La politique extérieure de Napoléon III

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Français
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La politique extérieure de Napoléon III fut dynamique : victoires en Crimée, Congrès de Paris, affranchissement de l'Italie, le rattachement de Nice et de la Savoie à la France, l'expansion coloniale... Elle se solda toutefois par un échec causé entre autres par l'incompréhension du rôle de l'Autriche dans le système international, une malheureuse expédition au Mexique, et un manque de stratégie face à la puissance prussienne en pleine affirmation. La contradiction domine les débats des historiens autour de la personnalité de Napoléon III et de ses projets politiques.

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Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 108
EAN13 9782296471733
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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La politique extérieure
de Napoléon III

Gabriel Leanca (éd.)










La politique extérieure
de Napoléon III











































































Ouvrage publié avec le soutien du
Conseil National de la Recherche Scientifique, Roumanie,
projet PNII-IDEI 2205/2008

























© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55542-6
EAN : 9782296555426

PRESENTATION



La politique extérieure de Napoléon III occupe une place
particulière dans l’histoire des relations internationales. Celle ci fut
considérée fort justement comme une politique des nationalités,
contribuant de façon décisive au remaniement de la carte de
l’Europe. Conçue pour briser l’ordre international de 1815 et pour
maintenir la France à la tête du Concert européen, la politique des
nationalités ne signifia pas une ouverture sans limites du système
international. En décryptant le sens de la politique de Napoléon III,
Yves Bruley écrit à juste titre: « les empires intelligemment
réformés, devenus respectueux des libertés et des identités locales,
1
pouvaient donner aux nationalités une très large autonomie ».
Mais l’histoire de l’Europe n’évolua pas comme l’aurait envisagé
Napoléon III. Dès que le nationalisme fut devenu l’une des
composantes principales de l’imaginaire des sociétés européennes,
l’onde de choc frappa la légitimité des empires et aboutit à la
formation des blocs diplomatiques et finalement à l’éclatement de
la Première Guerre mondiale.
Pourtant, il serait injuste de présenter la politique
extérieure de Napoléon III comme une étape embryonnaire du
nationalisme radical en Europe. Si la création des nouveaux États
ou de noyaux des futurs États indépendants est perçue par certains
historiens comme un éloignement par rapport au système
international viennois qui avait réussi à conserver la paix entre les
Grandes Puissances pour une assez longue période, il ne faut
cependant pas considérer le traité général de 1815 comme un
mécanisme international parfait. Les positions de la Russie et de la
France au sein du Concert européen et la rareté des points de
convergence entre les deux puissances après 1830 ne pouvaient pas
garantir la durabilité de la paix de 1815, et cela en dépit du rôle
central joué par l’Angleterre dans les relations internationales après
les guerres napoléoniennes. Les révolutions européennes et
notamment la réouverture de la Question d’Orient en 1853


1
Yves BRULEY,Le Quai d’Orsay et la crise polonaise de 1863, dans ce volume.


7

entérinèrent l’effondrement du système de 1815 et placèrent la
France pour un certain temps à la tête du Concert européen.
Occupées par la Russie à la veille de la guerre de Crimée,
les principautés de Moldavie et de Valachie retinrent l’attention de
Napoléon III. À l’opposé de l’Angleterre qui voulut renforcer la
puissance ottomane au nord du Danube, la France encouragea
« une meilleure constitution des Principautés, afin qu’elles servent
2
de rempart contre les invasions sans cesse renaissantes du nord » .
Les principautés de Moldavie et de Valachie demeuraient dans
l’Empire ottoman, mais, selon le plan français, seule leur union
politique pouvait constituer une vraie barrière stratégique contre la
Russie. Le traité de Paris institua la garantie collective des
puissances sur les principautés et l’idée de consulter la population à
l’égard de l’union s’imposa. Puisque ce projet remettait en question
l’autorité de l’Empire ottoman au nord du Danube, la seule façon
de le paralyser fut la suppression des unionistes des listes
électorales avant le scrutin pour les Assemblées consultatives. À
IaEi, les manœuvres de l’administration locale, ainsi que les
ingérences ottomanes et autrichiennes réussirent. Le camp
unioniste et la diplomatie française parurent vaincus. Deux
éléments s’avérèrent essentiels dans le sauvetage de l’idée de
l’union de la Moldavie et de la Valachie: premièrement, les
pourparlers franco anglais du mois d’août 1857 qui eurent lieu à
Osborne, là où Napoléon III convainquit le gouvernement
britannique de demander à Constantinople l’annulation du scrutin
organisé en Moldavie ; deuxièmement, l’élection d’Alexandru Ioan
Cuza à IaEi, puis à Bucarest en 1859, qui dépassa les calculs
politiques des puissances, indiquant l’ancrage de l’élite politique
des principautés dans un projet national et profondément
modernisateur. C’est précisément dans ce contexte politique que
les fondements des relations franco roumaines furent établis.
S’explique ainsi pourquoi l’image en grande partie négative du
Second Empire ne s’imposa pas en Roumanie, là où l’empereur
jeta effectivement les bases du régime représentatif. Les relations


2
Discours de l’Empereur à l’ouverture de la Session Législative Extraordinaire
de 1855, 2 juillet inLa politique impériale exposée par les discours et
proclamations de l’empereur Napoléon III, Paris, Éditions Henri Plon, 1868, p. 219.


8

franco hongroises et franco polonaises de l’époque confirment à
leur tour cette image plurielle de Napoléon III et de sa diplomatie.
Sans tenter une réhabilitation du Second Empire, le
colloque qui s’est tenu à IaEi les 4 et 5 juin 2009 au Musée de
l’Union a permis de revisiter plusieurs séquences de l’histoire des
relations internationales. Le colloque a envisagé tout d’abord de
donner plus de visibilité au cas roumain dans l’ensemble d’études
qui portent sur la politique extérieure du Second Empire et
d’intégrer celui ci dans un contexte historique plus large, qui peut
expliquer davantage certaines évolutions locales ou internationales.
En outre, l’organisation du colloque et la publication des actes ont
eu pour but de relier d’une manière efficace les recherches
poursuivies sur le Second Empire dans divers centres universitaires
européens. Un tel sujet a permis de réunir des approches et des
perspectives nationales et transnationales très différentes.
Sous le titreLe Quai d’Orsay et la crise polonaise de
1863, Yves Bruley adopte une approche novatrice sur la politique
extérieure du Second Empire. Sa contribution se focalise sur les
hauts fonctionnaires du ministère, valorisant particulièrement les
écrits d’Hippolyte Desprez, connu pour ses observations
pertinentes sur l’Europe Centrale et Orientale. Le cas polonais
permet à Yves Bruley de mieux définir la politique des
nationalités, qui ne doit pas être conçue comme un redécoupage
aveugle des frontières, mais comme un remaniement de la carte de
l’Europe fondé sur la solution confédérative, notamment pour les
cas del’Italie et de l’Allemagne, et sur la réforme des empires
ottoman, russe et habsbourgeois, pour les cas des nationalités de
l’Europe Centrale et du Sud Est.
Dans sa contribution provocatrice intituléeBismarck, père
de la Roumanie?, Stéphanie Burgaud procède à une analyse
détaillée des rapports entre les Grandes Puissances qui marquent
l’avènement du prince Charles de Hohenzollern Sigmaringen au
trône de la Roumanie en 1866. Ce travail remet en question fort
justement l’image de Napoléon III comme « protecteur des intérêts
nationaux roumains» après la chute du prince Alexandru Ioan
Cuza et ouvre la voie à une réévaluation du système international
imaginé par l’empereur dans la deuxième décennie de son règne.
Mihai Ltefan CeauEu examine les relations franco
autrichiennes de la veille de la guerre de Crimée à l’union des


9

principautés de Moldavie et de Valachie en 1859. Cette
contribution indique qu’en dépit des points de convergence entre
les deux puissances, notamment à l’époque de la guerre contre la
Russie, leurs intérêts sont restés différents. L’affrontement
diplomatique pour l’union des principautés de Moldavie et de
Valachie analysé par Mihai Ltefan CeauEu en témoigne largement.
L’approche adoptée par Gheorghe Cliveti (La politique
rhénane de Napoléon III et la candidature Hohenzollern au trône
de la Roumanie) porte sur une analyse des interférences entre « la
question roumaine » et « la question allemande » dans le contexte
de la réorientation des relations internationales en Europe en 1866.
Selon Gheorghe Cliveti, c’est précisément l’évolution de « la
question allemande » qui poussa Napoléon III à encourager les
velléités ottomanes dans les principautés roumaines après l’arrivée
de Charles de Hohenzollern Sigmaringen à Bucarest.
Les contradictions de la politique impériale sont esquissées
aussi par Romain Delmon qui conduit sa recherche sur l’expédition
française au Mexique. Son analyse porte sur l’écart entre les
ambitions politiques de Napoléon III et la conduite de l’expédition
sur le terrain. Dans l’étude de Romain Delmon, trois axes ont été
privilégiés :l’image du Mexique en France à la veille de
l’expédition militaire, les moyens mis à la disposition pour cette
intervention et les rapports entre le facteur militaire et le facteur
politique qui influencèrent largement le sort de l’expédition.
Cédric Istasse a centré son intérêt sur la façon dont la
diplomatie s’entrecroise avec la propagande, s’appuyant sur le cas
de la remise des médailles honorifiques de Sainte Hélène (1857) en
Belgique, là où vivaient la plupart des anciens soldats de la Grande
Armée, en dehors de la France. Si l’opération ne provoqua aucune
tension entre la Belgique et son puissant voisin, elle ne passa pas
inaperçue aux yeux d’une partie de la presse qui ne tarda pas à
considérer la remise des médailles et la façon dont celle ci s’est
déroulée dans certains endroits comme un test de fidélité à
l’identité politique belge.
Dumitru Ivănescu souligne l’importance des relations
franco roumaines à l’époque d’Alexandru Ioan Cuza. L’image de
modèle que la France dégageait dans la jeune Roumanie à cette
époque se remarque particulièrement. Les liens très serrés entre les
représentants diplomatiques de France dans les principautés et le


10

nouveau pouvoir de Bucarest sont aussi étudiés par Dumitru
Ivănescu. Ainsi, Victor Place, le consul de France à IaEi, fut pour
un certain temps le principal conseiller politique d’Alexandru Ioan
Cuza.
Sous le titre« Tout dépend de Paris »: la « question des
principautés » vue par la diplomatie italienne (185651861), Fabrice
Jesné analyse « le triangle diplomatique franco italo roumain ».
Ainsi, aux intérêts nationaux communs qui rapprochèrent la
Sardaigne et les principautés roumaines dans la seconde moitié de
e
la cinquième décennie duXIXsiècle se sont ajoutés leurs rapports
privilégiés avec la France. Fabrice Jesné décrypte fort justement les
liens très étroits entre les trois pôles, mais aussi leurs positions
individuelles, parfois opposées dans la nouvelle Europe qui surgit
après la guerre de Crimée.
A son tour, Gabriel Leanca considère que le remaniement
du système international viennois s’est produit sous l’influence de
la politique orientale de Napoléon III. Alliée de l’Angleterre, mais
non asservie aux fins politiques britanniques, adversaire de la
Russie, mais non russophobe, la France de Napoléon III efface en
1856 la défaite diplomatique de 1840. Gabriel Leanca analyse les
rapports entre la politique extérieure de Napoléon III et la
diplomatie collective à cette époque et procède à une comparaison
entre « la question des principautés » et « la question libanaise »,
comparaison qui témoigne de la vision géopolitique française à
l’égard de l’Empire ottoman.
Dans sa contribution intituléeL’empereur, le roi et le
pape : les contradictions d’une diplomatie triangulaire, Jean Pierre
Pantalacci a porté son intérêt sur l’unité italienne. L’auteur étudie
d’un côté, l’engagement de Napoléon III auprès du Piémont
Sardaigne, qui allait assumer « le rôle de promoteur de l’unité
italienne » et les liens entre l’empereur et le parti de l’ordre, qui
poussaient vers un soutien illimité de la papauté face à la menace
révolutionnaire, de l’autre côté. C’est donc ce contexte trouble qui
entérine l’échec d’une confédération d’États en l’Italie que
Napoléon III avait conçue comme une solution convenable pour les
parties concernées.

Michaël Vottero a conduit sa recherche sur la peinture
officielle à l’époque du Second Empire, s’appuyant sur l’exemple
d’Isidore Pils dont les peintures ornent le musée impérial de

11

Versailles. Isidore Pils s’inspire de la guerre de Crimée, mais il
dépeint les manœuvres plus que les affrontements, les à côtés de la
guerre plus que la bataille proprement dite, comme l’indique avec
justesse Michaël Vottero. Cette contribution indique également les
rapports entre les représentations peintes de la guerre et la
photographie de guerre qui trouve un exemple chez Isidore Pils qui
n’avait pas visité les champs de bataille orientaux.
L’organisation du colloque et la publication des actes
n’auraient pas été possibles sans l’appui de plusieurs institutions à
qui nous tenons à exprimer notre gratitude. L’Ambassade de
France en Roumanie (le Service de Coopération et d’Action
Culturelle), le Centre Culturel Français de IaEi, l’Agence
Universitaire de la Francophonie, l’Ambassade de Belgique en
Roumanie (la Délégation Wallonie Bruxelles), l’Université
Alexandru Ioan Cuza de Roumanie, la Direction de la Culture de la
ville de IaEi et le Musée de l’Union de IaEi ont soutenu
chaleureusement le renforcement de la collaboration scientifique
francophone occasionnée cette fois ci par une séquence de
l’histoire commune franco roumaine.


GABRIEL LEANCA




12

LEQUAI D’ORSAY ET LA CRISE POLONAISE DE1863

Yves BRULEY



Lesévénements polonais et européens de 1863 sont bien
connus, il ne s’agit pas d’en donner ici un nouveau récit, mais
d’installer l’observateur – l’historien puis son lecteur – dans les
coulisses du théâtre diplomatique, dans les bureaux du Quai
d’Orsay, là où s’analysent les événements au fur et à mesure de
l’arrivée des rapports, là où se préparent les dépêches
diplomatiques, là où s’élaborent les solutions réalistes. Certes, ce
n’est pas au Ministère des Affaires étrangères que se prennent les
grandes décisions, mais il est toujours intéressant de déplacer le
point de vue, d’interroger – par archives interposées – les acteurs
de l’ombre, notamment les hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay,
afin de mieux comprendre à la fois les processus de décision et
1
l’enchaînement des événements .
Lacrise polonaise de 1863 avait eu un précédent
dramatique, en 1830 et 1831, qui avait profondément marqué la
génération arrivée aux responsabilités sous le Second Empire. Il ne
er
s’agit pas seulement de Walewski, le fils polonais de Napoléon I
devenu ministre des Affaires étrangères de Napoléon III, mais de
l’ensemble de ces jeunes hommes – encore étudiants ou déjà
diplomates en 1831 – qui représenteront la France sous Napoléon III.
Chateaubriand avait durement accusé le gouvernement de Louis
Philippe d’avoir « assisté à la prise de Varsovie où, comme chacun
2
sait, tout était tranquille après la mort» .Napoléon III, son
ministre Drouyn de Lhuys et leurs agents diplomatiques avaient la
volonté de faire mieux que Louis Philippe. Comment l’ont ils
tenté ? A quoi ont ils abouti ?
Avantde préciser quelle fut l’attitude de la France en
1863, dans un contexte bien différent de celui de 1831, il faut

1
C’est la méthode qui a guidé mes travaux pour ma thèse de doctorat, à paraître
en 2011 à Paris aux Éditions A. Pedone sous le titreLe Quai d’Orsay impérial.
Diplomatie et diplomates sous Napoléon III.
2
François René de CHATEAUBRIAND,Grands écrits politiques, Paris, Éditions de
l’Imprimerie nationale, 1993, t. II, p. 645.


13

rappeler que l’attention de la diplomatie française à l’égard de la
Pologne s’est manifestée dès les premières années du Second
Empire. En mars 1855, lors des négociations de Vienne pendant la
guerre de Crimée, Drouyn de Lhuys avait évoqué le sort futur des
principautés roumaines et le contexte lui parut favorable pour
parler aussi de la Pologne. Au moment de se rendre à Vienne, le
ministre avait fait un détour par Londres et proposé à l’Angleterre
d’ajouter aux conditions particulières à imposer à la Russie en cas
de victoire des alliés, une clause sur la Pologne: l’exécution
intégrale des traités de Vienne de 1815, favorables, comme on sait,
à l’autonomie du royaume de Pologne, traités enfreints par la
3
Russie depuis 1830 . Mais le gouvernement anglais jugea que la
proposition était inopportune, car elle risquait d’effrayer les
Autrichiens. Les questions orientales dominaient le débat, et
l’équilibre futur de la mer Noire, dont l’Angleterre espérait la
neutralisation, comptait plus aux yeux des Anglais que le rappel de
la question polonaise. En outre, il faut reconnaître que la
proposition pouvait paraître peu politique au moment où l’on
tentait de renforcer la coalition avec l’Autriche. L’affaire n’eut
donc aucune suite, mais le Quai d’Orsay tenta de relancer ce thème
en septembre 1855, au lendemain de la prise de Sébastopol. Sans
plus de succès: les Anglais répondirent que la résurgence de la
question polonaise risquait cette fois d’effrayer les Allemands.
L’annéesuivante, alors que l’Europe était réunie à Paris, et
que Walewski était devenu ministre des Affaires étrangères, la
Pologne fut évoquée en marge du Congrès. Après la signature du
traité de Paris, Walewski et Clarendon abordèrent le sujet en privé
avec le comte Orloff, représentant du Tsar au Congrès. L’entretien
eut lieu le 9 avril. On rappela aux Russes les actes du congrès de


3
Cf.notamment la longue dépêche de Drouyn de Lhuys à Walewski, ambassadeur
à Londres, Paris, le 26 mars 1855. CP Angleterre, vol. 700, f. 58 sq. Drouyn de
Lhuys appuie son argumentation sur le fait qu’en 1814, le rattachement de la
Pologne à la Russie avait considérablement renforcé cette puissance dans la partie
orientale de l’Europe, mais que ce rattachement avait une «compensation
nécessaire » qui fut précisée dans les traités de Vienne, en faveur de l’autonomie
du royaume de Pologne. Drouyn de Lhuys écrivait ensuite : « Nous nous croyons
pleinement fondés à rappeler aujourd’hui ce souvenir. Si la France a accepté et
respecté scrupuleusement dans leurs stipulations les plus onéreuses pour elle, les
traités de 1815, elle avait le droit d’espérer qu’ils seraient de même observés
d’autre part dans les dispositions qui pouvaient lui être favorables ».


14

Vienne pour obtenir le retour d’un régime constitutionnel et
national en Pologne. Le plénipotentiaire russe répondit que les
intentions du nouveau tsar, Alexandre II, étaient de rendre aux
Polonais les avantages en question, mais qu’il n’était pas possible
d’en parler publiquement au Congrès, pour ne pas donner le
sentiment que son souverain agissait sous la pression de l’Europe.
Il valait mieux lui laisser le mérite de la spontanéité dans sa
politique de réformes. Le Tsar promettait aussi une très large
amnistie à l’occasion de son prochain couronnement. Devant ces
assurances, Walewski et Clarendon renoncèrent à une déclaration
sur la Pologne et firent confiance au souverain dont le règne
er
s’annonçait comme réformateur après les excès de Nicolas I .
Alexandre II accorda en effet une amnistie et une autonomie
limitée, sans toutefois revenir à la situation antérieure à 1830.
D’autres réformes furent entreprises en Russie même, et l’on ne
désespérait pas, dans les milieux diplomatiques, de pousser
l’émancipateur des serfs sur la bonne pente. Sur ces entrefaites, les
événements survinrent en Pologne, à partir de 1861, dans une
Europe qui venait de voir le principe des nationalités triompher de
façon spectaculaire en Italie.
Le Quai d’Orsay pouvait suivre très précisément la
succession des événements par les dépêches remarquablement
4
informées du consul général de France à Varsovie , d’abord Pierre
de Ségur Dupeyron, puis Eugène de Valbezen à partir de 1862.
Lorsque les affrontements sanglants commencèrent en 1861, le
Tsar oscilla entre apaisement et répression, concédant la création
d’un Conseil d’État et de conseils municipaux, ainsi que le
rétablissement de l’Université de Varsovie. Mais les Polonais
jugèrent unanimement que ces concessions étaient insuffisantes. Le
14 septembre 1861, Ségur écrivait, en conclusion d’une longue
dépêche :« Toutsemble annoncer qu’à moins d’une autonomie
complète la Russie ne gouvernera jamais paisiblement la
5
Pologne » . Mais l’espoir de voir le Tsar y consentir un jour n’était
pas perdu, lorsque l’insurrection de janvier 1863 éclata.


4
Cesdépêches ont été publiées par Irena KOBERDOWA,Raporty polityczne
konsulów generalnych francji w Warszawie 186051864, Warszawa, Instytut
historii polskiej Akademii Nauk, 1965.
5
Ibid., p. 181.


15

Cesévénements furent d’abord perçus comme l’œuvre des
« rouges »,et de ce fait, le gouvernement français était décidé à
rester spectateur. Non par indifférence, mais pour ne pas paraître
prendre le parti des révolutionnaires contre la Russie, avec laquelle
existait un rapport de confiance depuis 1856 (la mission du comte
de Morny en Russie lors du couronnement d’Alexandre II) et
surtout depuis 1857 (l’entrevue de Stuttgart entre les deux
empereurs). La crise polonaise n’est devenue une crise
internationale qu’après la signature de la convention militaire
d’Alvensleben entre la Russie et la Prusse, unies pour écraser
conjointement l’insurrection. L’initiative était venue de Bismarck,
qui avait trouvé l’occasion de resserrer les liens entre la Prusse et la
Russie en offrant au Tsar une alliance conservatrice contre «la
révolution ».
Or, l’accord signé le 8 février 1863 transformait la nature
de la question polonaise en l’introduisant dans la sphère de la
diplomatie européenne. Le sous directeur chargé du Nord au Quai
6
d’Orsay, Hippolyte Desprez , qui était en première ligne comme
fonctionnaire chargé de rédiger la correspondance entre la France,
l’Angleterre, l’Autriche, la Prusse et la Russie, raconte les
événements dans ses souvenirs inédits. Il note d’abord que la
convention d’Alvensleben fut une mauvaise surprise: «Ce fut la
circonstance malencontreuse et tout à fait imprévue qui fit sortir le
gouvernement impérial de sa réserve», écrit il. A ce moment,
ajoute t il, c’est avec la Prusse et non avec la Russie que la
discussion diplomatique allait s’engager, car « on jugea qu’aucune
considération pressante ne l’obligeait à conclure des arrangements
qui, dans une certaine mesure, la rendaient solidaire de l’action
7
répressive de la Russie ». Voici, selon son récit, comment les
événements s’enchaînèrent à la fin de l’hiver et au printemps de
1863 :


6
Félix Hippolyte Desprez (1819 1898), qui fit carrière au Quai d’Orsay de 1853 à
1880, avait d’abord été journaliste spécialisé dans les relations internationales, et
notamment dans les questions de l’Europe centrale et orientale. A la fin des
années quarante, il avait publié plusieurs articles sur le mouvement national
polonais dans laRevue des deux mondes. Sa notoriété d’auteur lui avait permis
d’entrer au Ministère des Affaires étrangères comme spécialiste de l’Orient.
7
Archivesdu Ministère des Affaires étrangères, sériePapiers d’agents5archives
privées, sous série Desprez (Hippolyte), volume 20, fascicule 1, f. 63.


16

« L’Angleterreet l’Autriche s’étaient émues comme la France de
l’insurrection qui se développait; elles n’avaient pas jugé avec autant de
sévérité que nous la conduite de la Prusse ; elles étaient disposées à adresser
des représentations à la Russie elle même. Le cabinet des Tuileries se rallia
à leur sentiment, et on se lança dans la voie des communications officielles
à Saint Pétersbourg. Les Anglais et les Autrichiens n’étaient pas les moins
vifs ni les moins pressants. On en vint à formuler un programme commun
de mesures réparatrices que l’on proposait à la Russie comme base de
négociations auxquelles on la conviait. […] Afin de faciliter les
négociations, les cabinets suggéraient l’idée d’une trêve dont l’initiative
serait laissée à l’Empereur de Russie, et que les Polonais seraient tenus
d’observer sous leur responsabilité. Enfin, les trois cours proposaient de
déférer ces négociations à une conférence qui serait formée des huit
puissances signataires des traités de Vienne, c’est à dire des cinq grandes
8
puissances ainsi que de l’Espagne, du Portugal et de la Suède. »

La France avait bâti sur la question polonaise sa propre
doctrine, qui ne manque pas d’intérêt. Au début de 1863, le Quai
d’Orsay avait travaillé sur le problème juridique posé – la validité
ou non de l’argument fondé sur les traités de Vienne – et sur les
solutions à proposer. En sa qualité de sous directeur du Nord à la
direction des affaires politiques, Hippolyte Desprez fut mis à
contribution et remis son rapport le 12 mai 1863, sous le titre:
9
« Pologne :projet de solution ». L’alternative était, a priori, de
réclamer l’exécution des traités de Vienne ou de nier leur validité.
L’auteur proposait une troisième voie, qui consisterait à réviser les
traités de Vienne, dans la partie qui concerne la Pologne. En effet,
le principe de « l’autonomie du royaume comprise en ce sens qu’il
doit former un État distinct de la Russie, quoique placé sous la
même couronne» avait été posé en 1815 mais sans que les
précisions ni les garanties nécessaires à son application ne fussent
données. Il fallait donc « suppléer à cet égard à l’imperfection des
actes de Vienne ». La solution que proposait Desprez était de bâtir
un compromis inspiré de la situation des principautés roumaines ou
encore de l’Égypte, au sein de l’Empire ottoman, c’est à dire une
vice royauté confiée à un grand duc tenant l’investiture du Tsar.
Cette solution offrirait aux Polonais des avantages non
négligeables, sans contraindre la Russie à aucun sacrifice de

8
Ibid., f. 63 66.
9
Le rapport est conservé dans la série CP Russie, vol. 231, f. 46 sq. Voir le texte
intégral en annexe, édité d’après l’original de la main de Desprez.


17

dignité. Pour consolider cette œuvre, selon Desprez, le vice roi
pourrait être d’abord désigné à titre viager, en attendant de
réclamer un jour l’hérédité, ce qui placerait, le moment venu, la
10
Pologne rendue autonome sur la voie de l’indépendance.

« Les cabinets de Paris, de Londres et de Vienne jugèrent sur les premiers
indices que la Russie consentirait à s’entendre avec eux sur les événements
de Pologne. Mais on s’aperçut bientôt que de part et d’autre, on s’était
mépris sur la portée des paroles échangées tout d’abord. Dès que l’on en
vint aux explications catégoriques, la divergence des vues se manifesta dans
11
toute sa gravité. »

La démarche conjointe des Français, des Anglais et des
Autrichiens fut donc repoussée par la Russie, qui déclara que la
question polonaise relevait des puissances co partageantes et non
des signataires de 1815. C’était opposer le système international du
e e
XVIIIsiècle à celui duXIXsiècle. La situation était grave, il fallait
répondre à l’argument russe, mais au moment où il aurait fallu
défendre le principe du Concert européen, l’Autriche et surtout
l’Angleterre ne voulurent pas s’associer à une nouvelle démarche
souhaitée par la France et ne donnèrent pas de suite à leur première
détermination :

« Leprojet était goûté à Vienne, où, jusqu’à ce moment, on s’était, sans
hésitation apparente, associé aux vues de la France ; mais à Londres, où l’on
s’était montré tout d’abord plus résolu et plus ferme encore, on commençait
déjà à fléchir. Lord Russell dont l’esprit ne s’était pas élargi au Foreign
Office, tenait avant tout à ne point paraître asservi à la politique de la
France. Il fit échouer la proposition [de réponse à la Russie] de M. Drouyn
de Lhuys. Chacun répondit à sa manière, et froissé de la façon dont la
Russie s’efforçait d’éluder ses premières promesses, le gouvernement
français donna libre carrière à ses jugements et à ses observations. Il écrivit
(3 août 1863) au duc de Montebello, ambassadeur à Saint Pétersbourg, une
longue dépêche où étaient exposés tous ses griefs, en accompagnant ce
document d’un mémoire où le point de droit était élucidé par une discussion
approfondie des clauses du traité de Vienne relatives à la Pologne. Etant
donné que l’on se placerait ainsi sur le terrain des traités, nous avions, je
crois, touché juste; tous nos coups portaient; mais la réplique du prince
Gortchakoff, beaucoup plus longue encore, ne fut pas moins vive. Elle était
la négation même du droit qu’invoquaient les puissances : ’S.M. l’Empereur


10
Ibid., f. 49.
11
Papiers Desprez, volume et fascicule cités, f. 67.

18

Alexandre ne relève que de Dieu et de sa conscience pour
l’accomplissement de ses devoirs à l’égard des peuples placés sous sa
domination, et il n’a à rendre à l’Europe aucun compte de l’exercice qu’il
12
fait de ses droits souverains’. »

La diplomatie française se retrouvait isolée. Desprez
ajoute :« Ladéfaillance de l’Angleterre avait encouragé, au
moment décisif, la résistance de la Russie, et du même coup, porté
le découragement à Vienne. La France seule restait dans la logique
du rôle que les circonstances l’avaient amenée à prendre. Les
13
embarras n’en étaient pas moins grands ; tout au contraire ». En
effet, la démarche française eut un effet négatif. Le gouvernement
russe la reçut comme une marque de défiance. L’entente franco
russe qui prévalait depuis l’entrevue de Stuttgart en 1857 était
compromise. Du moment que le gouvernement anglais avait
rapidement renoncé à s’engager plus avant, il était de bonne
politique que la France, isolée, ne sacrifiât pas les relations qu’elle
avait nouées avec la Russie. S’il y a eu une erreur commise par la
France en 1863 dans la crise polonaise, ce n’est certes pas d’avoir
pris part à la démarche commune avec les Anglais et les
Autrichiens, mais d’avoir continué seule ce qui fut reçu par les
Russes comme des remontrances déplacées. Mais la France
s’estimait l’arbitre de l’Europe et jugeait normal de faire connaître
son opinion dans toutes les crises, surtout lorsque tous les
arguments de droit international étaient clairement en sa faveur.
Napoléon III attendit l’automne pour donner une nouvelle
direction au débat. Il écrivit le 4 novembre 1863 à tous les
souverains et chefs d’État d’Europe une lettre destinée à être
publiée, dans laquelle il sortait du seul problème polonais pour
appeler à tenir un congrès général destiné à résoudre toutes les
questions pendantes en Europe. Dans ce texte souvent cité se
trouve exprimée la pensée profonde de Napoléon III sur le Concert
européen :

« Il est impossible [disait5il] de ne pas reconnaître que, presque sur tous les
points, les traités de Vienne sont détruits, modifiés, méconnus ou menacés.
De là, des devoirs sans règle, des droits sans titre et des prétentions sans fin


12
Ibid., f. 70 72.
13
Ibid., f. 75.


19

[...]. N’attendons pas, pour prendre un parti, que des événements soudains,
irrésistibles, troublent notre jugement et nous entraînent, malgré nous, dans
des directions contraires. Je viens donc vous proposer de régler le présent et
l’avenir dans un congrès. Appelé au trône par la Providence et par la volonté
du peuple français, mais élevé à l’école de l’adversité, il m’est peut être
moins permis qu’à un autre d’ignorer et les droits des souverains, et les
aspirations des peuples [...]. Comme je suis le souverain auquel on prête le
plus de projets ambitieux, j’ai à cœur de prouver, par cette démarche
franche et loyale, que mon unique but est d’arriver sans secousse à la
14
pacification de l’Europe. »

Le lendemain, l’Empereur exposa au Corps Législatif son
projet de congrès européen, réunissant à Paris un concert beaucoup
plus large que les seules Grandes Puissances, et destiné à régler les
questions polonaises, danoises, romaines, et orientales. La pensée
était élevée et pouvait paraître habile: la Russie serait moins
réticente à parler de la Pologne dans un congrès où elle pourrait
reprendre l’avantage sur d’autres sujets. La France semblait avoir
tout à y gagner. L’Italie et la plupart des petits États furent
enthousiastes ; la Russie, l’Autriche et la Prusse firent des réponses
dilatoires en demandant sur quelles bases on négocierait; mais
l’Angleterre déclina l’invitation. Pour Lord Russell, un tel congrès
général risquait de faire surgir de nouvelles espérances et des
aspirations impossibles à satisfaire, alors même que le Concert
européen n’avait aucun moyen pratique d’imposer ses décisions.
Sans appui anglais, le projet ne pouvait avoir aucune suite.
Dans ses souvenirs inédits, Desprez dresse un bilan assez
juste de la crise polonaise de 1863 :

« Primitivement, [l’] unique désir [du gouvernement français] était d’obtenir
l’exécution des promesses faites par le prince Orloff lors du congrès de
Paris. Il ne visait nullement à faire naître une contestation entre le cabinet
russe et nous, quand est parvenue la convention entre la Russie et la Prusse
qui a donné au conflit un caractère européen.
Si, dans cette conjoncture, le gouvernement impérial a obéi à une
arrière pensée, son calcul ne peut avoir été que de profiter de l’occasion
offerte de marcher d’accord avec l’Angleterre et l’Autriche, et de resserrer

14
Textepublié dans laPolitique impériale exposée par les Discours et
proclamations de l’empereur Napoléon III, p. 399 et suiv., et dansl’Annuaire des
Deux5Mondes 186251863, p. 954 955. Il est intéressant de signaler que le texte de
cette lettre fut distribué, parmi d’autres documents, aux plénipotentiaires des
conférences de La Haye en 1899, comme exemple de tentative de pacification.


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ainsi les liens de l’ancienne alliance [celle de la guerre de Crimée]. M.
Drouyn de Lhuys personnellement était resté très attaché à cette conception,
et l’on peut supposer qu’elle ne fut pas sans influence sur sa conduite.
L’Angleterre, on l’a vu, nous avait de bonne heure abandonnés à nos
propres inspirations après nous avoir entraînés ; finalement elle repoussait la
combinaison d’intérêt général que l’Empereur avait mise en avant pour
15
aider l’Europe à sortir d’embarras. »

LaFrance avait perdu la bataille diplomatique. À vrai dire,
le projet de congrès avait pour fonction essentielle de permettre à
la France de jouer son rôle préféré, celui d’arbitre de la politique
générale en Europe,et pour fonction secondaire de permettre à
Napoléon III de faire bonne figure devant le Corps législatif et
devant l’opinion publique, très favorable aux Polonais et
insatisfaite de l’impossibilité de faire progresser leur cause. Mais
derrière le discours ambitieux mais incantatoire de l’Empereur en
novembre 1863, la politique que Napoléon III aurait menée s’il
avait pu faire entendre une voix modérée et pratique, n’était peut
être pas tellement éloignée de celle du Quai d’Orsay. Même si
Napoléon III avait toujours été plus réticent que Drouyn de Lhuys
sur l’intérêt de l’alliance entre Paris et Vienne, on ne trouve pas
trace de différend majeur entre les deux hommes dans l’élaboration
de solutions pratiques à proposer dans la crise polonaise.
En revanche, la crise polonaise fut la cause de tensions très
vives parmi les ministres de Napoléon III. Ou plutôt, ce fut le
premier prétexte choisi par le ministre d’État Eugène Rouher –
qu’on allait surnommer « le vice empereur » – pour tenter d’abattre
politiquement son adversaire Drouyn de Lhuys, qu’il jugeait
réactionnaire.
Dès sa promotion au Ministère d’État, le 18 octobre 1863,
Rouher entendit surveiller, si ce n’est contrôler, la politique
étrangère. Aussitôt nommé, il entra en campagne pour obtenir le
renvoi de Drouyn de Lhuys. Dès le 14 novembre, saisissant
l’occasion des difficultés de la diplomatie française dans la crise
polonaise, Rouher écrivit à Napoléon III et lui demanda de
nommer un nouveau ministre des Affaires étrangères :


15
Papiers Desprez, f. 83 84.

21

« M.Drouyn de Lhuys […]ne continuerait il pas à pousser trop loin ses
illusions et sa crédulité envers le gouvernement autrichien et à favoriser
ainsi cette politique cauteleuse et temporisatrice qui est le privilège de
l’Autriche. Sera t il possible à notre collègue d’atténuer les défiances qui se
manifestent dans ses rapports aigres doux avec le cabinet anglais ? Puis, au
milieu de ces myriades de grosses et de petites questions qui vont nous être
posées, en réponse à la proposition de congrès, M. Drouyn de Lhuys aura t
il la souplesse, le délié, la mesure, l’aménité nécessaire ? Enfin, au point de
vue de cette teinte libérale nécessaire pour les négociations dans toutes les
éventualités, comment pourrait il l’imprimer à notre conduite?
Représentant apparent sinon réel d’une réaction, affaibli par ses échecs
successifs à Rome, en Amérique, à Saint Pétersbourg, accusé à tort ou à
raison des tendances autrichiennes excessives et aveugles, il ne pourra, à
mes yeux, ni exercer les intimidations nécessaires, ni pratiquer les
16
persuasions utiles. »

Lamanœuvre échoua, pour cette fois. Rouher reprit
l’initiative lors de la crise danoise en 1864, sans réussir davantage,
puis au lendemain de Sadowa en juillet 1866, cette fois avec un
succès complet. Mais cette prise de contrôle de la diplomatie
impériale par Rouher contre le parti conservateur incarné par
Drouyn de Lhuys ne doit pas tromper. S’il est indéniable que les
amis de Rouher étaient partisans de l’unité italienne et ensuite de
l’unité allemande, et qu’ils allaient à l’encontre des préférences du
Quai d’Orsay, plus réticent à l’égard du principe des nationalités, il
n’en faut pas déduire que les diplomates du Second Empire avaient
une perception bornée des transformations en cours en Europe.
Ladiplomatie française, au Quai d’Orsay ou dans les
ambassades à l’étranger, avait pleine conscience des sentiments
nationaux et considérait le mouvement des nationalités comme l’un
des phénomènes majeurs de l’Europe moderne. Les diplomates
avaient aussi conscience, en raison de leur connaissance du
« terrain »,de la grande variété des situations et de la multiplicité
des évolutions possibles. Ils savaient qu’en Italie ou en Allemagne
le sentiment national n’avait pas détruit les identités régionales,
dont il fallait tenir compte. La France, vieil État et vieille Nation,
pouvait certes être un modèle, mais qui était et demeurait malgré
tout une exception en Europe. Dans la plupart des cas, qu’il s’agît
de l’Europe orientale, des Balkans, de l’Italie, de l’Allemagne ou

16
Lettrede Rouher à Napoléon III, Paris, le 14 novembre 1863,Archives
nationales, 400AP 44, f. 3.

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