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Le Cameroun à l'époque des Allemands

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Description

Si la présence allemande au Cameroun date de 1851, c'est en 1884 que se déclencha véritablement un processus d'exploitation systématique du pays à partir des ambitions de l'Allemagne. L'annexion sur le papier fut suivie par la conquête et l'occupation, et en l'espace de trois décennies, les sociétés du Cameroun vécurent l'intrusion de nouvelles conduites politiques, de nouvelles forces économiques, d'une nouvelle religion et d'une nouvelle langue. Voici un éclairage sur cette période mal connue, tant dans ses méthodes que dans ses résultats.


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Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2014
Nombre de lectures 101
EAN13 9782336356655
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Albert Pascal Temgoua

LE CAMEROUN
À L’ÉPOQUE DES ALLEMANDS

1884-1916

09/09/14 00:20























Le Cameroun
à l’époque des Allemands


























Albert Pascal Temgoua











Le Cameroun
à l’époque des Allemands

1884-1916






































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01398-5
EAN : 9782343013985

REMERCIEMENTS

La réalisation de cet ouvrage a nécessité l’aide et la collaboration de
plusieurs personneset structures à l’égard desquelles je me sens
redevable.
Je tiens à remercier laDeutscher Akademischer Austauschdienst
(Office allemand d´échanges universitaires) qui a entièrement financé
mes séjours de recherche en Allemagne.
Mes remerciements vont également à tous les membres de
l’Associationpour la recherche historique qui germano-camerounaise
m’ont largement encouragé et soutenu dans mes recherches. Ils m’ont fait
des remarques pertinentes qui m’ont aidé à améliorer la structure et le
contenu de cet ouvrage.
J’adresse ma profonde gratitude au Professeur Leonhard Harding de
l’Université de Hambourg qui a lu, critiqué et commenté mon premier
manuscrit.
Mes sincères remerciements à mes collègues et doctorants du
Département d’Histoire de l’Université de1 pour leurs Yaoundé
multiples concours.

INTRODUCTION

Dans leManifeste du parti communiste de1848, Karl Marx faisait
preuve de génie en montrant que le capitalisme libéral engendrait
l’impérialisme et en prédisant trente ans à l’avance la ruée coloniale de la
e
fin du XIXsiècle. Le cas du Cameroun est exemplaire dans cette
perspective macro-sociologique, puisque la colonisation ici peut être lue
comme la victoire des intérêts commerciaux des firmes de Hambourg et
de Brême sur les réticences d’Otto von Bismarck, le « chancelier de fer ».
Le développement du capitalisme en Allemagne, et surtout l’importance
prise par le commerce et l’industrie imposaient la recherche des marchés
et des sources de matières premières dont la possession permettrait le
maintien de l’hégémonie allemande en Europe.

La propagande coloniale réalisa en Allemagne un travail immense
sans lequel les colonies allemandes n’auraient sans doute jamais vu le
jour. L’objectif était d’une part d’éveiller l’intérêt des Allemands pour les
questions coloniales en général et pour l’Afrique en particulier,
notamment en intégrant le continent noir dans une réflexion globale sur
l’économie allemande, et d’autre part de réussir à obtenir duReichque ce
dernier soutienne et encourage les capitaux privés allemands qui, en
Afrique, préparaient l’avènement de la colonisation allemande. Ce travail
de sensibilisation suscita l’intérêt des explorateurs allemands; on vit se
déferler subitement sur l’Afrique une vague d’explorateurs, entre autres
Heinrich Barth (1851), Gustav Nachtigal (1872), Robert Eduard Flegel
(1882-1883), qui sillonnèrent le Cameroun.

Mais si la présence allemande au Cameroun date de 1851, c’est en
1884 que se déclencha véritablement un processus d’exploitation
systématique du pays à partir des ambitions de l’Allemagne, les
ambitionscommerciales ayant eu besoin d’un renfort politique pour
s’exercer pleinement. L’accroissement du commerce colonial, le
mouvementdes affaires et la crainte qu’il avait de voir les Anglais
prendre le Cameroun, mirent Adolf Woermann, le président de la très
active firme Carl Woermann, sur la voie de l’occupation de ce territoire
par les Allemands. C’est en utilisant le biais de ses rapports personnels
avec le chancelier Bismarck qu’il put l’amener à accepter ses points de
vue sur la nécessité de protéger le commerce allemand au Cameroun. Le
traité germano-douala du 12 juillet1884 marqua le début d’une

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collaboration mettant au premier plan la souveraineté, entre une partie
parlant et agissant au nom de certains groupes camerounais, et une autre
partie, un groupe d’intérêts opérant pour le compte de l’Allemagne.
L’annexion du Cameroun sur le papier fut suivie par la conquête et
l’occupation, conformément à la notion d’occupation effective.

Après avoir pris officiellement possession de la côte en juillet 1884,
les Allemands se lancèrent dans la course vers le lac Tchad, avec pour
objectif de détourner vers la côte le trafic commercial qui se faisait vers
l’Afriquedu Nord, les États haoussa et le Baguirmi. En butteà l’hostilité
des populations locales, les missions dépêchées dans cette direction
(Eugen Zintgraff, Kurt von Morgen, Maximiliam von Stetten, Edgard
von Uechtritz et Siegfried Passarge) se retirèrent sans avoir atteint leur
objectif. Les Allemands procédèrent alors à une concentration des
moyens militaires, et la conquête qui s’ensuivit fut spectaculaire et
sanglante. Elle rencontra de la part des populations locales une résistance
décidée et souvent lente à réduire. La résistance sous forme de guerre
ouverte eut lieu essentiellement dans les villages qui jouissaient d’une
vieille tradition guerrière. Le tempérament fougueux de leurs guerriers
les poussa au-devant des expéditions allemandes. Les affrontements qui
en résultèrent furent par conséquent les plus téméraires, les plus longs,
mais aussi les plus ruineux.

Après la conquête, les autorités coloniales allemandes démantelèrent
tout l’appareil militaire des sociétés camerounaises et enlevèrent aux
chefs investis du pouvoir traditionnel toute possibilité de disposer des
anciens moyens de contrainte. En conséquence, à partir du moment où
ces chefs, autrefois indépendants, se virent privés de tout droit de
disposer d’une force militaire, leurs pouvoirs vis-à-vis de leurs
populations furent gravement compromis, particulièrement dans les
lamidats peulsde l’Adamaoua et les chefferies bamiléké où, avant
l’occupation allemande,il était difficile de dissocier de la notion
d’autorité l’idée de force et de protection, et où le chef n’était considéré
qu’en fonction de sa valeur guerrière ou de ses capacités d’arbitrage.
Mais la privation des moyens traditionnels de contrainte n’atteignit pas
seulement le prestige ou la position des anciens chefs ; elle mit également
en cause à la fois le fondement de leur légitimitéet tout l’ensemble du
système qui la conditionnait. La réorganisation territoriale entraîna de
profondes modifications dans leur statut. Ceux qui avaient jadis autorité
sur un territoire considérable virent leurs pouvoirs réduits au ressort
d’une petite unité administrative. Lapaix germaniquedétermina un

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ensemble de transformations qui favorisèrent l’introduction d’habitudes
et de valeurs nouvelles. Celles-ci eurent à leur tour des répercussions
indirectes sur l’efficacité de l’autorité coutumière, de même que certains
changements socioculturels.

En détruisant par les armes les forces vives des populations locales,
les militaires allemands tarirent dans ses sources une main-d’œuvre
précieuse, une main-d’œuvre indispensable au développement des vastes
territoires s’étendant de la côte au lac Tchad.toute la durée de Pendant
l’occupation allemande, le besoin en main-d’œuvre sera toujours un gros
problème. Depuis les débuts, alors que le protectorat se réduisait encore
aux régions côtières,jusqu’en 1914 où lecolonial contrôlait pouvoir
également l’intérieur, il y avait toujours pénurie de main-d’œuvre.À
cette date, l’expansion du commerce et des plantations avait entraîné une
hausse très forte de la demande de main-d’œuvrequi dépassa les réserves
apparemment disponibles dans le territoire. Les Camerounais
participèrent à cette transformation à la fois comme porteurs de
marchandises, comme travailleurs dans les plantations, les chantiers
forestiers et les chantiers de construction de routes, et comme employés
subalternes de l’administration.

Plus que les autres ressources naturelles, la faune et la flore
constituèrent un enjeu majeur de la présence allemande au Cameroun.
Avec ses immenses superficies de forêt primaire, le Cameroun était
considéré comme la plus importante possession pour les activités
forestières allemandes, et les actions entreprises en matière faunique et
ligneuse étaient davantage guidées par le désir d’extraire le maximum de
ressources possibles au profit de la métropole. En d’autres termes, ces
actions étaient beaucoup plus un outil de domination coloniale que de
conservation ou de préservation de la nature tropicale. Dans ce travail de
transformation du colonisé et de son système économique, le chef
traditionnel était considéré comme un élément de pression directe qui
devait amener la population à s’adapter à l’économie de marché et à ses
exigences.

Les Camerounais furent en outre très étroitement associés au travail
des missions. Il faut bien le dire, le revirement du chancelier Bismarck
émerveilla les cercles missionnaires qui préconisèrent la collaboration
inconditionnelle avec les milieux coloniaux qui étaient en train de se
demander comment rendre rentables les colonies nouvellement acquises
et où trouver les hommes nécessaires et aptes à œuvrer à l’implantation

9

de l’influence allemande. Freiherr von Soden, premier gouverneur du
Cameroun, et la maison Woermann trouvèrent que la Mission de Bâle,
branche allemande dont le siège était à Stuttgart, était la société la plus
apte à prendre la relève de la Mission baptiste anglaise présente sur la
côte du Cameroun depuis 1844. Leur démarche fut appuyée par Friedrich
Fabri, inspecteur de laRheinische Missionsgesellschaftqui ne cessait de
déclarer que l’idéal était que le missionnaire fût de la mêmenationalité
que le colonisateur.La religion fut ainsi au cœur de la colonisation. Elle
fut une voie relativement souple, apaisante et quelquefois conciliante.
Elle suscita l’adhésion des populations« autrefoisanimistes ». Elle
apparaissait en effet comme la seule voie du salut à travers un discours
cohérent découlant de l’Évangile et développant l’amour du prochain.
Les diverses missions religieuses (Mission de Bâle, Mission catholique
allemande des Pères pallotins, etc.) s’efforçaient de rendre la Bible
accessible à tous et de susciter une culture chrétienne générale par la
création d’écoles. Elles considéraient en effet l’école comme un
instrument d’évangélisation, comme moyen de lutte contre la résistance
des coutumes ancestrales et conséquemment comme le moyen le plus sûr
de gagner les populations à l’Évangile.

L’affaiblissement des religions traditionnelles qui en résulta signifia
également l’affaiblissement d’un grand nombre d’institutions sociales et
politiques traditionnelles qui en dépendaient. Ainsi, la moralité, le réseau
des relations familiales, la cohésion communautaire et l’institution des
chefferies ont-ils été considérablement affaiblis sans disparaître
complètement.

Ce bouleversement des structures sociales et politiques n’épargna pas
les institutions judiciaires. La justice dans le cadre traditionnel africain
étaitliée à l’organisation et à la mentalité des sociétés;c’était
essentiellement une justice des chefs qui privilégiait la conciliation. La
dépendance coloniale priva ces derniers de leurs pouvoirs judiciaires qui
étaient, dans la majorité des systèmes traditionnels, un attribut important
de la souveraineté politique. Dans une logique empreinte d’ambiguïté –
respecter les institutions traditionnelles au nom de l’ordre publicet
inscrire autoritairement les populations autochtones dans un ordre
judiciaire importé– lesautorités coloniales allemandes du Cameroun
procédèrent par touches successives à l’institution d’une justice dite
indigène dans le souci de veiller au mieux aux intérêts supérieurs
coloniaux. La loi coutumière qui régularisait toutes les activités de la vie
traditionnelle et sur laquelle reposait l’ensemble de l’organisation sociale

10

et politique du groupe, fut limitée à un domaine qui n’intéressait plus que
les aspects secondaires de cette organisation, dont l’essentiel fut
réglementé par les principes juridiques du colonisateur.Dans l’exercice
de la juridiction pénale et des pouvoirs disciplinaires à l’égard des
populations noires, les peines admises étaient les suivantes: la
bastonnade, la flagellation, les amendes, la prison avec travail forcé,
l’enchaînement, la peine de mort.
L’occupation allemande s’accompagna partout de la création de postes
militaires à l’origine des trames urbaines. En effet, pour assurer une
administration effective des vastes territoires en leur possession, les
Allemands divisèrent le pays en petites unités–stations postes,
militaires, districts, résidences–établissant ainsi une hiérarchie qui, avec
l’introduction des autres fonctions, évolua rapidement en centres urbains
importants. Quant aux villes et cités qui se trouvaient à l’intérieur de
certains royaumes et États précoloniaux (royaume bamoun, royaume du
Mandara, lamidats peuls), elles connurent également une croissance
remarquable.De la synthèse de l’architecture vernaculaire et de la
technique allemande de construction, naquit une «architecture tropicale
allemande» possédant une valeur esthétique originale. Très vite, les
premières constructions expérimentales alliant lesknow howcamerounais
et allemand, après adaptation aux conditions climatiques, furent érigées
pour abriter les logements, les stations, les comptoirs de commerce et les
locaux administratifs.
Parce qu’elle s’est terminée brutalement avec le premier conflit
mondial, et parce qu’elle a été remplacée par d’autres formes de
domination qui ont souvent voulu prendre le contre-piedde ce qu’avaient
fait les Allemands, la colonisation germanique est restée assez mal
connue, tant dans ses méthodes que dans ses résultats. L’historiographie
de cette période a été jusqu’à présent handicapée par le fait que les
sources sont écrites en allemand et en gothique. La langue allemande
n’est compréhensible qu’à un nombre assez restreint de chercheurs
camerounais ;l’écriture gothique n’est vraiment pas faite pourattirer.
Pour le comprendre, il faut tenir compte du fait que la plupart des
documents sont manuscrits, avec tout ce que cela suppose: même pour
quelqu’un habitué à cette écriture, le texte sera plus ou moins lisible
suivant la manière dont son auteur (ou le copiste) forme les caractères.
Ayant eu le privilège et surtout le courage d’apprendre la langue et
l’écriture gothique allemandes, nous avons voulu contribuer à mieux

11

faire connaître cette période de l’occupationallemande qui a joué un rôle
considérable dans l’évolution ultérieure du Cameroun.

12

CHAPITRE 1

DE LA CURIOSITÉ SCIENTIFIQUE À L´INTÉRÊT
COMMERCIAL ET POLITIQUE

L’histoire est la grande épopée de l’homme, associant le temps et
l’espace à l’aventure de son destin. L’on ne saurait donc se borner au
«passé-temps» en omettant le «facteur-espace».
e
Dans la deuxième moitié du XIXsiècle, la course vers l’Afrique se
révèle comme l’une des plus belles aventures de notre époque. La
découverte et l’exploration de ce continent se font selon un plan assez
simple. Il s’agit essentiellement d’un certain nombre d’obstacles à
surmonter, de mystères à élucider ou, comme on disait alors, de
découvertes. Des communautés d’explorateurs sont prêtes à affronter les
risques. Ils sont des aventuriers qui se risquent vers l’inconnu par des
voies incertaines. Être le premier Européen à remonter tel ou tel grand
fleuve, à découvrir le lac Tchad, le lac longtemps mystérieux, quel destin
prestigieux !
C’est dans ce contexte que les voyageurs allemands vont se succéder
entre le lac Tchad et la côte du Cameroun. Les premiers atteignent le sud
du lac Tchad en traversant le Sahara, en quête de la fameuse cuvette
tchadienne dont les voyageurs arabes avaient parlé. Mus par une curiosité
scientifique, ils parcourent la région, notant tout cequ’ils voient, tout ce
qu’ils entendent, avec cartes, croquis et dessins: traits physiques du
territoire, géologie, faune, flore, langues, histoire, géographie politique
ou médicale, toute la vie de l’homme dans son milieu naturel, et repartent
chez eux. Avec la naissance des perspectives économiques engendrées
par leurs découvertes, la curiosité scientifique se mut en intérêt
commercialet politique. Ainsi, après l’annexion du Cameroun du 12
juillet 1884 initiée par les commerçants allemands, le mouvement se fait
désormais en sens inverse, c’est-à-dire à partir de la côte.
De Heinrich Barth à Siegfried Passarge, en passant par Gustav
Nachtigal, Robert Eduard Flegel, Richard Kund, Hans Tappenbeck,
Eugen Zintgraff, Kurt von Morgen, et Maximiliam von Stetten, tous
possèdent en commun un certain nombre de traits de caractère: la
passion des voyages, du danger, le goût du risqueet de l’aventure. Dans

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ce territoire inconnu, ils ont aussi à faire le curieux travail qui consiste à
récolter les signatures des chefs illettrés sur des traités de protectorat
obtenus par persuasion ou par menace. Ils font face à des situations
extrêmement difficiles : hostilité de la nature, hostilité des hommes. Dans
la forêt dense, ils ne peuvent avancer dans cet entrelacs de lianes que
grâce à la hache et à la machette, dans un climat équatorial qui favorise
l’évolution de certaines maladies auxquelles ils résistent peu. L’intensité
et la durée des pluies ne leur facilitent pas la tâche. Dans la région
septentrionale, «l’antichambre du désert», la chaleur est caniculaire. À
ces obstacles naturels s’ajoutent des mythes et des légendes propres à
dissuader les aventuriers. On évoque des créatures sans têtes, des êtres
mi-homme mi-animal. On parle de pratiques anthropophages qui
alimentent bien des frayeurs. Les autochtones recrutés pour servir de
guides égarent expressément les voyageurs allemands dans la forêt.
Tantôt, ce sont les porteurs qui confisquent les bagages.

A. Les explorations scientifiques
La curiosité scientifique que beaucoup d´Allemands témoignèrent
e
pour l´Afrique du XVIIIsiècle allait marquer un tournant dans l´intérêt
que l´Allemagne portait pour ce continent.

1. Heinrich Barth
C´est Heinrich Barth qui ouvre l´ère classique de l´exploration
allemande au Sahara et au Soudan. Après des recherches géographiques
dans le bassin méditerranéen, il s´engage en 1849 dans une expédition de
laRoyal Geographical Societysous la direction de James Richardson
qu´accompagne Overweg. Partie de Tripoli, l´équipe traverse le Hamada
el Hamra et l´Aïr, puis se disperse. Barth se dirige vers Kano qu´il
explore et, de là, parvient à Kouka, capitale du Bornou, le 2 avril. Après
un séjour de quelques semaines à Kouka, Barth se dirige vers le sud, en
direction de la Bénoué. Par les lamidats de Moubi, Ouba, Sarao et Demsa
dans l´Adamaoua, il atteint le fleuve Bénoué le 18 juin, à proximité de
son confluent avec le Faro et, poursuivant sa route sur la rive sud en
passant par Ribago, parvient à Yola le 20 juin.
Heinrich Barth ne se contente pas de parcourir les vastes étendues,
mais surtout il nous rapporte à la fois un compte rendu quotidien et
détaillé de son périple, ainsi qu´une étude synthétique de cette partie de

14

1
l´Afrique et de ses habitants . Les indications qu´il fournit sur les lieux
traversés sont précieuses, non seulement pour les géographes, mais
surtout pour les ethnologues et les historiens. Elles le sont, d´une part
grâce à la précision de ses observations et, d´autre part du fait qu´il fut le
seul à avoir connu l´Adamaoua avant l´ouverture de la moyenne Bénoué
au commerce européen.
En dehors de ses objectifs scientifiques, Barth tente à plusieurs
reprises de lier des rapports d´amitié avec l´émir Laoual de Yola (capitale
de l’Adamaoua), mais n´y parvient pas. On s´imagine dans l´entourage
de l´émir que Barth est venu espionner l´Adamaoua pour le compte de la
cour de Kouka dont les rapports avec Yola sont alors des plus tendus.
Finalement, il est mis en demeure de quitter le pays dans les plus brefs
délais par la route qu´il a empruntée en venant, et regagne le Bornou.
Barth sera le premier Européen à parler de l´Adamaoua en Europe, par
ses rapports auBritisch Foreign Officeet à laDeutsche Geographische
Gesellschaft(Société allemande de géographie).

2. Gustav Nachtigal
2
Un sort particulier rattache ce médecin allemand au Cameroun . Parti
de Tripoli le 27 mars 1869 pour remettre au cheik Omar du Bornou des
présents de la part du roi de Prusse qui sera plus tard l´Empereur
er
d´Allemagne Guillaume I , Nachtigal traverse le Fezzan, explore le
Tibesti et reste ensuite trois ans, de 1869 à 1872, à Kouka d´où il explore
le Borkou et le Kanem ainsi que les régions limitrophes du lac Tchad,
puis le Baguirmi. C´est en février 1872 qu´il parcourt l´extrême Nord du
Cameroun : il séjourne une première fois à Ngala, puis à Karnak-Logone
où il reste six mois, retenu par la fièvre. Les indigènes deviennent moins
sympathiques, le climat plus pénible à supporter. Craignant de poursuivre
sa route sur un territoire désormais hostile, le voyageur allemand décide
de retourner à Ngala. Dans le courant du mois de septembre 1872, il se
blesse au talon. Marchant difficilement, Nachtigal parvient à Ngala en

1
Lesrécits de Barth ont été publiés en cinq volumes, sous le titreReisen und
Entdeckungen in Nord und Central Afrika in den Jahren 1849 bis 1851,Gotha, Justus
Perthes, 1857.
2
Par trois reprises, Gustav Nachtigal devait toucher le sol du Cameroun : une première
fois par le nord après la traversée du Sahara, l´autre fois sur la côte au moment de
l´annexion dont il fut l´instrument, et la dernière fois pour son dernier repos dans le
« Jardin du Gouvernement » à Douala.O. Karstedt,Der Weisse Kampf um Afrika,Band
II, Berlin, Otto Stollberg, 1938, pp. 262-263.

15

mars 1873. Il décide d’attendre d’être valide pour reprendre la route.
Mais au début de mai, alors que sa plaie est pratiquement guérie, il
contracte le scorbut. Il se trouve de nouveau immobilisé et ne repart que
le 16 juillet, bien qu’il n’ait pas encore recouvré toutes ses forces. Par le
Ouadaï où ses compatriotes Eduard Vogel et Maurice Beurmann avaient
trouvé la mort respectivement en 1856 et 1862, Nachtigal regagne le
3
Caire .
On ignore encore tout ou presque des récits laissés par cet explorateur.

3. Robert Eduard Flegel
Les explorations scientifiques prennent fin avec Robert Eduard Flegel,
un Russe qui voyage pour le compte de l´Allemagne. Après avoir
effectué en 1879 un voyage d’étude sur le fleuve Bénoué jusqu`à sa
source, Flegel entame une expédition difficile avec peu de moyens et un
grand but : découvrir les régions jusque-là inexplorées. Ce dur et pénible
voyage se déroule de mars 1882 à mars 1883. Au cours de la traversée du
lamidat peul de Kontsha, il est attaqué par des pillards qui lui dérobent
des biens et qui effraient tant ses accompagnateurs que ceux-ci, épuisés
et découragés, décident de ne pas aller plus loin. L’expédition, du moins
ce quien reste, soucieuse d’éviter les attaques et les heurts avec les
Noirs, décide de voyager la nuit. Flegel rejoint le lamidat de Tchamba
qu’il ne peut explorer comme il le désire : des pillards rôdent, et il serait
dangereux de tomber entre leurs mains. Tant bien que mal, Flegel qui
voyage désormais en haillons parvient à atteindre Ngaoundéré, longe le
fleuve Deo jusqu´à sa jonction avec le Faro, puis gagne Gourin d´où,
après une reconnaissance poussée au sud-est jusqu´à Gounna, il parvient
à Yola, puis à Ibi par où il rentre en Allemagne. Soucieux de géographie
et de toponymie, Flegel dresse une carte des paysages traversés, avec de
nombreux noms de lieux. Il recommande à laDeutsche Geographische
Gesellschaftde créer, dans la région explorée, des stations de recherche
et d´y envoyer des hommes de science, notamment des géologues pour
l´étude des sols et les prospections minières, des météorologues pour des
observations météorologiques, des linguistes pour l´évaluation des
langues et des dialectes, et même des démographes pour des études de
4
populations . Cette population peut constituer non seulement une
main


3
T. Heuss,Gustav Nachtigal, 1869/1969, Bad Godesberg, Inter Nationes, 1969, pp. 13
et 105.
4
Petermanns Mitteilungen,1883, pp. 243-244.

16

d´oeuvre bon marché, sinon gratuite, mais aussi une masse de
consommateurs pour une industrie allemande en pleine expansion.
À la fin de son voyage, dans sesLettres aux pionniers de l´expansion
allemande, Flegel exprime son rêve en ces termes :
Malgré des tentatives vaines, je n´bandonnerai pas si
facilement le bon espoir de voir les couleurs allemandes
déployées sur la région du Niger-Bénoué, en hommage à la
mémoire de notre grand explorateur Barth, ainsi qu´à la gloire
5
et au profit de notre patrie tout entière.
Au moment même où cet explorateur quittel’Adamaoua, les choses
sont en train de s’accélérer en Allemagne. L’on a fini, quoique très
péniblement, par s’habituer à l’idée que les positions importantes tenues
par les commerçants allemands sur la côte occidentale de l’Afrique
seraient avantageusement renforcées par une emprise politique de grande
envergure.

B.L’annexion
Le revirement du chancelier Bismarckfut l’œuvre de conseillers
hardis, subissant pour la plupart l’impulsion des grosses firmes
commerciales aux destinées desquelles présidaient Adolf Woermann à
Hambourg et Luderitz à Brême. En effet, exploitant les hésitations du
gouvernement britannique d'étendre sa souveraineté sur les territoires
côtiers, les commerçants allemands installés ici depuis 1868 avaient
commencé à nourrir des ambitions politiques, songeant ainsi à gagner à
l’Allemagne impériale ces riches contrées. Secrètement, ils s’étaient mis
à examiner comment ils pourraient agir pour empêcher l'Angleterre
d'annexer le Cameroun. Le 6 juillet 1883, la chambre de commerce de
Hambourg présidée par le célèbre Adolf Woermann produisit sur les
intérêts allemands en Afrique un mémoire qui trouva un écho favorable


5
R.E.Flegel., Drei Briefe an die Freunde deutscher Afrika-Forschung, Kolonialer
Bestrebungen und der Ausbreitung des deutschen Handels,Hamburg, Friedrichsen und
C°, 1885, p.6. Le 25 avril 1886, Flegel s´embarque de nouveau à Hambourg. Son
programme est de remonter le Niger et la Bénoué en créant des postes, de conclure des
traités dans l´Adamaoua et de rejoindre la côte en marchant vers le sud. Il compte
mettre à profit la liberté de navigation garantie par l´Acte du Congo à la Conférence de
Berlin. Épuisé, il tombe malade à Yola et meurt en septembre 1886 à l´embouchure du
Niger. Son échec sera cependant le leitmotiv et l´élément stimulant de toute la conquête
du Nord-Cameroun.

17

en Allemagne. Ce mémoire, après avoir détaillé les freins au
développement commercial de l'Allemagne dans cette région et plus
particulièrement au Cameroun, proposa toutes les mesures utiles et
souhaitables en vue de trouver une solution à ce problème. Pour accélérer
les choses, le conseiller privé de Bismarck, à savoir Heinrich von
Kusserow, qui soutenait la propagande coloniale allemande, adressa au
chancelier, le 30 novembre 1883, deux rapports:l’un surles desiderata
des milieux coloniaux et qui se fondait sur le traité de paix conclu en
mars 1883 à Douala par King Bell et King Akwa avec le consul anglais
6
de la place ,l’autresur leplan d’urgencedestiné à « court-circuiter » les
Anglais et à établir un protectorat allemand sur le Cameroun. Von
Kusserow proposa donc dans ce secondrapport d’envoyer d’urgence un
émissaire allemand pour négocier directement ce protectorat avec les
7
chefs locaux à Douala . Bismarck approuva cette proposition et, sur ses
instructions, Gustav Nachtigal, alors consul général d’Allemagne à
er
Tunis,s’embarqua à Lisbonne le1 juin1884 à bord de laMöwe,
accompagné de Max Buchner, un grand explorateur de la région
congolaise. Il était notamment chargé de négocier des arrangements qui
permettraient à l’Allemagne de contrôler des territoires acquis avant et
après son arrivée, de hisser le drapeau allemand, et de déclarer que les
8
firmes allemandes avaient passé des traités avec les chefs indigènes. Des
instructions confidentielles furent ensuite envoyées aux commerçants
allemands à Douala pour qu’ils préparent l’arrivée de Gustav Nachtigal.
C’est ainsi qu’ils commencèrent à faire des propositionsaux chefs
9
concernantl’acceptation du protectorat allemand.
Eduard Schmidt et Johannes Voss, représentants respectifs des firmes
Carl Woermann et Jantzen und Thormählen, qui reçurent la lettre
comportant les instructions le 20 juin 1884, n’eurent pas la tâche facile en

6
A. Wirz,Vom Scklavenhandel zum Kolonialenhandel: Wirtschaftsraume und
Wirtschaftsformen in Kamerun vor 191451. Le, Zurich/Freiburg, Atlantis, 1972, p.
texte de ce traité se trouve dans J.R. Brutsch, «Les traités camerounais»,Études
Camerounaises, 47-48, 1955, p. 31.
7
Bundesarchiv Berlin, R1001, Nr. 4447 ; voir aussi A.P. Oloukpona-Yinnon,«… Notre
place au soleil » ou l’Afrique des pangermanistes, Paris, L’Harmattan, Togo, Éditions
Hoha, 1985, p. 47.
8
Hommecalme et pondéré, Gustav Nachtigal connaissait admirablement la mentalité
africaine qu’il avait pu étudier durant ses explorations du Bornou et du Tchad.
9
M. Buchner, Aurora colonialis. Bruchstücke eines Tagebuches aus dem ersten Begin
unserer Kolonialpolitik, 1884-1885, München,Piloty & Loehle, 1914, pp.118-119 ;
Deutsche Kolonialzeitung, 11, 1885, pp. 343-344.

18

raison de la résistance de certains chefs douala à l’Anschluss, c’est-à-dire
au rattachement de leur territoire à l’Empire allemand. Le 12 juillet au
matin, les chefs douala adressèrent à Emil Schulze un texte connu
désormais sous le titre deWünsche der Kamerun Leute (Les vœux des
populations du Cameroun) et insistèrent qu’il fût inclus dans le traité
germano-douala dont l’ébauche était en préparation. Dans ce texte, les
chefs doualaaffirmaient leur droit de propriété exclusive dans l’estuaire
du Wouri et leur monopole commercial absolu dans l’arrière-pays.
Poursuivant les pourparlers, les commerçants allemands réussirent le
12 juillet 1884 à signer le fameux traité par lequel les chefs douala
cédaient, sous certaines réserves, leur territoire et tous leurs droits de
10
souveraineté à la maison Woermann. Lacérémonie de la signature de
cet acte se déroula dans la factorerie Woermann. Gustav Nachtigal,
l’envoyé de Bismarck, n’eut plus qu’à l’officialiser le lundi 14 juillet, en
hissant, pour la première fois, le drapeau allemand sur cette partie de la
11
côte camerounaise qui devintKamerunstadt. Gustav Nachtigal devait
accomplir le même geste à King Williams Town (Bimbia) le 21 juillet, à
King Passal’s Town (Malimba) le 22 juillet, à Small-Batanga le 23
juillet, à Plantation et à Kribi le 24 juillet, à Campo le 30 juillet, à Benita
le 2 août, à Awouni le 6 août, à Bapouko le 7 août et àHickorytown
12
(Bonaberi) le 28 août. Il s’agit des localités dont les chefs avaient déjà
signé des traités avec les agents des maisons Carl Woermann et Jantzen
und Thormählen, traités par lesquels ces chefs cédaient aux commerçants
13
allemands tous les doits de souveraineté qu’ils détenaient.
Avant de quitter la côte camerounaise, Gustav Nachtigal installa son
compagnon Max Buchnercomme représentant civil de l’empereur dans
cette nouvelle acquisition.Le chancelier Bismarck comprit qu’une
structure administrative complète et solide était nécessaire, mieux,
s’imposait au Cameroun. Dès janvier 1885, il demanda auReichstag

10
BundesarchivBerlin, R1001, NR. 4447; A. Owona,La naissance du Cameroun,
1884-1914,Paris, L’Harmattan, 1996,p.31. Il s’agit d’un texte soigneusement préparé
à l’avance. En échange de leur signature, les chefs douala reçurent des deux maisons de
commerce allemand undashou cadeau.
11
BundesarchivBerlin, R1001, Nr. 4202, Band 1, 1884-1885, ff 34-39: Hissung der
deutschen Flage in Kamerun ; M. Buchner,Kamerun. Skizzen und, p. 67.
12
BundesarchivBerlin, R1001, Nr. 4447;Deutsche Kolonialzeitung, 1886,pp. 130,
175-176 ; M. Buchner,Auroria Colonialis, p. 68.
13
V.J.Ngoh indique dansCameroun 1884-1985: cent ans d’histoire, Yaoundé,
CEPER, 1990, p.27, qu’il s’agissait des «contrats de vente» etdes «traités
négociés ».

19

d’examiner la possibilité de supporter les charges de l’administration que
le gouvernement envisageait d’installer dans le territoire nouvellement
acquis du Cameroun. Dans les débats auReichstag, la demande de
Bismarck fut appuyée par Adolf Woermann qui se présentait comme l’un
des promoteurs et le spécialiste des questions coloniales. La solidité des
arguments présentés par ce dernier fut telle qu’il parvint, en peu de
temps, à renverser bien des courants d’opinion qui jusque-là étaient
hostiles à l’acquisition des colonies. Avec l’aval duReichstag, Bismarck
nomma comme premier gouverneur du Cameroun le juriste Freiherr von
14
Soden, qui était jusque-là haut-commissaire au Togo. Von Soden, qui
arriva au Cameroun le 3 juillet 1885, avait pour mission, en tant que
représentant de l’Empire allemand, d’agrandir territorialement la colonie
15
du Cameroun et d’ouvrir son hinterland au commerce européen. C’est
donc lui qui va organiser les expéditions commerciales et politiques dans
l’hinterland.

C. Les explorations commerciales et politiques
Après la tentative manquée de Robert Eduard Flegel qui aurait dû
faire la jonction entre l´Adamaoua et la côte, le mouvement de
pénétration dut s´effectuer en sens inverse. En effet, la première tâche qui
s´offrait aux Allemands à partir de juillet 1884, date de l´annexion du
Cameroun, consistait à inventorier l´acquisition qu´ils venaient de faire à
si peu de frais. Le gouvernement de Berlin répugnait aux expéditions
coûteuses. De plus, missionnaires et commerçants exigeaient que la
pénétration fût pacifique. Or, les tribus côtières, craignant de perdre leur
fructueux monopole d´intermédiaires, s´opposaient au passage des


14
Freiherr von Soden a été haut-commissaire au Togo de 1884 à 1885. Auparavant, il a
travaillé à Bucarest (1871), à Alger (1872), au Canton (1875), à La havane (1879) et à
Saint-Pétersbourg comme consul. Il servira au Cameroun comme gouverneur de 1885 à
1891. Cf. H.R. Rudin, Germans in the Cameroons179 ;, p.voir aussi K. Hausen,
Deutsche Kolonialhersrchaft in Afrika. Wirtschafsinteressen und Kolonialverwaltung in
Kamerun vor 1914, Zurich, Atlantis, 1970, p. 306.
15
M.Buchner,Auroria Colonialis, p.K. Hausen,305 ;Deutsche Koloniaherrschaft,
pp. 72-73 et 75. Le gouverneur von Soden était assisté de Jesko von Puttkamer comme
chancelier, du Dr Krabbes comme secrétaire, ainsi que de quelques fonctionnaires
subalternes. Le chancelier était chargé de rendre justice en première instance. Il pouvait
aussi représenter le gouverneur en son absence pour toutes les affaires du
gouvernement. Pour la formation territoriale du Cameroun, voir A. Owona,La
naissanceduCameroun, pp. 41-58.

20

Européens à travers leur territoire. Il fallut donc, pour briser cet obstacle,
de nombreuses expéditions.

1. Richard Kund, Hans Tappenbeck et Bernhard Weissenborn
La première expédition vers l’hinterland fut celle du capitaine Richard
Kund en compagnie du sous-lieutenant Hans Tappenbeck et du
zoologiste Bernhard Weissenborn. Financée par le gouvernement
impérial et lesfirmes commerciales installées sur la côte, l’expédition
conduite par le capitaine Kund avait pour principal objectif de relier le
sud du territoire au nord, c’est-à-dire l’étroite bande côtière déjà connue
des Européens aux régions de savane jusqu’au lacTchad. Cette jonction
était nécessaire,car il fallait détourner le commerce de l’ivoire jugé
juteux par les Allemands et monopolisé par les Anglais et leurs
fournisseurs haoussa.
Le 15 novembre 1887, le capitaine Kund sollicite auprès des chefs
batanga des guides afin d’aller créer un village dans l’arrière-pays. Le 16
novembre, la longue colonne s’enfonce dans la forêt. Elle est composée
de Kund, Tappenbeck et Weisseborn, tous Allemands, 120 porteurs
africains et un guide du nom de Toko. Les fortes pluies rendent les
sentiers quasiment impraticables, obstrués qu’ils sont par des racines, des
lianes et des troncs d’arbres. La caravane fait au moins deux kilomètres
par heure. Aux difficultés dues à l’état de la piste s’ajoutent l’hostilité des
populations des régions traversées, les problèmes de ravitaillement, et
l’indiscipline au sein de la colonne.temps en temps Del’expédition,
attaquée par les populations locales, doit livrer de petits combats pour se
frayer un passage, ou encore, dans les cas les plus graves, faire marche
arrière pour aller chercher du renfort. En 1888 par exemple, elle doit
retourner à la côte à deux reprises renouveler ses effectifs - guides et
porteurs - et se ravitailler en vivres et munitions. En janvier 1889, en plus
des cas de maladies qu’on recense parmi les porteurs, Weissenborn est
atteint d’unegrave dysenterie, et Tappenbeck d’une crise aiguë de
paludisme. Ce dernier, à cause des douleurs rhumatismales, boite
tellement qu’il ne peut plus marcher; il doit se faire porter.
Plus que jamais s’impose la nécessité de s’arrêter etde fonder un
poste dans cette région, précisément à Metomba, village dans lequel ils se
sont installés. Mais les grands chefs du voisinage, jaloux qu’on ait choisi
le chef d’un village de moindre importance, organisent un véritable
blocus, interdisant qu’on ravitaille les membres de l’expédition. Après

21

quatre jours de marche extrêmement pénible, l’expédition arrive dans
«un site merveilleux, au milieu d’un peuple hospitalier, les Ewondo»,
dont les notables leur offrent spontanément le terrain, entre les ruisseaux
Mingoa et Ekozoa. C’est à cet endroit que Kund et ses compatriotes
implantent en janvier 1889 le premier poste de l’hinterland que
Tappenbeck décide d’appelerJaunde.
Cette implantation ne se fit pas par hasard. Les facteurs humains et
physiques déterminèrent dans une large mesure le choix de sa situation et
de son site.
L’accueil chaleureux réservé à l’expédition allemande était
compréhensible. Les Ewondo sont des gens naturellement sympathiques
comme l’a noté Kurt von Morgen: «Notre poste a été installé au sein de
16
ce peuple Yaoundé d’un si heureux caractère» , :ou Fritz Maywald
«L’expédition fut reçue au pays des Yaoundé comme un ami et un
17
frère». D’autre part, les présents offerts au chefEla Essono
conditionnèrent le personnage à une certaine diligence vis-à-vis de ses
hôtes. Essono Ela, qui était jeune et pas assez riche, comptait sur l’appui
des nouveaux arrivants pour occuper une place de choix dans le
leadership ewondo.
Pour ce qui est des facteurs physiques, disons que pour installer son
poste fortifié, Hans Tappenbeck choisit le sommet de la colline allongée
NO-SE qui longeaitles ruisseaux d’Ekozoa au nord et Mingoa au sud.
Bien qu’elle ne soit pas la plus élevée, cette colline, aujourd’hui siège au
quartier administratif, occupée alors par la tribu ewondo des Mvog-Ada,
constituait un site défensif assez remarquable. Il y avait ensuite la beauté
du paysage que Kurt von Morgen nous présente :
…Un environnement de flore et faune exubérantes, au milieu
d’un paysage tantôt grandiose et tantôt charmant, qui rappelle
18
parfois de façon étonnante des coins de note Suisse Saxonne.
Le facteur climatique fut également déterminant: par opposition à
celui de la côte, le climat de Yaoundé est agréable et salubre, plus sec,


16
K.von Morgen, Duch Kamerun von Süd nach Nord. Reisen und Forschungen im
Hinterland, 1889-1891,Leipzig, Brockhaus, 1893, traduit en français et commenté par
Ph. Laburthe-Tolra, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 37. Les pages que nous indiquons ici
sont celles de la traduction.
17
F. Maywald, Die Eroberer von Kamerun, Berlin, Stollberg, 1933, p. 117.
18
K. von Morgen,Duch Kamerun von Süd nach Nord, pp. 37-38.

22

moins chaud. Avec une moyenne de 23°5, les températures oscillent
entre 18 et 28°C en saisons humides et entre 16 et 31°C en saisons
sèches. La moyenne pluviométrique est de 1600 mm par an, répartis en
quatre saisons: deux périodes de très grande pluviosité alternant avec
deux saisons relativement sèches. Ce site est protégé du mauvais temps
par les montagnes environnantes, dont les altitudes varient entre 700 et
1100 m ;c’est le cas du mont Febé (1073 m), du mont Mbankolo (1096
19
m), du mont Messa (1000 m), etc..

Le problème principal que posait cette installation était celui du
ravitaillement. Les Allemands en examinèrent les modalités. L’affabilité
des habitants, la fertilité du sol, la richesse en gibier des parages furent
des facteurs déterminants pour la survie du poste, puisque la côte était
alors inaccessible; on ne pouvait rien en attendre, et il fallait se
débrouiller sur place. Grâce à l’énergie des chefs de poste qui s’y
succédèrent, chacun y déployant ses capacités et ses talents dans sa
légitime ambition d’embellir son nouveau cadre de vie, et à la force des
bras des populations locales, la forêt fit de plus en plus place aux
constructions, aux jardins et aux plantations. Routes, maisons
d’habitation, bâtiments administratifs, briqueterie, chapelle, école, hôpital
pour Européens, etc., virent progressivement le jour.

Pour ce qui est des premières constructions, disons que si le capitaine
Richard Kund mène l’expédition qui aboutit à la création du poste de
Yaoundé, le premier véritable chef du poste est le lieutenant Hans
Tappenbeck, car Kund ne séjourne pas longtemps au pays d’Essono Ela,
pour des raisons de santé. Il quitte le nouveau site le 12 mars 1889,
laissant sur place Tappenbeck avec la moitié des membres de
l’expédition, c’est-à-dire environ 60 hommes. Tappenbeck ne perd pas de
son temps. Il construit le poste avec le peu de moyens dont il dispose.
Mais lesquels ?

On sait que bien avant l’arrivée des Allemands sur le site de Yaoundé
et ses environs, les populations avaient des habitudes en matière de
logement parfaitement adéquates à leur niche écologique. L’utilisation du
milieu s’appuyait essentiellement sur le registre «solide, fibreux et
souple», c’est-à-dire bois, lianes et cordes ou feuilles. Les premières


19
G.Zenker, «Einige Klimatologische Notizen von der Jaunde Station,Mitteilungen
von Forschungsreisenden und Gelerhren aus den deutschen Sshutzgebieten, Band 4,
1891, pp. 84-86.

23

maisons construites par les Allemands dès leur arrivée n’échappèrent pas
à cette règle comme l’indique ce rapport annuel:
Les puissants fromagers ont fourni le bois pour nos
constructions ; les nervures robustes et élastiques du raphia ont
formé les chevrons de toit; les feuilles de bananiers et de
plantains ainsi que les roseaux tout proches, ont servi de
matériau pour la couverture des toits. Avec de la terre argileuse
de latérite, nous avons constitué les soubassements massifs
20
nécessaires à certains bâtiments.
Comme les premières constructions expérimentales furent trouvées
satisfaisantes, une première conclusion fut érigée en principe: les
constructions se feraient désormais en matériaux locaux camerounais,
donc sans importations d’Allemagne. Ainsi, les premières constructions
que Tappenbeck édifia furent modestes: cinq cases en 1889. Dans son
rapport de mai 1889, il en fit lui-même le bilan :
…La station est terminée, à part la maison d’habitation. Son
aspect laisse une agréable impression. Une large route bordée
de palmiers descend la pente jusqu’au marigot. Des deux côtés
de la route bordée, il y a cinq cases hautes de quatre mètres,
longues de neuf mètres, avec des murs en poto-poto, épais de
trente centimètres et blanchis à la chaux. De loin, on a
l’impression d’avoir devant soi un village européen. Des
hangars longs de vingt-deux maisons équipées pour la défense
se trouvent sur la colline. Un établissement de bain est installé
21
sur le marigot qui peut être endigué jusqu'à un mètre de haut.

À ce titre, Tappenbeck est considéré comme le véritable père de
Yaoundé. D’abord parce qu’ilen est le premier chef du poste, ensuite
parce que c’est lui également le bâtisseur de la future ville. C’est lui qui
bâtit la fameuse clôture qui donna son nom ewondo à la ville (Ongola). Il
avait en effet beaucoup de sens pratique et de grandes capacités
techniques. C’est pourquoi Kund lui abandonna sans inquiétude la
construction de Yaoundé, bien modeste à ses débuts. Au bout de quatre
mois, il la laissa sous la forme d’une enceinte rectangulaire de 350 mètres
sur 250.


20
ANY, TA-39, rapports relatifs à la station de Yaoundé de 1889 à 1897.
21
Ibid.

24

Mais Tappenbeck ne restera pas longtemps à la tête du poste. En effet,
le 9 mai 1889, en même temps qu’il apporte des renforts et des
provisions, Horhold ramène à Tappenbeck un message officiel du
gouverneur impérial lui demandant de se mettre à la recherched’Eugen
Zintgraff. Il laisse provisoirement le poste entre les mains de Horhold.
Pour éviter la ruine du poste de Yaoundé fondé après tant d’efforts et de
sacrifices, le gouvernement de Berlin trouve judicieux de nommer le
22
lieutenant Kurt von Morgen pour remplacer Tappenbeck. Mais arrivé
au Cameroun, von Morgen préfère confier la gestion du poste de
Yaoundé au botaniste Georg Zenker. Zenker va y rester pendant trois ans
le seul Européen, à peu près coupé du contact avec le monde extérieur, à
cause de l’hostilité des tribus qui le séparent de la côte.

Zenker gérera le poste exactement dans l’optique allemande, bien
23
qu’il ne soit pas fonctionnaire. Son bilan est très positif sur les plans
scientifique et architectural. Sur ce dernier point, le mérite de Zenker est
d’avoir poursuivi l’embellissement et la construction de la ville pendant
trois ans, sans recevoir de ravitaillement en matériaux. Il réussit à donner
à la station un aspect qui impressionnera toujours les visiteurs, du moins
les deux visiteurs qu’il reçoit pendant ses trois années de solitude. Le
premier est Kurt von Morgen qui fait escale à Yaoundé, de passage pour
l’Adamaoua. Voici son commentaire:

Nous arrivâmes le 24 juin (1890) à Yaoundé. Ici tous les
membres de l’expédition ont été trouvés en excellent état de
santé et la station dans l’ordre le plus parfait. Monsieur Zenker
avait presque terminé la construction de la grande maison
d’habitation pour les Blancs, avec six grandes pièces, et
aménagé de grandes plantations. Vingt-cinq bâtiments se
24
trouvent dans un état exemplaire.

Le génie de Zenker est encore plus perceptible dans un rapport de von
Ramsay. Ce dernier arrive à Yaoundé le 2 avril 1892, en provenance
d’Edéa. Il réussit l’exploit de relier Yaoundé et Edéa en longeant la rive


22
F. Maywald,Die Eroberer von Kamerun, p. 123.
23
Le botaniste Georg Zenker venait d’être embauché par une firme pharmaceutique de
Hambourg pour la recherche, la collecte et la culture des plantes médicinales dans ce
territoire nouvellement acquis par l’Allemagne. Mais à peine était-il arrivé qu’il était
remarqué par le capitaine Richard Kund qui l’incita à servir dans l’administration. C’est
ainsi qu’il devint un employé contractuel.
24
ANY, TA-39.

25

droite de la Sanaga. Il est émerveillé par le travail accompli par son
compatriote :
Nous sommes très surpris par le tableau que nous avons devant
les yeux:c’est une vue ravissante, surtout la vaste maison
d’habitation qui a grande allure; en descendant vers le
marigot, au passage, nous voyons la petite maison en bois qui
sert de cabine de bain. Le marigot est à cet endroit endigué
entre les planches. Puis nous montons où se trouve le poste en
empruntant un chemin bien entretenu … La très grande station,
composée de vingt-cinq bâtiments (à mon avis beaucoup trop
spacieuse), se trouve dans un état exemplaire, ce qui est
d’autant plus remarquable que M. Zenker n’a plus rien reçu de
la côte depuis juin 1890. L’ordre et la propreté règnent partout
et toute l’installation fait, comme je l’ai dit, une impression
extrêmement accueillante. On s’aperçoit tout de suite que M.
Zenker est un homme très pratique qui se débrouille toujours et
qui, avec peu de moyens, a effectué un travail relativement
25
important .
On peut ajouter aux réalisations de Zenker le projet de construction de
la première maison en pierre. On a coutume d’attribuer ce mérite à Hans
Dominik ;mais en fait, ce denier ne fait qu’achever la maison dont
Zenker, avant son départ, avait déjà posé les fondations. Sur le plan
architectural, le bilan est globalement positif.
Sur le plan scientifique, que ce soit en botanique ou en anthropologie,
l’œuvre est grandiose. Sur le plan botanique, Zenker introduit de
nouvelles plantes : tabac (bien que les Ewondo aient déjà une espèce de
tabac), café, maïs, haricots, etc. Mais c’est sur le plan anthropologique
que l’œuvre de Zenker est la plus importante. Il a étudié en profondeur la
sociologie et l’histoire des Ewondo et a sans doute fourni aux autorités
administratives un certain nombre d’informations, exploitées plus tard
pour créer des antagonismes entre les clans ewondo et réajuster ainsi
l’équilibre géopolitique de la région.
Le 4 juin 1895, Zenker, sans doute à regret, passe le service au
26
lieutenant Hans Dominik.C’est le début d’une nouvelle ère bien

25
Deutsches Kolonialblatt,1892, p. 395.
26
Legouverneur du Cameroun reprochait à Zenker de gérer le poste de Yaoundé en
tenant davantage compte des intérêts agricoles ou commerciaux que des impératifs
militaires.

26

différente de celle du pacifiste Zenker. Le poste de Yaoundé va enfin
pleinement jouer son rôle de station stratégique:bloquer l’avancée de
l’islam, servir de point de départ à toutes les expéditions vers l’intérieur
(notamment la conquête du Nord), servir de centre de commerce à tout
l’arrière-pays de manière à détourner le commerce des bassins du Congo
27
et de la Bénoué.

Dominik rénova ainsi le poste et poursuivit la construction de la solide
enceinte carrée de 100 mètres de côté, en brique cuite sur place, dont le
mur crénelé fut renforcé de tours aux angles. Achevée en 1909, elle
constitua désormais un solide ouvrage de la puissance allemande dans le
sud de ce territoire encore agité. En référence à cet ouvrage, les Ewondo
28
appelèrent la ville de YaoundéOngola, c’est-à-dire l’enceinte.
Cette fortification détermina dans le plan du quartier un îlot de forme
carrée. À l’intérieur se trouvaient des hangars et une maison d’habitation
massive dont le rez-de-chaussée était occupé par les magasins et l’étage
composé de six pièces vastes et aérées servant de salle à manger et de
chambres pour les Européens. Une large route bordée de palmiers
descendait devant la station jusqu’au marigot où se trouvait un
établissement de bain.De l’autre côté de Mingoa, les Pères pallotins
établirent en 1906 leur mission sur la colline de Mvolyé, à trois quarts
d’heure de marche du poste; ils y construisent une chapelle et une
29
maisond’habitation.
Tels sont les débuts de la ville de Yaoundé, l’actuelle capitale du
Cameroun. Sa naissance a obéi aux règles générales de création des villes
(situation naturelle, économique ou politique, sécurité, etc.) auxquelles
s’ajoutent des critèresspécifiques qui ressortissent aux conditions
climatiques et ethniques. Sa construction remarquable a été l’œuvre de
chefs de poste qui s’y sontsuccédé. Grâce à l’énergie de ces hommes, la
forêt a fait place à la ville. D’abord simple palissade de bois entourant
quelques cases où logeaient les militaires, le poste est devenu, en
30
quelques années, une solide enceinte carrée construite en briques.

27
H.Rudin,Germans in the Cameroons, 1884-1914. A case study in modern
imperialism, New York, Greenwood Press, 1968, p. 82.
28
Ph. Laburthe-Tolra, «Yaoundé d’après Zenker», Annales de la Faculté des Lettres et
Sciences Humaines,n°2, 1970, p. 6.
29
A.Franqueville, «Le paysage urbain»,Études géographiques sur les villes du
Cameroun, Yaoundé, ORSTOM, 1970, p.10.
30
En janvier 1916, lorsque les troupes anglaises et françaises entrent à Yaoundé, c’est
un «cadre impressionnant» qui les accueille. Voici la ville telle que trouvée par le

27

2. Eugen Zintgraff
31
Comme l´indique le titre de son ouvrage, c´est sur ordre du ministère
des Affaires étrangères que Eugen Zintgraff part deKamerunstadt
(Douala), avec 175 porteurs dont deux interprètes, tous recrutés sur la
côte ouest-africaine, avec pour objectif de détourner vers la côte au profit
des Allemands le trafic commercial qui se fait vers Calabar en zone
anglaise, et de nouer des relations avec des populations de plus en plus
éloignées de l´intérieur, jusqu´à l´Adamaoua déjà exploré par Robert
Eduard Flegel et désormais tombé dans la zone d´influence allemande.
Eugen Zintgraff apparaît comme le premier explorateur-colonisateur
véritable, et le plus entreprenant. Il parcourt d’abord la côte et l’adjacent
intérieur jusqu’à Rio del Rey, plantant des drapeaux, proclamant
l’annulation des traités signés avec les Anglais et incitant les chefs à
commercer désormais avec les Allemands. En 1887, il établit un projet de
piste caravanière vers le nord, jalonnée de stations militaires et de traite,
et parvient à arracher l’autorisation et les moyens de réaliser une
première étape. Mais,du fait de l’hostilité des populations locales,
Zintgraff doit faire deux voyages dans l’hinterland.
Parti de la côte en décembre 1888, Zintgraff atteint la première
chefferie du plateau de Bamenda, à savoir Ashong (ou Babessong) le 12
32
janvier 1889. Si le chef du village Fo Bessong réserve un accueil
chaleureux à l’expédition allemande, une bonne partie de sa population
se montre plutôt méfiante, et n’hésite pas à manifester son hostilité à

Général de division Aymerich en 1916:«Sur le plateau s’élèvent de nombreuses
constructions européennes, et il est sillonné en tout sens par des routes et des avenues
bien tracéeset bordées d’arbres. Des écoles sont bâties aux carrefours les plus
importants, et au centre des quartiers les plus populeux; des fontaines publiques
judicieusement espacées; des affiches indiquent les noms des rues, des avenues, des
places ;des placards sont dressés bien en vue pour faire connaître les arrêtés de
l’autorité allemande. En somme, l’organisation germanique, minutieuse et tracassière,
s’étale partout avec son défaut, mais aussi, il faut bien le reconnaître, avec ses réelles
30er
qualités ». Aymerich (Général de division),La conquête du Cameroun, 1août
191420 février 1916, Paris, Payot, 1933, p.167. C’est cette ville que les Allemands venaient
d’abandonner précipitamment, avec l’espoir de retour qui s’avéra bientôt illusion.
31
En 1895, Eugen Zintgraff fit le récit de son expédition dans un ouvrage
intituléNordKamerun. Schilderung der im Auftrage des Auswärtigen Amtes zur Erschliessung des
nördilchen Hinterland von Kamerun währendJahre der1886-1892 unternommenen
Reisen, Berlin, Verlag von G. Paetel.
32
E. Zintgraff,Nord-Kamerun, p. 167.

28

l’égard du Blanc. C’est ainsi que quelques heures seulement après
l’arrivée de Zintgraff, ceux des guerriers ashong qui ne tolèrent pas cette
présence étrangère organisent une danse guerrière sur la place du marché
située à l’entréemême du palais de leur chef. Les danseurs, que Zintgraff
évalue à plusieurs centaines («»mehrere hundert Männer), brandissent
33
les armes telles que la flèche, la lance, le poignard, le fusil, etc.
Incontestablement, il s’agit là d’une manœuvre militaire dont le but est
de faire savoir à Zintgraff qu’en cas d’attaque, ils sont prêts à défendre
leur souveraineté. Les guerriers ashong avaient en effet la certitude d’être
en mesure d’affronter l’expédition allemande, et ce, à juste titre.
N’avaient-ils pas pleinement confiance en leur magie, en leurs ancêtres et
certainement en leurs dieux qui ne manqueraient pas de leur venir en
aide ?Il semble que bon nombre d’entre eux, à la veille des
affrontements sur le terrain, avaient l’habitude de recourir aux sacrifices,
34
aux potions et aux incantations. Dans ces conditions, ils ne voyaient pas
pourquoi ils n’auraient pas été en mesure de préserver leur souveraineté.
Comme nous le verrons plus loin dans cette étude, la religion fut
effectivement l’une des armes employées contre l’occupation allemande
au Cameroun.

En quelques jours, la nouvelle de la présence d’un Blanc accompagné
debeaucoup d’hommes à Ashong se répand dans les chefferies voisines
dont certaines, croyant qu’il s’agit d’une déclaration de guerre, envoient
des renforts militaires à Fo Bessong. La chefferie Batibo, par exemple,
met à la disposition de Fo Bessong un important contingent de plus de
35
deux cents guerriers. Ces derniers ont pour mission d’assassiner le
Blanc, d’arrêter tous les porteurs et de les vendre comme esclaves. On le
voit, ici comme partout ailleurs, la guerre apparaît comme le plus violent
et le plus protéiforme des phénomènes sociaux. Comme le souligne
Gaston Bouthoul, elle reste la grande accompagnatrice de l’histoire et sa
36
plus forte matrice. Elle a, à travers toutes les civilisations,
particulièrement marqué la mémoire collective, car plus que tout autre
phénomène, elle exprime et transforme les sociétés. Fo Bessong qui a
reçu de nombreux cadeaux de son hôte et qui veut l’héberger encore pour

33
Ibid, pp. 169-170.
34
C.Geary, We.Die Genese eines Häuptlingstums in Grassland von Kamerun,
Wiesbaden, Franz Steiner Verlag, 1976, pp. 85-88.
35
Ibid, p. 89.
36
G. Bouthoul, « Guerres et civilisations »,Cahiers de la Fondation pour les Études de
Défense Nationale, n° 14, 1979, p. 21.

29