La révolte de la force publique congolaise (1895)

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L'édition des « papiers Lapière » offre aux auteurs une occasion privilégiée de revenir sur la révolte militaire de 1895 à Luluabourg-Malandji et son cortège d'expéditions guerrières en éclairant la scène coloniale d'un regard critique sur l'abondante historiographie des événements. Un large examen des matériaux disponibles, tant de source primaire que secondaire, permet également de revenir sur la manière dont les professionnels de l'histoire les ont exploités : « the point of history is to study historians, not to study the past » (Evans 1997).

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Date de parution 08 novembre 2015
Nombre de visites sur la page 28
EAN13 9782806108104
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Rik CEYSSENS E T Bohdan PROCYSZYNLa révolte
de la Force publique
congolaise (1895)
La révolte Les « papiers » d’Albert Lapière, notes prises sur le vif et lettres
familiales, sont ceux d’un témoin et d’un acteur des événements de la Force publique qui entourent la révolte militaire de 1895 à Luluabourg-Malandji.
L’édition de ces écrits permet de confronter l’ensemble des
matériaux historiques disponibles. Au-delà des principales congolaise (1895)
sources primaires, depuis longtemps accessibles (Verbeken
Les papiers Albert Lapière au Musée de Tervuren1958), les archives missionnaires se sont ouvertes et, grâce à la
progression croissante de leur numérisation, l’accès aux sources
secondaires (presse nationale et locale abondante et diversifi ée,
notamment) devient commode. La présentation détaillée de
tous ces documents est – évidemment – l’occasion d’examiner
comment les professionnels de l’histoire les ont exploités : « the
point of history is to study historians, not to study the past »
(Evans 1997).
Rik Ceyssens, licencié Archéologie et Histoire de l’Art (Université libre de Bruxelles),
docteur Anthropologie culturelle (Université Radboud de Nimègue) ;
Bohdan Procyszyn, licencié Philologie romane (Université libre de Bruxelles).
Ont œuvré, dans le cadre de la Coopération technique belge, dans l’enseignement
secondaire et supérieur à Kananga (R.D. Congo), l’un de 1965 à 1990, l’autre de 1972
à 1981.
www.editions-academia.be
ISBN : 978-2-8061-0246-1
27 €
HC_ACA_PROCYSZYN_13,75_REVOLTE-FORCE-PUBLIQUE.indd 1 20/10/15 13:50:46
Rik CEYSSENS ET Bohdan PROCYSZYN
La révolte de la Force publique congolaise (1895)



La révolte de la Force publique
congolaise (1895) RIK CEYSSENS
BOHDAN PROCYSZYN



La révolte de la Force publique
congolaise (1895)
Les papiers Albert Lapière au Musée de Tervuren







Publié avec le concours du Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren, Belgique




Photo de couverture : Le récit d’Albert Lapière témoignant du pillage de
Luulu (26-3-1896) qui enrichira la collection Oscar Michaux, notamment du
célèbre masque-heaume, devenu depuis l’emblème du Musée de Tervuren
(cf. infra III/#17).

Mise en page : Alex Gysel

D/2015/4910/43 ISBN : 978-2-8061-0246-1
© Academia – L’Harmattan
Grand’Place 29
B-1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque
procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’auteur ou de
ses ayants droit.
www.editions-academia.be
SOMMAIRE


6 Remerciements / Conventions graphiques / Abréviations

1.
Prolégomènes

7 Albert Lapière & Georges Lapiere
19 Les Kashiye

2.
Textes
(MRAC-H, 1102)

53 I. – Chronique (A. Lapière)
117 II. – Lettre à sa mère (A. Lapière)
129 III. – Journal expédition Oscar Michaux (A. Lapière)
187 IV. – Lettre à Georges Lapiere (A. Lapière)
190 V. – Lettre à Georges Lapière (L. Antony)

3.
Épilogue : interrogations historiographiques

195 Gestion des ressources humaines
199 Traite des esclaves et migrations
215 Sources

235 Bibliographie
247 Sources d’archives
250 Index
255 Table des illustrations



Remerciements

Michel Erkens, Marc Felix, Alain Feuillat.

Transcription graphique des langues africaines

Nous représentons la consonne fricative palato-alvéolaire par sh, la sonore par j,
la palato-alvéolaire affriquée sourde par c, la sonore par dj. La quantité vocalique
est indiquée : nous doublerons les voyelles pour marquer la longueur, sauf les
initiales et les voyelles précédées du complexe CS (consonne + semi-voyelle), ou
suivies du complexe NC (nasale + consonne). La quantité vocalique de la
voyelle connectivale dans les noms composés n’est pas réduite devant le
complexe NC. Ces conventions ne valent pas pour les citations directes d’auteurs.

Abréviations des références bibliographiques

AC : Archivum centrale CICM
BC : Biographie coloniale
BO : Bulletin officiel ÉIC
CE : Ceyssens
CO : René Cornet, Anne Cornet
DC : Declercq, De Clercq & Willems
DE : Denolf
DM : de Macar
FR : Frobenius
GI : Gillain
HE : Heintze
JC : Janssens & Cateaux
JY : Journal d’Ypres
LM : Le Marinel
LP : Le Progrès
MC : Missions en Chine et au Congo / Missiën in China en Congo
ME : La Meuse
MG : Mouvement géographique
MI : Michaux
PO : Pogge
ST : Storme
TC : La Tribune congolaise et la Gazette west-africaine
VE : Verbeken
VZ : Van Zandijcke
WA : Wauters
WI : (von) Wissmann

1.
Prolégomènes




Albert Marie Denis Lapiere naît à Ypres (Belgique) le 26 août 1873,
troisième fils d’Henri Lapiere, marbrier et entrepreneur de bâtiments et
1de travaux publics, et de Lucie Vandevyver . Né en 1858, Georges, l’aîné
des enfants et parrain de son cadet Albert, est devenu ingénieur des arts
2et manufactures ; tout naturellement, il suit les brisées de son père et
3conduira l’entreprise familiale à de nouvelles destinées . Le second fils,
Daniel, né en 1862, embrasse la carrière des armes, plus précisément au
e3 régiment lanciers de l’armée belge. Après une instruction de dix mois à
4l’École d’Équitation dans sa ville natale , on le retrouvera successivement
à Bruges, de nouveau à Ypres, cette fois comme officier d’instruction, et
à Beveren-Waas. Promu lieutenant en 1892, le jeune père de famille y
décède en 1893, après une courte maladie (Armée belge, RM 11068 ; LP
5-11-1893).
À l’instar de ses aînés, Albert entreprend des « études moyennes » au
5Collège communal d’Ypres , sans toutefois les terminer, car, fin 1890, à
l’âge de dix-sept ans, il s’engage comme volontaire à l’armée et plus par-

1 « Villa des Arts », 9, quartier du Commerce, près de la gare ferroviaire (1852). « Arts » dans le
sens saint-simonien ? Les premiers ingénieurs français des arts et manufactures sont diplômés en
1862. Ph.2
2 En 1877, Georges est admis à l’École des Arts et Manufactures de la ville de Gand (Le Progrès.
Journal de l’Alliance libérale d’Ypres et de l’Arrondissement 7-10-1877).
3 Nous lisons dans le Journal d’Ypres. Organe catholique de l’Arrondissement du 9 décembre 1891 :
« M. le Président [du Conseil communal] demande l’urgence pour la demande adressée par
M. Lapiere-Vandevyver, tendant à pouvoir céder à son fils, Georges, le bail qu’il a contracté avec
la ville. Il s’agit du terrain, situé près de la gare, sur lequel il a construit sa scierie de marbre. La
transmission du bail est autorisée ; toutefois la ville ne consent pas à ce que M. Lapiere élève sur
ce terrain de nouvelles constructions, si ce n’est à ses risques et périls ».
Georges Lapiere gérait un magasin au centre de la ville, D’Hondstraat 50, une extension de la
marbrerie familiale, la plus importante de la ville.
4 Fermée et abandonnée au début de la Grande Guerre (1914-1918), l’École d’Équitation
(1835-1839) fut rasée par les bombardements allemands et n’a jamais été reconstruite (cavalerie
obsolescente). Elle se trouvait à 250 m au nord-ouest de la Rijselpoort, face au Majoorgracht. Voir
ephotographies sur l’école de cavalerie réalisées à la fin du XIX siècle par Florimond Bartier
(Gand, Universiteitsbibliotheek).
5 Suite à la brouille entre enseignement laïc et enseignement clérical (1878-1884), le Collège
communal d’Ypres cédera progressivement le pas au Collège Saint-Vincent, où notamment l’abbé
Hugo Verriest fut directeur de 1878 à 1888.
RÉVOLTE DE LA FORCE PUBLIQUE CONGOLAISE 1895
eticulièrement au 3 lanciers, le même régiment que son frère Daniel.
Caserné à Bruges, il est promu maréchal des logis à la date du 7 janvier
61892 .
Sur la recommandation du secrétaire général au ministère des Affaires
étrangères, le baron Auguste Lambermont, il réussit à se faire enrôler par
l’État indépendant du Congo. Désormais sergent de la Force publique,
mais légalement toujours mineur, il quitte Anvers le 6 février 1894 à bord
du steamer Akassa, qui, le 12 mars 1894, aborde à Matadi. Lapiere est
dé7signé pour Luluabourg, où il arrive le 11 juillet 1894 . Son premier et
unique terme à la Force publique est déterminé par le conflit ouvert avec
la famille dirigeante des Beena Kashiye, d’une part, par la révolte militaire
de Luluabourg, d’autre part. Un guet-apens, à première vue banal, tout
au début de son parcours, lui vaut de la part de ses soldats le sobriquet
de « batailleur » (Cyela-ntende) (CO 1948, p. 14).
Mentionnons une missive plutôt déconcertante datée du 15 décembre
1896 et adressée par l’inspecteur d’État ff. de gouverneur général Émile
Wangermée au commissaire de district Florent Gorin à Lusambo : « Le
Gt [gouvernement] central me fait savoir que Le Patriote et le National
sous la date du 11 Novembre 1896, ont reproduit une lettre de
M. Lapierre, écrite à Mukaboa [Mukabwa], 18 juillet, à son frère Georges,
et où il relate les différents combats livrés sous la direction du
Commandant Michaux dans le courant du mois de Juin […] En conséquence, cet
agent ne sera pas proposé pour l’obtention de l’Étoile de Service à
l’ex8piration de son terme. Veuillez, je vous prie, en aviser l’intéressé » .

6 Grade propre à la cavalerie, équivalent à sergent dans l’infanterie.
7 Lapiere est écrit sans accent dans tout acte ou document officiel concernant Albert, tant à
Ypres qu’à « la rue Bréderode », siège à Bruxelles du gouvernement central de l’ÉIC (Minafet
RM 866 [1263] ; SPA [K 177] 1478). Idem dito pour Henri, le père, ainsi que ses frères, Georges et
Daniel, qui tout au long de leur curriculum – long ou bref – écrivent Lapiere, sans plus. Ce n’est
qu’à partir de sa carrière congolaise qu’Albert lui-même commence à appliquer un accent grave à
son patronyme, marquant ainsi, à la française, la prononciation en /e/ ouvert de la dernière
syllabe. Les citations directes mises à part, nous ne pouvons que respecter cette préférence
nettement marquée par le premier intéressé.
Les tiraillements identitaires, pour anodins qu’ils paraissent, ne s’arrêtent pas là… Ainsi, Lapière
se vante d’avoir deux perroquets : « à l’un d’eux il apprend le français, à l’autre le flamand » (CO
1948, p. 13).
8 er Art. 1 du décret de 1889 instituant l’Étoile de Service stipule que l’insigne est décerné aux
agents ayant accompli fidèlement et honorablement leur terme de service. Décidément, c’est
Georges Lapiere, le récipiendaire de la lettre, qui a enfreint les règles. Selon « la rue Bréderode »,
Albert aurait contrevenu au paragraphe 5° de l’art. 6 (Fautes enlevant les droits à l’Étoile de
Service) : « Ceux qui seraient trouvés en possession de pièces appartenant aux archives de l’État, […]
ou qui communiqueraient à des particuliers des renseignements qu’ils ont obtenus, grâce à la
situation officielle qu’ils occupent ou ont occupée » (Recueil administratif 1894, p. 43).
8 PROLÉGOMÈNES
Voilà qui, en sus du surnom de « batailleur », contredit le portrait
d’Albert Lapière brossé dans les Notes biographiques finales du 24 février
1897 par le cdd. Gorin (Lusambo) et le chef de zone Amédée Legat
(Luluabourg) :

« Manière d’être à l’égard
. de ses chefs : respectueux, serviable
. de ses égaux : réservé, poli
. de ses subordonnés : bon chef
Autorité morale
. sur les blancs : connu pour son calme
. sur les indigènes : passe pour un bon soldat, inspire le respect
Conduite générale : bonne, très sobre
Habileté professionnelle : bon constructeur (station), aime à s’occuper de
travaux manuels
Appréciation du gouverneur général : bon serviteur qui a bien fait son
devoir. Son réengagement est très désirable.

erBoma, le 1 mai 1897, l’inspecteur d’État ff. de gg. Émile Wangermée ».
Suite à l’intervention du commissaire Gorin en faveur de Lapière, le gg.
Wangermée demande au secrétaire d’État Edmond van Eetvelde « d’user
d’indulgence ». Tout est bien qui finit bien : l’Étoile de Service sera
dé9cernée à Lapière le 8 juin 1897, après son retour en Europe .
En fin de terme en effet, Lapière s’était embarqué à Matadi le 26 mai
1897 avec Oscar Michaux ; tous deux avaient emmené en Belgique leurs
boys préférés… du moins selon Cornet (1948, p. 45). En réalité, Lapière
« descendit à Boma et s’y embarqua le 2 mai 1897, pour rentrer en
Europe le 26 » (BC 1951/II, colonne 591). Il est vrai que chacun des deux
amis s’était fait accompagner par un boy, Lapière par Lumbala, Michaux
10par Ntete . Ph.1 Lisons le JY du 27 novembre 1897 : « Le jeune nègre
Lumballa, ramené du Kassaï il y a quelques mois par M. Albert Lapiere,
recevra le Sacrement du baptême à l’église de Saint Nicolas, sa paroisse.
Le petit Congolais a profité de son court séjour ici pour apprendre le
métier de tailleur et celui de coiffeur. Son maître lui a également appris à

9 Dans le dossier SPA de Lapière, une lettre manuscrite du « cdd. » Michaux (Lusambo
4-81896), adressée au gouverneur général, proposant de décerner à Lapière la médaille de l’Ordre
royal du Lion pour sa participation aux combats contre les révoltés, Kalamba, les Kasansu et les
Tshokwe. En marge, griffonné : « à examiner à l’expiration du terme de Lapiere ». Cette demande
est restée sans suite.
10 Michaux et Ntete arrivent à Anvers le 29 juillet 1897, deux mois après Lapière et Lumbala.
Bien que nous n’ayons pas trouvé trace de leur passage, on s’imagine volontiers qu’ils auront tenu
à visiter l’Exposition universelle de Bruxelles-Tervuren.
9 RÉVOLTE DE LA FORCE PUBLIQUE CONGOLAISE 1895
lire et à écrire. Il s’embarque le 6 Décembre pour le Congo et ira
retrouver ses compatriotes ; il pourra se montrer fier à juste titre de ce qu’il a
11appris chez les blancs en si peu de temps » .
Cette pratique, témoignant d’un exhibitionnisme certain, n’est pas rare
12à l’époque . Pour combattre d’éventuels abus, le secrétaire d’État van
Eetvelde arrête le 5 novembre 1894 : « Aucun enfant indigène ne peut
être emmené du territoire de l’État par un particulier en quelque qualité
que ce soit, sans l’autorisation du Gouverneur général ou de son délégué,
qui s’assurera de l’assentiment des parents au voyage et au séjour de
l’enfant à l’étranger » ; en sus, une caution de 2 500 francs (!) est demandée
13(Législation générale 1907, p. 389) .
Ayant pris congé une fois pour toutes de la carrière militaire – en ne
renouvelant pas le contrat avec la Force publique et ne réintégrant pas
l’armée belge –, Lapière se réoriente vers le circuit commercial congolais
(plus ou moins) privé, à l’instar d’ailleurs de tant d’autres anciens de la
Force publique attirés par les promesses de ce secteur parallèle. Le 6
décembre 1897, Lapière et Florent Cassart (Katanga) (1869-1913), «
l’héroïque Katangais » nouvellement marié, s’embarquent à Anvers sur
14l’Eduard Bohlen , au service de la Compagnie anversoise des Plantations du
Lubefu. Ph.3 Le directeur local Cassart et son adjoint sont chargés de la
mise en valeur de 1 000 ha (+ option de 1 000 ha) en un ou plusieurs

11 Le 4 décembre 1897, le même journal nous apprend que « Le jeune Congolais a été baptisé
Dimanche midi par M. le curé [Frans] Ryckeboer, de l’église St Nicolas, aumônier militaire.
Mariano a fait sa première Communion Mardi. Il a monté les marches de l’autel avec son parrain
M. le Lieutenant Lapiere, édifiant la nombreuse assistance par son recueillement ». Citons le
registre du baptême du doyenné d’Ypres : « Anno Domini 1897 die vigesima octava Novembris
[28-111897] infrascriptus baptizavi ex licentia Illustrissimi Domini Episcopi Brugensis [G. J. Waffelaert] Mariano
sAlbertum Victorem Franciscum Josephum Lumballa natum in Kassai (Congo) fere 11 annorum, quem D A.
Lapiere redux socium sibi duxit. Susceperunt M. [A.] Lapierre et Victor Nyssens. [sé] Ryckeboer pastor ».
Ryckeboer (1847-1936) a tenu à donner son prénom à Lumbala (1900 ; Leconte 1969, p. 265).
12 Exhibitionnisme encore accentué par la reproduction photographique de l’image (CE 2011,
pp. 113-114). Dès son retour à Ypres, Lapière s’empresse d’acquérir un appareil photographique ;
répondant de plein gré à l’appel, Lumbala et ses pairs se montrent à leur avantage… Ph.1
13 Le cas de Ntete est exceptionnel : Michaux était rentré définitivement, après deux termes de
service dans l’ÉIC, et Ntete était reconnu orphelin. En Belgique, il succombera à la tuberculose
(1910, pp. 192-195). « N’tété » : nom ou surnom ? En tout cas, il fut baptisé Arthur, prénom du
père d’Oscar : son décès est enregistré à Glimes le 14 mai 1903 « sous le nom d’Arthur N’tété,
enfant âgé de 12 ans environ […] fils célibataire de parents inconnus. Le décès a été déclaré par le
docteur en médecine Hector Lebrun, connaissance du défunt, habitant Glimes, ainsi que par
François Goux, négociant, non parent du défunt » (Service de la Population, commune d’Incourt
8-7-2014). De fait, Lebrun était le beau-frère d’Oscar Michaux ; en 1903, il exerçait les fonctions
d’aide naturaliste au Musée d’Histoire naturelle de Bruxelles (CE 2011, pp. 26-27).
14 Erronément, de Bures fait rentrer Cassart au Congo en juillet 1897 (1927, p. 49) ; selon CO,
tout aussi erronément, Cassart et Lapière seraient repartis le 7 septembre 1897 (1948, p. 46). La
ME du 7 juin 1897 signale le mariage de Cassart à Kemexhe (Crisnée).
10 PROLÉGOMÈNES
15blocs situés au nord-ouest de Lusambo, au confluent Sankuru-Lubefu .
Initialement, tout va à merveille, et Lapière aurait même demandé à son
frère Georges « d’acheter en son nom des actions de la compagnie ».
16Vers le milieu de 1898 déjà, Cassart démissionne : « confiant en
Lapiere, il lui remet la direction et se rend à Bruxelles […] La société du
Lubefu confirme Lapiere dans ses fonctions directoriales »,
contrairement d’ailleurs à l’avis de Cornet (1948, pp. 46-47 ; JC 1910, p. 193).
Le 2 avril 1900, Lapière arrive à Anvers par le ss. Philippeville pour un
congé de trois mois. Et le JY du 2 mai 1900 rapporte : « La Compagnie
anversoise des Plantations du Lubefu demande un comptable pour ses
établissements en Afrique. Pour renseignements s’adresser à M. Albert
Lapiere » ; la même offre d’emploi paraît en néerlandais dans le
Nieuwsblad van Yperen en van het arrondissement du 5 mai 1900. Nous ne savons si
son effort de recrutement a été couronné de succès. Après son congé, le
directeur Lapière établit un nouveau poste ou une antenne sur la rive
gauche de la Lubi, plus précisément à Nyengele, au sud de Lusambo. Par
ailleurs, il fait paraître un article sur quelques aspects techniques de
l’exploitation du caoutchouc (India rubber, Landolphia owariensis), publié tant à
Bruxelles qu’à Paris (1901).
Le 31 décembre 1901, la Compagnie du Kasaï (CK) est mise sur les rails :
14 sociétés syndicataires conjuguent leurs efforts, 1 hollandaise et 13
17belges, dont la Compagnie du Lubefu . Peu après, le 3 janvier 1902, Lapière
rearrive à Anvers par la malle Anversville (en 1 classe), accompagné de son
eboy « Mossinghi » (en 2 classe) (Het Handelsblad van Antwerpen 3-1-1902).

15 La Compagnie anversoise des plantations du Lubefu, société anonyme au capital de 600 000 FRB, est
erfondée à Anvers le 1 décembre 1897, quelques jours seulement avant le départ de Cassart et
Lapière. Le Moniteur belge du 12 décembre 1897 publie dans ses annexes l’acte constitutif ; voir
aussi les statuts dans le MG du 19 décembre 1897, ainsi que dans le BO de l’ÉIC (1898, février, n° 2,
annexes pp. 15-18). Plus tard, le siège social sera transféré à Bruxelles et on parlera dès lors de la
Compagnie du Lubefu ; sa liquidation date de 1922 (Buelens 2007, p. 154 ; Ergo 2005, p. 69).
16 e Sous le titre captivant « Les massacres de la Mongala » dans Le XX Siècle du 14 janvier 1899,
nous apprenons que « le caoutchouc […] se récolterait à coups de fusil […] Ce serait même pour
exposer cette situation que le lieutenant Cassart se serait décidé à rentrer ». Le « héros »
instrumentalisé ? Comme tant d’autres « pionniers », il était invité à l’inauguration du chemin de fer du
Bas-Congo ; aucune trace de Cassart dans les reportages sur les fastes organisés à Matadi, à
Brazzaville, à Léopoldville (6-7-1898) (MG 7-8-1898 ; CO 1947, pp. 350-365). Ne voulait-il pas
simplement rejoindre Marie Leduc, sa jeune épouse ?
Dorénavant, Cassart sera actif dans diverses plantations congolaises, sur le terrain même ou à
partir de la métropole (Mayumbienne, Plantations de la Lukula, La Lulonga, American Congo Company).
Il effectuera plusieurs missions d’inspection in situ (de Bures 1927, p. 52 ; Heyse 1928, p. 131).
17 Voir l’implantation des sociétés syndicataires sur la carte CK 1901 (Minafet RF [1494]). La
nouvelle société comportera 4 020 parts ; capital social : 1 000 500 FRB. L’ÉIC reçoit 2 010 parts,
soit 50 % ; 217 parts, pour une valeur de 54 250 FRB, sont réservées aux Plantations du Lubefu (MG
24-11-1901, 1-12-1901 ; TC 6-8-1903 ; Buelens 2007, pp. 150, 154).
11 RÉVOLTE DE LA FORCE PUBLIQUE CONGOLAISE 1895
18Après plus de quatre ans, est-ce la fin de sa carrière dans la Compagnie ?
Il repartira, en compagnie sans doute de « Mossinghi », pour un terme
d’activité des plus brefs.
En effet, Lapière lancera bientôt un projet dans la ville de Liège…
« Entre MM. Albert Lapière, négociant, demeurant à Liége, rue Édouard
Wacken ; Joseph Beels, ingénieur-électricien, domicilié à
CureghemAnderlecht lez-Bruxelles, et Paul-S. Duhrenheimer, représentant de
commerce, domicilié à Forest lez-Bruxelles, il est établi une Société en nom
collectif ayant pour but les installations électriques, fournitures pour
électricité et tout ce que comportent l’électricité et cette industrie. La raison
sociale de la Société sera Comptoir industriel. Le siège social est à Liége,
rue du Pot-d’Or, n° 43, mais il pourra être transféré ailleurs » (ME
19-101903). Quelque cinq mois après, Lapière introduit à la commune une
« Demande d’autorisation d’établir : […] une station centrale d’électricité
comprenant : a) 2 moteurs à gaz de la force de 40 chevaux, avec leurs
gazogènes ; b) 2 dynamos ; c) une batterie d’accumulateurs » (ME 8-3-1904 ;
Journal de Liége. Feuille politique, littéraire et commerciale 9-3-1904).
L’autori19sation est accordée pour trente ans (Journal de Liége 14-6-1904) .
ieApparemment, le Comptoir industriel de Lapière & C prospère… À
lire dans une « gazette rimée » par Pierre Kok (ME 14-9-1905) :
« À M. Albert Lapiere
À Liége, avec acharnement,
On répand la lumière ;
C’est d’un effet toujours charmant
Et la maison Lapiere
20Mérite de l’Exposition ;
Ses lampes électriques,
À chaque illumination,
Ont des effets féeriques !
Grâce à Lapiere, le décor
Prend des aspects de rêve.
La maison, rue du Pot-d’Or,
Sans un effort, enlève

18 Pas selon Het Laatste Nieuws du 23 février 1902 : « … aanstaande vertrek naar Congo van
commandant [?] Lapiere […] verbleef reeds gedurende negen jaren [?] in Congo en vertrekt nu voor een nieuwen termijn
van drie jaar, in hoedanigheid van bestuurder der plantagies van de Lubefu ».
19 Au 30 juin 1904, on dénombrait à Liège 167 024 habitants (Gazette de Liége 14-9-1904).
Abstraction faite des tramways et de l’éclairage public, la ville comptait au 31 décembre 1902, 161
abonnés privés au réseau électrique, au 30 juin 1905 209 abonnés, au 30 juin 1906 212 abonnés
(ibid. 2-10-1903 ; Journal de Liége 16-10-1906).
20 Le 27 avril 1905, à Liège, ouverture solennelle de l’Exposition universelle.
12 PROLÉGOMÈNES
La palme ; elle est à la hauteur
C’est là chose connue.
Admiratif, le connaisseur
La porte dans la nue !
Tout le quartier des Guillemins
À la maison Lapiere
Doit son succès et son entrain,
Ainsi que la lumière.
Il lui doit sa prospérité ;
Ce n’est pas un mystère
Aujourd’hui, l’Électricité
Est reine sur la terre.
Lapiere fournit la région
Et toute la Belgique.
Chez lui, chacun fait provision,
Car son choix est unique !
Son chiffre augmente énormément ;
Sa maison, très prospère,
N’est Lapiere d’achoppement
Que d’un jaloux confrère ! »

Quelle est la part de Florent Droeven (1872-1910) dans cette aventure
liégeoise ? Cornet laisse entendre qu’il fut directement impliqué dans la
centrale électrique « des Guillemins » (1948, p. 47). Or, l’armurier
Droeven, après son terme unique au service de l’ÉIC (1895-1898), est
passé au secteur privé, lui aussi, plus particulièrement dans la CK : il
aurait résidé au siège de la compagnie, à Dima, sur le Bas-Kasayi, comme
chef de station et ensuite rempli des fonctions de chef de culture de la
21compagnie (JC 1911/II, p. 808) . Nous savons notamment qu’il est
rentré le 11 mars 1903 en Belgique, à bord de l’Anversville, accompagné de
son fils mulâtre, âgé de six ans, dont il compte confier l’éducation à sa
famille (Het Handelsblad 12-3-1903 ; Brosens 2013, pp. 42-45). Un terme
plus tard, « Droeven de la CK » arrive le 9 juillet 1906 à bord du
Bruxellesville (ME 4-7-1906).
Mais les deux affidés repartent au Congo, de plus belle… La TC du 28
mars 1907 les cite comme passagers « privés » du Bruxellesville. « Albert
Lapierre et Florent Droeven, qui en sont tous les deux à leur cinquième

21 Selon le cdd. Gorin, Droeven ayant fait des études primaires « convient parfaitement pour
s’occuper d’un travail d’exploitation et même pour prendre la direction politique d’une petite
région » (SPA [K 230] 1930). À en croire la BC, Droeven ne repartit au Congo qu’en 1904 « pour le
compte de l’American Congo Company » (1952/III, cc. 261-262). Or, la fondation de l’American date
seulement du 16 octobre 1906 (BO 1906, novembre, pp. 41-45).
13 RÉVOLTE DE LA FORCE PUBLIQUE CONGOLAISE 1895
départ, comptent l’un et l’autre une quinzaine [?] d’années d’Afrique,
bien qu’atteignant à peine le milieu de la trentaine. Attachés jadis à
diverses compagnies, les deux amis vont, cette fois, pour leur propre
compte, faire le ravitaillement des postes échelonnés le long du Kassai.
C’est la première fois que le fait se produit dans pareilles conditions, et
22l’on ne peut qu’applaudir à cette initiative » (ME 29-3-1907) . La Société
royale de Géographie d’Anvers est une source fiable concernant la suite et la
fin : « [ils vont] s’y occuper du ravitaillement des postes de l’État. Malgré
le refus d’une concession, ils partent le 21 [28] mars 1907. Ils achètent le
steamer le Binger, que Droeven commande comme capitaine. Lapiere se
décide ensuite à passer le fleuve pour se fixer au Congo français. Il y
achète une propriété, à Bokaba, devenue vacante par la rentrée en France
23d’un colon . Lapiere y apporte d’heureux aménagements pour l’élevage
du bétail et la récolte des légumes. Droeven, de son côté, transporte les
marchandises et les produits alimentaires vers les postes belges, de l’autre
côté du fleuve » (JC 1910, p. 194 ; 1911/II, pp. 818-822).
Droeven, « de la firme Droeven & Lapierre, Brazzaville », fut tué en
janvier 1910 à Mangayi, en aval de Dima, lors d’une campagne de
recrutement de main d’œuvre « pour le compte de l’American Congo Company »
(JC 1911/II, p. 808). Atteint de la maladie du sommeil (trypanosomiase),
vers le mois de décembre 1909, Lapiere succombe à ce mal à
Léopold24ville, le 2 avril suivant . La presse belge témoigne nombreuse de la fin
tragique de Droeven et de Lapière (Het Handelsblad 1-2-1910 ; Het Nieuws
Van Den Dag 17-5-1910 ; TC 19-5-1910 ; De Poperinghenaar 22 &
27-51910 ; LP 22-5-1910, 22-1-1911).

22 Qu’est devenue la centrale électrique de la rue du Pot-d’Or ? La presse liégeoise ne nous
renseigne guère sur son éventuelle liquidation. Les deux partenaires-investisseurs de Lapière, Beels et
Duhrenheimer, ont-ils pris la relève de l’exploitation ? Ou la Société d’Électricité du Pays de
Liége, avec une grande usine à Sclessin (2 turbogénérateurs de 2 650 chevaux), opérationnelle
depuis 1905 ? La Régie communale de Liège ne débute qu’en 1913 et fonctionnera jusqu’au
er1 janvier 1967.
Par ailleurs, Lapière ne s’est pas limité à la production et à la fourniture d’électricité. Selon la ME
du 4 décembre 1905, la commune de Liège a approuvé une série d’adjudications à la date du
e30 novembre 1905, dont le 20 lot est attribué à Albert Lapière, des biens et fournitures pour une
valeur de 8 189,50 FRB.
23 Bokaba situé sur la rive droite du fleuve Congo, au nord de ‘Kwa Mouth’, à 161 km au
nordest de Brazzaville.
24 Témoin direct du décès de Lapière, Léon Antony, originaire d’Ypres et fonctionnaire à
Léopoldville, fut désigné délégué aux successions. « Plus jamais on n’entendit parler de ses deux
boys », dont Mariano (CO 1948, p. 47) ? Or, le 30 janvier 1909, Le Marinel signale un Mariano à
Lusambo (1991, p. 385). Et le même registre du doyenné d’Ypres mentionne en marge le mariage
de Lumbala avec Henriette Kusama : « Lumballa Mariano (Congol.) matrimonium inirit cum Henrica
Kusama in Lusambo (Kasai – Congo belge) 25 Julii 1912. [paraphe] Ryckeboer ». À Lusambo, où
Lumbala se fait appeler Joseph (AC, P.II.b.12.1.3.3).
14 PROLÉGOMÈNES

Ph.1 – Albert Lapière, (à sa droite) Mariano (Joseph) Lumbala, (à sa gauche)
Arthur Ntete (?), boy d’Oscar Michaux ; à Ypres, Villa des Arts, entre le
29 juillet et le 6 décembre 1897. (MRAC, HP.1959.29.1346)
15 RÉVOLTE DE LA FORCE PUBLIQUE CONGOLAISE 1895

Ph.2 – Lucie Vandevyver, veuve Henri Lapiere ; à Ypres, Villa des Arts et
marbrerie attenante. (MRAC, HP.1959.29.1353)

Ph.3 – Florent Cassart, directeur local de la Compagnie anversoise des Plantations du
Lubefu, et sa « cuisinière » ; confluence Sankuru-Lubefu, première moitié
1898. (MRAC, HP.1958.40.536)
16 PROLÉGOMÈNES
Revenons à Georges Lapiere, ingénieur-entrepreneur et notable, qui
fatalement devait s’intéresser de près à la politique locale. Avec un succès
25tout relatif : aux élections municipales de 1895 déjà, il était candidat
malheureux pour l’Association libérale ; en 1907, il tente encore sa
26chance sur la liste des Intérêts communaux . Dans l’entre-temps, il
exerce son talent à l’échelle nationale : en février 1900, la Société des ciments
et bétons (MM. Blaton, Declercq, Lapiere) est déclarée adjudicataire des
travaux des installations maritimes de Bruxelles, pour une somme de
2714 291 547 FRB .
Le 15 octobre 1920, Georges et son épouse Berthe Ackein se retirent
à La Panne (Veurnestraat 44), sans pour autant abandonner les activités à
Ypres ; en 1923 encore, Georges fait construire une salle des fêtes
(Lapiere’s Huis, D’Hondstraat), où nombre de manifestations seront
organisées, jusqu’après la Seconde Guerre mondiale. Son décès intervient à
La Panne le 8 février 1933, ainsi que celui de sa femme, le 11 juillet 1935.
Georges Lapiere a manifestement pris à cœur la mémoire de son frère
cadet et filleul dont il a pieusement conservé les papiers, n’hésitant pas à
y ‘mettre de l’ordre’, avec le souci de les présenter sous leur meilleur jour.
Il a non seulement archivé tant le courrier adressé aux parents qu’à
luimême, de 1894 à 1910. Il s’est également retrouvé en possession, on ne
sait trop quand ni comment, des écrits personnels d’Albert, à savoir un
carnet contenant la « chronique », un curriculum incomplet rédigé avec un
certain recul réflexif en novembre-décembre 1895, et le « journal » de
l’expédition Oscar Michaux, noté in itinere, quasi au jour le jour, entre fin
janvier et le 2 juin 1896, lui aussi inachevé. L’auteur a-t-il confié ce carnet
de notes à Georges avant de repartir au Congo en mars 1907 ? Nous
conjecturons en tout cas que, durant sa période liégeoise, Albert Lapière

25 Un homme de poids, dans la communauté locale et au-delà : vice-président de la Société des
Chœurs, président honoraire du Cercle artistique « Strijd naar Lauweren », (vice-)président de la
Croix-Rouge locale, président du Cercle commercial et industriel d’Ypres et de l’arrondissement,
à plusieurs reprises élu membre du Conseil supérieur de l’Industrie et du Travail, vice-président
de la gilde des arbalétriers (Koninklijke Maatschappij St.-Sebastiaan, LP 20-6-1878).
26 En réalité, intérêts d’un groupe d’hommes d’affaires locaux, qui avait vainement essayé
d’enlever le contrat de l’exploitation du gaz pour l’éclairage public de la ville d’Ypres, la concession
d’Alfred Valcke prenant fin au 31 décembre 1905. Le nouvel adjudicataire sera la firme De
Brouwer de Bruges ; les soumissionnaires désabusés Vandoorne, Lapiere et Froidure publient un
droit de réponse (1905 ; JY 14-1-1905 ; De Weergalm 2-2-1905).
27 « [La soumission] comporte le bassin de batelage et le bassin maritime qui seront construits
sur l’emplacement actuel de la rue des Moutons, de la place Sainctelette à l’avenue de la Reine, le
canal actuel disparaissant sur cette longueur ; – le canal de l’avenue de la Reine à l’avenue Van
Praet, avec ses ponts et ses murs ; le pont tournant de l’avenue Van Praet, qui aura dix-sept
mètres de largeur, et le bassin de refuge pour le yacht du Roi » (LP 18-2-1900 ; Het Nieuws Van
Den Dag 16-2-1900 ; Het Laatste Nieuws 23-2-1902). Les travaux prennent fin en 1909 (Le Soir
5-41909).
17 RÉVOLTE DE LA FORCE PUBLIQUE CONGOLAISE 1895
possédait toujours le carnet en question et qu’il l’a mis à la disposition de
Michaux rédigeant son Carnet de campagne (1907). Celui-ci ne l’aurait-il
remis à Georges qu’après le décès d’Albert ?
La contribution éditoriale de Georges date très probablement d’après
1910. Elle fut conséquente et intelligente : (i) il a complété la chronique
d’un extrait de la lettre adressée à la mère Vandevyver, rédigée entre le
30 novembre et le 10 décembre 1895 ; (ii) il a complété le journal avec la
lettre du 18 juillet 1896 adressée à lui, missive qui avait failli coûter à
Albert l’Étoile de Service.
Début 1947, les papiers d’Albert Lapière, à savoir un carnet débroché
avec la chronique et le journal fin prêts et deux lettres sont présentés au
musée de Tervuren par le couple Jacques Feuillat-Marguerite Rosier pour
reproduction photographique ; l’enregistrement dans le répertoire
géné28ral (RG) date du 17 janvier 1947 . À la même occasion, 54 plaques
photographiques négatives ayant appartenu à Albert Lapière sont cédées au
musée (AP.0.0.45297-350). Pourquoi n’a-t-on pas transmis toutes les
lettres adressées à la famille ? Qui a opéré ce tri ? Pourquoi les héritiers
n’ont-ils pas voulu renoncer aux originaux ? Nous sommes persuadés
que René Jules Cornet a joué un rôle-clé dans la double transaction ; lui
et son homonyme et ami Frantz Cornet, œuvrant à cette époque au
musée de Tervuren, ont déployé des efforts considérables pour sauvegarder
29les archives coloniales belges .
Cornet a en outre publié un article consacré à « la révolte des Batétéla »
(1948) ; même si les erreurs de détail abondent, la publication est
néanmoins pertinente, car l’auteur a eu accès à tous les écrits de Lapière, y
compris donc des lettres non retenues pour être photographiées.
Puisqu’on a repéré de sa main quelques minimes corrections et autres
interventions plus ou moins opportunes dans les papiers mis à la disposition
du musée, l’étude sur « la révolte » pourrait dater d’avant 1947.
Où se trouvent actuellement les originaux ? Alain Feuillat, fils de
Joseph et de Marguerite, arrière-petit-fils de Georges Lapiere, ignore

28 La fille unique du couple Lapiere-Ackein, Germaine, veuve Victor Rosier, décédée en 1928 à
Frasnes-lez-Buissenal, laisse trois enfants en bas âge, dont Marguerite (1915-2012). Celle-ci
épousera Jacques Feuillat (1914-1994).
Notons que le premier photocopieur xérographique commercial date de 1959. Les papiers
Albert Lapière (MRAC-H, 1102) consistent en 124 reproductions photographiques : 13 (lettre à
mère Vandevyver) + 53 (chronique) + 55 (journal) + 3 (lettre Antony) (format 240 x 178 mm ;
osclichés négatifs n 45351-45471 ; HA.01.0067, support numérique depuis 2009). Nous avons jugé
opportun de les présenter au lecteur dans l’ordre chronologique : 53 + 13 + 55 + 3.
29 er Le 1 décembre 1888, l’ÉIC est doté d’un Service des Archives (Lycops & Touchard 1903/I,
p. 261 ; CO 1949 ; Luwel 1960b ; Loriaux & Moriment 1996 ; Van Schuylenbergh 1997 ;
Couttenier 2010). Sur René Jules Cornet (1899-1976) et Marcel Luwel (1921-2004), voir la BC IX,
à paraître.
18 PROLÉGOMÈNES
leurs whereabouts. Sont-ils perdus à tout jamais ? Cornet n’en dit
absolument rien dans son article de 1948 ; pis encore, il ne mentionne même
30pas les copies du musée de Tervuren, ni les propriétaires des originaux .
Quid de ses archives personnelles et de celles de La Revue coloniale belge,
dont il fut cofondateur et qu’il a dirigée de si longues années ?



La carrière publique d’Albert Lapière (1894-1897) se déroule pour une
bonne part à Mukabwa. Il importe donc de mettre le lecteur au fait des
antécédents de ce « poste d’observation », né des relations troublées de la
famille cheffale des Beena Kashiye avec les autorités de l’ÉIC. Dans cette
section, nous présenterons in extenso un certain nombre de témoignages
couvrant la période 1881-1918, les uns déjà publiés, les autres non
publiés ou difficilement accessibles, rédigés, pour d’aucuns, à bâtons
rompus dans le style propre au journal privé, pour les autres à la manière
haute et réfléchie des épistoliers, pour d’autres encore sous le masque du
rapport officiel. Nous ne souscrivons donc pas au point de vue du père
Amaat Van Zandijcke (1953) et de tant d’autres selon lesquels
l’historiographie kasayienne n’aurait pris son envol qu’en 1948, date à laquelle
Kalamba-Tshikomo et son entourage ont révélé leur vision du martyre
31kashiye .
Un excellent départ, nous semble-t-il, consiste à brosser le profil des
principaux acteurs originaires des rives de la Luluwa. Le premier portrait
rde Kalamba-Mukenge (± 1828-± 1898) est dû au D Paul Pogge
(Kasongomukulu) (1838-1884), et est en fait reformulé par Alexander Freiherr von
Danckelman sur la base du journal du voyageur allemand.
« Pogge nous dresse à plusieurs reprises le portrait physique et moral
de Kalamba-Mukenge, surnommé Nika ou Danika, c’est-à-dire le ‘se-

30 Assez riche en enseignements concernant le cabotage final, l’article de CO complète
avantageusement JC (1910-1911) ; par contre, il passe allègrement sur tout ce que Lapière nous apprend
de première main sur les mondes luba (Kasongo-Nyembw) et ruund (Mwant-Yaav). Cornet
semble ignorer que Michaux l’avait devancé dans l’exploitation du carnet contenant la chronique
(1102/I) et le journal (1102/III). À ce propos, ST écrit : « comme Lapière avait déjà publié
luimême un récit détaillé de ses aventures, à savoir dans l’ouvrage de Michaux, le ‘témoignage inédit’
n’est plus guère une surprise ni une nouveauté, sauf pour les parties qui se rapportent aux
périodes précédant et suivant la mutinerie de Luluabourg. Aussi est-il souvent difficile, sinon
impossible, de distinguer les données de Lapière de la part de l’auteur qui encadre et complète ces notes
par des données provenant d’autres sources » (1970, pp. 137-138). De toute évidence, Storme n’a
pas consulté les papiers Lapière conservés à Tervuren.
31 Les « Mémoires de Kalamba-Tshikomo » et les « Démêlés de Kalamba avec l’État », dictés en
1948 par Albert Tshikomw († 14-8-1949) cum suis (AC, P.II.b.12.1.3) ; publiés en partie et en
traduction par ST (1964, pp. 25-33 ; 4.4).
19 RÉVOLTE DE LA FORCE PUBLIQUE CONGOLAISE 1895
32coueur’ . C’est selon lui un des Nègres les plus imposants et de la plus
belle prestance qu’il ait jamais rencontré. Sous un front élevé, une paire
d’yeux sagaces, sinon rusés, nous regarde avec affabilité. La bouche, bien
qu’un peu grande, n’est pas gâtée par de grosses lèvres boudeuses.
Homme de belle taille, il marche les pieds tournés vers l’extérieur.
D’un bon naturel, encore qu’assez cupide, il est en fait le jouet de ses
conseillers, en particulier de sa sœur Meeta-Sangula. Il n’a pas le courage
de trancher énergiquement ni d’imposer sa volonté stricte à ses sujets.
D’aucuns se désolaient régulièrement qu’il fût incapable de défendre son
pouvoir et son autorité, qu’il avait scrupule à remettre à leur place ceux
qui s’approchaient trop facilement de lui, qu’il hésitait à intervenir en
faveur de ses sujets faibles devant l’arbitraire de plus haut placés. Pogge
vécut assez souvent la scène où Kalamba, dans ces circonstances, se
cacha derrière lui et se dispensa de sévir contre les coupables, sous le
prétexte que lui, Pogge, ne voulait pas la guerre, de sorte que ce dernier se
voyait régulièrement obligé de sermonner Kalamba, lui enjoignant
d’assurer plus fermement son autorité sur le pays, au lieu de rester couché
sur son lit toute la sainte journée.
Le cas échéant, Pogge ne se gênait nullement pour se montrer très
33énergique envers Kalamba, le menaçant de mettre le feu à la station
ainsi qu’à la maison construite par Kalamba sur le modèle des huttes de
34Nyangwe et de déménager chez Tshinkenke . Même franchise lorsque le
chef manquait aux convenances, se permettant par exemple, lors de
grandes occasions, de n’offrir à Pogge qu’une poule en cadeau, celui-ci
n’hésitait pas à la lui renvoyer avec la remarque que lui, Kasongo-munene,

32 Kalamba-Mukenge waa (ba-)Nyinka, « représentant, liaison avec les ancêtres ». Strictement,
Pogge a mal traduit, mais pas si mal que cela. En effet, tout chef peut se dire « ébranleur de la
voûte céleste » (Mbukula-dyulu), par exemple Kabw-Muzemb des Kanyok (Bukul-aa-diiwul) (CE
1998, n. 59, pp. 14, 152-159 ; 2003, p. 528). En (tshi-)luba : nyìnkà, aïeul ; -bùkula, agiter, secouer
(DC 1960, pp. 255, 37).
33 « Pogge Station », sise au village même de Mukenge, sur le plateau Lwandandu (II), près du
ruisseau Kempe, affluent gauche de la Mikalayi, au sud-ouest du futur poste Luluaburg (1884), à
l’ouest de la future MC Saint-Joseph (1891). Plans et cartes historiques : WA (1898), ST (1964,
p. 14 ; 1970, pp. 91, 95, 98, 102, 110, 113, 115), GI (MRAC-H, 59.87/302, 329-2), Brasseur (768/
farde 2/lettre 6), Bequaert (1947, p. 281), VZ (1950, pp. 952, 1064), CO (2001, p. 403).
34 À cette époque le village de Nkonko-Tshinkenke (« Kidimba ») se trouvait sur la rive gauche
de la Luluwa, au sud-est de « Luluaburg » et « Mukenge » (WA 1885, 1887). Pogge situe Mukenge
à « circa 3 deutsche Meilen [22,50 km] NW von Kingenge » (1882, p. 218 ; Hassenstein 1888, Tafel 12).
WI : « nur 5 Marschstunden von hier entfernt » (1889, p. 85). Benoît Moritz (Kumanda-kapya) situe le
village de Tshinkenke « à 25 Km de [Mukenge], vers l’Est, sur les bords de la Lulua » (1951, p. 23).
Quelques rares cartes montrent Nkonko-gauche (± Kabwe, Grand Séminaire) et Nkonko-droite
(Carte routière officielle de la province du Kasai 1959 ; USA-Department of Defense/Kazumba JOG [G] 1501
SB 34-11).
20 PROLÉGOMÈNES
n’était pas un simple porteur à qui l’on pût faire d’aussi misérables
pré35sents » (1885, p. 242 ; WI 1891, p. 163) (trad.) .
Hermann Wissmann (Kabasu-baabo) (1853-1905) l’avait qualifié comme
suit : « De beaux tatouages, âgé d’au moins 45 ans, une petite tête posée
sur des épaules de colosse, pataud dans ses mouvements, des airs de
paysan débonnaire » (1889, p. 86) (trad.).
Le 16 juin 1886, le « réservé » baron Adolphe de Macar (Makadi,
Lo36tolo) (1847-1918) décrit Mukenge et son entourage immédiat dans son
37journal : « un homme de près de deux mètres, environ 50 ou 55 ans .
38Sec. Visage angulaire et fin. Paraît assez intelligent . Vêtu avec une
vieille chemise de flanelle au-dessus de son pagne. Coiffé d’un chapeau à
grands bords il est loin d’être déplaisant. Regarde quelquefois en
des39sous […]
40Ta[n]tine Sangoula sa sœur . Grande femme comme son frère. Figure
complètement tatouée. Yeux vifs et plutôt méchants que bons. Très ner-

35 Il nous offre un bel exemple de l’affirmation d’une conscience de sa classe dominante
e e (Europe, XIX siècle, début XX siècle) (CE 2011, pp. 14-15).
36 En (tshi-)luba, lutùlù : le calme, la patience (DC 1960, p. 158).
37 Mukenge serait au pouvoir depuis 1874 (PO 1883, p. 69). Fin 1881, WI lui donne « au moins
45 ans » (1889, p. 86) ; fin 1883, « environ 56 ans » (1891, p. 163) (trad.). Voilà qui permet à
Delathuy de le dire quinquagénaire en 1881 (1989, p. 342) et à Wafuana de situer sa naissance
« vers les années 1828 » (2002, p. 56) ?? Vers la fin de son séjour à Luluaburg, WI note : « Derselbe
[Mukenge] altert sehr, er ist völlig grau und schläft oft bei Verhandlungen ein » (MRAC-H, 59.77, Tagebuch
28-7-1886).
38 « Calemba, the intelligent and noble-minded king of the Baluba [Luluwa] » (Bateman 1889, Argument).
39 Le même DM fait savoir : « Grand, maigre, d’une quarantaine [?] d’années, vêtu d’une vieille
tunique prussienne et coiffé d’un shako wurtembourgeois, cadeaux de M. Wissmann. Il est tout à
fait fou par moments, abus[e] du chanvre. Il pousse des cris et fait des contorsions de toutes
espèces » (MRAC-H, 97.31, Manuscrit, p. 20). Chapaux traduit à sa manière : « ce grand fumeur de
chanvre était pris par moments d’accès de folie qui lui faisaient pousser des cris féroces et faire
des contorsions effrayantes, véritable accès de delirium tremens » (1894, p. 122). Pour sa part, WI ne
vise personne en particulier : « Ein riamba-Fest macht einen ganz ausserordentlichen Eindruck. Man denke
sich einen grosse Zahl nackter, am ganzen Körper tätowirter, kahlköpfig geschorener Neger im Kreise lagernd, die
einen tiefe Züge thuend aus den mächtigen Kürbispfeifen, die andern krampfhaft und heulend, ja brüllend hustend,
und dabei vom riamba eingegebene wahrsagerische Worte ausstossend ; die schon vom Rausche ergriffenen, die
aufwärts gebogenen Arme mit aus gebreitenen Fingern hin und her schwingend, singend und die vom Rausche stieren,
gläsernen Auge in die Weite schweifen lassend und zu diesem Gebrüll die mächtigen goma (Pauken), Klappern
und Knarren, das ganze halb eingehüllt in die gelbgrauen Wolken des süsslich übelriechenden riamba, und man
hat ein Bild der Hölle, wie man es sich besser kaum denken kann » (1883, pp. 41-42).
Pour une large part, les accoutrements de pacotille de Mukenge, Tshinkenke, voire de
NsapoNtambwe ont été acquis par les voyageurs dans les brocantes européennes. Wissmann, « der einem
ealten preussischen Adelsgeschlecht angehörte » (Wolf 1905, p. 1), avait fait carrière au 90 régiment
fusiliers du grand-duché du Mecklenbourg ; il n’a rien à voir avec le royaume de Wurtembourg.
40 PO explique le nom de Meeta-Sangula : « Sangula baka musangula kudi Baschangi, d. h. ‘Die wieder
zum Leben Erstandene wurde wieder belebt durch die Baschangi’ » ; elle aurait effectivement survécu à une
escarmouche interfamiliale (1885, p. 243 ; WI 1891, p. 164 ; Zetterström 1966, p. 153). « -sangula :
faire re-vivre (par génération) ; reproduire un ascendant dans ses descendants » (DC 1960, p. 288).
Depuis ses escapades à Nyangwe, en 1882 et en 1887, Meeta est occasionnellement dite Meeta-
21 RÉVOLTE DE LA FORCE PUBLIQUE CONGOLAISE 1895
veuse. C’est elle qui parle toujours. Elle dirige les rênes de l’État.
Toujours suivie de ses esclaves, dont une magnifique.
41Kalamba Muana. Fils de Kalamba . Vêtu de vieux habits européens.
Figure assez intelligente. Moins grand que son père. Figure non tatouée.
C’est le gommeux de la localité » (Manuscrit, pp. 23-24). « Stiefsohn und
Thronfolger Kalamba’s […] ein energischer und geistig hochstehender, etwa 30 Jahre
42alter Muluba » (WI 1891, p. 165) .

Un aspect important dans la gestion de la res publica sur les bords de la
Luluwa est la « malédiction » (kucìpa), par ailleurs pudiquement ignorée
par la plupart des historiens modernes : Meeta met momentanément fin
à la crise en s’interposant nue entre les belligérants. Un jour en 1883,
désireux de se rendre vers la Mwanza-ngoma, Mukenge est arrêté à la
rivière Luluwa par les Beena Kapuku (Beena Mukangala) de
TshilungaMeeso, fidèles à leur réputation (Kapuku kasabuki Luluwa) (CE 1998,
p. 54). Même Meeta, « complètement nue », ne parvient pas à forcer le
passage et le concours de Pogge lui-même est sollicité pour enfin
permettre à Mukenge de poursuivre sa route (1884, pp. 184-185 ; WI 1889,
pp. 333-334). « Das Gefühl der Furcht ist ihr fremd, und sie tritt oft mit einem
Büschel grünen Hanfes in der Hand unbewaffnet den Feinden entgegen, um eine
drohende Anrede zu halten. Scheint diese keinen Eindruck zu machen, so sucht sie
durch heftige Gesten und plötzliches Ablegen ihres einzigen Hüfttuches dem Gegner
ihre Verachtung zu zeigen und ihre Krieger zum Kampfe anzufeuern » (WI 1891,

Sankulu (rivière Sankuru). Kabasu-baabo WI est le « revenant » du mari décédé de Meeta, frère aîné
de Tshinkenke ; Meeta, « die 40jährige Schwester Mukenge’s, eine Frau von distinguirtem, liebenswürdigem
Benehmen » (1889, p. 86) ; « Meta Sànkolla (a woman of great intellectual power and force of character) »
(Bateman 1889, p. 112).
La photo prise à Léopoldville en juillet 1885 laisse perplexe, où l’on voit notamment Herr
Wissmann, debout, posant les deux mains sur les épaules de Meeta, assise devant lui… et
apparemment trop « nerveuse » (1891, pp. 414/415 ; CE 2005, p. 77) ?
41 Kalamba-mwana ou Kalamba-Tshisungu-Mangole, fils adoptif et successeur présumé de
Mukenge, selon les pères Cambier et VZ : « beau-fils et héritier présomptif » (CO 2001, p. 337 ;
1953, p. 29). Spécifions : il est né de Kubibwa, épouse secondaire de Mukenge, et
d’Ilunga(-cyaPemba) des Beena Mucipaayi (Lukengu 1971-1972, p. 45). En d’autres termes, la mère de
Kalambamwana était veuve d’un chef des Beena Katoowa (Bakwa Kataawa) (ST 1961, p. 20). Plusieurs auteurs
voient en Mukenge son géniteur, non seulement de Macar, mais également de Croÿ, de Grunne,
Jensen, Schmidt, Denolf, Mwamba-Mputu… et Wafuana (2002, pp. 57, 189).
42 Autrement dit « un Luluwa d’environ 30 ans »… « Sie nennen sich als Theil der Baluba (welcher
Anrede sie lieber hören) Baschilange » (WI, Tagebuch 4-5-1885). Le 4 août 1891, LM écrit : « le nom
Bachilangué que l’on donne généralement aux Baluba de la Lulua, n’est généralement accepté par
aucun d’eux comme étant le nom de la nation. Chaque famille a un nom, tel que : Béna-Kachia
[Beena Kashiya], Béna-Kazaïdi [Beena Kasaadi], Baq-Sékélaï [Bakwa Sekelaayi], etc. Et pour un groupe
de ces familles, on trouvera un nom collectif tel que : Bachilambembélé, Bachilamboa, etc. De là, les
premiers voyageurs (les Tchioko ou Batchioko), leur ont donné comme nom général celui de
Bachilangué » (1991, p. 236).
22 PROLÉGOMÈNES
p. 164). Le 11 juillet 1886, en route vers les Bakwa Diisho, de Macar et
Wissmann assistent à une intervention similaire : « nous sommes sauvés
de ce mauvais pas, par… cherchez la femme. La femme d’un des chefs
qui se trouve dans notre caravane et qui se précipite en hurlant au milieu
de tous, ayant comme vêtement une grande ligne blanche (faite avec de
la terre) partant du milieu supérieur du front et allant s’arrêter plus bas
que le nombril. Il paraît que cela remplace ici le drapeau parlementaire »
43(Manuscrit, p. 51 ; Chapaux 1894, p. 124) .
Plusieurs historiens contemporains tendent à ‘béatifier’ Meeta, qui
« n’a malheureusement pas connu la maternité, du fait de la disparition
de son mari Kabasubabo […] à partir de ce moment difficile et tragique
de sa jeunesse, elle choisit le célibat » (Wafuana 2002, p. 76) ; « durant
toute sa vie, Meta Nsa[n]kulu […] était femme célibataire, élégante,
certes, mais aux allures un peu viriles et très indépendantes » (Mwamba
2011, n. 40). Or, le 11 avril 1887, en route vers Nyangwe avec Hermann
Wissmann, Le Marinel fait la connaissance d’un nommé Kankonde qui,
« pendant plusieurs années, a fait auprès d’elle, les fonctions de mari. Il
est même le père de la fille de Mama-Sambi, le seul enfant de la sœur de
Kalamba » (1991, p. 25 ; WI 1890, pp. 147-148 ; Leutwein 1943, p. 10 ;
Schmidt s.d., p. 58). Le 21 mai 1887, de Macar mentionne à son tour la
defille de Meeta : « Kalamba me fait demander pour guérir la fille de la g
prêtresse du riamba [dyamba, chanvre] qu’il croit ensorcelée (elle est
devenue folle maladie très rare ici). Elle refuse toute nourriture et toute
boisson depuis plusieurs jours et ne veut plus même de feuille de…
palmier pour se vêtir. M. W.[issmann] leur ayant donné avant son départ
une petite statue de Saint avec un bras cassé. Ils croient tous que c’est lui
le mauvais fétiche » (Manuscrit, pp. 64-65). Bref, en tant que princesse
(et « prêtresse » ?), Meeta est ‘femme libre’ par excellence, au-dessus de la
mêlée et libre de choisir seule ses partenaires sexuels.
Structurellement complices, Mukenge et sa sœur Meeta
(Mukalengemukashi) se sont fait remarquer par le « culte du chanvre », mieux par une

43 Le 11 octobre 1959, à Luluabourg : « [Les femmes luluwa] vont immédiatement se dévêtir et
danser, nues, dans les rues de la ville, une danse étrange et sauvage. Cette danse – très
probablement une danse de guerre – issue d’un lointain passé » (Chomé 1959, p. 5 ; Gérard-Libois &
Verhaegen 1960/I, p. 185). Geste vain ? Ce même dimanche soir, les Bakwa Boowa s’en prennent
vicieusement aux Bakwa Manda (entre Matamba et le pont sur la Miyawu) et c’est le début des
hostilités Luluwa-Luba.
Durant nos vingt-cinq ans à Luluabourg/Kananga (1965-1990), nous avons vécu plus d’une
crise sociétale et à l’occasion assisté à des « malédictions » publiques et collectives… de loin,
comme il se doit. Chaque fois, les femmes brandissaient leur grande spatule de bois et montraient
leur sexe, au nom de la nourriture et des enfants produits au profit du mari et de sa parentèle. Il y
aurait lieu de s’entendre sur la terminologie : « malédiction » ? « drapeau parlementaire » ? « danse
guerrière » ? mise au ban ? anathème ?
23 RÉVOLTE DE LA FORCE PUBLIQUE CONGOLAISE 1895
consommation systématique de substances hallucinogènes comme outil
de communication, voire de contrôle social. Parlons-en et plus
précisé44ment de l’ablution purificatoire (koowa lupemba lwa mwâtu) , en fait la
soumission ultime que Mukenge se permettait d’imposer aux visiteurs et aux
chefs insubordonnés. Voici les observations de deux témoins oculaires,
le juriste Pogge et le médecin Wolf, pour avoir résidé et vécu un certain
temps à Kempe, au village même de Mukenge.
« Se présentant pour la première fois à la cour de Kalamba, les chefs
étrangers et leur suite doivent se soumettre au cérémonial que voici. À
son arrivée, la délégation avec cadeaux et tributs se rend directement sur
45la grand-place, la Kiota , pour y passer la nuit en plein air ; le lendemain,
abandonnant leurs vêtements sur place, tous, in corpore, hommes et
femmes confondus, se rendent in puris naturalibus à un ruisseau situé à
400 m vers l’est [Kempe] afin d’y prendre un bain en commun. Le
lendemain, après avoir passé une seconde nuit à la belle étoile sur la cyota, toute
la compagnie, dans le même accoutrement, se rend en procession vers un
ruisseau [Kiboshi, Tshibosha] à 250 m au sud, y prend à nouveau un
bain, pour ensuite se poster devant la demeure de Kalamba, les hommes
d’un côté, les femmes de l’autre. […]
S’il s’agit de souligner la solennité de la manifestation, Kalamba
luimême entre en scène, […] prend place sur un petit escabeau et enduit
d’un morceau d’argile blanche l’avant du torse de chacun de ces
personnages, toujours en tenue d’Ève et d’Adam, venus lui présenter leur
hommage. Les hommes d’abord se présentent un à un et se retirent, le corps
et le front garnis d’une copieuse raie verticale blanche ; les femmes
suivent à leur tour.
Une fois terminé ce rituel de barbouillage, tous rejoignent la
grandplace, s’y habillent et reviennent ensuite, un par un ou en groupe, chez
Kalamba pour se soumettre au redoutable rituel du poivre. Celui-ci
consiste à instiller, à l’aide d’une feuille tournée en cornet, le jus d’un
fruit pressé (Capsicum) [fam. Solanaceae] dans chaque œil. Au cours de

44 Le mot-clé est mwâtu : -atula (i) confondre, démasquer, dévoiler les agissements secrets ;
(ii) mettre à nu, sans habits (DC 1960, p. 16 ; Mande 1978). Lwandanda ( I) Mwamba-Mputu des
Bakwa Mushilu a lancé le « culte du chanvre », que Mukenge a emprunté et adapté ; « Moamba
Mputt, wie es heisst der Gründer des Riamba Cultus » (WI, Tagebuch 2-9-1886 ; DC 1928, pp. 505-511).
Selon Carvalho, Mukandyanga est le fondateur (1889b, pp. 10-12, 58) ??
45 « Schattenlos, der Vorschrift gemäss, waren auch diese Dörfer ; in ihrer Mitte die stets peinlich rein gefegte
Kiota mit ihrem langgestreckten Brennholzhaufen » (WI 1890, p. 105). Place publique cyota, au centre de
laquelle se trouve une espèce de kiosque. Pour le sens premier en protobantu reconstruit, voir
oMRAC-L, BLR3 : « -jót-, se chauffer » (n 3579, distribution A B C E F G H J K L M N P R S). Meeussen :
« -jót-, warm oneself ; -jótó, fire, hearth » (1980, 5.4).
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