doise, les ambitions nucléaires de Pyongyang visent à compenser
l’infériorité stratégique du régime face aux capacités, notamment
conventionnelles, dont dispose l’alliance américano-sud-coréenne.
Instrumentalisées jusqu’à présent pour obtenir davantage d’aide et de
garanties propres à assurer la survie du régime de Pyongyang, elles
alimentent cependant des scenarii de crise qui sont pris de plus en plus au
sérieux. Si l’on ne peut exclure, en cas de crise majeure, le recours à l’arme
nucléaire par un régime obsédé par sa survie ou par une faction dissidente
qui s’en emparerait pour établir à son tour sa légitimité, d’autres menaces
doivent être prises en considération : la fabrication de bombes de grande
puissance, le transfert d’équipement, d’expertise ou d’uranium enrichi vers
des États ou des groupes criminels. Antoine Bondaz s’efforce de confronter
la stratégie asymétrique de Pyongyang à l’aune du postulat réaliste de la
théorie internationale. Dans un environnement stratégique dominé par les
États-Unis et la Chine qui lui est de plus en plus défavorable, la provocation
– au sens d’une initiative visant à provoquer une réaction – lui paraît être la
condition de sa survie. Jalouse de son indépendance, y compris vis-à-vis de
Pékin dont les prises de position sont loin de lui avoir été toujours
favorables, la Corée du Nord fait en sorte d’entretenir un état d’insécurité
permanent sur la péninsule, notamment par la mise en avant de ses capacités
nucléaires et balistiques, de manière à renforcer en même temps
l’indispensable soutien de la Chine et l’implication des États-Unis, comme
contrepoids nécessaire. Or, puisque Pyongyang sait que ni Washington ni
Pékin, toutes deux intéressées à la stabilité de la région et à la
nonprolifération, ne sont prêtes à trouver les bases d’un accord entre elles qui
permettrait seul une sortie de crise, cette stratégie de provocation peut encore
avoir de beaux jours devant elle.
38
LA GUERRE DE COREE
On l’aura compris, les analyses présentées dans cet ouvrage, solidement
argumentées à défaut d’être toujours convergentes, permettent de nourrir une
vision sans doute moins manichéenne, plus fine et plus complexe de
l’histoire de la guerre de Corée, mais aussi de l’actualité stratégique de la
péninsule qu’elles contribuent à remettre en perspective. C’est une première
étape, assurément modeste, mais que l’on espère utile. D’autres seront
nécessaires, pour développer encore davantage les interactions entre les
chercheurs, les disciplines, les échelles, les thématiques. Il reste au lecteur à
entrer de plain-pied dans chacune des contributions, en gardant à l’esprit
que, si « le passé, plus ou moins fantastique, ou plus ou moins organisé après
coup, agit sur le futur avec une puissance comparable à celle du présent
même », selon un jugement de Paul Valéry particulièrement adapté aux
relations inter-asiatiques actuelles, on a tout intérêt, à propos de la Corée, à
ce que la reconstruction postérieure de ce passé, par la place équitable
qu’elle doit réserver à tous ceux qui en ont été les acteurs, se charge d’une
portée résolument médiatrice.


39
LA GUERRE DE COREE














LA GUERRE DE COREE



LES ORIGINES, LE CONTEXTE
ET LES ENJEUX DIPLOMATIQUES
LA GUERRE DE COREE
LA GUERRE DE COREE
THE DECISION FOR WAR IN KOREA :
THE STRATEGIC CONTEXT IN PYONGYANG,
MOSCOW AND BEIJING


Kathryn WEATHERSBY



The sixtieth anniversary of the outbreak of the Korean War is an
auspicious time to take stock of the state of knowledge and debate about the
important question of the war’s origins. For over a decade, scholars have had
access to extensive documentary evidence from Russia and China that has at
1last provided solid evidence of how and why the war began . Of course, as
with all complex events, the web of causation that led to the Korean War is
vast, multi-dimensional, and far-reaching, including actions taken by
political leaders in Washington, Seoul and other capitals, and the aspirations
and fears of Koreans at all levels of society. It is impossible to recreate the
complete grid of factors that came together in 1950 to produce this
catastrophic and pivotal conflict. However, with the documentary evidence
now available of decision-making among the leadership of the DPRK, the
USSR, and the PRC, we can at least identify with some precision what we
may call the proximate causes of the war.
This brief essay will discuss what the evidence from Russian archives
reveals about the strategic thinking in Pyongyang, Moscow, and Beijing that
led the three Communist allies to decide to launch a full-scale attack on
South Korea on June 25, 1950. Given that perceptions in the West of the
intention behind the attack and of the relative roles of the three Communist
states in launching the offensive drove the United States and allied powers to

1 A collection of captured North Korean documents has long been available in the National
Archives of the United States, but these include only records that the North Koreans and their
Soviet advisers did not destroy or evacuate before they withdrew from Pyongyang as UN
troops entered the city in October 1950, and thus does not include records of high-level
decision-making. After the collapse of Communist rule in the Soviet Union, records on Korea
gradually became accessible at the Archive of the Foreign Ministry of the Russian Republic,
the Archive of the Ministry of Defense, the two archives of the Communist Party of the
Soviet Union, and finally the Presidential Archive, the repository of records of highest-level
decision-making. In addition, in 1999 the director of the Diplomatic Academy in Moscow has
published additional documents from the Presidential Archive that filled in key gaps left by
the first collection released. Other gaps were filled with the release in January 2000 of a
collection of Presidential Archive documents on the war found in the Dmitri Volkogonov
Papers held in the Library of Congress in Washington, DC. In addition, Chinese scholars have
gradually obtained access to various collections of records of high-level decision-making in
Beijing. Regrettably, no records have yet been released in Pyongyang.
43
LA GUERRE DE COREE
intervene in Korea and to militarize the nascent global Cold War, the
question of the accuracy of those perceptions has long been a central concern
of scholarship on the war. The American historian Bruce Cumings
challenged the focus on this question in an influential interpretation of the
war’s origins published in 1990, and reiterated in 1997, arguing that the
conflict did not have a clear starting point, that as a civil war it evolved
gradually from the unrest caused by the division of Korea into two
1ideologically hostile states . This essay will argue, however, that the Russian
documentary record reveals in detail that the move from armed clashes along
the intra-Korean border to full-scale invasion of the ROK was in fact the
product of deliberate decisions made by specific individuals at specific
th
times. As we broaden our understanding of the war on the 60 anniversary
of its outbreak, it is appropriate to begin with a close look at how and why
the decision for war was made.


THE QUESTION OF NORTH KOREAN AGENCY

We must begin by establishing the relative roles of Soviet and North
Korean leaders in decision-making on the issue. The historians Callum
MacDonald, Bruce Cumings, and Gye-Dong Kim, among others, have
argued that the DPRK could have launched the attack on the ROK on its
own, a view that challenged the assumptions that prompted Western political
2leaders to intervene in the conflict . This essay will argue that the thousands
of pages of Russian documents recording Moscow’s dealings with Korea
from 1945-1950 that were declassified and made available to scholars
following the collapse of Communist rule in Russia reveal that contemporary
leaders were correct to assume that Pyongyang could not have taken such
action on its own.
Although Kim Il Sung shared with political leaders throughout Korea his
determination to end the intolerable division of his country, the DPRK leader

1 Bruce Cumings, The Origins of the Korean War, Volume II: The Roaring of the Cataract,
1947-1950 (Princeton, NJ: Princeton University Press, 1990). Cumings repeats this argument
in Korea’s Place in the Sun: A Modern History (New York and London: W.W. Norton and
Company, 1997), only slightly altering his 1990 conclusions after the publication of
translations of the most important Russian documents.
2 The most prominent interpretation was Bruce Cumings, The Origins of the Korean War,
Volume II: The Roaring of the Cataract, 1947-1950. Similar arguments were made by Callum
A. MacDonald, in Korea: The War Before Vietnam (London: Macmillan, 1986) and
GyeDong Kim, in “Who Invented the Korean War?”, in James Cotton and Ian Neary, eds., The
Korean War in History (Manchester, UK: University of Manchester Press, 1989). Bruce
Cumings continues this argument in Korea’s Place in the Sun, 236, asserting that the return of
tens of thousands of Korean soliders from China in 1949 “enhanced Kim Il Sung’s bargaining
power, enabling him to maneuver between the two Communist giants.”
44
LA GUERRE DE COREE
also shared with Syngman Rhee’s government in Seoul an inability to use
military force to bring about this end without the approval and support of the
state on which he relied for his political and military survival. The records of
the Russian Foreign Ministry, the Ministry of Defense, the Communist Party
of the Soviet Union, and the highest offices of the Kremlin reveal that,
although the DPRK gained considerable autonomy in the years following the
Korean War, prior to and during the war the rump state created in the
northern half of the peninsula was profoundly dependent on and subordinate
to Moscow. Moreover, during these early years, North Korean leaders
willingly deferred to their Soviet mentors as the indisputable leaders of the
1worldwide Communist movement .
When the Soviet Army entered Korea in 1945, Moscow planned to
extract Korean economic resources for its own use and therefore
immediately brought its occupation zone firmly into its autarkic economic
system. The North’s previous ties with the southern half of Korea, as well as
with Japan and Manchuria were thus severed. Except for very limited trade
with Hong Kong and two Manchurian ports, the Soviet Union became the
only source of supply and the only market for North Korean goods.
Moreover, since Japan had permitted only a small number of Koreans to gain
higher education or management experience and most of those had fled to
the American occupation zone to avoid persecution as Japanese
collaborators, North Korea was dependent on the Soviets for technical
2expertise in virtually all fields of economy and administration . Cumings
argues that China always offered an alternative source of support to North
Korea, but Russian and Chinese sources show that prior to the war this
3
interaction was quite limited . Besides, in the early years of the People’s

1 From 1991 to 1995, Kathryn Weathersby gradually obtained access to the vast collection of
documents on Korea held by the archives of the Russian Foreign Ministry, the Central
Committee of the Communist Party of the Soviet Union, and the Ministry of Defense. She
also obtained copies of approximately 2,000 pages of records of the highest-level
decisionmaking on Korea held by the Presidential Archive in Moscow. For a fuller discussion of these
documents, see K. Weathersby, “The Soviet Role in the Korean War: The State of Historical
Knowledge,” in William Stueck, The Korean War in World History (Lexington: The
University Press of Kentucky, 2004): p. 61-92.
2 Russian Foreign Ministry files on Korea are filled with requests from Kim Il Sung for
technical advisers to train his new administration in everything from railroads to banking to
health care. See Kathryn Weathersby, “Making Foreign Policy Under Stalin: The Case of
Korea”, in Niels Erik Rosenfeldt, Bent Jensen, and Erik Kulavig, eds. Mechanisms of Power
in the Soviet Union (London and New York: Macmillan Press/St. Martin’s Press, 1993):
p. 224-240.
3 This point is emphasized in Sergei N. Goncharov, John W. Lewis, and Xue Litai, Uncertain
Partners: Stalin, Mao, and the Korean War (Stanford: Stanford University Press, 1993),
p. 134.
45
LA GUERRE DE COREE
Republic, the Chinese were themselves dependent on Soviet assistance for
1their economic and military development .
The young Kim Il Sung was further constrained by his political
dependence on Moscow. With little support base within Korea and faced
with numerous challenges to his leadership from more prominent political
figures, Kim Il Sung owed his position solely to Moscow’s patronage.
Moreover, with American troops on the other side of the sectorial divide,
Soviet authorities exercised very close supervision of Korean affairs, even
after Soviet occupation forces were withdrawn. Perhaps most importantly, in
the pre-war years Kim Il Sung willingly and eagerly subordinated himself to
Moscow’s direction. Like Communist leaders elsewhere, Kim Il Sung feared
and respected Joseph Stalin, the leader of the first communist state, the
bulwark of the revolutionary movement worldwide. As the records discussed
below reveal, the young Korean guerilla fighter turned head of state neither
could nor would take an important step without Moscow’s approval.


KIM IL SUNG ASKS STALIN FOR PERMISSION TO ATTACK

For all the reasons enumerated above, after the establishment of separate
states in Korea in 1948 ended any hope to gain control of the rest of the
country by political means, Kim Il Sung turned to Stalin for permission to
reunify Korea by force of arms. While on a state visit to Moscow in March
1949 to conclude the first formal treaties between the newly-established
DPRK and the USSR, the North Korean leader asked his patron for
permission to launch a military campaign against the South. “The
reactionary forces of the South will never agree on a peaceful unification,”
Kim declared,
“and will perpetuate the division of the country until they feel themselves
strong enough to attack the North. Now is the best opportunity for us to take
the initiative into our own hands. Our armed forces are stronger, and in
2
addition we have the support of a powerful guerilla movement in the South ”.

For Stalin, the Korean question had always been seen in terms of his fear
of a renewed attack from Japan. From the beginning of wartime planning for

1 See the discussion of the early years of the Sino-Soviet alliance in Odd Arne Westad, ed.,
Brothers in Arms: The Rise and Fall of the Sino-Soviet Alliance (Washington and Stanford:
Woodrow Wilson Center Press and Stanford University Press, 1998).
2 Conversation between Stalin and the governmental delegation of the DPRK headed by the
Chairman of the Cabinet of Ministers of the DPRK Kim Il Sung, March 7, 1949. Cited in
Evgenii P. Bajanov and Natalia Bajanova, “The Korean Conflict, 1950-1953: The Most
thMysterious War of the 20 Century,” unpublished manuscript based on records from the
Presidential Archive of Russia.
46
LA GUERRE DE COREE
the postwar settlement for the Far East, Moscow’s goal was to establish a
“friendly” government on the Korean peninsula that would deny Japan
access to Korea, the land bridge for an invasion of the Asian mainland. Once
Soviet troops entered the war against Japan in August 1945 and Japanese
armed forces disintegrated with unexpected speed, Stalin acquiesced to the
sudden US proposal to establish two occupation zones on the peninsula,
apparently in order to reserve his bargaining chips for the bigger prize of an
occupation zone in Japan. However, as the US established a rightist
government in Seoul, as well as a lenient occupation policy in Japan, the
Soviet leader became increasingly concerned about the threat to Soviet
security posed by the “unfriendly” government in the southern half of the
peninsula.
Stalin was therefore, in principle, in favor of Kim Il Sung’s proposal to
bring the southern half of Korea under DPRK control. However, by 1949 the
ever-cautious dictator had to balance his desire to deny Korea to Japan, or to
a joint US/Japan assault, against his more immediate fear of being drawn
into a premature war with the United States. He consequently rejected Kim’s
request on the grounds that the US would regard an attack on the South as a
violation of its 1945 agreement with the USSR about the division of the
thcountry at the 38 parallel and would consequently be likely to intervene. In
any case, he explained to the North Korean leader that the question was not
yet timely since American troops were still in Korea and the DPRK’s forces
1were not yet superior to those of the South .


STALIN FEARS AN ATTACK FROM SOUTH KOREA

The following month Stalin altered his view of the situation on the
peninsula as reports reached him that South Korean armed forces were
making forays into North Korean territory. Erroneously assuming that these
incursions reflected American intentions, the Soviet leader concluded that
the imminent withdrawal of US occupation forces from Korea was designed
to free the Southerners to invade the North, which could bring the entire
peninsula under the control of forces hostile to the Soviet Union. Stalin
expected an attack as early as that June, explaining to his ambassador to
Pyongyang, Terentii F. Shtykov, that the purpose of the American
withdrawal
“is to give freedom of action to the South Korean Army. By that time the
UN Commission will also leave Korea. In April-May the Southerners will
thconcentrate their troops near the 38 parallel. In June the Southerners will

1 Ibid.
47