Le Prophète de l'Islam et ses Califes

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À l’heure de l’avènement de l’islam, La Mecque forme une société stratifiée, où aristocrates, petits commerçants, salariés ou encore esclaves cohabitent dans un contexte marqué par inégalité et injustice. Un régime socio-économique que la nouvelle religion va bouleverser par l’action du Prophète et des califes, sans pour autant établir, de l’un à l’autre, et fermement, les bases d’une société où intérêts de classe et rivalités entre elles seraient gommés. Ainsi, après la mort du Prophète, les quatre califes (Abu Bakr, Omar, Othman, Ali) qui prendront la tête d’une communauté musulmane de plus en plus étendue proposeront tour à tour leur propre vision de l’État, de l’administration ou de la distribution des richesses, et seront au cœur d’une époque faite de mouvances et de heurts qu’explore et commente l’auteur du présent ouvrage. Ce n’est pas à une étude théologique que se prête Khaled Ridha dans cet essai, mais à une lecture des apports sociaux – voire politiques – du tout jeune islam. Révélant et analysant les tensions entre les groupes en présence, ainsi que leurs aspirations, mettant en valeur ces trois pôles idéologiques que sont le justicialisme, la tendance oligarchique et l’égalitarisme incarnés par les différents califes, l’auteur sonde une société prise dans une longue révolution et menée par des hommes aux tempéraments radicalement différents face à la chose commune.

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EAN13 9782748367003
Langue Français

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Le Prophète de l’Islam
et ses Califes
Khaled Ridha










Le Prophète de l’Islam
et ses Califes

Religion, classes sociales et pouvoir

Analyse économique, sociale et politique
de la société arabe aux débuts de l’Islam
(610-661)












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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2011



Ce manuscrit a été rédigé en 1985. La présente version
a été revue et corrigée en 2009. Elle n’a apporté que peu
de modifications au texte original. La correction définitive
a été terminée en novembre 2010.

7


Introduction



L’Islam occupe aujourd’hui le devant de l’actualité.
Au Nord, il est perçu comme une menace : « une
croisade des fous de Dieu ».
Au Sud, il est vécu comme un processus de libération.
Ces deux perceptions ont besoin d’être corrigées dans
le sens d’une plus grande compréhension mutuelle.
La dépendance économique et culturelle des pays
musulmans à l’égard de l’Occident demeure le principal
obstacle à un dialogue franc et ouvert.
Les crises des modes de développement dans de
nombreux pays musulmans ont engendré un sentiment
d’insécurité et d’impasse face aux défis du monde
moderne
Le renouveau religieux est une des réponses à
l’angoisse des classes opprimées du monde musulman
devant une réalité qui leur échappe.
L’Islam a légué aux peuples musulmans un riche
patrimoine culturel qui risque de les enchaîner en projetant
leurs aspirations actuelles sur un passé riche et glorieux.
D’autre part, les crises économiques cycliques qui
secouent le monde occidental le rendent méfiant, voire
même hostile à toute remise en cause de sa supériorité
économique et culturelle.
Le conflit des intérêts de part et d’autre rend le dialogue
difficile.
Les deux mondes, chrétien et musulman, bien qu’ayant
été proches autant par l’histoire que par la géographie,
continuent à se juger au travers de préjugés et de
stéréotypes. Exception faite de spécialistes, le public de l’un
9 ignore quasiment tout de la dynamique et des
préoccupations de l’autre.
En étudiant de façon critique une période centrale de
l’histoire musulmane, l’objectif de cet ouvrage est :
- D’une part, de fournir aux musulmans une
approche critique de leur histoire qui leur permettra de
saisir à la fois la grandeur et les limites de leur
héritage culturel
- D’autre part, de présenter aux non-musulmans une
genèse de l’Islam qui leur facilite la
compréhension des espoirs et des inquiétudes des peuples
musulmans.

Un constat s’impose : en dépit de l’image négative
projetée par les médias et de la répression menée par de
nombreux gouvernements contre les islamistes, l’Islam
garde une force d’attraction considérable auprès des
peuples musulmans.
Son caractère social prononcé fait de lui un vecteur
d’espérance et de mobilisation pour les opprimés et les
laissés pour compte des politiques officielles.
L’Islam contestataire fonde son discours sur cette
matrice formée de la rencontre entre, d’une part, des Textes
appelant à l’équité et, d’autre part, des réalités politiques
où prévalent l’oppression et l’injustice.
À l’opposé, l’Islam « officiel », conservateur par
essence, propose une lecture où la soumission, le
« centrisme » et le fatalisme sont les piliers sur lesquels il
tente de maintenir sa domination et ses privilèges.
Les luttes politiques et sociales se doublent ainsi d’une
lutte théologique où les uns et les autres puisent leurs
arguments dans les Textes et leurs interprétations héritées.
La période fondatrice, qui s’étale entre 610 et 661, sert de
modèle aux uns et aux autres.
C’est en effet durant ces cinquante années que l’Islam
est né avec ses Textes, qu’il a triomphé par ses conquêtes
10 avant de se diviser en sectes rivales : kharidjite, chiite et
légaliste, devenant plus tard sunnite.
La littérature classique et « orthodoxe » présente cette
période comme celle de l’entente, de l’harmonie et du
consensus par opposition aux périodes ultérieures jugées
troubles.
Niant les contradictions, elle considère tous les
protagonistes de la guerre civile qui a sévi entre 656 et 661
comme des hommes nobles, dignes et vertueux. Elle
préfère passer sous silence les ruses, les massacres et les
animosités en qualifiant cette guerre de « Grande
Épreuve ». Parfois, elle attribue cette tragédie à un
complot ourdi par un juif converti qui s’activait à affaiblir
l’Islam en divisant les musulmans
Les auteurs classiques les plus objectifs, expliquent les
événements par le facteur tribal. Les mobiles économiques
et sociaux sont complètement ignorés.
Cette étude vise à pallier cette omission.
Elle décrit la genèse de l’Islam en termes de luttes entre
classes sociales, analyse la société arabe avant l’Islam et
les réponses que celui-ci apporte aux questions
économiques et sociales.
Elle révèle les transformations réalisées par la nouvelle
religion et les défis que posèrent les conquêtes aux Arabes.
Dans son interaction avec la réalité historique et les
classes sociales en présence, le Message véhiculé par les
Textes fondateurs a donné lieu à trois doctrines sociales
différentes : le « justicialisme » des petits commerçants, la
tendance oligarchique des grands propriétaires fonciers et
l’égalitarisme des « sans-capital ».
Ce dernier, vaincu en 661, a été marginalisé par la
suite, ne subsistant que parmi les sectes chiites radicales.
C’est la tendance oligarchique qui a prévalu tout au
long de l’histoire musulmane, le « justicialisme » étant
relégué au niveau d’un Idéal difficile à atteindre.
11 Ainsi ce qui au départ n’était qu’une tendance parmi
d’autres est devenu la norme de la société musulmane :
« Les richesses sont octroyées et réparties par la
Volonté divine… Les disparités sociales sont légitimes et
immuables… Le devoir du riche est de verser l’aumône
aux pauvres, libre à lui d’accumuler les fortunes… L’État
doit défendre les propriétés individuelles et les biens en
veillant à réprimer toute contestation sociale… Le bon
musulman est soumis, patient et à la limite, fataliste »
C’est la conception défendue par les pouvoirs, les
classes dominantes et leurs alliés : les juristes « orthodoxes ».
L’Islam contestataire puise, lui, dans la doctrine
justicialiste ses arguments et ses mots d’ordre. S’il met
l’accent sur la justice sociale, il évite qu’elle soit
contaminée par les idéaux proclamés par les tenants de
l’égalitarisme.
En somme, contestataires et conservateurs ne visent pas
à transformer de manière radicale les structures sociales.
Les premiers défendent les privilèges, les seconds
aspirent à en atténuer les effets. Tous maintiennent les
opprimés à leur place, c’est-à-dire au bas de l’échelle
sociale.
Tous proclament la sacralité de la propriété, le caractère
immuable des disparités sociales et la vertu caritative du
riche généreux.
Cette étude vise à montrer que ces lectures omettent
l’essentiel, à savoir que ce sont les limites du justicialisme
qui ont permis l’éclosion d’une classe de propriétaires
fonciers prêts à défendre leurs privilèges par tous les
moyens.
La politique clientéliste du troisième Calife a suscité
une révolte sociale qui a été le prélude à la guerre civile
opposant les privilégiés aux insurgés.
Cette étude vise également à démontrer le caractère
historique de ces expériences dont la reproduction dans des
conditions historiques différentes est non seulement
ana12 chronique mais peut déboucher sur des résultats contraires
à l’effet recherché.
Enfin, son objectif est de libérer l’esprit de l’Utopie
mystificatrice du « modèle historique » pour qu’il
s’oriente vers l’analyse objective des défis actuels afin de
proposer des solutions adéquates, équitables et adaptées
aux problèmes de dépendance économique et
d’exploitation sociale.
L’émancipation économique commence par celle de
l’Esprit et la solidarité sociale par celle de tous les
hommes épris de justice et de liberté.
Dans cette perspective, l’histoire, lieu d’affrontements,
peut devenir le lieu de communication entre peuples de
cultures différentes.
13


Organisation de l’ouvrage



L’ouvrage est divisé en cinq parties.

La première, intitulée La naissance de l’Islam – de la
persécution au triomphe, couvre la période allant de 610,
date de la naissance de l’Islam, à 632, date de la mort du
prophète.
La deuxième partie, intitulée Le règne des
commerçants – de l’État à l’Empire, couvre la période allant de
632 à 644. Elle est consacrée à la présentation et à
l’analyse de la doctrine « justicialiste ».
La troisième partie, intitulée Le retour de l’aristocratie,
couvre le mandat du troisième Calife qui s’étend de 644 à
656 en accordant une attention particulière à la révolte
d’Abu Dharr.
La quatrième partie s’intitule De la révolte à la guerre
civile – « La Grande Épreuve ». Elle couvre l’une des
périodes les plus troubles de l’histoire musulmane et qui
s’étend de 656 à 661.
La cinquième partie, intitulée L’option égalitariste,
présente et analyse la philosophie et l’action sociale du
quatrième Calife.
Cette partie est suivie d’une revue générale des trois
doctrines : le « justicialisme » la tendance oligarchique et
« l’égalitarisme », revue qui précède la conclusion de
l’ouvrage.

15


Avertissement



L’accent mis dans cette étude sur le facteur économique
et social n’exclut pas l’intervention d’autres facteurs tels
que le facteur tribal et le facteur religieux dont nous avons
tenu partiellement compte.
Si nous avons accordé la priorité aux mobiles
économiques et sociaux, c’est pour contrebalancer les
interprétations traditionnelles et mettre en lumière les
aspects omis par les dites interprétations.
En général, lorsqu’il s’agit de luttes mettant aux prises
des acteurs se référant à des textes sacrés, la foi des
acteurs est jugée voire mise en cause par les analystes se
réclamant de l’une ou de l’autre confession religieuse.
Nous tenons aussi à nous démarquer de pareille attitude
en nous limitant à l’analyse et à l’évaluation des doctrines
sociales et de leurs conséquences.
Il ne nous appartient pas de juger la foi des
protagonistes.
Ils se réclament tous de l’Islam, qu’ils soient sincères
ou qu’ils feignent de l’être, cela ne nous préoccupe guère.
Par contre, l’analyse révèle qu’une seule matrice
idéologique peut déboucher sur des lectures différentes.
Chaque groupe se présentant comme l’authentique et le
fidèle adepte de l’Islam.
Dans une telle situation, ce n’est pas cette prétention
qui est à juger mais ses conséquences réelles. Ce qui veut
dire que ce n’est point le discours émis qui est en cause
mais ses prolongements pratiques.
17 Plus cette pratique est décalée par rapport aux idéaux
énoncés dans le Message, plus elle s’éloigne de
l’authenticité proclamée dans le discours.
Plus elle génère des situations d’injustice et d’iniquité,
plus elle contredit ce dont elle se réclame.
Enfin, puisque cette étude concerne d’abord la société
arabe du septième siècle, avant de l’entamer, il est utile de
présenter les Arabes et les régions qu’ils habitaient à cette
époque.

18


1Les Arabes et l’Arabie



Les Arabes sont les descendants des Bédouins qui
vivaient dans le pays d’Aribi, région située entre la Syrie et
la Mésopotamie.
Sédentaires s’adonnant au commerce, semi-nomades ou
nomades à la lisière du désert, ils fondèrent des royaumes
dont les vestiges témoignent d’un développement matériel
et culturel assez avancé.
Localisés au nord des routes commerciales, leur histoire
en fut influencée durant les deux derniers millénaires
avant J.-C.
Changeant d’alliance selon les circonstances, se
révoltant par moments contre les Empires d’Assyrie, de
Babylone, de Perse et de Rome, ils se replièrent à certaines
époques vers l’Arabie intérieure.
Ce repli ne fut pas définitif pour tous.
Après le déclin économique du Yémen, une partie
d’entre eux reflua de nouveau vers le nord. Certaines
tribus se sont installées de longue date dans la région de la
Djazira, en Asie mineure, d’autres, sur l’autre bord du
golfe persique, au sud-est de l’Iran et d’autres enfin au
Sinaï.
Au début de l’ère chrétienne, les Arabes habitaient la
région délimitée au nord par le Jourdain, au sud par
l’Océan indien, à l’est par l’Euphrate et le Golfe
arabopersique, et à l’ouest par la mer rouge.

1 Encyclopédie de l’Islam: articles « Arabes » - « Arabie » / Ahmed
Amin. Fajroul Islam 1-4 Zakar Souhayl. Tarikh al Ar ab wal Islam
33/Abounnasr O. Kissatou al Arab 15-23
19 Le désert occupe la partie centrale où vivent les
nomades.
Les régions côtières tempérées sont habitées par des
citadins commerçants ou agriculteurs.
La Mésopotamie et le Yémen sont les lieux fertiles par
excellence.
Bien que le relief soit assez accidenté, cette région ne
possède pas de grands lacs et ne connaît pas de fortes
précipitations.
Les mers sont poissonneuses et les terres riches en
minerais.
Si le dromadaire et le cheval sont les moyens
privilégiés de locomotion, c’est le palmier dattier qui s’érige en
plante reine.

20














Première partie
La naissance de l’Islam
De la persécution au triomphe
610-632




Chapitre I
La péninsule arabe
avant la naissance de l’Islam



Avant la naissance de l’Islam, l’histoire de la péninsule
arabe est intimement liée à celle du Yémen. Les
bouleversements affectant ce pays ont considérablement influencé
les autres régions de la péninsule.
Leurs conséquences sont notables aux niveaux ethnique
et religieux.
Étant donné son climat et ses ports naturels, le Yémen
est la région la plus évoluée et la plus prospère de la
péninsule.
L’agriculture y est florissante grâce à l’évolution des
systèmes d’irrigation avec utilisation des digues dont la
1plus célèbre est celle de Maârib
Prospères, le commerce et l’artisanat ont fait du Yémen
une puissance économique à l’échelle régionale. Le
commerce extérieur est l’épine dorsale de cette économie
enviée par les autres peuples.
Le Yémen échange ses produits contre ceux de l’Inde,
de Rome, de la Perse et de l’Abyssinie. Cette activité
marchande fournit au Yémen des revenus considérables qui
attisent la convoitise des puissances de l’époque.
Ainsi, Rome a tenté de conquérir ce pays mais sa
tentative s’est soldée par un échec total. Son héritière, Byzance
a eu plus de succès lorsqu’elle s’est appuyée en 521 sur les
2Abyssins pour soumettre le Yémen et le christianiser.

1 Al Mas’oudi. Mourouj al dhahab 2/180-182
2 Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh 1/ 253 - Tabari. Tarikh 2/106-107
23 Cependant, l’occupation par Byzance de débouchés
syriens et égyptiens a porté un coup dur au commerce
yéménite.
En 523, par réaction aux monarques christianisés, la
noblesse yéménite convertie au judaïsme, a renversé le
3pouvoir en place et massacré les Chrétiens.
En 525, les Abyssins vengent leurs coreligionnaires en
envahissant de nouveau le pays. Ils poussent leur
pénétra4tion jusqu’à La Mecque, attaquée en 570.
Pour chasser les occupants, les Yéménites font appel,
evers la fin du VI siècle, aux Perses Sassanides qui, bien
que victorieux, n’ont pu assurer le retour à la stabilité
5d’antan.

Le pays a alors été la proie de luttes intestines jusqu’à
l’apparition de l’Islam. Ce qu’il nous importe de signaler,
c’est l’impact de tous ces bouleversements sur l’ensemble
de la péninsule arabe.
En effet, les caravanes yéménites traversent la
péninsule chargées de produits tels que l’or, les pierres
précieuses, les épices, le bois et l’encens.
Elles ont créé sur leur passage des relais qui, peu à peu,
se sont transformés en foires locales puis internationales,
participant au commerce lointain.
Les plus importants sont Al Batra et Tadmor en Syrie,
et La Mecque en Arabie. Alors que les deux premières ont
souffert de l’occupation byzantine et de l’instabilité
générée par les guerres entre Byzantins et Perses, La Mecque a

3 Haroun A. Tahdhib Sirat Ibnou Hicham 24 - Al Mas’oudi. Mourouj
al dhahab 1/67 et 2/77 Ibnoul Athir. Al Kamil 1/ 252 - Tabari. Tarikh
2/ 103 - Ahmed Amin. Fajroul Islam 27
4 Haroun. A. Tahdhibou Sirat Ibnou Hicham 25 - Al Mas’oudi.
Mourouj al Dhahab 2 /78 Ibnoul Athir. Al Kamil 1/260-263 - Tabari.
Tarikh 2/110-115
5 Al Mas’oudi. Mourouj 2/80-82 et 87 - Ibnoul Athir. Al Kamil
1/263265 -Tabari. Tarikh 2/116-117
24 profité de son éloignement géographique des zones de
turbulence.
Avec le temps, elle a affirmé son rôle de lien obligé
entre le Nord et le Sud.
Résultat de son développement économique, son
influence politique et religieuse s’est consolidée jour après
jour.
La chute de l’Empire romain et l’occupation de
certaines voies commerciales par les Byzantins ont eu un impact
destructeur sur l’économie yéménite.
Les Romains étaient le principal consommateur
d’encens. Ils incinéraient leurs morts avec de grandes
quantités de ce produit importé d’Arabie.
Le triomphe du christianisme a mis fin à cette pratique
entraînant la disparition du marché romain et la fermeture
de certaines voies commerciales par Byzance.
Dès lors, le Yémen a connu une grave crise
économique dont la conséquence a été le déclin de l’agriculture
liée à l’exportation.
Un grand nombre de paysans sont passés de la vie
sédentaire au nomadisme. Ils ont émigré vers le Nord à la
recherche de conditions de vie plus favorables.
Une partie d’entre eux s’est installée à La Mecque,
d’autres à Yathrib, et d’autres se sont éparpillés aux
diffé6rents coins de l’Arabie.
Le déclin économique du Yémen s’est donc soldé par
un exode massif qui a été à l’origine de troubles dans toute
7l’Arabie. Les luttes entre les émigrants ont donné lieu à
des alliances fluctuantes entre les différentes tribus dans le
but de garantir une protection mutuelle contre les
agresseurs.
Des tentatives de création d’États dans les nouvelles
régions ont vu le jour.

6 Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh 1/400
7 Al Baladhori. Foutouh al Bouldan 29-30 - Al Mas’oudi. Mourouj al
dhahab 2 /190-192
25 La plus importante est celle réalisée par la tribu de
Kinda qui a pu, pour une courte période, ériger un État
s’étendant de la région de Nadjd, au centre de l’Arabie,
8aux frontières du Yémen, au sud.
Réunies sous le commandement de la tribu de Bakr, les
9tribus du Nord ont mis fin à l’hégémonie de Kinda.
Victorieuses, elles se sont rapidement divisées,
déchirées par une guerre fratricide qui a duré presque un
demisiècle.
Tous ces conflits avaient pour objet le contrôle des
points d’eau et des pâturages.
Pour empêcher le déferlement de ces tribus sur leurs
territoires, les Perses et les Byzantins ont encouragé la
naissance de deux États arabes tampons :
- les Lakhmides en Irak et les Ghassanides en
Sy10rie.

L’implication de ces deux États dans les guerres
opposant leurs protecteurs les a affaiblis permettant à certaines
tribus nomades de traverser leurs frontières pour s’établir
de manière définitive sur leurs territoires.
L’état de turbulence et d’instabilité caractéristiques de
l’Arabie à cette époque s’explique par la dureté des
conditions climatiques.
En effet, l’Arabie intérieure est un désert recevant la
pluie rarement et en quantités très réduites. Parsemée d’un
certain nombre d’oasis, elle ne possède ni ports naturels ni
fleuves propices à la navigation.
Dans cet environnement aride, le Yémen fait figure
d’exception.
Et dans un tel contexte naturel et humain, La Mecque
est privilégiée.

8 Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh 1/240 - Tabari. Tarikh 2/86
9 Ibnoul Athir. Al Kamil 1/304-309
10 Al Mas’oudi. Mourouj 2/90-104 et 106 - Ibnoul Athir. Al Kamil
1/195-199 et 258 Tabari. Tarikh 2 /37 et 72
26 Située approximativement à égale distance du Yémen
et de la Syrie, de la Perse et de l’Abyssinie, elle jouit
d’une position vitale pour le commerce.
Au départ, cette ville n’est qu’un relais caravanier.
Avec le déclin économique du Yémen, après avoir chassé
la tribu locale de Jourhoum, vers 207 apr. J.-C., la tribu de
Khoza investit les lieux. En 440, elle sera chassée à son
tour par une autre tribu émigrante, la tribu de Quraych qui
11devient maîtresse de la ville.
Ces luttes s’expliquent par l’importance stratégique de
La Mecque, pratiquement au nœud des voies des grandes
caravanes.

En s’installant dans cette ville, les Quraychites se sont
lancés dans le commerce lointain. Et pour échanger les
produits ramenés de leurs longs périples, ils ont organisé
une série de foires locales autour de leur ville : Okad, Al
Mijinna et Al Majaz. Ces foires se tiennent en période de
12pèlerinage, c’est-à-dire pendant trois mois.
Pour assurer la stabilité de leurs revenus, les
Quraychites ont mis en place des règles qui leur permettent de
maîtriser l’espace et le temps.
Ainsi, ils ont décrété sacrée toute une région autour de
La Mecque.
Tout individu qui y pénètre doit s’abstenir d’injurier
tout autre, de l’agresser, de le voler ou de lui chercher
que13relle.
Parallèlement, ils ont décrété sacrés les mois du
pèlerinage confondus avec les périodes de foires annuelles.
Durant cette période, il est interdit de se battre ou de
14s’entre-tuer.

11 Ibnoul Athir. Al Kamil 2/12-13 - Tabari. Tarikh 2/198- 199 - Ibnou
Sa’d. Attabakat al Koubra 1/56-7
12 Ibnoul Athir. Al Kamil 1/359
13 Ibnoul Athir. Al Kamil 2/25-26
14 Abounnasr O. Kissatou al Arab 78 et 89
27 Par ces deux règles, ils ont soustrait leur activité
marchande aux turbulences nomades.
Mais les foires ne sont pas uniquement le lieu de
transactions commerciales, elles sont également le lieu de
manifestations religieuses (rites, pèlerinage), politiques
(formation d’alliances, résolution de conflits) et littéraires
15(joutes poétiques).
En proie à l’anarchie, le Yémen a permis à La Mecque
de le supplanter dans son rôle économique. Les Mecquois
ont utilisé à leur profit les anciennes voies commerciales.
Ils ont noué des traités avec l’Abyssinie, la Perse et
Byzance ainsi qu’avec les tribus vivant le long des voies
16caravanières.
Leurs caravanes sont particulièrement
impressionnantes, emportant toutes sortes de marchandises sur des
milliers de kilomètres et à dos de centaines de
dromadaires.
Elles sont dirigées par le plus riche, le plus puissant et
17le plus expérimenté.
Les revenus commerciaux, la position stratégique et la
présence de la Ka’aba (temple sacré, lieu de pèlerinage et
objet de vénération chez les Arabes) ont conféré aux
Mecquois un statut privilégié par rapport aux autres Arabes.

Leur hégémonie économique s’est traduite par « la
prolétarisation » des tribus nomades vivant le long des voies
caravanières.
Les Quraychites leur allouent une somme d’argent en
contrepartie du droit de traverser leur territoire, d’y faire
reposer leurs dromadaires, de recevoir hospitalité et pro-

15 Zakar Souhayl. Tarikh al Arab wal Islam 36 - Abounnasr O.
Kissatou al Arab 97-101.
16 Ahmed Amin. Fajroul Islam 13-15 - Zakar S. Tarikh al Arab 36-
Abounnasr O. Kissatou al Arab 111
17 Zakar Souhayl . Tarikh al Ar ab wal Islam 36-37 - Abounnasr O.
Kissatou al Arab 58
28 tection contre toute agression jusqu’à la limite du
terri18toire.
Elle se traduit également par l’intégration des nomades
à l’activité marchande. Ceux-ci n’échangent pas
uniquement leurs produits dans les foires organisées mais
envoient des émissaires, les chefs de tribu en général, pour
prendre part aux activités de négoce. Ces derniers
s’établissent à La Mecque durant les trois mois de la foire.
Afin de couvrir leur séjour, les membres de leurs tribus
19leur payent une sorte de contribution
Ainsi, les Quraychites font « participer » à leurs
activités presque la totalité des habitants de l’Arabie.
L’hégémonie économique des Mecquois va de pair
avec leur hégémonie religieuse qui se fonde sur le fait
qu’ils sont les maîtres des lieux saints et les protecteurs du
Temple. Cette double hégémonie leur confère un pouvoir
politique incontestable.
En somme, ce sont eux les véritables maîtres de
l’Arabie intérieure.
Cependant les revenus générés par le trafic commercial
ne se répartissent pas de manière égale entre les différents
habitants de la ville.
Les disparités de départ se sont aggravées avec
l’augmentation des revenus, l’utilisation de plus en plus
intensive d’esclaves et la prolétarisation de certains
nobles. Ces disparités ont été à l’origine de nombreux
conflits internes : les Manaf contre les Addar (les «
Mou20tébains » contre « Les Alliés »)…
La conséquence a été une répartition des rôles et des
fonctions entre les différents clans. Cette division du
travail et l’organisation du pouvoir de la Cité, n’ont pu
combler les disparités sociales.

18 Abounnasr O. Kissatou al Arab 111
19 Abounnasr O. Kissatou al Arab 101
20 Haroun A. Tahdhib Sirat Ibnou Hicham 42 - Ibnoul Athir. Al Kamil
fi Tarikh 1/263-265 et 2/14
29 Bien au contraire, celles-ci ont pris un caractère
résolument irréversible.
Les conflits au sein de la tribu mecquoise ont eu des
répercussions sur les autres tribus arabes.

Tout facteur d’instabilité au centre entraîne une chute
de revenus qui, à son tour, éprouve la périphérie.
Ainsi vers 610, une aridité sans précédent s’abat sur
l’Arabie.
Elle provoque une accélération des mouvements
migratoires, une intensification des razzias, une insolvabilité des
nomades débiteurs des Mecquois et une crise économique
21grave à l’intérieur de La Mecque même.


21 Haroun A. Tahdhib Sirat Ibnou Hicham 52 - Tabari. Tarikh 2/213
30


Chapitre II
La situation sociale en Arabie
à l’aube de l’Islam



Au niveau des modes de vie, l’Arabie présente une
grande diversité.
On y trouve des nomades et des sédentaires, des cités
marchandes et d’autres agricoles, des régions
indépendantes et des provinces sous tutelle étrangère.
Pour avoir une idée nette de cet ensemble hétéroclite, il
est nécessaire de décrire ses différentes composantes sur
les plans social et religieux.
Les nomades
Les mouvements migratoires des nomades marquent
l’Arabie d’un sceau de turbulence et de bouillonnement
prolongé.
Des conflits permanents opposent les différentes tribus,
les maintenant dans une spirale de violence où dominent
1les razzias et les attaques éclairs.
Ces confrontations armées ont pour objet les terres
fertiles, foyers de stabilité et de prospérité. Elles se situent à
trois niveaux différents :

1 Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh 1/298-400 - Ahmed Amin. Fajroul
Islam 9-11
Ces conflits ont été immortalisés par les poètes antéislamiques.
31 - Premier niveau : le conflit met aux prises deux,
voire plusieurs tribus nomades. Son objet : les
points d’eau et les pâturages.
- Deuxième niveau : le conflit oppose des nomades à
des sédentaires, c’est-à-dire ceux qui vivent à la
limite de la subsistance et ceux qui possèdent une
marge de richesse résultant de revenus marchands
ou agricoles.
- Troisième niveau : le conflit est interne à la tribu. Il
oppose un clan à un autre et son objet est le partage
du butin et le commandement.

Suite à des années de sécheresse accompagnées de
famine, ces conflits se sont aiguisés. La poussée
démographique consécutive à la période de prospérité au
Yémen a révélé l’incapacité de l’Arabie à satisfaire les
besoins de ses habitants. Comme les terres fertiles du Nord
sont interdites aux nomades par la Perse, Byzance et leurs
alliés, les nomades sont condamnés à végéter en Arabie
intérieure.
Cette situation a fait que les mouvements migratoires
des tribus ont pris l’allure d’une tempête qui menace
perpétuellement les caravanes marchandes et les cités
agricoles. Un potentiel humain considérable s’épuise dans
2des guerres fratricides et des razzias meurtrières.

L’environnement naturel hostile a eu des effets
destructeurs sur le système tribal.
Pour survivre, les tribus les plus faibles se mettent sous
la protection des plus fortes par alliances ou par
assimilation. La généralisation de la capture de membres d’autres
tribus a introduit l’esclavage dans le cadre tribal, à
l’origine égalitaire. Œuvre d’éléments qui ont choisi de

2 Ibnoul Athir décrit plus de 50 conflits de ce genre et qui sont connus
sous le nom des « Jours des Arabes »
32 quitter le cadre tribal vieillissant, le maraudage s’est
accéléré donnant naissance à des groupes vivant en marge de la
collectivité.
Au sein même de la tribu, une différenciation de plus
en plus grande entre ses membres s’est opérée. Les chefs,
les valeureux cavaliers, les poètes et les tribuns forment
une catégorie privilégiée.
Et si le lien tribal, dérivant des liens sanguins, ne s’est
pas complètement relâché, le collectivisme originel a cédé
la place à une forme de solidarité moins égalitaire.
Le chef de la tribu et ses acolytes demeurent le centre
du pouvoir mais le rôle des cavaliers commence à
s’affirmer à leurs dépens.
Parallèlement à ce phénomène interne à la tribu, un
clivage s’est opéré entre tribus riches et tribus pauvres. Il est
le résultat de la différence de leur niveau d’intégration au
système marchand dirigé par La Mecque.
Cependant, les nomades ne sont pas des barbares sans
foi ni loi. Fiers et jaloux de leur liberté, ils rejettent la
soumission à toute autorité externe à la tribu.
Méprisant le travail manuel, ils se considèrent
supérieurs aux paysans asservis par le travail de la terre. Vivant
dans un milieu naturel hostile, ils élèvent au rang de règles
de conduite les valeurs de courage, d’hospitalité et de
patience face à l’adversité. Austères, leur nourriture est
rudimentaire et se limite à de la viande bouillie dans de
3l’eau salée, au lait et aux dattes.
En réponse au commandant de l’armée perse, Moughira
a décrit de manière éloquente cette situation : « Vous
parlez de misère. En fait, il n’y avait pas sur terre un peuple
plus misérable que le nôtre. Notre faim ne ressemblait pas
à la faim. Nous mangions les cigales, les fourmis, les
scorpions, les reptiles… Nos demeures étaient le dos de la
terre. Nous ne portions comme habits que ce que nous
tissions de la laine de nos moutons… Notre doctrine était

3 Al Abchihi. Al Moustatraf 1/261
33 de nous entre-tuer et de nous attaquer les uns les autres. Il
arrivait même à certains d’entre nous d’enterrer leurs filles
vivantes de peur de devoir partager avec elles leur
nourri4ture » !

Cet état de misère a généré des comportements, à
première vue, barbares. Replacés dans leur contexte naturel,
ils sont compréhensibles pour des hommes qui vivent à la
limite de la subsistance.
Parmi ces comportements : l’infanticide (un bras qui ne
peut combattre et une bouche à nourrir), l’héritage des
femmes (la femme appartient au mari et à ses fils), la loi
5de la vengeance (tout combattant est précieux)…
Ces comportements s’accompagnent de certaines
croyances parmi lesquelles : le culte des Ancêtres, la que les morts interviennent dans le sort des
vi6vants, la divination, les fantômes et les Esprits…
Au niveau religieux, les nomades se sont partagés entre
le polythéisme, le Zoro-astrisme, le christianisme et le
judaïsme.
Majoritairement polythéistes, ils sont peu dévots et à la
7limite sans religion.
Du fait de leur instabilité, de la précarité de leur
condition de vie et de leurs conflits perpétuels, ils sont
incapables de changer leur propre situation.
Que dire alors de celle de l’Arabie dans son ensemble ?
Leur morcellement géographique, tribal et religieux
condamne les nomades à l’impuissance.

4 Ibnou Kathir. Al Bidaya wal Nihaya 7/42 - Tabari. Tarikh 4/94-95
5 Al Abchihi. Al Moustatraf 2/81-85 Toutes ces pratiques sont
mentionnées dans le Coran et explicitement condamnées ( voir S 6 / V
151, S 17/ V 31, S 81 / V 8, S 4 / V 22 … )
6 Al Mas’oudi. Mourouj al dhahab 2 /153-164 - Al Abchihi. Al
Moustatraf 2/82-84
7 Al Mas’oudi. Mourouj al dhahab 2 /126-127 - Al Abchihi. Al
Moutatraf 2/82
34 Les cités agricoles
Deux villes agricoles se trouvent au centre-ouest de
l’Arabie.
Il s’agit de Taïf et de Yathrib.
Taïf
Proche de La Mecque, située sur un plateau, Taïf jouit
d’un climat tempéré et possède une terre fertile propice au
8développement de diverses cultures. Elle abonde en fruits
et en cheptel. Cette richesse naturelle a favorisé le
développement de certains métiers et plus particulièrement le
tannage du cuir. L’altitude et l’enceinte fortifiée ont
préservé Taïf des attaques nomades conférant à la ville une
relative invincibilité. L’abondance des produits agricoles
commande l’existence d’un débouché proche, sûr et
solvable.

Dans ce cas-ci, il s’agit de La Mecque. En retour, de
nombreux aristocrates mecquois possèdent terres et
ver9gers à Taïf.
Ce lien économique a donné naissance à un lien
politique et religieux.
Une alliance unit Thaqif (la tribu de Taïf) à Quraych (la
tribu de La Mecque).
Au niveau religieux, les divinités des deux tribus ont la
prééminence sur celles des autres tribus. Alouzza, la
divinité vénérée par Quraych est associée à Allat, la divinité
de Taïf.
Le fait de jurer par ces deux divinités et de leur offrir
des offrandes est synonyme pour les autres Arabes d’acte
d’allégeance envers Quraych et son alliée.

8 Abounnasr O. Kissatou al Arab 92
9 Al Baladhori. Foutouh al Bouldan 68
35 Cependant, la primauté revient à la tribu de La Mecque
dont le roi des divinités, Houbal le grand, est l’idole
su10prême.
La complicité religieuse et la communauté d’intérêts
économiques et politiques ont contribué aux
rapprochements entre les familles aristocratiques des deux villes.
Des liens conjugaux ont consolidé les relations des
deux parties.
Mais à la différence de La Mecque, Taïf est une cité
relativement fermée où les seuls étrangers admis sont
quelques juifs et les membres de l’aristocratie mecquoise
qui y possèdent résidences secondaires et vergers.
Le sommet de la pyramide sociale à Taïf est occupé par
une aristocratie foncière qui possède des grands domaines
fertiles, des esclaves et un nombre élevé de têtes de bétail.
À la base se trouvent les hommes semi-libres et les
esclaves. Certains accomplissent des tâches ménagères,
d’autres s’occupent de la garde des troupeaux et la
majorité d’entre eux est employée au travail de la terre.
Contrairement à leurs maîtres polythéistes, certains
11d’entre eux sont chrétiens. Entre le sommet de la
pyramide et sa base on rencontre les artisans, les petits
propriétaires terriens et certains éleveurs.
L’abondance de produits, les gains qu’ils génèrent et la
stabilité générale ont permis aux hommes libres de jouir
d’un niveau de vie relativement enviable.

La prospérité a réduit au minimum les tensions sociales
sources de conflits et de division. Le cadre tribal homo-

10 Al Mas’oudi. Mourouj 1/56 - Al Abchihi. Al Moustatraf 2/83 - Al
Azraki. Akhbar Makka 1/117
11 Tel l’esclave qui a porté secours au prophète blessé lors de sa
malheureuse tentative de rallier à sa cause les chefs de Taïf. (Haroun A.
Tahdhibou Sirat Ibnou Hicham 90) ou ceux tués au cours de la bataille
de 630 opposant les Musulmans aux habitants de Taïf. (Ibnoul Athir.
Al Kamil fi Tarikh 2/180)
36 gène et solide a contribué dans une large mesure à aplanir
12les contradictions, assurant la cohésion et l’unité.
Dans ces conditions, le changement est impensable.
Bien au contraire, tout changement paraît comme une
menace dirigée contre tous.
Ceci explique l’échec de Mohamed à Taïf, elle qui sera
le dernier bastion polythéiste dont la soumission se fera au
prix d’un siège long et périlleux.
Yathrib
Contrairement à Taïf, Yathrib ne bénéficie pas d’un
climat et d’un sol favorables au développement agricole.
C’est une oasis en plein désert, où l’on plante des palmiers
et quelques espèces pouvant se développer dans un tel
milieu.
Elle n’est pas non plus homogène aux niveaux ethnique
et religieux. On y trouve des Arabes et des Hébreux.
Les premiers se partagent entre deux tribus (les Aws et
les Khazraj).
Les seconds se divisent en trois tribus (les Kaynuka’,
13les Kureydha et les Nadir).
Les Arabes sont d’origine yéménite. Lorsqu’ils sont
arrivés à Yathrib, ils ont trouvé les terres les plus étendues et
les plus fertiles occupées par les Hébreux arrivés à cette
14oasis vers l’an 70 apr. J.-C.
Leur nombre important et leurs fortifications ont
empêché les Arabes venus du Yémen de conquérir toute l’oasis.
Ces derniers se sont alors installés aux alentours sur des
terres moins fertiles et moins étendues. En plus de leur

12 Au départ, des conflits ont opposé les deux clans de Thaquif mais
avec le temps la paix et la stabilité ont prévalu. Ibnoul Athir. Al Kamil
fi Tarikh 1/420-421
13 Ibnoul Athir. Al Kamil 1/400 - Ahmed Amin. Fajroul Islam 23-24
14 Al Baladhori. Foutouh al Bouldan 29-30 - Ibnoul Athir. Al Kamil
1/401
37 suprématie agricole, les Juifs monopolisent le commerce
15et le Crédit.
Puis les Arabes se sont multipliés et ils sont arrivés à
occuper la partie centrale de la ville renvoyant les juifs à la
périphérie.
Toutefois, ils utilisèrent des techniques rudimentaires
dans l’agriculture.
Dès le départ, les deux tribus arabes se sont disputées à
propos des terres.
Leurs confrontations récurrentes les ont empêchées
d’ébranler le pouvoir économique et religieux des Hébreux.

Le dernier conflit meurtrier qui les a opposés a eu lieu
en 617, c’est-à-dire cinq ans avant l’émigration de
Moha16med et de ses disciples à Yathrib.
Ces Arabes sont polythéistes et de ce fait liés
religieusement à La Mecque.
Le caractère limité de leur production et la modestie de
leurs revenus ne leur permettent pas de concurrencer la
riche et puissante Taïf.
Leurs divisions les maintiennent dans une situation de
faiblesse vis-à-vis des Juifs de Yathrib, et à l’extérieur
visà-vis de Thaquif et de Quraych.
Prenant conscience de cette double dépendance, ils ont
tenté de mettre fin à leurs querelles en projetant de
nom17mer un monarque à la tête de leur cité.
Mais cette solution n’a pu se concrétiser parce qu’elle
ne répond pas aux aspirations de la majorité et par l’entrée
sur scène d’un nouvel acteur : Muhammad et la nouvelle
religion.
La situation sociale à Yathrib a les caractéristiques
suivantes :

15 Abounnasr O. Kissatou al Arab 152-153. (voir S 4/ V 161)
16 Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh 1/417 Avant ce conflit, Ibnoul
Athir évoque 12 autres (p 402-416)
17 Haroun A. Tahdhib Sirat Ibnou Hicham 187
38 Les Juifs occupent une position sociale privilégiée. Ils
possèdent les meilleures terres, monopolisent le commerce
et le crédit.
Au niveau agricole, ils ne constituent pas un débouché
pour les paysans arabes puisqu’ils sont eux-mêmes
producteurs des mêmes denrées. Bien au contraire, ce sont
des concurrents redoutables.
Leur emprise sur les circuits d’échanges leur permet
d’écouler plus facilement leurs produits et leur assujettit le
paysan arabe à court de liquidités. Le prêt monétaire à
caractère usurier renforce cette dépendance. Il arrive que
le paysan arabe, qui se trouve dans l’incapacité de
rembourser sa dette, finisse par céder sa terre mise en gage.
Cette suprématie économique se double d’une suprématie
culturelle.
Les Arabes sont majoritairement analphabètes alors que
les Juifs ont des rabbins et des scribes, la Torah et le
Talmud. Ils se réclament d’une tradition monothéiste
supérieure aux cultes païens observés par les Arabes et
d’une histoire riche et sacrée.
De plus, ils affirment qu’un prophète juif, annoncé dans
les Écritures, viendra dans un avenir proche et leur
permettra de dominer tous les Arabes à commencer par ceux de
Yathrib. Ces derniers ont pris au sérieux cette menace en se
18ralliant rapidement à Mohamed et à la nouvelle religion.

En effet, face à la détérioration générale de la situation
économique en Arabie, et face à l’incapacité de la dépasser
par les moyens habituels, les Arabes ont cherché le Salut
qui vient du ciel. Des prophéties se sont multipliées
annonçant la proche apparition d’un prophète qui résoudrait tous
19les problèmes et qui ferait régner la justice sur terre.

18 Haroun A. Tahdhib Sirat Ibnou Hicham 93,94 et 96 - Tabari. Tarikh
2/234
19 Al Mas’oudi. Mourouj al dhahab 1/67 et 71 - Ibnoul Athir. Al
Kamil fi Tarikh 1/219
39 L’opposition entre Arabes et Juifs de Yathrib ne
signifie pas que chaque camp est lui-même exempt de
contradictions dues aux disparités sociales et aux divisions
tribales. La situation des seconds présente une certaine
ressemblance avec le cas de Taïf. Dans la mesure où face à
l’écart qui les sépare des premiers, les disparités n’ont pas
un caractère aigu qui peut faire éclater le consensus en
vigueur. Le surplus qui revient à l’ensemble, même s’il est
réparti dans des proportions variables, permet le maintien
d’une certaine cohésion.
Dans l’autre camp, une minorité a pu constituer
l’embryon d’une aristocratie liée aux aristocraties arabe à
La Mecque et juive à Yathrib.
Ses intérêts vont à l’encontre de ceux de la majorité des
paysans. Cependant, l’environnement défavorable a
favorisé le maintien chez les Arabes d’une certaine forme de
coopérativisme agraire, réminiscence du collectivisme
nomade originel.
Enfin pour compléter ce tableau, l’esclavage est présent
à Yathrib mais dans des proportions moindres qu’à
La Mecque.
Les esclaves s’occupent des tâches domestiques mais
aussi du travail de la terre.
En conclusion, les paysans arabes de Yathrib souffrent
de l’exploitation, du déchirement et de la dépendance. Ils
aspirent à un changement qui les unisse, les libère et leur
permette de jouer un rôle autonome en Arabie.
Les provinces sous tutelle étrangère
Le Yémen
La chute de l’empire romain a eu un effet destructeur
sur l’économie yéménite. L’agriculture liée à l’exportation
est entrée en crise provoquant le retour des paysans au
nomadisme.
40 La lutte opposant la bourgeoisie christianisée et
décadente et la féodalité juive renaissante a été un prétexte aux
invasions abyssine et persane.

La réaction féodale a été violente : renversement du
pouvoir accompagné de massacres de Chrétiens. Les féodaux ont
attribué la responsabilité du déclin à la bourgeoisie incapable
de trouver une solution au problème de l’écoulement des
produits agricoles. Cette incapacité a entamé la rentabilité
agricole avec pour conséquence la détérioration des systèmes
d’irrigation et l’écroulement des digues.
Elle a contraint les paysans à quitter leurs terres pour
émigrer en nomades à la recherche d’une vie meilleure.
Les terres vacantes sont devenues l’objet de conflits
entre seigneurs féodaux.
Cette situation a été aggravée par l’intervention
conjointe des Abyssins et des Persans, portant ainsi un coup
terrible à l’unité et à l’indépendance du Yémen.
Désormais, sur toute l’étendue du pays, règne un climat
d’insécurité peu propice à la relance d’une économie au
bord de la faillite.
Le Yémen est devenu le théâtre de troubles permanents
avec pour corollaires l’instabilité et l’anarchie. La société
yéménite est alors complètement déstructurée :
bourgeoisie en déconfiture, féodalité déchirée, paysannerie à
l’agonie et pouvoir étranger astreignant.
En se détournant de la vie sédentaire, les paysans se
sont détournés du même coup des religions dominantes :
le judaïsme, le christianisme et le Zoroastrisme.
Démissionnant face à une réalité qui les marginalise et les
sacrifie, ils émigrent vers le nord à la rencontre d’autres
croyances et d’autres modes de vie.
Parallèlement, le déclin du Yémen s’accompagne d’une
pénétration de plus en plus marquée des Arabes du Nord,
notamment ceux de La Mecque.
Certaines terres vacantes passent aux mains de ces derniers.
41 En somme, après avoir été le fleuron de la civilisation
arabe, le Yémen tombe dans un sommeil profond. Son sort
lui échappe irrémédiablement.
Il dépend totalement des puissances étrangères et des
Arabes du Nord.
Cette situation a fait que seul le Nord arabe est candidat
pour changer la situation de cette province totalement
impuissante.
La Grande Syrie
eAu VI siècle, la Grande Syrie est sous tutelle byzantine.
Vivant du commerce lointain grâce aux ports
méditerranéens, elle abrite des tribus arabes installées de longue date.
Les guerres opposant Byzance à la Perse ont entraîné
un déclin dans l’agriculture et une chute des revenus
commerciaux.
Après avoir connu une période de prospérité, l’État
arabe Ghassanide, vassal de Byzance, s’est affaibli en
20s’impliquant dans les guerres de son protecteur.
Ce qui a permis aux tribus nomades, en provenance du
désert, de franchir ses frontières faisant régner le désordre
21et l’insécurité dans la province.
Les populations sédentaires ont souffert des attaques
nomades mais surtout de lourds tributs imposés par le
pouvoir byzantin pour soutenir son effort de guerre.
Elles ont également été l’objet de persécutions à cause
de leur confession religieuse. Chrétiennes monophysites,
elles professent une seule nature du Christ alors que
Byzance affirme que le Christ a deux natures, l’une humaine
22et l’autre divine.

20 Ibnoul Athir. Al Kamil 1/325-330 - Tabari. Tarikh 2/121 - Ahmed
Amin. Fajroul Islam 18-21
21 Ibnoul Athir. Al Kamil 1/225, 331, 334 et 336
22 Ibnoul Athir. Al Kamil 1/190-191 - Ahmed Amin. Fajroul Islam
125
42 Cette situation de persécution religieuse, d’assujettissement
politique et économique exige pour évoluer le renversement
des rapports de force en présence c’est-à-dire l’émancipation
du joug byzantin et un éloignement de la menace persane. Les
liens commerciaux et culturels tissés entre la population
syrienne et les Arabes de l’intérieur ont rapproché les intérêts des
deux parties.
L’occupation étrangère est un obstacle au
développement des échanges et une menace à la stabilité des revenus
qu’ils génèrent.
L’émancipation de la Grande Syrie est une bonification
pour le grand commerce commandité par La Mecque.
Étant donné la situation géopolitique de la Syrie, sa
population est incapable à elle seule de secouer le joug
byzantin. Sous la conduite de La Mecque, au nom de
l’Islam, les Arabes de l’intérieur réaliseront cette tâche.
L’Irak
À la différence de la Grande Syrie qui vit
principalement des activités commerciales, l’Irak vit essentiellement
de son agriculture. Irrigué par ses deux grands fleuves, le
Tigre et l’Euphrate, il est réputé pour la fertilité de ses
terres, particulièrement celles riches en alluvions, situées
sur les rives de ces deux fleuves.
On y rencontre diverses cultures dont celle de la canne
à sucre.
Les Arabes se sont établis de longue date dans ce pays,
principalement sur la rive droite de l’Euphrate. Ils se sont
mélangés aux autochtones, et pour une partie d’entre eux,
se sont libérés de leurs anciennes attaches tribales.
Cependant, de nouveaux émigrants conservant leur
mode de vie nomade, se sont approprié les régions arides
du Sud et de l’Ouest. Il s’agit notamment des tribus de Tay
et d’Iyad. Elles formeront par la suite la tête de pont de la
pénétration musulmane en Irak.
43 Sous l’impulsion des Perses Sassanides, les Arabes
d’Irak ont fondé un état vassal, l’État Lakhmide, qui s’est
rapidement impliqué dans les guerres opposant la Perse à
Byzance. L’effort de guerre a pesé lourdement sur les
paysans par la multiplication d’impôts et de prélèvements en
nature. Aspirant à secouer le joug perse, les Arabes d’Irak
se sont maintes fois révoltés enregistrant quelques
victoires militaires dont la plus célèbre a été la bataille de
23Dhikar chantée par les poètes d’Irak et d’Arabie.
D’après Tabari (2/153) et Ibnoul Athir (1/285), en
apprenant la nouvelle, le prophète aurait déclaré : « C’est le
premier jour où les Arabes se font justice des non
Arabes » Mais cela n’a été qu’un incident mineur pour
l’occupant.
Au niveau religieux, les Arabes sédentaires d’Irak sont
des chrétiens nestoriens pour qui la nature humaine du
Christ est indépendante de sa nature divine.
Par contre, les Arabes nomades, qui vivent à la lisière
du désert, sont en majorité polythéistes à l’exception des
tribus de Taghlib et de Tay christianisées.
Cette dernière tribu occupe une place particulière. Elle
vit en interaction avec les tribus de l’Arabie intérieure et
l’influence persane sur elle est imperceptible.
Elle sera la première à rallier la nouvelle religion.
Les soulèvements répétés des Arabes d’Irak contre les
occupants les ont rendus plus réceptifs à toute doctrine
mettant en cause l’ordre établi.

23 Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh 1/285-291 - Tabari. Tarikh
2/146156 Ahmed Amin. Fajroul Islam 16/18
44 La Grande cité marchande
La Mecque
La ville de La Mecque qui se trouve dans une vallée
aride est habitée par la tribu de Quraych. Placée à
l’intersection des grandes voies caravanières, elle jouit
d’une position stratégique.
Profitant du déclin du Yémen, elle passe
progressivement à l’état de relais caravanier puis de foire locale et
enfin de centre marchand d’envergure internationale.
Lieu de convergence des produits de provenances
diverses, elle est la consécration du triomphe du génie
humain sur une nature austère et inhospitalière.
Son rôle économique croissant jour après jour lui a
permis de rassembler les Arabes polythéistes autour d’elle.
Mettant à profit l’existence du temple de la Ka’aba sur ses
terres, elle a transformé le pèlerinage en une foire
grandiose lui procurant des bénéfices considérables. Son rôle
politique s’est ainsi accru à la faveur de sa richesse et du
caractère sacré de son terroir.
La ville est dirigée par un conseil composé de dix
24membres représentant les différents clans. Les questions
publiques sont débattues et les décisions se prennent en
général à l’unanimité. Les membres sont désignés à vie et
les rôles sont répartis selon la richesse et l’importance en
nombre de chaque clan.
Les représentants des clans riches et puissants ont pour
charges le commerce, les finances, la diplomatie et le
commandement des armées. Les fonctions religieuses sont
du ressort des clans les plus pauvres.
À la tête du conseil se trouve un chef qui représente le
25clan le plus riche et le plus puissant.

24 Ibnou Sa’d. Attabakat al Koubra 1/58 - Abou Nasr O. Kissatou al
Arab 114-116
25 Ils furent tour à tour Al Walid fils d’Al Moughira, Abul Hakam fils
de Hicham et Abu Sofian fils de Harb.
45 Parallèlement à cette répartition des tâches dans la
gestion de la cité, une spécialisation et une division du travail
régissent l’activité économique.
Les activités commerciales communes à l’origine
deviennent, pour le commerce lointain, le monopole des
détenteurs de gros capitaux. Chaque grand capitaliste se
spécialise dans l’importation de certains produits.

Ainsi, Ibn Jad’an s’octroie le commerce d’esclaves,
Safwan les armes et les lingots d’or, Abu Sofian le cuir,
26les parfums et les bijoux…
L’expédition commerciale est l’occasion pour les moins
lotis de participer selon leurs moyens à l’activité lucrative
commandée par les gros capitalistes.
Ce sont ces derniers qui possèdent les caravanes, qui les
chargent et qui par le moyen de prêt jouent le rôle de
banquiers. Certains d’entre eux stockent dans des entrepôts les
27marchandises ramenées de Syrie et du Yémen.
Ceux qui ne possèdent que de modestes capitaux,
achètent les produits amenés par les caravanes et les vendent
au cours de la foire annuelle.
Ce sont les boutiquiers de la ville. Ils assurent le rôle
d’intermédiaires entre les fournisseurs, grands marchands,
et les clients, nomades, paysans et citadins.
Employés chez les grands marchands, des hommes
libres, de condition modeste, accomplissent les voyages et
réalisent les transactions pour le compte de leur employeur
28contre un faible pourcentage du chiffre d’affaires.
Les esclaves et les hommes semi-libres se chargent des
métiers jugés déshonorants : artisanat, garde du bétail,
protection des caravanes, tâches domestiques…
Certains sont « mercenaires » dans l’armée.

26 Abounnasr O. Kissatou al Arab 123 et 127.
27 Haroun A. Tahdhib Sirat Ibnou Hicham 232 - Abounnasr O.
Kissatou al Arab 123 et 125
28 Tabari. Tarikh 2/196 - Abounnasr O. Kissatou al Arab 120
46 Cette division du travail s’est accompagnée d’une
différenciation entre les divers clans composant la tribu de
Quraych.
Les Banu Umeyya occupent le sommet en détenant une
part importante des capitaux qui ont atteint les quatre
cinquièmes lors de certaines expéditions commerciales ! (Sur
les 50 000 Dinars de la caravane de Bedr, 40 000
reviennent aux Banu Umeyya, 5 000 aux Banu Makhzum et
295 000 aux huit autres clans !)
La conséquence est un monopole de fait sur l’activité
marchande qui ne fait qu’exacerber les contradictions
sociales entre l’aristocratie marchande et le reste de la
population.
Les capitaux fabuleux détenus par cette aristocratie ont
permis l’extension de ses activités commerciales,
l’exercice du monopole sur le crédit, l’acquisition de
domaines à Taïf, au Yémen et jusqu’en Syrie, l’utilisation
intensive d’esclaves et la prolétarisation d’une bonne
partie de la population de La Mecque.

Ils lui ont également permis de côtoyer d’autres peuples
et d’autres cultures auxquels l’aristocratie a emprunté des
modes de construction, d’exercice du pouvoir et de culte
30
(le dieu suprême Houbal a été importé de Syrie !).
Ses contacts fréquents avec les provinces éloignées
l’ont familiarisée avec les dialectes des différentes tribus
et régions. Ce qui a facilité leur intégration à son circuit
marchand.
Pour assurer la stabilité de ses revenus et les faire
fructifier davantage, elle a fait preuve d’ingéniosité et de
réalisme par la sélection de produits, de moyens de
locomotion, de techniques de protection et de réglementation.
Par croisement du dromadaire et du chameau, les
Arabes avaient obtenu un dromadaire qui allie la force du

29 Abounnasr O. Kissatou al Arab 123
30 Al Azraki. Akhbar Makka 1/117 - Al Abchihi. Al Moustatraf 2/83
47 premier et la rapidité du second et pouvant porter entre
300 et 500 kg de marchandises. Ce moyen de locomotion
avait été mis à profit par les ingénieux marchands de
La Mecque.
Pour maximiser ses profits, l’aristocratie mecquoise ne
s’intéresse en premier lieu qu’aux produits non
périssables, légers et à haute valeur ajoutée (parfums, bijoux,
soie, encens…) et pour soustraire son activité commerciale
aux aléas politiques, elle a établi une série de pactes
commerciaux avec l’Abyssinie, la Syrie, le Yémen, les cités
31agricoles et les tribus nomades.
La sécurité des caravanes est prise en charge par des
gardes noirs et des nomades appartenant aux tribus liées
par un pacte.
Pour assurer la défense de la ville contre d’éventuelles
agressions, elle a formé une armée composée de
mercenai32res noirs et de nomades. Les nomades de Ghifar sont les
officiers mais le haut commandement, en particulier celui
33de la cavalerie, revient à un aristocrate de La Mecque
En Arabie, la force d’une armée se mesure à la
puissance de sa cavalerie et à la qualité de son armement.
Compte tenu de sa richesse, La Mecque possède l’armée la
plus puissante et la mieux équipée. Ainsi, l’aristocratie
marchande détient les pouvoirs économique, religieux,
politique et militaire.
Mais les raisons de sa puissance sont également les
sources de sa faiblesse.

Poussant à l’extrême la stratification sociale dans la
société mecquoise, elle suscite l’animosité de tous ceux
qu’elle exploite pour son propre compte.

31 Ces pactes sont évoqués dans le Coran ( Sourate 106 Versets 1-2)
32 Haroun A.Tahdhib 140 et 197 - Al Azraki. Akhbar Makka 1/115
Ibnou Sa’d. Attabakat 1/102115
33 Haroun A. Tahdhib 143
48 La structure architecturale de la ville traduit cette
disparité entre ceux qui vivent dans l’opulence et ceux qui les
servent. Les habitations s’étendent autour de la Ka’aba en
34fonction de la richesse et du titre de noblesse.
Les aristocrates occupent le voisinage immédiat du
Temple, les riches viennent ensuite alors que les pauvres
habitent la périphérie.
La société de La Mecque se divise en trois classes
sociales distinctes :
- Les grands marchands qui vivent du commerce
lointain, possèdent un capital financier appréciable,
des domaines et des troupeaux.

Ils se divisent en deux couches : Les aristocrates qui
usent de leur titre de noblesse et du rapport de force tribal
pour diriger les affaires commerciales et gouverner la cité.
Ceux qui ne sont pas nobles, possèdent des capitaux moins
importants que les premiers et appartiennent à des clans
secondaires sans poids réel dans le Conseil de la Cité.

Les artisans et petits commerçants :
- Les artisans vivent de métiers liés à la vie
sédentaire : menuisiers, forgerons, maçons, fabricants
d’armes…
Les petits commerçants sont ceux qui achètent les
produits importés pour les vendre dans les foires ou
les boutiques. Certains participent par leurs
économies au commerce caravanier, d’autres recourent
au crédit fourni à des taux usuriers.
- Les « sans capital » occupent le bas de l’échelle
sociale et se composent de salariés qui travaillent
pour les commerçants et artisans, de gardes
caravaniers, de mercenaires, de pasteurs et de

34 Al Mas’oudi. Mourouj al dhahab 2/58-59 - Abounnasr O. Kissatou
al Arab 112
49 domestiques. Ils sont généralement recrutés parmi
les hommes semi-libres et les esclaves. Certains
hommes libres pauvres font également partie de
cette classe.

Une lutte complexe oppose ces différentes classes.
Hégémonique, l’aristocratie, oisive la majeure partie de
l’année, paralyse le développement de l’activité
commerciale des petits marchands par la pratique du prêt usurier,
la thésaurisation du surplus financier et les dépenses
ostentatoires.

Elle les empêche d’élargir leurs capitaux et de
participer de manière significative au commerce lointain.
Monopolisant le pouvoir, elle s’appuie sur le rapport de
force tribal pour maintenir dans la sujétion les clans
faibles et sur sa puissance financière pour marginaliser les
clans puissants mais pauvres.
Les jeunes aristocrates n’ont pour occupation que celle
de s’adonner à leurs plaisirs.
La dégradation de la situation sociale s’accompagne de
la dégradation des mœurs.
La prostitution et le concubinage font bon ménage avec
la richesse et l’oisiveté.
L’état de misère dans lequel se trouvent les « sans
capital » ne constitue pas seulement un catalyseur pour le
changement mais aussi un appel à la révolte contre l’ordre
social aristocratique fondé sur la monopolisation des
richesses, le tribalisme, l’esclavagisme et le polythéisme.
Peu avant 610, une sécheresse s’abat sur l’Arabie qui
entraîne une détérioration générale de la situation
économique : la famine fait de nombreuses victimes, les razzias
s’intensifient, les nomades deviennent insolvables et les
« sans capital » arrivent difficilement à subsister.
50 Le changement longtemps attendu devient impératif. Il
prendra pour l’aristocratie mecquoise l’allure d’un
cataclysme ravageur et aura l’Islam pour dénomination.
Les réponses proposées aux nécessités de changement
e eAux VI et VII siècles, la situation sociale en Arabie se
caractérise par :
- La désintégration du cadre tribal, le déchirement et
les querelles intestines
- L’hégémonie de l’aristocratie marchande sur les
commerçants, les paysans et les « sans capital »
- La monopolisation des richesses et le caractère de
plus en plus aigu des conflits opposant clans, tribus
et classes sociales
- L’assujettissement des populations arabes des
régions sous tutelle byzantine et persane
- L’incapacité des religions existantes à résoudre les
problèmes de la société arabe dans son ensemble

Dans ce cadre, des prémices de prise de conscience des
limites du cadre social, politique et religieux en place, ont
fait leur apparition sous diverses formes :
- le maraudage, le puritanisme, le monothéisme
radical et les actions charitables.

Les maraudeurs ont quitté le cadre tribal sans proposer
d’alternative.
51 Critiques à l’égard des normes tribales et des croyances
païennes, ils font l’éloge de l’indépendance envers tout
35système contraignant.
Les puritains invoquent l’héritage d’Abraham pour
ap36peler à la purification des mœurs. Centrés sur les
conduites individuelles, ils ne comprennent pas les
exigences d’une réforme sociale et politique.
Les monothéistes radicaux fustigent l’adoration des
divinités en considérant le polythéisme comme une croyance
absurde sans le relier à la structure sociale qui le soutient
et lui procure sa force et sa pérennité.
Les actions charitables visent à réduire certains
problèmes jugés indignes tels que l’infanticide, l’esclavage,
l’égoïsme, la discrimination…
S’asa échange contre toute fille à enterrer deux
chamel37les et un chameau.
Hatem de Tay offre l’hospitalité à tout voyageur et
38vient en aide aux nécessiteux
Certains riches font preuve de générosité envers les
pauvres et les démunis.
Toutes ces solutions demeurent individualistes,
partielles et idéalistes.
Elles ne peuvent guère contribuer à changer réellement
la situation sociale puisqu’elles n’offrent aucune
perspective globale et collective.
Cette perspective ne peut être l’œuvre d’un individu
isolé ni une tâche facile.
Elle est le projet de toute une génération, l’œuvre d’une
coalition de classes sociales, une tâche longue et ardue.

35 Les plus célèbres sont les poètes Ta-abbata Charran, Achchanfara et
Urwa fils d’Al Ward. Ibnou Kouteyba. Al Chi’rou wal Chou’ara 179
et 409 - Al Fakhouri Hanna. Al Moujaz fil Adab al Arabi 114-129
36 Tels Kuss b Sa’ida al Iyadi et Abu Kays Sirma b Abi Anas. Al
Mas’oudi. Mourouj al dhahab 1/69 et 74
37 Al Abchihi. Al Moustatraf 1/201-202 et 2/82
38 Al Abchihi. Al Moustatraf 1/250-251 - Ibnou Kouteyba. Al Chi’rou
wal Chou’ara 132-136
52 Pour démarrer, ce projet nécessite une personnalité hors
du commun et une doctrine originale.
Cette personnalité a été Mohamed et cette doctrine a été
l’Islam.
Qui est Mohamed ? Qui sont ses partisans ?
Comment et dans quelles mesures l’Islam a-t-il réalisé
ce changement ?

53


Chapitre III
Mohamed : l’homme et le prophète



L’homme (570/571-610)
Né vers 570/571, Mohamed a vécu orphelin. Confié à
une nourrice, il passe ses six premières années avec elle au
sein de sa tribu nomade vivant dans le désert.
À la mort de sa mère, il est pris en charge par son
grand-père, chef du clan des Banu Hachim, conservateur
et gardien du temple de la Ka’aba.
Ensuite, il est pris en charge par Abu Talib, le plus âgé
de ses oncles, homme pauvre ayant à sa charge une famille
nombreuse.
Cette situation oblige Mohamed à travailler très jeune
afin de soulager la misère de son tuteur. Il garde le bétail
de certains riches mecquois.
À 12 ans, il accomplit son premier voyage en
compagnie de son oncle, employé dans la caravane marchande de
1La Mecque. Pauvre, il fréquente les jeunes de sa classe,
qui sont à son image des démunis de la cité opulente.
À 25 ans, une riche commerçante de La Mecque
l’engage pour s’occuper de ses affaires qu’il assume de
manière fructueuse. Appréciant ses qualités, elle lui
pro2pose le mariage qu’il accepte.
En le présentant à ses beaux-parents, son oncle déclare :

1 Haroun A. Tahdhib 40 - Tabari. Tarikh 2/125,130 et 194- Ibnou
Sa’d. Attabakat al Koubra 1/96, 100,103-104.
2 Haroun A. Tahdhib 43-44 - Tabari. Tarikh 2/196- Ibnou Sa’d.
Attabakat al Koubra 1/105
55 « Comparé à tout autre jeune de La Mecque, mon
« fils » le surpasse à tous égards. Glorieux, noble,
généreux et digne, il n’a pas d’égal. Si la richesse lui fait
défaut, celle-ci disparaît comme disparaît l’ombre et passe
3d’une main à une autre »
Le mariage et le commerce ont permis à Mohamed
d’améliorer sa situation matérielle et de fréquenter
d’autres catégories sociales. Il se lie alors d’amitié avec
certains jeunes commerçants appartenant aux clans
minoritaires.
4Il participe à la reconstruction de la Ka’aba et il assiste
à certaines réunions du conseil de la Cité. Il est présent
lors de la résolution du pacte qui met fin aux querelles
intertribales et pose les règles qui régissent les rapports
5avec les autres tribus.

Très vite, il acquiert la réputation d’un homme intègre,
6sage et exemplaire.
Il le prouve à maintes reprises.
Il affranchit un jeune esclave appartenant à son épouse
7et l’adopte.
Reconnaissant envers son oncle, il prend en charge le
8plus jeune de ses cousins.
Il évite par sa sagesse que les rivalités entre chefs de
9clans tournent à la confrontation.

3 Al Abchihi. Al Moustatraf 2 /294 - Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh
2 /25 (notes de bas de page)
4 Haroun A. Tahdhib 45 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2 /27-29 -Tabari.
Tarikh 2 /200-201 Ibnou Sa’d. Attabakat al Koubra 1/115-118
5 Ibnoul Athir. Al Kamil 2 /25-26 - Ibnou Sa’d. Attabakat al Koubra
1/103
6 Haroun A. Tahdhib 43
7 Haroundhib 53 - Ibnou Sa’d. Attabakat al Koubra 2 /30-31
8 Haroun A. Tahdhib 52-53 - Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh 2/37 -
Tabari. Tarikh 2/213
9 Haroun A. Tahdhib 46 - Al Mas’oudi. Mourouj al dhahab 2 /279-
Tabari. Tarikh 2/201
56 L’aisance matérielle procure à Mohamed plus de temps
libre qu’il passe à contempler la nature et les hommes.
Pour avoir la quiétude, il s’isole dans une grotte située sur
10l’une des collines entourant La Mecque.
Après de longues années de méditation, l’étincelle
jaillit et, une nuit du mois du Ramadan de l’an 610, le
11message lui est révélé.
Dès lors, Mohamed n’est plus un homme ordinaire. Il
cesse d’être le pauvre mecquois marié à une femme riche.
Il devient le prophète, le messager de Dieu, l’homme
chargé d’une mission qui transformera le monde.
Les années de méditation, de contemplation et
d’isolement ont pris fin pour que commencent les années
de prédication, d’organisation et de combat.
Le silence a pris fin pour que la Parole jaillisse faisant
vibrer les cœurs, soulevant les « sans capital » et brisant
l’aristocratie polythéiste.
Une page de l’histoire vient de se tourner, non
seulement pour Mohamed, mais également pour tous les Arabes
et au-delà pour toute l’humanité.
Le prophète (610-632)
Après une courte période de doutes, Mohamed entreprend
de prêcher l’Unicité de Dieu. Il commence par sa famille et
12ses proches. Ensuite, il se tourne vers l’aristocratie qui lui
13répond par la moquerie et la grossièreté.
Il croit que la transformation sociale est possible, pour
autant que l’aristocratie l’accepte et la prenne en charge.

10 Haroun A. Tahdhib 49 - Tabari. Tarikh 2/202-203-Ibnou Sa’d.
Attabakat al Koubra 1/152-153
11 Haroun A. Tahdhib 49-50 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/30
12 Haroundhib 53 - Tabari. Tarikh 2/216-217
13 Ibnoul Athir. Al Kamil 2/47-51 - Tabari. Tarikh 2/229
57 La réalité puis la révélation, montreront le caractère
er14roné de cette démarche.

Les événements ultérieurs révéleront le lien organique
entre le polythéisme en tant que croyance et l’hégémonie
aristocratique en tant que réalité sociale.
Au cours de sa mission à La Mecque, Mohamed fait
face à toutes sortes de brimades auxquelles il résiste avec
15courage et persévérance. Il est tellement convaincu de la
justesse de sa mission qu’il se montre capable de tous les
sacrifices.
Au début, l’aristocratie marchande a cru qu’il était mû
par des raisons matérielles. Pauvre, éloigné des centres de
décision, il désire donc le pouvoir et la richesse.
Elle mandate l’un de ses membres pour négocier avec
cet ambitieux jaloux de ses privilèges. Otba s’adresse à
Mohamed en ces termes :
« Si c’est la nécessité qui te pousse, nous pourrons
rassembler des sommes d’argent qui feront de toi l’homme le
plus riche à La Mecque. Si c’est le pouvoir qui te tente,
nous pourrons te nommer à vie à la tête de la ville en
t’accordant les pleins pouvoirs »
Cette offre a tenté son vieil oncle qui a essayé de le
convaincre d’accepter. La réponse de Mohamed a été sans
équivoque : « Par le Seigneur, même s’ils mettent le soleil
à ma main droite et la lune à ma main gauche, je ne
renoncerai jamais à mon message jusqu’à ce que Dieu le fasse
16triompher ou que je périsse en le défendant »
La rupture se dessine jour après jour. La nouvelle
religion fait son chemin parmi les habitants de la ville.
Certains commerçants se sont convertis, l’aristocratie
ne s’en est pas inquiétée. Quelques jeunes aristocrates ont
suivi, l’aristocratie a senti le danger.

14 A titre d’exemple voir Sourate 80
15 Haroun A. Tahdhib Sirat Ibnou Hicham 79
16 Haroundhib 56, 60 et 62 - Tabari. Tarikh 2/220
58 Mais elle n’a réalisé le caractère subversif de l’Islam
que lorsque des esclaves se sont déclarés adeptes de
Mo17hamed
Cependant, confiante en son pouvoir, elle n’a pas cru
que cela pouvait constituer une menace réelle pour ses
intérêts.
Une poignée d’hommes et de femmes qui vénèrent un
seul dieu ne peut porter atteinte à ses privilèges tant qu’ils
ne se mêlent pas de ses affaires.
Pour le détourner de ses adeptes de « basse classe »,
elle a fait miroiter au prophète que s’il se séparait des
es18claves, elle consentirait à le suivre !

À un certain moment, le bruit a couru que Mohamed,
en plus de l’Unicité divine, prêche l’égalité entre tous les
hommes.
Dès lors, l’aristocratie a mené une lutte impitoyable
contre Mohamed et ses adeptes : tortures, boycott, chasse
aux musulmans et élimination physique des plus faibles
d’entre eux.


17 Haroun A. Tahdhib 53-54
18 Abou Nou’aym. Hilyatou al Awlia 1/423
C’est à cette occasion qu’ont été révélés les versets 52-53 de la
Sourate 5
59


Chapitre IV
Évolution historique et sociale de la
mission islamique



Dans ce chapitre, nous ne traiterons ni des dogmes de
l’Islam ni de ses rites.
Nous centrerons l’analyse sur l’aspect social des luttes
qui jalonnent son évolution historique.
L’évolution de la mission islamique est passée par trois
étapes.
La première est relative à La Mecque et s’étend de 610
à 622, la deuxième commence par l’émigration à Médine
en 622 et se termine en 628 avec la signature de la trêve de
Hudaybya, enfin la troisième va de cette date jusqu’à la
mort du prophète en 632.
L’étape de La Mecque (610-622)
La société mecquoise
Au début du VIIe siècle, la société mecquoise se
caractérise par une stratification sociale poussée qui va jusqu’à
la polarisation.
D’une part, l’aristocratie marchande qui détient
quasiment la totalité des capitaux, exerce le monopole sur le
crédit et s’érige en pouvoir presque absolu à la tête du
Conseil de la Cité. D’autre part, les « sans capital » qui
forment la majorité de la population, vivent à la limite de
la subsistance et n’ont aucun poids dans la gestion des
affaires publiques.
61 Cette différenciation sociale recoupe une
différenciation tribale : deux clans riches et puissants commandent à
huit autres moins nantis.
En outre, un conflit de générations et un antagonisme
hommes/femmes traversent les deux pôles social et tribal.
La résultante de tous ces antagonismes appelle à
l’éclatement des structures en vigueur pour leur substituer
de nouvelles (famille, organisation du pouvoir, répartition
des richesses)
Cependant, aux différents niveaux, les points de rupture
sont discontinus : un riche appartenant à un clan pauvre se
rangera du côté des clans riches et puissants, un jeune de
ces derniers clans se rangera du côté des forces du
changement…
Le recoupement de différents niveaux ne peut occulter
l’antagonisme principal, à savoir l’antagonisme social.
Les historiens classiques se sont longtemps limités à e tribal perdant de vue l’aspect social. Il est
donc important de montrer de quelles manières ces
différents niveaux ont influencé le cours des événements et
comment l’Islam a pu trouver à chaque niveau adeptes et
adversaires.
Le niveau social
À ce niveau, nous tâcherons de décrire la réaction de
l’aristocratie marchande à la propagation de l’Islam. Nous
décrirons la réponse du discours coranique à cette
réaction. Par la suite, nous analyserons la composition sociale
des premiers convertis. Nous décrirons, donc, en premier
le camp des ennemis pour terminer par celui des amis.
Le camp des ennemis
La réaction de l’aristocratie a pris différentes formes,
allant graduellement de l’ironie aux tentatives de
récupéra62 tion, de l’embargo à la répression sanglante, de la chasse
aux musulmans à l’élimination physique.
- L’ironie et les brimades : Mohamed a été accusé
tour à tour d’être un poète, un halluciné, un devin
1et un sorcier. Son dieu a été accusé d’impuissance
2et le Coran qualifié d’un répertoire de légendes.
Des ordures ont été jetées sur le chemin de
Moha3med, devant sa porte et sur son corps…
- Les tentatives de récupération : l’aristocratie a
tenté de neutraliser Mohamed en lui proposant
richesse, pouvoir et belles femmes. Otba, l’un de
ses membres a proposé de le laisser faire et de s’en
tenir à une stricte neutralité :

« Si les Arabes le tuent, vous en serez débarrassés. S’il
4triomphe, son règne sera le vôtre » Avec l’élargissement
du cercle des convertis, la contagion islamique a atteint
des éléments nomades, ce qui constituait une menace
directe pour les caravanes de La Mecque.

Pour contrer cette menace, ils ont proposé que chaque
5partie pratique un an sur deux la religion de l’autre ! Ce
que Mohamed a refusé catégoriquement.
Ceci prouve que le polythéisme n’est qu’un paravent
pour l’aristocratie.
Elle ne raisonne en toute logique qu’en fonction de ses
intérêts. Tant que le polythéisme les garantit, elle le
défend à cor et à cri et tant que l’Islam ne la menace pas
directement, elle le considère comme une diversion, une
marginalité tolérée. Les données étant changées : le
polythéisme devenant anachronique et l’Islam menaçant, pour

1 Haroun A. Tahdhib 58
2 Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh 2/49
3 Haroun A. Tahdhib 79 - Tabari. Tarikh 2/229
4 Haroundhib 61
5 Haroun A. Tahdhib 78
63 sauver les meubles toutes les concessions deviennent sans
valeur.
- L’embargo et la torture : Le chef de l’aristocratie a
entrepris la dure besogne d’arrêter l’extension de la
nouvelle religion. Aux nobles convertis, il enlève
le titre de noblesse. Contre les commerçants, il
décrète le boycott et les amène à la faillite. Aux
esclaves, il réserve le supplice et la torture. Aux
6autres, la bastonnade ! Des esclaves ont péri sous
la torture, d’autres ont vu leurs parents y
succom7ber. Lors du pèlerinage, les aristocrates déploient
une activité intense, rencontrant les tribus, arrêtant
les passants, pour les mettre en garde contre un
sorcier appelé Mohamed qui sépare les époux,
di8vise les frères et désunit les familles !

Le résultat a été tout à fait le contraire de l’effet
recherché. La renommée de Mohamed s’est étendue à toute
l’Arabie, son message est devenu l’objet de discussion de
tous les Arabes. Les compagnons de Mohamed ont trouvé
dans ce succès de nouvelles raisons de certitude, de
persévérance et de témérité.
- Les tentatives d’élimination physique : Face aux
provocations, aux brimades et aux tortures subies
par ses adeptes, Mohamed a fini par perdre
patience.

Un jour, il s’est rendu au lieu de réunion de
l’aristocratie, s’est arrêté en face d’eux s’écriant avec co-

6 Haroun A. Tahdhib 57, 65, 67 - Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh
2/47
7 Haroun A. Tahdhib 67 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/45-47
8 Haroun A. Tahdhib 58 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2 /48
64 lère : « M’entendez-vous ? Par le Seigneur, je vous
pro9mets le massacre ! »
Surpris et terrifiés, les aristocrates ne lui ont pas
répondu. Le lendemain, alors que Mohamed passait devant le
temple, ils s’élancèrent sur lui en vue de l’assassiner. Abu
Bakr, son ami, s’est interposé entre eux, pleurant et
répétant avec angoisse : « Oserez-vous assassiner un homme
10qui ne fait que déclarer qu’il est monothéiste ? »

L’aristocratie s’est ravisée, mais elle a poursuivi sans
relâche son but : assassiner le rebelle et en finir avec sa
rébellion. Avec Abu Talib, oncle et protecteur de
Mohamed, elle a négocié un échange inédit : il leur livre son
neveu en contrepartie elle lui offre un jeune aristocrate !
Après tout : « Ce n’est qu’un homme contre un
au11tre ! »
Face à l’échec de cette tentative, elle a adopté un autre
stratagème qui, tout en évitant les distorsions entre les
différents clans, fait porter la responsabilité de l’assassinat
à toute la tribu. Elle a désigné un jeune homme aguerri de
chaque clan et les a chargés d’accomplir ensemble cette
sale besogne. Mais prenant ses précautions, Mohamed a
secrètement quitté la ville. Ses meurtriers ont trouvé
cou12
ché dans son lit son jeune et vaillant cousin Ali.
Tels ont été les principaux procédés par lesquels
l’Aristocratie a tenté de stopper la progression de l’Islam,
en plus d’un embargo économique qui a duré trois ans et
que nous traiterons plus loin.
Face à toutes ces péripéties, quelle a été la réponse du
Coran ?

9 Haroun A. Tahdhib 58-59 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/54 - Tabari.
Tarikh 2/223
10 Haroun A. Tahdhib 59 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/54
11 Haroun A. Tahdhib 56 - Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh 2/43 -
Tabari. Tarikh 2/220 Ibnou Sa’d. Attabakat al Koubra 1/158
12 Haroun A. Tahdhib 102 - Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh 2/72 -
Tabari. Tarikh 2/245
65 �







La réponse du Coran
Un ou plusieurs versets ont fustigé l’aveuglement, la
cupidité, l’égoïsme et le matérialisme étroit de chacun des
13membres de l’aristocratie…
La critique des croyances erronées s’accompagne
toujours de la critique du comportement social. Elle se
termine souvent par la menace d’un châtiment exemplaire.
Certains versets s’adressent à l’ensemble des aristocrates.
Ils leur reprochent leur avarice, leur accumulation des
richesses et leur refus de venir en aide aux nécessiteux.
Le camp des amis
Le camp des amis rassemble les Hachémites, le clan du
prophète, et les convertis. Nous parlerons des premiers
lorsque nous traiterons des conflits au niveau tribal.
Pour les seconds, l’analyse porte sur les soixante-dix
premiers convertis qui durant de longues années ont été les
seuls adeptes de la nouvelle religion.
Ces convertis se répartissent comme suit : 9
commer14çants, 29 pauvres, 19 femmes et 13 esclaves. La plupart

13 L’aristocratie marchande se composait de ( Haroun A. Tahdhibou
Sirat Ibnou Hicham 61-62) :
1. Otba b Rabi’a 2. Chayba b Rabi’a 3. Abulbakhtari b Hicham 4.
Abul Hakam b Hicham 5. Abdullah b Abu Umeyya 6. Umeyya b
Khalaf 7.’ Assi fils de Waël 8. Nabih b Hajjaj 9. Munabbih b Hajjaj
10. Abu Lahab b Abdul Muttalib 11. Abu Sofian b Harb 12. Nadhir b
Al Harith 13. Asswad b Muttalib 14. Zam’a b Al Aswad 15. Walid b
Al Mughira.
Exemples de Versets et personnages concernés(Haroun
A.Tahdhibou Sirat Ibnou Hicham 76-78) :
S 58 V 14………… 4 / S 104 V 1-3………. 6
S 19 V 77……… 7 / S 111 V1-3 … 10 / S 92 V
811………… 11 /
S 109 V 1-3….. 6, 7 et 13
S 74 V 11-16……… 15 / S 43 V 31…………… 15 et Abu
Masud de Taif
14 Haroun A. Tahdhib 54
66 des esclaves sont affectés à des tâches domestiques. La
majorité des pauvres sont employés chez des commerçants
et artisans. On y trouve un berger, un fabricant d’épées et
un maraudeur.
Statistiquement, le plus grand nombre d’adeptes est
composé d’esclaves et de pauvres c’est-à-dire de «
sanscapital »
La présence de commerçants montre qu’à cause de son
monopole, l’aristocratie a vu s’élargir la base des
contestataires.
Cette minorité de commerçants convertis constitue un
appui financier vital puisque sans elle il n’aurait pas été
possible d’affranchir les esclaves croyants ni de satisfaire
les besoins économiques du groupe. Cet appui lui vaudra
par la suite la maîtrise du pouvoir après la disparition du
prophète.
Moteur du changement au début, elle constituera par la
suite un frein à sa pleine réalisation.
Le niveau tribal
Dès le départ, la déchirure engendrée par l’Islam a pris
à La Mecque un caractère tribal. La solidarité de clan a
dicté aux membres du clan du prophète, les Hachémites,
pauvres, le devoir de protéger Mohamed et ses partisans.
De l’autre côté, elle explique le refus de nombreux
membres des autres clans de se rallier au nouveau
message.
Bien qu’affaibli, le cadre tribal garde son emprise sur
les attitudes et commande les mécanismes de défense.
L’aristocratie en a usé afin de masquer le caractère
social des antagonismes.
Elle a fait endosser la responsabilité de l’Islam aux
Hachémites fauteurs de troubles et fossoyeurs du consensus
tribal. Dès les premiers affrontements entre musulmans et
67 aristocrates, les Hachémites ont manifesté leur solidarité
avec Mohamed.

Lorsque l’aristocratie a entrepris de torturer les
nouveaux convertis, Abu Talib, le chef des Hachémites, les a
rassemblés exigeant d’eux de protéger et de défendre son
15neveu.
Face à ce ralliement, l’aristocratie décrète un embargo
total sur les Hachémites et leur expulsion de la ville.
« Aucune fille ne peut se marier avec un Hachémite.
Aucun garçon ne peut le faire avec une Hachémite. Aucun
habitant ne doit acheter ce qu’ils vendent. Aucun
commerçant ne doit leur vendre ce qu’ils désirent acheter. Aucune
16aide ne leur doit être fournie ».
Durant trois ans, les Hachémites et les musulmans ont
été contraints à vivre isolés du monde au pied d’une
montagne à la porte du désert.
Pour des raisons de parenté et après d’âpres
discussions, cinq hommes riches de La Mecque décrètent la
levée de l’embargo malgré l’opposition acharnée d’Abul
17Hakam, le chef de l’aristocratie marchande.
Durant neuf ans, la solidarité hachémite a empêché
l’aristocratie d’avoir la maîtrise du conflit qui l’oppose
aux musulmans. Toute escalade peut déboucher sur une
guerre civile nuisible aux affaires commerciales.
Dans l’attente de moments plus favorables,
l’aristocratie a temporisé alternant menaces, chantage et
tentatives de corruption.

15 Haroun A. Tahdhib 57 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/44 - Tabari.
Tarikh 2/220
16 Haroun A. Tahdhib 75/ Ibnoul Athir. Al Kamil 2/59 - Tabari. Tarikh
2/225 Ibnou Sa’d. Attabakat al Koubra 1/162-164
17 Haroun A. Tahdhib 80 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/60-61 - Tabari.
Tarikh 2/228-229
68 La mort d’Abu Talib en 619 a été le signe du
désenga18gement hachémite.
L’aristocratie s’est alors âprement lancée dans la
poursuite de Mohamed et de ses adeptes.
Se trouvant sans protecteur, celui-ci s’est tourné vers
l’extérieur à la recherche d’un lieu d’asile qui lui permette
de poursuivre dans de meilleures conditions la tâche de sa
vie : faire triompher le monothéisme.
Autres niveaux
Les conflits à caractères social et tribal interfèrent avec
d’autres types de conflits entre générations et entre sexes.
Le conflit de générations
Dans le cadre tribal, la hiérarchie s’identifie avec la
pyramide des âges.
Au sommet, les personnes âgées, à la base se trouvent
les femmes et les enfants.
Malgré sa richesse et son ouverture vers l’extérieur, la
société de La Mecque conserve cette structure
anachronique.
L’âge minimum pour l’admission au sein du Conseil de
19la Cité est fixé à quarante ans. (Mohamed a reçu la
révélation à cet âge)
De fait, les jeunes aristocrates sont exclus de ce centre
de pouvoir.
S’adonnant aux plaisirs et peu croyants, ils cherchent à
donner un sens à leur vie.

18 Haroun A. Tahdhib 87 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/63 - Tabari.
Tarikh 2/229
19 Abounnasr O. Kissatou al Arab 89
69 Rompant avec la monotonie, le message de Mohamed
attire certains d’entre eux tels Khaled fils de Sa’id et
Mos’ab fils de ‘Omeyr.
Vivant dans la misère et paralysés par la soumission à
leurs parents, les jeunes pauvres se rallient à Mohamed
contre cette aristocratie opulente qui domine La Mecque
sous couvert de polythéisme.
Par sa critique, contestant la monopolisation des
richesses et les injustices sociales, le nouveau discours
représente pour eux un nouvel espoir.
Plus de la moitié des premiers musulmans ont moins de
trente ans.
Le conflit des sexes
Ce n’est point un hasard si le tiers des partisans de
Mohamed sont des femmes. En effet, la femme est la
principale victime de la société arabe avant l’Islam.
Objet de plaisir, on l’achète, on la vend et elle passe en
héritage à son beau-fils comme le cheval, l’épée et la
20tente !
Objet de persécution, elle est enterrée vivante car son
21seul tort est de ne pas naître de l’autre sexe. Objet
d’exploitation, on confisque ses biens, on lui confie les
sales besognes et elle est ou bien exclue de l’héritage ou
bien héritière d’une part qui ne dépasse guère la moitié de
22celle de son frère.
Dès ses débuts, le nouveau message a condamné ces
23pratiques discriminatoires. En affirmant l’égalité entre
les hommes et les femmes, il a rendu à cet être longtemps
24déconsidéré, son humanité et sa dignité.

20 Voir S 4 / V 28
21 Voir S 81 / V 8-9, S 16 / V 58 et S 43 / V 15-17
22
23 Voir S 4 / V 18
24 Voir S 81 V 8-9
70
Le rôle joué par les femmes a été déterminant dans la
propagation de la nouvelle religion : le premier converti
25est une femme, le premier martyr est une femme. Elles
ont fait preuve de courage bravant tous les interdits pour
rallier Mohamed et sa cause. Certaines ont quitté leurs
maris, préférant l’Islam à la quiétude familiale.
D’autres, célibataires, ont échappé à la mainmise de
leur père et de leurs frères pour vivre en toute autonomie.
Les poursuites, les persécutions et les tortures n’ont pas
entamé le courage de ces femmes, jeunes pour la plupart,
esclaves en partie, qui par leur conversion ont secoué
l’immobilisme des structures et défié les mentalités.
Pendant une dizaine d’années, l’Islam n’a pas connu de
répit.
Sa progression a été lente. Il a grandi dans des
conditions difficiles affrontant l’aristocratie déterminée à
l’étouffer et à l’anéantir.
Les musulmans ont dû vivre dans la clandestinité de
peur des représailles.
Après trois années de silence, armés de leur courage et
résolus à affronter la mort, ils déclarent haut et fort leur
26foi.
Cela a été le signe du déclenchement d’une répression
atroce.
Des hommes et des femmes ont trouvé la mort, d’autres
ont fait faillite…
Ces premiers convertis, capables de tous les sacrifices,
démunis pour la plupart, forment le bataillon d’éclaireurs
qui ouvrira la voie au changement pour toute l’Arabie. La
conversion des paysans par la suite permettra de le
réaliser.

25 Il s’agit de Khadija, l’épouse du prophète et de Sumeyya, la mère de
Ammar b Yasir.
26 Haroun A.Tahdhib 51, 67 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/40 - Tabari.
Tarikh 2/216
71 Selon un de ses contemporains, les partisans de
Muhammad sont :
27« Les maraudeurs, les paysans et les déshérités ». Abu
Sufian, le futur chef de La Mecque les qualifie de groupe
28« de faibles, de nécessiteux, de jeunes et de femmes »
À l’extérieur de La Mecque
La situation précaire dans laquelle se trouvaient les
musulmans a conduit le prophète à rechercher aide et
protection à l’extérieur de La Mecque aussi bien en Arabie
qu’à l’étranger.
Ainsi en 616, les musulmans ont trouvé refuge en
Abyssinie chrétienne.

À l’intérieur de l’Arabie, le prophète a pris contact avec
les tribus nomades, a fait un voyage malheureux à Taïf et a
consulté les paysans de Yathrib.
L’Abyssinie
Les musulmans pourchassés, persécutés et torturés, se
sont vus près d’être complètement éliminés. Pour échapper
à cette tragédie, le prophète leur ordonne en 616 d’émigrer
en Abyssinie qui est gouvernée selon ses propos par « Un
29roi juste qui ne fait subir de tort à personne »
Les commerçants ont été les premiers à quitter
La Mecque, suivis par les pauvres et les esclaves. Les
musulmans ont continué à s’exiler en Abyssinie jusqu’à ce
qu’ils soient au nombre de quatre-vingt-trois hommes.

27 Haroun A. Tahdhib 55
28 Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh 2/144 - Tabari. Tarikh 3/86
29 Haroun A. Tahdhib 67 - Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh 2/51 -
Tabari. Tarikh 2 /221-222
72 L’aristocratie n’a pas tardé à réagir, envoyant deux
émissaires à ce pays, chargés de nombreux présents, avec
pour mission de récupérer les rebelles.
Après avoir dévoyé les prêtres de la cour, ils ont tenté
de convaincre le roi.
Les prêtres ont pris fait et cause pour les envoyés de
l’aristocratie alors que le roi charmé par l’éloquence de
Jafar, le porte-parole des exilés, a exprimé sa sympathie
30pour ces hommes venus se réfugier chez lui.
L’échec de cette mission a redoublé l’ardeur de
l’aristocratie dans son dessein d’étouffer cette sédition qui
menace son existence et perturbe ses alliances à l’intérieur
comme à l’extérieur de l’Arabie.
Les nomades
À chaque pèlerinage, Mohamed entame des tournées
parmi les tribus nomades, présentant son message et
demandant de le soutenir dans sa mission.
Ainsi, il a rencontré l’importante tribu de Kinda qui a
31nettement refusé de s’associer à pareille entreprise. Les
32Banu Hanifa l’ont renvoyé avec des injures.
Les Banu Ameur lui ont demandé : « Si nous te jurons
fidélité et si tu triomphes, pourrons-nous prétendre à ton
héritage ? ». Mohamed a répondu : « Dieu seul en
décidera ».
Ils ont alors rétorqué : « Tu exposes nos vies aux
Arabes et puis si jamais tu triomphes, d’autres que nous
auront le pouvoir. Nous n’avons nullement besoin d’une
33pareille entreprise »

30 Haroun A. Tahdhib 68-72 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/54-55 -
Tabari. Tarikh 2/225
31 Haroun A. Tahdhib 91 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/65
32 Haroun A. Tahdhib 92 - Tabari. Tarikh 2/232
33 Haroun A. Tahdhib 91 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/65
73 Le message de Mohamed a donc échoué auprès des
nomades.

Cet échec confirme que les nomades sont la catégorie
sociale la plus marginale. En général, ils n’ont pour souci
que celui d’asservir les autres et de piller leurs biens.
Cependant certains éléments nomades ont, de leur
propre initiative, pris contact avec le prophète et se sont
convertis.
Il en est ainsi d’Amr fils d’Abassa, monothéiste avant
la lettre, qui, dès qu’il a entendu parler de Mohamed, est
34allé le voir à La Mecque pour adhérer à son message.
C’est également le cas de Dhimad al Azdi qui, lors d’un
passage à La Mecque, a entendu les aristocrates injurier
Mohamed. Il s’est précipité pour voir cet homme que
l’aristocratie hait à ce point. Mohamed lui a expliqué
l’Islam et l’homme est retourné chez lui convaincu et
con35verti.
D’autres encore ont rallié Mohamed tels Attufayl fils
36d’Amr, Muawiya fils de Hayda…
Mais bien avant toutes ces personnes, alors que les
musulmans ne sont qu’au nombre de trois, un nomade de
carrure originale, monothéiste à sa manière, est venu à
La Mecque à la rencontre de ce nouveau messager.
Ce nomade, maraudeur et « coupeur de routes », a pour
37nom Abu Dharr.
De retour à son fief, il convertit deux tribus, Ghifar, la
sienne, et Aslam.
Par ses attaques répétées contre les caravanes de
La Mecque, il fait subir à l’aristocratie de nombreuses
pertes. Ce monothéiste original a des idées sociales radica-

34 Ibnoul Athir. Al Kamil fi Tarikh 2/38 - Tabari. Tarikh 2/214 - Ibnou
Sa’d. Attabakat 4/162-163
35 Ibnou Sa’d. Attabakat al Koubra 4/182.
36 Ibnou Sa’d.Attabakat al Koubra 4/179-180.
37 Tabari. Tarikh 2/214
74 les qui par la suite lui feront jouer un rôle majeur dans le
processus révolutionnaire qui renversera le troisième
Calife Othman.
L’aristocratie agraire de Taïf
En 619, accompagné de Zayd, son fils adoptif, le
prophète s’est rendu à Taïf dans le but d’y trouver aide et
protection. Comme à l’accoutumée, il s’est adressé en
premier lieu à l’aristocratie commandant cette ville.
À l’époque, celle-ci se limite à une oligarchie foncière,
composée de trois frères, les Banu Omeyr.
Leur réponse a été de lancer à ses trousses les esclaves,
les enfants et les chiens.

Blessé aux pieds, par une grêle de cailloux, il s’est
adressé à son Seigneur en termes qui traduisent son
désarroi et sa solitude :
« Ô Seigneur ! Vous êtes le Seigneur des déshérités et
Vous êtes mon Seigneur. À qui me livrez-Vous ? À des
étrangers qui m’agressent ou à des proches qui détiennent
mon sort entre leurs mains ? Si Vous n’êtes pas en colère
38contre moi, peu importe ce qui m’arrive »
Ce douloureux échec révèle que l’aristocratie de Taïf
est aussi hostile à l’Islam que son alliée l’aristocratie
marchande de La Mecque.
Cette hostilité n’a fait que croître face aux succès
remportés par la nouvelle religion. Après la soumission de
La Mecque en 630, Taïf sera le dernier bastion polythéiste
en Arabie.
Mais alors que la mission de Mohamed semble vouée à
l’échec, une rencontre avec des habitants de Yathrib
changera complètement la donne.

38 Haroun A. Tahdhib 89 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/64 - Tabari.
Tarikh 2/230
75 Les paysans de Yathrib
Au cours du pèlerinage de 620, le prophète rencontre
six habitants de Yathrib auxquels il expose son message.
Convaincus, ils y adhèrent avec enthousiasme en
déclarant : « Nous avons quitté les nôtres alors qu’ils sont dans
un état de haine et de déchirement sans précédent. Nous
espérons que, par la grâce du Seigneur, vous serez
39l’artisan de leur union »
En 621 au cours du pèlerinage suivant, douze hommes
de Yathrib viennent prêter serment de fidélité au prophète.
Il envoie avec eux Mos’ab, un jeune compagnon, afin
qu’il leur apprenne les préceptes et les rites de l’Islam et
40qu’il prépare Yathrib à l’accueil de nouveaux émigrants.
En 622, soixante-treize hommes et deux femmes de
cette ville viennent prêter serment au prophète. Ils l’ont
fait avec un enthousiasme tel qu’ils lui ont demandé de les
41autoriser à éliminer tous les polythéistes présents !
Ces hommes humbles, rudes et très fiers, entendent
ainsi afficher leur foi au vu et au su de tout le monde.
Malgré le secret de ces rencontres, l’aristocratie a eu
vent de ce qui se tramait à son encontre.

Elle entreprit alors une chasse aux convertis de Yathrib,
42attrapa Sa’d fils de Ubada et le tortura sauvagement.
Mohamed a finalement trouvé des partisans dans ces
paysans humbles qui subissent la domination des Juifs de
leur ville, souffrent de leurs continuelles divisions et de
leur infériorité à l’égard de La Mecque.
Leur conversion changera de fond en comble la
situation en Arabie.
Leur ville en sera le nouveau centre, la capitale d’un
Empire en gestation.

39 Haroun A. Tahdhib 93 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/67
40 Haroun A. Tahdhib 94-96 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2 /67-68
41 Haroun A. Tahdhib 97 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/70
42 Haroun A. Tahdhib 98 - Tabari. Tarikh 2/241
76 Les conséquences de la conversion des Yathrabis
En juin de l’an 622, précédé par ses compagnons,
Mo43hamed quitte La Mecque pour Yathrib : c’est l’Hégire.
La ville changera par la suite de nom et deviendra
Madinat-an-Nabi, « La ville du prophète » ou Médine.
Après une décade de persécution et de vulnérabilité, les
musulmans trouvent un endroit où ils peuvent vivre en
sécurité et en toute quiétude.
Et alors que, durant des années, le prophète ne peut
soulager les souffrances de ses adeptes que par des
invocations ou des promesses, après l’Hégire, le Coran autorise
les musulmans à porter les armes contre leurs bourreaux :
« Toute autorisation de se défendre est donnée à ceux qui
ont été attaqués parce qu’ils ont été injustement opprimés
– Dieu est puissant pour les secourir – et à ceux qui ont été
chassés injustement de leurs maisons, pour avoir dit
seu44lement : « Notre Seigneur est Dieu » »
Une fois le prophète installé à Médine, le flot des
musulmans émigrant à Médine n’a cessé de croître. Aux
premiers émigrants se sont joints ceux qui se sont réfugiés
en Abyssinie, suivis des nomades convertis de la première
heure puis par ceux qui, libérés de la peur, quittent
La Mecque seuls ou en petits groupes.
Tous ceux qui sont capables de partir, plient bagages et
rejoignent Médine. L’émigration a été d’une telle ampleur
que des quartiers entiers de La Mecque accusent le vide et
45la désolation.
Ce qui montre que seule la peur des représailles a
empêché les pauvres de la ville de se rallier ouvertement à
l’Islam.
Seules les personnes détenues par l’aristocratie n’ont pu
quitter la ville.


43 Haroun A. Tahdhib 100-110 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/71
44 S 22 / V 39-40
45 Haroun A. Tahdhib 111
77 L’hémorragie démographique a continué sans relâche et
La Mecque a perdu petit à petit sa puissance et son
rayonnement au profit de sa rivale.
Le brassage des populations à Médine a substitué aux
anciens liens tribaux le lien de la foi. Le continuel apport
humain a enrichi la ville aux niveaux linguistique, culturel
et économique.
Cependant, ces bouleversements ne se sont pas passés
sans heurts ni confits.
À Médine, les musulmans ont eu à affronter d’autres
difficultés que celles rencontrées à La Mecque.
De l’Hégire à Hudaybya (622-628)
À Médine, les conflits et les antagonismes se situent sur
trois niveaux :
- Le niveau inter-médinois réduit, opposant les
diverses catégories de musulmans
- Le niveau inter-médinois global, opposant
musulmans et juifs
- Le niveau extérieur opposant les musulmans à
l’aristocratie marchande alliée aux nomades
La lutte contre l’aristocratie marchande
La lutte contre l’aristocratie marchande de La Mecque a
pris deux formes, une guerre d’usure économique et des
confrontations armées.
La guerre d’usure économique a consisté en des
attaques répétées contre les caravanes marchandes par des
petites unités de combattants.
Dès son arrivée à Médine, le prophète a entrepris la
formation de telles unités composées exclusivement
78 d’émigrants c’est-à-dire de ceux qui ont directement
souffert de la répression aristocratique.
De 622 à 624, huit expéditions de ce genre ont été
menées dont certaines commandées par le prophète en
46personne.
Bien que les fruits directs de ces expéditions soient
d’une importance mineure (deux morts, un prisonnier et
quelques chameaux chargés de marchandises), leur
importance réside dans l’insécurité qu’elles font régner sur les
voies caravanières. Cette situation a découragé nombre de
commerçants d’investir dans une activité risquée. La
réduction de capitaux engagés a réduit les bénéfices causant
un préjudice appréciable à l’aristocratie.

Le constat a été exprimé sans détours : « Nous sommes
en train de perdre nos capitaux sans réagir. La situation
47devient intolérable »
En 624, l’aristocratie a réagi par la confiscation et la
mise en vente de tous les biens laissés par les musulmans à
La Mecque. Les objets de valeur ont été incorporés aux
marchandises destinées à être vendues en Syrie.
La caravane concernée passant inéluctablement près de
Médine, le prophète décide de l’intercepter pour récupérer
les biens appartenant à ses adeptes.
Prévenue, l’aristocratie rassemble mille hommes en vue
de sauver l’une de ses plus importantes caravanes (1 500
chameaux chargés de produits d’une valeur de 50 000
dinars), d’attaquer Médine et de mettre fin à la guerre
d’usure.
La confrontation a lieu à Bedr, vallée proche de
Médine, lieu habituel d’une importante foire annuelle. Malgré
le déséquilibre dans les rapports de force (314 musulmans

46 Haroun A. Tahdhib 118-122 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/77-79 -
Tabari. Tarikh 2/259-264
47 Tabari. Tarikh 3/6
79 contre 1 000 polythéistes), l’armée de La Mecque subit
une lourde défaite
Les prisonniers pauvres ont été libérés sans condition
alors que ceux qui étaient aisés l’ont été contre une rançon
48qui variait entre 1 000 et 4 000 dirhams.
Ces sommes ont été utilisées au profit des musulmans
démunis.
Après ce revers, et devant la recrudescence des attaques
contre ses caravanes, l’aristocratie lance de nombreuses
expéditions contre Médine, incendiant les palmeraies,
as49sassinant les pasteurs et les paysans isolés.
En 625, elle rassemble une armée de trois mille
hommes avec une importante cavalerie et venge la défaite de
50624 dans la bataille d’Ohod.
Encouragée par cette victoire, elle mobilise en 627 ses
alliés nomades et vient faire le siège de Médine. Pendant
un mois, la ville est encerclée par dix mille hommes
incapables d’y pénétrer, les musulmans ayant creusé un fossé
51le long du périmètre de leur cité.
L’échec du siège a eu pour principale conséquence
l’élimination d’une tribu juive qui, en s’alliant aux
agres52seurs, a trahi le pacte qui la lie aux musulmans.

L’usure économique débouchant sur des confrontations
militaires n’a pas permis de départager les protagonistes.
En 628, le prophète décide d’entrer pacifiquement à
La Mecque pour accomplir le pèlerinage. Accompagné de

48 Haroun A. Tahdhib 122-137 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2 /80-96 -
Tabari. Tarikh 2/267-296
49 Haroun A. Tahdhib 138 - Tabari. Tarikh 2/299
50 Haroun A. Tahdhib 140-155 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/103-113 -
Tabari. Tarikh 3/9-27
51 Haroun A. Tahdhib 168-176 - Ibnoul Athir.Al Kamil 2/122-126 -
Tabari. Tarikh 3/44-52
52 Haroun A. Tahdhib 176-183 - Ibnoul Athir.Al Kamil 2/126-128
80 1 500 musulmans, il entreprend une longue marche
pacifi53que entre Médine et la ville sainte.
Le but est d’imposer la réalité monothéiste dans le fief
même du polythéisme.
Comprenant les conséquences d’une telle entreprise,
l’aristocratie l’arrête par la force aux portes de La Mecque.
Les musulmans désarmés prêtent allégeance au prophète,
54faisant don de leurs vies en prévision du pire.
Des tractations s’engagent entre les deux parties
abou55tissant à la conclusion d’une trêve de dix ans.
Ce qu’il importe de signaler, c’est le caractère
antagonique des intérêts opposant le polythéisme, les aristocrates
et les nomades d’une part, et le monothéisme, les
commerçants, les paysans, les « salariés » et les esclaves de
l’autre.
Ce caractère trouve son illustration dans les formes de
lutte mettant aux prises les deux camps : guerre d’usure et
confrontations armées.
La lutte contre les tribus nomades
Parmi les nomades, de nombreux éléments de deux
tribus ont rallié la nouvelle religion, il s’agit de Ghifar et
Aslam. Dans les autres tribus, seuls quelques éléments se
sont convertis à l’Islam, la grande majorité demeurant
polythéiste, vivant de razzias comme auparavant. Médine a
souffert de leurs attaques.
De plus, ils ont tendu de nombreux guet-apens aux
musulmans massacrant et réduisant en captivité nombre
56d’entre eux.

53 Haroun A. Tahdhib 195 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/135-140 -
Tabari. Tarikh 3/71-72
54 Haroun A. Tahdhib 199 - Tabari. Tarikh 3/77-78
55 Haroun A. Tahdhib 201 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/ 138-139 -
Tabari. Tarikh 3/79
56 Haroun A. Tahdhib 155-161 - Tabari. Tarikh 3/29-30 et 32-33
81 Alliée de Quraych, la tribu nomade de Ghatafan a
attaqué un pâturage musulman, assassinant le chamelier et
enlevant sa femme.
Le prophète a lancé à leurs trousses des unités armées
qui les ont rattrapés, tuant nombre d’entre eux et
récupé57rant la femme et les animaux razziés.
En 627, cette tribu participe avec d’autres au siège de
Médine.
Les Banul Mustaliq ont rassemblé armes et chevaux
pour attaquer Médine.

Mis au courant, les musulmans les attaquent par
surprise.
Vaincus, les Banul Mustaliq se soumettent
massive58ment à l’autorité de Mohamed.
Les nomades, éprouvés par les années de vaches
maigres que connaît l’Arabie, n’ont pour perspectives que le
pillage et les razzias. Ils ont trouvé dans l’opposition entre
La Mecque et Médine l’occasion de satisfaire leur appétit
du butin et de rapines. Leurs continuels déplacements ont
fait régner l’insécurité le long des voies caravanières et
leurs attaques répétées contre Médine ont tenu les paysans
en état d’alerte permanent.
Leur instabilité et leur insubordination ont été un
obstacle à l’unification politique de l’Arabie. Changeant
d’alliance selon les circonstances, ils n’ont d’admiration
que pour le plus fort. Un poète antéislamique a
éloquemment traduit cette attitude :
« Celui qui ne défend pas son puits par l’épée risque de
le voir détruit
Celui qui ne cause de tort à personne risque de se voir
59assujetti »

57 Haroun A. Tahdhib 184-186 - Tabari. Tarikh 3/60-63
58 Haroundhib 186-189 - Tabari. Tarikh 3/64
82 Par la suite, la conversion massive des nomades sera
motivée par la peur de représailles et par l’appât du butin
espéré. Leur ralliement ne se fera pas en général par
conviction mais par soumission à une autorité plus forte
qu’eux et prendra le caractère de l’allégeance envers le
chef de la tribu.
La canalisation de l’énergie des nomades dans le cadre
de l’État musulman embryonnaire constituera une tache
difficile et complexe qui prendra au prophète et à ses
successeurs, un temps considérable et qui exigera des efforts
inouïs.
Elle les obligera à résoudre ce problème épineux de
manière pragmatique et réaliste
La lutte contre les Juifs de Médine
Les Juifs de Médine ont constitué pour les musulmans
un redoutable adversaire. D’une part, ils occupent une
position sociale privilégiée, exerçant un monopole de fait
sur le commerce, l’artisanat et le crédit à caractère
usu60rier.
Ils monopolisent le commerce de dattes, du blé, de
l’orge et de l’or et ils ont la mainmise sur la fabrication
des épées, des pierres précieuses, des outils agricoles.
En outre, ils possèdent les terres les plus fertiles et
utilisent des techniques agricoles développées.

Ils sont les premiers à introduire, au centre de l’Arabie,
l’emploi des outils dans le travail agricole ainsi qu’un
certain nombre d’arbres fruitiers et certaines techniques
61d’irrigation. Ils se sont spécialisés dans les cultures ma-

59 Il s’agit d’un vers de la “Mouallaka” de Zouheyr Ibnou Abi Soulma.
Al Moujaz fil Adab al Arabi 256 Hanna Al Fakhouri /Dar al Jil –
Beyrouth-Liban
60 Abounnasr O. Kissatou al Arab 152.
61 Abounnasr O. Kissatou al Arab 152
83 raîchères grâce aux techniques d’irrigation et ils pratiquent
également un élevage intensif et diversifié (bovins, ovins,
62volailles et porcins).
D’autre part, ils sont monothéistes et possèdent des
Écritures saintes qu’ils utilisent pour justifier leurs
pratiques sociales et réfuter les préceptes islamiques.
L’antagonisme social opposant Arabes et Juifs de
Médine a, par le passé, donné lieu à de violents conflits dont
le dernier date de 617. Avec l’islamisation de Médine, cet
antagonisme s’accentue au point que la coexistence entre
les deux communautés devient impossible.
La rupture s’est faite de manière graduelle en passant
par trois étapes.
La première étape s’est caractérisée par un compromis
fondé sur la défense commune de la Cité mentionné dans
le pacte élaboré par le prophète, à son arrivée à Médine en
622, et qui régit les rapports entre les différentes
commu63nautés de la ville (musulmans, juifs et polythéistes).
La deuxième étape, qui s’étend de 622 à 627, est
jalonnée par de vives controverses autour du monothéisme, de
l’histoire des religions et de la pratique sociale qui en
découle. Le Coran nous a gardé les traces de ces
controverses qui occupent une place conséquente dans le
64
Livre.
Mais jusqu’en 625 la coexistence pacifique était de
rigueur et les juifs participaient aux expéditions du prophète
65et recevaient leur part du butin.
La troisième étape est marquée par la confrontation et
atteint son apogée lors du siège de Médine en 627.
Trahissant leurs engagements antérieurs, une partie des Juifs a
pris fait et cause pour les assaillants. Cette attitude est le

62 Abounnasr O. Kissatou al Arab 152
63 Abou Oubeyd. Al Amwal 260-264 - Haroun A. Tahdhib 112-115
64 Voir par exemple les Sourates 2, 3, 4 et 5.
65 Abou Oubeyd. Al Amwal 266
84 résultat d’accumulation d’incidents et de rancœurs entre
les deux communautés.
Appuyant le camp opposé à l’autorité du prophète,
certains juifs ont tenté de semer la zizanie parmi les
musulmans.

Ils se sont alliés à un certain Obey fils de Salul qui, peu
avant l’Hégire, s’apprêtait à devenir le monarque de la
ville. À la tête de ses partisans, appelés « Hypocrites » par
le Coran, il a joué le rôle de la cinquième colonne,
informant ses alliés, juifs de Médine et aristocrates de
66La Mecque, de tous les faits et gestes de Mohamed.
Cette alliance s’est activée à saper le moral et l’unité
des Médinois.
En fait, l’islamisation de Médine a bouleversé l’ordre
social précédent, portant un coup fatal à l’embryon
aristocratique local et brisant l’hégémonie juive. Ce
bouleversement a provoqué des tensions qui en
augmentant de jour en jour, ont débouché sur une rupture totale
entre les deux camps illustrant l’évolution des rapports
sociaux en faveur des commerçants et des paysans
musulmans.
La pénétration du marché médinois par les
commerçants musulmans, leur dynamisme accru, a porté un
préjudice au monopole juif.
La poussée démographique due à l’émigration et le
développement de l’activité commerciale ont favorisé le
développement de l’agriculture arabe. Le soutien
logistique fourni par une autorité centralisée et l’existence d’une
armée protectrice ont consolidé la tendance économique à
supplanter l’hégémonie juive par l’hégémonie musulmane.
De 622 à 628, l’arrivée continue d’émigrants pousse à
élargir constamment les terres cultivées et cultivables, afin
de subvenir aux besoins sans cesse croissants. Cet élargis-

66 Voir par exemple S 4 / V 61, 88, 143 – S 9/ V 64, 67 – S 33 / V 12,
60 – S 57/ V 13 – S 63 / V 1, 78.
85 sement se fera par l’expropriation des deux tribus juives :
67les Banu Kaynuka en 625, qui étaient des orfèvres et les
68Banu Nadir en 626.
Les Banu Kaynoka ont attaqué une femme arabe,
assassiné un musulman qui est venu à son secours et refusé de
livrer le meurtrier au prophète.
Les Banu Nadir ont attenté à la vie du prophète.
Celuici a résolu de les conquérir. Bénéficiant du soutien des
« Hypocrites », ils se sont abrités derrière leurs
fortifications.
Après un long siège, ils se sont rendus et ont été exilés
69et expropriés.
Profitant de cette occasion, pour réduire les disparités
sociales entre émigrants et Médinois, le prophète a partagé
les biens entre les seuls émigrants et deux pauvres parmi
70les seconds.
La chute des revenus commerciaux et agricoles, jointe à
la compétition religieuse, a amené la dernière tribu juive
de Médine, les Banu Kureydha à s’allier en 627 à
l’aristocratie marchande assiégeant Médine.
L’échec du siège a provoqué de la part des musulmans
une réaction vive à cette collaboration. Le quartier de
Banu Kureydha a été encerclé durant vingt-cinq jours
aboutissant à la reddition de cette tribu.
Le chef paysan arabe Sa’d a prononcé un verdict sévère
à leur égard : élimination des hommes, asservissement des
femmes et des enfants et expropriation intégrale.

67 Haroun A. Tahdhib 139 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/96-97 - Tabari.
Tarikh 2/297
68 Haroun A. Tahdhib 161-163 - Al Baladhori. Foutouh al Bouldan
3134 - Tabari. Tarikh 3/36-39
69 Haroun A. Tahdhib 162 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/119 - Tabari.
Tarikh 2/297
70 Haroun A. Tahdhib 163 - Al Baladhori. Foutouh al Bouldan 32 -
Tabari. Tarikh 3/39
86 71Le résultat est la disparition complète de cette tribu.
Le premier obstacle au développement commercial et
agricole des musulmans vient de s’écrouler.
La situation sociale des musulmans
Dans leur majorité, les émigrants sont arrivés à Médine
pauvres et démunis. Les commerçants ont abandonné leurs
biens à La Mecque alors que les esclaves, les salariés et les
nomades sont entrés dans la ville les mains vides.
Le premier acte du prophète a été d’élaborer un pacte
régissant les rapports entre les Médinois au-delà de leur
ethnie, de leur religion ou de leur classe sociale.
Par la suite, il a entrepris le processus de fraternisation
72entre les émigrants et les autochtones musulmans. En
vertu de quoi, chaque autochtone partage ses biens avec un
émigrant et les deux se protègent mutuellement comme
des frères de sang.
Puis il a commencé à organiser les rites, les échanges
économiques, les procédures pénales, le statut personnel…
Les émigrants qui vivent du commerce ont trouvé dans
le marché de Médine un champ libre loin de l’hégémonie
de l’aristocratie.
Débutant comme petits marchands avec un capital
modeste, et mettant à profit la poussée démographique liée à
l’affluence des émigrants, ils ont pu engranger les
bénéfices augmentant progressivement leur capital.

Certains d’entre eux se sont alors lancés dans le
commerce lointain avec d’énormes caravanes et de nombreux

71 Ils ont refusé d’être jugés par le prophète. Tabari. Tarikh 3/52- 58 -
Haroun A. Tahdhib 179 Abou Oubeyd. Al Amwal 171-172 - - Al
Baladhori. Foutouh 34-36 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/126-128
72 Haroun A. Tahdhib 115 - Ibnou Sa’d. Attabakat al Koubra
1/183184
87 salariés. Ils ont également investi une partie de leur capital
73dans l’acquisition de terres agricoles.
Les paysans médinois ont trouvé dans les esclaves
affranchis et les nomades une réserve de main-d’œuvre
qu’ils ont employée pour le travail de la terre et la garde
du bétail.
Ces transformations ne sont pas passées sans réaction
de la part des commerçants juifs et de l’embryon
aristocratique arabe. La convergence des intérêts s’est concrétisée
dans les complots ourdis contre les musulmans et la
collaboration avec l’aristocratie marchande de La Mecque.
L’expropriation et l’exil des deux tribus juives ont porté
au paroxysme l’antagonisme social et religieux entre les
deux camps. Cette expropriation et l’élimination de la
dernière tribu juive ont permis au prophète de réduire les
disparités entre musulmans et de subvenir aux besoins des
plus démunis. En outre, il a délimité un pâturage public
réservé aux montures de guerre et ouvert exclusivement
74aux pauvres.
Il a veillé à généraliser la solidarité entre les membres
de la communauté en luttant contre l’accumulation des
75richesses, la thésaurisation, les dépenses de luxe…
En somme, la période allant de 622 à 628 est
caractérisée par une solidarité effective entre émigrants et

73 Tel Abdul Rahman b Awf dont la caravane comptait 700 chameaux
et qui possédait des centaines de têtes de bétail. Ibnou Kathir. Al
Bidaya wal Nihaya 7/163
En 626, les musulmans se sont mobilisés pour affronter l’armée de
La Mecque à Bedr.
Comme c’était une année de sécheresse, l’armée adverse a fait
demitour.
Les musulmans ont emporté avec eux des marchandises qu’ils
vendirent au double de leur prix de revient. Bedr était le lieu d’une foire
annuelle qui durait huit jours. Tabari. Tarikh 3/43
74 Ibnou Adam. Kitaboul Kharaj 33 et 35 - Al Baladhori Foutouh
2223
75 Voir par exemple Sourates 102, 104 et 107 et S 9/ V 35
88 Médinois et une lutte, parfois violente, contre les ennemis
de l’intérieur et de l’extérieur.
L’après Hudaybya (628-632)
Le traité de paix conclu entre les musulmans et
l’aristocratie marchande de La Mecque a eu l’allure d’une
victoire de celle-ci. Ses clauses restrictives ont paru à
certains musulmans semblables à une capitulation. En fait,
c’est tout l’inverse. La paix a permis de déployer une
active prédication qui a rallié à la nouvelle religion de larges
secteurs de la population de l’Arabie.

Du nord au sud, des émissaires, envoyés par le
prophète, ont pu se rendre dans les campements des
différentes tribus expliquant les préceptes de l’Islam.
Hudaybya a constitué donc un véritable changement
dans les rapports de force en faveur des musulmans.
Au niveau économique et social, cela s’est traduit par
trois faits majeurs :
- L’élargissement des marchés par la conquête des
deux principales villes du centre de l’Arabie,
La Mecque et Taïf
- L’extension des terres cultivables par la conquête
de Khaybar, de Taïf et du Yémen
- Une plus grande intégration des nomades à la vie
sédentaire en tant que paysans, salariés ou soldats.
L’élargissement des marchés
L’arrivée à Médine, de vagues successives d’émigrants,
a provoqué des besoins croissants en produits et en outils
de base.
89 L’élimination de commerçants juifs a brisé leur
monopole et fait disparaître l’usure. La concurrence a prévalu
sur le marché, permettant aux petits marchands d’accroître
leur capital et à certains d’entre eux de se lancer dans le
commerce lointain.
Ce développement s’est trouvé en partie freiné dans son
élan par la fermeture d’importants marchés, tels que ceux
de La Mecque et de Taïf et en partie par l’insécurité qui
régnait sur les voies caravanières.
L’accroissement des besoins primaires et la vétusté du
marché médinois ont provoqué la nécessité d’élargir le
marché et d’assurer la sécurité le long des voies
caravanières. Cet objectif a réclamé l’inféodation de La Mecque, de
Taïf et des tribus nomades au pouvoir musulman.
La trêve conséquente à Hudaybya a été mise à profit
par les musulmans pour répandre l’Islam au sein des tribus
nomades et conquérir le dernier bastion juif de Khaybar.
Le pacte conclu avec les juifs de cette oasis oblige ces
derniers à restituer aux musulmans la moitié de leur
ré76colte.
Prenant connaissance de cet accord, les juifs de Fadak,
oasis proche de Khaybar, ont demandé le même
traite77ment. Ce qui leur a été accordé.

Les produits de Fadak ont été réservés au prophète
alors que ceux de Khaybar ont été répartis entre les
mu78sulmans.
Le résultat a été une abondance de produits destinés à
79satisfaire les besoins primaires.

76 Haroun A. Tahdhib 205- Al Baladhori. Foutouh 36-42 - Tabari.
Tarikh 3/95
77 HarounA.Tahdhib 206 -- Al Baladhori. Foutouh 42-47
78 Haroun A. Tahdhib 206 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/150
79 Des hommes de la tribu d’Aslam sont venus se plaindre auprès du
prophète de leur pauvreté. Celui-ci a invoqué Dieu pour qu’il leur
facilite la conquête des meilleures terres de Khaybar. Tabari.Tarikh 2
partie 3/93
90 Quant à l’aristocratie marchande, elle était liée par la
trêve conclue avec les musulmans et qui englobe les alliés
des deux camps.
Lorsque les Banu Bakr, alliés à l’aristocratie, ont
attaqué les Koza-a, alliés des musulmans, le prophète a
considéré cette agression comme une rupture pure et
sim80ple. Il a rassemblé 10 000 hommes dont 5 000 cavaliers
avec pour objectif d’abattre de manière définitive le
polythéisme et l’aristocratie qui le défend.
Face à cette armée, La Mecque s’est rendue sans
résis81tance. Cette capitulation révèle l’état de faiblesse de
l’aristocratie et le renversement total des rapports de force
en faveur des musulmans.
L’aristocratie marchande, confinée à La Mecque,
consciente de son incapacité à s’opposer à l’envahisseur, a
préféré la reddition au suicide collectif.
Certains musulmans, exprimant le souhait d’exterminer
les aristocrates, ont essuyé un refus du prophète qui n’a
autorisé que de passer six personnes par les armes.
Trois l’ont effectivement été et trois autres ont réussi à
s’enfuir parmi lesquels Abdullah fils de Sa’d, un renégat,
et Ikrima fils d’Abu Jahl. Le premier a trouvé refuge chez
Othman qui a demandé, par la suite, au prophète de
l’amnistier. Le second a pris le chemin du Yémen avant
82que sa femme, musulmane, ne lui obtienne le pardon.
Ainsi certains membres de l’aristocratie ont échappé à
l’extermination grâce à la complicité de certains grands
marchands musulmans.
Ces derniers leur permettront par la suite d’accéder aux
postes de pouvoir et de commandement. Les retrouvailles

80 Haroun A. Tahdhib 215 - Al Baladhori. Foutouh 49-50 - Ibnoul
Athir. Al Kamil 2/161-Tabari.Tarikh 3/111
81 Haroun A. Tahdhib 219 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/164 - Tabari.
Tarikh 3/112-122
82 Haroun A. Tahdhib 225 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/168 - Tabari.
Tarikh 3/119
91 scelleront entre les deux parties une alliance lourde de
conséquences sur l’orientation future de l’État musulman.
Après la conquête pacifique de La Mecque, les
musulmans se sont tournés vers Taïf qu’ils ont assiégé durant
trois semaines.

Les esclaves de Taïf ont pris fait et cause pour les
assaillants.
Après sa capitulation, l’aristocratie agraire de cette ville
a demandé la restitution des esclaves. Cette requête a été
rejetée par le prophète qui a déclaré :
83« Les affranchis du Seigneur ne sont pas à reprendre »
Alors, elle a posé trois conditions à sa reconnaissance
84de l’autorité musulmane :
- Ne pas toucher aux divinités pendant trois ans
- Ne pas accomplir la prière rituelle
- Ne pas verser l’aumône légale

Le prophète a rejeté les deux premières conditions et il
a envoyé Abu Sofian, le chef de l’aristocratie de
La Mecque, et Mughira détruire la divinité locale.
Arrivés en face d’elle, Abu Sofian se rétracte et à
chaque coup de hache de Mughira, il pousse des
85lamentations : « Ô Allat ! Pauvre Allat ! »
L’aristocratie marchande s’est ralliée à l’Islam sans
conviction. Son seul souci est de sauvegarder sa vie et ses
biens en attendant des jours meilleurs.
L’avenir lui permettra de réaliser ses souhaits et de
prendre sa revanche sur ces déshérités qui, pour un temps,
ont secoué son pouvoir.

83 Haroun A. Tahdhib 240 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/181
84 Haroun A. Tahdhib 261 - Ibnou Kathir. Al Bidaya 5/30 - Tabari.
Tarikh 3/140-141
85 Haroun A. Tahdhib 262 - Ibnou Kathir. Al Bidaya wal Nihaya 5/33
- Tabari. Tarikh 3/142
92 Elle acquerra une virginité religieuse à la faveur de sa
participation aux conquêtes et dans son ascension vers le
pouvoir, trouvera dans les grands marchands musulmans
les artisans de ses desseins.
En effet, la prise de La Mecque et de Taïf a renforcé la
classe des grands marchands musulmans en lui apportant
le soutien des aristocrates des deux cités.
La soumission des nomades
Dès la prise de La Mecque en 630, Thaquif, la tribu de
Taïf, a pris la tête d’une coalition de tribus nomades : les
Bakr, Hawazin, Nasr, Jacham et Hilal, afin de stopper la
progression de l’armée musulmane
Le prophète a rassemblé 12 000 hommes en armes dont
862 000 nouveaux ralliés de La Mecque.
Son mot d’ordre a été de « Ne tuez ni femme, ni enfant,
87ni esclave, ni salarié »

Sans la farouche résistance des pauvres et des esclaves,
l’armée musulmane faillit être mise en déroute par ces
nomades déterminés à mourir plutôt que de capituler.
La bataille s’est soldée par une victoire écrasante des
musulmans qui ont amassé un butin considérable, 6 000
88prisonniers et des milliers de têtes de bétail.
Le prophète, les Banu Hachim, les Médinois, les
Mecquois et les Banu sulaym ont libéré leurs prisonniers. Les
Banu Fazara et les Banu Tamim, convertis après
Hudaybya, ont refusé de suivre l’exemple. Le prophète a

86 Haroun A. Tahdhib 232 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/178 - Tabari.
Tarikh 3/127
87 Haroun A. Tahdhib 237 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/180
88 Haroun A. Tahdhib 242
93 insisté pour qu’ils le fassent allant jusqu’à promettre de
89sextupler leur part à la première conquête future !
Ce différend montre que certaines tribus nomades ne se
sont converties que dans le seul but de partager le butin.
La preuve qu’après avoir résolu le problème des
prisonniers, surgit le problème du butin. Les nomades excités
ont acculé le prophète à un arbre lui arrachant ses
vêtements au cri de : « Ô. Muhammad ! Donne-nous notre
part ! ».
Pris de colère, le prophète s’est écrié : « Rendez-moi
mes vêtements. (Vous savez bien) que seul le cinquième
90me revient et il (retourne aux pauvres d’entre vous) »
Il entreprend alors le partage en commençant par
« ceux dont les cœurs sont à rallier », c’est-à-dire les
derniers convertis. Il partage un millier de chameaux entre
onze hommes, parmi lesquels Abu Sofian et son fils
Mua91wiya, et deux mille entre cinquante autres.
Tous ceux qui ont participé au combat ont eu droit à
quelques têtes de bétail à l’exception des paysans
médinois qui n’ont rien reçu.
Attristés, ils se sont dit : « le prophète a retrouvé les
siens ». Pour les rassurer, ce dernier leur a déclaré que les
autres partaient avec un chameau ou un mouton alors
qu’eux repartaient avec l’envoyé de Dieu et qu’il était l’un
92des leurs.

89 Haroun A. Tahdhib 242 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/183 - Tabari.
Tarikh 3/134-135
90 Haroun A. Tahdhib 243 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/183 - Tabari.
Tarikh 3/136
Le chef des Banu Fazara a déclaré qu’il ne participait au siège de Taïf
que dans l’espoir d’acquérir une jeune fille de la ville qui lui donnerait
un enfant rusé ! Ibnoul Athir. Al Kamil 2/181 - Tabari. Tarikh 3/134
91 Haroun A. Tahdhib 243-244 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/183-184 -
Tabari. Tarikh 3/136-137
92 Haroun A. Tahdhib 245 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/185 - Tabari.
Tarikh 3/138
94 Ceci révèle, une fois de plus, le grand dévouement de
ces humbles paysans et leur détachement de toute
aspiration matérielle.

Il montre également qu’ils craignent, à juste titre, que le
fruit de leurs sacrifices ne revienne à l’aristocratie
marchande et aux grands marchands musulmans.
Il est à noter que l’aristocratie a bénéficié du statut de
« ceux dont les cœurs sont à rallier », en vue d’améliorer
sa situation économique.
Elle liera, ensuite, la progression musulmane à
l’ampleur du butin.
Ses membres deviendront de véritables pillards pour
lesquels l’Islam se réduit à des conquêtes autorisant le
pillage des territoires conquis.
Dès qu’ils s’empareront du pouvoir, ils centreront leur
action sur les conquêtes.
Nous pouvons conclure que, du vivant du prophète, la
bataille de Hunayn a constitué la dernière et la plus
importante tentative nomade en vue de renverser le cours des
événements pour retrouver l’ancien mode de vie.
Après cette bataille, Médine a vu défiler des
délégations tribales qui viennent prêter allégeance à Mohamed,
le nouveau maître de l’Arabie, tels les Tamim, les Azd, les
93Hanifa, les Kinda, les Kays…
Dans la majorité des cas, cela s’est fait sans conviction.
Les chefs nomades ne voient dans le prophète qu’un
monarque auquel ils doivent soumission.
Le jour où il disparaîtrait, ils retrouveraient leur
autonomie et redeviendraient comme ils l’étaient par le passé,
ne connaissant ni foi ni loi.
Convertis, ils demeurent attachés aux vieux
mécanismes de pillage, à telle enseigne que certains ont demandé

93 Haroun A.Tahdhib 264-277 - Ibnou Kathir.Al Bidaya 5/40 - Ibnou
Sa’d. Attabakat 1/222-269
95 94au prophète l’autorisation de saisir les bêtes égarées ! Le
prophète a épuisé son énergie à les sédentariser, en leur
attribuant des terres à mettre en valeur.
Afin de résoudre les conflits autour des points d’eau et
des pâturages, il a délimité pour certaines tribus leur
pâturage et a rendu publics l’eau, l’herbe et le feu. Il a ordonné
à ses gouverneurs de combattre le tribalisme en passant
par les armes ceux qui glorifient la tribu, de lever
l’aumône sur les riches de chaque tribu pour la répartir
entre les pauvres.
En somme, la majorité des nomades s’est soumise au
pouvoir musulman sans adhérer à ses idéaux. À l’instar de
l’aristocratie marchande, ils guettent la première occasion
pour renier leurs engagements et se soulever contre lui.

Malgré tout, cette trêve a assuré une relative sécurité le
long des voies caravanières, un approvisionnement des
villes en main-d’œuvre par l’intégration de certains
nomades dans le travail agricole et par l’incorporation d’autres
dans l’armée musulmane.
L’élargissement des terres cultivables
Le gonflement démographique de Médine s’est
accompagné d’une pénurie relative de vivres, réduisant certains
habitants, notamment parmi les émigrants, à vivre de
l’aumône. Elisant domicile à la Mosquée, connus sous le
nom de « Ashab assuffa », ils sont pris en charge par le
95prophète.
L’expropriation des Banu Nadir et le partage des
produits agricoles des Banu Kureydha ont permis de subvenir

94 Haroun A. Tahdhib 270 - Ibnoul Athir. Al Kamil 2/195-198 et
201203
95 Tels Abu Hureyra et Abu Said al Khoudri. Septante d’entre eux
n’avaient pas de quoi s’habiller ! Ibnou Sa’d. Attabakat al Koubra
1/196-197 - Abou Nou’aym. Hilyatou al Awlia 1/415-422
96 aux besoins les plus pressants et à certains des « sans
capital » de s’adonner au travail de la terre.
Mais c’est uniquement après la prise de Khaybar que la
situation alimentaire des musulmans s’est améliorée.
Aïcha, l’épouse du prophète, a dit : « Après la conquête de
Khaybar, nous nous sommes dit : « Désormais nous
mangerons des dattes à satiété » et Ibnou Omar a déclaré :
« Nous n’avons mangé à notre faim qu’après la conquête
96de Khaybar »
La politique agraire du prophète a consolidé ce
processus en octroyant à certains musulmans le droit de mettre
en valeur certaines terres vacantes sous forme de
conces97sions , et en encourageant d’autres à cultiver les terres
nues.
Tout individu qui met en valeur pareille terre ou la
98borne en vue de le faire, en devient propriétaire. Les
musulmans se sont mis avec enthousiasme à borner et à
cultiver les terres délaissées.
Cependant, la situation paysanne demeure liée au
développement de l’échange commercial. Elle en dépend, en
amont au niveau de la fourniture des outils agricoles et en
aval, au niveau de la commercialisation des produits.
Certains marchands ont fait leur percée dans le domaine
agricole grâce à la mise en valeur et à l’acquisition de
terres abandonnées.

Grâce à l’importance de leurs capitaux et à l’emploi
d’une main-d’œuvre abondante, ils deviennent les plus
importants concurrents des petits paysans.
En outre, la multiplication des revenus marchands se
réalise à un rythme plus rapide que celle des revenus
agricoles, et ce pour deux raisons.

96 www.hadith al-Islam.com: Tirmidhi H2291/ Al Boukhari H
39143915
97 Abou Oubeyd. Al Amwal 347-349 - Al Baladhori. Foutouh 34
98 Abou Oubeyd. Al Amwal 347 et 362
97 D’abord, parce que l’agriculture médinoise est peu
diversifiée. Ensuite, parce que le butin, en croissance
continue, passe en premier lieu par le circuit marchand.
Cette situation fait que les paysans se sentent
désavantagés par rapport aux marchands, elle les pousse à croire
que leur salut réside dans la prise du pouvoir après la
disparition du prophète.
Quant aux « sans capital », malgré l’amélioration
sensible de leurs conditions matérielles et juridiques, ils se
voient privés des gains croissants, aussi bien agricoles que
marchands. Ils aspirent à ce que le changement social,
auquel ils ont contribué, pour ne pas dire qu’ils en sont le
véritable moteur, débouche sur une société intégralement
égalitaire.
Après la mort du prophète, ils militeront pour la
concrétisation de cet idéal.
Ainsi, les classes sociales, opposées à l’hégémonie
aristocratique, ont, à des degrés divers bénéficié du
changement opéré par l’Islam.
Ce qui ne signifie pas une identité dans les intérêts ou
la disparition de contradictions sociales entre ces classes.
L’énorme butin de guerre a réduit les antagonismes
puisque chaque musulman obtient la part qui lui revient, pour
autant qu’il fasse preuve de courage et de bravoure.
La présence du prophète, son appel continu à l’entraide
entre riches et pauvres, sa législation tendant à instaurer
une société plus équitable, la préoccupation des
musulmans à répandre l’Islam…
Tous ces facteurs ont masqué ces antagonismes, retardé
l’éclatement des contradictions au grand jour et les ont
réduites de manière significative.
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Chapitre V
La philosophie sociale coranique et la
mission historique des prophètes



Pour saisir la profondeur des transformations sociales
conséquentes à l’apparition et au triomphe de l’Islam, il ne
suffit pas de suivre les luttes sociales dans leur
développement.
Une nécessité méthodologique s’impose, qui consiste à
décrire, de manière brève, la législation qui a accompagné
ces transformations et qui les a influencées.
Toute réalité sociale qui donne lieu à une doctrine, qui
par son triomphe s’érige en doctrine officielle, donne lieu
à une législation sociale déterminée.
Celle-ci entraîne des transformations concrètes, leur
donne leurs assises juridiques et théoriques ou/et tente de
les maîtriser.
De plus, toute législation sociale émane d’une
philosophie sociale déterminée qui constitue sa matrice et qu’elle
concrétise dans la pratique.
Nous tracerons donc brièvement les grandes lignes de
la philosophie sociale coranique et envisagerons par la
suite la législation sociale qui l’illustre.
La philosophie sociale coranique
La philosophie sociale coranique apparaît au travers du
discours que le Coran adresse à l’aristocratie marchande
ainsi qu’au travers de la philosophie historique et plus
particulièrement dans l’histoire des missions prophétiques.
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