Le meurtre de Weimar

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Français
66 pages
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Description

Dans la nuit du 9 au 10 août 1932, dans un bourg de Silésie, cinq membres de la SA assassinent brutalement un militant communiste. Les meurtriers sont condamnés à mort, mais leur peine est rapidement commuée par le gouvernement : Berlin a cédé à la pression du parti nazi, débordé par une base à laquelle les chefs se rallient. Cette commutation marque la fin de la République de Weimar : à l’état de droit va bientôt se substituer une légalité nouvelle, un droit de guerre et d’exception, dont les nazis se réclament pour maquiller leurs crimes en « exécutions » et présenter leurs meurtriers comme des « combattants ». À l’intérieur du parti nazi, cette affaire a révélé une dissension entre la base SA, tentée par la violence et le coup de force, et la hiérarchie, plus légaliste : ce contentieux sera tranché plus tard, lors de la nuit des longs couteaux.
À partir d’un fait divers, ce livre invite à une histoire culturelle et politique de la République de Weimar et du parti national-socialiste.

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Nombre de lectures 2
EAN13 9782130641438
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Johann Chapoutot
Le meurtre de Weimar
2010
Copyright
© Presses Universitaires de France, Paris, 2015 ISBN numérique : 9782130641438 ISBN papier : 9782130580508 Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
Présentation
Quand la République de Weimar est-elle morte ? On retient généralement un événement central : l’appel à la chancellerie, à Berlin, d’Adolf Hitler. On ne prête guère d’attention à un autre fait, provincial, obscur : l’assassinat violent, dans un bourg reculé de Silésie, d’un ouvrier communiste par cinq SA ivres et brutaux. Débordé par une base impatiente et altérée de pouvoir, Hitler fait une entorse à son légalisme proclamé et prend fait et cause pour les assassins. Devant la menace, le gouvernement commue la peine des meurtriers. L’État de droit prend fin : les nazis revendiquent une nouvelle légalité, qui fait des meurtriers des soldats et d’un crime un acte de guerre ou de justice. Ce fait divers invite à une histoire politique et culturelle de la République de Weimar, mais aussi du parti nazi : le contentieux entre la base SA et la hiérarchie du parti devait être réglé plus tard, lors de la nuit des longs couteaux. L'auteur Johann Chapoutot Ancien élève de l’ENS, agrégé d’histoire, docteur de l’université Paris I et de la T.U. Berlin, Johann Chapoutot est maître de conférences à l’université de Grenoble et membre de l’Institut universitaire de France. Spécialiste de l’Allemagne contemporaine, il a publié, aux PUF,Le nazisme et l’Antiquité ainsi queL’âge des dictatures. Fascismes et régimes autoritaires en Europe occidentale, 1919-1945.
Table des matières
Présentation Lemeurtre de Weimar Une équipée meurtrière Un été brutal Complexe obsidional : les SA face à la menace communiste Le combat des SA sur le front silésien L’impasse légaliste et l’impatience de la base L’embarras d’Hitler : que faire face à l’affaire ? La fin du légalisme nazi ? La solidarité d’Hitler et les menaces du NSDAP Un communiste polonais vaut-il cinq patriotes allemands ? Esquisse d’un droit national-socialiste Épilogue : de Potempa à la nuit des longs couteaux Sources Bibliographie
Présentation
e meurtre de Weimar ? N’exagérons rien : des meurtres, il y en eut d’autres que Lcet assassinat d’un ouvrier communiste dans la nuit du 9 au 10 août 1932, à Potempa, en Silésie. Les quatorze années de la République de Weimar ont eu, de Rathenau àM. le Maudit, leur content d’assassinats mondains, crapuleux, fictionnels ou politiques : des centaines de morts violentes, dans les rues, au détour d’un chemin, à l’écran, jalonnent l’histoire de cette République, notamment ses premières années (entre 1919 et 1923) et ses ultimes, de 1930 à 1932. Entendrait-on donc par lemeurtre de Weimarl’assassinat d’une République ? On nous opposera à juste titre qu’il est bien d’autres dates possibles pour marquer la fin de ce régime : le 30 janvier 1933, qui voit Hitler accéder à la fonction de chef du gouvernement, est la plus communément retenue. Les historiens avanceront aussi le 27 mars 1930, date à laquelle le dernier gouvernement parlementaire de la République, celui du chancelier SPD Hermann Müller, démissionne : par la suite, on ne gouverna plus que par décret présidentiel, le Reichstag étant peu ou prou réduit à jouer les utilités. Les juristes pourront défendre avec justice une autre date, le 23 mars 1933, jour où fut votée la loi d’habilitation qui donnait à Hitler les pleins pouvoirs législatifs pour quatre ans. On pourrait affiner, raffiner et en avancer d’autres.
1 – Unsere letzte Hoffnung (Notre dernier espoir) : Hitler (1932)
© DHM, Deutsches Historisches Museum, Berlin
Cette affiche de 1932, intitulée « Hitler, notre dernier espoir » s’adresse à un prolétariat fragilisé par la crise, que les nazis font tout pour séduire, en singeant la rhétorique marxiste (le parti nazi s’adresse aux « travailleurs », fustige le « capitalisme ») et, parfois même, en levant le poing, voire en organisant des réunions-débats communes avec les communistes pour en capter une partie de l’électorat. Les gens simples et sombres représentés sur l’affiche font montre d’un
accablement farouche et menaçant. Désocialisés et humiliés par leur condition sociale, les chômeurs constituent un public privilégié pour le message nazi – et sont invités à venir peupler les rangs de la SA.
Parmi elles, l’affaire de Potempa, en août 1932. Mais à quel titre ? En quoi l’assassinat d’un modeste ouvrier communiste, dans un gros bourg silésien reculé, pourrait-il rivaliser avec l’événement par excellence, avec flashes, éditions spéciales et défilés aux flambeaux, que constitue l’appel à la chancellerie, le 30 janvier 1933, d’Adolf Hitler ? L’idée est d’autant plus paradoxale que l’assassinat de Potempa ne fut qu’un des nombreux crimes politiques de l’été 1932, été électoral et violent, au cours duquel périt, de mort brutale, plus d’une centaine de personnes. Et pourtant, ce meurtre défraya la chronique judiciaire : les contemporains en ont parlé, et beaucoup, non sans raison. Rouvrons le dossier, pour comprendre pourquoi ce simplefaitde violence fut perçu comme unévénement– et comment l’historien peut y lire, sous l’écume de l’actualité, les courants profonds de plusieurs histoires : celles, politique et culturelle, de la République de Weimar et d’un parti national-socialiste qui, premier parti d’Allemagne à l’été 1932, n’en reste pas moins encore tenu en lisière du pouvoir.
Le meurtre de Weimar
Une équipée meurtrière e mardi 9 août 1932, vers 20 heures, neuf SA hébergés dans le foyer des Sections Ld’Assaut du bourg de Broslawitz, en Silésie allemande, se présentent chez Georg Hoppe, tenancier d’un bar à Tworog. Hoppe est à la fois cafetier et chef du Sturm 27 de la SA de Silésie. Après avoir compté les armes, il ordonne à trois SA dépourvus de pistolets de demeurer chez lui. Les six autres ainsi qu’un chauffeur poursuivent leur route vers Potempa, où les a appelés un autre cafetier, lui aussi membre de la SA, Paul Lachmann. Lachmann régale ses hôtes de bière, de schnaps et de cigarettes. Il offre aussi des cannes de billard et une matraque en caoutchouc, parle de casser du communiste, lance quatre noms : des gens pas comme nous, de mauvais Allemands, des polaks (polaken). Ces communistes sont une plaie. Ils osent se montrer dans son bar, élever la voix, provoquer le grabuge, chercher la bagarre, qui sait ? Lachmann veut leur régler leur compte : une bonne expédition punitive, pour montrer qui commande dans le bourg. Un passage à tabac, une exécution, pourquoi pas ? On lance l’idée, dans une compagnie qui s’échauffe, parle de meurtre, trinque à la mort des rouges et au salut de l’Allemagne. Après quelques heures de tabagie et de beuverie, un ami de Lachmann, le boucher Golombek, emmène cinq hommes, tous armés de pistolets, vers les domiciles de quelques communistes du village. Il est deux heures moins le quart du matin quand l’équipée se présente devant la maison de Florian Schwinge. On tape à la porte, puis à la fenêtre. On ruse : Golombek, qui est du village, susurre aux SA de Broslawitz de se faire passer pour un ami de Schwinge. L’épouse de la victime désignée se méfie : elle demande à reconnaître le visage avant d’ouvrir. Apparemment, elle redoute quelque chose, les sympathisants communistes ne se sentent pas en totale sûreté. Golombek, furieux, demande que l’on abatte au moins la femme, ce que le SA Kottisch se refuse à faire. Malgré l’alcool, le tabou demeure : rosser du rouge, oui, tirer sur une femme, non. La petite troupe bat en retraite et se dirige vers une autre maison, celle où vit l’ouvrier communiste Konrad Pietzuch avec son frère et sa mère. Golombek, frustré par l’échec précédent, grogne que « cette fois-ci, ça doit marcher ». Deux SA montent la garde dans la rue pendant que les autres pénètrent dans la maison, Golombek se tenant prudemment en retrait pour ne pas être reconnu. La mère, Marie Pietzuch, réveillée en sursaut, est tenue en respect par un pistolet braqué sur son visage. Les deux frères, Konrad et Alfons, sont tirés de leur lit. Alfons est frappé à la tempe gauche avec une matraque ou une canne de billard, et s’évanouit. Son frère aîné, Konrad, est longuement battu sur l’ordre de Golombek, qui a crié de « tabasser le gros ». Pendant un long quart d’heure, Konrad Pietzuch est frappé à coups de mains, de pieds, de matraque, de bâton. On le frappe avant tout à la tête et au torse : son corps révèle vingt-sept plaies ouvertes, plus deux à la jambe droite, sans compter une fracture du bras et une balle dans le poumon. À l’autopsie, le médecin légiste affirme que la victime a été foulée à terre et qu’elle est morte non par balle, mais à cause
d’une hémorragie due aux piétinements : un talon de botte a broyé la pomme d’Adam de la victime et sectionné son artère carotide, provoquant un engorgement des poumons et une mort par étouffement. Les SA quittent la maison, non sans avoir lâché un coup de feu sur leur homme, à terre. La bande se dirige vers une autre habitation, toujours emmenée par Golombek, qui prévient que la partie sera cette fois-ci moins aisée : l’homme possède des armes, peut se défendre. Sans doute cette précision refroidit-elle les membres de l’équipée, apeurés en outre par le comportement hostile du chien qui garde la maison. C’est ce chien qui les fait reculer, ainsi que l’abandon de l’un des SA qui, vaguement dégrisé par une blessure à la main, décide de jeter l’éponge. Voici donc les faits, tels que l’on peut les reconstituer à partir des débats et de l’arrêt de la cour qui eut à connaître de l’affaire[1]. Le procès fut rapide : arrêtés dès le lendemain, les meurtriers furent jugés le 22 août 1932, soit treize jours après le forfait. Que peut-on dire de cette équipée nocturne ? Plusieurs éléments retiennent l’attention. Tout d’abord, le courage discutable de ces SA, qui tuent un homme dans son lit, s’acharnent à quatre ou cinq contre un, mais reculent prudemment dès qu’ils aperçoivent un chien aux grognements peu amènes. Ensuite, la violence extrême de l’acte, et le mode opératoire : les assassins de Konrad Pietzuch ne se contentent pas de tuer, mais brutalisent et supplicient longuement leur victime, seule, sans défense, surprise sans armes et en plein sommeil. Violence de groupe, violence lâche et sans retenue qui fleure l’huile de ricin et que l’on qualifie communément de « fasciste » : on songe ici aux passages à tabac, à coups de manganello, par cessquadristi italiens que les nazis imitent, qui opèrent de préférence en bande contre des victimes plutôt inférieures en nombre. Violence de bande, disions-nous : les SA mobilisés dans cette équipée meurtrière et nocturne vivent dans un foyer SA, unSA-Heim, où ils trouvent gîte, couvert et camaraderie. Les SA impliqués dans ce meurtre sont tous d’humble condition, comme le révèlent les archives judiciaires : quatre mineurs, qui travaillent dans cette industrie silésienne par excellence qu’est l’extraction de charbon, deux cabaretiers, un ancien policier et un électricien. Ces représentants du prolétariat ou des classes moyennes inférieures sont sans doute directement ou indirectement touchés par le chômage total ou partiel qui sévit en Allemagne depuis 1929. Le peu d’industrie présente dans cette Silésie rurale et agricole a été mis en difficulté par la crise : l’usine de construction ferroviaire Borsig implantée dans la région, à proximité des mines, ferme en 1932, mettant au chômage la bagatelle de cinq mille ouvriers. Dans cette région de Haute Silésie, comme partout ailleurs en Allemagne, les résultats électoraux du NSDAP explosent littéralement : dans la circonscription silésienne d’Oppeln, dont dépend Potempa, le parti national-socialiste obtient, lors des élections régionales d’avril 1932, 30 % des voix, contre 1 % en 1928. Aux élections nationales du 31 juillet 1932, le NSDAP passe, dans la même circonscription, de 63 565 voix en 1930 à 201 105, soit plus du triple. Les victimes de la crise sont des recrues de choix pour le parti nazi, qui les flatte et les requiert explicitement. La crise économique a jeté dans les bras du NSDAP des cohortes entières de déclassés sociaux qui ont trouvé dans la SA une fierté, une