Le thé au Maroc saharien

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Un art de vivre légendaire -
[Extrait] "Les historiens sont unanimes : le Maroc a connu le thé au XVIIIe siècle, et sa diffusion a commencé dans certains milieux à travers le pays, à partir de la moitié du XIXe siècle, dans le cadre des relations commerciales du Royaume avec les pays européens. Le thé aurait été introduit au Maroc sous le règne du Sultan Moulay Ismaïl Al Alaoui (surnommé aussi "Abou Annasr") par des missionnaires venant d'Europe qui, pour préparer la libération de captifs européens, présentaient au sultan des cadeaux, parmi lesquels des sacs de sucre et de thé."

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Date de parution 23 octobre 2018
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Langue Français

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Ahmed Elbachir Damani
Photographies Hervé Nègre
Le t é au Maroc saharien Un art de vivre légendaire
Préface Abdelhak Lamrini
Collection Histoire et sociétés du Maroc saharien dirigée par Mounya Nejjar et Ahmed Joumani
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Coordination de l'ouvrage Rita Baddou Amina Lahrach
Conception graphique François Chevret
Traduction de l'arabe Abderrahman Tenkoul
Révision de la traduction Scriptomark
Photogravure Quat’coul, Paris
Imprimé par EBS - Vérone
Achevé d'imprimé en juillet 2014
Dépot légal 2012MO2018
ISBN:978-9954-0-3762-1
Cet ouvrage a été réalisé avec le soutien
de l’Agence pour la Promotion et le Développement
Économique et Social
des Provinces du Sud du Royaume.
Sommaire
Préface Introduction L’introduction du thé dans le Maroc saharien -La diffusion du thé dans le territoire des bidan Les facteurs de la diffusion du thé Les variétés de thé Le sucre indissociable du thé Les nécessaires à thé Le plateau à théLa théièreLa bouilloireDe la tasse au verreLes boîtes à thé et à sucreLe marteau à sucreLes règles de préparation du thé L’hospitalité au Sahara : de la présentation du lait à la préparation du thé L’hospitalité comme valeur sociale-Le lait : la boisson d’hospitalité des Bidan avant l’introduction du théLe thé comme thème de réflexion Thé et fatwasThé et santéThé et littératureLe changement des coutumes et la mutation de la société Conclusion
Notes de bas de page Bibliographie
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Préface Par Abdelhak Lamrini Historiographe du Royaume Conservateur du mausolée Mohammed V
ESHISTORIENSSONTUNANIMES: le Maroc e commLerciales du Royaume avec les pays européens. a connu le thé au XVIII siècle, et sa diffusion a commencé dans certains milieux à travers le pays, à partir de la e moitié du XIX siècle, dans le cadre des relations Le thé aurait été introduit au Maroc sous le règne du Sultan Moulay Ismaïl Al Alaoui (surnommé aussi "Abou Annasr") par des missionnaires venant d'Europe qui, pour préparer la libération de captifs européens, présentaient au sultan des cadeaux, parmi lesquels des sacs de sucre et de thé.
Le breuvage est entré au Maroc par le biais des com-merçants anglais de Gibraltar, de là il s’est répandu dans les contrées sahariennes et à l’ouest du Soudan jusqu’à Tombouctou. Il était particulièrement appré-cié des populations du Sahara pour ses propriétés désaltérantes. Ils ont ainsi fini par l’intégrer dans leurs traditions d’hospitalité. e Dès le début du XX siècle, le thé a occupé une place singulière au sein des familles marocaines, progres-sivement, depuis les autorités au pouvoir, en passant par les élites nanties, jusqu’aux catégories sociales populaires. Des rites et des traditions lui ont été asso-ciés, et des artisans se sont spécialisés dans la fabri-cation des ustensiles de préparation du thé : plateaux à thé, théières, samovars, boîtes à sucre, bouilloires. Ainsi le thé a été intimement lié à la vie des Marocains,
4 Le thé au Maroc saharien . Un art de vivre légendaire .
s’invitant à toutes les occasions, au point de comparer une assemblée sans théière à une tente sans piquets. Le thème du thé, de ses modes de préparation et de ses ustensiles a eu la part belle dans la littérature arabe moderne. Le poète iraquien Ahmed Essafi Annajfi a écrit par exemple, au sujet du thé, de ses bols et de ses assemblées, un magnifique poème qu’il a publié dans son recueil intitulé « Les Vagues » où il dit : « Si d’autres sont épris de vin Moi, c’est du thé parfumé que je suis passionné ». Le poète, on l’aura compris, fait une comparaison entre le thé et le vin. Il précise que celui-ci fait perdre la raison à l’homme, tandis que celui-là éveille ses facultés, dans les deux vers qui suivent : « La conscience de l’être se perd Sous l’effet des verres de l’ivresse Et par le verre de thé S’éveille la raison du penseur ». Le poète marocain Soulaiman Al Houat Achaf-chaouni est l’auteur d’un poème où il conseille aux amateurs de vin de se passionner pour le thé du fait de ses vertus thérapeutiques diverses. Ainsi dit-il : « Cessez de boire du vin Il est enivrant Or la Loi interdit tout ce qui enivre Allez boire du thé à volonté Il est licite et il n’y a dans le licite rien à blâmer ». Par ailleurs, lorsque les hommes de lettres maro-cains s’évertuaient à élaborer des traités dans divers
domaines des sciences et des arts, facilitant ainsi aux étudiants et aux enseignants la maîtrise de leurs règles, le poète Abdeslam Ibn Mohammed Al Azem-mouri a, quant à lui, composé un sublime traité dédié au thé marocain, à ses accessoires et à son protocole. Ce traité a été commenté et expliqué par le savant Sidi El Mekki El Bataoui Ar Rbati dont le travail ne manque pas d’agréables anecdotes, de notations his-toriques, de douces controverses et de mots récon-fortants. Ainsi, avec le même enthousiasme que la société marocaine pour la consommation du thé aro-matisé à la menthe et à l’ambre – depuis qu’il s’est répandu dans les milieux rural et citadin, – dans des assemblées authentiques, les poètes, les auteurs et les érudits marocains ont loué ce breuvage excitant, éli-mant chez eux la tristesse et impulsant dans leur âme la gaieté et l’allégresse. Nos bibliothèques témoignent incontestablement de l’importance que revêt le thé dans notre société : elles regorgent de correspondances, d’études, de volumes et de récits littéraires dédiés au thé. Elles contiennent aussi des «documents makhzéniens» faisant mention des cadeaux de fête offerts par des citoyens au Sultan, composés notamment de boîtes à thé et à sucre. Les ouvrages des historiens et voyageurs nationaux sont eux aussi riches en chapitres entièrement consa-crés au thé et à ses rites. Il en est de même des auteurs étrangers qui, relatant leurs voyages au Maroc, n’ont pas manqué d’évoquer les rites du thé, ses vertus thé-
rapeutiques, ainsi que son compagnon indispen-sable, le sucre.
Ce beau livre,Le thé au Maroc Saharien : un art de vivre légendairede M. Ahmed Elbachir Damani, supervisé par l’Agence pour la Promotion et le Développe-ment Économique et Social des Provinces du Sud du Royaume sous l’impulsion de son directeur M. Ahmed Hajji, constitue un chaînon important des études de haute tenue sur le thé, son cérémonial et ses dimensions festives au Maroc, particulièrement dans les régions sahariennes où ce breuvage repré-sente pour les populations un réel plaisir des sens. La simple vue de la théière versée dans les verres est déjà une source de jouissance pour les yeux, avant même le plaisir du goût. De surcroît, le thé constitue ce que l’on a de meilleur à offrir aux invités ; il concrétise le lien d’amitié, l’intimité et l’amabilité à l’occasion de toutes leurs assemblées.
Il a eu raison celui qui a intitulé son écrit :
« J’ai vu tout le Maroc dans une théière ! »
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Introduction
Qui s’intéresse à l’importance du thé chez les habitants du Maroc saharien ne soupçonne pas qu’il s’agit d’une découverte récente pour eux.
LNYAPASSILONGTEMPSque sa pourtant I consommation s’est étendue à l’ensemble de la société pour en faire la boisson populaire prisée de tous qu’il est devenu. Personne dans la région ne conçoit la vie sans thé : il symbolise dou-ceur de vivre, qualité de l’accueil et générosité. Il est servi à diverses occasions, dans les maisons comme dans les hôtels, les restaurants, les cafés, les campe-ments nomades, les ksour des oasis. Pas une rencontre familiale ou une assemblée officielle qui ne se scelle par le cérémonial du thé. Il est indispensable aussi aux heures de travail. Il constitue enfin l’élément princi-pal des provisions nécessaires à la transhumance et au nomadisme.
Il s’agit donc d’un phénomène social global excep-tionnel dans l’histoire : une boisson chaude au goût étrange, d’origine végétale, importée de l’Extrême-Orient bouddhiste à travers l’Europe chrétienne, va jouer un rôle primordial dans le Maroc saharien musulman, jusqu’à - plus prodigieux encore - écarter le produit local par excellence, le lait de chamelle, de la première place qui lui revenait depuis des siècles en tant que boisson traditionnelle d’accueil. Pour une société qui tend à organiser ses pratiques sociales autour d’une telle boisson qui, à elle seule, régule les relations entre individus, l’introduction d’un nouveau breuvage est en soi un fait digne d’inté-rêt et révélateur des significations de l’acte de boire.
Dans une période profondément transformée sur les plans politique, social et économique, l’adoption du thé par les populations sahariennes en tant que boisson d’hospitalité marque un bouleversement de leur vie quotidienne.
Les règles de sa préparation et de sa présentation constituent dans le même temps un tournant décisif dans l’organisation des relations sociales. Les occa-sions collectives de sa consommation deviennent une représentation idéale de la société et en incarnent les valeurs positives. Cela n’a pas manqué de susciter un vif intérêt chez les spécialistes, d’autant plus que l’éloi-gnement géographique et culturel du pays producteur comme du médiateur commercial n’empêche pas l’adoption du thé et de ses ustensiles. Ce produit est totalement intégré à la culture locale, au point d’être auréolé d’authenticité. Il s’enrichit de plantes aroma-tiques et s’accompagne de rituels subtils. On repro-duit les modèles importés, on en crée de nouveaux. Et on fait du thé un produit de tous les jours, nécessaire quelles que soient les circonstances. A chacune des étapes de sa diffusion, son classement évolue : de boisson réservée au sultan et à sa cour, sa consommation s’élargie aux grands commerçants des villes, aux richissimes caravaniers et aux chefs de tribus, jusqu’à sa généralisation à toutes les classes sociales, opérant une sorte de transfert culturel dont le moteur est ce que l’historien français Jean-Louis
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1 Miège appelle « la force de l’imitation ». Et ce alors que la région entière fait front à une conquête colo-niale quasi générale qui détruit son système social, modifiant brutalement le mode de vie de sa popu-lation.
L’élargissement de la consommation du thé entraîne la diffusion de ses accessoires (plateaux, théières, verres, boîtes destinées au sucre, d’autres au thé, bouilloires et braseros). Ce matériel non seulement joue un rôle dans la préparation du thé, mais encore, comme le souligne Baptiste Buob à l’égard du pla-teau, c’est « devenu un élément de décoration inté-rieure pour toutes les classes sociales, comme peuvent 2 l’être des pièces d’orfèvrerie » . Le thé étant devenu un produit populaire, l’acquisition de son matériel finit par être perçue comme une marque de distinc-tion sociale. Il est donc intéressant d’observer le phénomène du thé à partir de son introduction au Maroc saharien, lequel est représentatif à cet égard de la totalité du ter--ritoire des Bidan qui englobe l’actuelle Mauritanie et certaines parties de ce qu’on appelait le Soudan occi-3 dental , et d’étudier l’évolution de sa consommation en particulier au Maroc saharien, depuis son statut de
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produit importé à celui qui est le sien aujourd’hui : un puissant symbole identitaire. Le thé a déjà une histoire longue et riche, lorsqu’il arrive au Maroc saharien dans un contexte de révolution des moyens de transport et de communication, d’expansion colo-niale européenne et de globalisation commerciale. Suivre les étapes de son inscription dans les traditions culinaires ancestrales du Maroc saharien est aussi une manière d’arpenter l’histoire d’une communauté, et d’éclairer certains des grands moments de son évolu-tion sociale, économique et culturelle liée au passage d’une population majoritairement nomade à une population essentiellement sédentarisée.
L’Origine du nom du thé «ans les pays arabes et musulmansdu Moyen duDNord, on dit tây, et plus souvent atây, en ajoutant un Orient, le thé est ditchaïoutchaïouchâhi, et au Maroc ainsi que d’autres pays d’Afrique préfixe qui est en fait un article berbère masculin singu lier. Entre le Maghreb et le Machrek, nous retrouvons la différence connue entre deux manières de nommer le thé en Chine : celle du parler pékinois et des régions du Nord que les chargements de thé quittaient par voie de terre, et celle des côtés orientales et méridionales où l’exportation se faisait par voie maritime. Le thé chinois est arrivé dans des pays comme la Russie, l’Iran, la Turquie et
l’Egypte par des caravanes empruntant la voie terrestre, e probablement à partir du XV siècle où sa présence est signalée dans certaines cours royales de la région. Mais le thé devait y compter avec un concurrent de taille, car c’est cette même période qui a vu le Yémen lancer la culture du café, et avec elle le café comme lieu de socia bilité. Cette boisson était tout d’abord affectionnée par les mystiques qui en usaient comme stimulant pour tenir leurs longues veillées de culte ; elle allait gagner progres sivement l’ensemble de la région. Adoptée par les Turcs, elle allait suivre l’extension de leur empire en Afrique du Nord jusqu’aux frontières du Maroc. Etrange insularité politique qui se répercute sur un élé ment important de la vie quotidienne. A la différence des Algériens et des Tunisiens qui ont apprécié et intégré le e café et les cafés dès le XVI siècle, les Marocains atten e dront le début du XVIII siècle pour voir arriver par la voie maritime, et à très petites doses, non pas la boisson des coreligionnaires musulmans et araboottomans, mais plu tôt cette herbe chinoise que l’Europe venait de découvrir il n’y a pas si longtemps.
Tea for 2 : les rituels du thé dans le monde,collectif, dir. Diane Hennebert, Bruxelles, La Renaissance du livre - Crédit com-munal, 1999, p. 142.
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