Le califat imaginaire d'Ahmad al-Mansûr

-

Livres
347 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Née dans les années ambiguës des débuts de la modernité, la dynastie sharîfienne évolua dans un monde en transition. Pour se faire une place dans un espace marocain fragmenté et en proie aux convoitises ibériques et ottomanes, les souverains de la dynastie durent adopter un système de légitimation sans faille, créer des institutions efficaces et mener une activité diplomatique énergique dans le but d’asseoir leur pouvoir au Maroc, préserver l’indépendance du sultanat et mener une politique impériale.
Pour réaliser ce projet triptyque, le sultan-sharîf Ahmad al-Mansûr (1578-1603) adapta, pour mieux l’adopter, l’idéologie califale, la monarchie universelle islamique, unique « récipient » idéologique et institutionnel dans lequel il pouvait puiser pour faire le plein de force sacrée. Il utilisa à cet effet un dispositif symbolique implacable qui requit l’adoption d’un système de croyances et de concepts producteurs de légitimité, d’un cérémonial syncrétique et d’insignes du pouvoir « scripturaires ».
Sur le terrain, al-Mansûr dut tantôt dynamiser les institutions administratives, financières et militaires existantes, tantôt réformer le système en créant de nouvelles institutions inspirées des modèles ibérique et ottoman.
En matière de diplomatie, le sultan n’eut rien à envier à ses contemporains. Jouant sur la rivalité hispano-ottomane, il garantit tout d’abord la sécurité de son trône vis-à-vis de la Porte, puis il s’éloigna de l’Espagne pour se rapprocher des pays protestants, dans le but de neutraliser le royaume ibérique et pouvoir entamer ses conquêtes sahariennes. Il voulut alors réaliser son projet de califat occidental en s’emparant de l’Empire songhay, et se prit à rêver d’une conquête andalouse... et même de la conquête du Nouveau Monde.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de visites sur la page 4
EAN13 9782130740216
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0210 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Nabil Mouline
Le califat imaginaire d’Ahmad al-Mansûr
2009
e Pouvoir et diplomatie au Maroc au XVI siècle
Copyright
© Presses Universitaires de France, Paris, 2015 ISBN numérique : 9782130740216 ISBN papier : 9782130572404 Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
Présentation
Née dans les années ambiguës des débuts de la modernité, la dynastie sharîfienne évolua dans un monde en transition. Pour se faire une place dans un espace marocain fragmenté et en proie aux convoitises ibériques et ottomanes, les souverains de la dynastie durent adopter un système de légitimation sans faille, créer des institutions efficaces et mener une activité diplomatique énergique dans le but d’asseoir leur pouvoir au Maroc, préserver l’indépendance du sultanat et mener une politique impériale. Pour réaliser ce projet triptyque, le sultan-sharîf Ahmad al-Mansûr (1578-1603) adapta, pour mieux l’adopter, l’idéologie califale, la monarchie universelle islamique, unique « récipient » idéologique et institutionnel dans lequel il pouvait puiser pour faire le plein de force sacrée. Il utilisa à cet effet un dispositif symbolique implacable qui requit l’adoption d’un système de croyances et de concepts producteurs de légitimité, d’un cérémonial syncrétique et d’insignes du pouvoir « scripturaires ». Sur le terrain, al-Mansûr dut tantôt dynamiser les institutions administratives, financières et militaires existantes, tantôt réformer le système en créant de nouvelles institutions inspirées des modèles ibérique et ottoman. En matière de diplomatie, le sultan n’eut rien à envier à ses contemporains. Jouant sur la rivalité hispano-ottomane, il garantit tout d’abord la sécurité de son trône vis-à-vis de la Porte, puis il s’éloigna de l’Espagne pour se rapprocher des pays protestants, dans le but de neutraliser le royaume ibérique et pouvoir entamer ses conquêtes sahariennes. Il voulut alors réaliser son projet de califat occidental en s’emparant de l’Empire songhay, et se prit à rêver d’une conquête andalouse… et même de la conquête du Nouveau Monde.
Table des matières
Système de transcription Abréviations utilisées La genèse d’un règne e e Méditerranée et monde méditerranéen aux XV et XVI siècles : équilibres et déséquilibres entre islam et chrétienté De l’Empire maghrébin à l’État territorial L’infidèle, le marabout et le sharîf : L’avènement de la dynastie sharîfienne Sa‘dides ou Zaydânides ? Jihâdet consolidation territoriale Du royaume de Marrakech au sultanat sharîfien Les débuts de la menace ottomane et l’alliance ibérique L’insularité du sultanat sharîfien La politique des trois cercles Le problème de la succession et l’ingérence étrangère La dernière croisade Ahmad al-Mansûr al-Dhahabî (1578-1603) : la (re)création du califat d’Occident Première partie Sens, puissance et indépendance : L’idéologie califale du sultan-sharîf Ahmad al-Mansûr Présentation 1. Le monopole de l’héritage prophétique Une généalogie transcendantale et la consolidation du sharîfisme De la prédestination à l’imitation de la geste prophétique L’arme du savoir : la formation continue du prince-savant Le sultan illuminé : le mysticisme mansûrien Dujihâdautajdîd: les desseins messianiques du sultan-sharîf 2. Lesregaliade l’héritier du Prophète Lakhutbaet lasikkaet la diffusion de l’idéologie califale Les habits blancs du sultan sans trône Des reliques garantes de l’orthodoxie Les armes du commandeur des croyants L’ombrelle de l’ombre de Dieu sur terre Dans la mouvance du sultan : le palais mobile 3. Le cérémonial sultanien et la consécration de l’État-théâtre Al-Badî‘, le palais de la foi
À bord du « Camp Volant » sharîfien Comment s’adresser au sultan ? L’accueil des ambassades étrangères Les cérémonies debay‘a Lemawlid: un culte du prophète ou un culte de son héritier ? Deuxième partie L’institutionnalisation inachevée du sultanat sharîfien Présentation 1. Un colossal pouvoir aux pieds d’argile Succession adelphique ou succession linéale-agnatique Les princes, un danger permanent La rébellion d’Ibn Qaraqûsh et la consolidation du sharîfisme Le prince al-Nâsir, l’homme qui fit trembler al-Mansûr Une triste fin de règne… 2. L’organisation administrative et judiciaire du sultanat sharîfien Laqasaba, le centre du pouvoir sharîfien Des vizirs sans titre Les services de chancellerie : la cheville ouvrière duMakhzan L’organisation provinciale Ledîwân, un conseil sultanien L’organisation judiciaire 3. L’organisation financière et les revenus duMakhzan Des services financiers classiques Les revenus extraordinaires du trésor sharîfien L’impôt, principal revenu du trésor sharîfien Les raffineries de sucre, une industrie makhzanienne ? Une monnaie stable et forte 4. Au cœur du dispositif mansûrien : l’armée sharîfienne Une armée hétérogène… … qui peut créer des problèmes Les renégats, protecteurs du pouvoir sultanien Armement, logistique et fortifications La faiblesse de la flotte sharîfienne Troisième partie La diplomatie sharîfienne entre la Méditerranée, le Sahara et l’Atlantique Présentation 1. De la prépondérance à l’équilibre : le Maroc entre les Habsbourg et les Ottomans
Le bal des ambassades Le rapprochement avec l’Espagne… … favorise la rupture avec l’Empire ottoman… … et inquiète l’Angleterre 2. De la cession de Larache à la rétrocession d’Arzila : la stratégie adaptative du sultanat sharîfien Les débuts de l’aventure saharienne L’oasis de Figîg, dernier foyer de tension maroco-ottoman Vers un axe Marrakech-Londres ? Les concessions espagnoles 3. L’aventure soudanaise L’impérialisme mansûrien Manœuvres politiques et expéditions préliminaires L’invasion de l’Empire songhay La conquête du Soudan 4. Vers des horizons démesurés Les relations avec l’Empire ottoman, entre entente et propagande Le rêve andalou Portia et le prince du Maroc : une alliance impossible Conclusion Sources et Bibliographie
Système de transcription
e système de transcription utilisé dans cet ouvrage a été simplifié par rapport aux Lmodèles en usage dans les cercles spécialisés, sans être totalement arbitraire. Le lecteur français ne sera pas déconcentré par ces signes, tandis que les arabisants n’auront aucune difficulté à retrouver leurs repères.
Les termes et les noms passés dans la langue française usuelle – sultan, ouléma, marabout, Marrakech, Rabat, etc. – ont gardé leur orthographe francisé.
Abréviations utilisées
BNRM BR BNE 2 EI MD SIHM
Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc. Bibliothèque Royale (al-khizâna al-hasaniyya). Biblioteca Nacional de España. Encyclopédie de l’Islam seconde édition. Mühimme Defter. Sources inédites de l’histoire du Maroc.
La genèse d’un règne
« Par ce cimeterre qui a égorgé le Sophi et un prince persan, qui a gagné trois batailles sur le sultan Soliman, je suis prêt à foudroyer de mon regard les regards les plus insolents, et de ma bravoure le plus audacieux courage ; à arracher les oursons de la mamelle de l’ourse, et même à insulter le lion rugissant après sa proie »[1]. ’est ainsi que l’écrivain anglais William Shakespeare fait parler le sultan du CMaroc[2], Ahmad al-Mansûr al-Dhahabî (1578-1603). Cette phrase qui montre la détermination, le courage et surtout l’audace du sultan trouve son illustration dans le portrait sans doute imaginaire mais réellement exotique consacré par le peintre hollandais Rubens au sultan-sharîf. C’est dire la renommée et la célébrité de ce sultan dans le monde méditerranéen, renommée qui n’a pas m anqué de marquer les plus grands esprits de son temps. Mawlây Ahmad n’est-il pas al-Mansûr, le Victorieux, champion de l’islam et grand vainqueur de la bataille des Trois rois ? Ce sultan n’est-il pas al-Dhahabî, l’Aurifère, dont la richesse, incom mensurable, lui vint des rançons des nobles portugais et de la conquête du Soudan ? Ce diplomate aux mille tours habilement dissimulés dans son burnous n’est-il pas « le sultan des lettrés et le lettré des sultans », un écrivain à la fine plume et un homme qui savait aimer l’art musulman tout en appréciant le goût des autres ? L’image ainsi magnifiée du sultan-sharîf par ses contemporains reflète néanmoins une réalité, elle, bien historique. Le règne d’Ahmad al-Mansûr est marqué par la volonté de mettre en place un système politique centralisé et puissant aux structures idéologiques et institutionnelles stables. Son projet de règne est triptyque : légitimer son pouvoir à l’intérieur du Maroc, échapper à l’influence étrangère, notamment ottomane, et mener une politique impériale au Sahara et au Soudan Occidental. Pour mettre à exécution ce projet global et lui donner une légitimité religieuse et historique, le souverain sharîfien adapta pour mieux l’adopter, l’idéologie califale, la monarchie universelle islamique. Il dut aussi, tantôt réformer les institutions administratives, financières et militaires existantes, tantôt adapter des usages inspirés des modèles ibérique et ottoman. Pragmatique enfin, il mena une politique extérieure active, proactive et réactive cherchant toujours à s’adapter et à jouer de ses alliances pour servir au mieux ses desseins. Par l’étude du règne d’al-Mansûr, notre travail« cherche moins à déterminer l’influence de l’individu sur les événements qu’à comprendre, à travers lui, l’interférence de logiques et l’articulation de réseaux complémentaires »[3]. Nous chercherons donc à replacer le règne d’al-Mansûr dans son contexte historique, à expliquer l’adoption de l’idéologie califale et du projet triptyque et à expliquer comment furent mis en place les principaux éléments de ce projet. Il s’agira ainsi pour nous, « à travers » la personnalité du sultan-sharîf, de reconstituer le contexte, complexe, de son règne, nous permettant d’analyser les différentes logiques en jeu (politiques, religieuses, culturelles ou encore économiques) qui expliquent l’adoption de l’idéologie califale et